Demain ils parleront de moi: (Roman contemporain) (French Edition)

Printemps

 

Les semaines passaient et ma routine marchait à la perfection : du lundi au vendredi, je cherchais du travail et je faisais du sport, le samedi soir je sortais faire la fête avec mes amies, et le dimanche je me remettais de mes excès de la veille. Ma tante venait souvent déjeuner le dimanche midi, et elle faisait allusion à mes sorties avec un rire moqueur, mais je n’avais tellement plus de forces que je ne prenais même pas la peine de me défendre.

Le samedi, je finissais souvent ma soirée dans un lit autre que le mien, mais je rentrais toujours dormir chez moi. À plusieurs reprises, les choses s’étaient emballées avec un garçon et, au moment d’aller chez lui, mon estomac se tordait et j’avais envie de partir en courant. En général, c’est ce que je faisais : je fuyais. La première fois que cela m’arriva, ma conquête du soir me traita d’allumeuse, mais j’étais tellement surprise de ma propre réaction que sa voix semblait venir d’une autre galaxie. Une autre fois, le garçon voulut être compréhensif et je finis par lui hurler qu’il pouvait garder son cinéma pour les nénettes crédules, que moi je savais ce qu’il voulait et que je n’en avais plus envie, en finissant par lui lancer :

— Trouve-toi une autre pour finir ou, sinon, mets-la sous l’eau froide.

Cette fois-ci, mes amies avaient vu la scène et me dirent que j’étais allée trop loin. Je leur demandai de quel côté elles étaient, puis leur crachai que si j’avais eu besoin de conseils je serais allée chez le psy.

Quand je racontai cette anecdote en particulier à Fede un soir au téléphone, elle rit d’abord aux éclats pendant un long moment, puis elle lâcha :

— T’es en train de faire à trente ans ce que tu n’as pas fait depuis tes vingt ans. C’est bien.

— Tu crois que c’est ça qui est en train de se passer ? lui demandai-je, en espérant qu’elle y verrait plus clair que moi.

— T’es casée depuis que je te connais, t’as géré le deuil de ta mère comme t’as pu, tu vivais toujours l’instant présent en te projetant dans ton avenir.

— Et alors ?

— Maintenant, tu t’es libérée de ce poids et tu te rebelles contre cette dernière décennie. Tu baises un mec différent chaque samedi pour te venger de George, et en même temps pour t’assurer que tu ne retombes pas amoureuse.

Son analyse ne me plut pas, pas plus que le fait qu’elle fasse le rapprochement entre mes actions présentes et George. Je voulais m’éloigner de lui le plus possible, et le fait que Fede me dise que je faisais ce que je faisais pour me venger de lui me faisait sentir qu’il avait encore le pouvoir d’influencer ma vie. Mais elle avait sûrement raison. Les week-ends suivants, je mis le holà à mes sorties, j’en profitai pour aller au cinéma avec ma tante ou dîner avec mon père, et au troisième week-end d’abstinence d’affilée, ma camarade de lycée Carolina m’envoya un texto pour me proposer de se voir dans le quartier du Realejo.

Carolina était une fille calme avec qui je m’étais toujours bien entendue, et que je voyais pour étudier, mais pas pour sortir faire la fête. Elle n’avait pas cette personnalité drôle ou pétillante que je cherchais chez mes amies. Peut-être étais-je assez sérieuse pour deux et cela suffisait. Mais cet après-midi-là, j’appréciai sa compagnie et nous discutâmes longuement. Et je pourrais même dire que, grâce à elle, je trouvai mon travail. J’étais en train de lui raconter mes difficultés, car cela faisait déjà deux mois que j’avais décidé d’élargir mon rayon de recherche à d’autres pays et personne ne m’avait contactée. Elle m’expliqua qu’elle avait entendu dire que, pour trouver un emploi à l’étranger, il fallait utiliser une adresse postale qui laissait penser que l’on résidait dans le pays de l’offre.

— Mais ça, c’est mentir ! laissai-je échapper, outrée.

— Et alors, quand l’annonce dit que c’est un CDI alors qu’en réalité, c’est un stage, ce n’est pas mentir, ça ? dit-elle sans ciller.

Elle avait raison.

— Qu’est-ce qu’il faut faire ? lui demandai-je.

