Des ronds dans l'eau

Alvès · Chapitre 3 sur 4 · partie 3/6

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Des ronds dans l'eau

La maison

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

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Dans le matin luisant, elle ouvre les yeux sur son ventre. C’est comme si elle avait couru un marathon la veille, comme si elle avait fait le déménagement d’un copain, comme si elle avait passé une journée à arpenter les allées d’un parc d’attractions. Elle a la sensation d’un corps lourd, endolori même, il s’est passé quelque chose d’incroyable. Ce n’est que le bébé qui a bougé et elle en est encore stupéfaite.

Lorsqu’elle descend à la cuisine, sa mère remarque sa mine chiffonnée, encore pleine de sommeil.

— Tu n’as pas bien dormi, ma chérie ?

— Un bon petit-déjeuner et ça ira mieux. J’ai une faim de loup.

— Très bien. Tu as des cernes mais ta voix fait plaisir à entendre. Tiens, du pain grillé.

— Avec du beurre et de la confiture d’abricots, ça me ferait presque oublier mon croissant quotidien de Locmariaquer.

— Tu vas vite le retrouver, ton croissant. Jusqu’à quand restes-tu parmi nous ?

— Je ne sais pas exactement, demain ou après-demain. Je vais d’abord aller à Paris.

— Vraiment ? demande Catherine, qui a cessé de s’activer à nettoyer le plan de travail.

— Oui, il faut que j’y retourne. Pour voir l’appartement, Olivier. Et puis, je dois… mettre de l’ordre dans mes affaires.

— Très bonne idée, intervient Henri, qui entre dans la cuisine, journal à la main, suivi de Julien et Christophe.

Son père lui fait un clin d’œil, ses frères lui demandent ce qu’elle a prévu de faire à Paris, et si elle compte y rester. Elle évacue les interrogations en leur demandant où sont leurs femmes et leurs enfants. Parties faire une grande balade à vélo avec toute la troupe, le temps que les papas aient la paix pour aider Henri à élaguer le tilleul.

Elle profite du calme régnant dans la maison pour relire ce qu’elle a écrit dans la nuit. Ce sont surtout des listes, notamment sur les choses à faire lorsqu’elle sera à Paris, avec quelques urgences (l’assurance lui court après, dixit Olivier). À la lumière de la lampe de chevet, elle a passé en revue les implications de son installation en Bretagne. Un véritable état des lieux de sa vie d’avant et de maintenant, pour finalement réaliser que son existence à Locmariaquer revêtait un caractère irréaliste ou inconscient, voire poétique. Un conte moderne dans lequel une citadine s’installe à la campagne sans s’encombrer d’impératifs financiers ou sociaux, sans contraintes. Ses derniers mois, elle les a vécus en marge du monde et elle ne pourra plus s’obstiner à rester dans un quotidien hors du temps, parce qu’un bébé arrive, parce que l’assurance-vie de Vincent et leurs économies ne sont pas éternelles. Et pour Olivier aussi. Il gère seul le cabinet et ce n’est pas tenable. Elle doit décider mais en relisant ses notes écrites pendant la nuit, aucune solution n’apparaît clairement. Elle doit choisir une chaise et y poser définitivement ses fesses, comme dirait son père.

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Vincent

 

 

Tu m’avais un jour expliqué ce qui nous différenciait vraiment, toi, la provinciale, moi, le Parisien : notre définition du passage à l’âge adulte. Dans mon cas, il était clair que ça faisait référence à l’accès à la majorité, cet anniversaire précieux, qui offrait de pouvoir me rendre rapidement aux urnes. Pour toi, peu importaient les dix-huit bougies soufflées, ce qui comptait c’était le permis de conduire. Parce qu’il était synonyme de liberté, de déplacements sans faire appel aux parents. Tu avais tant ri en apprenant que j’avais obtenu le mien à l’âge de vingt-neuf ans, tu n’aurais jamais pu attendre aussi longtemps. Moi, je pouvais déambuler à ma guise depuis mon enfance dans Paris et même tout autour, à coups de métro, de bus, de transilien. Mais j’avais fini par le passer, ce permis, à un moment de ma vie où j’avais compris qu’un jour mon abonnement SNCF pour prendre des TGV entre Paris et Locmariaquer ne suffirait plus. Viendrait le temps où je choisirais entre mes deux foyers et je m’étais imaginé au volant d’une voiture en Bretagne. C’était évident, pour moi, j’avais déjà inventé tout un futur à vivre là-bas, Paris devenait provisoire. À Locmariaquer, je repérais les touristes, dans la capitale, je jouais au touriste, avec toi. On a alors passé des dimanches d’août sur des vélos, à s’élancer à travers la ville, puis on s’allongeait là où c’était interdit à Bagatelle, on flânait devant les boutiques du quartier Saint-Germain-des-Prés, on s’offrait une glace au pied de la roue du jardin des Tuileries. Ça nous amusait de nous prendre en photo comme si nous visitions Paris pour la première fois. J’espérais que nous deviendrions réellement ces gens de passage, qui retournent ensuite dans leur quotidien, un quotidien que tu aurais choisi, toi aussi.

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Dans le train qui file vers Paris, les esprits sont échauffés. Une colonie de vacances a pris place dans sa voiture, au moment de la correspondance à Bordeaux. Elle repose sur la table le roman prêté par Stéphanie, l’une de ses belles-sœurs. Impossible de se concentrer sur l’intrigue policière au milieu du chahut. Et il n’y a pas que les enfants. Des vacanciers aux fronts rougis et aux cheveux séchés par le soleil, sans doute déjà gagnés par la déprime du retour sur Paris, râlent, s’étalent, ronflent. Puis vient l’heure du déjeuner. Un mélange d’odeurs de sueur et de sandwich-club envahi le wagon. Elle en a l’estomac retourné. Elle prend son sac à main et se réfugie sur la plateforme entre deux voitures et tout à côté des toilettes. Elle s’écroule sur la petite banquette, la peau suintante, les cheveux collés aux tempes. Les cris des gamins de la colonie de vacances et de leurs animateurs lui parviennent. Ces enfants-là ont encore plus d’énergie que ceux de ses frères, qu’elle estimait déjà bien agités. Sauf la petite Lola. À Sarlat, elle a passé un après-midi entier à jouer à la coiffeuse et à la dînette avec la plus jeune de ses nièces. Lola s’émerveillait devant les cheveux de « princesse » de Joséphine. La petite l’a peignée avec douceur tout en lui faisant la discussion. Il y a un monde dans la vie d’une enfant de cinq ans. Elle en a beaucoup appris sur les amis d’école de Lola, notamment sur une certaine Anouk, sa meilleure copine, mais aussi sur Chloé, son ennemie du bac à sable. Et puis, son papa et sa maman, Julien et Stéphanie, sont très amoureux, ils se font des bisous et partent faire la sieste pendant le week-end. Joséphine a ri. Pas étonnant que ce soit elle la préférée d’Henri et Catherine, même s’ils jureraient qu’il n’y a pas de favori entre leurs petits-enfants. Et son bébé à elle, est-ce qu’il courbera les lèvres de ses parents en un sourire attendri ? À coup sûr. Sa mère l’attend déjà, peut-être même plus qu’elle. Avant son départ pour la gare de Sarlat, Catherine lui a dit de la suivre un moment dans sa chambre. Elle a sorti d’une boîte un bonnet miniature et un body.

