Demain ils parleront de moi: (Roman contemporain) (French Edition)

Grenade

 

J’atterris un dimanche matin à Malaga. Même si je lui dis que ce n’était pas nécessaire, mon père insista pour venir me chercher en voiture depuis Grenade, en prétextant que je serais très chargée entre mes affaires de Londres et les cadeaux que la famille de Fede m’avait offerts. Je savais qu’en réalité il le faisait parce que c’était sa façon de « faire les choses comme il faut ». Non sans grande difficulté, je lui demandai de venir sans sa compagne.

Papa et Tatiana ont commencé à se voir peu après que je parte faire le

tour de l’hémisphère sud avec George. Depuis que maman était morte en 2004, quand j’avais vingt ans, mon père s’était concentré sur son travail et son rôle de père (mais celui-ci ne prenait plus qu’une petite place car j’habitais à Madrid et j’étais presque une adulte). Quand il n’était pas à l’université, il s’enfermait dans son bureau et, lorsqu’il sortait, il ne faisait que recréer les itinéraires du dimanche que l’on faisait en famille : Plaza Nueva, Paseo de los Tristes, Cuesta del Chapiz, et puis on continuait vers le Sacromonte ou le Mirador de San Nicolás, selon le jour. D’autres fois il prenait la voiture et rejoignait la Sierra Nevada, ou bien il partait très tôt le matin et roulait jusqu’à l’Alpujarra, comme autrefois quand j’étais petite. Mes parents m’avaient souvent raconté que vers mes trois ou quatre ans je refusais de faire la sieste, mais je devenais insupportable en fin de journée, et ils étaient alors obligés de prendre la voiture et rouler, rouler pour que je dorme. Souvent, je m’endormais dès que mon père démarrait. Ce n’était pas lui qui me parlait de ses sorties solitaires pour se remémorer un passé heureux. Ma grand-mère l’obligeait à aller manger chez eux à la même fréquence qu’auparavant, et elle me racontait après tout ce que lui, par pudeur ou par fierté, ne m’aurait jamais dévoilé.

Mais après huit ans de deuil, et sous la pression de son cercle d’amis

les plus intimes, à la surprise de tous mon père s’est inscrit à des cours de danse. Pas un club de lecture ou d’échecs, non. Des cours de danse. Et c’est là qu’il tomba sous le charme de Tatiana. Et que Tatiana tomba sous le charme de papa. Tatiana était argentine (quelle ironie de me retrouver dans ce pays peu après leur rencontre et, maintenant que j’y pense, c’est peut-être pour cela que je n’ai pas voulu y rester aussi longtemps que prévu initialement) et l’école de danse n’avait pas voulu l’embaucher légalement. Peu après leur rencontre, mon père lui proposa d’emménager chez nous et de se pacser, pour qu’elle ait des papiers. Elle accepta sans hésiter – à vrai dire, c’est moi qui l’ai imaginée en train d’accepter sans hésiter, comme si je la voyais applaudir en sautillant et en faisant tressauter ses cheveux frisés, ses yeux aussi souriants que ses lèvres. C’est pour cela que, quand je rentre à Grenade, je ne dors plus chez moi mais chez mes grands-parents. Mon père refusait de transformer ma chambre en chambre d’amis, mais il aurait très bien pu le faire car, rien qu’à l’idée de dormir sous le même toit qu’eux, je sentais mon cou se raidir et ma gorge se resserrer.

Alors mon père vint me chercher seul. Pendant le trajet

jusqu’à Grenade nous discutâmes beaucoup de mon séjour à Naples, et il me donna quelques nouvelles sur la famille, son travail et la fac. Après trente minutes, avec un effort surhumain de ma part pour rester éveillée, je m’endormis blottie contre mon écharpe posée sur la fenêtre.

Malgré le fait que la présence de Tatiana me semblât insupportable

dans le royaume de ma mère, j’acceptai de déjeuner avec eux à la maison avant d’aller m’installer chez mes grands-parents. Tatiana m’accueillit avec un grand sourire et me prit par les épaules pour me faire une bise très sonore. Je ne savais pas si elle était anxieuse ou si elle était toujours comme ça, mais elle n’arrêta pas de parler pendant le repas, et ce fut tant mieux. Je sentais que mon père bouillait d’envie de me demander si j’avais déjà réfléchi à l’endroit où je voulais chercher du travail, de façon tout à fait calculée, en espérant que je répondrais « ici » ou du moins « en Espagne ». Mais à vrai dire je ne le savais pas, et je fus soulagée de ne pas avoir eu à subir son interrogatoire, du moins pas encore.

