Demain ils parleront de moi: (Roman contemporain) (French Edition)

Buenos Aires

 

En rentrant à Paris, je retournai travailler moins motivée que les semaines précédentes. Lorsque j’entrai dans mon bureau, je trouvai la présence de Lucie étrange, car je n’étais pas habituée à partager cet espace qui m’avait appartenu de manière exclusive pendant presque deux ans.

— Bonjour, Eva, me dit-elle joyeusement dès qu’elle me vit.

— Salut, ça va ? dis-je machinalement, sans vraiment attendre de réponse.

— Ben, écoute, vendredi sans toi, c’était un peu chaotique, mais j’ai survécu. Ça a été à Naples ?

La question personnelle me surprit. Charlène ne s’intéressait jamais à moi, et les conversations avec William étaient souvent très brèves. Je lui répondis vaguement tout en allumant mon ordinateur, puis annonçai que j’allais me chercher un café.

— Je viens avec toi ! dit-elle en se levant.

Sur le trajet et sans que je lui pose aucune question, Lucie me raconta qu’elle et son copain étaient allés au cinéma et qu’après ils avaient essayé un nouveau restaurant ; elle me demanda si je le connaissais et je confessai que je n’étais pas au courant de ce genre de chose. Elle continua à me parler pendant que nous récupérions nos cafés, et jusqu’à ce que nous retournions dans notre bureau. Quand je m’assis enfin derrière mon ordinateur, je vis l’ombre de William passer derrière notre porte et je ne pus éviter que mon estomac ne fasse un saut dans le vide. Je mis quelques secondes à me concentrer sur l’e-mail que j’étais en train de lire et, alors que je m’apprêtais à y répondre, mon poste fixe se mit à sonner.

— Bonjour, Eva. Pouvez-vous venir dans mon bureau, s’il vous plaît ?

Il voulait parler des derniers préparatifs avant notre départ à Buenos Aires le week-end suivant. Je notai tout dans mon agenda, lui répondis uniquement lorsque c’était nécessaire, et me levai, prête à partir, quand je pensai qu’il avait terminé.

— Tout va bien, Eva ? me demanda-t-il en me scrutant.

— Parfaitement, mentis-je.

Comment lui dire qu’il avait le droit de ne pas m’apprécier en tant que personne, que maintenant j’étais au courant et qu’on pouvait arrêter d’essayer ? On peut travailler avec quelqu’un que l’on n’aime pas. Les deux choses ne sont pas mutuellement exclusives. J’en avais fait l’expérience.

— Il vous faut quelque chose d’autre ?

— Non, ce sera tout, répondit-il, hésitant.

Je l’entendis me remercier au moment où je quittai la pièce.

William et moi terminâmes le travail tard tous les soirs de cette semaine-là, mais je ne lui proposais plus de dîner ensemble. Soit je me prenais quelque chose à manger toute seule dans mon bureau, soit j’attendais d’être rentrée, le ventre vide et rugissant.

Je découvris qu’il était agréable d’avoir une collègue dans mon bureau, même si elle était parfois un peu trop enthousiaste à mon goût. Surtout, c’était un vrai plaisir de pouvoir lui faire suivre tous les messages qui ne me concernaient plus, en les accompagnant d’un court message (ça, c’est pour toi) et en me libérant ainsi de toutes les tâches administratives que je détestais tant.

Je préparai ma valise pour Buenos Aires le samedi matin, en cherchant les vêtements d’hiver que j’avais cachés au fond de mon placard. Je me maudis en voyant que certains habits que je voulais prendre avec moi avaient de vieilles taches que je n’aurais pas le temps de laver. J’en sauvai quelques-uns avec la technique infaillible de ma mère : mouiller le coin d’une serviette avec de l’eau et du savon pour enlever les taches les plus discrètes. Pour les autres, je devrais les mettre à la machine ou payer le service de blanchisserie de l’hôtel. Cela m’apprendrait.

Mon père m’avait prévenu qu’ils prévoyaient grand froid pour la semaine où je serais en Argentine, alors ma valise fut vite pleine de vêtements épais. Dans ma valise cabine, je rangeai mon manteau en laine noir et un gros pull, et je décidai de voyager en jean et baskets pour, au moins, ne pas avoir à me changer de la tête aux pieds en atterrissant à l’aéroport d’Ezeiza.

Lorsque j’arrivai à Charles-de-Gaulle cet après-midi, je fus anxieuse en pensant que je serais enfermée pendant des heures dans un espace clos avec William. Pendant que je faisais la queue pour enregistrer mes bagages, je ne pus éviter de regarder autour de moi, en le cherchant. Puis je me souvins qu’il était voyageur fréquent et qu’il était sûrement au business lounge. C’était le cas. William apparut une fois que je fus assise dans l’avion. J’eus du mal à le reconnaître avec son jean, son polo bleu marine et son sac à dos.

— Ah, bonjour Eva, je ne pensais pas que nous serions assis côte à côte, dit-il sans cacher la surprise dans sa voix.

J’interprétai que cela ne lui faisait pas très plaisir.

— Désolée, je n’ai pas réussi à avoir des sièges séparés, m’excusai-je, en me levant pour le laisser passer.

William sembla déconcerté par mon commentaire et mit quelques secondes à dire que ce n’était pas un problème. « C’est bon, j’ai compris. Tu n’as plus besoin de faire des efforts pour me supporter », pensai-je.

J’allais mettre mes écouteurs lorsque William m’adressa la parole à nouveau.

— Vous m’aviez dit que ce n’était pas la première fois que vous voyagez en Argentine ?

— Exactement, répondis-je, sans montrer quelque désir que ce soit de vouloir continuer la conversation.

— Donc je n’ai pas besoin de vous prévenir pour les turbulences.

— Oui, je sais, dis-je en remettant mes écouteurs.

— À vrai dire, je n’aime pas trop l’avion.

Je le regardai et dis « ah » tout en hochant la tête. Je lui proposai un cachet pour le mal de l’air, qui provoquait également une certaine somnolence, mais il le refusa poliment : il devait travailler. Il sortit son ordinateur et je pus enfin m’isoler du monde – et surtout de lui – en essayant de calmer le rythme de ma respiration erratique, en faisant des efforts pour ne pas penser à notre proximité physique, en évitant à tout prix de poser le coude sur l’accoudoir que nous partagions.

