Déluge
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LA SIGNATURE
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Depuis que l’arche vogue, il y a souvent des bruits sourds contre ses flancs. Noé va regarder à l’ouverture du toit que Florian a peinte pour lui. Il s’aperçoit alors que l’arche est loin d’être seule dans la mer immense qui s’étend tout autour. A travers les rafales il distingue de grandes formes blanches qui coupent et dominent les eaux. Il ne sait pas comment nommer ces vaisseaux de glace qui plongent très profond. Il n’est pas possible de diriger l’arche et les montagnes blanches s’approchent dangereusement d’elle. Les flots sont déchaînés, certaines vagues passent parfois au-dessus de l’arche, mais elle a été bien calculée, avec le poids de tous les animaux elle ne risque pas de basculer. Bien plus dangereuses que les vagues sont les montagnes blanches. Quand elles sont trop près, des baleines surgissent et protègent l’arche des collisions. Noé, posté à l’ouverture, peut voir deux grands bateaux blancs se fracasser l’un l’autre. A ce moment une grande vague surgit et Noé est trempé.
Une petite lumière règne dans l’arche. Elle permet de vivre mais on ne sait pas d’où elle vient. Chacun a ralenti son rythme de vie pour le déluge, sauf Florian, Simon et moi. Tous dorment à ce moment. L’esprit de Noé, au milieu des nuées et, dans l’étendue infinie de la mer, attend le retour du Seigneur. Il s’assied dans un coin, il n’écoute plus ce qui se passe au-dehors. La mer porte l’arche. L’arche contient Noé, son clan et les animaux de la terre. Et Noé, que contient-il ? C’est cela qui interroge Noé et qu’il écoute. Il entend peut-être une voix qui lui dit : Tout n’est pas en dehors mais en toi.
Le Seigneur a parlé tardivement à Noé, après l’avoir sauvé du déluge. Noé sait qu’il ne lui parlera plus ainsi et pourtant il est dans la proximité de la lumière, la lumière indécise de l’arche. Jusqu’ici, dans tous les épisodes tumultueux de sa vie, il n’y avait rien à comprendre puisqu’il ne vivait qu’à l’extérieur de lui-même. Avec le déluge il est entré à l’intérieur, avec Florian et ses deux aides. Pour aller plus loin et se maintenir dans la proximité, dans l’approche peut-être croissante de la lumière, il ne peut pas compter sur les débris de sa vie. Son esprit a été brouillé par le tumulte du monde et le bruit toujours énorme de lui-même. Sa seule espérance – s’il est possible d’espérer – est dans les mains, les mains d’or de celui que les autres appellent Florian. Seul Jerry a compris que Florian était comme lui un naufragé qui s’appelait aussi Noé. Maintenant, avant d’en sortir, il faut peindre l’intérieur de l’arche avec cette lumière que je ne ressens pas encore, et Simon non plus. Comment peindre l’arche, avec ses milliers d’animaux, son obscurité tant que dure le déluge ? Ce qui nous entraîne, c’est que Florian, qui commence à les peindre, ne sait pas comment faire non plus. Comme lui, il faut partir du noir et en faire sortir un peu de lumière. Florian commence à étendre un noir un peu somptueux, nous en composons un autre à ses côtés et peu à peu apparaît, de façon presque invisible, ce qui ressemble à la fenêtre du toit de l’arche.
Là Noé a été recouvert, en ouvrant à peine la fenêtre, par le flot d’une énorme vague, il en est ressorti trempé. Florian va faire la vague. A nous de faire Noé ruisselant et presque dans l’obscurité. Sous le pinceau de Florian on voit soudain un flot d’eau écumante qui traverse à peine la lourde fenêtre, contenue par deux mains puissantes. Il y a sur la toile trois couleurs noires face à face, mais ce ne sont pas les mêmes. Dans le flot qui entre par la fenêtre on ressent une force effrayante, que Simon soutient par le mur indestructible de l’arche. Je peins en gris presque noir un long corps dégingandé enveloppé d’un manteau trempé. Je pense confusément : Il ressemble à don Quichotte, mais je n’ai jamais vu don Quichotte. J’élève ce long corps tendu tout entier à clore la fenêtre de ses mains, mais je vois que je ne pourrai jamais faire sa tête. Je veux le dire à Florian, je n’ose pas le déranger.