— Tiens, c’est pour lui. J’ai craqué sur le body dans une boutique du centre-ville, je le trouvais si mignon et il va déjà comme un gant à ton bébé, a dit Catherine en caressant le vêtement avant d’ajouter qu’elle avait tricoté elle-même le bonnet.

Elle sort de son sac à main les deux pièces, si minuscules. Le body est simple, blanc avec une grosse baleine bleue et grise sur l’avant. Le bonnet est vert, un peu comme la couleur qu’elle a choisie pour les volets de la maison, pense-t-elle. Elle n’a pas voulu les mettre dans son sac de voyage pour les garder tout près d’elle. Elle en est attendrie. Depuis qu’elle a senti le bébé bouger, elle s’y fait, ou même mieux, elle pourrait s’émerveiller de ce qui est à venir. Et aussi veiller à ce que sa grossesse se passe bien. Sa mère, lui a demandé de voir un gynécologue, au plus vite. Elle n’a pas fait l’échographie du premier trimestre ? Hésitation : voir tout de suite un nouveau médecin pour avoir cette première photo de l’intérieur de son ventre, qui, dit-on, émeut les futures mères, ou se contenter de l’échographie début septembre pour le deuxième trimestre ? Elle opte pour la seconde option. Elle le sait, elle ne fait pas tout dans l’ordre, ni tout ce qu’implique normalement une grossesse. Il faudrait qu’elle surveille ses urines ou sa tension, par exemple. Mais il lui semble que tout va bien, là-dessous. Le bébé ne lui a-t-il pas fait signe qu’il se portait à merveille ? Et puis, les nausées ont cessé. Les symptômes du deuxième trimestre la font à peine sourciller, des douleurs lombaires supportables, des flatulences discrètes. Oui, tout va bien, se convainc-t-elle dans le train.

Elle profite de la dernière heure de voyage pour demander des nouvelles de Georges à Millie, la remercier et prévient aussi Marie et Olivier de son arrivée imminente. L’un insiste pour venir la chercher à la gare, l’autre pour passer à l’appartement, voire y dormir. Joséphine refuse. Inutile de les déranger pour son retour. Elle aura aussi besoin d’être seule. L’appréhension est aussi grande que l’envie d’y être déjà. Elle a peur de sentir trop fort l’absence de Vincent, de se retrouver dans le même état que celui dans lequel elle se trouvait après l’enterrement. Le train ne va pas tarder à franchir les portes de Paris, s’engouffrer dans la gueule d’un monstre qu’elle a habité avec plaisir. Et au même moment, elle inspire aussi profondément qu’elle le peut pour ne pas vaciller.

Le taxi roule sur le macadam chauffé par un soleil d’août vif. Il n’y a pas grand monde sur les trottoirs et les terrasses qui ne sont pas à l’ombre semblent pleurer la désertion des habitués. Paris au mois d’août, vidée de ses Parisiens, chatouillée par quelques touristes, lui a toujours plu. Elle redécouvre à travers la vitre les quartiers qu’ils ont parcourus ensemble. Elle sourit tristement. L’image de Vincent est si claire, elle le voit marcher dans la rue, lui désigner l’architecture d’un immeuble. « Paris est le terrain de jeu idéal pour un amoureux des beaux édifices, surtout les balcons ! » lui disait-il, pour lui faire lever les yeux vers le haut des immeubles et leurs balustrades plus ou moins fleuries.

Le chauffeur s’arrête à l’adresse donnée, il lui jette un coup d’œil dans le rétroviseur. Elle est prostrée, les yeux rivés sur l’appuie-tête devant elle, les mains sur les cuisses. Son immobilité doit inquiéter le taxi, qui finit par lui demander si tout va bien.

— Oui, tout va bien, juste une minute, s’il vous plaît.

— Comme vous voulez, c’est vous qui payez de toute façon. Si ç’avait été avec un Uber, je peux vous dire qu’il vous aurait déjà éjectée de sa bagnole ! Vous voyez, madame, les taxis et les Uber, ça n’a rien à…

Elle sort de la voiture, claque la porte, après lui avoir donné l’argent de la course. Son sac de voyage sur l’épaule, elle s’engouffre dans l’immeuble, traverse la cour, monte les escaliers couverts de ce tapis de velours fatigué. Son cœur s’accélère, ses épaules semblent porter des sacs de sable.

La porte de l’appartement s’ouvre et elle reprend sa respiration comme si elle ressortait de l’eau après un concours d’apnée avec ses frères. La vision du salon lui assène un coup au cœur, comme si quelqu’un le lui empoignait, le pressait comme un citron pour en extraire jusqu’au dernier millilitre de jus. Le vieux canapé inconfortable scarifié par les griffes de Georges, la table basse aux coins saillants qui leur valaient de belles égratignures aux genoux, les disques de jazz dans la bibliothèque qu’il écoutait un quart de seconde avant de ronfler comme un tracteur. Elle avance à pas feutrés dans la pièce comme pour éviter de déranger le calme qui y règne. Tout est familier mais il manque aussi quelque chose. Ce qu’il manque, ce sont les restes de sa vie ici avec Vincent. Le salon est… rangé, propre. Plus de pile de magazines qui tendait à s’effondrer, plus de tickets de caisse sur la commode, plus de chaussures, de vêtements perdus aux quatre coins de la pièce. Sans compter la cuisine, qui brille comme un sou neuf. Elle fait le tour de l’appartement. Le blanc de la salle de bains est éblouissant, la robinetterie rutile, nulle trace de dentifrice sur le lavabo, ni de la brosse à dents de Vincent, de son déodorant, de leurs produits de douche. La chambre sent le linge frais et le lit ressemble à ceux des hôtels. Elle n’a pas de doute sur les auteurs de la transformation de son ancien cocon en appartement témoin. Elle n’en revient pas. Anne et Yves ont tout rangé, tout nettoyé, effacé toute trace de son passage ici avec Vincent. Elle ne sait pas si elle leur en veut ou si elle leur en est reconnaissante. Retrouver son appartement dans cet état d’extrême propreté est troublant. Et une sensation de malaise l’envahit. Elle repasse partout, caresse les meubles, ouvre les tiroirs, furète dans les placards. Plus elle avance, plus ses muscles se tendent. Puis elle sent une main qui se pose sur sa taille, un souffle dans son cou, des mots chuchotés à son oreille. Ça semble si vrai, Vincent qui est là, qui lui dit qu’ils ont eu de bons moments ici, malgré tout, que ça ne s’oublie pas, ça. Une larme roule sur sa joue. Sa présence en trompe-l’œil est une affreuse illusion. Elle sait déjà qu’elle ne sera plus heureuse ici.

