Demain ils parleront de moi: (Roman contemporain) (French Edition)

Paris

 

Le printemps approchait. À ma grande surprise, je cherchais moi aussi à profiter du plus petit des rayons de soleil en terrasse – même si cela impliquait que j’avale la fumée de cigarette de tout Paris. Je découvris que même cinq minutes de soleil sur la terrasse au bureau rechargeaient mieux mes batteries que le café que j’avalais à longueur de journée – je n’en avais jamais autant bu de ma vie. Un lorsque je prenais mon petit déjeuner. Un autre en arrivant au bureau. Très souvent, un autre en milieu de matinée avec mes collègues. Un autre après le déjeuner. Et l’après-midi, si je restais jusque tard, un dernier café au lait pour tenir la soirée.

Avec l’arrivée des beaux jours, je devenais nostalgique des soirées tapas à Madrid et Grenade, et du fait de pouvoir vraiment porter des vêtements de printemps. Mais ces frustrations n’occupaient qu’un espace infime dans ma vie de tous les jours. Ce qui me consumait, c’était le stress au travail à cause de Charlène. Son comportement commença à me rappeler celui de George vers la fin de notre relation. Même si elle avait été désagréable et impolie – du moins avec moi – depuis le début, je la sentais de plus en plus agressive, comme une bombe prête à exploser à tout moment. Tous les jours, je m’obligeais à me répéter à moi-même : « Tu n’es pas inutile, c’est de sa faute, pas la tienne. » Mais personne n’arrivait à soulager le mal de ventre qui m’assaillait quand je marchais vers mon travail le matin, ni la sensation d’étranglement lorsque je l’entendais m’appeler – « Evaaaaa » – pour que j’aille dans son bureau.

En avril, je reçus Fede et Luca dans mon appartement pour les vacances de Pâques. Je fus rassurée de voir que cela se passait mieux entre eux, après l’ultimatum de Fede deux ans auparavant. J’insistai pour qu’ils prennent ma chambre et que je dorme dans le canapé-lit, même si elle refusait catégoriquement.

— Hors de question ! Je vous connais, vous avez le sang chaud.

— Mais qu’est-ce que tu racontes ? Je suis une sainte, moi ! protestait Fede, en faisant une moue d’ange.

— Je t’assure qu’après quelques verres de rouge français vous allez vouloir passer une nuit oh là là et je ne veux pas être bloquée dans ma chambre sans pouvoir aller aux toilettes par peur que vous soyez en train de jouer à touche-pipi sous la couette.

— Touche-pipi, se moqua-t-elle.

— Vous dormirez dans ma chambre, point barre, conclus-je, très sérieuse, et les deux se turent et acceptèrent ma décision finale.

Dès le moment où je les récupérai à l’aéroport, je vis que Luca était très nerveux, et je compris pourquoi quand nous nous retrouvâmes tous les deux : il allait demander Fede en mariage. Quand il m’annonça la nouvelle, profitant du fait que Fede était allée aux toilettes, je dus taire un cri de joie et me couvrir la bouche, tellement j’étais surprise et excitée. Luca me demanda d’organiser la visite de la tour Eiffel le plus rapidement possible car il ne pouvait plus attendre pour faire sa demande, et c’est ce que nous fîmes.

Quand nous fûmes arrivés au Trocadéro, je fis des signes à Luca pour qu’il attende afin qu’il y ait moins de monde et que j’aie le temps de sortir l’appareil photo. Mais il tremblait et, en ignorant mes gestes exagérés, il enleva ses lunettes de soleil, les rangea dans la poche de son perfecto, et de l’autre main il sortit une petite boîte rouge et mit son genou à terre.

Lorsque Fede réalisa ce qui se passait, elle ramena ses mains vers son visage dans ce geste de surprise qu’ont toutes les femmes qui vivent cette scène, le même que je pensais faire un jour et qui maintenant me semblait impossible. Les larmes commencèrent à jaillir de ses yeux. En disant si, amore moi, si, si, elle prit le visage de Luca et ils s’embrassèrent.

