Déluge

Henry Bauchau · Chapitre 6 sur 14

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Déluge

III - le Téléphone

III

LE TÉLÉPHONE

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Antoinette et Margot partent en vitesse à leur travail. Je monte chez Florian. Il a l’air paisible, il s’éveille mais ne semble pas reprendre conscience ni me reconnaître. Le téléphone sonne, je lui tends l’écouteur. C’est Hellé. Il lui raconte la soirée de la veille, je ne reconnais presque rien, sauf des couleurs, toutes les couleurs qu’il a traversées : le bleu de la voiture, la grande avenue verte, un brun et un noir qui sont Inès et Margot, une sorte de pleine mer soleil couchant, c’est sans doute l’équipe des trois filles, puis des scintillements bigarrés des robes et des smokings, la danse qui est rouge comme un tapis et enfin l’île de Jerry. Il s’arrête. Je pense qu’il est très fatigué et va s’endormir. Mais non il dit :

“Hellé voudrait te parler, va au téléphone dans le salon bleu. Fais-toi passer la communication là.”

Je descends au salon bleu. On me passe la communication. C’est le Dr Hellé, je suis contente d’entendre sa voix qu’on dirait toujours souriante. Elle dit :

“Parlez-moi de la chose importante.”

Je suis prise de court, elle précise :

“Parlez-moi du feu. Vous l’avez laissé naître et avez su l’amener à l’éteindre. Personne jusqu’ici n’a pu faire ça.

— Ce n’est pas moi, c’est Jerry, le fils d’Inès.

— C’est peut-être Jerry mais à travers vous.

— Pour moi aussi, la rencontre avec Florian est importante.

— C’est ainsi, on croit lui donner et c’est lui qui donne.”

La voix de Hellé change : “J’ai une proposition à vous faire. Je commence par un certain nombre de choses pratiques : il faut souvent l’emmener au bord de la mer.

— C’est que je n’ai pas de voiture.

— Achetez-en une. Il a beaucoup d’argent auquel il ne touche presque pas sur son compte. J’ai pas mal de tableaux et de dessins à vendre. Les collectionneurs du monde entier nous assaillent et nous ne vendons qu’au compte-gouttes. Ce qui compte c’est sa santé et la grande œuvre qu’il veut réaliser. Il a besoin de quelqu’un qui s’occupe de lui à plein temps.

— Je ne peux pas, j’ai mon travail.

— Démissionnez, je vous ferai un contrat vous assurant ce que vous gagniez du temps de Sciences-po. Donnez-moi votre adresse pour que je puisse mettre cela au point, envoyez-moi aussi un CV.

— Je ne peux pas me décider si vite, je suis malade.

— Vivre à côté de lui vous guérira peut-être. Vous apprendrez beaucoup.

— Est-ce que je devrai l’empêcher de brûler ses dessins et ses tableaux ?

— Non, il est libre. Peut-être qu’avec vous il pourra faire sa grande œuvre, sans la brûler ensuite. Il a beaucoup d’argent sur lui, il sera soulagé de vous le confier. Ouvrez un compte à son nom et au vôtre. Louez un grand appartement sur deux étages pour une très grande toile, s’il veut. Installez son atelier et trouvez un jeune peintre pour faire ses préparations de toile. L’argent ne compte pas, ce sont ses dernières années, ses dernières chances de s’accomplir. Vous me comprenez ?

— Je crois, mais laissez-moi le temps de réfléchir, je ne peux pas me décider si vite.

— Vous avez raison. Florian vous aime beaucoup, moi aussi.”

Elle raccroche.

 

Je suis abasourdie, je remonte en hâte chez Florian en pensant : ses dernières années.

Il est en train de se raser. Il a l’air bien. Comment se fait-il qu’à certains moments sa vie n’ait plus l’air de tenir qu’à un fil ? Il ouvre l’armoire, dans sa veste de velours il y a une enveloppe avec un paquet d’euros. Florian dit : “Payez pour moi, l’hôtel et tout. C’est ce que Hellé souhaite et moi aussi.” Il reprend son rasoir. Je dis : “Je reviens”, je vais payer la note de Florian à l’hôtel et me précipite pour téléphoner à Margot. Je suis troublée, je n’ai jamais eu autant d’argent sur moi. Et acheter une voiture ? Louer un appartement ? Heureusement Margot est libre. Je lui raconte l’entretien avec Hellé.

“Acheter une voiture, c’est facile. Je te l’amène à midi, je viens déjeuner avec vous. Tu veux une sport ou une ordinaire ?

— Ordinaire, je t’en prie.”

Margot rit : “Assez grande pour quatre. Je te l’amène.”

Margot arrive avec une voiture neuve, peu voyante. Nous allons déjeuner ensemble. Florian ne boit presque pas et mange très peu.

Je prends le volant et je ramène Margot à son bureau. Pendant le trajet, elle me dit : “Pour l’appartement, attends le chèque. Antoinette est bien placée pour ça. Son ami travaille dans une agence immobilière. Il nous en trouvera un.

— Je vais demander un long congé de maladie.”

Margot est impressionnée mais perplexe.