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— Oh Joséphine ! Viens là !

Claudine abandonne immédiatement son comptoir d’accueil et se rue vers elle, les bras tendus. La secrétaire médicale l’enlace, la serre contre elle.

— Ça pousse, ici et ici, s’exclame-t-elle en désignant la poitrine et le ventre de Joséphine. Ça te va très très bien ce petit bidon, et alors, ces seins ! De vrais pamplemousses bien mûrs, continue-t-elle, faisant fi des patients en salle d’attente.

L’enthousiasme de Claudine fait rire Joséphine, qui constate pourtant des cernes marqués sous les yeux de la secrétaire médicale. Celle-ci lui confie qu’elle attend avec impatience le début des vacances, qui débutent dans deux jours. Elle a déjà revêtu l’uniforme des congés. Elle tourne sur elle-même en faisant virevolter sa robe rose fuchsia couverte de grosses fleurs orange. Olivier a dû ouvrir des yeux ronds en la voyant arriver ainsi ce matin. C’est à ce moment-là qu’il fait irruption à l’accueil, derrière le patient qu’il vient de voir. Claudine reprend son poste tandis que les deux associés vont s’isoler dans le bureau.

Dès la porte fermée, il se jette presque sur elle pour la tenir longtemps contre lui. Elle s’excuse d’arriver à l’improviste. Elle a vu qu’il y avait des patients en salle d’attente.

— Aucune importance, la rassure-t-il, j’ai tout de même le droit de prendre cinq minutes de pause. Et on ira plus tard prendre un café ? Ou même mieux, viens dîner à la maison. Alexandra et les enfants seront contents de te voir !

— Oui, pourquoi pas. Il faut aussi que l’on parle du cabinet.

— Eh bien… Je ne pensais pas que tu allais être la première à mettre le sujet sur la table.

— Il le faut, pour nous deux.

— C’est certain, chère associée. Ou future ex-associée ? dit Olivier, avec un sourire en coin.

— Je…

— Je t’embête. On en parlera plus tard, de façon sérieuse.

Elle le gratifie d’un baiser sonore sur la joue. Oui, ils aborderont le sujet, même si elle n’a aucune idée de ce qu’elle pourrait bien lui dire.

Pour occuper le reste de sa journée, et surtout, éviter de rentrer dès maintenant dans cet appartement qu’elle ne reconnaît plus, elle opte pour une séance de shopping. Marie est disponible en fin de journée pour un café en terrasse, ce qui lui laisse le temps. Même si le début de sa grossesse a été en demi-teinte, elle ne peut plus faire comme si ces quatre derniers mois de femme enceinte allaient passer sans changement. Son ventre arrondi ne lui permet plus de fermer ses jeans. Elle doit se résigner à laisser le dernier bouton ouvert, qu’elle cache ensuite sous un tee-shirt. La salopette, elle, lui va tout à fait, comme prédit par la vendeuse.

Non loin du cabinet, dans le 15e arrondissement, elle s’engage dans la rue du Commerce. Ce n’est pas aujourd’hui qu’elle sera bousculée. Il n’y a pas foule dans le premier magasin qu’elle choisit. Elle peut prendre son temps pour trouver quelque chose, même si elle ne sait pas ce qu’elle cherche et en parcourant les rayons, elle est désorientée. En cabine, elle essaye un pantalon taille 44 qui couvre son ventre mais dans lequel ses jambes se perdent. Le style sac à patates n’est pas franchement à son goût. Des jeans avec bandes élastiquées, des robes ceinturées juste au-dessus du ventre, des petits hauts avec décolletés plongeants, elle les a tant imaginés avant de tomber enceinte. La mort de Vincent a terrassé ses envies un temps, c’est maintenant le moment de les faire revenir. Elle repose le pantalon extra-large et sort du magasin pour chercher une enseigne spécialisée. Elle pourrait acheter en seconde main sur Internet, mais elle n’en a pas le courage. Faire du neuf avec du vieux, elle a déjà donné.

Plus tard, elle s’installe sur un banc et s’avachit complètement. À côté d’elle, plusieurs sacs estampillés du nom du magasin de vêtements où elle s’est rendue après un trajet en métro. En dépit du nombre limité de passagers, le mélange d’odeurs de transpiration, de déodorant et des souterrains parisiens lui a soulevé le cœur. Ça, ça ne lui avait pas manqué. Elle pourrait lister tout ce qui ne lui manque pas à Paris pour se satisfaire, se convaincre tout à fait d’être à Locmariaquer. Mais elle sait déjà.

Prendre l’air au parc Monceau, malgré la chaleur moite, lui fait du bien. La séance de shopping l’a épuisée. Elle a dépensé une telle fortune. Passer de rien du tout à cette opulence de vêtements… Insensé. Elle ne sait pas ce qui lui est passé par la tête. Peut-être a-t-elle cherché à rattraper ces derniers mois. Dans ses sacs, des jeans, un legging pour le confort, une jolie robe à pois et une série de débardeurs. Et puis spécialement pour l’été, un short qu’elle pourra fermer sans problème jusqu’à ce que le soleil devienne automnal et un maillot de bain une pièce imprimée vichy. La suite des événements, d’après Internet, et sa mère, et Olivier, et ses belles-sœurs, ne sera pas toujours une promenade de santé alors elle a opté pour la simplicité, se dit-elle en ouvrant le sachet de la boulangerie dans laquelle elle s’est arrêtée avant d’arriver au parc. La pâte sablée de la tarte aux fraises craque sous ses dents, la crème pâtissière envahit sa bouche, les fruits explosent sur sa langue. C’est si bon. Elle lâche un gémissement de contentement. La tarte est un délice. Est-ce lié à ce que l’on dit des fraises qui mettent l’eau à la bouche des femmes enceintes ? Elle n’en avait pas eu envie avant. Elle lèche goulûment les dernières miettes sur le bout de ses doigts et coule dans un délassement total, accentué par le léger mouvement dans son ventre. « Toi aussi, tu aimes ça, Chouquette », murmure-t-elle.