Après le déjeuner, ils me proposèrent de rester faire la sieste, mais je

me sauvai en alléguant que mes grands-parents seraient impatients de me voir, et je partis dans ce qui allait dorénavant être mon refuge. Mon père insista pour m’y déposer en voiture malgré le court trajet, et ce fut une bonne idée car j’étais chargée comme une mule. Il me laissa dans l’ascenseur avec mes bagages, et nous nous dîmes « à plus tard » même si nous n’avions pas spécifié quand nous nous reverrions. Cela me parut étrange, mais la vie est un changement constant, et il ne sert à rien de regretter le passé en souhaitant que rien n’ait changé.

Ma grand-mère ouvrit la porte. Elle portait son tablier et elle s’était

légèrement maquillée pour l’occasion. Ma grand-mère avait plus de soixante-dix ans, mais elle se tenait encore très droite et menait sa maison avec la même poigne que lorsqu’elle dépassait à peine la quarantaine. Je ne l’ai jamais vue que les cheveux coiffés en chignon, et son teint était toujours impeccable. Elle n’était pas excessivement coquette, mais pour autant elle ne négligeait pas son apparence, et lorsqu’elle se maquillait un peu, c’était toujours discret, comme ce jour-là.

— Laisse-moi te regarder, ma chérie. Oh, que tu es maigre ! me dit-

elle en guise de bienvenue.

Je la pris dans mes bras et respirai son odeur bien caractéristique : la

crème Nivea et la laque Nelly.

— Avec tout ce que tu m’as dit avoir mangé chez ta copine

l’Italienne, t’as pas pris un ou deux kilos, ma puce ?

— N’importe quoi, c’est dans ta tête, je ne rentre presque plus dans

mes jeans, j’essayai de me justifier.

Ma tante Dolores apparut alors sur le seuil et nous restâmes l’une

dans les bras de l’autre un long moment.

— Tu es parfaite, comme d’habitude, me dit ma tante en prenant mon

visage entre ses mains, avec un sourire.

Puis ma grand-mère se mit à orchestrer la scène. — Vas-y, rentre, on t’attendait pour le café. Fais voir cette grosse

valise, dit-elle.

Elle s’adressa ensuite à ma tante :

— Dolo, amène-la dans sa chambre.

Puis, en me regardant à nouveau :

— Mais qu’est-ce que tu as mis là-dedans ? C’est lourd comme un

âne mort !

Mon grand-père était assis à table dans la cuisine, il faisait des mots

fléchés. Lorsqu’il me vit entrer, un sourire égaya son visage et il ne dit rien. Je m’approchai pour l’embrasser et c’est à ce moment-là qu’il annonça :

— Regarde, on t’a gardé des polvorones, je suis sûr qu’ils t’ont

manqué chez les Italiens.

À vrai dire, ils m’avaient manqué. Après que je leur eus raconté les

mêmes choses que je venais de débiter à mon père et Tatiana, mes grands-parents s’installèrent dans le salon pour regarder la télé. Ma tante me proposa d’aller nous balader mais je m’excusai en prétextant vouloir défaire mes bagages et en lui promettant qu’on se reverrait bientôt.

Ma tante était l’interlocutrice idéale pour avoir des longues

discussions en sachant que j’étais libre de dire la vérité sans avoir peur de la blesser – comme c’était le cas avec mon père ou mes grands-parents –, mais je n’avais guère envie de parler de mes sentiments ni de mes plans pour l’avenir. À vrai dire, depuis ce vendredi où j’avais découvert que George me trompait, j’avais vécu en prenant des décisions à court terme avec effet immédiat, et maintenant je devais me poser pour réfléchir à ce que je voulais faire. Et pour cela j’avais besoin d’être seule.

Ma grand-mère m’avait fait de la place dans une commode et dans le

placard, comme elle le faisait à chaque fois que je rentrais à Grenade, et je commençai à défaire ma valise et à poser mes affaires par-ci par-là. Assez rapidement je n’eus plus de place et dus empiler les vêtements de manière désordonnée, en mettant les blouses deux par deux sur les cintres et les vestes par-dessus. Cela ne me dérangeait pas trop, j’avais l’habitude de vivre dans des logements transitoires, et je savais que cette étape ne durerait pas longtemps.

J’avais beau ignorer vers où je voulais me diriger, une chose était

claire dans mon esprit : après tant d’années à être autonome je ne pourrais pas rester indéfiniment chez mes grands-parents. Je n’avais plus l’habitude de devoir informer ma famille de chacun de mes faits et gestes, de prévenir si je rentrais dîner ou non, et je savais que je devrais respecter certaines normes. Tout cela serait possible pendant un certain temps, mais sans oublier qu’il existait bien une date de péremption.

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