Les gens s’étaient mis en cercle autour de nous et quelqu’un cria « la bague ! » en anglais, ce qui fit rire Luca et Fede, et alors ils regardèrent tous les deux le bijou qu’elle porterait au doigt pour la vie. En réalité, je n’avais jamais trop réfléchi au fait que, selon la façon dont la société fonctionne aujourd’hui, nous changeons de vêtements, de bijoux, de sacs à main pratiquement tous les jours, mais les femmes mariées portent la même bague au doigt année après année sans – jamais ? – s’en lasser. « J’espère qu’elle est à son goût », pensai-je. Mais bien sûr qu’elle l’était. Luca connaissait bien Federica, il savait à quel point elle adorait les marques. Il avait donc choisi le solitaire classique 1985 de Cartier et, en le voyant, Fede lâcha un petit cri de joie et d’admiration. Dès qu’elle passa l’anneau à son doigt, comme si elle était une star de cinéma, elle la montra au public et tous se mirent à applaudir. La scène me semblait surréaliste, même si j’étais sincèrement heureuse pour eux. Mais je mentirais si je disais que mon cœur ne se serra pas un peu, et que, lorsque je leur suggérai de dîner en amoureux pour fêter cela, je ne le fis pas pour m’éviter quelques heures d’écœurement non nécessaires.

Tout au long du week-end, je découvris que Fede avait déjà dans son portable un dossier plein de photos de robes de mariée qu’elle aimait, et qu’elle savait parfaitement où elle voulait fêter son mariage. Je n’eus aucun doute sur le fait que son mariage serait grandiose, cent pour cent napolitain et, pauvre de moi, je ne savais pas dans quel pétrin j’étais en train de me mettre lorsque j’acceptai d’être sa demoiselle d’honneur sans hésiter. Nous étions en train de boire une bière en terrasse lorsqu’elle me posa la question. En échange, je lui demandai de me promettre qu’elle ne deviendrait pas une bridezilla, et nous trinquâmes à cela.

Au retour du week-end de Pâques, Charlène m’invita à prendre un café dans son bureau, ce qui me sembla suspect, et je découvris enfin pourquoi elle était si nerveuse depuis quelques semaines. Elle était en train de négocier sa mutation à Londres et, comme tout devait rester « top secret » jusqu’à ce qu’elle puisse l’annoncer publiquement, l’anxiété était en train de la consumer. Elle n’utilisa pas ces mots-là – cela aurait demandé qu’elle me montre son côté humain et fragile –, mais c’est comme cela que je l’interprétai. Elle m’expliqua aussi qu’on lui avait déjà trouvé un remplaçant, mais qu’elle préférait ne pas me révéler son nom jusqu’au moment de l’annonce officielle, le vendredi suivant.

— Qu’est-ce que tout cela implique pour moi ? lui demandai-je quand elle termina ses explications.

— Rien, tu garderas ton poste avec les mêmes responsabilités.

Je ne la félicitai pas, cela aurait été hypocrite de ma part. Plus elle partirait tôt, mieux ce serait pour moi. J’aurais aimé lui demander s’ils pensaient embaucher une secrétaire à nouveau afin que je puisse me concentrer sur mon poste d’interprète, ce qui était l’accord passé à l’origine. Pourtant, je me tus, car j’avais plus à perdre en posant la question qu’en attendant de voir par moi-même. En plus, connaissant Charlène, elle m’aurait sûrement répondu que cela n’était plus son problème. Le reste de la semaine fut incroyablement calme, et pour la première fois depuis très longtemps je pus quitter le bureau à dix-huit heures tous les jours – chose qui pour moi était devenue impensable. Vendredi matin, nous organisâmes un petit déjeuner dans la salle de conférences et tout le département était invité.

Charlène avait enfin l’air détendue, et elle n’avait plus son Moleskine ni son ordinateur sous le bras comme à son habitude. Elle était souriante et avait abandonné son éternel tailleur noir. Je jetai un rapide coup d’œil dans la salle et repérai l’« intrus » presque instantantanément. Grand, les cheveux cuivrés avec quelques cheveux blancs, des lunettes à monture épaisse et un pull fin à col roulé bleu canard ; il avait les mains dans les poches et semblait vouloir se faire discret jusqu’à ce que l’on annonce la nouvelle.

Charlène se servit un café et commença à discuter avec les employés, en ignorant le possible mal-être ou l’impatience que cela pouvait générer chez son successeur, et je la détestai encore plus à cause son manque d’empathie et de tact. Cela faisait quinze minutes que nous étions dans la salle de réunion et la pile de croissants dans le panier sur la table avait bien diminué. C’est alors que Charlène fit tinter sa cuillère contre sa tasse de café, et en souriant elle se mit à parler.

