Des ronds dans l'eau
La maison
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
— Ce que ta mère veut dire, Jo, c’est que tu dis que c’est ta chambre maintenant. Tu dis aussi que c’est ta maison. Nous sommes venus parce que l’on se demande si tu penses que c’est définitif.
— On commence à se dire que ce n’est peut-être pas seulement un tour au bord de la mer pour te changer les idées. Tu restaures la maison, tu la décores, tu t’y installes en fait. On ne s’en était pas rendu compte avant. Maintenant, on a seulement besoin de savoir ce que tu as en tête pour l’avenir, pour ton bébé.
Joséphine avait donc vu juste. Ils veulent savoir ce qu’elle fait ici, demandent des comptes ou plutôt un état des lieux de la situation. Et une projection à moyen terme. Si craintes parentales il y a quant à son avenir, elle ne sait pas comment y répondre. Une pause dans sa vie, voilà ce qu’elle fait. Mais elle ne dit pas ça à voix haute, elle dit simplement qu’elle a besoin de temps, qu’elle ne sait pas ce qu’elle va faire mais que pour le moment, elle reste à Locmariaquer. Et le bébé ? Et les finances ? Catherine a mille questions, qu’elle jette pêle-mêle dans la discussion. Joséphine lance à son tour quelques bribes de réponse. Finalement, elle veut surtout que ses parents sachent que pour la première fois depuis des mois, elle va bien. C’est aussi simple que ça.
Joséphine les fait monter à l’étage et leur désigne sa chambre, en insistant avec malice sur l’adjectif possessif. C’est là qu’ils dormiront la nuit prochaine, elle ira sur le lit de camp et c’est non négociable, ajoute-t-elle avant que ses parents aient pu protester. Elle raconte comment une équipe adorable mais non moins efficace lui a « offert » cette pièce. C’est grâce à eux que le résultat est à la hauteur de ce qu’elle avait imaginé. Elle organisera quelque chose, un dîner ou un pique-nique sur la plage, pour que Catherine et Henri rencontrent les personnes qui l’entourent et qui l’ont aidée à sentir qu’elle pourrait être bien à Locmariaquer.
— D’accord, ma fille, conclut sobrement son père. Ça ne pourra qu’aller mieux. Je l’espère en tout cas.
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Catherine tressaille, ses quelques poils se lèvent sur ses avant-bras. Il fait moins chaud qu’à Sarlat. Dans le jardin, couvert par endroits par les ombres de gros nuages gris, elles avancent sur l’herbe taillée par Pierre.
Joséphine aime le mélange de végétation naturelle qui évolue de manière autonome et de plantations réalisées par le grand-père de Vincent, surtout les trois grands arbres. Catherine relève l’équilibre qui émane du lieu et lui demande ce qu’elle souhaiterait y faire.
— Pas grand-chose, répond Joséphine. Quand je suis arrivée ici, je le trouvais désordonné, un peu triste. Mais en fait, je crois qu’il me plaît comme ça. Il y a la pelouse à tondre mais sinon, ça ne demande pas beaucoup d’entretien et c’est parfait. J’ai beaucoup à faire dans la maison.
— Mais tu ne m’avais pas dit que tu voulais faire un potager ?
— Si, c’était une idée.
— Laisse-moi faire alors, je vais te les planter, moi, tes semis. Tu as pris quoi ?
— Courgette et potiron. Et puis, des plantes pour des infusions, j’aime bien l’idée d’avoir des plantes médicinales dans mon jardin.
— Hum, moi qui pensais que tu n’avais jamais prêté attention au jardin de ta chère mère, lui dit Catherine avec un sourire.
Ils dînent rapidement, ses parents tombent de fatigue, après le voyage pour rejoindre Locmariaquer. Joséphine, elle, retrouve son lit de camp, avec Georges qui ne la quitte pas. Son chat aime ses sorties dans le jardin, sa sieste sur le coussin qu’elle a posé par terre pour lui dans un coin du salon mais le reste du temps, son arrière-train se déhanche souvent à quelques mètres d’elle. Elle ne sait pas si c’est le changement d’environnement ou sa grossesse. Georges est devenu un animal de compagnie très collant.
Elle cherche le sommeil en feuilletant le carnet de Vincent. Il lui faut un nouveau projet, peut-être le salon. Millie qui lui dit qu’elle est faite pour être médecin, ses parents qui se demandent si Locmariaquer est moins un lieu de villégiature que l’ultime étape de sa remontée à la surface, le bébé qui grandit dans l’indifférence… Elle sent pourtant un mieux. Ce n’est plus de la colère quand elle regarde son ventre. Elle voudrait s’extraire complètement de cette mise sous cloche, que son esprit établisse un lien plus fort, plus spontané avec son corps qui évolue, qui enfle de ce qu’elle a tant fantasmé. Alors qu’elle n’était même pas enceinte, elle s’attendrissait devant les vêtements miniatures au Monoprix. Maintenant qu’elle a une bonne raison pour les acheter, elle ne pense qu’à des pots de peinture.
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Catherine et Henri sont surpris lorsqu’ils entendent la boulangère saluer Joséphine par son prénom, tout autant quand leur fille répond de la même façon en récupérant son croissant « comme toujours ». Mélanie ajoute cette fois-ci un pain au chocolat, une viennoise, et un kouign-amann pour le déjeuner.
— Tu as tes adresses dans Locmariaquer, dis donc ! lance Catherine en rentrant à la maison. La boulangère connaît même ton prénom…
— Ça fait des semaines que je passe tous les matins donc j’ai été repérée, lui répond Joséphine avec un clin d’œil. Mélanie est adorable et son croissant est très bon. C’est son mari Yann qui les fait, et elle est à la caisse. Ils tiennent la boulangerie depuis des années et ça marche très bien, surtout l’été.
— Mais dis-moi, tu connais l’histoire de tous les commerçants de Locmariaquer comme ça ? intervient Henri. On dirait que ça fait des années que tu habites ici.
— Locmariaquer est un village, c’est facile d’en savoir plus sur les gens.
— Ce qui m’impressionne, ma chérie, c’est que tu fais l’effort d’apprendre à les connaître, poursuit son père, taquin.
— Dis tout de suite que je suis sauvage d’ordinaire, répond-elle faussement outrée.
— On ne va pas dire que tu es une personne qui a le contact facile habituellement, mais, en ce moment, tu aurais été tout excusée de ne pas vouloir faire ami-ami avec toute la région.
Brutale observation qui écrase un silence sur leurs bouches. Joséphine hausse les épaules. C’est vrai qu’elle aurait pu continuer à s’enfermer dans son appartement parisien avec son chat et son bébé fantôme, ou s’enfermer chez le grand-père de Vincent sans jamais ouvrir ou repeindre les volets. Contre toute attente, elle est sortie, elle a cessé de fermer les yeux et la maison, elle parle à des gens. Son père se rapproche d’elle, la serre contre lui et lui chuchote qu’il est heureux, soulagé même de la voir trouver de nouveaux repères. Il ne s’y attendait pas, sa mère non plus.
