Demain ils parleront de moi: (Roman contemporain) (French Edition)

Londres

 

J’ai quitté Grenade à l’âge de dix-huit ans pour faire une licence de LEA à Madrid. J’ai toujours été douée en langues étrangères et, la faculté de traduction de Grenade étant très réputée, ma famille, qui souhaitait avant tout que je reste à la maison, m’a encouragée à faire ce choix. Mais je sentais que je me noyais, j’avais besoin de partir à la capitale, de vivre autre chose.

C’est à Madrid que je rencontrai George, dans un pub irlandais.

Moi, j’y allais pour me sentir à l’étranger, et lui pour se sentir plus près de son pays. À peine quelques heures après notre rencontre, je sus que c’était l’amour de ma vie : dès le premier instant, nous devînmes inséparables.

Quand son année Erasmus se termina, George retourna en

Angleterre et nous vécûmes notre histoire d’amour à distance pendant trois ans. Une vie en demi-teinte : je ne me sentais pleine que quand j’étais avec lui. Dès que j’eus terminé mon master, je le suivis avec tout ce que j’avais dans ma colocation à Madrid pour le rejoindre dans son minuscule studio londonien. Peu après, je fus embauchée par une grosse entreprise de traduction, où je travaillai pendant trois ans. Les jours, les semaines, les mois passent vite quand on est jeune et que l’on ne sait pas très bien où l’on va. Mais ça, je le réalisai plus tard.

À cet instant de ma vie, je ne faisais que compter les heures qu’il me

restait pour quitter le bureau et rejoindre mes collègues ou mes amis au pub, ou pour passer un week-end express à Amsterdam, Édimbourg, Florence, ou encore Berlin. Nos études nous avaient laissé une collection d’amitiés dans le monde et, puisque nous avions des salaires corrects, nous dépensions tout en sorties et en voyages. Nous avions vingt-sept ans.

Tout à coup, George et moi commençâmes à rêver d’un voyage plus

long, dans plusieurs pays, sans vol retour… Et petit à petit l’idée de tout plaquer pour passer deux ans à parcourir l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Amérique latine prit forme.

En Australie, nous gagnions de l’argent en cueillant des pommes

dans des fermes, du lever du jour au coucher du soleil, en nous cassant le dos pour réussir à avoir un panier plein, avec l’espoir de gagner ainsi une poignée de dollars de plus. Nous vivions dans notre voiture, et nous dormions sur un matelas à l’arrière, ou bien dans des auberges de jeunesse. Nous épargnions tout l’argent que nous gagnions, nous vivions très frugalement. Moi qui suis si coquette, je me demande encore comment je fis pour tenir tant de mois sans mettre de vernis à ongles ou pour ne pas mettre les pieds chez un coiffeur pendant deux années. La seule chose que j’achetai en Australie fut des sous-vêtements : un matin, en me levant, je découvris que l’on m’avait volé le peu de soutiens-gorges et culottes que je possédais, et que j’avais lavés puis étendus dans la buanderie de l’auberge de jeunesse.

Ce matin-là, je pleurai de rage et de fatigue, et j’aurais aimé être chez

moi, avec ma mère. Puis je pleurai encore plus car ma mère n’était plus là, et à cet instant précis je me demandai ce que je faisais au beau milieu de nulle part, à cueillir des pommes et à parler de niaiseries jour après jour. Pour la première fois depuis que nous étions ensemble, ce jour-là, la présence de George ne me consola pas. Son calme m’exaspéra et ses étreintes me dérangèrent. Je me sentis seule et désemparée, et tout ça pour de foutues culottes.

Comme cela faisait un an que nous habitions en Australie, nous

décidâmes que nous avions assez d’argent pour continuer notre voyage sans devoir travailler à nouveau. Nous partîmes pour la Nouvelle-Zélande, car George rêvait depuis petit de visiter les paysages où Le Seigneur des Anneaux avait été tourné.

Je ne supportai pas très bien de dormir à la belle étoile par le froid et

l’humidité constante, et plus d’une fois je fis passer un sale moment à George avec mon humeur de chien, en pestant contre le mauvais temps, faisant ainsi régner une ambiance pesante.

Lors de notre dernier jour sur l’île, nous dûmes garer la voiture sur le

bord de la route, au milieu d’une forêt, pour que je puisse uriner. Comme à mon habitude, je ne cessai de me plaindre de la plus grande difficulté pour une femme de faire ces choses-là en pleine nature, avec de la gadoue jusqu’aux genoux, et George décida que c’était le moment idoine pour prendre une photo-souvenir.

Je trouvai que c’était de très mauvais goût et absolument infantile, et

me mis à l’insulter en espagnol. Je lui arrachai l’appareil photo des mains et fis semblant de le jeter par terre, mais George réussit à l’attraper et, après l’avoir posé sur le capot de la voiture, il me serra fort contre lui et embrassa ma tête, en murmurant combien ça l’excitait de voir sortir mon tempérament espagnol, et qu’il m’aimait pour cela. Nous fîmes l’amour sur le siège passager et, lorsque nous démarrâmes la voiture, nous entendîmes quelque chose se briser sous les roues. Nous avions oublié l’appareil à deux mille euros sur le capot. Nous nous arrêtâmes pour essayer d’au moins récupérer la carte mémoire, mais tout était hors d’usage. Le reste du trajet se termina en silence.

Enfin, nous traversâmes l’océan pour rejoindre l’Argentine. Après

quelques mois, mon envie de retrouver une routine et un certain confort de vie commença à monter aussi vite que nos économies baissaient : il était temps de rentrer. Nous réservâmes nos billets retour et nous retrouvâmes de nouveau à Londres, plus vieux de deux ans, avec quelques kilos en moins, et un millier d’anecdotes et d’expériences à encadrer et raconter à nos futurs enfants et petits-enfants. Du moins, c’était ce que je croyais.

