Des ronds dans l'eau
La maison
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
Les mots meurent sur ses lèvres. Il ne l’oblige pas à poursuivre. Elle lui dit qu’elle a peur de ne pas y arriver, elle ne sait pas si elle est prête à travailler de nouveau, elle craint de se retrouver face à des patients et de ne plus savoir comment faire. Ou pire, de les laisser là, sans préavis, parce qu’elle aura surestimé sa capacité à reprendre son métier.
Son ami acquiesce. Personne ne saurait dire comment elle réagirait si on la mettait face à des personnes en souffrance. Mais il y a une chose dont il ne doute pas : ses compétences, son professionnalisme. Elle est faite pour être médecin. Peut-être que ce ne sera pas pour tout de suite, mais un jour, lui assure-t-il, elle ouvrira de nouveau la porte de son cabinet.
— Je pense qu’il te sera plus facile d’aider les autres à aller mieux que ce ne l’est pour toi-même.
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Ils ont laissé de côté les documents administratifs, leur rupture professionnelle, Tiphaine, la nouvelle associée, la distance géographique qu’il y a maintenant entre eux. Elle emmène Olivier sur sa plage et il ne peut s’empêcher de rire. « C’est ton bout de sable à toi alors », raille-t-il. L’air est frais en bord de mer. Il a enfilé des bottes en caoutchouc et un ciré. À son tour, elle se moque de lui et de son style de parisien. Elle, elle a mis le gros pull en laine qu’il lui a offert la veille. Au milieu des cadeaux pour nouveau-né, le vêtement semblait gigantesque. Elle l’a remercié. Depuis qu’elle est enceinte, c’est la première fois qu’on lui offre autre chose que des bavoirs et des pyjamas miniatures.
Ils se rendent dans le bourg du village et font un détour par l’atelier de Millie. Olivier est émerveillé par l’endroit en désordre et par les œuvres qu’il découvre. L’une des peintures à l’aquarelle lui a tapé dans l’œil : de grands pins maritimes couchés par le vent devant une mer agitée. Millie veut la lui offrir, mais il insiste pour la payer. Joséphine assiste à l’échange, amusée, et se dit qu’elle aussi, accrocherait bien l’un des tableaux de son amie dans sa maison. Il y a quelques photos de Vincent et d’elle, de sa famille, de ses amis, suspendues dans différentes pièces et la décoration achetée par Anne et Yves pour la chambre d’enfant, mais une aquarelle ajouterait une touche de poésie. Il y a aussi une autre chose à laquelle elle doit trouver une place dans la maison : l’affiche du film La Piscine, avec Romy Schneider, l’actrice qui éblouissait Vincent. Elle n’est pas parvenue à choisir l’endroit adéquat. Hors de question de l’accrocher dans sa chambre. Elle pourrait entendre de nouveau Vincent lui susurrer à quel point sa Romy est belle. La chambre d’amis, au rez-de-chaussée, pourquoi pas…
Accompagnés de Millie, ils s’installent dans un café du centre et y restent un long moment alors que le temps dehors est maussade. Olivier évoque à plusieurs reprises le calme des lieux. « Chouquette sera bien ici », glisse-t-il dans la conversation, et Millie l’interroge sur la personne dont il parle. Ils rient ensemble lorsque Joséphine explique l’origine du surnom du bébé. Selon son amie, Croissant aurait été plus approprié, étant donné que la future mère ne peut pas s’en passer.
Quand il quitte Locmariaquer le lundi matin, il lui dit qu’il est content de savoir qu’elle peut compter sur Millie. La différence d’âge ne l’a pas fait sourciller. Tout comme pour Pierre et Suzanne dont il a entendu parler. Au contraire, elle a la chance d’être entourée de personnes fiables. Et puis, ce lieu… Qui aurait cru qu’elle se serait épanouie dans une existence à des années-lumière de celle d’avant. Il en a la certitude, son nouvel horizon marin ne peut lui offrir que du mieux.