J’appelle Simon, il cherche aussi dans son esprit la tête que pouvait avoir Noé au moment du déluge. Il ne voit rien, il n’imagine rien. Il regarde Florian en train d’étendre des couleurs sur l’autre partie de la toile. Il voit que Noé ressemble à Florian. Pour m’aider, il se lance dans la bataille. Il plaque des touches de noir et des reflets sur des bras, des étoffes, des cheveux gris ou blancs. Il les jette sur la toile, comme des coups de poignard. Il se souvient de la prison, quand il a tenté de se faire passer pour fou, on a voulu lui faire des électrochocs. Lui et l’autre détenu se sont débattus, ils ont hurlé. Il y a eu un immense cri de réponse dans toute la prison, les médecins ont renoncé aux électrochocs. Oui Simon a crié après avoir simulé, il le fallait. Maintenant il est entré avec moi dans son vrai métier. Il ne peut plus simuler. Dans l’arche, il faut voguer ou se noyer. C’est le piège où Florian nous a précipités tous les deux et dont nous devons sortir ensemble avec lui. Car l’œuvre est violente, et nous devons parvenir à prendre confiance en nous, coûte que coûte. Quand je vois ce que Simon a fait, je m’écrie :
“Tu l’as fait sortir du noir. C’est admirable. Va le chercher !”
Florian refuse de venir. Puis, comme Simon insiste :
“Je le verrai quand tout sera fini. Couvre son visage.”
Quand c’est fait, il arrive avec sa palette et donne au grand corps quelques touches de couleur qui le font sortir miraculeusement du noir. Il me dit :
“Fais la même chose pour le visage, j’ai confiance. Je ne puis le voir maintenant.”
Il s’en va, nous l’entendons descendre de l’échafaudage. Ce que Florian a fait pour le corps je tente de le faire aussi. Le visage de Noé surgit de l’ombre, presque invisible avec quelques taches de bleu, ses cheveux couleur d’écume. Simon le regarde longtemps sans rien dire, je demande :
“Est-ce que tu sens quelque chose de cette lumière de proximité dont il a parlé pour Noé ?
— Un peu, mais c’est si loin, si loin de moi. Je ne voudrais pas recommencer une pareille aventure.
— Mais, Simon, il ne s’agit pas de recommencer. Il faut se tourner vers ce qui est en soi.
— Changer intérieurement, toujours ton même refrain. Pourtant c’est aussi à l’extérieur que nos corps s’aiment et se touchent.
— Je le sais, Simon. C’est ma gloire… Dans notre vieux Florian, qui a été si souvent terrassé par la peur, il y a aussi une gloire, une espèce de grâce que nous n’avons pas atteinte. Cette grâce lui est venue de l’œuvre. Je me rebiffe souvent, moi aussi. Pourtant c’est par lui que nous nous sommes connus.”
Il m’enserre dans ses bras :
“Viens, descendons, allons le rejoindre et manger. Je suis épuisé, toi aussi.”
Pendant plusieurs semaines nous continuons à peindre sur le noir. Par un imperceptible rai de lumière, on voit parfois paraître le haut de la tête d’une girafe ou un fragment de l’énorme crinière d’un lion endormi. Parfois un cercle de femmes habillées de vives couleurs fait croire qu’il doit y avoir des instants de lumière.
Simon et moi nous nous habituons aux dédales, à la hauteur et aux étages de l’arche. Les provisions qui diminuent font sentir que le temps passe, toujours dans le crépitement de la pluie ou les fantastiques déchirements du ciel. Nous découvrons dans l’ombre les animaux qui mangent ou qui dorment, l’arche, malgré sa vie nocturne, ténébreuse, nous devient familière par le toucher, les bruits, les odeurs et peu à peu nous percevons la moindre trace de lumière qui surgit on ne sait comment. Nous mesurons combien Noé a été seul avant d’être sauvé par le Seigneur, par l’arrivée de Florian et de ses pinceaux. Le Seigneur ne lui parle plus, le monde du mal a été englouti mais il reste tapi dans l’arche. L’ennui pèse, comme les ténèbres. Nous sommes, Florian et nous, les seuls soutiens de Noé dans sa solitude.
Nous finissons à trois une part de tableau, puis une autre, encore une autre. Pour couper ce tableau presque noir apparaissent des scènes de ce qui suit et deviendra l’histoire. Le monde est dur, le déluge le lave mais le recouvre aussi de boue. Après reviendront des multitudes de petits bonheurs, de bonté, d’amour, de miséricorde équilibrés par les crimes, les guerres, les villes anéanties, les enfants massacrés qui nous accompagnent aussi au fil de l’existence. Tout changera, mais le monde changera-t-il ? Ce sera toujours le monde où le déluge est possible et où l’homme ne peut le combattre qu’en se transformant lui-même.