— Dis donc, ça pousse tout ça, lui dit-il en reculant pour désigner le ventre de Joséphine. On peut à peine se faire un câlin maintenant.
— Ce n’est pas mon ventre mais le tien qui s’interpose entre nous, Papa.
— Rigole mais tu vas me faire de la concurrence dans pas longtemps, Jo.
— Ta fille a de la marge, Henri. Si tu levais le pied sur les chips à l’apéro… plaisante Catherine.
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Qu’est-ce qui pousse un père à organiser pour sa fille un goûter d’anniversaire avec trente petites princesses aux visages maquillés de papillons roses ? Une mère à se lever à 8 heures un dimanche matin pour emmener son fils à une compétition de judo à l’autre bout de l’Île-de-France ? Qu’est-ce qui donne cet amour assez fort pour oublier l’épuisement, le manque de temps, l’agacement ?
Elle est incapable de savoir d’où ça vient, est effrayée parce qu’elle découvre qu’il n’y a rien de naturel finalement pour elle. Alors elle essaye de décrypter les réactions de ses parents pour comprendre par quelle espèce d’instinct ils sont poussés à se comporter de telle ou telle façon. Elle les observe et elle se demande si elle sera un jour comme eux, ces êtres doués d’empathie pour ce qu’ils ont fabriqué à deux. Il lui faudrait être envahie par cette même urgence qu’ils ont à protéger, soigner, aider. Comme aujourd’hui, alors qu’elle tente de les dissuader de bricoler. Ils n’y entendent rien, se dépêchent de satisfaire certaines de ses envies. L’armoire, le petit banc, les tables de chevet sont installés dans la chambre avant le déjeuner. Catherine souligne le goût de sa fille pour la décoration, Henri se contente de dire que c’est du bon boulot, puis ajoute qu’ils auraient dû réaliser dès le début qu’elle avait en tête de donner un coup de neuf à la maison et que cela ne se ferait pas en un jour. Elle comprend qu’il est là cet amour, qu’elle ne pourra rien y faire et qu’il lui faut accepter leur aide. Ils pourraient même s’amuser à poncer et repeindre les murs ensemble. Catherine objecte immédiatement. Joséphine est enceinte, ce n’est plus possible, tout ça. Les gros efforts, la peinture toxique.
— Toi, ce que tu vas faire aujourd’hui, c’est du shopping en ligne. Tu vas acheter un canapé pour le salon. Fais simplement attention à la date de livraison, rappelle-toi qu’en fin de semaine, on te ramène avec nous à Sarlat. Tu peux aussi commander un deuxième lit, de la décoration…
— Je vais plutôt aller trier les cartons du grenier. Le grand-père de Vincent avait beaucoup de…
— Si tu veux, la coupe sa mère. Tant que tu t’éloignes de tous ces produits mauvais pour ton bébé. Tiens, d’ailleurs, pourquoi tu n’en profiterais pas pour acheter des petites choses pour préparer son arrivée ?
Elle fait la moue. Comme une enfant à qui on rappelle de faire ses devoirs. On n’est jamais tout à fait adulte quand on est face à ses parents. Sa mère hausse les épaules, se dirige vers le jardin pour s’atteler à l’élaboration d’un coin dédié au potager. « Tout petit », lui rappelle Joséphine. Catherine acquiesce et se met à l’ouvrage, Georges dans les pattes. Le chat se frotte à ses jambes, s’allonge près d’elle dans l’herbe, se jette sur les feuilles qui bougent dans un mouvement inattendu. Sa mère le houspille et lui fait ensuite des gratouilles en lui donnant des noms affectueux plus improbables les uns que les autres. Joséphine se demande comment elle se comportera avec un énième petit-enfant, s’il y aura réprimandes et câlins, ou juste des câlins pour pallier sa froideur à elle. Et si elle ne l’aimait jamais, ce bébé ? Quand bien même elle se surprend maintenant à caresser son ventre, à s’observer dans le miroir de sa nouvelle chambre, ce n’est pas suffisant. Peut-être qu’elle ne saura pas comment nourrir un nouvel amour, celui pour son enfant, et ça l’effraie.
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C’est quoi la prochaine histoire ? C’était ce qu’elle demandait à son père ou à sa mère lorsque l’un ou l’autre refermait le gros livre bleu nuit à la couverture pailletée d’étoiles et de lunes dorées. Dans son petit lit d’enfant, elle remontait la couette, devait fermer ses yeux mais voulait savoir ce qu’il y avait ensuite parmi les trois cent soixante-cinq histoires du soir.
C’est ce qu’elle se demande aujourd’hui en touchant les objets du grand-père de Vincent. C’est quoi ta prochaine histoire, vieux pichet ? Cela paraît simple pour ce vase, les quatre chaises bistrot, le cadre un peu rayé. Il y a beaucoup de choses qui peuvent avoir une nouvelle vie. Son père est en train de remettre à neuf le mobilier de la terrasse, sa mère un coin du jardin. Alors en triant, elle se dit qu’elle pourrait ou qu’elle devra faire pareil pour elle, pour son bébé aussi. Elle en écrit peut-être déjà un bout. Un village après la ville, des journées de bricoleuse contre des rendez-vous médicaux, une maison immense plutôt qu’un appartement avec demi-balcon. Et puis ses seins devenus si lourds alors qu’ils n’étaient que des noisettes pour Vincent. Elle y est déjà, dans ce nouveau chapitre, qu’elle doit s’obliger à raconter pour éviter d’oublier trop vite que ce sont ces murs, cet air marin, ce sable froid, ces visages maintenant familiers qui lui permettent de ne plus attendre que Vincent revienne.
Dans le grenier, les cartons sont nombreux. Il lui faudra des heures pour trier. Plus elle avance, plus elle s’autorise à mettre de côté certaines choses. Dans un sac-poubelle, elle empile des vieux papiers indéchiffrables, des objets rouillés, cassés, trop abîmés pour être récupérés. Elle fait aussi un tas pour les parents de Vincent. Peut-être souhaiteront-ils récupérer des bribes de l’existence de Louis Blanchet. Elle garde une sélection de jolies choses, vintage ou classiques. Elle descend aussi au salon quatre chaises et les différents morceaux de la vieille table à manger. Elle pourra les repeindre et revernir l’ensemble pour commencer à reconstruire une pièce à vivre. Sa mère a raison, il lui faut un canapé. La chambre n’est pas suffisante pour réanimer tout à fait une maison.