George fut réembauché par son ancienne entreprise, mais de mon

côté je ne réussis pas à retrouver un emploi immédiatement. Nous louâmes alors un petit appartement que nous décorâmes à notre goût, mais sobrement. Mon seul objectif était de travailler à nouveau : tous les jours, j’inspectais les sites de recrutement, j’activais les alertes avec des mots-clés différents, j’actualisais mon CV et l’adaptais à chaque offre selon le poste… Mais tout cela ne me prenait que deux ou trois heures par jour. Le reste du temps, je m’efforçais de garder la maison propre, de préparer le dîner, de repasser les chemises de George. En fin de compte, il travaillait pour nous deux et, tant que je ne ramenais pas d’argent au foyer, je trouvais cela normal de m’en occuper.

L’après-midi, avant que le soleil ne se couche, je sortais courir à

Hyde Park ou le long du Regent’s Canal. S’il pleuvait trop, je regardais des vidéos sur Youtube pour faire du yoga chez soi. Faire du sport régulièrement me permettait de canaliser mes émotions négatives, mes doutes existentiels sur ma carrière (ai-je choisi le bon chemin ? Aurais-je dû étudier quelque chose de plus pratique ? Pourquoi George a-t-il retrouvé un emploi et pas moi ?) et, en définitive, mon ennui.

L’automne se transforma en hiver, la nuit commença à tomber avant

cinq heures et mon envie d’une routine et d’une vie paisible fut remplacée par une nostalgie envers notre voyage ainsi qu’une idéalisation des deux dernières années où nous avions vécu comme des hippies. Un soir où George rentra tard du travail – ce qui commençait à devenir fréquent –, je lui parlai d’organiser des vacances, mais il écarta cette proposition aussitôt. Je cherchai à comprendre la raison de son refus catégorique, mais il se mit à balbutier ce qui me semblait des excuses absurdes jusqu’à ce que son visage se transforme et qu’il me lance : « Avec mon seul salaire, comment veux-tu que l’on parte se la couler douce en vacances ? » Sa phrase me blessa profondément et je partis m’enfermer dans la chambre ; cette nuit-là, je m’endormis en pleurs et, au réveil, je constatai que George avait dormi sur le canapé et qu’il était parti au travail sans me dire au revoir.

C’était la première fois que l’on se disputait ainsi, la première fois

que l’on se séparait fâchés l’un contre l’autre. Je me sentis triste et seule, déçue et, surtout, terriblement perdue. George ne rentrerait pas avant huit ou neuf heures du soir, j’avais toute la journée devant moi pour retourner la dispute dans tous les sens. Mes amies étaient au travail, je ne pouvais donc pas les appeler. Mon père m’aurait aidée à relativiser, mais je décidai qu’il était préférable de ne pas l’inquiéter avec mes problèmes de couple : moi, j’oublierais, mais lui prendrait George en grippe pour la vie.

Pendant que je faisais du café avec la Moka italienne de mon amie

napolitaine Federica, je posai les yeux sur le calendrier et vis qu’on était le 1er décembre. George et moi n’avions pas encore décidé ce que nous ferions pour Noël mais, en voyant que les fêtes approchaient, je sentis un pincement au cœur en pensant à ma mère. Combien de matins avais-je passés avec elle et mon père, à inventer des histoires – jurant que j’avais vu

les Rois mages[1] poser les cadeaux sous le sapin –, à ouvrir des paquets, à

manger des polvorones[2] jusqu’à en avoir mal au ventre. L’année où j’ouvris un paquet et découvris qu’il ne contenait que du charbon, je pleurai à chaudes larmes, jusqu’à ce qu’ils me disent que c’était une blague et qu’ils me donnent la Barbie que j’avais demandée… Tous ces souvenirs heureux me remplirent d’amour et, étrangement, ma tristesse s’envola. Je finis mon café et pris l’autobus jusqu’à Oxford Street pour regarder des vitrines et faire quelques courses. N’ayant pas vu le temps passer, je réalisai qu’il était quatre heures et que je n’avais pas encore déjeuné. J’entrai dans un café pour commander un thé chaud et un scone avec de la crème et de la confiture, puis allai chez Fortnum & Mason – l’un de mes grands magasins préférés au monde – et achetai une boîte de thé pour ma « belle-mère », et une deuxième pour nous.

En rentrant chez nous, l’idée de cacher mes courses me traversa

l’esprit ; suite à notre dispute, cela me semblait plus sensé. Mais je refusais d’avoir ce type de relation avec George et décidai simplement de tout ranger dans un placard, pour lui montrer dès qu’il rentrerait du travail.

Ce soir-là, George rentra avec un bouquet de roses et de gypsophiles,

et je compris que nous souhaitions tous les deux réparer les choses. Nous fîmes l’amour, puis nous dînâmes avec du bon vin. J’en profitai pour lui dire que nous n’avions rien de prévu pour Noël, et George m’expliqua qu’il avait beaucoup de travail et ne pourrait pas prendre plus de deux jours de congé. Nous décidâmes donc de fêter Noël avec sa famille à Birmingham afin de pouvoir être de retour à Londres le 26 décembre – qui est un jour férié en Angleterre – dans la soirée.

Ce soir-là, je me couchai heureuse et tranquille et, lorsqu’un gros

nuage gris vint planer au-dessus de ma tête pour me rappeler que je devrais appeler mon père et lui annoncer que je ne rentrerai pas fêter Noël en Espagne, je l’éloignai en lui disant « à demain ».