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Vincent
Nous nous étions mariés en catimini selon mes parents, nous nous étions mariés de façon « vite fait » selon les tiens, nous nous étions mariés tout court pour nous. Notre échange d’alliances à la mairie nous avait suffi. Tu m’avais tout de même demandé si je ne voulais pas d’un mariage à la Sissi, sur le ton de la plaisanterie. Plutôt que de te rendre jalouse, l’admiration que j’avais pour Romy Schneider t’intriguait. Pourquoi elle en particulier, et pas Claudia Cardinale, Kate Winslet, Sophie Marceau ? Parce qu’il y avait quelque chose dans cette actrice qui me remuait. Je pouvais la voir et la revoir sur écran à l’infini, et j’aimais aussi aller derrière l’écran. Je lui trouvais une beauté mélancolique et je fouillais pour découvrir d’où lui venait cette expression dans telle scène, à quoi elle pensait en jouant ce film. Et j’aimais bien croiser d’innombrables posts Facebook et Instagram avec sa photo dans des cœurs d’un rose criard, sous-titrée de cette citation si connue : « Réussir, c’est aimer. » Je me l’étais appropriée. Je t’avais toi, j’avais réussi.
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Elle n’a jamais aimé la Toussaint. Elle y pense déjà parce que le soleil pointe moins haut dans le ciel, que les journées s’éteignent toujours plus rapidement. Quand le vent fait claquer les volets, elle se met au salon, observe ce qui se passe dehors, comme le fait Georges. Elle se dit qu’elle pourrait faire fonctionner le poêle dans la cheminée. La météo s’y prête de plus en plus fréquemment, mais elle attendra que les jours chevauchent novembre et ce premier du mois. La fête d’Halloween, les déguisements terrifiants, la chasse aux bonbons à la tombée de la nuit, et puis les chrysanthèmes, les cimetières… Enfant, elle ne comprenait pas ce qui était célébré. Dans la cacophonie festive du 31 octobre et dans le recueillement le lendemain, elle était mal à l’aise. Elle n’a jamais voulu célébrer la mort sous toutes ses formes et, cette année, elle ne se réconciliera pas avec la date. Les parents de Vincent iront certainement sur sa tombe. Ils y déposeront des fleurs, prieront pour lui dans la petite église qui est à deux pas du cimetière du village où ils vivent, dans l’ouest de la région parisienne. Joséphine, elle, n’y est jamais retournée. Elle se rappelle le son du gravier sous ses chaussures dans l’allée qui menait vers le trou creusé pour lui. Elle ne supporterait pas de l’entendre à nouveau, elle ne supporterait pas de se retrouver face à cette pierre de granit massive, cet imposant rectangle, et se dire qu’il est en dessous, son corps déchiqueté par la voiture qui l’a renversé, les quelques organes viables prélevés, tout son être en décomposition… Si elle avait vu un psy après la mort de Vincent, il lui aurait certainement dit de se rendre sur sa tombe, pour commencer le deuil, accepter la situation. Certains de ses amis lui ont conseillé ce pèlerinage funèbre mais elle n’a pas voulu. De toute façon, Vincent aurait préféré être incinéré. Elle ne comprend pas pourquoi cette volonté n’a pas été respectée. Il est trop tard pour se poser la question. Elle est fatiguée d’interroger le passé et son injustice.
