Déluge
IV - J’aimerais Tellement Peindre
IV
J’AIMERAIS TELLEMENT PEINDRE
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Pendant ce temps Margot fait des merveilles. Elle a parlé à Inès, le mari de celle-ci a une sorte d’entrepôt vitré et sec, avec des galeries sur trois étages, qui peut faire un très bon atelier. Le chèque est arrivé, un très gros chèque. Je suis stupéfaite d’avoir tout d’un coup tant d’argent à gérer pour le compte de Florian. Margot a acheté d’occasion un superbe échafaudage roulant, grâce auquel Florian pourra faire l’immense tableau qu’il médite. Tout près, nous avons loué un grand appartement où nous allons nous installer avec lui, comme le veut Hellé.
C’est samedi, Margot est libre. Elle nous accompagne au bord de la mer. Inès lui a confié Jerry. Elle aurait voulu venir aussi mais Florian a refusé. Nous allons à la plage qu’il semble préférer mais ce samedi il y a beaucoup de monde. Je propose d’aller sur une dune. Jerry donne une main à Margot, l’autre à moi. Tout d’un coup il dit qu’il veut monter sur les épaules de Florian. Celui-ci est très content, l’enfant aussi. Il est perché sur les épaules de Florian, lui entoure la tête de ses bras. Quand ils sont au sommet de la dune, Florian se tourne du côté de la mer, le soleil commence à baisser, il met Jerry debout sur ses épaules. Il est heureux, Margot les voit grandir tous les deux, s’élever comme le soleil. Margot est éblouie, elle n’aperçoit plus que le corps peut-être immense de Florian, et très haut dans le ciel une vaste mouette blanche qui porte Jerry criant de joie sur son dos. Florian, avec mon aide, descend Jerry de ses épaules. Il est fatigué. Il a l’air vieux. Jerry pleure. Un grand désespoir d’enfant. Il tape des pieds, comme s’il voulait retourner, retourner où ? C’est moi qui parviens à le consoler, peu à peu, tandis que Margot aide Florian à revenir en trébuchant jusqu’à la voiture. Florian y monte, se met dans le fond. Jerry qui a séché ses larmes grimpe sur ses genoux. Ils se blottissent l’un contre l’autre. Nous sentons qu’il faut les laisser seuls. Nous marchons un peu. Soudain Margot n’en peut plus et me demande :
“Tu as vu ?
— Quoi ?
— La grande mouette avec Jerry sur son dos.
— Tu rêves, je n’ai rien vu et je n’ai pas quitté Florian et Jerry des yeux.
— Tant mieux, j’ai dû avoir une petite hallucination, tu as raison, c’est impossible.”
Je suis stupéfaite, Margot si positive… Nous revenons à la voiture. Nous ramenons Jerry chez lui, endormi.
En arrivant à l’hôtel, pendant que Margot cherche une place pour la voiture, c’est la catastrophe. Des journalistes ont appris que Florian était dans la ville et qu’il a donné des dessins aux ouvriers du port. Ils sont là, plusieurs, dans le salon en face de la réception. J’entre avec Florian sans me douter de rien. Soudain plusieurs flashes éclatent et des journalistes avec leurs micros entourent Florian et commencent à lui poser des questions. J’essaie de les arrêter : “Il ne donne pas d’interview.” Lui prend peur, il recule, comme s’ils voulaient l’assaillir. Il tape sur les micros en poussant des cris d’effroi. Un journaliste crie : “Et la liberté de la presse.” Il recule encore, il arrache à l’un des journalistes un journal, allume les feuilles et les jette sur eux tandis que les flashes continuent à crépiter. Demain il y aura des journaux avec des photos, de grands titres : Florian le pyromane. Le journal est tombé par terre, la moquette est déjà toute roussie quand les gens de la réception arrivent avec un extincteur. Margot, qui a entendu du bruit, survient en courant tandis que je parviens à entraîner Florian dans l’ascenseur. J’entends des cris : “Complètement timbré cet homme. Un fou.” Un autre dit : “Il a cassé mon micro, ma veste est brûlée.” Margot intervient, elle leur demande de quel droit ils se cachaient comme ça dans le hall pour guetter sans prévenir son arrivée. “Vous serez indemnisés, vous, vos vestes, vos micros.”
