Demain ils parleront de moi: (Roman contemporain) (French Edition)
Printemps
Lors de sa première semaine en tant que patron, William mit les choses au clair : il ferait de son mieux pour que les réunions tardives soient prévues au moins une semaine à l’avance et, s’il n’y avait pas d’urgences, il m’encourageait à partir à dix-huit heures. À plusieurs reprises, en quittant le bureau et me voyant encore là, il toqua discrètement à ma porte et me dit :
— Pardon de vous interrompre, Eva, mais si ce que vous êtes en train de faire peut attendre demain, rentrez chez vous. Je suis sûr que vous avez mieux à faire que de rester ici.
Les premières fois, je restai bouche bée quelques minutes avant de réagir et d’éteindre enfin mon ordinateur pour partir. Un vendredi, à dix-huit heures pile, je rangeai tout et je l’entendis quitter son bureau. Je mis mon manteau et sortis en même temps que lui.
— Vous avez des plans ? je ne pus m’empêcher de lui demander.
— Ma fille chante avec sa chorale dans une demi-heure, j’espère arriver à temps, répondit-il en regardant sa montre.
Dès que les portes de l’ascenseur s’ouvrirent, il sortit précipitamment et je l’entendis me souhaiter un bon week-end de loin.
Comme presque tous les vendredis, mon plan était de me faire plaisir en m’achetant de petites choses à grignoter chez Monoprix, qui était en bas de chez moi, et de dîner en pyjama en regardant un film. Samedi, j’avais rendez-vous avec Cecilia pour voir une exposition sur Barbie près du Louvre. Son mari n’avait aucune intention de l’accompagner, mais pour nous cette poupée avait une place importante dans nos souvenirs d’enfance.
Alors que nous faisions la queue pour acheter les billets, Cecilia devint très pâle et nous fûmes obligées de demander qu’on nous laisse entrer pour prendre un verre d’eau et qu’elle s’allonge par terre. Je lui levai les jambes et nous rîmes lorsque sa jupe remonta au niveau de ses fesses et que l’on vit sa culotte. Une fois qu’elle eut récupéré de sa baisse de tension, nous entrâmes dans l’exposition, mais au bout de cinq minutes elle eut besoin de s’asseoir de nouveau pour se reposer.
— Dis donc, ça ne va pas du tout, toi, lui dis-je, inquiète.
— Si, si, ne t’en fais pas, c’est rien.
— On dirait moi après avoir bu cinq mojitos, plaisantai-je.
— Je te dis que ça va, il ne m’arrive rien… enfin, rien d’anormal, me dit-elle, cette fois-ci en souriant et en me tenant le bras. Je suis enceinte.
Je la pris dans mes bras et nous rîmes. Immédiatement après qu’elle m’eut annoncé la nouvelle, Cecilia confessa qu’elle était soulagée de pouvoir enfin en parler à quelqu’un.
— Personne n’est au courant à part mes parents et Eduardo. C’est très dur de le cacher au travail et, quand je sors, je suis mal tout le temps.
— Tiens, je n’avais pas remarqué ! plaisantai-je à nouveau, en faisant allusion à sa syncope quelques minutes plus tôt.
— Le pire, c’est dans le métro, les odeurs, les changements de température… Parfois j’ai l’impression que je vais tomber dans les pommes en plein milieu du wagon ! Je suis impatiente d’avoir un gros ventre pour qu’au moins on me laisse les places assises.
Ses mots étaient ceux de quelqu’un qui se plaint, mais elle racontait tout cela avec un sourire béat aux lèvres, et je la voyais heureuse. J’étais contente pour elle, et c’était la première fois que j’allais vivre une grossesse de si près. Grâce à elle et à Fede, j’allais expérimenter deux étapes « obligatoires » dans la vie d’une femme adulte sans les vivre personnellement. Même si j’étais un peu jalouse, cela ne me donnait pas du tout envie de trouver un homme avec qui les réaliser moi-même. Je m’étais même créé un compte sur Tinder quelques semaines auparavant, et je l’avais déjà effacé. Je n’avais pas envie d’être en couple, et je n’avais pas besoin d’une application pour trouver un coup d’un soir. Qui plus est, je n’avais pas besoin de coups d’un soir. Depuis ce qui s’était passé avec Lieven à Madrid, je n’avais pas ressenti cette frénésie sexuelle que j’avais pu expérimenter à Grenade deux ans plus tôt, et cela ne m’inquiétait point.
Une fois l’exposition terminée, nous déjeunâmes ensemble, et je découvris qu’il y avait au moins une vingtaine de restrictions alimentaires lorsque l’on est enceinte. Cela ne semblait pas déranger mon amie, qui avait perdu tout son appétit. Elle mangea très peu, et nous demandâmes au serveur de nous préparer les restes pour que nous les emportions. Comme nous n’étions pas loin de la rue de Rivoli, nous fîmes quelques boutiques et, après que Cecilia se fut assurée que cela ne me dérangeait pas, nous finîmes l’après-midi dans la section bébés du BHV. À vrai dire, j’aurais pu tout acheter, et je pris mentalement note de ce que Cecilia aimait pour lui faire des cadeaux le moment venu.
En rentrant ce soir-là, j’appelai ma grand-mère. Je lui racontai que Cecilia était enceinte et sa première question fut :
— Et toi, comment tu as accueilli cette nouvelle ?
— Ben, bien, pourquoi tu me poses cette question ?
— Pour rien, ma chérie, pour rien… Elle t’a demandé d’être la marraine ?
— Mais enfin, grand-mère, elle est enceinte de deux mois, comment tu veux qu’elle me demande déjà ce genre de truc !
Je regrettai de lui avoir répondu avec une telle agressivité et changeai de sujet. Je lui parlai de l’exposition et nous nous remémorâmes tous ces Noëls avec des cadeaux exclusivement de la marque Mattel : la maison, la voiture, le cheval, la Barbie vétérinaire, la gymnaste… Nous réussîmes à finir la conversation mieux qu’elle ne commença et lorsque je raccrochai il était déjà neuf heures du soir.