— Chers collègues, si nous avons organisé cette petite réunion aujourd’hui, c’est pour vous annoncer que je pars.

Elle fit une pause dramatique, comme si elle attendait la réaction du public, mais n’obtint que du silence.

— J’ai décidé de continuer ma carrière dans notre filiale à Londres mais, ne vous inquiétez pas, je vous laisse entre de bonnes mains, ajouta-t-elle en se tournant vers l’inconnu.

Puis en le montrant avec la main ouverte dans sa direction, elle nous le présenta à tous, et révéla son prénom : William.

Il y eut des applaudissements et William sortit alors les mains de ses poches pour croiser les bras et se présenter brièvement. Après cela, il expliqua qu’il y aurait deux semaines de transition avant que Charlène ne quitte définitivement son poste et qu’il reprenne les rênes, puis il termina en demandant des applaudissements pour le travail acharné de sa prédécesseure et s’éclipsa de nouveau, en se servant un café et un croissant. Mon nouveau patron était un homme, il avait passé la quarantaine, et il semblait être tout le contraire de Charlène. Introverti, respectueux, élégant. Même s’il était encore trop tôt pour me faire des illusions, si je jouais bien mes cartes, je pourrais lui demander d’embaucher une secrétaire pour me concentrer à nouveau sur les tâches qui m’étaient vraiment destinées.

*

 

Le lundi suivant, j’arrivai au bureau tôt, pour me préparer pour ma réunion avec Charlène et William. Comme tous les matins, je posai mon manteau, mon sac à main et le reste de mes affaires sur le bureau de Ludivine, qui était absente depuis plus d’un an, et partis me chercher un café. Je le reconnus, même s’il était de dos, car sa couleur de cheveux était peu courante, et parce qu’il portait à nouveau un pull à col roulé, gris cette fois-ci.

— Bonjour, lui dis-je, surtout pour lui annoncer ma présence.

— Ah, bonjour, Eva. (Je fus agréablement surprise qu’il se souvienne de mon prénom.) Comment allez-vous ?

— Bien, et vous ? répondis-je machinalement, en le suivant dans son vouvoiement.

— Nous avons beaucoup de travail devant nous, vous et moi. Alors je dirais… dans l’expectative.

Je restai là à le regarder, en souriant et en hochant la tête. J’analysai celui qui allait être mon nouveau patron et qui, rien qu’avec sa présence, me transmettait calme et bien-être – chose que Charlène n’avait jamais fait. En silence, nous continuâmes à nous regarder un court instant avant que quelqu’un ne rentre dans la pièce, en nous ramenant à l’instant présent. Je lui dis « à bientôt » et me dirigeai vers mon bureau, légèrement troublée par son regard inquisiteur et son sourire bienveillant. Pendant que je tournais les pages de mon agenda en cherchant les sujets que je souhaitais aborder pendant la réunion, je voyais ses yeux gris encadrés par la monture marron foncé de ses lunettes, et ses lèvres fines qui me souriaient.

Notre réunion dura toute la matinée : Charlène présenta les projets que nous menions de front, les réunions et les déplacements programmés pour les deuxième et troisième trimestres, et William expliqua ce qu’il avait en tête pour élargir la clientèle au marché d’Amérique latine et comment il pensait que je pouvais aider en cela.

À plusieurs reprises, j’intervins pour préciser des informations que Charlène avait oubliées, mais elle m’ignora et rétorqua que c’étaient des détails insignifiants sur lesquels nous n’allions pas perdre de temps. Quand Charlène parlait, William croisait les bras ou s’asseyait au fond du fauteuil, en fronçant les sourcils ou en plissant les yeux, ce qui faisait ressortir de petites pattes d’oie. Au bout d’une matinée seulement avec Charlène, il semblait déjà avoir de l’aversion pour elle. Voilà qui jouait en ma faveur. À l’heure du déjeuner, il se sauva en disant que, malheureusement, il avait un autre rendez-vous.

Pendant les deux semaines de transition, je commençai à recevoir de moins en moins d’e-mails de Charlène et de plus en plus de la part de William. Lorsqu’il voulait me parler personnellement, il venait dans mon bureau et me demandait si j’avais un moment. Alors, il s’asseyait sur le bureau de Ludivine et me demandait si je pouvais faire telle ou telle chose, si j’avais du temps et quel délai je pensais pouvoir tenir. Une fois, il commença à me parler d’un voyage que nous devrions organiser en Amérique du Sud, et je saisis l’opportunité au vol.