Le lendemain, je me levai de bonne heure et préparai du café et des

tartines – le petit déjeuner que nous réservions normalement aux week-ends – parce que j’étais de bonne humeur et que je souhaitais bien lancer la journée. Je me souviens parfaitement, encore aujourd’hui, de la manière dont George m’a alors annoncé, en beurrant sa tartine avec un soin extrême, que son patron lui avait demandé de l’accompagner en voyage d’affaires à Dublin, et qu’il devrait rester le week-end pour organiser un maximum de réunions possible. Quand je rejoue la scène dans ma tête, j’entends encore le bruit de son couteau qui étalait le beurre sur la surface râpeuse de la tartine ; je sens l’odeur du beurre qui fondait sur le pain chaud. Pendant qu’il me parlait, je ne voyais que ses boucles blondes, car il ne levait pas les yeux de son couteau.

Comme George et moi avions un couple d’amis allemands à Dublin,

je lui proposai de l’accompagner et que nous logions chez eux, afin de profiter du peu de temps libre qu’il lui resterait pour les voir.

— Pendant que tu travailles, je peux faire les courses de Noël et me

balader, qu’est-ce que t’en dis ?

Mais alors que je parlais, George leva doucement le regard de sa

tartine comme s’il venait de voir un fantôme.

— Eh bien… À vrai dire, je ne sais pas… Je ne pense pas que ce soit

une bonne idée… Enfin, si ! C’est une très bonne idée, mais je ne pense pas que cela soit approprié… Mon patron est quelqu’un de très perfectionniste et je ne pense pas qu’il appréciera que je mélange le boulot avec le loisir, on va sûrement parler des réunions pendant le vol, et puis nous aurons des déjeuners et des dîners d’affaires… Tu vas t’ennuyer…

Au début, j’essayai de le convaincre en lui expliquant que je

comprendrais s’il était occupé, en lui assurant que je savais me faire discrète, et j’insistai en arguant que c’était l’occasion de voir nos copains. Mais George commença à s’exaspérer – comme lors de notre dispute précédente – et parla à nouveau d’argent, en disant que ce n’était pas le moment d’en dépenser dans un billet d’avion pour un caprice, et il finit par me lancer qu’il fallait que j’arrête de m’incruster dans tout ce qu’il faisait et de m’immiscer dans son travail. Il ne me laissa guère le temps de réagir, il but son café d’une traite, se leva, prit sa sacoche puis partit en claquant la porte.

Je restai assise dans la cuisine, immobile, pendant un long moment,

paralysée, mais surtout furieuse. En moins de quarante-huit heures, la personne que je pensais connaître le mieux au monde s’était vexée sans raison, pour des sujets insignifiants, comme si tout ce que je disais ou faisais lui paraissait insupportable.

Sur les huit années que nous avions passées ensemble, je pouvais

compter nos disputes sur les doigts d’une main. En général, j’étais celle qui prenait l’initiative dans le couple, en proposant des activités, en organisant tout, et George était presque toujours d’accord pour suivre. Ce trait de caractère m’énervait parfois, mais je me gardais de lui montrer car, au fond, je reconnais que j’aimais bien être la cheffe d’orchestre. Ses amis – en grande majorité des garçons anglais – se moquaient gentiment de lui qui subissait mon caractère de feu en obéissant à tout, chose que mes copines – principalement des Espagnoles, des Italiennes et des Allemandes – niaient en rétorquant que c’étaient des commentaires offensants et machistes complètement démodés.

Il est vrai que souvent, dans le pub, les voix que l’on entendait le plus

étaient celle de Federica et la mienne, non pas parce que nous avions trop bu, mais parce que nous haussions le ton pour donner de la force à nos arguments. Parfois je sentais que nous étions comme ces chiens qui aboient beaucoup mais qui n’osent jamais mordre. Souvent, après avoir pris ma défense, Federica se moquait de moi qui repassais les chemises de George, et là, je contre-attaquais : « Tu parles, Fede ! Qui c’est qui astique la maison pendant que Luca mate tous les matchs de Serie A ? » Elle me tapait alors sur le bras ou la jambe, puis m’embrassait bruyamment sur la joue en

m’appelant stronza[3].

Depuis que George et moi étions rentrés de l’hémisphère sud, j’avais

vu Federica seule quelques fois, pour faire du jogging ou prendre un café, mais la plupart du temps nous sortions en couple. J’étais encore assise dans ma cuisine, sans pouvoir bouger, lorsque je me souvins d’une soirée en particulier, une semaine plus tôt, où George n’arrêtait pas de regarder son portable lors d’un dîner organisé chez Fede et Luca. Dès qu’il terminait de consulter ses messages, il rangeait son portable dans la poche de son pantalon, puis marmonnait « le boulot ». Fede fronçait les sourcils et me regardait furtivement pour voir si cela me dérangeait, moi aussi. Je haussais les épaules et changeais de sujet, mais mon estomac se serrait à chaque fois un peu plus et je me demandais si ce message était si important qu’il ne pouvait pas attendre le lendemain. Plus tard, pendant que George et Luca rangeaient la cuisine, Fede m’avait demandé de l’accompagner dans la cour pendant qu’elle fumait sa cigarette. Elle savait que je détestais l’odeur du tabac, et j’avais donc compris qu’elle voulait que l’on discute.

— Ça va avec George ?

— Oui, pourquoi tu me demandes ça ? répondis-je, en jouant

l’innocente même si je savais parfaitement qu’elle parlait du comportement de George avec son portable.

— Je le trouve distrait, dit-elle.

— Il a beaucoup de travail depuis que nous sommes rentrés, et on n’a

pas beaucoup de sous, mais c’est tout.