A la longue, des couleurs apparaissent. Le noir les fait briller. Florian est heureux, il nous pousse en avant :
“Des couleurs, beaucoup de couleurs, des arbres, des montagnes, les lacs, la mer…”
Il lui faut tout. Il est épuisé et nous le faisons descendre de l’échafaudage pour le faire s’étendre. Nous avons travaillé tard et nous trouvons en bas Antoinette et Margot, qui sont épouvantées par son état de fatigue et le rire terrifiant qui illumine par instants son visage. Il ne peut plus proférer une parole, il faut le faire boire, ce qu’il a refusé malgré notre insistance tout le temps qu’il peignait. Nous voyons à travers ses éclats de rire de sombres pensées monter en lui. Antoinette nous dit :
“Vous êtes très fatigués, rentrez chez vous, nous nous occuperons de tout.”
En arrivant chez nous, je pense : Que nous est-il arrivé ? Florian est toujours là mais c’est comme s’il avait disparu. Qu’est-ce que cela signifie ? Que pense Simon, dont le visage ce soir est secret ?
Je lui demande :
“Parle-moi, Simon !”
Il ne répond pas. Nous nous couchons. Au milieu de la nuit je m’éveille, il est cramponné à moi, il ne veut pas faire l’amour, il me serre bien trop. Il me dit :
“Je ne veux plus que tu sois encore comme ça. Tout à l’heure quand tu peignais avec le vieux, tu étais comme lui, tu ressemblais à une folle.”
Cette fois-ci c’est moi qui m’accroche à lui et je lui dis :
“Toi aussi tu étais comme fou, fou d’enthousiasme. Tu étais comme nous possédé par les dieux. Il est vrai que c’est dangereux. Beaucoup d’hommes ont connu ça, les Grecs dans la guerre et la tragédie, les juifs dans la Promesse. Seuls les Egyptiens ont osé planter leur folie, leur enthousiasme dans les pyramides. Elles les ont écrasés et elles sont toujours là.
— Je ne veux pas tuer l’enthousiasme, Florence. Je voudrais que nous ne devenions pas fous, comme Florian.
— Si nous lui proposions de faire des pyramides ?”
Simon réfléchit longtemps. Ces paroles qui viennent de m’échapper, pas plus que moi il n’en comprend le sens, mais il sent qu’il en aura un. Il me dit :
“Peut-être as-tu trouvé. Sans ça, après avoir vidé l’arche il fera un grand feu. Je le sens, tout sera perdu, et nos vies mutilées.”
Florian, épuisé par son travail de la veille, est resté couché toute la journée, avec Simon je vais voir le dernier tableau que nous avons fait. Nous sommes surpris, presque émerveillés. Simon me dit :
“C’est nous qui avons fait une partie de ça. Comment ?”
Je suis aussi stupéfaite que lui en voyant la partie où j’ai travaillé. C’est bien au-delà de nous, même si on voit que les touches de Florian ont ajouté à la peinture le choc de l’exaltation des couleurs et une étincelle de folie. Nous avons été possédés tous les trois par les dieux, nous ne le savions plus, mais les traces sont là.
Le lendemain quand nous arrivons, Florian est en train de préparer ce qu’il appelle une nouvelle tranche. C’est le début d’une mer démontée.
“Faites là-dessus votre pyramide.
— Comment ?”
Il ne répond pas.
Antoinette nous procure quelques livres qui contiennent des gravures des pyramides encore à demi ensablées, et d’autres avec des photographies de l’époque actuelle. Nous travaillons, Simon et moi, plusieurs jours. L’énorme construction qui apparaît est très réaliste avec les plaques de basalte qui persistent encore, les craquelures dans les pierres et les formidables soutènements qui les ont rendues possibles. Nous avons peint la nôtre en gris, puis presque blanche, mais une nouvelle couche s’impose et devient d’un rouge ancien très beau. Nous sommes déconcertés. Simon dit :
“Cette couleur demanderait un grand ciel jaune et blanc.”
Ce n’est pas ce que fait Florian. Des deux côtés de la pyramide il peint des vagues énormes sur lesquelles on voit au loin flotter l’arche battue par une pluie d’orage qui semble presque noire. Il ne nous voit plus. La pyramide achevée nous nous écartons un peu de la toile pour mieux la contempler mais il ne nous donne pas d’indication pour continuer. C’est le soir où je dois rester près de lui pour la nuit. Florian peint avec fureur, je l’aide à faire tomber des nuées d’eau tout autour de l’arche. Simon souffre, et croit qu’il n’a plus rien à faire là. Il m’embrasse et je sens qu’il me voit aussi en transe, ce qui est peut-être vrai.
Il descend de l’échafaudage au moment où Margot arrive. Je l’entends lui crier :
“Ils sont fous, essaie de les faire descendre, manger et dormir.”
Il s’en va furieux avec peut-être l’espoir de trouver Albert au port et d’aller boire avec lui.