J’écoutai de la musique, je lus un magazine, les hôtesses nous apportèrent le dîner, et je commençai un film mais m’assoupis devant. Le fait que je m’endorme facilement dans les transports ne siginifie pas qu’il s’agit d’un sommeil profond. Si, lorsque je suis endormie, quelqu’un me demande si je dors, il est probable que je sois capable de répondre que non. C’est un sommeil conscient, ou bien un état de conscience endormie. Au bout de quelque temps, je cessai de regarder le film pour me blottir dans mon siège avec la couverture et le petit oreiller Aerolíneas Argentinas. À un moment donné, la couverture commença à glisser jusqu’à tomber au sol, et c’est alors que – dans l’un de ces états de conscience indéfinie – je sentis l’odeur de son parfum, accompagné d’un mouvement pour me couvrir à nouveau. Percevant cela, je restai immobile, les yeux fermés, presque en retenant ma respiration. Alors je sentis sa main enlever mes cheveux de mon visage pour les mettre derrière mon oreille. Je fis encore semblant de dormir un moment, mais maintenant j’étais sûre d’être réveillée et je savais que ce qui venait d’arriver n’était ni un rêve ni mon imagination. Pourquoi sinon aurais-je continué à faire semblant de dormir ? Je ne sais pas combien de temps je restai ainsi, mais ce fut suffisamment longtemps pour que je sente que ma vessie allait exploser. Je commençai à bouger lentement, comme quelqu’un qui se réveille petit à petit d’un sommeil profond et, sans regarder William, j’allai aux toilettes.

Qu’est-ce qui venait de se passer ? Pourquoi l’avait-il fait ? C’était un geste doux, protecteur, presque paternel. C’était donc cela ? Il me voyait comme sa fille ? Impossible, j’avais déjà trente-deux ans et lui quarante-deux : j’avais regardé son passeport en faisant les réservations. Notre différence d’âge n’était pas assez conséquente pour qu’il puisse me voir comme sa fille. S’il me détestait, et c’était la conclusion à laquelle j’étais arrivée récemment, il n’aurait pas dû se soucier du fait que je perde ma couverture, et encore moins voulu toucher mes cheveux. Mes pensées tournaient à toute allure dans ma tête quand l’avion commença à tressauter et j’entendis l’hôtesse annoncer que nous devions retourner à nos places car nous allions traverser une zone de turbulences. En rejoignant mon siège, je vis que William avait fermé les yeux et qu’il se tenait fort aux accoudoirs.

— Ça va ? lui demandai-je, car il commençait à devenir pâle.

— C’est la partie que j’aime le moins, me répondit-il sans ouvrir les yeux.

— Ne vous inquiétez pas, statistiquement parlant, les turbulences ne sont que très rarement la cause d’accidents, c’est simplement un phénomène…

Un à-coup violent m’interrompit et je sentis la main de William serrer mon bras avec force.

— Pardon, dit-il en se rendant compte de ce qu’il avait fait.

Il avait ôté ses lunettes, il me regardait, et nous étions si près l’un de l’autre que je voyais les gouttelettes de transpiration qui s’étaient formées sur son front et sa lèvre supérieure. Il me demanda pardon mais ne me lâcha pas. Il y eut une autre secousse, et je bougeai le bras que William avait saisi pour lui donner ma main. Je la lui donnai, il la serra aussi. Entre nos doigts entrelacés, je sentis son alliance. Nous restâmes ainsi jusqu’à ce que les turbulences se calment et, lorsque le signal sonore retentit pour annoncer que nous pouvions à nouveau défaire nos ceintures, j’eus l’impression que l’on se réveillait d’une transe. En regardant nos mains, il me libéra et me remercia dans un murmure.

Les dernières heures de vol se déroulèrent comme les premières, chacun concentré sur ses affaires : William sortit un livre en allemand, ce qui me surprit, et j’essayai de finir mon film, mais je n’arrivais plus à me concentrer. Le ciel devint d’abord violacé, puis rosé et finalement bleu clair et, une heure après avoir pris le petit déjeuner à bord, nous atterrîmes.

Lorsque l’avion se posa, tout le monde se mit à applaudir. William et moi nous regardâmes avec un sourire, et je ne pus m’empêcher de dire : — Bientôt vous pourrez appeler votre femme et vos enfants pour leur dire que vous êtes sain et sauf.

William arrêta de sourire et hocha la tête : je sentais que je venais de percer la bulle avec une épingle empoisonnée.

Un taxi nous attendait pour nous amener à notre hôtel en plein centre de Buenos Aires. Le chauffeur et moi discutâmes tout le long du trajet, il me racontait que la route était devenue dangereuse car parfois, près des bidonvilles, on jetait des pierres aux taxis pour les obliger à s’arrêter et voler ainsi les possessions des passagers. Je ne traduis rien pour William malgré son regard inquisiteur, je voyais bien qu’il essayait de suivre la conversation sans succès. Lorsque nous arrivâmes à l’hôtel, je lui demandai s’il voulait que l’on discute des réunions du lundi ou s’il avait besoin de moi pour quelque chose d’autre.

— Vous connaissant, tout doit être parfaitement organisé et prêt pour demain.

— C’est le cas, mais si vous voulez que l’on revoie certaines choses… proposai-je pour ne pas qu’il se sente obligé de me laisser partir.

— Votre père doit être impatient de vous voir. Allez-y et profitez.

Je lui souris et montai dans ma chambre. J’appelai mon père et lui annonçai qu’il pouvait venir me chercher dans une heure. Je pris une douche et sortis mes affaires de la valise sans cesser de penser à ce qui s’était passé dans l’avion. Je n’y comprenais rien.

Papa vint me chercher à l’hôtel avec Tatiana. Je ne sais pas pourquoi cela me surprenait encore, au fond, c’était normal. Cela faisait longtemps qu’ils habitaient ensemble, et il avait changé d’hémisphère pour elle. C’était logique. Je ne pouvais pas espérer que mon père fasse comme si elle n’existait pas uniquement pour protéger mes sentiments de demie orpheline. Mais j’étais vexée de la voir là. Elle portait une doudoune rouge à fleurs, sûrement une Desigual, et un bonnet en laine noir qui faisait ressortir ses cheveux frisés à la hauteur des oreilles. J’imagine que les hommes la trouvaient attirante, charmante. Pour moi, elle était simplement une femme qui ne rentrerait jamais dans la catégorie des personnes que j’apprécie dans cette vie. Les deux sourirent en me voyant et mon père fit quelques pas en avant pour me prendre dans ses bras. Il me dit que j’avais maigri et je protestai :

— On dirait grand-mère !