Federica m’avait regardée, en plissant les yeux comme si elle voulait

trouver quelque chose de caché dans les miens, puis elle avait fini par dire :

— Eva, si tu as besoin d’aide, ne sois pas bête et demande-moi. Nous étions rentrées dans la maison et, peu après, George et moi

étions partis. Comme il ne pleuvait plus, j’avais alors proposé de rentrer à pied jusque chez nous. Le bruit de nos pas sur le goudron humide sonnaient comme celui des aiguilles d’une montre, ce qui me rendait nerveuse. Je m’étais retenue de lui reprocher son comportement à table, mais les phrases bouillaient en moi et j’avais fini par demander :

— Ça ne pouvait pas attendre demain, les messages de ton boss ? George m’avait fixée comme s’il ne comprenait pas de quoi je

parlais.

— Je ne vois pas où est le problème. Combien de fois es-tu en train

de discuter avec Federica et elle textote sa mère pendant que tu lui parles ?

— Ça n’a rien à voir, sa mère habite loin et elles ont une relation

fusionnelle. Toi, on ne te paye pas pour faire des heures supp’ que je sache, si ?

Il s’était tu et avait remonté le col de son imperméable. Il ne faisait

pas froid, son geste à ce moment-là m’était apparu comme un acte défensif et, même si j’étais encore fâchée contre lui, je n’aimais pas me disputer. Je m’étais alors appuyée sur son bras en lui demandant de ne plus le refaire.

C’était comme si, après ces deux dernières disputes à la maison, je

voyais cette scène sous une nouvelle lumière, et je sentis un mal-être dans mon corps qui me poussa à prendre une décision sur-le-champ. À l’heure du déjeuner, je décidai de le rejoindre au bureau pour discuter de ce qui s’était passé ce matin-là et, en réalité, de ce qui se passait depuis quelques jours. J’attendis dans le hall de l’immeuble. Quand les portes de l’ascenseur s’ouvrirent, George parut surpris de me voir, mais il se dépêcha de sortir dehors afin que nous trouvions un endroit pour déjeuner et discuter. Dès que nous nous fûmes assis dans un petit café-bar, il me présenta ses excuses et me dit qu’il était sous pression au travail et que, comme nous dépendions de son salaire, il se sentait responsable de notre bien-être à tous les deux.

— Depuis que je suis revenu, je sens qu’ils m’ont rendu un service

en me donnant ce poste et je ne veux décevoir personne, confessa-t-il.

Je trouvai sa sincérité et son sens de la responsabilité attendrissants et

je le crus. Je lui dis de ne pas s’inquiéter, le rassurai et annonçai que je ne l’accompagnerais donc pas à Dublin, que nous pourrions faire autre chose ensemble plus tard. Pendant que nous déjeunions, un groupe de personnes rentra dans le restaurant. Je compris que c’étaient des collègues. Je n’en connaissais aucun, mais George avait l’air distrait et ne nous présenta pas. Il termina vite son sandwich en me disant qu’il avait beaucoup de travail, et nous nous dîmes au revoir avec un baiser furtif devant la porte du café. J’aurais adoré lui demander de ne pas rentrer trop tard, mais je me tus et je rentrai en métro, soulagée mais avec cette étrange sensation dans l’estomac qui ne voulait pas partir.

Assise dans le métro, j’essayai de faire le point. George s’était

excusé, ses justifications par rapport à sa manière de réagir tenaient la route et, pourtant, quelque chose clochait. Mon esprit commença à prendre le chemin des doutes. « Il s’est peut-être lassé de moi, il n’a plus d’estime pour moi parce que je suis à la maison toute la journée – mais ce n’est pas vrai, je cherche du travail, je fais du jogging, je fais du yoga, je suis une femme active. Je ne l’attire plus – mais nous faisons l’amour presque chaque nuit. »

Sans m’en rendre compte, j’étais arrivée à mon arrêt et la partie

raisonnable et confiante de mon esprit avait gagné la bataille. « George a une énorme pression, ces sautes d’humeur sont le seul moyen pour lui de l’exprimer, il faut comprendre sa position ». Quelle idiote. J’avais toujours critiqué les femmes qui ne voient pas l’évident, en les fustigeant d’avoir été crédules et en les catégorisant comme « coupables » d’avoir volontairement fermé les yeux sur la réalité. Lorsque j’étais plus jeune, ma mère me disait toujours qu’il ne faut pas cracher en l’air parce que ça nous retombe forcément dessus. Dans mon cas, le crachat que je me pris en pleine face fut monumental.

Deux semaines s’écoulèrent et la date du voyage à Dublin approcha.

La veille de son vol, George tardait plus que d’habitude et il pleuvait des cordes. Je lui envoyai donc un message pour lui demander à quelle heure il pensait rentrer et s’il souhaitait que j’appelle notre restaurant thaï préféré pour commander notre dîner. Il me répondit qu’il était en chemin et que je pouvais prendre notre commande habituelle. Une demi-heure plus tard, George n’était toujours pas là ; quand on sonna à la porte, je l’ouvris en souriant et en m’exclamant : « Ah, enfin ! » Mais c’était le livreur et il fut surpris de ma réaction.

— Pardon, je pensais que vous étiez quelqu’un d’autre… balbutiai-je. Gênée, je lui laissai un pourboire plus important que d’habitude et, au

moment où j’allais fermer la porte, je vis George un peu plus loin, debout sur le trottoir, en train de parler au téléphone sous la pluie.

Je trouvai étrange de le voir rester là, trempé, au lieu de rentrer dans

la maison et finir sa conversation à l’abri de la pluie. Souvent, George profitait de son trajet en bus pour passer des coups de fil et il arrivait chez nous en parlant avec sa mère, un cousin, un ami. Guidée par un instinct primitif, je fermai la porte sans bruit et allai dans notre chambre, sans allumer la lumière, où j’ouvrai la fenêtre discrètement pour entendre ce que George disait. Ses phrases étaient hachées, il parlait sur un ton particulièrement aigu dont il n’usait presque jamais, à part quand il perdait complètement son sang-froid.