Je ne sais pas comment je suis parvenue jusqu’à mon lit. Je dors encore, je ne peux pas m’éveiller mais je sens une présence qui m’entoure de son regard amoureux. J’ouvre à peine les yeux et je vois Simon à genoux à côté de mon lit qui essuie avec douceur des larmes qui coulent de mes yeux. Qu’est-ce que j’ai rêvé ou vécu pour pleurer ainsi ? Je le serre dans mes bras. La soirée d’hier me revient un peu à l’esprit, je lui demande avec crainte :
“Et Florian ?”
Il répond :
“Cela aurait pu être pire.”
A ma demande, il m’aide à me lever et nous allons à la chambre de Florian. Nous voyons son long corps étendu de travers, il a rejeté la fine couverture et le drap dont l’avait recouvert Margot. Je suis effrayée, il me semble d’abord voir un squelette et son terrible rire commencer à percer les traits émaciés et creusés de Florian. Tout en le soignant et en tentant de le faire boire, je pense une fois de plus : Il ressemble à don Quichotte. Oui, je crois le voir sur un grand bidet maigre, son pinceau à la main prêt à foncer contre le déluge ou à se faire berner très haut par des paysans hilares.
Nous le faisons boire encore, il ne s’éveille pas, il est plongé dans un sommeil profond. Simon me regarde étrangement, il dit :
“Dire que c’est ce Florian qui t’a guérie !
— Viens plus près.”
Il me serre dans ses bras :
“Pourquoi as-tu tant pleuré ? Un rêve ?
— Je crois que j’ai rêvé à nouveau ce matin de la chose terrible que Florian a faite hier. Notre pyramide si belle avec ce rouge que nous avions trouvé tous les deux, il l’a fait renverser par une vague. Elle va couler, elle coulera tout à fait dans le tableau en dessous.
— Florence, cesse de pleurer, tu es épuisée, tu as à peine bu, tu n’as pas mangé, Margot me l’a dit. Est-ce que tu veux manger quelque chose ?”
Je le regarde en riant :
“Tu t’es saoulé hier soir, ne me demande pas de manger ce matin. Allons à la cuisine, je ferai un café bien fort.”
Quand nous sommes réconfortés par ce café, je demande à Simon :
“Et toi, qu’as-tu fait hier soir ?
— J’ai bu, bien plus qu’Albert, il a dû me reconduire. J’ai eu beaucoup de peine à rentrer chez nous. J’avais peur de t’éveiller, Florence, j’avais oublié que tu n’étais pas là, ça m’a rendu furieux et j’ai cassé pas mal de choses avant de me retrouver ce matin couché par terre.”
Nous allons revoir Florian, le faisons boire, il ouvre à peine les yeux, se retourne et se rendort. Simon me demande :
“Qu’est-ce qui s’est passé hier ?
— Il a fait des vagues beaucoup plus hautes. Notre pyramide a fini par s’approcher dangereusement de l’arche. Il a évité l’accident en foudroyant la pyramide qui s’est mise à sombrer. Je pleurais mais il était comme fou et je ne pouvais pas l’arrêter. En dessous, il a fait la pyramide sous l’eau, elle a commencé à changer de couleur, il n’y avait plus de soleil, plus de ciel, rien que la mer où elle devenait peu à peu grise, comme la vieille Église de Rome. C’est comme s’il avait attaqué notre amour. Lui ne m’entendait plus. Il était comme le vent, l’ouragan, les trombes d’eau et l’arche en haut était sauvée. Je délirais, je me débattais, je donnais des coups de poing en l’air. Il avait oublié mon existence. Heureusement Margot est arrivée. Elle m’a aspergée d’eau, elle m’a secouée et finalement elle est parvenue à me faire descendre dans ma chambre. Elle m’a fait une tisane, je pleurais, je ne pouvais plus m’arrêter. Elle a été bonne comme toujours. Je me suis endormie, je ne sais pas comment elle s’est débrouillée avec Florian. Enfin, il est couché maintenant, il dort. Nous avons été un peu fous tous les deux hier soir, chacun de notre côté, et maintenant je vois que ton amour est toujours là.
— Tu penses que nous avons été possédés par les dieux, Florence, mais quels dieux ?
— Après des années de génie, Dionysos, qui est un ensemble de dieux corporels, a fini par terrasser Nietzsche, le poète et philosophe qui s’était laissé posséder par lui. A la fin, celui-ci embrassait la tête d’un cheval en l’appelant Christ ou Dionysos. Un ami l’a ramené chez lui en voiture de troisième classe. Long supplice, les noms du Christ ou de Dionysos s’échappaient encore parfois de lui. Ensuite, il a été réduit au silence, il n’a plus parlé ni écrit jusqu’à sa mort. C’est peut-être ce qui attend notre cher Florian.”