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Son regard ne peut se détacher de son ventre qui dodeline furtivement. Le bébé bouge. Des mouvements discrets, timides, déjà assez pour la réveiller. Au milieu de la nuit noire, elle a rallumé sa lampe de chevet pour observer, assourdie par les palpitations de son propre cœur. Pendant de longues minutes, elle reste ainsi, assise dans son lit, fascinée par son corps et ces sursauts merveilleux. Ce n’est pas la première fois qu’elle sent le bébé s’activer alors qu’elle a les yeux fermés. Il joue au boxeur, souvent aux alentours de 2 heures du matin. Ce n’est pas désagréable, au contraire. Ce qui l’est, c’est la fatigue qui s’installe un peu plus chaque jour, tout comme la graisse autour de ses cuisses et de son abdomen. Elle ne s’est pas pesée mais elle a dû gagner six ou sept kilos. Peut-être devrait-elle ralentir sur le croissant matinal, les gourmandises qu’elle s’autorise sous prétexte qu’elle se nourrit pour deux. Mais qui pour lui reprocher ses hanches gonflées d’amour à venir ? Elle pense à toutes les femmes dont le mari est endormi à leur côté, toutes celles qui s’inquiètent de leur corps déformé. Elle aurait été l’une d’entre elles si Vincent avait été là. Elle aurait été angoissée par les ravages de la grossesse, elle se serait demandé comment rattraper les mois passés à construire un être pour pouvoir redevenir la femme attirante qui saurait donner envie à son mari. Elle se serait reproché sa prise de poids, son incapacité à perdre rapidement les kilos alors même que c’est son corps à elle, et seulement le sien, qui aura mobilisé toutes ses forces pour fabriquer quelque chose. Elle n’a plus Vincent, elle, et pourtant, elle sent déjà poindre l’inquiétude quant à sa nouvelle silhouette. Comment va-t-elle pouvoir l’aimer ? Comment est-il possible d’éprouver une telle angoisse après tout ce que l’on demande au corps d’une femme ?
Tout va vite, dans son corps, dans son esprit aussi. Les changements sont quotidiens, comme dans sa maison. Il y a le gros chantier de la salle de bains à l’étage, bien visible, comme son ventre qui ne cesse d’enfler, et il y a toutes les petites choses qui agrémentent, les touches de décoration qu’elle pose ici et là, les fleurs cueillies dans le jardin et qu’elle fait sécher, les trouvailles de ses virées avec Millie. Dans sa tête aussi, progressivement, des morceaux de ce qui l’attend se rassemblent. Sentir le bébé bouger, lui acheter des vêtements, prévoir les visites prénatales chez le médecin, des détails qui construisent un gros tout, qui l’effraient parfois.
Le décor extérieur change aussi. Les arbres du jardin sont peints des couleurs de l’automne et elle aime sentir plus fort les embruns marins portés par la pluie jusqu’aux fenêtres. La maison craque, le vent dehors fait chanter les volets et la berce pour des siestes de plus en plus longues, Georges contre son flanc. Son sommeil est si lourd que les travaux de la salle de bains ne font qu’effleurer ses oreilles. Joël lui a dit qu’il attaquait les finitions. Il a tout cassé, tout reconstruit. Ce n’est plus qu’une question de jours avant qu’elle puisse reprendre possession de la salle de bains. En attendant que le chantier se termine, elle partage la douche du rez-de-chaussée avec Millie, qui passe deux à trois nuits par semaine dans la maison. Elle lui assure qu’il n’y a aucun problème à ce qu’elle reste davantage. La cohabitation par intermittence se passe bien, si bien même qu’elle regrette chaque fois de voir repartir Millie. Quand elle lui propose de prolonger ses séjours, elle n’insiste jamais car elle ne sait pas si son amie refuse par peur de trop l’encombrer ou si, plus simplement, elle n’en a pas envie.
Millie ne quitte jamais la maison sans avoir salué Joël, avec des sourires qui se répondent. Rien de surprenant lorsqu’un soir, elle les voit partir ensemble. « Nous allons dîner sur le port », annonce Joël chastement. Millie, elle, lui glisse un clin d’œil sans discrétion aucune, ravie que l’ouvrier ait fini par lui proposer de prolonger les pauses-café.
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1er novembre.