— Je ne vais pas le faire maintenant… Arrête d’insister… On était

d’accord pour que tu me laisses plus de temps… Je sais mais ça, ce n’est pas ce que l’on s’était dit… Bien sûr que je te comprends… Moi aussi je souffre avec cette situation… Je te promets que ce week-end je serai tout à toi.

Je sentis mes tempes palpiter et j’eus envie de vomir, j’étais

paralysée et j’avais la tête qui tournait. Je courus jusqu’à l’évier de la cuisine, on aurait dit que la maison s’était transformée en train fantôme, le plafond et les murs dansaient autour de moi et mon cœur battait comme s’il allait exploser.

Ce n’était pas la première fois que je subissais une attaque de

panique, je savais reconnaître les symptômes. Je mis ma tête sous l’eau froide et je bus pour calmer les nausées. George entra dans l’appartement à ce moment précis et je l’entendis maugréer : « Satané transport public ! Qui a eu la bonne idée d’arrêter le trafic avec ce temps de chiottes, j’ai dû marcher sous la pluie, je suis trempé, je n’ai même pas pu finir un truc du boulot », tandis qu’il se déshabillait et sortait son ordinateur de sa sacoche.

Je le regardai, incrédule, en m’essuyant le visage avec un torchon. Il

ne m’avait même pas fait de baiser en arrivant comme à son habitude. Il s’assit sur un tabouret haut dans la cuisine, tapota sur son clavier pendant cinq minutes puis me demanda, sans lever les yeux de l’écran :

— Ça t’embête si je prends une douche avant de dîner, chérie ? Je

suis trempé.

Puis il disparut dans la salle de bains.

Encore en trance, je vis qu’il avait laissé son ordinateur ouvert et,

sans que je m’en rende compte, je m’assis sur le même tabouret, encore chaud, et je cherchai la messagerie de George. Heureusement pour moi, George avait autorisé le navigateur à sauvegarder ses mots de passe. En seulement quelques secondes, je vis ce que George devait faire de si urgent pour le travail et, surprise, ce n’était pas du travail. C’était un e-mail confirmant la réservation d’un hôtel dans la banlieue de Londres, pour ce week-end, où il devait être à Dublin avec son patron. Chambre double deluxe, salle de bains supérieure avec jacuzzi. Extras : accueil avec bouteille de champagne. J’eus à peine le temps d’enregistrer le nom de l’hôtel dans mon esprit et de fermer la fenêtre de navigation. En bondissant, je courus vers l’évier et de ma bouche sortit un flot de bile mélangée à mon goûter, mon déjeuner, et possiblement mon petit-déjeuner. Quand je sentis que je ne pouvais plus rien sortir de mes entrailles, je me réfugiai dans notre chambre en annonçant que j’avais déjà dîné et que j’allais me coucher. Peu après, George vint m’embrasser mais je fis semblant de dormir.

— Souviens-toi, chérie, demain j’ai mon vol à première heure, me

dit-il d’une voix douce.

Je grognai et me tournai dans l’autre sens. J’avais une idée. Cette nuit-là, je crus ne pas avoir dormi, mais le fis forcément car je

n’entendis pas George se coucher, ni se lever au petit matin. Il est certain toutefois que je fis plusieurs cauchemars. Dans le premier, je me levais et, quand je me regardais dans la glace, je sentais mes dents bouger. Avec horreur, je constatais qu’elles commençaient à tomber une à une. Elles étaient propres, il n’y avait pas de sang. Je les tenais dans le creux de ma main, en me demandant si je devais les garder pour que le dentiste me les recolle. Dans le deuxième cauchemar, je me baladais au bord de la mer quand, tout à coup, je voyais une vague gigantesque de la couleur de l’acier arriver vers moi, et je décidais de retenir ma respiration pour essayer de nager et me sauver. Je me réveillai avec la sensation de me noyer, trempée de sueur et sans savoir où j’étais.

Quelques secondes après, tout ce qui s’était passé la veille me revint,

comme une douche froide, et je dus me lever très doucement car j’avais peur d’avoir le vertige et de chuter. Je me regardai dans le miroir de la salle de bains : j’avais des cernes, les cheveux sales après avoir passé la nuit à transpirer, mais mes dents semblaient toujours en place. Curieusement, cela me réconforta. Je pris une douche et m’habillai tout en noir – comme si, au fond de moi, je savais déjà que je devais enterrer mon couple, même si je n’avais pas encore « tué » George. Je me préparai une infusion, ne serait-ce que pour enlever le goût désagréable qui collait au fond de ma gorge. Je savais ce que j’allais faire, mais je n’avais pas réfléchi aux détails. À quelle heure devrai-je y aller ? Comment ferai-je pour rentrer ? Et s’ils n’étaient pas là ? Que des broutilles. Vas-y et tu verras bien.

Avant de quitter la maison, je vis que George m’avait laissé un mot

sur le bar de la cuisine :

Tu dormais ; je n’ai pas voulu te réveiller. Passe un bon w-e, mon

amour.

Je laissai le post-it là où il était, sans le toucher, comme s’il était

radioactif.

J’appelai Federica alors que j’étais en chemin vers l’adresse que

j’avais mémorisée. Je tombai sur son répondeur.

— Il est fort probable que j’aurai besoin de dormir chez vous ce soir,

Fede. Appelle-moi dès que tu as ce message, s’il te plaît, dis-je sans donner plus d’explications.