Dimanche matin, je fis mes courses au marché des producteurs de mon quartier, et en rentrant avec mon chariot plein de produits frais je me sentis étrangement satisfaite de moi-même. « Ce doit être ça, la vie d’adulte célibataire. M’occuper de moi-même et m’abandonner aux petits plaisirs de la vie moderne », me dis-je. À plusieurs moments de la journée, je me surpris en train de penser à ma tenue du lendemain, chose que je ne faisais jamais, et à ressentir de l’impatience pour que la semaine débute.
Lundi matin, je n’aimai plus la tenue que j’avais préparée la veille lorsque je me regardai dans la glace. Je me changeai plusieurs fois et finis par porter une robe noire toute simple avec un foulard à fleurs rouges et feuilles vertes, qui me rappelait les foulards de gitane que l’on vendait sur les places du centre de Grenade. Peu après être arrivée au bureau, je m’apprêtais à allumer mon ordinateur lorsque mon téléphone fixe se mit à sonner. C’était William. Je ne l’avais pas entendu arriver.
— Allô ? répondis-je, légèrement essoufflée malgré moi, car je venais à peine de finir de faire couler mon café dans la salle au bout du couloir.
— Bonjour, Eva, pouvez-vous venir dans mon bureau, s’il vous plaît ?
J’allais raccrocher sans répondre, en me levant tout de suite, comme j’avais pris l’habitude de faire avec Charlène (elle ne m’aurait pas demandé si je pouvais aller la voir, elle m’aurait simplement ordonné de le faire), mais je murmurai « oui » et, en prenant mon café et mon agenda, je me dirigeai vers le bureau de William.
— Bonjour, Eva. Avez-vous passé un bon week-end ? me demanda William, cordial.
— Oui, merci, et vous ? Ça s’est bien passé, la chorale de votre fille ?
Il semblait surpris que je m’en souvienne, et il mit un moment à trouver la bonne réponse, en cherchant avec les yeux dans le vide, jusqu’à ce qu’il décide de déclarer, avec un sourire en coin :
— C’était original.
Je restai là, à le regarder sans savoir quoi faire, puis je remarquai qu’il ne portait plus de pull, mais une chemise blanche immaculée. Il avait ouvert les deux boutons du haut et je me demandai s’il avait des poils sur le torse. À ce moment-là, je me rendis compte que j’étais encore debout en train de l’observer et que, lui aussi, il m’observait.
— Asseyez-vous, je vous en prie, dit-il, et j’obéis aussitôt en enlevant mon foulard d’un geste brusque, car j’avais tout à coup très chaud.
— C’est moi ou le chauffage est encore allumé ? demandai-je, surtout pour justifier mon coup de chaud soudain.
— Je ne pense pas, mais je peux ouvrir la fenêtre si vous le voulez, proposa-t-il, en se dirigeant vers celle qui était derrière son bureau pour l’ouvrir.
Sans que je m’en rende compte, mes yeux se posèrent sur son derrière, dont le pantalon épousait parfaitement la forme – je me dis qu’il était sûrement fait sur mesure. Je me dépêchai de regarder vite ailleurs par peur qu’il ne me surprenne à nouveau.
En s’asseyant dans son fauteuil, William m’expliqua qu’il m’avait appelée dans son bureau pour deux raisons. La première était qu’il voulait organiser un voyage d’affaires à Buenos Aires en juillet et qu’il aurait besoin que je l’accompagne en tant qu’interprète. La deuxième raison de son appel était qu’il avait parlé avec les ressources humaines et qu’il avait réussi à les convaincre de le laisser embaucher une secrétaire.
Je dus me retenir pour ne pas bondir de ma chaise et lui faire un câlin, et je restai au contraire totalement impassible et lui dis que j’appréciais la rapidité de ses actions à ce sujet. Il me demanda si cela me dérangerait de participer au processus de sélection des candidats et je lui répondis que je le ferais avec plaisir. Il m’expliqua aussi que le processus pouvait durer un mois ou plus, et que je devrais donc quand même m’occuper de la logistique du voyage à Buenos Aires, mais il me promit que ce serait la dernière fois.
Lorsqu’il me dit que ce serait tout, je me levai comme si j’étais sur un petit nuage, je n’en croyais pas mes yeux. Il semblait être le patron parfait : respectueux, sympathique, en plus d’être agréable à regarder… Quand j’arrivai au niveau de la porte pour quitter la pièce, je sentis sa présence juste derrière moi : il me tendait mon foulard qui était tombé par terre. En le récupérant, nos mains se touchèrent brièvement, alors il enleva la sienne comme s’il avait pris une décharge électrique et il s’éloigna rapidement vers son bureau. Avant même que j’aie le temps de fermer la porte, je l’entendis taper sur son clavier à toute allure.
Je pris mon temps pour annoncer à mon père que je serais à Buenos Aires l’été suivant. Je savais que ce que j’étais en train de faire était un acte de « vengeance » enfantin et rancunier. Lorsque je décidai enfin de lui en parler, je le fis de manière nonchalante pendant un appel mais, quand je constatai l’enthousiasme incrédule de mon père, la glace qui recouvrait cette partie de mon cœur se brisa un peu, faisant ressurgir les souvenirs de ses pleurs lors de nos adieux à la gare routière de Grenade.
Mon rythme de travail, dont les horaires étaient plus stables depuis l’arrivée de William, redevint graduellement plus soutenu au fur et à mesure que le voyage approchait. Le soleil se couchant maintenant vers neuf heures, j’avais l’impression biaisée de ne pas finir trop tard. Les ressources humaines nous proposèrent des profils que William et moi regardâmes sans trouver le bon candidat, alors je continuais d’assumer la charge de travail de deux postes en un, et organiser un voyage à l’autre bout du monde requérait beaucoup plus de temps que lorsqu’on restait en Europe.