Tatiana me fit la bise et son parfum extrêmement fort fut une claque olfactive qui resta dans mes narines jusqu’à ce que nous sortions dans la rue.

— Tu veux visiter un peu avant d’aller déjeuner ? me demanda mon père, avec précaution.

— Je connais déjà Buenos Aires, répondis-je sans filtre, donc non. On peut aller manger directement, si vous voulez.

—D’accord, répondit-il. Alors nous allons t’amener dans un endroit

qui prépare les meilleurs asados[7] du coin.

Cet usage du pluriel me dérangea, tout autant que le fait de marcher avec eux dans la rue. Je sentais mon corps se tendre : mes muscles étaient sûrement en train de retenir l’impulsion de partir en courant. Je commençais à regretter d’avoir décidé de les voir à peine arrivée dans le pays. Avec la fatigue du vol, qui sait comment la situation pouvait évoluer. Mais je savais qu’en semaine je n’aurais pas de temps à consacrer à mon père, c’était la raison pour laquelle on se voyait aujourd’hui, malgré ma fatigue et mon manque d’envie de respirer le même air que Tatiana.

Nous arrivâmes au restaurant. Il était décoré comme une maison de

gaucho[8] et l’odeur de grillade était enivrante. Entre la provoleta fondue et les empanadas, ils me demandèrent si tout se passait bien au travail, si je m’entendais bien avec mon patron, quels étaient mes plans pour la semaine… Quand on nous servit la viande grillée, je commençai à leur poser des questions à mon tour, afin de pouvoir savourer mon repas tranquillement. Depuis que j’étais allée en Argentine avec George, je n’avais plus mangé une entrecôte si délicieuse, comme du beurre qui fond sur la langue, avec les cristaux de sel qui craquent entre les dents. « C’est pour cela qu’on nous a fait avec des molaires », pensai-je. Et une pensée fugace traversa mon esprit : j’aurais aimé montrer cet endroit à William. Quelque chose que dit mon père me ramena à la réalité.

— … et donc nous avons décidé d’acheter un appartement.

— Pardon ? demandai-je sans cacher ma surprise.

— Je disais que comme Tatiana a enfin trouvé un travail stable, nous allons acheter un appartement.

— Regarde, j’ai des photos sur mon portable, tu veux voir ? proposa-t-elle, comme si elle croyait vraiment que c’était une bonne idée.

Pendant que mon père m’expliquait tout en détail, Tatiana sortit son portable de son sac à main, elle avait décidé de me montrer ces satanées photos, et je ne pus m’empêcher de regarder mon père en affirmant :

— Je ne compte vraiment plus pour toi.

— Pourquoi tu dis ça ?

Le visage de mon père changea, il savait que nous étions passés de la conversation superficielle au conflit et qu’il ne pouvait plus rien faire pour l’éviter.

— Tu as pensé à moi un seul instant ? À me demander mon avis ?

— Ma chérie, tu es une femme adulte, tu t’es installée en France…

— Ça n’a rien à voir. Je suis partie en France parce que c’est là que j’ai trouvé du boulot.

— Tu sais bien que Tatiana ne pouvait plus rester en Espagne sans les papiers…

— Ne me parle pas du travail de Tatiana. Je te demande si tu te fous de vivre à des milliers de kilomètres de ta fille.

— Bien sûr que j’y ai pensé mais…

— Pas assez. Un coup de fil de temps en temps te suffit. Tu es le seul parent qui me reste et tu vas rester ici pour toujours. Tu as tout oublié, tu nous as oubliées.

Je ne pus continuer de parler car j’éclatai en sanglots. Tatiana se replia sur elle-même comme si elle voulait devenir invisible, mais cela n’avait plus d’importance. Je ne voulais pas être assise à cette table et je ne voulais les voir ni l’un ni l’autre. Je me levai et sortis dans la rue, pour prendre l’air. Je savais que mon père sortirait aussi. Je voulais parler seule avec lui.

— Je ne vous ai pas oubliées, Eva. Ni toi, ni ta mère. J’ai aimé ta mère plus que ma propre vie, mais elle n’est plus là. Tu sais que pendant des années j’ai refusé de la laisser partir. Mais personne ne mérite de vivre dans le passé comme ça, pas même pour son enfant.

— C’est juste que tu t’es séparé de tout. De l’appart, de ses affaires. Si tu restes ici pour toujours, il ne me restera plus rien.

— Quand tu as décidé de t’installer en France, tu as pensé à moi ?

— Ne viens pas me dire que j’ai fait pareil, lui lançai-je, agressive.

— Ce n’est pas mon propos. Ce n’est pas une critique. Penses-y. Tu cherchais ton chemin, et je sais qu’arrivée à un certain âge, tu feras ta vie sans moi. Je dois trouver mon bonheur à moi, cela ne veut pas dire que je t’ai oubliée. Je serai toujours là pour toi.

— C’est faux. Tu es loin. Ce n’est pas pareil.

— Ça prendra un ou deux jours, mais si tu as besoin de moi, je serai là. Tu n’auras qu’à me le dire. Pas tous les jours, mais lorsque tu auras vraiment besoin de moi, je serai là.

J’aurais aimé le prendre dans mes bras. Cela faisait longtemps que je ne me laissais plus aller à une étreinte sincère, de celles que l’on donne à ceux qui partagent notre sang, ou à ceux que l’on aime passionnément. Mais je ne le fis pas, et lui non plus. Mon père me prit doucement par l’épaule et nous rentrâmes. Je vis que mon père faisait un geste de la tête à Tatiana, et qu’ils demandaient la note. Papa me proposa de m’accompagner prendre le métro et de venir me chercher pour le dîner, si j’en avais envie. Je lui dis que j’allais peut-être devoir dîner avec William et que je l’appellerais pour confirmer ou pour se voir un autre jour.

Au lieu de rentrer directement à l’hôtel, je me dirigeai vers le quartier de la Recoleta. Je voulais aller au cimetière où j’étais allée des années auparavant. J’avais besoin d’être seule, et cette ambiance funèbre correspondait parfaitement à mon état d’âme du moment.

La première fois que j’avais visité le cimetière, j’avais été impressionnée par les mausolées, les histoires secrètes de chacun d’entre eux, et notamment par celle de Rufina Cambaceres, qui m’avait marquée tout particulièrement. Cette fois-ci, sans guide qui me fasse suivre un parcours spécifique, je me perdis dans les ruelles étroites et sombres, sans cesser de penser à toutes ces personnes dont les cœurs avaient arrêté de battre des décennies plus tôt ; elles avaient vécu, senti, expérimenté toutes sortes de tempêtes comme moi. Je lisais leurs noms et prénoms comme si je voulais leur dire « je te reconnais, tu n’as pas disparu ». Mais en réalité tout passe, et nous n’emportons rien dans l’au-delà.