Dans sa chambre Florian ne pleure pas, peut-être qu’il n’a plus de larmes, il sanglote éperdument, un sanglot sec qui tord le corps. Il dit : “Je veux partir. Téléphone à Hellé.” Elle est au téléphone. Florian lui dit : “Il y a eu des journalistes, des flashes. Tu comprends ?”
Elle comprend. Il me passe l’appareil, j’explique l’affaire. Hellé dit : “S’il veut revenir, qu’il revienne, mais il vaudrait mieux pour lui qu’il reste. Surtout maintenant que tout est arrangé pour l’atelier. Essayez de le garder près de vous. Laissez dire les médias, c’est vrai qu’il a un passé très lourd.”
Margot arrive, elle a payé l’hôtel et les dégâts. Nous partons pour le nouvel appartement.
Je mets un matelas devant la porte de la chambre de Florian. “Tu vas dormir là, comme les chevaliers d’autrefois, dit Margot, devant la porte de leur seigneur.” C’est bien ce que je pense. J’entends Florian s’agiter une partie de la nuit. En me disant bonsoir, il m’a confié sans un mot son briquet.
Pendant deux jours il veut absolument retourner à Paris. Albert et Simon viennent lui dire au revoir.
Des photos de Florian et de la grande scène dans le hall de l’hôtel avec le journal en flammes lancé à la tête des journalistes ont paru dans la presse. Simon dit : “Ce n’est pas un fou, c’est un enfant par moments. Il a eu peur, quoi !”
Nous conduisons Florian au train, nous avons beaucoup de peine à imaginer qu’il va sortir de notre vie. Il nous embrasse. Je l’accompagne seule dans le wagon. Je l’installe, il a l’air un peu égaré, quoique très calme et, au moment où je m’en vais, il me dit comme une formule de politesse qui lui échappe : “J’ai été très heureux de vous connaître.” Je suis blessée : “Vous ne me tutoyez plus, vous croyez me connaître. Mais vous ne me connaissez pas.” Je suis un peu honteuse de ce que je viens de dire, car, connaître, cela veut dire beaucoup de choses. Est-ce qu’il comprend cela ? Il comprend sans doute car il se lève et dit : “Je ne peux pas partir sans vous, Florence.”
Il descend sa valise, ses cartons, nous repartons. Les amies sont très heureuses, lui aussi a l’air heureux. Nous rions beaucoup en nous retrouvant tous les quatre dans l’appartement.
Le lendemain, nous installons l’atelier. C’est une construction en triangle, des murs des deux côtés, de l’autre des vitrages au nord. Il a besoin d’être repeint et aménagé à l’extérieur. Florian est ravi par ses proportions, sa lumière. Deux hommes viennent avec des toiles de différentes grandeurs, il les fait fixer au mur et les achète toutes les deux. Il les regarde longtemps. Il prend parfois ma main, il veut que je sois seule avec lui. Il s’assied en face des toiles, il me demande la permission de mettre sa main sur mon bras. Je sens que c’est avec sa main qu’il pense, très confusément, à un tableau. J’ai le sentiment d’y penser avec lui. La maladie m’a fait basculer dans des états incertains, terrifiés. Ces états passent de ma main au bras de Florian, de mon corps dans le sien. Lui est tout entier dans l’acte d’inspirer et d’expirer sans effort et m’envoie ainsi du bleu, du rouge, des noirs très limpides, des couleurs de fleurs, de poissons, de lions. Oui, même d’un grand lion se noyant dans la mer, qui submerge irrésistiblement tout. Les autres sont partis, il se penche un instant vers moi, effleure mon bras de ses mains et dit :
“On est bien tous les deux. Toi… tu comprends… la peinture.”
Pourtant il n’y a rien eu. Rien que les murs blancs, les toiles blanches et nous deux sur des chaises qui regardons cela en nous tenant par le bras. La peinture est là en lui. Entre nous. En nous.
Avant cela elle n’y était pas. Avant il y avait l’admiration, peut-être passionnée, que j’avais pour elle. Il n’y avait pas la peinture. La peinture que je sens circuler entre nous, de son bras à mon bras, de sa main à la mienne et de nos quatre poumons qui, pour la première fois, respirent ensemble. Pour la première fois aussi je n’ai plus envie de penser la peinture, ni de la comprendre, ni de la regarder. La chose, à mon grand étonnement, m’échappe et je dis :
“J’aimerais tellement peindre.”
Au moment même où je dis cela, je l’entends non pas comme une phrase dite à Florian, mais dite à moi-même.