— À vrai dire, William, j’aimerais vous parler de quelque chose.

— Bien sûr, dit-il en remettant ses lunettes en place.

— Je ne sais pas si vous êtes au courant mais, quand Charlène m’a embauchée, c’était en tant qu’interprète. Elle avait déjà une secrétaire, Ludivine, qui était chargée de ses tâches administratives, son courrier, ses appels, la gestion des déplacements… Mais elle était en congé quand je suis arrivée, n’est jamais revenue, et depuis je fais son travail en plus du mien.

Je m’aperçus que William essayait de ne pas réagir, mais il enleva ses lunettes et les posa sur la table, se frotta le front et les paupières, peut-être pour gagner du temps. Ensuite, il remit ses lunettes, lentement, et sans attendre que je continue il lâcha :

— Vous voulez savoir si vous allez continuer comme ça ou si nous pouvons embaucher une nouvelle secrétaire.

— Oui. En plus, je vois que votre nouvelle stratégie est axée sur la promotion des liens avec l’Amérique latine ; je vais sûrement devoir me préparer encore plus pour les déplacements et les présentations. Si je dois également m’occuper de la logistique et la coordination, il y aura forcément l’un des deux aspects qui sera négligé.

— Je comprends tout à fait et vous avez raison. Y a-t-il quelque chose d’autre que vous vouliez signaler ?

— Non, c’était ça, le plus important, répondis-je en essayant de sourire naturellement, mais j’étais très nerveuse et mes mains tremblaient, alors je les cachai sous la table.

— Je vais m’occuper de cela personnellement, je vous l’assure, trancha-t-il en se levant.

Lorsqu’il quitta mon bureau, en fermant la porte doucement, sans faire de bruit, je me rendis compte que mes épaules et mes cervicales étaient crispées tout le long de la discussion, alors je me laissai tomber d’un coup sur mon fauteuil. Je retournai notre conversation dans mon esprit toute la journée, je la passai et la repassai dans ma tête, même quand je rentrai chez moi et que je me préparais à dîner. Sa réaction maîtrisée pouvait dire deux choses : soit il pensait que j’essayais de profiter du fait qu’il soit « le nouveau » pour le presser comme une orange et il se voyait dans l’embarras de devoir inventer encore des excuses, comme Charlène l’avait fait jusqu’ici ; soit il était gêné que Charlène ait profité de moi et de devoir maintenant gérer cette situation inconfortable. Je voulais croire que la deuxième option était la plus probable, mais ne voulais pas non plus me faire de faux espoirs.

Le dernier jour de Charlène arriva. En tant que secrétaire, je dus organiser son pot de départ, qui eut lieu dans un bistrot, avec des assiettes de charcuterie, de fromage et du champagne. Nous lui offrîmes une Wonderbox pour un séjour dans un gîte à la campagne, et quelqu’un osa lui offrir le petit livre L’Anglais pour les nuls, car tout le monde savait qu’elle n’était pas très douée pour parler dans la langue de Shakespeare. Jamais organiser une fête ou acheter un cadeau à quelqu’un ne me dérangea autant. Elle ne le méritait pas. L’ambiance était morne et les gens avaient clairement envie de rentrer. À plusieurs reprises, je vis William regarder discrètement sa montre, et pour la première fois je me rendis compte qu’il portait une alliance. Elle était fine et dorée, classique, discrète. Il la portait à l’annulaire gauche, comme tous les Français. Jusque-là, il n’avait jamais fait d’allusion à sa vie privée, et à vrai dire je ne m’étais pas posé la question de s’il avait une femme ou des enfants. Nos regards se croisèrent à cet instant et je baissai rapidement le mien, en me sentant rougir.

Peu après, William dit au revoir à Charlène, en lui souhaitant le meilleur et en s’excusant car il devait se lever tôt le lendemain. Je le vis se diriger vers la porte du bar et, avant de sortir, il me chercha du regard. En voyant que je le regardais aussi, il me sourit. Je quittai la fête quelques minutes plus tard, en me sentant lourde, sûrement à cause du champagne, mais aussi parce que l’ère de la dictature de Charlène arrivait à sa fin. Et comme toute ère qui se termine, même si c’est pour le mieux, cela amène de l’incertitude.

OceanofPDF.com