Je pris un Uber. J’admets qu’en le faisant j’eus un léger sentiment de

rébellion, puisque c’était un luxe que je ne m’octroyais pas souvent. Quand je descendis de la voiture, je trouvai devant moi un grand bâtiment de briques rouges, ancien mais élégant. Quatre étoiles. Je me dirigeai vers la réception, je donnai le nom et le prénom de George et je demandai le numéro de chambre. La réceptionniste, sûrement une stagiaire, essaya de me dire qu’elle ne pouvait pas me communiquer le numéro de chambre. En me penchant sur le comptoir, j’adoptai un ton menaçant pour asséner :

— Mademoiselle, je suis attendue dans cette chambre et, si vous ne

m’en donnez pas de suite le numéro, je vais devoir parler à votre responsable et je vous laisserai des commentaires terribles en ligne.

La jeune femme se mit à chercher la liste d’invités et me chuchota :

« 112. » Sans la remercier, je partis directement vers l’ascenseur. Je ne me rendis pas compte que la réceptionniste me suivait en courant.

— C’est à cet étage, au fond du couloir.

La moquette rouge étouffait le son de mes pas, mais mon cœur battait

avec une telle force que je croyais l’entendre résonner dans le couloir. J’arrivai devant les chiffres dorés : 112. Je collai mon oreille à la porte pour entendre quelque chose. Des voix. Une voix féminine qui rigolait. De la musique. Puis j’entendis sa voix. J’en étais sûre, c’était lui. Je toquai à la porte en annonçant : « Room service ! » J’entendis des pas et une des voix dire : « Pourtant on a déjà le… »

La porte s’ouvrit.

C’était lui. Avec les cheveux mouillés. Il portait une robe de

chambre. Je poussai la porte d’un coup et entrai ; George ne s’y opposa même pas. Je me dirigeai vers la salle de bains. Elle était dans la baignoire, qui était pleine de mousse. Sur le rebord, il y avait une bouteille de champagne et deux flûtes. Elle était rousse. Je la reconnus instantanément : elle était dans le groupe de collègues qui étaient rentrés dans le café le jour où j’étais allée chercher George au travail pour discuter. Leurs visages devinrent blêmes. Livides. Je n’avais pas réfléchi à ma réaction mais, à ce moment précis, je me rendis compte que, même si j’avais craint le pire, j’avais espéré avoir tort. Je me mis à faire les cent pas dans la chambre, comme un lion en cage, en parlant en espagnol :

— Dublin… me cago en la madre que te parió… Dublin! Hijo de la

gran puta… Esto es Dublín!?[4] criai-je en montrant la chambre avec la main ouverte, puis en me dirigeant vers la salle de bains. Esto es Dublín !?

Elle n’osa même pas sortir de la baignoire. George essaya de

s’approcher de moi mais je le repoussai.

— Tu me répugnes.

— Eva, s’il te plaît.

Je l’entendais au loin, comme s’il était au bout d’un tunnel. — N’essaie même pas, lui dis-je en claquant la porte. Je traversai le couloir presque en courant, je passai devant la

réception en essayant de cacher mon visage, et dès que je me retrouvai dans la rue je poussai un cri qui me sembla ridicule, mais qui me libéra aussitôt de toutes les tensions que j’avais accumulées. Les passants me fixèrent, perplexes, et j’eus envie de rire. Puis je regardai autour de moi et m’aperçus que je ne savais pas où je me trouvais, mais je me mis à marcher tout de même. Je commencai à pleurer et très rapidement je sentis mes cervicales se raidir et j’eus vite très mal au crâne. Les gens marchaient dans la rue comme si de rien n’était, ils parlaient au téléphone, ils roulaient à vélo, ils attendaient le bus. Comment était-il possible que le monde s’effondre pour certains et que tout continue pour les autres ? Dix années de vie commune venaient d’être coupées net et même pas un petit tremblement de terre, une averse, un coup de tonnerre, quelque chose qui laisse entrevoir ma peine dans cet univers. Mon téléphone sonna. C’était Federica. Je lui racontai ce qui venait de se passer et elle m’écouta en ponctuant mes phrases de brefs « quel connard » et « je vais le tuer ». Après m’avoir écoutée longuement, elle me dit :

— Rentre chez toi, prends tes affaires et viens ici. Son appel me ramena à la réalité. C’était la raison pour laquelle que

je l’avais appelée le matin même : je craignais le pire et j’avais prévu d’avoir besoin de découcher le soir venu. Mais je n’avais pas préparé de sac avec mes affaires. Je regardai le GPS de mon portable et découvris que j’étais très loin de chez moi. Je pris un autre Uber pour rentrer.

Une fois sur place, je sortis mes deux valises et, comme j’étais

habituée à les faire et les défaire, j’y rangeai tout de manière désordonnée mais efficace. Une heure plus tard, mes affaires étaient prêtes. En jetant un dernier coup d’œil à l’appartement, je me dirigeai vers la cuisine pour récupérer ma cafetière et je vis alors les deux boîtes de thé que j’avais achetées deux jours plus tôt. Je mis la mienne dans ma valise et je laissai celle que j’avais achetée à ma « belle-mère » sur le comptoir de la cuisine avec une note : Mon cadeau de Noël pour ta mère. Je la laissai à côté du post-it de George, pour qu’ils se tiennent compagnie.