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Chaque matin, elle tapote près d’elle, s’attend à y trouver Georges. Avant, lorsque le réveil sonnait, elle se tournait vers l’oreiller de Vincent et le découvrait, sourd aux premières alarmes de son téléphone. Sa poitrine continuait à se soulever à une cadence lente. Elle aimait l’observer avant qu’il ouvre un œil, impressionnée par sa capacité à ronfler paisiblement alors que le réveil hurlait près de lui. Aujourd’hui, avec cette nouvelle habitude, elle se dit qu’elle est passée au chapitre suivant.
Ses parents dorment encore alors elle a des gestes délicats lorsqu’elle verse les croquettes dans le bol de Georges et qu’elle attrape dans le réfrigérateur un morceau du kouign-amann acheté la veille. Elle s’installe à la table de la cuisine avec son ordinateur pour consulter son compte bancaire. Son pécule dégonfle, mais il y a encore suffisamment pour survivre ces prochains mois et pour d’autres rénovations. Tout ça grâce à Vincent. Veuve et riche, finalement. C’est ironique. Elle aurait pu ne pas toucher à cet argent, par respect, parce qu’elle est en deuil. Mais elle en est certaine, il aurait dit Amen à l’usage qu’elle fait de son assurance-vie. Elle note aussi que, chaque mois, sa banque récupère son dû pour l’appartement parisien. Il y a bien un moment où elle devra se pencher sur le sujet. Pour l’instant, elle décide de le cacher sous le tapis bien épais qu’elle est en train de chercher sur Internet pour le salon. Il va falloir agrémenter la pièce de vie pour qu’elle porte un peu mieux son nom. L’atout de ce grand espace, c’est sa base, brute, propre, clé en main. Les poutres rustiques au plafond, le sol en tommettes, le blanc crème des murs. Pas besoin d’y toucher. Le coin salon sera orienté vers la cheminée, il y aura des livres contre le mur à gauche, des plantes pour encadrer la porte-fenêtre à droite. Elle peut décider de tout en fait, s’affranchir des notes de Vincent, se dire que c’est son carnet à elle. C’est déjà le cas, lui n’est là que pour approuver les idées quand elle lui demande, dans un chuchotement pour que ses parents ne l’entendent pas convoquer son mari enterré six pieds sous terre.
Conserver le charme de l’ancien tout en modernisant subtilement l’ensemble. C’est facile de se prendre au jeu de la décoration d’intérieur. Les idées fusent, elle en a des fourmis dans les mains, des envies de faire des croquis, qui s’écrasent sur le papier grossièrement à côté de ceux de Vincent. Elle liste les achats à prévoir tout en continuant à faire défiler les images sur son écran d’ordinateur : un canapé en lin, un fauteuil en cuir sombre, un tapis beige moelleux, une table basse, des rideaux, encore des plantes.
Elle regarde aussi des photos de cuisine avant/après et commence à définir ce qu’elle aimerait pour la sienne. Elle aime bien dire ma maison, ma cuisine, ma chambre, même si c’est exactement la raison pour laquelle ses parents ont débarqué dans la minute. Ils voient maintenant qu’elle tient sur ses deux jambes, qu’elle a la tête relevée, et qu’au milieu de tout ça, il y a une protubérance pour laquelle elle cherche à reconstruire un foyer accueillant.
Six à huit semaines, c’est le temps qu’il faudrait à un ouvrier pour venir à bout de la cuisine, d’après ce qu’elle lit. Elle n’est pas pressée et ce n’est pas le temps qui lui manque. Elle envoie un message à Pierre et Suzanne pour leur demander s’ils connaissent un artisan local pour refaire sa cuisine, peut-être la salle de bains et pourquoi pas d’autres travaux, précise-t-elle. Sa voisine répond qu’ils vont investiguer et qu’elle est ravie de la voir s’en remettre aux autres.
Elle fait sortir Georges et en profite pour prendre des nouvelles de Marie, qui lui répète au téléphone qu’elle a hâte de venir découvrir la maison bretonne. À la fin du mois d’août, ce sont deux tribus qui débarqueront à Locmariaquer. Joséphine rappelle à son amie qu’elle n’a pas encore, dans sa maison, autant de couchages que de visiteurs. Aucun souci, ils ont déjà réservé une maison d’hôtes pour neuf personnes. Tout le monde est impatient ! Marie est enthousiaste, Joséphine, un peu moins. Elle ne les a pas vus depuis des semaines. S’insinue en elle une légère angoisse, ou une espèce de contrariété, elle ne sait pas trop. Il y a l’appréhension à l’idée d’accueillir des gens dans sa parenthèse du bout du monde, il y a aussi celle de voir surgir des souvenirs qui seraient forcément douloureux. C’est comme si elle se rappelait subitement que tout ne pouvait pas être réinitialisé avec effacement des données antérieures. Elle s’en est souvenue aussi lorsqu’elle a appelé Olivier il y a deux jours. « Oui, il y a des gens qui travaillent », l’a-t-il taquinée. Il était occupé. Évidemment puisqu’il a décroché en plein milieu de semaine et de journée et qu’il enchaînait les consultations. Elle, elle n’avait pas fait attention à l’heure, à la date. Comme évaporée de la vie réelle. Il lui a dit qu’il serait en vacances dans quelques jours, que la dernière semaine était chargée. Il gère seul les deux listes de patientèle. Mais il s’y fait bien, il ne lui en veut pas. D’ailleurs, le sujet n’est jamais venu dans la discussion. Quand va-t-elle revenir ? Est-ce qu’elle va revenir ? Il n’a pas demandé. S’il lui avait posé la question de son avenir au cabinet, de leur avenir à tous les deux en tant qu’associés, elle n’aurait pas su y répondre, ni même lui donner une estimation. Olivier a préféré lui demander comment avançaient les travaux, et a ri de son enthousiasme pour la peinture, le ponçage, la place des bibelots, la couleur des rideaux. Il a simplement conclu la conversation en lui disant qu’elle ne devait pas négliger Chouquette. Se gaver le ventre de travaux, c’est bien, mais il faut laisser de la place au bébé.
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Il est presque 13 heures et Catherine et Henri ne sont toujours pas là. Elle a bien tenté de savoir où ils étaient passés, mais sa mère a répondu de manière très laconique à son message : Déjeune sans nous, ça prend plus de temps que prévu. Aucune idée de ce qu’ils peuvent bien faire. Étrange pour un couple qui ne connaît pas la région. Ce matin, en se réveillant, elle a trouvé un mot dans la cuisine, disant qu’ils étaient partis « acheter quelques bricoles ». Ça ne devrait pas leur prendre autant de temps. Peut-être qu’ils font une promenade en amoureux. Ou alors auraient-ils poussé jusqu’à Groix ? Son père a demandé à aller faire un tour sur l’île pendant leur séjour ; les reportages à la télévision l’ont fait saliver. Mais ils n’auraient pas osé faire le voyage sans elle, se rendre à Lorient, prendre le bateau, ne pas lui donner de nouvelles. Ça ne leur ressemble pas.