Simon me dit :
“A nous de le protéger, Florence, car nous sommes, nous ses amis, son petit hôpital. Il a su le créer peu à peu avec cette ruse inconsciente qui se manifeste souvent chez lui.”
Nous allons voir ce qu’il a fait hier. Notre belle pyramide a toujours ce rouge ancien merveilleux que nous avons, je ne sais comment, atteint, mais elle est couchée sur le flanc, foudroyée. Elle est toujours aussi belle, mais à moitié plongée dans le gouffre du déluge. A l’étage en dessous on peut la voir, qui fait naufrage et sombre dans la mer en changeant de couleur. Je ne ressens plus le désespoir que j’ai éprouvé la nuit dernière et Simon est déconcerté, déçu, sans plus. La pyramide, sombrée, est toujours belle. Florian a respecté, tout en le modifiant, ce que nous avions senti et peint. Simon me dit :
“La pyramide va descendre jusqu’au fond, avec ses mystères, et, nous, nous devons continuer à nous élever sur elle par les deux côtés qui sont à l’ombre.
— C’est merveilleux, ce que tu viens de dire… Un vrai projet de vie ensemble.”
Il y a eu encore une longue période de travail, coupée pour Florian par des escapades avec Jerry et les merveilleuses histoires qu’ils se racontent l’un à l’autre. J’ai découvert que Simon était un excellent plongeur, très expérimenté et j’ai pu réaliser avec lui mon rêve d’apprendre la plongée sous-marine. Un jour que nous nous sommes épuisés très longtemps devant la toile à répondre aux exigences presque toujours silencieuses de Florian, je lui demande : “Comment sais-tu tout ce que tu sais ?
— J’en ai fait des choses, dit Florian, avant le déluge et dans les intervalles.”
Simon demande :
“Les intervalles de quoi ?
— De ma folie, de la prison, de l’hôpital, de mon interminable fuite, et tout cela me menait toujours vers le feu. Enfin j’ai trouvé Florence, puis toi et les autres, et Jerry, et quand j’ai envie de brûler un dessin ou une peinture, personne ne m’arrête plus. Le feu, oui, le feu est toujours là, mais il ne brûle plus tout.”
Pendant des jours, des semaines, des mois, nous peignons à côté de Florian, non pas avec ses mains d’or, mais avec ses yeux d’aigle ou d’ange, le déluge, notre planète et sa courte histoire. La Bible, la Grèce, Rome, l’islam y ont leur place. Le Vedânta, la Bhagavad-gîtâ, les Royaumes combattants, le Tao, les monastères cisterciens, les Indiens d’Amérique et les mythes de l’Afrique, tout y figure dans un entremêlement sacré. Parfois il s’arrête pour faire d’autres tableaux et des dessins dont il brûle une grande partie avec une joie indescriptible. Il en reste toujours une partie que Margot et moi envoyons à Hellé. Nous avons tous les trois besoin de nous documenter. Hellé engage Antoinette pour cela. Quand Margot voit que Simon et moi sommes trop surmenés, elle le dit à Florian qui nous envoie nous reposer. Ainsi, nous avons connu un peu le monde, pas celui des grandes villes que nous connaissions déjà, mais celui des petits villages, des forêts, des approches du désert. Parfois Florian disparaît, un jour ou deux, mais personne ne sait où il va. Une fois il s’en va pendant une semaine. Tous pensent qu’on va retrouver son cadavre quelque part, mais non, il est de retour un matin, tout en loques, chez Jerry qui était le seul à être sûr de le voir revenir.
Jerry est grand maintenant, c’est lui en général qui vient voir Florian. Il s’assied sur un banc, que Margot a fait placer près du seuil de l’atelier ou en hiver dans l’atelier même. Ils se racontent des histoires, qui souvent les font éclater de rire. Jerry ne va plus au collège, avec l’aide de Margot il suit des cours par correspondance et avance beaucoup plus vite. Il fait beaucoup de musique avec Antoinette et dans un conservatoire. Florian garde son endurance. D’après le professeur qui m’a soignée autrefois, son cas est extraordinaire :
“Il peut encore durer, ou tomber subitement de surmenage du cœur.”
Nous approchons de la fin, Florian retire les voiles qui cachaient les différentes tranches de l’œuvre. Elle nous semble magnifique et le visage de Florian s’illumine comme si tout d’un coup l’âge l’avait quitté. Nous regardons longtemps, sous tous les angles, Florian nous dit :
“Il manque quelque chose. L’essentiel.”
Nous restons bouche bée. J’ose demander :
“L’essentiel ?”
Il me répond :
“Le déluge.”
Simon, de plus en plus stupéfait :
“Mais tout ça ce n’est pas le déluge ?”