Un grand soleil planté dans le ciel bleu. Les hauts pins sur la plage immobiles. On n’entend pas les haubans, à peine bousculés par un vent pudique aujourd’hui. Elle en veut à la météo de ne pas se mettre au diapason de l’ambiance de la journée. Ce n’est pas un temps de Toussaint, c’est un temps de rien. Sans surprise, Anne et Yves l’appellent. Ils lui parlent de la messe à laquelle ils ont assisté. Leurs prières ont été adressées à Vincent, mais pas seulement. Ils ont beaucoup pensé au bébé, demandent à qui veut l’entendre de le protéger, de l’entourer d’amour, de lui assurer une vie douce même sans son père. Sa belle-mère insiste : elle veut un baptême pour l’enfant. Joséphine s’y attendait, elle sait que ce n’est pas négociable et n’y voit pas d’inconvénient finalement. Ses beaux-parents ont été là pour elle, ils seront là pour le bébé sans aucun doute. Le baptiser leur tient à cœur, elle comprend. Vincent et elle leur avaient déjà tordu le cœur lorsqu’ils s’étaient mariés à la mairie sans cérémonie à l’église. Ils avaient réussi à passer à autre chose mais ne se retenaient jamais lorsque le sujet était remis sur la table, piquant les conversations de réflexions amères.
Anne et Yves ont déposé un bouquet sur la tombe de leur fils. Elle leur en est reconnaissante car même si les cimetières, les stèles, les photos des disparus sont des choses qui l’incommodent, elle se dit qu’au moins, Vincent reçoit encore des fleurs.
Elle a attendu cette date fêtant les morts, ce 1er novembre trop lumineux, l’appel de ses beaux-parents, et puis les vents humides et le ciel bleu gris pour allumer son premier feu de cheminée. Ou plutôt, pour garnir le poêle de stères de bois qu’elle est allée acheter au magasin de bricolage. Elle a tiré sur son ventre, sur son dos pour les décharger devant la maison, mais voir danser les flammes à travers la vitre, sentir le fumet boisé, entendre le crépitement, ça valait bien les courbatures. Elle renouvelle l’expérience quand le soleil peine à filtrer à travers les nuages épais. Même lorsque les températures regagnent en douceur certains jours, elle ne résiste pas à l’envie d’allumer un feu. À ce rythme-là, son stock de bois ne finira pas le mois. Millie apprécie aussi l’atmosphère lorsque les bûches crépitent et elle peut passer des heures dans le salon, à lire, peindre, naviguer sur Internet. Quand vient l’heure du thé, elle rejoint Joséphine dans le canapé pour un goûter bavard au coin du feu. Son amie a remarqué la consommation gargantuesque de bois et lui a suggéré de se faire livrer. Pierre et Suzanne lui ont donné le contact auprès duquel ils s’approvisionnent pour leur propre cheminée. Millie tenait absolument à payer la première livraison, arguant que le temps qu’elle passait dans la maison, et près du feu, justifiait totalement qu’elle prenne en charge ces frais-là. Hors de question pour Joséphine, qui lui a demandé autre chose :
— Je dois faire un cours de préparation à l’accouchement et je n’ai pas envie d’y aller seule.
— Je t’accompagne. Ce sera ma compensation personnelle pour les draps dans lesquels je dors, le thé et le bois. Je ne pourrais plus me passer de ta cheminée !
— Parfait, merci Millie. Et ensuite, on pourra se faire une virée shopping. Tu m’as dit que tu manquais de feuilles pour l’aquarelle et moi je manque d’un soutien-gorge qui peut soutenir mes gros seins, a-t-elle conclu, rassurée de savoir qu’elle ne serait pas seule pour cette nouvelle étape. Regarde-moi ça, on dirait des pomelos chinois !
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Elle réalise qu’on apprend à tout âge. On apprend que l’on ne sait pas tout, on désapprend pour réapprendre différemment, on complète certaines choses, on en remplace d’autres. Elle comprend que tout a évolué, ses envies, ses goûts, son corps, ses peurs, ses réactions aussi. Elle découvre qu’elle est finalement capable de changer pour s’adapter et c’est chaque jour étrange de se trouver là.
Elle est allée à ce cours de préparation à l’accouchement avec la crainte d’être entourée de couples débordant de bonheur. Elle redoutait de se sentir atrocement seule, sans Vincent pour mettre ses mains autour de son ventre bombé et souffler avec elle pendant les contractions imaginaires. Mais dans son nouvel univers, il y a l’apprentissage des jours avec son absence. Et il y a Millie. Avec la chaleur de son amie dans son dos, elle a compris que si le manque ne pouvait être entièrement effacé, on pouvait le tromper. Elle n’a pas eu le cours de préparation à l’accouchement dont elle aurait rêvé avec Vincent, mais elle a gagné autre chose : l’amitié embellie, la confiance et puis le rire aussi. Elles ont tant ri, en symbiose avec les futurs parents autour d’elles. La sage-femme était d’humeur à amuser son public, qui a été très réceptif à ses plaisanteries crues. En sortant du cours, l’un des couples présents est venu leur demander la date du terme.