Apparemment, il suffisait de changer son adresse dans le CV et de laisser opérer la magie. C’est ce que je fis dès le lendemain. Pour chaque offre d’emploi, je contactai l’une de mes connaissances qui habitait sur place et lui demandai si je pouvais utiliser son adresse sur mon CV. Certaines d’entre elles montrèrent de l’enthousiasme à l’idée que je vienne vivre dans leur ville. D’autres me demandèrent si je n’étais plus avec George et voulurent savoir ce qui nous était arrivé. Une minorité m’a même laissée utiliser leur numéro de téléphone pour que ce soit « plus crédible » mais je décidai de ne pas le faire, car j’avais peur que l’entreprise me contacte et qu’une autre personne que moi décroche.

Nous étions au mois d’avril. Fede vint me voir pour les vacances de Pâques. Je devais la récupérer à la gare routière ; je l’attendis sur le quai. Elle descendit de son car toute belle, son maquillage intact, comme si elle n’avait pas voyagé toute la journée. Elle portait un jean très ajusté avec des bottines noires à talon – inspirées du modèle Susanna de Chloé –, et avait son faux sac Louis Vuitton qu’elle ne quittait jamais, toujours aussi plein que celui de Mary Poppins. Nous restâmes l’une dans les bras de l’autre un long moment, ce qui gêna les autres passagers qui essayaient de récupérer leurs valises, mais à cet instant précis je n’en avais rien à faire.

Pendant sa visite, je fis une pause dans ma recherche d’emploi et nous passâmes cinq jours de détente absolue : je lui montrai l’Alhambra, nous allâmes à un spectacle de flamenco dans une maison troglodytique du Sacromonte, le Vendredi saint, je lui montrai le Saint-Enterrement et, le dimanche, nous étions censées suivre la procession avec ma grand-mère mais la pluie nous obligea à annuler nos plans. Pour des jeunes femmes qui prenaient en photo chaque sortie ou chaque repas pour les publier ensuite sur les réseaux sociaux, nous oubliâmes complètement nos portables et nos appareils photo tellement nous profitions de chaque instant passé ensemble pour discuter.

Fede ne cessait de s’extasier devant tout ce qu’elle voyait et de répéter « ma mère adorerait cela ». Le fait de ne pas être en couple moi-même m’empêcha de réaliser jusqu’au dernier jour que Fede, elle, l’était. Nous étions en train de marcher le long de la Carrera del Darro, lorsque je lui demandai d’un coup :

— Attends, tu as appelé Luca depuis que t’es arrivée ?

— Non, répondit-elle sans me regarder.

— Il vous est arrivé quelque chose ? lui demandai-je en m’arrêtant de marcher.

Elle marqua un silence et en profita pour allumer une cigarette. Après la première bouffée, ses yeux se remplirent de larmes et elle me dit :

— Je fais un test, pour voir si, lorsque je ne fais rien pour notre relation, elle arrive à survivre.

— Mais pourquoi ? j’insistai, sans comprendre.

— Sa réaction après ce que George t’a fait m’a ouvert les yeux, dit-elle, et je sentis mon cœur se serrer. Le fait qu’il ne condamne pas ses actions, qu’il soit capable de rester pote avec lui après ce qu’il t’a fait !

Elle prit mon bras très fort et me regarda, les yeux emplis de rage et de peine.

— Depuis, je le vois sous un autre jour, et j’ai réalisé qu’il ne fait aucun effort pour notre relation. On dirait que ça fait vingt ans qu’on est mariés. Quand je m’achète des nouveaux sous-vêtements, il ne s’en rend même pas compte, il n’y a que ce qui arrive après qui l’intéresse ! Il tient ma présence pour acquise. Il ne fait pas le ménage, il ne range rien, parfois il rote devant moi !

J’avais l’impression d’être devant une scène trop familière. Ma relation avec George était aussi devenue comme ça, mais cela ne lui donnait pas le droit de me tromper. Si ce n’était pas assez, s’il n’aimait pas le chemin que notre vie ensemble était en train de prendre, il aurait pu me le dire au lieu de prendre la voie facile de l’infidélité. Fede, elle, était courageuse et analysait ses sentiments, elle mettait son couple à l’épreuve pour prendre une décision et, si la situation le requérait, elle prendrait les mesures nécessaires. Elle ne fuirait pas comme George. Pour cela, je l’admirais et je la pris dans mes bras.

— Quoi que tu décides, j’espère que ce sera le mieux pour toi et que tu seras heureuse, lui dis-je.