Elle termine son plat de coquillettes au jambon avant d’aller sur la terrasse. Le temps commence à se couvrir. La météo s’annonce pluvieuse pour le reste de la semaine, mais elle sait maintenant que les journées ici peuvent traverser averses et grand soleil sans difficulté aucune. Elle étend une grande bâche, y dépose les quatre chaises style Louis XV trouvées au grenier. C’est du chêne, Vincent l’avait noté dans son carnet. Le bois est en bon état, elle pourrait se contenter de décaper et revernir l’ensemble mais l’aspect de l’assise laisse à désirer. Il faudra les retapisser. Elle ne se morfond pas de nostalgie en pensant que Vincent y a posé ses fesses de nombreuses fois. Rapatrier les trouvailles du grenier dans un nouvel univers n’est pas si douloureux. Cela l’étonne presque, de se trouver à son aise, de ne plus tempêter contre le karma ou tout autre chose qui lui aurait volé son mari. Elle ne dit plus « reviens, Vincent », mais « regarde ce que je vais faire de ce lieu que tu aimais tant ».
Elle enfile sa salopette, pose au bout de la terrasse le poste de radio duquel s’échappe bientôt la voix de Sting. Georges, endormi sur le coussin derrière la porte-fenêtre ouverte en grand, frétille de la patte dans son sommeil. Elle s’applique, frotte en mouvements circulaires parce que sur Internet, il est dit de faire comme ça, alors elle prend le temps de bien faire les choses. Elle aimerait être capable de tant de dévotion pour sa grossesse. Pour la première fois, c’est elle, la mauvaise élève. Elle sèche sa propre maternité, s’en détourne pour vaquer à ses occupations. Elle devient une bricoleuse consciencieuse et une mère défaillante.
Ses gestes sur la chaise sont éclaboussés de mélancolie. Et puis de honte aussi. Elle a honte de cette anesthésie des émotions pour son bébé quand pourtant, elles n’ont pas manqué de l’envahir pendant de longues journées, de longues semaines. L’enfant est coincé là, entre l’absence de Vincent et la maison. Elle ne lui a laissé aucune chance de prendre un peu plus de place. Elle s’habitue à sa discrétion quand elle devrait s’impatienter de le sentir davantage. Et les jours filent, et son ventre grossit. Germe cette angoisse inédite, une angoisse plus forte que celle de son avenir professionnel, de son avenir à Locmariaquer, de devoir avancer sans Vincent. Elle tressaille en réalisant qu’elle ne l’attend pas convenablement, qu’elle va donner vie à un enfant qu’elle n’a pas assez voulu. C’est du gâchis, toutes ces journées sans y penser, et elle sent enfin le remords la saisir. Lui aussi pourrait finalement ne pas l’aimer. Elle va se forcer, comme elle s’est forcée à se réveiller tous les matins depuis la mort de Vincent, elle va s’obliger à éparpiller la chaleur, ne plus la mettre seulement dans la maison mais aussi sur son ventre.
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Vincent
J’adorais te voir fourrer ton nez dans le « cul des tomates », inspirer fortement et en ressortir avec un sourire béat qui indiquait que la journée commençait bien, ou te satisfaire de l’arrivée du livreur au moment même où tu t’apprêtais à quitter l’appartement, ou poser dans ta bouche un rocher praliné en gémissant à chaque fois jusqu’à ce que la boîte soit vidée. Tu t’enthousiasmais pour des plaisirs anodins que je ne savais dénicher. Moi, mes intérêts, mes passions étaient visibles, on pouvait les déclarer, les énumérer. Je disais aimer par exemple la musique, alors j’avais acheté l’une de ces grosses enceintes connectées très à la mode. Je m’asseyais dans le canapé, je lançais une playlist jazzy ou électro, tout dépendait de l’humeur du jour, et je fermais les yeux en lâchant ma tête en arrière. On aurait pu croire que je m’y connaissais, que je cherchais les subtilités de la mélodie, mais je m’endormais alors que le premier morceau n’était pas terminé. J’arrivais à trouver le sommeil partout et à n’importe quel moment de la journée. Fascinant pour toi qui essayais d’avoir des horaires de coucher et de lever fixes, si fascinant que tu finissais par questionner ta propre incapacité à déroger à ton sacro-saint cycle des huit heures de sommeil. Il t’était même venu de me demander si je ne te trouvais pas trop « chiante ». Est-ce que je m’ennuyais avec toi ? C’était justement ton pragmatisme, ton sérieux qui me calmaient. Tu ne te rendais pas compte que lorsque je me mettais à douter, je m’en remettais à toi, à ton bon sens, à tes idées claires. C’est toi qui équilibrais notre vie ensemble. J’avais une telle confiance que je m’autorisais à me lancer dans ce qui me tenait à cœur. La maison, notre future maison, ce projet n’existait que parce que je n’avais jamais peur depuis que tu étais là, jamais peur de ce qui adviendrait.
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Vincent avait tout noté dans son carnet, de la couleur des poignées des placards de la cuisine à la taille du miroir à installer dans la salle de bains, jusqu’à la place de son enceinte pour écouter de la musique au salon. Il avait tout prévu, excepté qu’il ne serait pas là mais que d’autres prendraient le relais. Sans doute n’avait-il pas imaginé son beau-père Henri au volant d’un utilitaire chargé de meubles choisis par ses soins, ou sa belle-mère Catherine se débattre avec le papier bulle recouvrant un matelas épais.
Ses parents sont revenus avec « une surprise ». En fait de surprise, c’est tout le nécessaire à l’aménagement du salon qu’ils ont rapporté de leur virée dans les magasins d’ameublement de la région. Et même un lit pour une autre chambre, une grande plante d’intérieur, une applique murale.
Elle cherche un moyen de les remercier comme il se doit. Sa mère a évoqué le fait qu’ils n’auraient pas été assez présents. Elle a pourtant la sensation contraire. De son séjour à Sarlat, elle n’a que le souvenir de leur compréhension, de leur tendresse. Ils n’ont rien demandé. Quand le bébé est apparu, ils n’ont pas exigé de savoir ce qu’elle en ferait. Quand elle est partie de manière inattendue à Locmariaquer, ils n’ont pas exigé de savoir ce qu’elle fabriquait.
En plus, ils ont bon goût, ou plutôt, ils l’ont sans aucun doute écoutée avec attention lorsqu’elle a expliqué l’atmosphère qu’elle souhaitait donner au salon. Le canapé qu’ils ont choisi est d’un style classique, en lin gris clair. Il est parfait. Vincent serait-il du même avis, aurait-il exigé une fois de plus que son vieux sofa les suive jusqu’à ce que mort s’ensuive ? Puisque c’est finalement lui qui est mort, il n’a plus droit à la parole sur le canapé. Mais elle promet tout de même que ce sera l’un des rares achats neufs. Excepté pour la cuisine, bien sûr… « Mon amour, ce sera du rutilant, du faux traditionnel, de l’authentique factice, et tout ça à tes frais », chuchote-t-elle.