Il ne répond pas, mais je sens bien que son bras, lié au mien, me dit : “Vas-y !”
Il se lève, choisit une toile pas très grande, prépare des couleurs, me donne un pinceau et tient toujours de son bras droit mon bras gauche. Il y a une incitation qui est presque un ordre et ne l’est pas. Je peux, cela fera plaisir à Florian si je peux. Et naturellement je peux. Des couleurs viennent se poser sur la toile, se succèdent, s’essaient, voient si elles se conviennent. Il n’y a plus de dessins seulement des couleurs assemblées. Rien de plus, ce sont des gammes, me dis-je. Pourquoi pas ? Je suis très contente, je m’absorbe dans ce travail. Peu à peu le bras de Florian pèse moins sur le mien, qui se dégage. Seule sa main, très légère, reste près de mon bras. De temps en temps, je me tourne vers lui, je vois sa figure très attentive qui regarde ce que je fais. La toile est presque couverte, il a retiré sa main, le courant ne passe plus. Je suis en colère, il me donne un pinceau plus gros avec du noir, un noir brillant et je marque ma haine sur la toile. Je prends moi-même un autre pinceau avec du blanc et je fais un grand signe blanc entre les signes noirs.
Je pense : Z, comme zèbre, la dernière lettre de l’alphabet. Je me mets à pleurer, je ne sais si c’est de désespoir ou de joie. Pendant ce temps, sans bruit, il a fait du café. Il me fait asseoir sur une chaise et nous le buvons avec plaisir. En regardant la toile que j’ai souillée, que j’ai barbouillée mais dont je sens, lorsque la main de Florian vient se poser à nouveau sur mon bras, qu’elle lui plaît. Elle lui fait dire, après un long silence : “Tu vois, tu peux… tu peux… il faut du temps, beaucoup… beaucoup.” Je pense : Alors c’est fichu, avec ma maladie. Il se tourne vers moi : “Tu as du temps, tu auras du temps.” Je me dis que je vais peut-être guérir. Et comme Florian est entré dans la petite cuisine sommaire qui est dans la cour, je vais le rejoindre pour l’aider à préparer le déjeuner.
Quelques jours se passent ainsi : le matin il va au port, il finit toujours par aboutir là où Albert officie, aidé par Simon, au milieu des grues des camions, des chalands dans le tumulte des moteurs. Il écoute les cris perçants des oiseaux qui plongent vers les déchets ou les emportent et il reste parfois longtemps sans rien faire. Alors moi, assise en haut de l’escalier, pour tenter d’échapper au bruit et aux odeurs, je descends lui apporter du café. Nous le prenons souvent à quatre, avec Albert et Simon et Florian a l’air heureux à ce moment-là comme s’il se sentait protégé par leurs larges carrures et leur esprit pratique. Il me montre rarement ses dessins mais à eux il ne les cache pas, ce qui m’étonne. Ils leur semblent moins étranges et apocalyptiques qu’à moi. Dans ses dessins ramifiés et fantastiques ils discernent souvent le rapport qu’il y a entre eux et l’organisation du travail, et surtout les mécaniques dont ils se servent. Comme Florian est déjà en train de remonter l’escalier, j’entends Simon dire : “On dit qu’il est dingue, mais il l’est bien moins que beaucoup d’ingénieurs ou de patrons. C’est un vrai mécanicien.” Tout un cercle amical s’est créé autour des deux bassins entre Florian, les ouvriers et les camionneurs. Un cercle d’amitié où je suis admise mais sans toujours bien comprendre car il y a en général peu de mots et le reste est dans des jurons, des gestes, des regards, des rires. Je me dis : Florian est un homme comme eux, quelqu’un qui vient de là, comme moi. Moi j’ai été coupée d’eux par les mots, les livres, les concours et lui il aurait pu être coupé par l’art, qui est devenu de l’argent mais il ne l’est pas, il parle encore leur langue. Moi je pourrai peut-être la réapprendre. Avec la peinture.
L’après-midi, après la sieste de Florian, nous nous retrouvons dans l’atelier. Nous nous asseyons et Florian regarde en silence les grandes toiles blanches de dimensions différentes qui sont accrochées au mur. Il n’a pas encore choisi celle qu’il va peindre. Il reste là un très long moment à regarder, à regarder ce rien, à être heureux d’une certaine façon, car nous sommes heureux, tous les deux, sa main posée sur mon bras. Est-ce que c’est ça qu’il appelle me connaître ? Est-ce que c’est cela que je lui ai demandé lorsque je lui ai dit : “Vous ne me connaissez pas.”