Florian se tourne vers moi :
“Tu te rappelles un soir, le poème que tu répétais : O bruit doux de la pluie, par terre et sur les toits, je t’ai dit : Il faut peindre la pluie et la faire entendre. C’est ce que nous devons faire maintenant. Vous vous demandez comment ? Il faut oser, il faut chercher. Trouver comme support une toile très mince, transparente, sur laquelle nous peindrons la pluie et les tempêtes.”
Sa pensée nous paraît tout de suite évidente. Il ajoute :
“Nous ne trouverons pas une toile comme ça en Europe. Il n’y a qu’en Inde qu’on fait encore des choses aussi fines, dans des petites villes.”
Antoinette se met à l’œuvre sur Internet et adresse des demandes d’échantillons à quelques artisans qui fabriquent encore des tissus merveilleux.
Quand la colombe revient avec un rameau d’olivier, nous voyons tout de suite qu’il ne suffit pas que les eaux du déluge baissent. La terre est recouverte de boue, pour sortir il faut attendre qu’elle sèche, sans cela on serait vite englouti. En se retirant, les eaux retournent dans les rivières et les mers. Nous peignons maintenant d’immenses surfaces de boue que le soleil durcit. Cette boue est extraordinairement féconde. Le monde va reverdir, les arbres de boue se couvrent de feuilles, çà et là l’herbe et les fleurs apparaissent. Les animaux commencent à s’éveiller, il est temps qu’ils sortent. C’est Simon qui devra ouvrir la grande porte d’entrée de l’arche. Sur le tableau, je l’habille de rouge, et, face à l’immense porte noircie par les eaux, il est encore plus beau. Les animaux sortent peu à peu, il leur est interdit par les couleurs de s’attaquer les uns les autres. Une grande semaine de bonheur, sans peur et sans lutte pour la vie, les attend. Ils descendent lentement de l’arche, beaucoup ne sont plus habitués à marcher et ne songent encore qu’à dormir. Leurs instincts s’éveillent peu à peu. Les chevaux, les zèbres, les cerfs et les biches s’élancent et se risquent à galoper. Les oiseaux s’envolent dans le ciel et se dirigent vers les forêts et les montagnes. Simon règle leur départ et a pour chacun d’eux un geste d’allégresse.
Quand Noé sort, il invite ses fils et leur clan à dresser leurs tentes là où le sol le permet. Le projet et la construction de l’arche sont venus du Seigneur pour protéger la Terre de l’eau, il faut maintenant lui rendre ce qu’il a conçu, sous la forme du feu. Nous comprenons ce projet, mais nous avons peur que Florian en l’exécutant ne brûle tout le tableau. Nous commençons tout de suite à démonter l’arche, et comme des plantes et des fleurs merveilleuses ont poussé sur le toit couvert de boue, nous enlevons d’abord les côtés pour laisser subsister les montants de la carène et la toiture mouvante et colorée qui réjouit notre vue.
Le bûcher de l’arche sera au centre de la dernière série de tableaux, au bas de notre énorme peinture. Florian peint là un grand foyer de pierres levées, un autel où brûleront des bûches découpées dans l’arche. Elles vont monter très haut et former une sorte de tour. Florian, avec lenteur, allume le feu sacré, à nous de l’aider à le faire monter. Nous devons, Simon et moi, veiller à ce qu’il ne s’égare pas, ni ne détruise ce qui doit demeurer vivant de nos peintures. Nous comprenons maintenant la raison de la large place réservée au centre par Florian, mais suffira-t-elle pour l’énorme flambée qui se prépare ?
Le feu grésille, il commence à s’attaquer aux premières bûches. Tous les hommes du clan sont en train de démonter l’arche et vont bientôt lui apporter de redoutables aliments nouveaux. Cela risque de n’être pas seulement le feu d’un autel sanctifié par la main du Seigneur, cela peut devenir un énorme incendie qui durera longtemps, peut-être jusqu’à la fin des temps. Simon et moi évitons de le laisser s’étendre sur les côtés et le forçons à s’élever selon la pensée de Florian. Nous voyons que le feu va devoir affronter toujours le mouvement des océans, des fleuves, des orages et le froid des longs hivers terrestres.
Florian, Simon et moi nous élevons sur les échafaudages pour faire monter le feu. Il produit une telle chaleur, un tumulte si effrayant que nous devons nous prendre constamment par la main et respirer ensemble en nous rappelant que c’est nous qui peignons ce feu qui ne peut nous consumer.
Nous faisons s’élever le feu pendant trois jours, il a pris la forme d’une grande flamme qui s’amincit au sommet. Tout en haut de l’échafaudage il n’y a place que pour un seul peintre et Florian y travaille seul. Je cherche à ne pas le regarder quand il approche d’Eve, mais Simon ne peut s’empêcher de le suivre des yeux et son angoisse pénètre en moi. Il me souffle :
“Il va effacer Eve avec sa flamme, je crois qu’il a aussi une bougie en main…”
Je lui réponds d’une voix dure, crispée :
“C’est lui qui a fait Eve, il a le droit !