Elle jette un coup d’œil à son téléphone. Marie et elle ne se retrouveront que dans une petite heure. Il lui reste un peu de temps pour passer un coup de fil. Yves et Anne. Elle est gênée par l’apparence proprette de l’appartement, mais elle se dit que la première chose à faire est de les remercier. Ils ont pris sur eux pour maintenir dans un état convenable le lieu où a habité leur fils sans rien demander en retour. Ils n’ont jamais cherché à ce qu’elle leur fasse un compte rendu de sa grossesse. Les appels se sont espacés, les messages aussi. Elle avait peur qu’Anne la marque à la culotte mais peut-être ses beaux-parents ont-ils été si soulagés d’apprendre qu’elle gardait le bébé qu’ils se sont raisonnés, ou plutôt Yves a-t-il raisonné Anne.

Au téléphone, c’est son beau-père qui répond. Rapidement, il met Joséphine sur haut-parleur et se fait entendre la voix joviale d’Anne. Quand elle leur explique qu’elle est à Paris, ils s’empressent de lui proposer de venir dîner à l’appartement. Est-ce une bonne idée ? Se retrouver avec ses beaux-parents dans cet antre de la nostalgie malheureuse, lavée de toute trace du passage du couple, qui plus est, ne l’enchante pas. Elle bafouille qu’elle ne reste pas longtemps dans la capitale, qu’elle ne sait pas si elle aura le temps. Un Tut, tut, siffle dans le téléphone. C’est Anne. Joséphine n’a qu’à leur dire l’heure et le jour et ils viendront. Un café alors ? C’est au-dessus de ses forces d’organiser un repas dans cet appartement, et elle réalise que lorsqu’elle visualise le lieu, la chair de poule court sur sa peau. Comment peut-elle être si réticente quand il est question de passer du temps dans l’appartement alors qu’elle a tant aimé y vivre avec Vincent, et qu’elle s’y est sentie à l’abri de tout après sa mort ?

Anne et Yves viendront pour le café demain, en milieu d’après-midi, et ensuite, elle s’enfuira dîner chez Olivier et Alexandra. La conversation sera sans aucun doute orientée sur le bébé, sur le lieu dans lequel il va naître. Elle doit préparer ses cartouches, mais quelles cartouches ? Elle n’a aucune idée de ce qu’elle va faire de sa vie, finalement. Une maison qu’elle rénove près de la mer, un appartement dormant à Paris, un métier qu’elle n’exerce plus, excepté pour l’ongle noirci de Patrice, et un ventre de plus en plus gros. Il n’y a pas que les parents de Vincent qui réclameront un état des lieux de sa situation géographique, professionnelle et psychique. Que dire à Olivier, qui gère depuis quatre mois le cabinet seul ? Elle ne sait même pas comment il a fait pour s’en sortir. Elle l’a laissé lui faire croire que tout allait bien, se souciant si peu de ses anciens patients, de l’équilibre du cabinet, et de la santé même de son associé. Olivier n’en a jamais fait mention. Le deuil excuse l’égoïsme, apparemment.

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Marie est déjà installée à la table. Ses jambes fuselées, chaussées de sandales dorées, battent la cadence dans un mouvement rythmé, comme si une musique jouait dans sa tête. Elle a de l’allure, avec sa jupe rouge, son carré brun esthétique, ses grosses lunettes papillon. Joséphine fait pâle figure à côté, avec son jean déboutonné et son tee-shirt difforme, qui épouse de façon disgracieuse ses nouvelles rondeurs. Elle a soudainement très envie de sauter dans la robe qu’elle a achetée. Lorsqu’elle embrasse Marie en arrivant, son amie relève pourtant qu’elle a l’air bien plus en forme que la dernière fois qu’elles se sont vues. Pas difficile, étant donné l’état dans lequel elle se trouvait, quelques semaines à peine après le décès de Vincent. Mais toute cette période est à présent bien floue dans son esprit. Elle garde le souvenir d’un brouillard immense, d’une douleur lancinante, et tout autour, rien ni personne.

— Ton bidon me donnerait presque envie d’en faire un troisième ! Je peux le toucher ?

— Bien sûr que tu peux.

— Je te demande parce que ça m’exaspérait, moi, quand tout le monde touchait mon ventre de femme enceinte sans me demander mon autorisation.

Marie tâte avec douceur, en chuchotant tout près du nombril qu’elle a hâte de faire la connaissance du petit habitant.

— Je l’ai senti bouger une fois, dit Joséphine d’une voix basse, comme si elle confiait un secret.

— Une seule fois ?

— Oui, je crois. Je sens d’autres choses mais je ne suis pas certaine que ce soit lui.

— Hum ?

— J’ai des bulles dans le ventre, ou un truc comme ça. Et puis, je pète… souvent, avoue-t-elle, avec une moue d’interrogation.

— C’est normal ! rit Marie. Tu es médecin, tu dois quand même savoir que ça arrive ça, non ?

— Je suis médecin, pas gynéco. Et ce n’est pas pareil quand on est concernée.

— Et c’est peut-être aussi parce que tu viens d’accepter que tu vas devenir maman, non ?

Joséphine acquiesce. Cela ne fait pas si longtemps qu’elle réalise. Jeune veuve, bientôt jeune mère. Combiner les deux ne sera pas facile, concède son amie.

— On n’en aurait pas toutes été capables, tu sais. Regarde Caroline, tu te rappelles ce qu’elle te disait ? Sur le fait que tu aurais du mal à retrouver un homme à ton âge, et toutes ces conneries ? Bref, tu vois ce que je veux dire, Jo. Je crois que si ça m’était arrivé, si Nicolas avait…

Elle se tait et demande pardon. Joséphine a dépassé ça, elle n’envie plus la chance des autres, ne ressasse plus sa malchance à elle, alors elle lui serre la main pour signifier qu’il n’y a pas à avoir de gêne entre elles. Elle est heureuse de savoir que tout va bien pour le couple de Marie, même si les enfants leur mènent la vie dure. Son amie raconte qu’ils entrent dans l’âge où tout est remis en question. La couleur de la soupe ne leur plaît pas ? Hors de question qu’ils y trempent les lèvres. La petite robe verte préférée de Julia est à la machine ? Crise de colère sur le sol de la cuisine. Quant à Nathan, il a de nouveau des soucis de propreté.

— Eh ben, ça donne envie ! plaisante Joséphine.

— Je pourrais écrire un anti-guide de la maternité et de l’éducation. Comment faire de ses enfants des humains miniatures autoritaires, imbus d’eux-mêmes et critiques culinaires complètement hystériques !

Leur fou rire traverse la terrasse et une dizaine d’yeux cachés par des lunettes de soleil se braquent sur elles avec sévérité. Mais elles ne voient rien, rendues aveugles à l’exaspération alentour par leurs conversations légères.

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Tout lui revient quand elle passe de pièce en pièce, des souvenirs en mitraillette. Cet appartement, c’est la mémoire des grands bonheurs et du grand malheur. Elle se sent chez elle et en même temps, elle a l’impression de ne plus rien reconnaître, que toute chose est flanquée d’une image triste. Elle se souvient de son dernier mois ici, ces semaines d’errance totale, de vertige. Le souvenir de leur vie à deux dans leur appartement est falsifié.

