Demain ils parleront de moi: (Roman contemporain) (French Edition)

Fin D’année

 

 

Comme cela faisait maintenant plus d’un an que je travaillais, je réussis à poser des congés pour rentrer chez moi à Noël – mais ce ne fut qu’une semaine, car nous avions déjà planifié en janvier des réunions d’une importance cruciale.

Dès que j’arrivai chez mon père pour le déjeuner, je sus qu’il se passait quelque chose. Lorsque je m’assis à table, mon père et Tatiana s’installèrent en face de moi et se donnèrent la main par-dessus la table, visiblement nerveux.

— Il vous arrive quelque chose ? leur demandai-je sans préambule, tellement l’ambiance était devenue lourde.

— Pas du tout ma chérie, ça va très bien, s’empressa de répondre mon père, avec un sourire forcé.

— Bon, en réalité, si, nous avons quelque chose à t’annoncer… intervint Tatiana, en me regardant d’abord moi, puis mon père.

Instinctivement, je croisai les bras et fronçai mes sourcils, en me penchant en arrière. « Ne me dites pas qu’elle est tombée enceinte », fut ma première pensée. « Ou que papa a un cancer et qu’il ne lui reste que deux mois à vivre », me dis-je ensuite. Alors je décroisai les bras en essayant d’adoucir mon expression. J’étais encore en train de m’y efforcer lorsque mon père lâcha la main de Tatiana et se pencha vers moi.

— C’est juste que, après Noël, nous partons vivre en Argentine.

En levant les sourcils, je m’enfonçai dans ma chaise, et le sourire forcé de Tatiana se transforma en air inquiet ; mon père entrelaça ses doigts comme s’il m’adressait une prière et essaya d’expliquer :

— Toi, tu as déjà ta vie à Paris, et on m’a proposé un très bon poste à l’université de Buenos Aires…

J’entendais à peine ce que mon père disait. Je n’arrivais pas à détacher mon regard de Tatiana, je voulais qu’elle lise dans mes yeux ce que je ressentais.

— Tu pourras venir passer des vacances quand tu voudras, tu n’as qu’à venir un mois entier et tu pourras visiter…

— Je connais déjà Buenos Aires, l’interrompis-je.

Puis je regardai enfin mon père pour lui demander :

— Quand est-ce que tu pars exactement ?

— Après le Nouvel An.

— Tu vas vendre l’appart ?

— Oui, je voulais t’en parler en face à face, nous avons trouvé des achet…

— Tu voudras que je vide ma chambre, l’interrompis-je à nouveau.

— Oui, nous avons des cartons pour que tu…, s’aventura Tatiana, mais mon père posa sa main sur son genou pour la faire taire.

— Ne t’en fais pas pour ça, on peut s’en occuper, proposa-t-il en croyant me rendre en service.

— Je viendrai tout évacuer demain, annonçai-je en même temps que je me levais. Puis, je posai un baiser sur la joue de mon père et lui dis : J’y vais, les grands-parents m’attendent.

Je crois que j’aurais préféré le cancer. Je n’étais pas prête pour que mon père m’abandonne en partant vivre à l’autre bout du monde par « amour ». Ma mère n’avait pas choisi de partie ; lui, si. Certes, j’habitais dans un autre pays, mais j’étais à deux heures d’avion, pas dix. Si maintenant nous arrivions à nous voir plusieurs fois par an, lorsqu’il habiterait en Argentine, les visites seraient tout au plus annuelles. Et les appels ? Avec le décalage horaire, ils se feraient de plus en plus rares. A-ban-don, en majuscules. J’avais de moins en moins de personnes qui m’étaient chères dans cette vie et, pour la première fois, je sentis que mon cœur débordait d’amour et je n’avais personne à qui en donner.

Même si cette nouvelle fut un coup dur pour mon moral, je m’efforçai de passer de bonnes vacances. Je profitai de chaque activité, qu’elle soit banale ou pas : faire les courses pour le repas de Noël avec mon grand-père, amener ma grand-mère et ma tante choisir leurs cadeaux, sortir avec mes amies…

L’après-midi où je rangeai toute mon enfance et mon adolescence dans cinq cartons ne fut pas un moment facile. Je demandai à Sofía de venir m’aider, et ensemble cela nous prit trois heures. Je regrettai de ne pas avoir Fede avec moi : j’aurais pu lui raconter que j’étais incapable de me séparer de tel déguisement de princesse car ma maman me l’avait cousu à la main, et que je le gardais dans l’espoir qu’un jour ma fille le porte ; ou que telle peluche était un cadeau de mes grands-parents pour me calmer le jour où je m’ouvris le menton avec un bout de verre sur la Plaza de San Nicolás. Mais avec Sofía, ce ne fut pas si mal et, comme Tatiana n’était pas à la maison, nous écoutâmes du rock des années 1970 à fond, et entre deux cartons nous terminâmes par fumer un joint.