La réservation des billets d’avion fut une odyssée. Comme c’était un déplacement qui demandait un budget plus important, je dus passer par un département qui gérait ce type de voyages d’affaires. Après deux semaines sans réponse à aucun de mes mails ou appels, je décidai d’aller voir directement la personne chargée de ma réservation. C’était un jeudi à dix-sept heures et j’avais besoin de sa confirmation pour débloquer le budget dans le logiciel. Je descendis à l’étage du département concerné et je découvris un énorme open space où tous les postes étaient occupés par des employés très affairés. J’essayai de reconnaître le visage de mon interlocutrice selon sa photo de profil dans l’intranet et, lorsque je la trouvai (grâce à sa coupe à la garçonne blond platine et ses lunettes œil-de-chat à monture rouge), je m’approchai de son bureau, en l’appelant par son prénom et en me présentant. Avec un regard foudroyant, elle me lança :
— Oui, oui, je t’ai vue, je ne sais pas si tu t’en rends compte mais on est en réunion, là.
Effectivement, ils étaient quatre assis autour d’une table, mais comment aurais-je pu savoir qu’ils étaient en réunion ? Je me justifiai rapidement en expliquant que je ne connaissais pas le mode de fonctionnement dans leur étage, et en m’éloignant je me sentis stupide de ne pas lui avoir répondu comme elle le méritait. Une fois que je me retrouvai seule dans l’ascenseur, je trouvai mille et une manières de lui dire qu’elle n’avait pas à me parler comme cela, par exemple « ça te coûte de l’argent d’être polie ? » ou « toi, on t’a pas embauchée pour ta politesse ».
Au lieu de retourner dans mon bureau, je me dirigeai vers celui de William. Je lui racontai ce qui se passait avec la réservation des billets d’avion et lui demandai s’il était d’accord pour que je le mette en copie de mon e-mail à cette femme. Malgré mon intention initiale de ne pas rentrer dans le détail de notre rencontre désagréable, par peur de passer pour une petite fille offensée, je finis par me laisser emporter par ma frustration et lui racontai tout, debout au seuil de sa porte, sans m’arrêter pour respirer. William m’écouta avec attention et me conseilla de mettre également en copie le directeur des ressources humaines et le directeur des finances. Après vingt minutes passées à taper furieusement sur mon clavier, en ayant effacé les trois quarts de chaque paragraphe que j’écrivais, j’envoyai l’e-mail suivant :
Après avoir dû venir vous chercher personnellement dans votre open space, suite à mes nombreux e-mails et appels laissés sans réponse, et vu votre manque de politesse lors de ma venue, d’abord en m’ignorant, puis en me lançant que j’étais en train de vous interrompre, je me vois dans l’obligation d’informer votre hiérarchie (en copie de cet e-mail) afin que vous vous occupiez de mes requêtes, qui par ailleurs viennent directement de la part de Monsieur le Directeur.
Il était dix-neuf heures lorsque je reçus toutes les réservations par e-mail. Je savais que William n’était pas encore parti, alors j’allai dans son bureau pour lui dire que nous avions enfin les billets. Il me sourit, avenant, et me remercia pour tous mes efforts pour organiser ce voyage. Il avait l’air fatigué, et je lui demandai s’il avait encore beaucoup de travail.
— Je crains que oui, dit-il, en enlevant ses lunettes pour se frotter les yeux.
— Je pensais me prendre quelque chose à manger pour finir la demande d’approbation du budget ce soir, lui dis-je, et sans hésiter je lui proposai : Si vous voulez, je vous prends quelque chose aussi.
Il me regarda un instant, hésita, puis regarda sa montre, son ordinateur, et me dit :
— Prenez-moi la même chose que pour vous et, quand le livreur arrive, appelez-moi, s’il vous plaît, c’est moi qui règle.
Une demi-heure plus tard, j’entrai dans son bureau avec le dîner. William était dos à la porte, au téléphone avec sa femme, à qui il disait que ce n’était pas la peine qu’ils l’attendent pour dîner car il avait beaucoup de travail. Il parlait doucement d’une voix très grave, et il ne dit même pas « bisous » ni « à plus tard, chérie ». Cela me plut.
— Pardon de vous interrompre, m’excusai-je avec un sourire.
— Je vous avais dit de me prévenir pour régler, dit-il très sérieux, presque énervé.
Mon estomac fit une petite pirouette dans mon ventre, j’eus peur de l’avoir offensé, mais je ne le montrai pas et au contraire, en souriant encore plus, je lui dis d’oublier un instant qu’il était mon boss et moi sa secrétaire. En devenant encore plus sérieux, il enleva ses lunettes et m’invita à m’asseoir.
— Je ne vous vois pas comme ma secrétaire, me dit-il, en me fixant. C’est une erreur qui n’aurait jamais dû se produire. Je suis désolé de ne pas avoir été ici plus tôt pour y remédier comme il aurait fallu.
Son regard gris était devenu très sombre, sans les lunettes je voyais parfaitement la couleur de ses iris, qui maintenant étaient foncés comme de l’acier.
— Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas de votre faute, me dépêchai-je de dire.
Le pauvre homme avait l’air mortifié et en réalité il avait négocié pour embaucher quelqu’un plus rapidement que ce que je n’aurais jamais pu espérer.
— Même, je veux que vous sachiez que j’en suis désolé. Et que vous n’êtes pas ma secrétaire, insista-t-il.
— Bien, lui dis-je, en essayant de couper court à la conversation, qui était devenue très intense. Je vous ai pris un bò bún comme pour moi, j’espère que vous aimez ça.
Je lui tendis la boîte et m’apprêtais à partir lorsqu’il me proposa de rester afin que l’on dîne ensemble pour « se changer les idées ». J’acceptai, en me préparant mentalement à passer la demi-heure la plus tendue de ma vie, car je ne voyais pas de quoi nous allions pouvoir parler hormis le travail.