Pour éviter de se faire percuter par des clichés de cette existence révolue, elle tente de s’occuper. Le réessayage des vêtements achetés dans l’après-midi lui tire un sourire. Elle tourne sur elle-même dans la robe. Pour la première fois, elle savoure la vision de son corps arrondi, mais tout ce qu’il y a autour est incohérent. Elle pense à sa maison bretonne, s’imagine se balader dans les petites rues du village de Locmariaquer, aller récupérer son croissant chaud chez Mélanie. Ça lui manque. Elle met de côté l’assiette de jambon-purée qui l’attend, attrape son téléphone. Entendre la voix de Millie devient soudainement urgent.

— Joséphine, comment tu vas, sweetheart ?

L’accent lui donne l’impression que Kristin Scott-Thomas est à l’autre bout du téléphone. Elle demande des nouvelles de son amie, de Georges, le temps qu’il fait, s’il y a beaucoup de touristes. Millie est vraiment ravie de venir chaque jour pour s’occuper des chaises du salon.

— J’adore ta maison ! Ça change de mon petit appartement et de mon atelier. Je profite du beau temps pour peindre dans ton jardin aussi, ça ne te dérange pas ?

— Absolument pas, fais ce que tu veux à la maison pendant mon absence.

— Justement, je voulais te demander autre chose. Tu m’autorises à rester dormir chez toi ? Je rêve d’un petit-déjeuner sur ta terrasse pour être honnête. Et puis, dans mon appartement je dors mal en ce moment, avec tous ces gens qui se promènent en parlant et en criant très fort.

Joséphine rit dans le téléphone et puis, elle est touchée de voir que son amie se sent bien dans sa maison. Évidemment que Millie peut y rester dormir. Il y a une chambre au rez-de-chaussée dans laquelle son père et elles avaient installé le nouveau lit.

— Tu n’as plus qu’à y mettre des draps, prends-les dans l’armoire de ma chambre.

— Merci, Joséphine. Quand rentres-tu ?

— Je ne peux pas rentrer demain parce que je dois voir les parents de Vincent et mon associé mais après-demain, j’espère.

Joséphine est pressée de prendre la route du retour vers la Bretagne.

Le lit où elle a dormi si longtemps, lovée dans les bras de Vincent, à écouter sa respiration, à décrire les courbes de son visage, à sentir son odeur, lui est impossible. Elle reste debout dans la chambre quelques minutes à le regarder, incapable de s’y glisser. La mort de Vincent démantèle toute la vie à deux, ici, dans ce lit, dans la chambre et dans toutes les autres pièces. Elle va se coucher dans le canapé, avec cette certitude renouvelée qu’elle ne pourra plus vivre dans cet appartement.

Le lendemain, elle enfile la robe à pois achetée la veille et dévale les escaliers pour aller chercher un croissant, qu’elle dévore en se baladant dans le quartier. Rester dans l’appartement lui donne de l’urticaire, elle a décidé de flâner à travers les rues. Elle a aussi relevé le courrier, en plus de celui récupéré au cabinet quand elle a rendu visite à Olivier.

Installée à la terrasse d’un café, en plein soleil, elle sent monter l’anxiété. En découvrant les lettres adressées à Vincent d’abord. Voir son nom et son prénom écrits comme s’il était encore là, comme s’il allait se réjouir de recevoir une pub pour l’opticien. Pire encore, les courriers qui lui sont adressés à elle, en tant que veuve. Beaucoup d’administratif. Après les obsèques, sa mère avait mis en route la réalité administrative d’un Vincent disparu. À présent, le notaire requiert son attention pour régler la succession. Envoyer tout balader est la première idée qui lui vient et puis finalement, elle se reprend. Son père lui a dit de « mettre de l’ordre dans ses affaires ». Elle doit s’occuper de l’héritage, même si enterrer définitivement Vincent dans les archives publiques la révulse. Elle ne peut pas se défiler, contourner ses obligations et s’en remettre à sa mère ou à la clémence des autorités administratives. Il faut assumer son rôle de grande personne, même quand on vient de perdre l’amour de sa vie.

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L’exaltation la gagne alors qu’elle trottine dans la gare Montparnasse. Elle slalome entre les nombreux voyageurs, qui, comme elle, sont lestés de grosses valises estivales. Elle a récupéré certaines affaires dans l’appartement, un peu plus que lors de son dernier départ pour Locmariaquer. Tout est fourré en vrac dans la grosse valise qu’elle a trouvée en haut du placard de l’entrée. Il y a aussi son sac de voyage, et puis un sac supplémentaire rempli de bricoles. Des photos, certains disques de Vincent, une tasse à café qu’elle adore… Elle est si chargée qu’on pourrait la croire en plein déménagement. Mais n’est-ce pas le cas ? Elle est grisée et piétine sur les quais de gare. Elle dit : « Pardon, Pardon », bombe son ventre pour gagner la compassion, joue des coudes. Elle a peur de rater son train, et hors de question de le laisser filer sans elle.

Elle a pris du retard en passant aux impôts ce matin pour y déposer la déclaration de succession. Elle ne comprenait rien à toutes ces demandes. Yves et Anne l’ont aidée à prioriser les choses. Lorsqu’ils sont venus prendre le café, ils ont décortiqué avec elle tous les courriers administratifs restés sans réponse, après qu’Anne a repris ses esprits. Le visage de sa belle-mère s’est couvert de larmes, la porte à peine franchie. Submergée par l’émotion face à cette nouvelle silhouette, elle avait le souffle court et les mots hésitants. Le bonheur de savoir que là, sous ce nombril, était niché un bout de Vincent, son premier petit-enfant, son unique petit-enfant, était indescriptible. La joie, la peine, les souvenirs, tout se mélangeait. « Merci de nous offrir cela », a-t-elle murmuré en accrochant ses yeux rougis à ceux de Joséphine. Yves, lui, n’a pas versé de larmes, il n’a pas touché le ventre, son visage affichait simplement un sourire tout en retenue. Il a saisi sa main et l’a serrée un peu fort, voilà, c’était tout. Une fois les yeux essuyés et le nez d’Anne mouché, Joséphine s’est retrouvée sous le feu des questions. Sur la nourriture, sur la façon de dormir, sur l’exposition au soleil (même si, bon, en Bretagne, on ne peut pas dire que tu t’exposes à un gros risque). Pour peu, sa belle-mère lui aurait demandé la couleur de ses urines. D’abord touchant, cet interrogatoire précautionneux a eu vite fait de tomber dans la démesure. Agacée d’entendre Anne ponctuer ses phrases d’un « tu sais, pour le bébé… », elle se répétait de respirer, profondément, de sourire, et de répondre que oui, elle devrait ceci ou cela. Après tout, on ne cherchait qu’à l’aider, non ? Il fallait accepter cet excès de prévenance, et c’est ce qu’elle a fait, durant tout l’après-midi, même si ses lèvres se sont crispées lorsque sa belle-mère lui a retiré l’assiette contenant une seconde part de fondant au chocolat. Pas trop de sucre, pour le bébé. Elle en est restée sans voix et puis finalement, la conversation s’est orientée vers les affaires administratives. Ils sont d’une tendresse infinie avec elle, bienveillants. Et ce bébé, c’est pour eux une manière supplémentaire de l’entourer de l’amour qu’ils ne peuvent plus donner à leur fils.