Sa mère fait les gros yeux en découvrant les chaises qui commencent à faire peau neuve. Joséphine lui dit qu’elle n’a fait que les poncer pour le moment. Elle continue à la rassurer en ajoutant que pour la cuisine, ce ne sera pas elle qui aura le nez dans la peinture et les mains criblées d’échardes. Et entre l’évier et la crédence, a-t-elle aussi regardé quelques sites pour la grossesse ou les bébés ? Elle pince les lèvres en silence.
— Tu ne rentreras plus dans tes vêtements bientôt, tu le sais ça ?
— Ma salopette est assez large pour me contenir moi et mon gros ventre pour quelques mois encore.
— Est-ce que tu la laves au moins ? Regarde, elle est toute tachée, rouspète Catherine en tapotant à certains endroits de la salopette.
— C’est l’idée, Maman. C’est mon bleu de travail.
— On aura tout vu, ma fille plus parisienne qu’un Parisien qui fait du bricolage à la campagne.
Catherine s’éloigne en maugréant pour elle-même tandis qu’elle et son père échangent un sourire complice. Henri, lui, ne commente pas et préfère lui demander ce qu’elle a prévu pour la suite des hostilités. Son père l’aide à laver les chaises, qu’ils rincent ensuite à grandes eaux sur la terrasse. Plus bas, Catherine, la tête cachée sous la capuche de son ciré, plante les semis. Joséphine lui fait signe de s’abriter mais sa mère bat l’air de la main pour lui signifier qu’elle n’a pas l’intention de rentrer, il ne fait pas froid et ce n’est pas le crachin breton qui va l’intimider. Henri lève le pouce en direction de sa femme, il sait que lui faire sortir les mains du terreau est compliqué. Il propose à Joséphine de monter le second lit en kit, qu’ils transportent dans la chambre jouxtant la salle de bains du rez-de-chaussée. L’assemblage de la structure est assez facile, même si elle monte d’abord un pied à l’envers. Henri se moque de sa fille, lui dit qu’elle va finir par avoir une maison bancale. Elle se défend, avec des plaisanteries sur son âge, et elle observe son père, qui repositionne continuellement ses lunettes rondes sur le bout de son nez. Il a un air de Père Noël, la même bonhomie, et la même bienveillance qui réconforte. Elle se sait chanceuse de les avoir, lui et sa mère.
Ils ont à peine aligné la première latte du sommier que Catherine intervient et met son veto. Joséphine doit quitter cette pièce, arrêter de se fatiguer avec ces activités de bricolage de toute sorte.
— Maman, je suis enceinte, pas malade, et je ne fais que monter un lit.
— Et c’est bien trop !
— Je suis en pleine forme. Et je ne vais pas passer toute ma grossesse à flemmarder sur mon canapé alors que cette maison a besoin d’un coup de neuf.
— Tant que je suis là, avec ton père, toi, tu reposes. Allez hop, hors de ma vue, je prends ta place. Va faire ce que tu veux, lire un magazine, regarder un film… Tant que tu restes à un mètre minimum d’un tournevis !
Joséphine se résigne à abandonner son père, qui dans le dos de femme, fait le signe d’un soldat qui salue son camarade. Elle quitte la pièce en soupirant bruyamment, comme une petite fille qui part au coin, privée de son jeu. Sa mère dépasse les bornes, à lui interdire tout effort alors qu’elle n’en est même pas à la moitié de sa grossesse. Ça devient délirant, pense Joséphine. Peut-être Catherine essaye-t-elle de compenser son propre manque d’engouement pour ce bébé à naître.
Elle veut occuper ses mains. Dans la cuisine, elle cherche une idée. Une tablette de chocolat, du sucre de canne, du beurre, de la farine. Des cookies. Elle se met à la confection des biscuits tout en réfléchissant à l’agencement de la future cuisine. Alors qu’elle rince ses mains couvertes de pâte à gâteau, elle pense à un bel évier en céramique blanche. En se penchant pour récupérer une cuillère, elle songe à des placards couleur sable ou vert amande. Et elle a déjà en tête la place des bibelots qu’elle a trouvés au grenier : des flacons anciens, de gros bocaux, des vases qui feront office de pots à ustensiles. Elle doute encore de la couleur pour le plan de travail. Ce sera du bois, comme sur les photos vues sur Internet. Bois naturel si elle choisit le vert amande pour les placards. Un brun brut si la couleur sable gagne la partie.
Quand ses parents ont terminé de monter le lit et d’y mettre les draps, ils la rejoignent à la cuisine pour un jus de fruits et des cookies. Elle leur montre en même temps ses idées pour la pièce. Son père dit qu’elle a de la suite dans les idées, qu’elle n’était pas mariée à un architecte pour rien. Sa mère, elle, dit que tant que c’est fait par quelqu’un d’autre, tout lui va.
— Tu vas pouvoir réinvestir ta chambre, ma chérie, ajoute Catherine.
— Merci beaucoup.
— C’est normal, la rassure Henri en lui frottant avec douceur le dos. Et tu vas nous remercier comme il se doit, en nous emmenant à Groix demain.
— Et en venant à Sarlat avec nous. Tes neveux et nièces ont hâte de te voir, tu sais. Vous ne vous êtes pas croisés depuis…
— L’enterrement, oui.
— Je pense que c’est le bon moment.
Joséphine a beau acquiescer, elle n’en est pas moins anxieuse. Se retrouver avec toute sa famille d’un seul coup… La vie loin de l’agitation, de tout ce qu’elle a connu lui convient. Elle s’est accommodée de cette solitude, parfois bousculée par la venue de Millie, Pierre ou Suzanne, et par quelques appels passés à ses amis. Elle le sait, c’est grâce à cette éclipse sociale qu’elle a aujourd’hui la tête hors de l’eau. Pour ton bien, Chouquette, je vais continuer à faire entrer plus de monde dans notre nouvelle vie.
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La promenade sur l’île de Groix est compromise. Il pleut sans discontinuer depuis le petit matin et le reste de la journée sera calamiteux, d’après les prévisions. Henri est déçu, Joséphine lui dit que ce n’est que partie remise, ils pourront y aller à l’occasion d’une prochaine visite en Bretagne.
— Donc tu restes, c’est définitif ? lui demande-t-il.
— Je dois y réfléchir.
— Moi, j’ai l’impression que tu as déjà une petite idée, si tu me dis que tu pourras m’emmener à Groix une prochaine fois, n’est-ce pas Jo ?
— Hum…
— Au moins, avec la météo d’aujourd’hui, tu sais à quoi t’attendre hors été, si tu as l’intention de rester ici, intervient Catherine. Parce que la Bretagne, ce n’est pas très ensoleillé, les mois qui viennent seront sans doute un peu plus humides que ce que tu as connu jusqu’ici. Ton petit séjour en juin-juillet, c’était une promenade de santé météorologique !