Ensuite il y a le moment où il m’amène devant une toile blanche. J’ai l’impression qu’il me traîne là, il me donne des pinceaux, des couleurs et je peins. Il reste près de moi, tenant mon bras gauche dans sa main. Après un certain temps je sens que ce bras qui m’assure, qui me rassure, qui m’apporte je ne sais quelle force, est celui d’un homme épuisé, heureux, parfois merveilleusement heureux et désespéré toujours. Alors comme lui, contre lui, je pose des couleurs dérisoires et puissantes sur une immensité qu’il s’agit de perforer et qui doit être la mort. Quand Florian s’éloigne, que son bras n’est plus sur le mien, la colère me saisit et je l’achève par un acte de violence. Il m’arrive parfois de penser que comme lui j’aimerais brûler ma toile, mais ce serait son geste à lui, pas le mien. Je ne vais pas l’imiter, je ne suis pas son élève, sa disciple, il détesterait ça. Il m’aime beaucoup. C’est la seule chose dont je sois sûre dans cette aventure. Qui sera brève comme tout le reste, qui finira sur un lit d’hôpital. Je sais, je sais comment. Je connais bien les hôpitaux. Lui aussi, mais pas les mêmes.
Un jour, il ne m’amène pas devant une toile blanche. Il prend un papier puissant et se met en face de moi. Chacun sur sa chaise, c’est presque comique. Il veut faire mon portrait, sans doute. Je ne l’ai jamais vu faire de portraits sauf celui de Jerry. Cela dure plusieurs jours, il me laisse regarder de temps en temps. Il fait d’abord une statue égyptienne ou quelque chose qui ressemble à ça. Puis un violon avec toute une mécanique d’admirables couleurs dans son corps. Cela me plaît d’être un instrument de musique mais quelle pauvre musique j’ai faite jusqu’ici. Il y a plusieurs états successifs du même thème. Il ne va plus voir que Jerry, il ne va plus au port, il ne mange guère, il dort très peu, nous sommes épuisés tous les deux. Heureusement qu’il y a Margot, Antoinette et aussi Albert qui viennent nous apporter à manger et arrêtent un peu Florian. Dans un dessin nouveau je sens que je deviens un oiseau. Il boit pas mal ce jour-là. Il ne mange plus du tout. Je suis à bout de forces et si Simon, sans doute envoyé par Margot, n’était pas venu m’assister de sa présence je me coucherais sur le sol. Finalement il y a sur le papier un grand oiseau, qui est moi, qui n’est pas moi, qui est tout en flammes et ne brûle pas. Un oiseau qui vole et qui est toujours là.
Quand c’est presque fini, lui, qui depuis trois jours n’a plus parlé, dit : “Ce sont… tes couleurs.” Il boit un grand verre de vin.
Florian se lève, c’est terminé. Je me traîne près de lui, il me laisse regarder. Il me prend la main comme un enfant et nous sommes vraiment deux enfants, un instant, une heure, je ne sais plus, à regarder ce qui, j’en suis sûre, est un des plus beaux dessins du monde. Nous sommes contents, Simon aussi. Margot arrive avec des provisions, nous allons manger mais tout à coup Florian s’écroule au pied de la grande toile blanche. Je voudrais aller à son secours, je ne peux pas, je n’ai plus aucune force. Je suis obligée de m’asseoir par terre malgré mon inquiétude. Simon revient et dit : “Il est ivre et complètement claqué, il dort.”
Margot et Antoinette viennent s’asseoir à côté de moi. Je me sens protégée, elles me font m’étendre sur des coussins. Margot dit : “Si ça continue, il va te faire crever. Tu as une tête !
— Je suis affreuse ?
— Tu n’as jamais été si belle, mais tu as l’air malade.”
Je soupire : “Tant pis ! Un peu plus vite, un peu plus tard…”
Je vois Simon à ce moment qui me regarde avec des yeux étranges. Je n’en peux plus. Je m’endors. Quand je me réveille, Florian est toujours sur un coussin, couché sur le flanc droit, le visage contre le coin de la toile. Il m’appelle. Les deux filles sont en train de préparer un repas à la cuisine. Simon m’aide à me lever. Quand je suis près de Florian, il me dit : “Je ne dois pas bouger, regarde, mon corps trace sur cette toile la forme dont j’ai besoin. Prends un pinceau et du noir et suis mon corps.”