Parfois (presque à chaque fois), quand je prépare une tasse de mon

thé Christmas Eve de Fortnum & Mason, je me demande pourquoi j’ai laissé l’autre boîte pour la mère de George. Je suppose qu’à ce moment-là je voulais qu’il lise entre les lignes : « Regarde à quel point je suis adulte, je t’ai découvert en train de te faire une autre mais ta mère n’y est pour rien, puis quand tu lui donneras mon cadeau tu seras obligé de lui expliquer pourquoi je ne le lui donne pas moi-même. »

Il était quatorze heures quand je pris mon troisième Uber du jour. Le

chauffeur me demanda si la radio me dérangeait, ce à quoi je répondis machinalement que non. Peu après, la voix de Mariah Carey commença à chanter All I want for Christmas Is You. Je ne pus m’empêcher d’écouter les paroles de la chanson, d’intégrer le sens des mots, et de me rendre compte qu’une grimace de douleur s’était dessinée sur mon visage en entendant « tout ce que je veux pour Noël, c’est toi ». Le trafic était très dense à cette heure-ci et, comme nous étions vendredi, les rues étaient pleines de gens qui faisaient leurs courses de Noël. Des cadeaux inutiles, qui font envie aux acheteurs lorsqu’ils sont exhibés en magasin, mais perdent l’attrait du nouveau une fois arrivés à la maison et deviennent une babiole de plus parmi tant d’autres. Ou bien des cadeaux qui seraient échangés le lendemain d’avoir ouvert le paquet en feignant la surprise, la joie, la gratitude. J’aurais été pareille, moi, entourée de ma belle-famille et de George, mais maintenant il était probable que je passe un Noël pourri à me morfondre.

Mes épaules pesaient une tonne et mon estomac était en compote

lorsque le chauffeur m’indiqua que nous étions arrivés à destination. Il m’aida à monter mes valises chez mon amie. À ce moment-là, la porte d’entrée s’ouvrit et, avec un claquement de langue et un long soupir, Federica me prit dans ses bras et frotta mon dos. C’est alors que je sentis le peu de force qui me restait – celle qui m’avait aidée à prendre toutes les décisions pratiques pour arriver à cet endroit précis – me quitter d’un coup. Malgré moi, quelques gémissements m’échappèrent pendant que je pleurais dans les bras de mon amie, qui me berçait en murmurant « chhhh » comme si j’étais son bébé. J’ignore pendant combien de temps nous restâmes ainsi, jusqu’à ce que j’arrive à me calmer et que je commence à me libérer lentement de son étreinte. Je pris mes bagages et la suivis vers l’intérieur.

Pendant que Fede préparait le repas, je lui demandai comment elle

s’était débrouillée pour finir le travail plus tôt, ce à quoi elle répondit, en me grondant, d’arrêter de me faire du souci pour les autres et de la laisser s’occuper de moi. Elle ajouta que Luca rentrerait tard et que nous avions donc tout l’après-midi devant nous pour discuter et nous reposer.

— J’espère que tu ne le prendras pas mal, mais je ne pense pas que je

pourrai manger grand-chose, lui dis-je en m’excusant à l’avance lorsque je la vis poser une énorme assiette d’orechiette aux brocolis devant moi.

— Mange ce que tu peux et je finirai ton assiette, répondit-elle en me

passant un ramequin de parmesan.

À ma grande surprise et sans m’en rendre compte, je finis mon

assiette et je n’étais même pas rassasiée. Federica vit l’étonnement dans mes yeux et dit en rigolant :

— Toi qui pensais ne pas pouvoir finir ton assiette… Moi, je pense

que dans une semaine tout cela sera derrière toi ! Du café ?

Elle se leva et le prépara dans une Moka identique à celle qu’elle

m’avait offerte des années auparavant, à Madrid. Puis elle reprit une expression plus sérieuse et me demanda, pendant qu’elle allumait la gazinière :

— Tu t’en doutais ?

Je réfléchis en silence, car je ne connaissais moi-même pas la

réponse.

— Il y a quelques semaines, quelque chose a commencé à changer, il

n’était pas comme d’habitude… Tu t’en es rendu compte le soir où nous sommes venus dîner ici, tu te rappelles ?

— Bien sûr que je me rappelle. Il n’arrêtait pas de regarder son

portable.

Je me tus et je réfléchis à nouveau, avant d’avouer : — Je pense que je l’idéalisais. Je le croyais tellement amoureux, prêt

à tout, il acceptait toutes mes suggestions… Jamais j’aurais pu imaginer que ses changements d’humeur, ses nouveaux horaires étaient dus à autre chose que le travail. Je l’ai cru sans l’ombre d’un doute.

Federica me fixa un instant puis, avec l’air de lire en moi comme

dans un livre ouvert, elle s’approcha de la table et m’avertit d’un ton sévère :

— Je t’interdis de te sentir coupable de ne pas t’en être rendu compte

plus tôt. C’est lui qui est pourri : tu ne pouvais rien faire pour l’éviter.

— Certainement… Comment éviter une chose pareille ? Il devait

avoir ses raisons mais, moi, je ne les vois pas. Du moins pas celles qui peuvent le pousser à prendre le chemin de la tromperie au lieu d’en parler avec moi, de me dire ce qui lui arrivait…

— D’avoir les couilles de rompre avec toi s’il ne t’aimait plus ! dit-

elle en faisant un geste vulgaire avec sa main sur l’entrejambe. Heureusement que tu t’es pointée à l’hôtel. Sans ça, il aurait été capable de te dire que tu étais folle, que c’était dans ta tête. Là, au moins, il ne peut pas te reprocher d’être juste jalouse.

Je bus mon café d’une traite et, avec un sourire amer, je marmottai : — C’est clair que là, il n’y avait pas d’erreur d’interprétation

possible…

Nous migrâmes de la table vers le canapé, et la lumière dans la pièce

vira dans les tons bleus. Fede alluma les lampes et ouvrit une bouteille de vin.

— Ça t’ennuie ? me demanda-t-elle en approchant une cigarette de

ses lèvres, s’apprêtant à l’allumer.