La tête posée contre la vitre, Joséphine perd son regard au loin, alors que le train franchit la grande couronne francilienne. Déjà, le wagon se fait plus silencieux. C’est toujours étrange de sentir l’allègement de l’atmosphère dans un train qui quitte une gare parisienne. Sitôt les dernières tours d’immeubles passées, il y a comme une grande respiration collective. Ou peut-être extrapole-t-elle. Pour elle, en tout cas, c’est l’apaisement qui affaisse son corps contre le siège. Elle peine à retrouver la sensation d’avoir été chez elle, dans sa ville et dans son monde. Elle quitte Paris sans cette pointe d’hésitation à laquelle elle s’attendait, même si en discutant la veille au soir avec Olivier, elle se disait que s’il y avait bien quelque chose qui pourrait lui manquer, c’était son ami, tout comme Marie ou Caroline. Durant le dîner chez son associé, elle s’est sentie bien, si bien qu’elle s’est demandé comment elle avait fait pour se satisfaire de quelques appels ces dernières semaines, ces derniers mois. Ils ont dîné dans une atmosphère joyeuse, presque normale, à l’image des soirées passées là avec Vincent. Alexandra s’est empressée d’en savoir plus sur le bébé, la date du terme, le sexe peut-être ? Elle s’est trouvée un peu bête de n’avoir que peu de réponses à lui donner. La femme d’Olivier lui a alors intimé, avec douceur mais non sans une pointe d’autorité, de prendre rendez-vous pour l’échographie du deuxième trimestre.

— C’est prévu, je vais la faire, cette échographie, mais en Bretagne.

— Et ton congé maternité ?

Olivier a relevé les sourcils en braquant ses yeux sur elle à ce moment-là, une expression du visage qui voulait dire « moi aussi, ça m’intéresse de savoir ». Cette fois-ci, elle n’a pas pu botter en touche. Elle le devait à son associé. Sans appréhension, d’un ton calme dont elle a été elle-même surprise, elle s’est entendue dire que son congé maternité se ferait aussi en Bretagne. Alexandra lui a demandé si ce n’était que le congé maternité ou sa vie qu’elle pensait faire loin de Paris.

— Toute ma vie, je ne sais pas, mais son début de vie à lui, c’est certain, a-t-elle répondu en pointant son index vers son ventre.

La femme de son associé a hoché la tête avec un sourire d’approbation. Quant à Olivier, il s’est levé en apposant le plat des mains sur la table. Son regard s’est fixé sur elle, ses lèvres se sont pincées tandis que son visage faisait un petit mouvement de haut en bas, comme ces figurines qui remuent la tête à l’arrière des voitures. Impossible de savoir s’il était sur le point de sourire ou de vociférer, cette seconde hypothèse aurait relevé de l’extraordinaire pour quelqu’un comme lui, toujours maître de ses émotions. « Allez, suis-moi », a-t-il fini par dire en lui faisant signe de la main.

Dans le train, elle se remémore la suite, à l’étage de la maison. Avec du recul, les mots qui ont franchi ses lèvres la veille au soir lui paraissent surréalistes : « Je veux rester dans la maison de Locmariaquer, je ne peux plus vivre à Paris. » A-t-elle réellement été capable de dire ça, d’en arriver là, à verbaliser ce grand saut vers un… vers quoi au juste ? En Bretagne, elle n’a pas de perspectives professionnelles. Et à Paris non plus, à présent.

Elle en est là, maintenant. Dans un train qui file vers sa nouvelle maison. C’est acté. Cela a été acté lorsqu’ils ont décidé qu’elle céderait ses parts. Olivier ne veut pas les racheter. Il leur faut trouver un nouvel associé. « Les repreneurs, ça ne manque pas à Paris », lui a-t-il assuré. Il n’a pas émis une seule objection. Sa seule requête, c’était d’évoquer immédiatement les aspects pratiques et juridiques de la situation. Il voulait faire les choses proprement, sans risquer de déstabiliser le cabinet. Fidèle à lui-même, il s’est montré juste. Son sourire n’a cessé d’accompagner la conversation, comme s’il ne lui en voulait pas de le laisser ainsi. Elle a peur de ce qu’elle a fait, et elle a peur de décevoir son ami. L’a-t-elle abandonné ? Il n’a eu de cesse de lui dire qu’il était heureux pour elle, parce qu’il savait que cette décision était la bonne, qu’elle n’aurait pas pu faire autrement, et peu importe si lui allait devoir faire sans elle. « Tu fais le bon choix, on n’aurait pas cette discussion si ce n’était pas le cas, et je ne te retiendrai jamais pour mon propre confort de t’avoir chaque jour à mes côtés », lui a-t-il murmuré en la prenant dans ses bras. Elle aurait pu croire à une déclaration d’amour, une envolée romantique, si ça n’avait été Olivier, son meilleur ami, davantage frère que ne l’ont jamais été Christophe et Julien.

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Vincent

 

À l’âge de cinq ans, je rencontrais Mathilde, qui habitait deux étages au-dessus du nôtre. Nous partagions des courses à vélo sans les petites roues et de la pâte à modeler. Notre amitié s’était perdue dans les cartons qui avaient déménagé avec elle à Toulouse. Quand j’étais au collège, Benoît me faisait découvrir les jeux vidéo et nous pouvions passer des heures dans une chambre enfumée de l’odeur poisseuse de la préadolescence et des Pringles au paprika. Je ne l’avais plus revu à partir du moment du moment où il avait préféré troquer Taken contre les baisers mousseux de sa petite amie au sourire ferré de bagues. Et puis, il y avait eu Barbara, rencontrée en deuxième année de licence. J’étais persuadé que nous resterions amis jusqu’à nous dégarnir, mais nos échanges transatlantiques lorsqu’elle avait obtenu un stage au Canada n’avaient pas tenu la distance. J’avais gagné et perdu des amitiés rapidement, aussi sûrement que toi tu avais pris ton temps pour construire celle qui te liait à Olivier. Quand tu m’en avais parlé, je m’étais demandé si je devais être jaloux. Et puis, je l’avais rencontré. Ton meilleur ami était mon opposé, calme, à peser chacun de ses mots, à réfléchir avant d’agir. Je comprenais pourquoi je n’avais pas à être jaloux, je comprenais aussi pourquoi il t’était essentiel. C’était ton double masculin, comme je n’avais jamais eu la chance d’en connaître, et je m’étais toujours dit que si un jour, tu avais besoin de pallier mes manques, il serait là.