Je vais chercher un pinceau assez large, et, en partant des pieds, je cherche à suivre la courbe de son corps sur la toile. Ma main tremble, j’ai peur de le salir : “Je ne peux pas.”
Florian se fâche : “Salis-moi, quelle importance !”
Je ne peux pas, je tremble de plus en plus. Alors il tourne péniblement sa tête vers Simon : “Toi, fais-le. Je fermerai les yeux. Les vêtements, les cheveux, on s’en fout !” Simon prend le pinceau et d’une main très sûre il trace les contours du corps et de la tête de Florian sur la toile.
Pour la première fois depuis qu’il a commencé mon portrait – si c’est mon portrait – Florian manifeste un peu d’appétit. Nous mangeons tous les cinq.
Pendant le repas je vois que Simon et les deux filles qui sont en face de l’oiseau en feu, plus vrai que je ne suis sans doute en réalité, ne peuvent en détacher leurs regards. Je ne peux pas le supporter. Est-ce que Florian s’en rend compte ? Il se lève, prend avec peine le carton et le retourne contre le mur.
Antoinette se met à pleurer, le visage de Simon est très sombre. Il se fait du souci pour le tableau. Il pense que Florian va peut-être le brûler, il ne s’en consolerait pas. Antoinette non plus. Je suis sûre que Florian ne le fera pas, il veut faire quelque chose de ce dessin, j’en suis certaine. Je souris à Simon dont le visage s’éclaire. Un vrai gitan, voilà ce qu’il est. Les toiles où Florian m’a représentée en statue égyptienne et en instrument de musique sont toujours sur le sol où il les a jetées pour commencer l’autre. Florian demande à Simon de les rouler. Il le fait avec cette rapidité et cette assurance qui caractérisent tous ses gestes.
Quand Simon a fini Florian lui demande : “Si je parviens à commencer ma grande toile, est-ce que tu pourrais m’aider ? J’aurai besoin de quelqu’un.
— Avant la prison j’ai fait l’académie mais jamais de vrais tableaux. Depuis je fais de la mécanique, je fais ça très bien, ce n’est pas la même chose.
— Tu apprendras.”
Il me montre : “Elle aussi… elle apprend. Vite… C’est qu’elle a toujours su.”
Des jours passent. La bande des trois s’est resserrée autour de Florian. Margot et Antoinette travaillent, mais, chaque fois qu’elles le peuvent, elles accourent à l’heure du déjeuner et souvent leurs soirées sont requises par Florian. Margot me dit : “Tu ne fais plus que t’occuper de lui, nous aussi.” En effet je ne fais plus rien que peindre et m’occuper de Florian, mais s’occuper de lui qu’est-ce que ça veut dire ? Dans la vie matérielle, il est beaucoup plus habile que moi, surtout pour la cuisine où il excelle quand il veut.
Tout se détend. Je recommence à l’accompagner au port, je m’assieds à une table où je lis quand il est au bistrot. Pourquoi ? C’est comme si une menace pesait sur lui. Quelle menace ? Albert me l’a fait comprendre en disant : “Avec lui on sent que quelqu’un est cinglé. Lui ou les autres. Les autres n’aiment pas ça, ils préfèrent que ce soit lui. Ils voudraient l’enfermer, ils l’ont enfermé souvent. Sans toi, sans nous ils l’auraient enfermé avec l’affaire des journalistes.
— Pourquoi, il n’a rien fait de mal.
— Il ne fait rien de mal, mais il fait mal, il fait mal aux gens. Ils voient qu’ils sont cons.
— Et toi, il t’a fait mal aussi ?
— Oui, le jour où j’ai crié sur lui. Après ça, j’ai compris.
— Qu’est-ce que tu as compris ?
— Je suis un peu comme lui, comme Simon, j’ai fait un temps de prison. Ça compte. Je ne suis plus dans leur système.”
Parfois, après avoir dessiné, Florian se saoule dans un café du port, très vite, avalant verre sur verre, sans dire un mot et dans la voiture, quand je le ramène avec l’aide de Simon ou d’Albert, il délire magnifiquement avec l’air, avec les couleurs et parfois avec une étrange histoire qui n’est pas celle des manuels de sciences politiques ni des archives. Une histoire où se mêlent des noms célèbres, des inconnus, des animaux et des hommes, des océans, des bateaux, des oiseaux. Tous luttent contre un ennemi ineffaçable, ineffable peut-être, qu’il faut anéantir ou blesser, au moins blesser par le feu.