— Entre le 24 et le 29 décembre, a répondu Millie, enthousiaste.
— Un bébé de Noël alors ! Le nôtre devrait arriver le 15 décembre, a expliqué la femme.
— Mon épouse s’est mis en tête que ce sera à cette date-là et pas à une autre, est intervenu son mari. Mais on ne sait jamais vraiment, d’après ce que je lis dans les bouquins. Enchanté, Thomas, et voici Laura, a-t-il continué en désignant sa femme au visage poupon.
— Joséphine, et voici Millie, une amie.
— Nous devons filer, mais à l’occasion, après un cours, si ça vous dit, on pourrait aller prendre un café, a proposé Thomas avant que Laura ne grogne.
— Typique de mon mari, il faut toujours qu’il copine avec tout le monde, mais vous n’êtes pas obligées d’accepter, mesdames. Thomas, arrête d’enquiquiner les gens, peut-être qu’elles n’ont pas envie…
— Je propose, je n’ordonne rien.
— Et ça nous ferait plaisir oui, ajoute Joséphine en souriant au couple. Peut-être à une prochaine, alors !
Sur les banquettes du bistrot du centre-ville de Vannes dans lequel elles se sont installées pour déjeuner, elles évoquent le couple, qu’elles trouvent très sympathique. Millie lui dit que ce serait une bonne idée qu’elle les revoit en dehors des cours de préparation à l’accouchement.
— Ils ont l’air sympa, et très drôle aussi, lui dit Joséphine, la bouche pleine de gratin dauphinois.
— Oui, c’est vrai. C’est bien que tu rencontres de nouvelles personnes, ça va t’aider à retrouver une vie sociale, et ce sera plus facile ensuite pour le travail.
— Sans doute oui.
— As-tu réfléchi à la possibilité de remplacer Lucie pendant son congé maternité ?
— Un peu, mais je ne suis pas encore sûre. Je sais que ça pourrait être une très bonne option pour me remettre en selle.
— Bon, le premier week-end de décembre, je pars à Caen. Ça te laisse le temps d’y réfléchir encore un peu et tu me donnes ta réponse à mon retour, ça te va ?
— Ça me va, dit Joséphine en souriant avant d’enchaîner sur un autre sujet. Et à Caen, tu y vas avec Joël ? Allez, raconte-moi tout !
Elles rentrent en fin d’après-midi, après avoir fait quelques boutiques. Joël est en train de ranger ses outils. Il a fini sa journée et s’apprête à partir. Joséphine lui propose de rester dîner, mais il a d’autres projets. Sans en dire plus, il se dirige vers la sortie, en saluant la maîtresse des lieux avant de déposer un baiser furtif sur la joue de Millie. Elle sait maintenant que ces deux-là ont dépassé le stade de la complicité pour en venir à celui de l’intimité. Ils se voient de temps en temps, pour une balade sur la côte ou en ville, et ont même passé une nuit ensemble très récemment. Millie avait le sourire d’une adolescente qui connaît ses premiers émois en racontant les débuts de sa relation avec Joël dans le bistrot. Elle se livrait avec une pudeur qui contrastait avec son regard pailleté d’émotion. L’idylle naissante a quelque chose de touchant, même si Millie lui a dit que ce n’était certainement qu’une amourette de passage.
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L’eau chaude coule, fait résonner un clapotement feutré. Elle y mélange un peu de savon liquide pour que la mousse apparaisse. Elle noue ses cheveux en chignon, allume quelques bougies parfumées à l’odeur de coton, installe le poste de radio, dans lequel elle glisse le CD de London Grammar. Un gémissement franchit ses lèvres lorsque son corps pénètre dans l’eau. Elle frémit, grisée par la chaleur, le délassement.