Le soir, elle prit son car pour Madrid car elle n’avait pas réussi à avoir un vol direct de Grenade. Ma peine en lui disant au revoir fut immense. Elle m’avait aidée quand j’en avais eu le plus besoin, et maintenant j’étais loin quand j’aurais dû être là pour elle ; je me sentais impuissante. Notre génération tisse des amitiés au-delà des frontières, nous laissant des souvenirs inoubliables, mais la distance qui nous sépare semble parfois infinie, et un message sur WhatsApp ne pourra jamais être aussi réconfortant que de se prendre les mains autour d’un café, face à face.

*

 

Un jour, peu après la visite de Fede, je regardais les offres d’emploi d’un œil distrait. J’étais sortie dîner des tapas la veille et j’étais rentrée un peu plus tard que je n’aurais dû, ce qui m’avait valu une réprimande de ma grand-mère qui m’avait attendue pour dîner, mais en rentrant je n’avais pas faim. Tout à coup, une annonce pour un poste à Paris attira mon attention.

Importante entreprise multinationale recherche un.e interprète à temps plein pour une de ses cadres. Grande disponibilité horaire et mobilité requises. Rémunération élevée. Langues demandées : anglais, français, espagnol.

Je me sentis devenir très nerveuse et, tout de suite, je me connectai sur Facebook pour envoyer un message à Cecilia, une camarade de l’université qui habitait à Paris. Une fille modèle, tranquille et stable avec qui je m’étais toujours bien entendue mais que je n’avais pas promue au rang d’« amie ». Emportée par l’euphorie du moment, je tapai rapidement ce qui m’avait fait quitter Londres, je lui racontai que je voulais recommencer à zéro et que ce poste paraissait très prometteur. Je terminai le message en lui expliquant que grâce à elle j’augmenterais la probabilité que l’entreprise me contacte.

Elle répondit en me donnant son adresse et son numéro de téléphone pour que je m’en serve. Je lui demandai de ne pas décrocher si elle recevait des appels de numéros inconnus, et de me transmettre les coordonnées lorsqu’elle aurait un message vocal. J’envoyai ma candidature avec une lettre de présentation et j’incluai ma photo dans mon CV – ce qui ne se faisait plus en Angleterre – puis je sortis faire un jogging pour me détendre. Cette montée d’adrénaline s’estompa au fil des jours, qui devinrent des semaines. Je n’eus pas de réponse. Puis, début juin, lorsque j’avais perdu tout espoir, Cecilia m’écrivit sur Facebook. Elle avait reçu un appel et oublié ma consigne de ne pas décrocher, mais avait réussi à trouver une excuse pour justifier le fait qu’elle n’était pas moi, et obtenu un numéro pour que je puisse les rappeler.

De prime abord, je sentis une énorme excitation. Puis je devins nerveuse, et ensuite le doute commença à me gagner. J’allais devoir les appeler, leur parler en français. J’avais un bon niveau, mais cela faisait longtemps que je ne le pratiquais pas à l’oral. Je commençai à douter de la manière de dire telle ou telle chose, je craignais que mon accent soit trop espagnol, que le fait que je ne sois pas parfaitement bilingue les gêne. Je cherchai sur Google des expressions toutes faites et du vocabulaire lié au monde du travail, pour rafraîchir mes connaissances et me sentir plus à l’aise dans une conversation, puis je les appelai.

J’inventai une excuse pour expliquer pourquoi je n’étais pas à Paris à ce moment-là, et pour ne pas perdre de temps ils me donnèrent rendez-vous pour faire un premier entretien sur Skype. Tout se passa très vite, je demandai à mon père d’emprunter son bureau à l’université pour avoir accès à l’Internet et être au calme, et je me connectai à l’heure convenue. L’entretien se passa à merveille, la responsable des ressources humaines était adorable et, une fois qu’elle se fut assurée que mon niveau d’anglais était bon, nous échangeâmes en français, qu’elle loua en me disant que j’avais l’air très à l’aise. Avant de raccrocher, elle m’expliqua que, s’ils donnaient suite, je devrais me déplacer dans leurs locaux pour rencontrer la directrice responsable de mon poste, car elle aurait le dernier mot sur mon embauche. Je lui répondis que ce n’était pas un problème et, lorsque nous nous dîmes au revoir, j’eus l’impression que j’allais décrocher le poste. Ce fut une certitude complètement irrationnelle, que je n’aurais su expliquer. Peut-être était-ce dû au langage corporel et au ton décontracté – presque informel – de mon interlocutrice vers la fin de l’entretien, et à ses explications poussées sur l’entreprise, qu’elle m’aurait épargnées – pensais-je – si mon profil ne lui avait pas plu.