“Tout ça est fabuleux, dit-elle, et tu sais bien que le fantastique n’est pas mon domaine.” Alors Florian, qui semblait avoir l’esprit ailleurs, se met à rire.

Margot déposée, j’emmène Florian assez loin, vers des rochers, qu’il m’indique. Il y a là une vue très belle sur le golfe. Il ne regarde rien, parfois il se penche un peu, c’est toujours pour regarder une pierre, un caillou presque invisible, parfois une fleur. Il me fait remarquer leur texture, leur couleur, et puis soudain son intérêt tombe, il jette ce qu’il tenait et j’ai l’impression qu’il n’est plus là. Je l’emmène plus loin sur une grande plage où il n’y a personne. C’est un endroit que j’aime, où Margot m’a souvent emmenée ; je me dis : Puisqu’il ne s’intéresse à rien, que j’aie au moins du plaisir. Il marche sur le sable, il ne se traîne plus, nous enlevons nos chaussures, nous marchons pieds nus dans la mer qui est encore trop froide pour se baigner. Il a l’air heureux. Il dit : “C’est bleu, c’est bleu”, et, par bribes, il me raconte des choses qui doivent venir de son enfance. “Tout est noir, tout est gris, les escaliers sont très étroits et effrayants, les toilettes sur le palier puent, j’en ai peur. Dehors aussi c’est gris, avec du blanc qui traîne… On change souvent de maison… ce sont toujours les mêmes rues, pleines de garçons qui jouent en criant très fort… qui vous poursuivent… qui vous tabassent jusqu’au moment où vous faites une crise et devenez plus fort qu’eux. Il y a des grandes filles maigres… parfois elles sont gentilles… parfois elles sont terribles… on ne comprend rien.”

Pendant qu’il parle, il ne regarde que le sable où parfois il ramasse un coquillage qu’il regarde un instant, puis me donne. J’ai l’impression de n’en avoir jamais vu d’aussi beaux. Il tourne un instant la tête vers la mer et d’un geste me fait voir un rayon qui, fusant à travers des nuages, éclaire les vagues ou un reflet du ciel sur le sable. Ces choses-là, ces instants, je ne les aurais jamais vus toute seule, il faut peut-être ne pas regarder comme lui pour percevoir des modifications si fines. En revenant, il profère des mots longuement interrompus : “Les voitures… toujours les voitures… les terrains vagues couverts de bagnoles… que mon père réparait. La sienne… vendue… rachetée… vendue. La mécanique. Comment peindre et dessiner avec la mécanique et le cambouis. Et boire… les cris… les coups… aller le rechercher dans les bars. Un jour il s’est fait casser… il était là par terre devant le café, le SAMU est venu… et c’est papa qui a été condamné… Dans une chambre… son odeur, avec des gens en noir. Du noir, toujours plus noir… et papa en prison ou peut-être… jamais d’argent. Papa, maman, qui se donnent des coups… si on essaie de les protéger, on reçoit les coups à leur place. Beaucoup de temps tout seul… parfois dans leurs bras, alors heureux… Un jour papa, puis maman partis, plus revenus… On a dit : orphelin… Comprenais pas ce mot !”

 

Pendant quelques jours, comme le veut le Dr Hellé, j’emmène Florian au bord de la mer l’après-midi. Le matin, il va au bassin des camionneurs. Il est fasciné par l’immense décharge, la clameur des oiseaux et la ronde intermittente des camions. Albert et Simon sont devenus ses amis, ils ont toujours un extincteur à proximité quand il brûle ses dessins, mais il leur permet de les voir avant. Je regarde tout cela, assise sur l’escalier, je dessine, j’écris, je lis. Je suis aussi regardée, surtout par Simon, et cela ne me déplaît pas.

A midi, je prends la voiture et je conduis Florian au jardin où toujours, près d’un banc, joue Jerry. En nous voyant il saute, en criant de joie, dans ses bras. Quel bonheur ! Puis dès que Florian est assis sur le banc, il grimpe sur ses genoux et se blottit contre son épaule. Ils se parlent à l’oreille, l’un à l’autre, mais ce ne sont pas seulement des histoires de mots qu’ils se racontent, ce sont des sons, des coups d’œil, de petits gestes précis et doux et beaucoup de rires. Cela dure quelques minutes et on peut voir qu’ils sont très heureux. Inès est jalouse de Florian. Soudain ils se séparent, Jerry court à la recherche de sa maman et Florian, relevant son énorme taille, prend mon bras pour revenir à la voiture.

Parfois nous rejoignons pour déjeuner Albert et les camionneurs, ils emmènent Florian dans un café, je les suis, j’ai dit à Albert de ne pas le laisser trop boire. Il a demandé : “Pourquoi, si c’est son plaisir ?” Je n’ai pas répondu, mais il s’est vite aperçu que, s’il boit beaucoup, Florian s’enivre et devient dangereusement silencieux.

Quand nous sommes au bord de la mer, Florian, comme le premier jour, tout en ne regardant rien voit tout ce qu’il y a à voir. Souvent j’ai l’impression qu’il n’est plus là, mais quelque part, très haut dans le ciel, d’où il regarde avec des yeux indifférents nos deux petits personnages sur le sable.

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