Quand on s’attaqua à ma commode, Sofía ouvrit un tiroir et en sortant un T-shirt noir elle se mit à rire aux éclats.

— Yes ! Tu te souviens ?

Bien sûr que je me souvenais. C’était mon T-shirt des Ramones. Quand j’avais seize ans, je m’étais amourachée du grand frère d’une camarade de classe. Il venait la chercher à moto tous les jours, et sous son perfecto en cuir il portait toujours des T-shirts de groupes de rock : les Red Hot, Pink Floyd, Aerosmith, Led Zeppelin, les Ramones. Je ne savais pas quoi faire pour qu’il me remarque, et je commençai à écouter tous les disques de ces groupes-là. Lorsqu’un jour je trouvai un T-shirt des Ramones, je l’achetai sans hésiter. Un après-midi en sortant du lycée je l’entendis discuter avec ses copains : ils allaient à un concert le week-end suivant, et je réussis à convaincre Sofía et les autres pour qu’on y aille aussi.

Le jour J, je mis mon T-shirt des Ramones et entrai dans la salle de concerts, emplie d’angoisse. Quand j’arrivai enfin à localiser l’objet de mon amour platonique, je m’approchai discrètement jusqu’à ce que je me retrouve debout à côté de lui. Je lui dis bonjour en feignant être distraite, et ajoutai que j’allais en cours avec sa sœur. Il remarqua mon T-shirt et me demanda si j’aimais les Ramones. Sa question me rendit tellement nerveuse que je répondis :

— Oui, j’aime bien les T-shirts.

Il me fixa comme si j’étais stupide, se tourna vers la scène et ne m’adressa plus la parole.

Je sortis me cacher sur le parking pour prendre l’air et pour calmer ma honte, et quelle ne fut pas ma surprise lorsque je le vis sortir peu après moi et allumer une cigarette. Il m’en proposa une et, comme je ne voulais pas passer pour une coincée, j’acceptai. Je toussai, il rigola.

— T’écoutes quoi comme musique ?

Je m’entendis répondre : Nirvana, les Red Hot, Blur. Il fit un geste que j’interprétai comme de l’approbation et cela me donna du courage.

— Je suis en train de regarder pour m’acheter une moto. Laquelle tu me conseilles ?

— La mienne, dit-il avec un sourire en coin.

— Tu me la montres ? osai-je demander.

Et pendant qu’on parlait de marques de moto et de cylindrées, pour lesquelles je simulais l’intérêt alors que tout ce que je voulais, c’était un baiser, cela arriva. Entre deux rires, il me fit essayer son casque et m’embrassa sans que je m’y attende. Sa langue était agressive et très rapidement il se mit à me malaxer les seins et à agripper mes fesses avec beaucoup de force. Avec les autres garçons avant lui, je n’étais jamais allée au-delà des baisers, et ce que je ressentais était étrange ; ce n’était pas désagréable, mais j’étais trop nerveuse. Lorsqu’il me serra contre lui, je sentis son érection et cela m’excita. Il prit ma main et la rentra dans son pantalon, puis il fit de même avec sa main dans le mien.

— C’est dommage que tu ne portes pas une jupe, dit-il en riant.

Je ne lui dis pas que je n’étais jamais allée si loin avec quelqu’un. Je suppose que c’est pour cela qu’il ne fut pas particulièrement tendre. La peur que l’on nous découvre en train de nous toucher debout sur un parking m’empêcha de profiter. Je me souviens que nos baisers avaient le goût du tabac. Quand je rentrai chez moi, il y avait du sang dans ma culotte.

*

 

Dire au revoir à mon père fut un moment très émotif. Il m’accompagna à la gare routière et resta au pied de ma fenêtre en pleurs. Il pleurait pour lui, pour moi, pour tout ce que nous avions été et tout ce que nous ne serions plus. Je lui envoyai des baisers en l’air en souriant jusqu’à ce que mon car démarre et que mon père disparaisse de mon champ de vision. Alors je commençai à pleurer, moi aussi.

 

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