Je décidai de briser la glace en lui demandant s’il connaissait l’Argentine, ce à quoi il répondit que non, mais qu’il connaissait bien d’autres pays d’Amérique latine. Je lui racontai que mon père habitait depuis peu à Buenos Aires et que, depuis que je lui avais annoncé ma venue au mois de juillet, il ne faisait que me proposer des endroits pour manger ou des activités à faire sur mon temps libre. William m’observait beaucoup, parlait peu, mangeait doucement. Par sa manière de s’exprimer, de s’habiller, je l’avais classé dans la catégorie des hommes élégants, mais même là, en train de manger son bò bún, il avait du style. Je n’avais jamais passé autant de temps près de lui sans qu’il porte ses lunettes. De petites pattes d’oie commençaient à apparaître autour de ses yeux, mais, hormis cela, il avait le corps, l’allure, la force d’un trentenaire. Il était toujours rasé de près, il portait un parfum légèrement boisé, et il n’avait presque pas de cheveux blancs. Cela faisait très longtemps qu’un homme ne me semblait pas si beau, réellement beau. Pas comme pouvaient l’être un mannequin ou un acteur, mais une beauté masculine d’homme avec des lettres majuscules : intelligent, respectable. Et marié.
*
Au fur et à mesure que les semaines avançaient, je me rendis compte que William passait par des phases cycliques, et tantôt il semblait se détendre et parler un peu plus de sa vie personnelle, tantôt il devenait hermétique et se limitait à me parler derrière son écran, sans décoller les yeux de quoi que ce soit qu’il regardait.
En quelques rares occasions il parlait de ses enfants, en disant qu’il devait amener l’aînée au cours d’équitation, le moyen au tennis, ou la petite à un anniversaire. Sur son bureau, il avait une photo des trois devant une tente dans les bois, mais on ne voyait sa femme nulle part. Souvent je me surprenais en train de me demander comment elle était : blonde ou brune, belle ou laide, élégante ou vulgaire… Cette dernière option me semblait peu probable ; si j’avais dû parier, j’aurais misé sur le fait qu’elle était une femme magnifique, hautaine, et possiblement très extravertie, tout le contraire de son mari. William ne parlait jamais directement d’elle, et lorsqu’il le faisait, c’était en l’incluant dans un sujet au pluriel dans une phrase pour parler de toute sa famille.
À vrai dire, je ne comprenais pas pourquoi ces choses-là avaient de l’importance pour moi puisque, j’avais beau être de plus en plus consciente de l’attirance que je ressentais envers lui, je n’avais pas la moindre intention qu’il arrive quoi que ce soit entre nous deux, et encore moins que ce soit suffisamment sérieux pour que sa relation avec sa femme m’importe. Et malgré tout… je l’imaginais, je les imaginais ensemble, et je me demandais comment il était avec elle : affectionné ou froid ? Sérieux ou taquin ? J’étais incapable de me faire une image mentale d’eux sans que tout à coup la femme devienne moi, et alors je commençais à sentir une chaleur entre les jambes, et mon cœur se mettait à battre plus vite. Quand cela commença à m’arriver, j’écartai presque immédiatement ces pensées, car je savais que si je les laissai prendre de la place, mon désir deviendrait concret. J’avais atteint un âge auquel je savais que je n’étais pas le genre de personne qui laisse une distance entre ses idées et ses actes.
On était déjà au mois de juin. Le voyage en Argentine approchait et le travail s’accumulait sur mon bureau. Mes horaires étaient à nouveau un chaos total, avec des visioconférences improvisées en fin de soirée et des centaines de tâches administratives relatives à notre déplacement. Mais j’observai un changement dans mon attitude : maintenant, je ne travaillais plus pour une supérieure que je détestais, mais pour William, et je reconnais que parfois, quand je restais travailler jusque tard, je le faisais dans l’espoir qu’il en fasse de même. Un soir, alors que nous étions encore là à vingt et une heures, William me demanda de venir le voir dans son bureau.
—Eva, je ne peux pas vous laisser continuer comme cela. Vous êtes en train de travailler le double de ce que vous devriez et ce n’est pas normal. On ne s’est pas suffisamment occupés de trouver quelqu’un pour le poste d’assistant, mais maintenant cela devient urgent.
Il me sembla qu’il disait tout d’une traite, comme s’il avait répété sa phrase avant d’oser me la dire. Il ne parlait jamais autant d’un coup.
— D’accord, lui répondis-je pour le laisser continuer.
— Les RH m’ont envoyé quelques CV. Je leur ai jeté un coup d’œil et je pense qu’il y en a qui pourraient le faire. Ce soir, c’est trop tard, mais demain matin j’aimerais que vous les regardiez et que vous les appeliez pour un entretien au plus vite.
— Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je préfère les regarder maintenant avec vous, comme ça, vous me dites lesquels vous intéressent et pourquoi. Demain matin, je n’aurai qu’à appeler les RH et on pourra bloquer les dates le plus rapidement possible.
William regarda sa montre et acquiesca. Il commença à chercher dans son ordinateur en me disant qu’il allait les imprimer mais, avant même qu’il ait fini sa phrase, je me mis debout en disant :
— Il n’y a pas besoin, ne vous embêtez pas.
Je ne sais pas pourquoi je fis cela. M’étant mise debout derrière son fauteuil, lorsqu’il ouvrit un fichier PDF en expliquant que « celui-là a l’air pas mal », je m’inclinai pour voir mieux. J’avais les cheveux détachés et je sentis qu’une mèche lui toucha l’épaule. Je le sentis se raidir et bouger son fauteuil afin qu’il y n’y ait aucun contact entre nous deux. Puis, il ouvrit tous les PDF et les envoya vers l’imprimante.
— Je suis désolé, mais je ne peux pas rester plus longtemps, dit-il en se levant pour prendre les impressions qui venaient de sortir. Ces trois-là sont ceux que j’aimerais rencontrer, me dit-il en me tendant les feuilles de papier.