— Mais Florence… c’est la naissance de notre amour.”
Je vois la bougie de Florian s’approcher de la toile, la brunir. J’entends Simon crier : “Non… non !”
Je redis : “Il a le droit.”
Simon descend de l’échafaudage, se précipite hors de l’atelier et sort en claquant la porte. Il pleure peut-être.
Tout en pleurant moi-même, je me redis de toutes mes forces : “Il a le droit !”
Il y a un moment terrible qui s’écoule je ne sais comment, je pleure, les yeux fermés. Je sens la main de Florian se poser sur mon bras, comme il aime. Il me dit doucement : “Soutiens-moi…” Je vais à côté de lui. Le feu, en montant jusqu’à Eve, l’a changée sans la détruire. Certaines parties de son corps sont roussies par le feu, d’autres se laissent voir sous la flamme qui leur ajoute des fulgurances sombres de vitrail. Une partie de son corps et de son visage demeure comme elle était. Eve est présente, transformée par le feu. Ce n’est plus la même, je comprends, je ressens le désespoir de Simon. Pourtant c’est beau, d’une autre beauté, d’une autre vérité.
Florian s’accroche à mon bras. Il va tomber, je parviens à le soutenir et je l’entends me dire avec peine :
“Eve… trop belle ! Toi… peux pas vivre, Eve.. Florence… Vivre Florence, c’est plus vrai… Florence, Florence…”
Il me semble qu’il crie dans tout mon corps, qu’il balaie les restes des terribles erreurs de ma mère dans mon esprit. Je comprends, je comprends enfin la vérité de ce qu’il vient de faire, la nécessité de ses paroles. J’embrasse ses mains, je me sens soulagée d’un poids immense que j’ignorais. Il était là, invisible, prêt à me sauter à la gorge et à nous briser, Simon et moi, par les illusions de la seule lumière et l’oubli de la nuit et de la mort.
Florian me dit : “Simon est là. Appelle… Appelle…”
J’appelle Simon qui monte et m’aide à asseoir Florian sur l’échafaudage. Il lui apporte à boire. Il n’a plus son air désespéré. Il regarde la nouvelle Eve que Florian et le feu ont fait naître. Il ne peut plus en détacher son regard. Florian souffle :
“Plus Eve, Florence !”
Simon regarde longuement les couleurs nouvelles que la peinture a prises, me prend dans ses bras, me soulève : “C’est Florence que j’aime.”
Un bonheur incertain, fragile, peut-être le bonheur possible nous unit.
Sur les longues et admirables toiles de soie transparentes que nous avons reçues d’Inde, Florian commence à peindre les pluies et les tempêtes du déluge. Il se charge des parties les plus ténébreuses et les plus difficiles et nous confie les autres. Nous commettons beaucoup d’erreurs au début, Florian aussi.
C’est un immense et très long travail, la toile est si grande que nous ne pouvons pas imaginer le résultat de nos efforts et nous avons souvent le sentiment de travailler en aveugles. Quand une partie de la toile est finalement mise en place, surprise et grande joie de la regarder enfin ! On voit les scènes à travers l’eau qui tombe sans fin et les ouragans du déluge. On croit aussi entendre la pluie et les trombes d’eau battre le toit et les parois de l’arche. Florian sourit en me regardant et me souffle : “O bruit doux de la pluie.” Nous sommes arrivés, tous les trois, à le faire entendre. Florian pense sans doute : Il faut du temps, beaucoup de temps et, parfois, ça survient. Simon n’y croyait pas et maintenant il semble écouter avec moi la pluie et les tempêtes du Déluge.
J’apprends par un appel de son mari que Hellé, qui depuis quelques jours n’appelle plus Florian, a dû subir une opération très délicate et est encore gravement malade. Il demande à Florian de venir la voir. Florian part le lendemain.
Margot me raconte que Jerry a dit à son père qu’il ne voulait pas s’occuper d’affaires plus tard. Il préfère, dès que ce sera possible, entrer au conservatoire et devenir musicien et compositeur. Le père est furieux, mais Jerry tient bon. Inès connaît depuis longtemps sa passion pour la musique, mais elle croyait jusqu’ici que le préparer à reprendre les affaires de son père était une voie plus sage.
Elle a senti que ni Jerry ni son père ne céderaient, et en considérant la vie affairée et toujours dans l’urgence de son mari, elle a pris le parti de Jerry. La colère est née entre eux. Peut-être vont-ils se séparer, Inès a décidé en tout cas de reprendre plus activement son cabinet d’avocat pour pouvoir soutenir au besoin son fils pendant ses études.