Je comprenais ce que mon père m’avait dit, il était vrai qu’il avait respecté la mémoire de ma mère pendant des années et que lui aussi avait le droit de revivre. Moi aussi, j’avais le droit de vivre à nouveau et je me retenais, pour des raisons différentes.

La luminosité commença à baisser, les ombres tombèrent entre les pierres et le marbre. Je sentis que le froid avait envahi mes os et je décidai qu’il était temps de rentrer. Je pris le métro pour aller à l’hôtel et, en arrivant, je m’assis au bar pour prendre un café et me réchauffer. J’avais presque fini ma tasse lorsque j’entendis mon prénom. Je me tournai et vis William, qui me demanda si j’allais bien. J’acquiesçai sans dire un mot, j’étais épuisée. En le voyant, toute la tension de la journée s’évacua comme si un barrage venait de céder. Je serrai les lèvres pour ne pas pleurer mais je sentis mes yeux se remplir de larmes et je me tournai pour ne pas qu’il me voie. Mais il s’assit à côté de moi et me demanda à nouveau :

— Qu’est-ce qui vous arrive, Eva ? Votre père va bien ?

Je ne m’attendais pas à cette question, comme s’il me semblait incroyable qu’il ait conclu aussi facilement que mon état était dû à quelque chose lié à mon père. Je le regardai, perplexe, comme si je ne comprenais pas, et il ajouta :

— Parce que vous venez de passer du temps avec votre père, n’est-ce pas ?

Je vis un éclair étrange dans son regard et cela me surprit aussi. Sans répondre à ses questions, je lui dis seulement :

— Vous ne pensez pas qu’il est temps que l’on se tutoie ?

— Comme tu veux, me dit-il en me regardant me moucher.

Je me sentis immédiatement plus proche de lui avec ce tutoiement, et je me souvins de ces quelques minutes passées dans l’avion avec nos doigts entrelacés comme si l’un était le parachute de l’autre.

— Oui, je viens de voir mon père.

Dès que je terminai ma phrase William sembla se détendre et il se pencha vers moi.

— Que s’est-il passé ?

Je soupirai et lui demandai s’il voulait vraiment savoir.

— En réalité, on se connaît à peine, je ne pus éviter de dire.

William regarda autour de nous. Le bar était vide. Il me dit qu’il était descendu pour dîner, et me proposa, si j’étais d’accord, que l’on mange un bout ensemble afin de discuter un peu.

Un serveur nous accompagna vers le restaurant. Il était vide aussi. Je commandai une soupe car je me sentais toujours gelée. Je racontai alors à William ce qui s’était passé. Je lui racontai tout. Que ma mère était décédée d’un cancer il y avait maintenant plus de dix ans, que mon père avait trouvé une autre femme, et qu’il était venu vivre en Argentine pour elle. William m’écouta très attentivement, en silence, sans me quitter des yeux pendant que je parlais. Son regard me calmait autant qu’il me faisait peur. Je commençais à me sentir comme à nos débuts, et la certitude qu’il ne me supportait pas s’était effondrée depuis le vol.

— Parfois, nos parents nous déçoivent, dit-il quand je lui racontai que, ce qui m’avait le plus blessée, c’était le fait que mon père ne m’ait pas demandé mon avis avant de se lancer dans l’achat d’un appartement, en liant ainsi son avenir à celui de Tatiana à tout jamais.

— Tu sembles parler en connaissance de cause, commentai-je, en pensant que lui aussi voudrait se confier à moi.

Il acquiesça, sans parler, et prit une gorgée de vin. Il s’essuya les lèvres avec la serviette en tissu blanche ; il le fit lentement, comme tout ce qu’il faisait, et il me vit l’observer. Soudain, sans que je m’y attende, il me dit :

— Je ne supporte pas de te voir souffrir.

Je ne dis rien. J’avais appris que, une fois que quelqu’un décide de dire quelque chose comme cela, il valait mieux les laisser continuer. Ils s’arrêtent rarement là.

— Quand je t’ai vue dans le bar, en train de boire ton café… Tu avais les épaules lourdes, la tête basse. Tu marches toujours la tête bien haute, comme si tu disais : « Me voilà. » Tu m’avais dit que tu rejoignais ton père mais, en te voyant ainsi, j’ai pensé : « Ce n’était peut-être pas son père. Peut-être qu’elle a quelqu’un ici. Quelqu’un qui l’a fait souffrir. » Et tu ne mérites pas ça.

Sans vraiment comprendre ce qu’il essayait de me dire, j’essayai de protester.

— Oui, oui, je sais que c’était ton père. Mais le doute, seulement le doute, m’a fait bouillonner.

— William, qu’est-ce que t’essayes de dire ?

— Je suis désolé. C’est inapproprié. Je n’aurais pas dû… Oublie.

William regarda sa montre, se leva et conclut :

— Demain, on démarre tôt. Nous devrions aller nous coucher.

Il était vingt heures. J’avais oublié de prévenir mon père que je ne le verrais pas ce soir-là. Je lui envoyai un message sur WhatsApp et il répondit sur-le-champ : Je comprends. Repose-toi, ma chérie. J’espère te voir vite.

Je me lavai les dents. Pendant que je me brossais les cheveux, comme chaque soir – une habitude héritée de ma mère –, je m’observais dans la glace. Qui aurait dit à Rufina Cambaceres qu’elle allait mourir à seulement dix-neuf ans ? Qui aurait dit à ma mère qu’un cancer allait l’emporter, elle qui avait une santé de fer et qui était un rayon de soleil ? Qui aurait pu me dire que George allait foutre ma vie en l’air à ce stade de notre relation ? Qu’est-ce que je faisais de ma vie ? Si je mourais ce soir, dans le lit de cette chambre d’hôtel, que dirait mon avis de décès ? Que resterait-il de moi sur cette terre ?

Je remis mes chaussures et sortis dans le couloir. Devant la rangée de portes identiques, j’essayai de me souvenir du numéro de chambre que la réceptionniste avait donné à William plus tôt le matin. Ma mémoire photographique ne me lâcha pas.

En me découvrant derrière la porte, il fut surpris.

— J’ai besoin de comprendre, lui dis-je.