— Maman, arrête avec tes clichés sur la Bretagne. Puisque c’est comme ça, tu es officiellement invitée à venir à Locmariaquer le 11 novembre pour apprécier la Bretagne automnale.
Ils rient ensemble et continuent à bavarder sur la météo bretonne. Elle propose une balade téméraire jusqu’à La Trinité-sur-Mer, afin d’acheter de quoi préparer le dîner qu’elle a prévu avec Millie et les voisins.
— On va être trempés, cette pluie est dantesque !
— Tu exagères Maman, c’est juste une bonne averse.
— Je rêve… Toi qui pleurnichais pour quelques gouttes quand tu venais à Sarlat, voilà que tu relativises face à des trombes d’eau, sourcille Catherine.
Catherine part finalement seule pour le village avec la liste de courses. « Là, tu trouveras le poissonnier, ici le primeur, et à l’épicerie, tu pourras prendre une brique de lait et le gros sel dont j’ai besoin », a dit Joséphine avec le ton d’un chef de camp scout.
Henri oublie sa déception de ne pas pouvoir arpenter Groix en se lançant dans l’assemblage d’étagères pour le salon. Les tribulations de sa fille lui ont soufflé l’idée de poser sa pierre à l’édifice et son marteau s’abat bientôt sur les clous des équerres. Le bruit sourd résonne dans la maison et Georges vient se réfugier entre les jambes de Joséphine alors qu’elle s’installe à la table de la cuisine. Sur le carnet de Vincent, elle note ses idées pour l’agencement des pièces du rez-de-chaussée et la décoration de l’ensemble. Et pour lier la cuisine à la salle de séjour, de grandes portes coulissantes avec des carreaux. Classe, hein Vincent ?
Catherine rentre ruisselante de sa virée au village, bien qu’elle ait pris la voiture. « Un vrai temps de chien », peste-t-elle en secouant son manteau. Elle ajoute que ça ne va pas s’améliorer alors elle propose d’avancer le départ pour Sarlat au lendemain plutôt que de rester enfermés. Henri est d’accord, Joséphine aussi, même si elle réfléchit déjà à la façon dont elle rentrera ensuite à Locmariaquer.
Elle et sa mère rient tout l’après-midi. La préparation du dîner a des airs d’émission culinaire. Au programme : des petits fours aux graines de pavot, un bar en croûte de sel, des pommes en robe des champs, un crumble poires-chocolat. Henri, avant de se remettre à ses étagères, leur lance qu’il est ravi de savoir qu’il s’apprête à déguster un « repas de Noël ». Elle a récupéré un plat qui semble dater du siècle dernier dans les cartons de vaisselle du grand-père de Vincent. « Magnifique ! » s’enthousiasme Catherine en découvrant la faïence blanche ornée de décors marins.
La pluie a contrarié les plans, le dîner ne pourra pas se faire sur la terrasse. Les chaises de la salle à manger sont loin d’être prêtes. On a vu mieux comme accueil. Tant pis, ils mangeront à l’intérieur sur du plastique. Henri a dressé la table avec ce qu’il a trouvé : un mélange hétéroclite de verres, de couverts et d’assiettes. Le tableau définitif fait très Art déco, ou ambiance restaurant bobo du 17e arrondissement parisien. C’est anarchique et chaleureux. « Si seulement tu étais là pour voir ça, mon amour », souffle-t-elle, émue devant la salle de séjour, soudainement si vivante.
Millie est la première à arriver, Pierre et Suzanne la talonnent rapidement. Ils font connaissance avec ses parents, qui se présentent, tout sourire. On les croirait maîtres des lieux, à la manière dont ils mènent les invités dans la maison.
— Installez-vous directement à table, indique Catherine. Comme vous le voyez, le salon n’est pas encore tout à fait prêt à accueillir l’apéro, continue-t-elle, déplorant visiblement l’absence de table basse devant le nouveau canapé.
L’attitude de sa mère fait sourire Joséphine. Elle est attendrie, soulagée aussi. Voir ses parents se mouvoir avec aisance dans son nouvel environnement la rassure. Elle les regarde discuter avec ses voisins et Millie et se demande pourquoi l’inquiétude l’a gagnée lorsqu’elle a su qu’ils venaient ici. De quoi avait-elle peur ? Que son existence d’avant se prenne de plein fouet sa nouvelle vie peut-être. Elle n’est pas à Locmariaquer depuis deux minutes qu’elle pense déjà à sa « nouvelle vie ». Comme lorsqu’elle a appris qu’elle était enceinte. En quarante-huit heures, elle a tout imaginé tellement grand qu’elle aurait presque pu sentir le bébé bouger. Aujourd’hui, elle ne sait plus exactement où elle est. Dans l’avant parce que dans cette maison tant aimée par Vincent. Dans l’après parce que si loin de ce qu’elle a connu, de son quotidien rodé, de tout ce qu’elle avait imaginé.
Le dîner coule avec facilité. Catherine, Suzanne et Millie échangent, ricanent parfois comme de vieilles amies. La conversation de Pierre et Henri tend parfois dangereusement vers la politique, sans jamais vraiment l’évoquer. Le vin rouge aidant, les voix s’élèvent, le rire devient franc.
Elle a une impression furtive de plénitude. Et dans ce moment, quand ses yeux se posent sur la table vivante, sur les couverts qui raclent les assiettes pour récupérer des miettes de pommes de terre noyées dans du beurre demi-sel, sur les sourires qui font des plis aux coins des lèvres, sa main s’approche de son ventre, l’épouse tout à fait, comme pour former un réceptacle. La peur s’éloigne un instant. Elle se sent bien, elle pourrait vouloir le toucher encore un peu plus. Elle voudrait que tout ce qui va arriver soit aussi facile que ce dîner. Elle doit retrouver cette sensation d’abriter un bonheur imminent.
Lorsque le dessert est servi, Henri se tapote le ventre, il va bien dormir. Tant mieux, demain il y a de la route, il faudra être reposé, souligne Catherine.
Joséphine demande conseil à Millie concernant les chaises de la table à manger. Elle lui montre ce qu’elle a déjà effectué : ponçage, nettoyage et retrait du tissu abîmé. Comment faire pour leur remettre une assise potable ?
— Il faut que ce soit bien fait si tu ne veux pas que le tissu se déchire quand tu vas mettre tes fesses dessus. Je vais m’en occuper, OK ?
Joséphine a appris rapidement que lui dire non ne faisait que retarder l’acceptation. Les chaises sont donc confiées à Millie qui, grâce à un double des clés, se fait une joie de pouvoir revenir à la maison durant son absence pour s’y atteler, et pour nourrir Georges en même temps.