Florian nous téléphone. Il a revu Hellé à l’hôpital de Paris où travaille son mari, qui est un chirurgien célèbre. Il n’a pas pu lui parler, Hellé lui a fait dire : “Je viendrai voir Le Déluge”, mais son mari ne sait pas si cela lui sera possible.
Je travaille avec Simon aux retouches à faire à certaines scènes et à l’autel d’où monte le grand feu. Florian revient, il est atterré de n’avoir pu parler à Hellé, mais il est aussi dynamisé par sa promesse de venir voir Le Déluge. Il travaille avec un élan forcené en alternant des moments très sombres et d’autres d’une gaieté magnifique.
Nous commençons les scènes du bas, l’écroulement des tours de Manhattan d’abord, avec son formidable choc de poussière, de feu et de mort. Simon a envie de se livrer là à la puissance des forces de destruction qui bataillent encore en lui. Florian le retient. C’est un grand nuage, un affreux moment d’obscurité avant la mort des victimes et des sauveteurs qu’il faut montrer. Une obscurité créée par les hommes. Rien que par eux.
Nous passons ensuite à l’édification de la tour de Babel, à son ébranlement, aux fissures qui montrent que la Terre n’accepte pas de porter le poids de cette œuvre d’orgueil. La tour est abandonnée, les peuples du monde se dispersent dans toutes les directions emportant leurs machines, leurs bêtes et leurs outils. La tour peu à peu s’écroule et un tremblement de terre envoie au loin ce qui n’est plus que vent de sable et désert. Le désordre dans lequel me semblait avoir été peint le déluge a disparu et je vois que Florian a conçu notre œuvre selon les règles invisibles du nombre d’or.
Pendant ces dures semaines où Florian va au-delà de ses forces, Jerry vient deux ou trois fois par jour le voir. Il lui apporte des boissons, des fruits superbes, et prépare aussi bien que lui le café, que nous prenons ensemble. Florian ne parle plus guère qu’à Jerry, dans leur langue originelle. Quand la tour de Babel s’écroule dans un puissant soulèvement du sol, Florian demande à Simon de nettoyer les deux cases encore libres de l’autre côté de l’autel du feu. Simon ramène à grand-peine la toile nettoyée à son état primitif.
Pendant ce temps, Florian me demande de revoir avec lui l’état de chacune des parties de notre œuvre. Beaucoup datent de plusieurs années et sont couvertes de poussière ou tachées par des éclats de couleurs. Nous revoyons, scène après scène, tout le déluge. Nous examinons l’ensemble avec attention et lorsque j’ai des doutes j’appelle aussi Simon. Si la toile est couverte de poussière, Florian se contente d’abord, avec un chiffon, d’en dégager une petite partie. Il se tourne alors vers moi et me demande : “C’est bon ?” Si je réponds oui, nous nettoyons d’abord ensemble la toile et il fait en cas de nécessité quelques retouches. Si je dis non il nous entraîne à reprendre à trois toute la scène et il y apporte parfois des changements considérables. Avant de passer à une autre toile, il me dit : “Je peux ?”, ce qui me trouble jusqu’aux larmes. Quand je réponds : “Tu peux” nous regardons longtemps le tableau auquel il ne touche plus ou fait parfois des ajouts qui me semblent souvent violents ou exagérés, mais je m’aperçois peu après qu’il avait raison. Au cours de ce long travail nous sommes stupéfaits, Simon et moi, de voir que lui qui nous a tout appris accorde une telle importance à nos regards. Que veut-il nous dire ainsi ? Nous savons bien que nous ne sommes pas ses égaux quant au métier ni par la rapidité foudroyante de son inspiration. Il nous dit autre chose et peu à peu je parviens à le comprendre, il nous affirme par ses actions : “Cette œuvre n’est pas la mienne, elle est la nôtre.”
Sur les deux dernières parties que Simon a nettoyées, nous peignons le fond obscur et traversé de rayons obliques de l’océan, et cette fois il nous fournit des indications. Il me demande de donner un titre au tableau. Je suis prise de court. Je regarde non pas le déluge ni l’arche mais le visage en attente de Florian. Je me décide et j’écris : L’Œuvre infinie.
Florian sourit, peut-être qu’il se sent compris. Simon semble penser aussi que c’est bien ce que nous avons fait : l’œuvre qu’on ne peut pas finir parce qu’elle va vers la vie. La vie qui continue et qui continuera sous des formes imprévisibles. Ensuite, Florian enduit sa main de blanc, Simon et moi faisons de même, nous imprimons nos empreintes sur la toile. Plus tard, nous les signons.
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