Comme il s’était levé de manière très brusque, il avait créé un courant d’air avec ses gestes. Son parfum se fit alors présent dans la pièce et je sentis un pincement au ventre. Je ne saurais dire si c’était le fait que je me sois tant approchée de lui qui lui sembla inapproprié, voire dérangeant (sentais-je la transpiration sans m’en rendre compte ?), ou s’il avait vraiment oublié qu’il devait partir. Le fait est que, dans un tourbillon de mouvements exécutés sans me regarder une seule fois, il éteignit son ordinateur, mit sa veste, prit sa sacoche à la hâte, murmura « bonne soirée » et partit sans même me laisser le temps de répondre.
Comme il était effectivement tard et que ce qui venait de se passer m’avait laissée perplexe, je pliai les feuilles en quatre, les rangeai dans mon sac à main, et je décidai de rentrer et de les regarder en dînant.
Cette nuit-là, je rêvai que William et moi étions dans la salle de réunion en train de faire passer les entretiens aux candidats et, une fois qu’ils partaient, William se dirigeait vers la porte pour la fermer, puis baissait les stores sans me quitter des yeux, et en marchant vers moi, sans un mot, il enlevait sa veste et ses lunettes, les balançait sur une chaise, prenait mon visage dans ses mains et m’embrassait furieusement, en me tenant par les fesses pendant qu’il poussait avec ses hanches contre les miennes.
Je me réveillai à cet instant précis et sans réfléchir je me masturbai, en imaginant la fin de la scène qui avait commencé dans mon rêve. Lorsque je terminai, je restai quelques instants avec les yeux dans le vide, rivés sur le plafond. À ce moment-là, j’eus la certitude que si William voulait une relation sexuelle avec moi, il l’aurait.
Le lendemain matin, je ne me souvins pas tout de suite de ce qui s’était passé pendant la nuit. Ce fut plus tard, lorsque j’appelai la responsable des ressources humaines et que j’ouvris le calendrier pour bloquer une date pour les entretiens, que tout me revint d’un coup. La certitude que j’avais eue dans l’obscurité de ma chambre me sembla complètement inappropriée : c’était mon supérieur, il était marié… Tous les arguments rationnels semblaient devenir plus lourds à la lumière du jour, dans le brouhaha du bureau. Et pourtant, j’avais bien eu un orgasme en l’imaginant en moi. Ce n’était pas une figure masculine sans visage comme souvent dans les rêves : c’était lui. Avec son parfum, ses lunettes, ses yeux gris qui me transperçaient pendant qu’il me bloquait contre la table de la salle de réunion. Je sentis mes jambes perdre leur tonus et je décidai d’aller chercher un café pour me vider l’esprit. William était là.
Lorsqu’il me vit entrer dans la pièce, il me sourit timidement et, en remuant son café dans son gobelet en plastique, il me demanda de l’excuser d’être parti ainsi la veille, et m’expliqua qu’il s’était engagé à faire quelque chose avec son fils car les mercredis… Le fait de le voir là, debout en train de me parler, alors qu’à peine dix secondes plus tôt j’étais en train de me remémorer le rêve de notre rapport sexuel passionné, me sembla surréaliste et je fus incapable de le regarder ou de répondre. Je me limitai à hocher la tête et je préparai mon café pendant que j’écoutais ses excuses et que j’essayais d’avoir l’air le plus calme possible. En plus, il portait la même chemise blanche que dans mon rêve, avec de petits boutons nacrés gris clair.
J’attendais d’enfin entendre le bruit de ses pas s’éloigner et la porte se fermer derrière lui mais, lorsque le filet de café s’arrêta et que je retirai le gobelet de la machine, il était toujours là.
— Tout va bien, Eva ?
Je m’empressai de sourire et de hocher la tête à nouveau, puis je m’excusai en disant que j’avais beaucoup de travail et m’empressai de retourner à mon bureau.
Je ne pouvais parler de cela à personne. Je ne pouvais pas en parler à Cecilia qui, avec sa vie parfaite et ses valeurs traditionnelles, me regarderait avec compassion et me donnerait des conseils pour passer à autre chose. Elle essayerait même d’organiser des rendez-vous avec des célibataires en or pour que j’oublie William. Un de ces célibataires qui, à trente ans, gagnent des salaires impressionnants et empestent une pièce entière tant ils mettent de parfum, qui portent des chemises avec d’énormes logos brodés au niveau de la poitrine, et qui font des commentaires plus ou moins ingénieux pendant qu’ils salivent en imaginant à quel point je suis dévérgondée simplement parce que je suis Espagnole.
Je ne pouvais pas en parler à Federica, qui était impulsive et enthousiaste, qui voudrait tout savoir de lui et me pousserait à être avec William, pourvu que ce soit le vrai Amour et qu’il quitte sa femme pour être avec moi. Qui m’enverrait des messages sur WhatsApp tous les jours pour connaître les dernières nouvelles. Qui m’écrirait moins sur son mariage pour s’intéresser à moi.
Je ne pouvais pas en parler à ma grand-mère. Elle lèverait les bras au ciel et croirait que j’avais définitivement perdu la tête. Ma tante aurait voulu en parler longuement avec moi et, bien qu’elle aurait pris des chemins différents, elle serait arrivée à la même conclusion que Cecilia : il fallait m’éloigner de la tentation, me concentrer sur d’autres sujets.
Mon père avait perdu le privilège d’être au courant de ce genre de choses en partant vivre à l’autre bout du monde.
Personne ne pouvait comprendre que ce que je ressentais était purement physique, et que le plus probable était que, une fois mon désir assouvi, je ne veuille plus rien. Personne ne pouvait comprendre que je ne cherchais pas à être en couple, que ma vie m’allait très bien telle qu’elle était à présent ; mais cette soif viscérale et aussi intellectuelle méritait d’être satisfaite. Je savais qu’il était marié. Je savais que, de toute manière, il n’y avait que très peu de situations qui laisseraient la place à ce qu’il arrive quelque chose entre nous. Je savais qu’il était mon supérieur et que cela pouvait complètement ruiner notre relation professionnelle. Je m’en fichais. La conviction que William ne ferait probablement jamais une telle chose était la seule raison qui m’empêchait, à ce moment-là, d’agir comme je l’aurais fait avec n’importe quel autre homme.