William ouvrit la porte complètement et se poussa pour me laisser entrer.

Sa chambre était plus grande que la mienne ; c’était une suite avec un petit salon attenant à l’espace nuit. William me montra l’un des deux fauteuils pour que je m’assoie, et en ouvrant le minibar il dit à voix haute :

— Vodka, whisky, gin.

Je lui répondis que cela m’était égal. Il ouvrit la petite bouteille de gin et une canette de Schweppes, et servit deux verres.

— Pourquoi me parles-tu à peine dans le bureau ? lui demandai-je, de but en blanc.

— Je ne sais pas le faire, répondit-il, en me regardant dans les yeux.

— Avec Lucie, tu le fais très bien, lui lançai-je sans hésiter.

Il rit discrètement, puis en me regardant à nouveau, me dit :

— Avec Lucie, c’est pas pareil.

— Qu’est-ce qu’elle a que, moi, je n’ai pas ? demandai-je.

— Elle n’a rien de ce que tu as.

Ses mots devenaient de plus en plus énigmatiques, mais petit à petit je comprenais ce qui se passait. Sa manière de me regarder m’aidait. William termina son verre d’une traite et bougea dans son fauteuil.

— Rien ne m’horripile plus que les clichés. J’aurais horreur de devenir le chef qui perd la tête…

— Pour sa secrétaire, dis-je pour finir sa phrase.

— J’allais dire pour son employée. Je t’ai déjà dit que je ne te voyais pas comme ma secrétaire.

Je ne dis rien, je le laissai continuer.

— Parler avec toi plus de cinq minutes me demande un effort monumental, je ressens des choses… que je n’ai pas le droit de sentir. Le jour où tu as oublié ton foulard dans mon bureau…

Il se tut. Je me souvenais parfaitement. Je n’osais pas bouger. J’avais peur qu’en le faisant je romprais le sort et William se tairait pour toujours.

— Mais te voir pleurer, je ne le supporte pas. Je voudrais prendre ta douleur, la prendre pour moi, pour que tu ne souffres plus.

Je terminai mon verre de gin tonic. Je me dirigeai vers le minibar et je pris la petite bouteille de whisky. Je défis le bouchon et bus une gorgée : c’était très mauvais. Je tendis la bouteille à William qui était resté assis, mais il ne la prit pas. Je la posai sur la petite table qu’il y avait entre les deux fauteuils et, alors que je m’apprêtais à m’éloigner pour m’asseoir à nouveau, je sentis sa main prendre la mienne pour me retenir. Il m’attira vers lui, et posa sa tête contre mon corps, à hauteur de mon nombril. Je pris sa tête entre mes mains et caressai ses cheveux. Ils étaient doux, ils avaient son odeur. Je m’agenouillai à côté de lui et enlevai ses lunettes.

Ses yeux reflétaient ce feu que j’ai appris à reconnaître chez les hommes, juste avant de faire l’amour. Sa respiration avait changé, elle était devenue profonde, comme s’il avait du mal à faire rentrer l’air dans ses poumons. Je le regardai. J’attendais. Ce n’était pas moi qui étais mariée. Je n’avais pas de responsabilités. S’il voulait qu’il se passe quelque chose, c’était à lui de faire le premier pas. Il toucha mes joues, en posant ses pouces sous mes yeux, comme s’il essayait d’essuyer les larmes qui avaient coulé plus tôt. Alors il ferma les yeux et m’embrassa. Au début, avec les lèvres fermées, un baiser doux. Il s’écarta et me regarda. Il m’embrassa à nouveau, en posant ses lèvres un peu plus longtemps. Alors je pris sa tête entre mes mains et il m’embrassa pour de vrai, et je sentis tout. Tout ce que je ne sentais pas depuis des années. Je ressentis sa soif, son besoin, le mien, la chaleur de son corps et l’urgence de ses doigts dans mes cheveux.

Nous fîmes l’amour par terre. Tout se passa très vite, je pense que cela ne dura pas plus de dix minutes. Je fus surprise de la perfection de l’acte, comme si l’on était deux pièces de puzzle faites pour aller ensemble. Lorsque nous terminâmes, William alla chercher la couette du lit et l’amena pour me couvrir. Je ris, son côté rationnel et gentleman avait repris le dessus.

— Je veux que tu saches que je n’ai jamais fait ça avant, me dit-il avec un regard très intense, comme s’il voulait insister sur la véracité de ces mots.

— Tu n’as pas à te justifier, lui répondis-je sans le regarder, car j’étais en train de m’essuyer avec un mouchoir en papier.

Mais William voulait avoir cette conversation. Alors que nous étions couchés par terre, la moquette beige qui sentait les produits ménagers me chatouillant le dos et les fesses, enroulés dans la couette épaisse du Hilton, il me raconta tout. Plus que ce que j’aurais espéré savoir si tôt. Qu’il avait rencontré sa femme, Caroline, quand ils étudiaient ensemble en école de commerce et que leurs familles étaient tellement contentes de leur relation qu’elles avaient pratiquement tout arrangé pour qu’ils se marient en terminant leurs études. Que Caroline était tombée enceinte l’été avant qu’il parte en stage à Berlin et que, leurs familles étant très traditionnelles, ils avaient dû avancer leur mariage au mois de septembre pour que son ventre ne soit pas trop arrondi.

— Dans ma tête, j’avais planifié que, si mon stage se passait bien, elle me rejoindrait à Berlin et qu’on vivrait là-bas quelques années. Une nouvelle aventure loin de tous. Mais avec Charlotte en route, ça n’a pas été possible. Mon beau-père m’a trouvé un super job à Paris et on n’a plus jamais parlé de partir à l’étranger.

Il dit tout cela avec amertume. Je connaissais déjà le goût des rêves brisés par de tierces personnes, alors je ne pus m’empêcher de m’identifier à son récit.

— Mes enfants sont une bénédiction, poursuivit-il, mais mon mariage… Je crains qu’aucun de nous deux n’était prêt pour faire des promesses pour la vie en étant si jeunes. Mais jamais je n’ai pensé au divorce, déclara-t-il, en devançant mes pensées. Je ne ferais jamais ça ni à mes enfants ni à nos familles…

— William, l’interrompis-je, tu n’as vraiment pas à me donner d’explications.

Il prit mon visage dans ses mains et, en me regardant dans les yeux, il me dit :

— Tu es un ange.