Mon père termina ses cours peu après et rentra dans le bureau sans un bruit. En voyant que j’avais terminé, il enleva sa veste, posa sa sacoche et s’assit en face de moi.

— Alors ?

— Très, très bien. J’ai eu un bon ressenti.

— Le poste te paraît intéressant ? demanda mon père, toujours en me ramenant du côté rationnel des faits.

— De ce qu’elle m’a expliqué, le poste semble fait pour moi. Ils ont besoin de quelqu’un de très disponible parce qu’il peut y avoir des conf calls de dernière minute jusqu’à tard, ou des déplacements imprévus à l’étranger, et je devrai accompagner la directrice qui ne parle que le français.

— Où ça, à l’étranger ? demanda-t-il, en croisant les doigts comme s’il allait réciter le Notre Père.

— Qu’en Europe pour l’instant, il me semble.

— Ça ne te dérangerait pas, de voyager comme ça, à l’improviste ?

— Eh bien, non, à vrai dire, je n’ai jamais été aussi libre de le faire de ma vie, lui répondis-je, et cette phrase me fit mal à la poitrine. J’espérai que mon père ne s’en aperçoive pas.

— Bon, dit mon père en décroisant les doigts. Si tu passes cette phase, c’est quoi, la prochaine étape ?

— Je devrai aller à Paris pour rencontrer la directrice ; c’est elle qui décide.

En disant cette dernière phrase, mon estomac virevolta dans mon ventre, tellement l’idée de voyager pour cet entretien m’angoissait.

— Attendons, donc, conclut mon père. Tu veux qu’on déjeune ensemble ?

J’hésitai un instant, car je vis que son expression avait changé, et j’interprétai qu’il m’imaginait déjà en train de préparer mes valises pour repartir et la séparation le faisait souffrir. La perspective de partager un déjeuner dans une ambiance morose me déplaisait, et en même temps je me dis que, si j’allais vivre en France, je ferais mieux de profiter de ces derniers instants seule avec mon père. J’acceptai et nous allâmes déjeuner près de la faculté de droit, car il devait retourner travailler après. Notre conversation fut légère, nous parlâmes un peu de Tatiana, de mes amies, et surtout de mes projets de sorties et des sujets d’actualité. Il n’aborda plus le sujet de l’entretien et, même si cela me dérangea, c’était probablement mieux ainsi.

L’après-midi, j’allai à la piscine car je savais que je ne pourrais pas me concentrer sur ma recherche d’emploi. Une fois dans l’eau, je perdis la notion du temps en imaginant ma vie à Paris. Je me voyais en train de marcher le long des Champs-Élysées avec une baguette sous le bras, en train de boire un café à Montmartre comme Amélie Poulain… Mon corps débordait d’énergie, il fallait que je me dépense. En quittant la piscine, j’appelai Carolina pour lui raconter que son conseil avait marché. Elle me proposa d’aller prendre des tapas ensemble car elle avait passé l’après-midi à corriger des copies et elle avait besoin de prendre l’air.

Je rentrai tard. Ma grand-mère était en train de regarder Sálvame, un programme télévisé que je détestais et que je n’avais regardé qu’une seule fois pour pouvoir le critiquer en connaissance de cause. Quand elle remarqua que j’étais debout derrière son fauteuil, elle remit son châle en crochet sur elle et commença à se plaindre.

— Ils n’ont pas honte ceux-là, ils touchent des millions d’euros pour dire des bêtises à la télé.

— Ils ne les toucheraient pas si personne ne les regardait, osai-je lui dire.

— Et qu’est-ce que tu veux que je regarde d’autre, à cette heure-ci, il n’y a rien, essaya-t-elle de se justifier.

— Tu pourrais lire un livre, insistai-je.

— Ça me fatigue les yeux.

Je fis le tour de son fauteuil, embrassai sa joue, ridée par des décennies à gesticuler généreusement, et partis me brosser les dents avant d’aller me coucher. J’entendais les ronflements de mon grand-père, qui s’était encore endormi avec la radio collée à l’oreille.

Je leur parlerais de Paris à un autre moment.

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