Nous fîmes passer des entretiens aux trois candidats. Deux femmes et un homme. William était assis au milieu, avec la responsable des ressources humaines à sa gauche et moi à sa droite. La responsable et William posaient les questions typiques : « Quel est votre plus gros défaut au travail ? » ou bien « Est-ce que vous pensez être résistant au stress ? » ; et mon rôle était d’expliquer le poste et de leur demander des exemples qui prouvent qu’ils avaient de l’expérience dans ce type de travail. Avant de passer le premier entretien, William m’avait dit qu’il voulait que je sois présente car il était essentiel que le courant passe entre le candidat ou la candidate et moi, car j’allais devoir former la nouvelle recrue et travailler en étroite collaboration avec elle. Quand il me disait ce genre de chose, quand il me démontrait à quel point il était un bon manager, je sentais ma poitrine enfler, et me disais : « C’est donc ça que l’on ressent quand on respecte et admire sa hiérarchie. » Quelque chose que je n’avais jamais ressenti avec Charlène, bien au contraire. S’il était né quelques siècles auparavant, William aurait été le genre de capitaine de navire qui se mettait derrière les canons comme ses matelots afin de les encourager, ou l’un de ces généraux qui marchaient en première ligne aux côtés des soldats, qui faisaient confiance et déléguaient sans traiter ses subordonnés comme des êtres inférieurs. Désormais, j’étais consciente que mon attirance physique envers lui était irrémédiable, mais cela ne lui enlevait pas le mérite d’être, d’un point de vue tout à fait objectif, un excellent directeur.
La première candidate avait vingt-six ans, c’était une Française des plus stéréotypée qui venait d’une bonne école de secrétariat. Elle était blonde avec des yeux verts, grande et fine, et s’habillait sobrement, même un peu trop pour son âge ; elle s’adapterait vite au poste, ne serait-ce que parce qu’elle était jeune. Le deuxième était un jeune homme qui venait de finir ses études en économie et il était clair qu’il avait accepté de passer l’entretien pour essayer de grimper vers un poste plus adapté à son cursus. La troisième candidate était une femme de cinquante ans qui avait été secrétaire dans un cabinet d’avocats toute sa vie et qui venait de subir un plan de départ. Lorsque nous terminâmes les entretiens, nous tombâmes d’accord sur la première candidate, et nous la rappelâmes rapidement pour qu’elle signe son contrat. Une semaine plus tard, elle rejoignit notre équipe.
Elle s’appelait Lucie et démarra un jeudi. Nous passâmes toute la matinée ensemble, je fis les présentations, lui montrai son bureau (celui qui avait été celui de Ludivine et qui m’avait jusqu’ici servi pour étendre mon désordre) et lui expliquai en détail quel logiciel utiliser pour chaque tâche. À l’heure du déjeuner, William avait prévu de nous inviter au restaurant toutes les deux afin de souhaiter officiellement la bienvenue à Lucie et « faire connaissance ». En lisant cette phrase dans son message, j’esquissai un sourire en coin, cela me semblait totalement faux venant de lui. Cela faisait deux mois que je travaillais avec lui et je ne savais pratiquement rien sur sa vie, et je doutais fort que cela change en l’espace d’un déjeuner de travail. Je me trompais.
Sur le chemin pour aller au restaurant, je fus surprise que William lance spontanément la discussion avec Lucie, en lui demandant si elle avait déjà fait le tour des équipes ; il assura qu’elle était arrivée au bon moment car les tâches les plus urgentes étaient gérées par moi et que, l’été étant plus calme, elle pourrait apprendre petit à petit. Quand nous arrivâmes devant la porte du restaurant, William expliqua qu’il avait choisi un italien car « qui n’aime pas la nourriture italienne ? » et ma surprise ne cessa d’augmenter lorsque je constatai qu’il posait des questions personnelles à Lucie sur sa ville, sa famille, est-ce que le fait de vivre dans une plus petite ville lui manquait, arrivait-elle à faire du sport… Au début, je crus qu’il était très malin, qu’il faisait parler Lucie pour éviter de dévoiler des informations sur lui-même et réussir à passer tout de même un moment agréable. Mais soudain il se mit à faire des commentaires sur combien il la comprenait, expliquant que ses étés en Bretagne l’avaient marqué et que la mer lui manquait, qu’il amenait ses enfants faire du sport mais qu’il aurait adoré les voir grandir à la campagne, chose qui était impossible car Caroline ne saurait pas vivre loin de Paris. C’est ainsi que j’entendis le prénom de sa femme pour la première fois.
Depuis le début du repas, j’étais restée silencieuse. De toute manière, leur discours ne semblait pas m’être destiné, mais à cet instant précis je sentis un sifflement lointain dans mes oreilles, et je dus boire de l’eau et compter le nombre de peintures accrochées aux murs afin de faire baisser mon rythme cardiaque. Comme si cela se passait dans la pièce d’à côté, j’entendais les voix de William et de Lucie qui continuaient à échanger des banalités et de temps en temps elle riait, comme je l’aurais fait à sa place si j’avais eu vingt-six ans et que j’étais en train de déjeuner avec mon directeur et ma collègue lors de mon premier jour de travail ; en sachant qu’en rentrant chez moi je dînerais avec mon copain, je lui raconterais ma journée, et je me coucherais avec la certitude qu’il serait là jusqu’à la fin de mes jours.