Nous nous embrassâmes longtemps, et pendant un instant je crus que nous allions faire l’amour de nouveau. Puis, tout à coup, William soupira, m’enlaça en posant sa tête sur ma poitrine, et il s’endormit. Je fis de même assez rapidement, et lorsque je me réveillai il était cinq heures du matin. Je me levai sans faire un bruit, je mis le peignoir de sa salle de bains et je traversai le couloir pour rejoindre ma chambre.

Je pensai à l’ironie de cette situation. Des années plus tôt, j’avais surpris George en train de me tromper avec une rousse dans un hôtel, et maintenant c’était moi, pour la deuxième fois, l’objet d’une infidélité envers une autre femme. Et pourtant, il me semblait qu’entre la Eva qui avait couché avec Lieven, sans savoir qu’il était marié, et la Eva qui couchait avec William en le sachant, il y avait un monde de différence. Pendant que je prenais ma douche, je fus surprise de constater que je ne ressentais aucune culpabilité. Le mantra « c’est lui qui est marié, pas moi » me procurait une tranquillité absolue.

J’utilisai tous les produits de la salle de bains. Le gel miniature, le shampooing, le démêlant, la crème hydratante. Je sortis en embaumant autant qu’un magasin Sephora. Je m’habillai lentement, me séchai les cheveux avec soin, en les brossant pour les lisser le plus possible sans lisseur. Je me maquillai tranquillement, et je fis couler un café avec la machine Nespresso qu’il y avait dans ma chambre. Il était six heures et demie. Je m’apprêtais à descendre pour prendre mon petit déjeuner lorsque je sentis ma culotte devenir humide d’un coup. Je paniquai. Je ne m’étais pas rendu compte que nous n’avions pas utilisé de préservatif avant cet instant.

Je me maudis, je sortis mon portable et cherchai l’application que j’utilisais pour suivre mes cycles. Je savais que j’avais eu mes règles quelques jours plus tôt, mais je devais m’assurer qu’il n’y avait pas de risque de grossesse. Avec George, je n’avais jamais eu ce type de frayeur car j’avais commencé à prendre la pilule peu après m’être mise en couple avec lui. Mais cela faisait des années que je ne la prenais plus. Après avoir consulté les questions fréquentes de l’application, je conclus que je n’étais pas en période à risque pendant encore dix jours, et je ne m’occupai plus de cela. En passant devant la chambre de William, l’idée de m’arrêter pour le prévenir que j’allais descendre prendre le petit déjeuner me traversa l’esprit, mais je ne le fis pas et je descendis seule. Ce qui s’était passé la veille ne voulait pas dire que nous étions en couple. Pas du tout, même. Il valait mieux que j’attende de voir dans quel sens le vent soufflerait.

Une fois dans l’ascenseur, l’odeur typique de petit déjeuner d’hôtel m’accueillit. Des œufs brouillés, du bacon, du café, des tartines. Mon estomac se mit à rugir ; heureusement, j’étais seule. Je me regardai dans la glace. Mon maquillage était impeccable. Peut-être aurais-je dû me maquiller après le petit déjeuner. En me connaissant, j’allais le dévorer. « Contrôle-toi, tu n’es pas en vacances », me dit une voix intérieure. « Mais tu dois prendre des forces pour cette première journée, tu ne sais pas comment ça va se passer », me dit une autre.

Je donnai mon numéro de chambre au garçon qui attendait, debout, à l’entrée du restaurant. Il m’accompagna pour m’installer à une table près de la fenêtre, d’où l’on voyait le Puente de la Mujer et le fleuve Río de la Plata – avec sa couleur café au lait si caractéristique. La première fois, cela m’avait surprise ; mais cette fois-ci je le reconnus comme quelqu’un qui revoit un vieil ami, et je ne pus m’empêcher de sourire. Je me levai pour me servir une première assiette. J’hésitais entre le bacon et les saucisses lorsque je sentis une présence à côté de moi.

— Te voilà ! dit William, clairement soulagé

Il regarda autour de nous, baissa la voix et en chuchotant, il continua :

— Je pensais que tu regrettais tout et que tu t’étais enfuie à Paris.

— Mais qu’est-ce que tu racontes ! m’exclamai-je sans pouvoir m’empêcher de rire.

William se détendit et, toujours en chuchotant, me demanda :

— Alors tu n’es pas… ?

— Tout va bien, le rassurai-je, sans non plus développer.

— Je peux t’embrasser ? me demanda-t-il.

J’avais l’impression d’avoir devant moi un adolescent amouraché qui me demandait la permission pour tenir ma main à la sortie du lycée. Je dus me retenir pour ne pas rire. Je le regardai dans les yeux et, comme je le vis là, immobile, à attendre ma réponse, j’acquiesçai et il posa un baiser discret, fugace, sur mes lèvres. Lorsqu’il s’écarta, je vis qu’il souriait, et je ne pus résister à l’envie de sourire, moi aussi.

— Ça t’embête si on prend le petit déjeuner ensemble ?

Je lui montrai ma table d’un geste de la tête, et poursuivis dans mon entreprise de remplissage de mon assiette, tout en essayant de retenir l’air qui semblait vouloir faire éclater ma poitrine.

Avec le changement d’hémisphère et de saison, William avait remis son uniforme professionnel de l’hiver : il portait un pull à col roulé en laine fine, un pantalon de tailleur fait sur mesure et une ceinture en cuir, assortie à ses chaussures, également en cuir et à bouts pointus. À peine une semaine plus tôt, il me semblait inatteignable. Maintenant, je connaissais l’odeur de la peau de son cou, cachée sous ses pulls, je savais qu’il portait des boxers moulants, et qu’il n’y avait pas que ses cheveux qui étaient de couleur cuivrée.

Nous profitâmes du petit déjeuner pour discuter de la journée qui nous attendait, en faisant le tour des réunions que nous avions programmées et l’objectif de chacune. Nous ne reparlâmes pas de ce qui s’était passé la veille mais, à la manière qu’avait William de me parler et de me regarder, je compris que nous étions entrés dans une nouvelle phase. Que, pour lui, ce n’était pas un coup d’un soir.