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Elle est noyée dans la foule qui se déverse sur les quais de la gare d’Auray. Un grand chapeau de paille attire son attention. Puis des bras à la peau blanche s’agitent en l’air. Millie, les yeux dissimulés sous une paire de lunettes rouge vif, s’avance vers elle en trottinant. Joséphine se sent tout chose en la voyant s’approcher. Comme si elle rentrait chez elle, accueillie par quelqu’un qu’elle connaîtrait depuis toujours.

— Viens par ici, dans mes bras. Tu es chargée comme une moule ! s’exclame Millie.

— On dit comme une mule, rit Joséphine en se lovant contre son amie, dont le parfum fleuri remue ses narines.

La voiture tente de s’extirper du bouchon formé rapidement après la descente du train en provenance de Rennes et de Paris. Elle ne cesse de sourire. Millie, elle, est impatiente de lui montrer les chaises.

— Peindre dans ton jardin, c’est si agréable. Tu sais, j’aime mon atelier, et j’aime aussi peindre dans les lieux publics, par exemple sur la plage. Mais avoir un endroit isolé de tout et à l’air libre, c’est incomparable.

— Alors reviens quand tu veux, vraiment.

— Je ne veux pas m’imposer.

— Tu rigoles ? Avec tout ce que tu fais pour moi, c’est la moindre des choses, lui assure Joséphine. Et en plus, cette maison est bien trop grande pour moi toute seule, rien ne me ferait plus plaisir que de te voir t’y balader.

— C’est gentil. Mais dis-moi, tu reviens bien vite en Bretagne. Je ne t’attendais pas si tôt. Ça s’est bien passé chez tes parents et à Paris ?

— Oui, très bien, mais j’avais hâte de rentrer.

— Et tu as choisi de rester ? Je veux dire ici, à Locmariaquer.

Pourquoi ne pas tout de suite révéler ce non-projet qui est déjà enclenché ? Elle sait qu’il lui sera plus difficile d’avouer à ses parents, à ses frères, à Marie ou aux autres qu’elle envisage ou plutôt qu’elle a déjà décidé de céder ses parts du cabinet et de laisser derrière elle, du moins pour un temps, sa vie à Paris. Avec Millie, rien ne la retient, rien ne l’inquiète. Elle lui explique alors ce qu’elle a convenu avec Olivier. Et pour l’appartement, elle n’est pas encore prête à le mettre en vente ou à le louer. Les parents de Vincent, pourtant, lui ont proposé de gérer cette problématique, mais l’idée lui est trop brutale. Impossible de vivre à nouveau dans l’appartement, inconcevable aussi que d’autres y posent leurs affaires.

Millie acquiesce avec un petit signe de tête par moments, sans dire un mot, alors que Joséphine souffre d’une logorrhée et lui donne chaque détail de sa réflexion, lui explique chaque aspect de la situation, lui confie l’angoisse de faire un choix trop radical et en même temps la certitude qu’elle est chez elle à Locmariaquer. Ce n’est qu’en arrivant devant le petit portail blanc, devant le chemin qui mène à la maison, que la Britannique relève ses lunettes de soleil et met fin à son silence en lui disant que son choix ne sera pas facile à assumer chaque jour mais qu’elle pourra compter sur elle pour l’aider lorsque le doute lui taraudera l’esprit.

Elles déchargent à deux la voiture tandis que Georges vient saluer Joséphine, qui le soulève de terre, le couvre de baisers, enfouit sa tête dans les poils duveteux de son ventre. Le chat ne dit rien, au contraire, il pousse avec sa tête pour davantage de caresses. Qui a dit que les chats se fichaient de leur maître tant que la gamelle était remplie ? Aberration, pense-t-elle tout en emportant dans sa chambre les affaires qu’elle a récupérées à l’appartement. Elle n’a pas pu prendre certaines choses, comme si elles étaient souillées par la mort de Vincent et qu’elles ne trouvaient pas de nouvelle place dans une vie sans lui. Elle range quelques vêtements dans l’armoire et pose les photos de leur couple sur l’étagère derrière le lit. Son doigt caresse le visage de Vincent, ses lèvres qui dévoilent de grandes dents blanches, son front couvert de mèches brunes et barré de quelques rides précoces. Elle ravale un sanglot mais déjà, une larme, puis deux galopent sur sa joue sans qu’elle puisse les retenir. Elle espère qu’il approuve son choix. Qu’aurait-il dit en apprenant sa décision de laisser définitivement derrière elle leur vie à Paris ?

Des coups résonnent. Elle s’essuie le visage en sentant une présence s’approcher doucement dans son dos.

— Tu sais, ce n’est que la deuxième fois que je te vois pleurer depuis que je te connais, chuchote Millie en l’enlaçant. Et pourtant, tu aurais de quoi verser des litres.

— Il me manque tellement…

— Je sais, sweetheart. C’est normal, cela ne fait pas si longtemps… Mais il aurait été fier de toi. Je ne connaissais pas Vincent, mais je suis certaine qu’il t’aimait comme un fou et qu’il t’aurait aimée encore davantage en voyant ce que tu réalises aujourd’hui.

— Ce que je réalise ? Quitter ma ville, mon travail, mon appartement, avec un bébé dans la cocotte… J’ai peur maintenant, je vais avoir trente-cinq ans mais je suis effrayée de faire tout ça sans lui, toute seule.

— Tu as le droit d’avoir peur. Ce sont des gros changements dans ta vie. Mais ne plus avoir Vincent à tes côtés était déjà un bouleversement et pourtant, tu as tenu. Alors, tout ce qui va suivre, tu ne peux qu’y survivre aussi, j’en suis persuadée. Allez viens, suis-moi, je vais te montrer quelque chose.

Elles se rendent dans la salle à manger, suivies de Georges, qui colle Joséphine comme s’il s’inquiétait de la voir partir à nouveau. « Here it is », claironne Millie en désignant le mobilier au centre de la pièce. Les chaises de la table à manger sont toutes recouvertes d’un beau tissu beige, picoré de petites fleurs grises, et leurs pieds et dossiers ont été revernis en une couleur sombre, tout comme la table, d’un bois brut, foncé et à présent lustré. Et puis, elle lui fait découvrir le coin salon, où elle a placé, entre le canapé et la cheminée, quatre pieds en ferraille surmontés d’un plateau de lames de bois cloutées. Joséphine est muette de surprise. Des remerciements sortent de sa bouche à toute vitesse. Et où Millie a-t-elle bien pu trouver cette table basse ? C’est elle-même qui l’a faite, lui répond son amie, avec un sourire de satisfaction. Elle a récupéré des meubles en fin de vie dans un dépôt-vente, les a démembrés puis remontés selon son envie.