À un moment donné, William essaya de m’inclure dans la conversation, mais je répondis laconiquement et peu après je m’excusai pour aller aux toilettes. J’hésitai avant de me mouiller le visage par peur de me mettre du mascara partout, mais en me voyant dans la glace je me dis que je ne pouvais de toute façon pas avoir une pire mine et je laissai couler l’eau froide. Dans ma tête, tout commença à s’éclaircir. La personnalité de William, que je croyais taciturne, timide, cette distance qu’il mettait toujours entre nous deux, était due à moi, pas à lui. Comment avais-je pu être si aveugle ? William ne m’avait pas choisie, il ne m’avait pas embauchée. J’étais l’héritage de sa prédécesseure que, comme moi (nous avions au moins cela en commun), il appréciait peu. Peut-être avait-il fait un transfert de son aversion envers elle sur moi depuis le départ. C’était donc pour cela qu’il ne me parlait jamais de rien de personnel. C’était pour cela qu’il faisait deux pas en arrière comme s’il avait pris une décharge électrique quand je l’approchais un peu trop. Tout fut tout à coup si limpide que j’en fus soulagée : au moins, désormais, je pouvais cesser de me faire des films. Quoi qu’il en soit, mon intérêt pour lui n’avait été qu’une fantaisie.
Lorsque je retournai m’asseoir à table, ils étaient en train de regarder la carte des desserts. Je dis que je ne voulais rien et commandai un espresso avec deux morceaux de sucre et un verre d’eau pétillante afin de reprendre des forces. Pendant que je buvais mon café, mon regard croisa celui de William – qui était assis en diagonale par rapport à moi – pendant une seconde et, contrairement aux fois précédentes, je ne baissai pas les yeux. À ce moment-là, je jurerais avoir vu un éclat à peine perceptible dans ses yeux, mais cela ne dura pas longtemps car il baissa son regard rapidement pour se concentrer sur son tiramisu.
Je dédiai le reste de l’après-midi à expliquer à Lucie tout ce qui était nécessaire afin qu’elle survive en mon absence. J’avais posé mon vendredi pour aller à Naples, car Federica allait essayer des robes de mariée et elle m’avait priée de l’accompagner, avec sa mère. Comme on était au mois de juin et que je ne partais que pour deux jours, je pris uniquement une valise cabine. J’achetai deux petites boîtes de macarons chez Ladurée, une pour Rosa et une pour Fede. Connaissant son amour des marques, je savais qu’elle voudrait la garder en souvenir.
Francesco vint me chercher à l’aéroport, car Fede et sa maman se faisaient faire une manucure et une pédicure pour l’essayage des robes. Une fois la bise faite, je montai dans sa voiture et Francesco me demanda, de but en blanc, si j’étais toujours célibataire. Je lui répondis que oui, et que cela me convenait très bien. Il fit une moue d’incrédulité et je lui demandai s’il voulait me dire quelque chose. Il me répondit qu’il ne comprenait pas comment une femme belle et intelligente comme moi n’avait pas réussi à trouver un homme. Froidement, je lui répondis que je n’en voulais pas. Nous continuâmes la route en silence jusqu’à ce que cela devienne gênant et il commença à me parler des préparatifs du mariage de sa sœur, des allers-retours qu’elle avait prévus d’ici le grand jour, et que cela allait finir par lui coûter plus cher que le mariage en lui-même.
— Ça, j’en doute fort, lui dis-je.
Francesco rit et avoua que, lui aussi, il en doutait.
Peu après que nous soyons arrivés chez eux, la mère et la fille rentrèrent et me saluèrent en m’embrassant avec des baisers très sonores. Rosa avait préparé une parmigiana à l’avance et, après avoir déjeuné, nous fîmes une petite pause et partîmes au premier magasin de robes de mariée. Federica était comme un poisson dans l’eau. Elle savait parfaitement ce qu’elle voulait et, malgré l’insistance de la vendeuse qui voulait montrer toute sa collection à la future mariée, lui faire essayer des modèles très différents, rien n’y faisait. Fede voulait sa robe de princesse Disney avec une jupe en tulle volumineuse et démontable, pour la transformer en robe courte la nuit ; et le haut devait être un bustier, avec, pourquoi pas, des perles brodées.
Elle essaya plusieurs modèles. Sa mère s’émouvait chaque fois que sa fille sortait de la cabine d’essayage, mais aucune ne plut à Fede et nous partîmes les mains vides. Nous y avions pourtant passé deux heures et il était trop tard pour aller dans un autre magasin sans rendez-vous. Fede était clairement déçue et je ne savais pas bien comment la consoler. Tout ce qui avait trait à son mariage me semblait exister dans un monde parallèle dont je ne faisais plus partie et, même si cela me faisait plaisir de la voir heureuse, dévouée à ses préparatifs, je n’étais qu’une spectatrice de tout cela.
Ce soir-là, je sortis dîner avec Fede et ses cousines Alessandra et Valeria dans un bar à huîtres au bord de la mer. La brise iodée, les coquillages crus au goût d’eau salée, les lumières du port au loin… Cet instant était parfait. J’étais en train de passer un bien meilleur moment que lors de l’essayage des robes quelques heures plus tôt. Alessandra et Valeria avaient des enfants, qu’elles avaient laissés aux papas pour cette « soirée filles ». Elles s’extasiaient en demandant les détails du mariage à Fede, en nommant des fleuristes, des traiteurs et des lieux que je ne connaissais pas. Alessandra avait prévu de se marier mais était tombée enceinte et n’avait plus les moyens de se payer un tel événement. Le mariage de Valeria était, lui, très lointain dans ses souvenirs et le fait d’apprendre les dernières tendances semblait lui redonner vie.
À un moment du dîner et avec mon italien bancal – que je pensais bon sous l’empire du vin blanc –, je leur posai des questions sur leurs enfants, et alors elles me racontèrent plein d’anecdotes sur eux, expliquant que l’un commençait à parler, que l’autre allait à l’école et avait une vie sociale plus nourrie que celle des adultes. Elles me montrèrent des photos et des vidéos sur leur portable. Je fus surprise du réel intérêt que tout cela éveillait en moi, je leur enviais ce bonheur qui émanait d’elles lorsqu’elles parlaient de leurs enfants et, aussi puissamment que ma mère me manquait, à cet instant-là j’aurais voulu avoir un bébé à moi dont j’aurais parlé avec un amour infini.