Voyager dans le cadre du travail n’a rien à voir avec un voyage de globe-trotter avec un sac à dos et pas un sou. Taxi par-ci, restaurant par-là. Tout à la charge de l’entreprise. Et, indépendamment de ce qui s’était passé avec lui, avec William, je ne me sentais pas comme la secrétaire qui faisait son travail dans l’ombre, pour ne pas voler la vedette à Charlène. Il me présentait à tous comme « l’interprète » et rajoutait « la vraie boss », chose qui faisait toujours rire tout le monde. Les locaux où nous nous réunissions n’avaient rien à envier à ceux de La Défense à Paris ou de la City de Londres. Si je n’avais pas su que j’étais à Buenos Aires, je me serais crue dans une ville européenne. Avec ses bâtiments hauts et modernes, ses gens qui marchaient vite en portant des costumes, cafés Starbucks en main. Ce doit être la mondialisation : que cela nous plaise ou non, tout se ressemble.

Les réunions de la première journée furent un succès. Nous terminâmes épuisés. Les clients du matin et ceux de l’après-midi nous invitèrent respectivement à déjeuner et dîner. Nous rentrâmes à l’hôtel à onze heures du soir et il ne me restait plus de forces pour quoi que ce soit. Pour mon cerveau, le fait d’interpréter pendant autant d’heures ressemble à arriver avec un panier de pommes fermes et brillantes et repartir avec une compote.

Tout au long de la journée, dans le taxi ou en cachette entre deux réunions, William me lançait des sourires, ou posait discrètement sa main dans mon dos lorsqu’il marchait derrière moi. Quand nous fûmes seuls dans l’ascenseur, il prit ma main et la porta à ses lèvres pour y déposer un baiser.

— Est-ce que tu me laisses m’occuper de toi ? demanda-t-il lorsque nous arrivâmes devant la porte de sa chambre.

Je ne pus résister et j’acceptai. Dès que j’entrai, il m’ordonna d’attendre. Il rentra dans la salle de bains et j’entendis la douche couler. Après quelques secondes, il m’appela :

— Tu peux venir.

Il me déshabilla lentement et, en posant un baiser sur ma joue, il m’envoya sous la douche. Je lui dis que je n’étais plus fatiguée, et cette fois-ci c’est moi qui le déshabillai, en lui faisant comprendre mes intentions. Nous passâmes un long moment sous l’eau, à tel point que nous sortîmes avec les doigts fripés. Quand je me glissai sous les draps, il me dit qu’il n’avait pas terminé, et il revint de la salle de bains avec la bouteille de lait hydratant.

— Sur le ventre, m’ordonna-t-il, et il me massa jusqu’à ce que je m’endorme.

Les jours de la semaine se succédèrent ainsi, entre réunions et retrouvailles nocturnes à l’hôtel. Le mardi, je décidai d’appeler mon père afin de lui proposer que l’on se voie le lendemain. Je prévins William et, lorsque nous terminâmes la dernière réunion du mercredi, je pris le métro pour retrouver mon père dans un restaurant de sushi à Palermo. Tatiana n’était pas là.

— Merci d’être venu seul, lui dis-je en gardant le regard rivé sur le menu.

— Ça la rend très triste, tu sais, dit-il.

Après avoir marqué un silence, il ajouta :

— Elle aimerait que vous vous entendiez bien, que vous soyez amies.

— J’ai déjà des amies, lui lançai-je.

Puis, regrettant mes paroles, j’ajoutai :

— Je suis désolée, je n’y arrive pas.

— Je sais, c’est pour ça que je suis venu seul. C’est elle qui me l’a demandé.

— Sainte Tatiana, lançai-je à nouveau, avec rancune.

— Eva, cela devient très difficile pour moi de tolérer ce comportement. Je ne t’ai pas élevée pour que tu sois une gamine insolente.

Je levai les yeux du menu, surprise d’entendre mon père me parler ainsi. Depuis que j’avais quitté la maison, il faisait toujours très attention à sa manière de me parler, comme s’il n’osait plus être mon père. Je décidai que je ne voulais pas me disputer à nouveau avec lui, j’étais fatiguée à cause du travail et je n’avais plus de forces.

— Moi, je vais prendre des gyozas aux légumes et des sashimis de saumon. Tu sais ce que tu veux ?

— Pareil, dit-il en gardant son ton sévère.

Dès que le serveur eut pris notre commande, je commençai à parler des réunions, du fait que c’était épuisant d’interpréter autant d’heures par jour, mais que travailler avec William était bien plus gratifiant qu’avec ma chef précédente.

— Oui, on dirait que c’est un type bien, dit mon père en trempant un gyoza dans son ramequin de sauce soja.

Nous continuâmes de discuter de tout et de rien, comme nous le faisions depuis que nous n’habitions plus sous le même toit, et nous nous détendîmes au fur et à mesure que le dîner avançait. Enfin, il osa me poser la question que tous ceux qui m’aimaient voulaient poser.

— Tu as quelqu’un dans ta vie ?

— Non, répondis-je immédiatement – peut-être trop vite –, afin de ne pas laisser de place au doute.

— Ça te manque ?

— Après toutes ces années, papa…

— Je ne parle pas du fait d’être avec George. Je parle du fait d’être en couple.

— Ah. Parfois, oui… confessai-je. Mais la majorité du temps, non. Je suis bien comme ça, papa.

— Mais… pour toujours ?

J’entendis la peur dans sa voix, la peur que sa fille termine seule et aigrie. Comme je ne répondais pas, il ajouta :

— Tu sais, on n’est pas tous des salauds.

Un éclat de rire m’échappa. « Ah, mon petit papa, si seulement tu savais ! », pensai-je. Au lieu de cela, je lui répondis que j’essayais de vivre au jour le jour, et je mis fin à la conversation.

Entre la glace au sésame noir et les digestifs au saké, je ne sais pas comment ni pourquoi, je proposai que l’on se revoie (et j’ajoutai « avec Tatiana ») samedi avant que je retourne à Paris. Lorsque nous nous quittâmes, il me serra fort dans ses bras et, même si j’en avais moins besoin que quelques jours auparavant, cela me fit du bien. De retour à l’hôtel en taxi, je reçus un message de William : Tout va bien ? Si tu n’es pas trop fatiguée en rentrant, je reste éveillé pour t’attendre.