Sur le palier, Suzanne glisse dans la paume de sa main les clés de la voiture. « Fais-la tourner pendant notre absence », lui dit-elle. Puis sa voisine ajoute un morceau de papier sur lequel son écriture ronde fait apparaître des coordonnées. Ce sont celles d’un entrepreneur de la région qu’ils connaissent bien :
— C’est Joël qui a refait notre salle de bains, il est très bien, et surtout disponible dès la rentrée prochaine pour ta cuisine. On lui a déjà tout expliqué, tu n’as plus qu’à lui demander un devis !
— On a aussi demandé à Patrice de t’installer une piscine, lui aussi peut commencer en septembre, ajoute Pierre, un sourire en coin.
— La piscine, on verra ça une fois que j’aurai de la robinetterie potable dans la cuisine.
— Comment ça une piscine ? En Bretagne ?
Joséphine rassure sa mère, dont les yeux se sont écarquillés de désapprobation. Creuser le jardin n’est pas encore à l’ordre du jour. L’objectif reste le même : faire un intérieur douillet pour affronter la météo peut-être moins chaleureuse des prochains mois. Plusieurs paires d’yeux se posent sur elle et il lui semble pouvoir lire dans ces regards : elle va rester alors. Un grand vertige la prend lorsqu’elle pense à octobre, novembre, décembre, l’année prochaine… Organiser l’avenir lui est impossible. Le présent devient tout doucement concevable, si ce n’est plaisant.
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Elle repense à l’un de ses patients, M. Lambert, ou peut-être était-ce M. Gaubert. Il avait perdu une partie de son bras quand sa moto avait chuté sur une nationale, aux portes de Paris. Quarante ans après l’accident, son membre disparu continuait de le réveiller la nuit. On dit que ce type de souffrance peut s’estomper au fil des années, mais elle se demande si elle aussi sera torturée par la douleur de ce membre fantôme dans quelques décennies. Elle n’imagine pas qu’il puisse en être autrement. Vincent, cette partie d’elle qui n’est plus là, c’est en même temps le vide, la brûlure, la plaie à vif, tout le temps. Il semble partout et nulle part à la fois. Et maintenant, derrière elle alors que Locmariaquer s’éloigne. Quitter la maison, c’est violenter la blessure.
Elle a pris place sur la banquette arrière, Henri tient le volant, Catherine a déjà la langue bavarde. Ils partent de Bretagne sous un ciel sombre. Les pins, courbés par le vent fort qui souffle depuis la côte, semblent les saluer. Ce n’est qu’un au revoir, se dit-elle. Elle se sent arrachée à son nid. Derrière elle, il y a ses quatre murs, Georges qui sera nourri par Millie, Mélanie, la boulangère qui met de côté pour elle son croissant le plus doré chaque matin, le petit chemin tortueux qui mène à la plage. Ce n’est que provisoire mais ce départ est d’une dureté à laquelle elle ne s’attendait pas. Passer quelques jours à Sarlat, au milieu de sa famille, loin du quotidien rassurant de Locmariaquer l’effraie. C’est une angoisse surréaliste, et de toute façon, ce ne sera qu’un premier pas vers les autres car elle a décidé qu’elle passerait à Paris sur le chemin du retour. Les parents de Vincent s’occupent de l’appartement depuis qu’elle est partie, elle les a laissés gérer l’intendance, se préoccupant peu de leurs émotions lorsqu’ils rangeraient et nettoieraient tout ce qui avait entouré leur fils. Elle ne sait même pas ce qu’elle va ressentir, elle-même.
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À Sarlat, elle ne cesse de penser à sa maison ; pourtant, préparer les repas avec sa mère est un bonheur, et ricaner avec ses frères la met de bonne humeur. Mais elle se sent, par moments, perdue, à l’écart ou déphasée. C’est la première fois qu’elle revoit la famille au complet sans lui et à chaque instant, le souvenir surgit et tabasse sa poitrine. Lorsque Christophe, Julien et Henri allument le barbecue, elle les revoit s’esclaffer le jour où Vincent avait par mégarde saupoudré la côte de bœuf de sucre et non de sel. Ou quand sa mère emmène l’un des enfants vers la balançoire, elle se rappelle la sensation du vent dans ses cheveux alors qu’elle était à leur place, de ses mains à lui dans son dos, de son rire parce qu’il la poussait encore plus fort pour que sa robe se soulève et dévoile jusqu’à sa culotte. Ici, ils ont eu des fous rires et des baisers échangés derrière les troncs des arbres comme des gamins. Des Noëls autour de canapés au saumon, des anniversaires des petits et des plus grands avec des bougies magiques qui ne s’éteignent pas, des chasses aux œufs de Pâques interminables parce qu’Henri s’était découvert un don pour les cachettes improbables dans le jardin, des longues soirées d’été avec du rosé trop chaud sur la table et l’odeur de la citronnelle pour chasser les moustiques.
Allongée dans l’herbe, elle laisse couler une larme qui s’échappe dans ses cheveux blonds. Elle passe la main sur son front, chaud et suintant. La température est plus élevée qu’en Bretagne mais un frisson parcourt sa peau. Plus loin, les rires cristallins des enfants de ses frères s’élèvent. Il va être l’heure du goûter, ils sont excités et chahutent en attendant le gâteau de Mamie. Elle entend le brouhaha des conversations des adultes. Elle sait que personne ne lui tiendra rigueur de sa tendance à délaisser les fins de repas pour s’isoler, même si elle passe de bons moments. Elle est même allée faire du shopping avec ses belles-sœurs et sa mère. Mais parfois, c’est un peu trop. Comme aujourd’hui, quand elle s’est sentie cernée, à l’heure du déjeuner, par les souvenirs et les regards portés sur son ventre, sur lequel des mains se posent sans qu’on lui ait demandé son accord.
Des pas qui crissent dans l’herbe se rapprochent. Sa mère vient s’installer à côté d’elle et caresse ses cheveux. Joséphine essaye d’ouvrir les yeux mais les referme aussitôt, éblouie par le soleil. Elle est un peu fatiguée.
— On comprend, ma chérie, lui dit Catherine en passant un doigt sur sa joue, là où une larme a tracé un sillon séché.
— Je suis une vraie madeleine. Je ne pensais pas avoir encore des larmes mais je me mets à pleurer tout le temps, et pour des trucs bidon parfois.
— Je sais, Jo… Et c’est normal.
— Tu sais, au début, je voulais partir avec Vincent. Je lui en voulais de m’avoir quittée. Il me manque tellement et parfois, j’ai envie d’abandonner, de me laisser partir et…
— Arrête, la coupe sa mère. Tu ne peux pas dire des choses comme ça. Vincent n’est parti que depuis quatre mois et pourtant, tu es là, tu fais des choses, tu restaures une maison, tu te lèves chaque matin.
— Je n’ai pas eu le choix. Avec ce bébé, il fallait bien que je reprenne du poil de la bête.