Le lendemain, Fede trouva sa robe de mariée. Nous avions rendez-vous dès l’ouverture dans le magasin dont Fede rêvait depuis toute petite. Elle expliqua ce qu’elle recherchait et non pas une mais deux vendeuses s’occupèrent de nous. Rosa et moi nous assîmes sur une banquette ronde en velours rose au milieu des cabines d’essayage. Au lieu de lui amener toutes les robes d’un coup, les vendeuses lui en amenèrent d’abord une, puis une deuxième, et en dernier celle dont je soupçonne qu’elles savaient depuis le départ que Fede l’adorerait. Quand elle sortit de la cabine, sa mère et moi nous regardâmes avec le sourire, car nous savions que ce serait l’élue. Fede aussi le savait. C’était la plus chère de toutes, surtout à cause de cette jupe que l’on pouvait enlever pour la soirée. Mais les Italiens, comme les Espagnols, ne sont pas regardants sur le prix lorsqu’il s’agit d’un achat sentimental, et ce n’était donc pas un problème. Rosa sortit une liasse de billets pour payer la moitié, et elle paierait l’autre lorsqu’elle récupérerait la robe, une fois les ajustements faits. Fede était si heureuse que sa mère et elle n’arrêtaient pas de se faire des câlins, des bisous. Je me sentais privilégiée de vivre ces instants si intimes de la vie de mon amie et, même si le mariage en lui-même ne m’émouvait pas plus que cela, le fait de les voir si heureuses toutes les deux, de sentir la fierté de Rosa envers sa fille, me touchait énormément. Je pensai à ma grand-mère qui ne me verrait pas me marier et je savais que cela la rendait triste, même si elle n’en disait pas un mot. Elle espérait, sûrement, que je changerais d’avis, tôt ou tard, sans soupçonner que rien n’était plus loin dans mon horizon que de redonner ma confiance à un homme pour la vie.
Nous rentrâmes déjeuner chez eux, et l’après-midi Fede m’amena dans une crique privée pour profiter du soleil et de la mer. Mille et une fois, je voulus lui parler de William. J’aurais adoré lui raconter tout ce qui m’arrivait. Peut-être, maintenant que tout était fini – en réalité, rien n’avait commencé, mais dans mon esprit il s’était passé énormément de choses –, pourrais-je tout lui confesser pour que l’on en rigole. Mais quelque chose en moi m’empêchait de le faire. Au lieu de cela, nous parlâmes encore de son mariage, du fait que Luca avait changé, dans le bon sens du terme, de notre travail. Après un court silence, Fede reprit la parole :
— Je ne sais pas si tu es au courant, ni si tu veux l’être…
Elle interrompit sa phrase et but une gorgée de sa bouteille de bière. Je la regardai, en attendant qu’elle reprenne.
— C’est George, me dit-elle, cette fois-ci en me regardant pour que je lui indique si elle devait arrêter ou continuer.
— Qu’est-ce qu’il y a avec George ? demandai-je, clairement ennuyée.
— T’es déjà allée voir son profil Facebook ?
— Non, répondis-je.
C’était vrai, en quelque sorte : nous n’étions plus amis et je ne pouvais donc plus consulter son profil. Mais quelques fois, lorsque je prenais mon verre de vin en pyjama, dans mon lit, j’étais allée voir sa photo de profil, et je l’avais vu avec sa rousse. La rousse s’appelait Jane Coburn. La rousse avait un compte Instagram public. Et, celui-là, j’étais bien allée le voir.
— Il va se marier. Je pensais que tu voudrais le savoir.
Mon cœur fit un saut périlleux. Je ne pus l’éviter. Je détestais voir les photos que la rousse publiait sur son compte Instagram et, malgré le fait qu’en découvrant son compte je m’étais interdite d’aller le voir, dans des moments de faiblesse, je les avais toutes regardées, en me haïssant plus tard de l’avoir fait. Maintenant que j’y pensais, cela faisait plusieurs semaines que je ne fouinais plus sur son profil. C’était pour cela que j’avais raté cette information.
Federica attendait toujours une réaction de ma part. Comme il n’y en eut pas, elle continua :
— Il faut être naïve pour épouser un gars qui a trompé sa copine de longues années. Je parie qu’ils ne dureront pas un an.
— Fede, c’est pas la peine, lui dis-je, car je préférais vraiment ne pas en parler.
— Mais c’est vrai ! Regarde comme il a pourri tous tes plans, à cause de lui, tu as du tout changer, et lui, qu’est-ce qu’il a changé, lui ?
— S’ils sont heureux, je leur souhaite le meilleur…
— Tu penses vraiment ça ?
Je quittai mon amie des yeux et je posai mon regard sur la mer. L’eau brillait sous les rayons du soleil, cela me faisait penser à la neige de la Sierra Nevada. J’entendais le léger clapotement des vagues qui venaient s’écraser contre les rochers de la crique. Les yeux rivés sur l’eau, je répondis :
— Non, Fede. Je ne leur souhaite que mort et destruction, je souhaite que leur mariage soit un désastre, qu’un bébé vomisse sur sa robe de mariée juste avant d’entrer dans l’église, qu’il pleuve et que le jardin pour le vin d’honneur soit plein de gadoue, qu’elle tombe à cause de ses talons et qu’elle atterrisse dans la pièce montée, que le DJ se bourre la gueule et mette la pire musique imaginable. Mais surtout, je souhaite que, dans quelques années, quand la routine du travail et des enfants sera bien installée, quand il ne soupçonnera rien, ce soit elle qui le trompe. Qu’elle lui brise le cœur. Qu’il sache à quel point ça fait mal. Voilà ce que je pense vraiment.
Fede me regardait et, en buvant une nouvelle gorgée de bière, elle dit :
— Ah ben voilà ! Ça, ça me semble plus normal.
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