Je ne pus me retenir de sourire, « je l’ai dans la poche », pensai-je. Je me réprimandai immédiatement après : « Dans la poche, tu parles, il est marié, ne l’oublie pas. »

Mon esprit commença à tourner. Les signaux que m’envoyait William étaient clairs, je le voyais dans sa façon de me regarder, de faire l’amour. Ce n’était pas que du sexe, il était clair que nous faisions l’amour. Je retenais mes sentiments en laisse, « ne te fais pas d’espoirs » et pourtant… Si j’avais été quelqu’un d’autre, j’aurais pu commencer à fantasmer qu’un jour il divorce de sa femme. Qu’il me choisisse, moi. Ce ne serait pas la première fois. Mais… et après ? Serais-je capable de lui faire confiance s’il devenait mon compagnon ? En sachant qu’il avait été infidèle… « Carpe diem, Eva, carpe diem. Il vaut mieux n’avoir aucun espoir, ainsi la chute sera moins dure. Si quelqu’un doit se faire mal, que ce soit lui. Toi, amuse-toi et oublie le reste… »

J’en étais là lorsque j’arrivai devant l’hôtel. William m’attendait. Mes pensées ne m’avaient point refroidie, au contraire, j’avais plus envie d’être avec lui que jamais. J’aurais le temps de regretter plus tard…

Jeudi et vendredi furent également des journées intenses. En terminant la dernière réunion, nous échappâmes au dîner de groupe en prétextant que notre vol partait tôt le lendemain. Nous restâmes dans sa chambre, on appela le room service. Nous parlâmes, nous fîmes l’amour, nous dînâmes, nous nous douchâmes ensemble, nous reparlâmes. Si les circonstances avaient été différentes, tout aurait été idyllique. Cela aurait été un début de relation très prometteur. Le fait d’être ensemble était naturel, fluide. Mais je n’avais plus vingt ans. Je ne ratais aucun détail. William, après m’avoir parlé de sa relation avec Caroline pour justifier le fait de s’être « laissé aller », ne la mentionna plus (était-ce du tact envers moi ? Du respect envers elle ?), ni elle ni ses enfants. Il me raconta ses étés d’enfance passés dans la maison de campagne de ses parents en Bretagne. Qu’à l’école, il s’était toujours mieux entendu avec les filles que les garçons. Qu’il aurait aimé étudier les langues étrangères mais que ses parents l’avaient obligé à faire une prestigieuse école de commerce.

En l’écoutant, j’avais l’impression que des racines sortaient de son corps, des racines de toutes sortes de sentiments : de l’incompréhension, de la frustration, de la douleur, des remords… Et elles essayaient de se resserrer autour de mes propres membres, de me recouvrir la poitrine, de prendre racine en moi. Le brouillard de bien-être provoqué par notre proximité physique avait tendance à m’aveugler dans ces moments-là, mais il fallait que je sois plus intelligente, que je n’oublie pas ce qu’il se passait en réalité, que je ne laisse pas ces racines grossir, ou peut-être vaudrait-il mieux que je les sectionne directement.

Samedi, après avoir pris le petit déjeuner ensemble, nous montâmes dans nos chambres pour prendre les affaires nécessaires pour nous balader en ville. Alors que nous marchions vers l’ascenseur, la femme de William l’appela en FaceTime. Il resta là, tétanisé devant son portable sans savoir comment réagir, en me regardant, gêné. Je lui dis :

— Réponds, c’est normal, viens me chercher quand vous aurez fini.

Sans mot dire, il partit dans sa chambre comme un dératé et revint toquer à ma porte trente minutes plus tard. Il avait l’air mortifié. Il s’excusa mille fois, me demanda si je n’étais pas fâchée contre lui. Je ne l’étais pas. Il était normal que sa femme l’appelle. C’était moi, l’intruse, et cette fois-ci je connaissais ma place. Il posa un baiser rapide sur mes lèvres, en murmurant « tu es un ange » et nous sortîmes enfin nous promener.

Nous passâmes la matinée à visiter tranquillement, détendus. Comme un couple en vacances. La seule chose qui trahissait la clandestinité de notre situation était les photos : nous n’en prîmes aucune. Je comprenais : il était discret, élégant, cela lui ressemblait. Je ne sais pas de quoi il avait peur. Que je devienne folle et les envoie à sa femme ? Que sa femme tombe sur elles par accident ? Mais il avait raison, c’était mieux ainsi ; sans preuves, pas d’accusation possible. Le fait de me rendre compte de tout cela me blessa un peu, mais cela me sembla révélateur.

Vers dix heures, mon père m’appela pour savoir si j’étais toujours d’accord pour que l’on déjeune ensemble, et pour me proposer également d’inviter mon directeur à nous rejoindre. L’idée m’horripila : je n’avais pas l’intention de montrer une partie si intime de ma vie à William ni de donner à mon père la moindre chance de soupçonner ce qu’il se passait entre nous deux. Je refusai poliment et lui dis que l’on se verrait plus tard.

Le déjeuner avec mon père et Tatiana fut rapide. Et cordial du début à la fin. Ce n’était que deux heures, et Dieu seul savait quand je le reverrais. Papa me raccompagna à l’hôtel et, dans les bras l’un de l’autre, nous pleurâmes. Nous ne dîmes plus rien, il se tourna et partit. Je montai dans ma chambre pour finir ma valise et à dix-huit heures un taxi vint nous chercher pour aller à l’aéroport. William était tendu de nouveau. De plus, j’observai un changement curieux dans son comportement, comme s’il craignait que le simple fait d’être dans un vol à destination de la France voulût dire que nous allions croiser quelqu’un qui le connaissait. Je ressentis qu’une barrière invisible s’était levée entre nous deux et nous n’eûmes plus de contact physique. Je pris mon cachet pour le mal de l’air et me préparai pour passer un vol calme, en dormant. Cette fois-ci, William ne travailla pas, il dormit aussi. Lorsque nous atterrîmes, il prit ma main et l’embrassa, en la gardant un long moment contre sa bouche.

— Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? me demanda-t-il à voix basse.

— Personne ne t’oblige à faire quoi que ce soit, lui répondis-je.

C’était la première chose qui m’avait traversé l’esprit. En soupirant, il me rendit ma main. À cet instant précis, si j’avais dû parier sur quelle décision il allait prendre, je n’aurais pas su choisir. Continuer notre relation secrète au bureau ? Me dire que tout était fini ? Que c’était une erreur et qu’il n’aurait jamais dû se laisser aller ? Cette dernière hypothèse me semblait la moins probable et je l’écartai. De mon côté, je savais au fond de moi que je serais incapable d’avoir une relation traditionnelle avec lui, même s’il décidait de redevenir un homme libre.

Nous nous dîmes au revoir au moment de récupérer nos bagages. Sa valise sortit très vite et, avec un geste de la main il se dirigea, tête baissée, vers la sortie. Peu après, je récupérai ma valise et allai chercher le chauffeur qui m’attendait avec une tablette à mon nom. Une fois assise dans la voiture, je reçus un message de William : Tu me manques déjà.

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