— Tu as vraiment un don ! Je te dois combien pour tout ça ? demande Joséphine en balayant la pièce de la main.

— Le droit de m’installer dans ton jardin pour peindre par moments.

— Deal ! Et je t’offre le gîte et le couvert, à volonté. Tu peux aller peindre dans le jardin dès maintenant, si tu veux. Il fait si beau.

— Non, c’est gentil, je vais te laisser reprendre possession des lieux et passer une bonne nuit dans ta maison, avec ton chat – très sympathique au passage, ce cher Georges, dit Millie en se baissant pour le caresser.

Une fois son amie repartie, elle ne résiste pas à l’envie d’aller dans le jardin. Elle emporte le petit poste de radio, insère l’un des disques de jazz de Vincent et s’allonge sur les pierres chaudes de la terrasse. Sa poitrine se gonfle d’un air qui lui semble pur, vierge de cette tristesse sourde qui entrait en elle à chaque instant lorsqu’elle était à Paris. Georges choisit ce moment pour lui donner un coup de tête, il donne un coup de langue râpeuse sur ses doigts et se cale ensuite contre son ventre. Tiens, le retour du chat collant le bébé.

— Alors, Georges, d’après toi, fille ou garçon ? Les paris sont tenus à Sarlat, et ça penche plutôt pour un garçon. Un petit bonhomme, qu’en penses-tu ?

C’est spontané. Parler du bébé est surprenant et délicieux. Revenir ici l’apaise. Elle s’en doutait mais est soulagée de constater que c’est le cas, après la décision qu’elle a prise. S’il n’y avait eu aucune émotion en revenant à Locmariaquer, elle aurait peut-être été moins à l’aise avec son choix, même si rien n’est définitif. Ses parts dans le cabinet ne sont pas encore cédées, l’appartement parisien n’accueille pas encore de nouveaux habitants, et surtout, elle n’a encore rien dit à sa famille et à ses amis. Elle pourrait toujours faire machine arrière, reprendre une vie… normale ? Non. Il y a un an, elle aurait été tétanisée de tant d’incertitudes. Mais aujourd’hui, elle se dit qu’elle avisera. Et qu’elle s’en sortira.

En fin de journée, alors que les derniers touristes quittent la plage, elle enfonce ses orteils dans le sable qui refroidit. Face au ciel rougeoyant et à la mer aux reflets pailletés, elle s’assoit en tailleur et observe les familles qui secouent les serviettes pleines de sable, les groupes de jeunes entourés de volutes de fumée de cigarette et dont les voix parviennent jusqu’à elle quand le vent s’agite, un couple de personnes âgées qui se tient par la main près de l’eau. Son regard s’accroche à une maman, qui rappelle son petit garçon occupé à jeter du sable dans les vaguelettes. Il n’a que faire de la voix qui s’égosille derrière lui. La mère rassemble les jouets en plastique en attendant que l’enfant, qui ne doit pas avoir plus de trois ou quatre ans, daigne abandonner sa lutte contre la mer. Joséphine sourit et son ventre s’agite à ce moment-là. Un petit coup, rien de plus, et dans la quiétude de l’instant, son esprit s’autorise à fantasmer son propre enfant qui s’agiterait au bord de l’eau. Elle s’imagine lui tenir la main, il marcherait à peine et serait titubant, elle lui ferait mouiller ses orteils et il aurait un geste de recul, surpris par la fraîcheur de la mer, puis il rirait.

Ça va se concrétiser. Ici. Décider de revenir en Bretagne est une bonne chose.

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Elle découvre que l’on se sait chez soi, sur son territoire, lorsque l’on jauge sévèrement ceux qui ne sont pas d’ici. Son regard détaille les marinières et le petit panier en osier des unes, les paires de baskets blanches assorties à des bermudas et polos couleur pastel des autres.

Devant la boulangerie, la file d’attente est longue et elle se désole en silence de leur attitude faussement décontractée alors qu’elle-même n’est là que depuis quelques mois. À partir de quel moment est-on autorisé à critiquer le vacancier venu de la capitale alors que l’on a soi-même du sang de Parisien encore chaud dans les veines ? Peut-être a-t-elle un début de réponse lorsque la boulangère s’adresse à elle en la nommant :

— Bonjour Joséphine !

— Salut Mélanie, comment vas-tu ?

— Beaucoup de travail en ce moment, mais c’est pour le mieux. Et toi alors ? Ça faisait un petit moment que l’on ne t’avait pas vue venir chercher ton croissant. Tiens, il est tout chaud celui-là, répond Mélanie en lui tendant la viennoiserie dans son sachet en papier. Ce sera tout, comme d’habitude ?

— Oui, ce sera tout, comme d’habitude, répond Joséphine en souriant largement et en parlant d’une voix forte, comme pour faire comprendre qu’ici, c’est chez elle, à ceux derrière elle qui la pressent d’accélérer la cadence.

Elle s’apprête à repartir lorsque la boulangère lâche un petit cri en couvrant son visage de ses mains. Mélanie contourne alors son comptoir pour venir à la rencontre de Joséphine, qui s’immobilise dans la boutique exiguë.

— Mais tu m’avais caché ça ! Un petit bébé à venir, quelle formidable nouvelle. Comme tu es belle, avec ce petit bidon !

— Merci, Mélanie.

— Tiens, je t’offre des chouquettes, cadeau de la maison pour le futur bébé de Locmariaquer. Tu comptes accoucher dans la région ?

— Oui. Je ne sais pas où est la maternité la plus proche mais en tout cas, ce sera en Bretagne.

— Bon, je vais te donner le numéro de mon gynécologue. Un vieux monsieur, adorable. Et de ma sage-femme aussi…

— D’accord, je te donne mon numéro, c’est plus simple, la coupe Joséphine, gênée d’avoir cette discussion au milieu d’une boulangerie bondée de clients impatients de pouvoir croquer dans une baguette de pain pour le petit-déjeuner.

Mélanie ne résiste pas à l’envie d’une embrassade chaleureuse et s’autorise à caresser le petit ventre. Joséphine n’aime pas le geste spontané de la boulangère, elle n’aime pas l’intrusion sans demander l’accord. Le contact ressert ses épaules.

Son gros abdomen attire l’œil, suscite l’attention, l’émotion. Et l’intrusion. Arrêtez avec vos glapissements et vos mains dorloteuses, veut-elle dire parce que c’est d’abord à elle de faire tout ça. Elle y travaille, elle voudrait qu’on lui laisse le temps d’appréhender son ventre plutôt que de lui mettre en pleine figure qu’il n’y a normalement aucune raison de s’en détourner.

Continuer : partie 4 sur 6