Je fis non de la tête. En général, l’odeur du tabac me dérangeait, mais

là je me fichais de tout. Je gardais mon portable à la main et le regardais constamment, de manière compulsive. J’avais peur qu’il sonne et que ce soit lui. Mais non. Pas un appel. Pas un texto. Je me détestai en constatant ma déception. À ce moment-là, je décidai, le cœur serré, de bloquer le numéro de George avant de l’effacer. J’ouvris mon ordinateur et fis de même sur chacun de mes réseaux sociaux.

— Tu es sûre ? me demanda Federica, en voyant ce que je faisais. — Il n’y a pas de marche arrière possible.

— Tu as peur de changer d’avis ?

Je secouai la tête et réussis à dire, malgré mes pleurs : — Je ne pourrai plus jamais lui faire confiance. Fede me prit dans ses bras à nouveau, sans dire un mot. Nous

restâmes ainsi jusqu’à ce que Luca arrive dans l’appartement. Il s’approcha pour me faire la bise et, en regardant Federica, proposa d’aller chercher quelque chose pour le dîner. Fede hocha la tête et en anticipant ses questions elle ordonna :

— Improvise, prends ce que tu veux pour nous trois. Luca vit mes valises et repartit sans faire de commentaire. — Tu vas appeler ton père ?

Instinctivement, je pris ma tête entre mes mains, frottai mes yeux et

restai avec le front posé sur mes doigts comme s’il pesait une tonne.

— Je n’ai pas le choix…

En une seconde, je vis ce à quoi mon Noël allait ressembler, et je me

sentis fatiguée rien qu’à l’imaginer : je devrais d’abord raconter l’histoire à mon père, puis à mes grands-parents, et ensuite à toutes les connaissances que je croiserais dans la rue et qui me demanderaient où donc était passé l’étranger.

— Et, cerise sur le gâteau, devoir passer les fêtes sous les regards de

pitié et les petites tapes sur l’épaule ! m’écriai-je comme si tout ce que je venais d’imaginer était une scène de film que l’on venait de voir toutes les deux.

— Viens avec moi, dit Federica, en me transperçant de ses yeux

bleus. Chez moi, à Naples, pour Noël. Viens avec moi.

Un soupir m’échappa, comme si elle venait de dire une bêtise, et je

levai les yeux au ciel. Mais Fede me fixait encore, elle était sérieuse, elle attendait que je considère sa proposition.

Autrefois, Noël avait été ma période préférée de l’année. Maintenant,

elle avait une saveur douce-amère de nostalgie et recueillement en famille. Ma mère adorait les fêtes, elle préparait à manger, elle invitait tout le monde à la maison… Nous faisions venir mes grands-parents paternels en car depuis les Asturies jusqu’à Grenade et ils logeaient chez nous, puis nous invitions mes grands-parents du côté de ma mère et ma tante. Ma mère et ma grand-mère passaient des journées entières en cuisine, avec la radio ou la télé en bruit de fond, les cheveux coiffés en chignons très hauts qui finissaient complètement défaits le soir tombé. Ma tante et moi mettions la table avec soin et passions le reste du temps à jouer aux cartes ou à nous mettre du vernis à ongles.

L’année où maman mourut, nous décidâmes de ne rien célébrer. Mes

grands-parents maternels auraient voulu que l’on vienne réveillonner chez eux mais papa et moi refusâmes. Nous mangeâmes de la soupe et des polvorones – les plus secs et insipides de toute ma vie.

L’année suivante, nous nous rendîmes dans les Asturies pour changer

d’air, mais ce fut une mauvaise idée. Mes grands-parents habitaient dans une vieille maison de campagne sans chauffage, et nous passâmes une semaine congelés, en mettant des bûches chauffées au pied du lit pour rendre les nuits plus supportables. Je mis plus d’un mois à faire partir les engelures.

Au fur et à mesure que les années passèrent, mon père et moi

acceptâmes de fêter Noël à nouveau, mais l’ambiance devenait toujours triste par moments. Par exemple, quand ma tante, qui détestait cuisiner, se trompait en coupant les aliments, ou en confondant une huile avec une autre, et ma grand-mère la grondait : « Mais enfin, celle-ci, elle est pour frire, n’importe quoi, toi ! »

Lorsque j’avais quitté l’Espagne pour aller vivre à Londres avec

George après trois ans de relation à distance, nous avions décidé de ne plus passer les fêtes de fin d’année séparés et avions donc commencé à alterner une année sur deux avec chacune de nos familles. Et, maintenant, j’étais en train de considérer l’option d’accepter la proposition de Federica et d’aller passer Noël avec elle et sa famille à Naples, plutôt que de rentrer à Grenade auprès de ma famille. Cela m’aurait infligé de subir l’absence non pas d’une mais de deux personnes dans ma vie, et de devoir accepter la présence de la copine de mon père – que j’avais le plus grand mal à apprécier.

— Je peux y réfléchir ?

Pour être parfaitement honnête, j’avais déjà plus ou moins pris ma

décision. J’appelai mon père le lendemain, non pas parce que je redoutais cet appel, mais parce que le vin et la fatigue m’envoyèrent au lit à vingt et une heures.

— Hello, ma chérie. Ça va ?

Je ne pus l’éviter ; dès que j’entendis sa voix, je me mis à pleurer de

nouveau. Je réussis à lui raconter, en sanglots, ce qui s’était passé et, après un long silence du côté de mon père, je crus que la ligne ne marchait plus.

— T’es là, papa ?

— Oui, ma chérie.

Long soupir.

— Je suis vraiment désolé. Je suis désolé que tu sois loin de moi, de

ne pas pouvoir te serrer dans mes bras et te transmettre toutes mes forces. Quand est-ce que tu rentres ?

— Et bien, justement, je voulais t’en parler…

OceanofPDF.com