— Et tu l’as très bien fait. Regarde-toi, ma chérie. Il faut une bonne dose de courage pour ça. Aujourd’hui, tu vois ce bébé comme quelque chose qui t’a obligée à sortir la tête de l’eau mais tu ne penses pas qu’il puisse aussi t’apporter quelque chose ? Ce quelque chose qui fait que tu vas de mieux en mieux ?
— Je ne sais pas… C’est terrible mais je n’arrive pas vraiment à le sentir, à me faire à sa présence, à en être heureuse. J’ai peur de ne pas l’aimer, Maman, de ne rien ressentir.
— Oh, ma Jo, murmure Catherine. Ne pense pas à ce qu’il pourrait arriver, laisse le temps faire son œuvre, pour Vincent ou pour ce bébé, poursuit-elle en entrelaçant ses doigts à ceux de Joséphine, sur son ventre.
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Le temps de quelques jours, c’est le retour à une vie ordinaire, sans étagères à poser, sans chaises à vernir, sans clou à enfoncer. Elle se retrouve privée de ses activités manuelles et se laisse submerger par la réalité. Il y a des interrogations qu’elle n’avait pas quand elle repeignait ses volets ou posait du lambris blanc. Cette installation en vitesse en Bretagne, qu’est-ce qui lui est passé par la tête ? Elle réalise qu’en ne souhaitant prendre aucune décision, elle a fait deux choix monumentaux : garder un bébé alors qu’elle est une jeune veuve et quitter sa ville pour un coin qu’elle connaissait à peine, sans aucune idée de ce qu’il adviendrait de sa carrière. La peur est vertigineuse. C’est comme un réveil après quatre mois à se mouvoir dans une existence parallèle. Pour survivre à la mort de Vincent, elle s’est enfuie, elle s’est terrée dans un nouvel univers ouaté pour éviter de penser à l’ancien. Le quotidien paraissait acceptable dans ce huis clos aspergé d’embruns salés mais à présent qu’on l’en a extraite, l’incertitude l’empêche de dormir. Que fait-elle, que va-t-elle faire ?
Retour à la case départ. Au milieu de tous mais comme évaporée. Elle peine à sourire, la solitude l’assomme. Pourtant, sa famille est là, ils la câlinent, la font rire, lancent des paris sur le sexe et le prénom de l’enfant à naître. Elle en a la nausée. Le bébé va arriver et elle sera seule.
Vincent, lui, aurait su rebondir, aller voir les autres, demander de l’aide, ou même s’affranchir de la solitude pour en faire quelque chose d’excitant, champ d’apprentissage ou de renouveau. Mais moi, je ne suis pas comme toi, j’ai besoin de toi.
Un soir, alors que la maison s’endort et qu’elle est recroquevillée dans son lit, son père lui demande l’autorisation d’entrer dans la chambre.
— Ça va, Papa ? Tu as l’air fatigué.
— C’est toujours un peu le cas quand mes petits-enfants me font tourner en bourrique, tu sais, plaisante Henri. Ils ont une énergie, disons, impressionnante…
— Espérons que celui-ci soit plus calme, répond-elle en désignant son ventre bombé.
— Oh, j’en ferai mon affaire, crois-moi !
Ils évoquent le pari. Tout le monde, même les enfants, a écrit sur un papier le sexe et le prénom du bébé envisagés. Sept ont présagé d’un garçon, trois d’une fille, dont Henri. Il est persuadé que le bébé à naître aura des cheveux aussi blonds que sa mère, même si Vincent était d’un brun corbeau.
— Peut-être que tu as raison, sur le sexe, je veux dire. Mon associé Olivier l’a déjà surnommé Chouquette, ce bébé. C’est féminin, ça.
— Et toi, tu imagines quoi ? demande Henri, avec un sourire doux.
— Rien. J’ai du mal à réaliser tout ça, lui répond Joséphine en désignant de la main son ventre. Maman m’a dit de laisser faire les choses, que ça viendra.
— Ta mère a raison. Je suis convaincu que ça va très bien se passer.
— En ce moment, j’ai l’impression que je viens tout juste de me rendre compte de ce que j’avais fait.
— Comment ça ?
— Garder le bébé et partir en Bretagne. J’ai laissé en plan mon boulot, mon associé, mes amis, mon appart… Je n’y suis jamais retournée depuis mon départ pour Locmariaquer. J’ai l’impression d’être folle.
— Mais non, Jo, tu n’es pas folle. Mais si tu veux mon avis, cette vie que tu as laissée derrière toi à Paris et ta nouvelle vie en Bretagne, ça n’aide pas à avoir les idées claires. Tu as le cul entre deux chaises, comme on dit.
— Il faut que je choisisse une chaise ?
— Hum, peut-être, oui. Ce n’est que l’avis de ton vieux père, mais je pense que tu devrais mettre de l’ordre dans tes affaires. Et je t’ai vue si heureuse en Bretagne que j’ai du mal à t’imaginer revenir à Paris. Pourtant, il y a un an, je n’aurais pas parié un kopeck sur l’épanouissement de ma fille à la campagne. Mais bon, il y a un an…
Ils se taisent tous les deux. Évidemment, il y a un an, il y avait Vincent, il y avait de l’amour à deux, des décisions à deux, un avenir à deux.
— Bon, je vais te laisser dormir. Essaye de ne pas trop penser à tout ce que je viens de te dire, je suis sûr que ça s’éclaircira dans ton esprit. Et tu sais ce qu’on dit, la nuit porte conseil alors ferme tes yeux et laisse faire les étoiles, conclut-il poétiquement avant de refermer la porte de la chambre.
En dépit des recommandations de son père, elle garde les yeux grands ouverts dans la pénombre de sa chambre jusqu’à une heure avancée. Mettre de l’ordre dans ses affaires, ça la taraude. Elle se relève et saisit le carnet de Vincent. Elle a besoin de voir son écriture bordélique, ses notes anarchiques, couchées sur le papier dans des couleurs différentes. Elle caresse les pages comme si c’était la main de son mari. Et il suffit d’un temps infiniment court pour que son cœur s’allège. Elle lit des mots qu’elle associe sans effort à une image. Puis elle voit ses propres ajouts, ses idées pour cette maison qui est finalement devenue davantage la sienne que celle de Vincent. Penser à Locmariaquer, à ce qu’elle y a construit l’apaise. Elle est impatiente d’y retourner. C’est chez elle, elle en est certaine et elle adore cette certitude. C’est à ce moment-là que ça se produit. Un léger mouvement, un sursaut. Elle descend les yeux vers son nombril, sous lequel une bulle semble avoir éclaté. C’était rapide, discret mais assez effarant. Elle est interloquée. Elle englobe son ventre de ses deux mains, intimidée par cette sensation merveilleuse. Elle ne s’y attendait pas. Le bébé est bien là, et, dans ce mouvement furtif, elle veut voir un encouragement. Elle se sent pour la première fois pleine de quelque chose.