A l’appartement, il s’endort et j’ai le cœur transpercé par ce que je viens d’entendre. Je me demande si Albert ou Simon, celui qui était là, a entendu les mêmes choses, a plongé dans les mêmes abîmes d’obscurité ou d’allégresse. Ils ne disent rien, je n’ose pas les interroger. Quand je n’en peux plus, je téléphone à Hellé, qui n’est pas toujours là. Alors je laisse un message sur le répondeur et le matin, quand Florian dort, je reçois un appel qui me rassure, qui me montre que je fais ce qu’il faut faire et même remarquablement bien. Un jour Hellé dit : “Ma fille.” Comme cela me touche d’être appelée ainsi, moi qui me sens chaque jour plus démunie et sans mère. Elle me dit : “Ma fille, Florian c’est un arbre foudroyé, un grand arbre, tout noirci par le feu. Mais la beauté de notre temps est une beauté foudroyée qu’on ne peut atteindre qu’à travers le noir, toujours plus noir. Tu dois comprendre cela, si tu veux servir Florian comme il en a besoin.”
Ses paroles me cabrent : “Je ne veux pas le servir. Quelle idée ! Aucun homme ne mérite d’être servi !”
Douce, impassible, de l’autre côté du fil, la voix a répondu : “Tu le sers et tu aimes ça, lui aussi. C’est ainsi.”
Je proteste encore : “Est-ce que ma maladie ne me suffit pas pour crever ?
— C’est ton affaire. Je t’aime beaucoup Florence. Mais ce qui existe entre Florian et toi c’est ton affaire et la sienne.”
Puis elle a raccroché. Elle peut raccrocher Hellé. Voilà des années qu’elle le porte, qu’elle le supporte, maintenant c’est mon tour. Je suis celle qui ne peux plus raccrocher… celle qui doit le servir… Et puis merde !
Est-ce que Florian reprend des forces ? Chaque fois qu’il commence un dessin, il me touche le bras comme s’il avait besoin de ma jeunesse, peut-être de ma féminité pour débuter. Je ne peux me le cacher, je suis heureuse pendant ces moments-là et en même temps j’ai peur. Les dessins s’accumulent, certains en noir et blanc, d’autres qu’à la fin il souligne de quelques couleurs qu’il étend très vite. Ce sont ceux-là de préférence qu’il fait brûler dans le grand foyer de l’atelier. Il s’assied avec moi quand il y a mis le feu et il regarde les couleurs s’exalter puis disparaître. Il y a alors dans les yeux de Florian une sorte d’ivresse. Une allégresse, je suis bien obligée de le reconnaître quoique je souffre de cette destruction abominable. Oui, une allégresse qui pénètre aussi en moi, qui m’illumine un instant et retombe en cendres ou en larmes. Pourtant il brûle moins.
Il dessine beaucoup au port, au bord de la mer ou dans les soirées où Margot nous emmène. Nous y retrouvons souvent Inès et son mari. Il ne leur parle que pour demander des nouvelles de Jerry, Jerry dans l’île. Dans ces soirées, il ne dessine que des abominations, des déchirements, des éruptions, des accouplements affreux. Je souffre alors car il me force à les regarder. Un jour, je ne peux plus le supporter, je m’enfuis en courant. Il me suit en bousculant les gens, en renversant des sièges sur son passage et, peut-être, en hurlant. Pourtant quand il arrive à la voiture il est très doux, il prend ma main que je cherche à lui dérober. Il dit : “Pardon. Je dois te dire pardon”, mais je ne veux pas entendre cela, je réponds : “Vous êtes comme vous êtes, c’est ce que Hellé pense, moi aussi.” Margot arrive avec Antoinette et elles ont repris heureusement le carton à dessin. Déjà des gens s’étaient emparés de deux dessins. Margot rit : “Voilà une maison où nous ne retournerons peut-être plus. Vous les avez terrorisés.”
Cette fois je suis fâchée et dis : “Je n’irai plus. Si tu veux l’emmener encore, Margot, tu iras sans moi.
— Mais ça l’amuse, répond Margot, n’est-ce pas que cela vous amuse Florian ?”
Il ne répond pas.
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