Elle y est, dans sa baignoire, dans sa salle de bains. Elle a tout découvert le jour où Joël a annoncé fièrement la fin des travaux. L’avancée du chantier lui avait été cachée et elle ne s’en était pas inquiétée. Elle a bien fait parce que c’est ce qu’elle avait demandé. L’entrepreneur a réussi à cocher la quasi-totalité des cases de son interminable liste d’exigences, ancien mais confortable, fonctionnel mais la baignoire près de la fenêtre. Le sol en bois sombre et les murs blanc crème font écho au reste de la maison : très sobre, peu original. Elle est ravie. Joël a su insérer de manière harmonieuse les différents éléments qu’elle souhaitait y voir. Il a même placé ici et là quelques objets qu’elle avait récupérés au grenier et laissés dans un carton sur lequel était inscrit au marqueur « salle de bains ». Formidable, ce Joël, et elle comprend que Millie s’en soit amourachée.
Elle parvient à voir ses orteils à l’autre extrémité de la baignoire, sur la même ligne que son ventre qui émerge, luisant et tendu. Le bébé bouge un peu et une bosse éphémère apparaît sur son flanc. Elle le caresse, fait des tas de mousse sur son nombril, qui se met de nouveau à dodeliner, comme une réponse à un jeu entre eux.
— Tu aimes les bains, Chouquette ?
Chouquette… Elle réalise qu’elle n’a pas encore réfléchi au prénom. Pas une seule fois. La grossesse s’insinue en elle, dans sa tête et dans son corps, de manière laborieuse. Elle n’aurait pas pu aller à un autre rythme. Penser au prénom, même à un mois du terme, c’est un pas de plus, comme le cours de préparation à l’accouchement ou l’achat de la poussette. Si Vincent avait été là, il se serait glissé derrière elle dans la baignoire, bien trop petite pour leurs deux corps, et il aurait caressé son ventre en lui suggérant des noms idiots. Elle se met à dire à voix haute des prénoms qu’ils n’auraient jamais choisis : Mélusine, Lancelot, Yseult, Pétronille… Elle rit toute seule. Un craquement la fait cesser et elle se demande un instant si Vincent, ou son esprit, quelque chose d’un peu mystique, lui intime de se taire, mais ce n’est que Georges qui entre dans la salle de bains. Elle prend l’arrivée de son chat pour un signe, une invitation à chercher plus sérieusement un prénom.
— Pourquoi pas Louise ou Louis, comme le grand-père de Vincent, hein, qu’est-ce que tu en penses, Georges ? Pas de réaction ? Bon, de toute façon, j’ai encore quelques semaines pour me décider, dit-elle dans la salle de bains aux allures de hammam.
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Il y a les arbres qui dansent, le vent de mer puissant, la pluie qui s’abat sur la terrasse dans un fracas sonore, le ciel si bas qu’on le croirait posé sur le toit. Il y a tout ce qu’elle attendait. Une tempête qui fait frémir les murs et craquer le bois. Elle est comme une enfant, excitée, hypnotisée par ce qu’elle voit à travers la fenêtre. Elle ne sait pas pourquoi ce déchaînement extérieur la rend si joyeuse. Peut-être parce qu’elle la voulait, cette image d’une Bretagne comme Vincent l’aimait, agitée, imprécise dans ses mouvements, traversée de mille bleus et gris.
Alors que les éléments rugissent dehors, Millie dort sur le canapé, Georges est en boule à terre sur le tapis. L’une ronfle, l’autre ronronne. Elle en profite pour téléphoner à ses parents. Elle leur raconte à quel point le spectacle auquel elle assiste de son salon est sublime. Sa mère est stupéfaite : « Toi qui adores le soleil, décidément, il ne faut jamais jurer de rien. » Après un échange de nouvelles, Catherine lui rappelle qu’elle viendra le deuxième week-end de décembre.
— Ça nous laissera entre deux et trois semaines pour préparer l’arrivée du bébé. Ton père aurait bien aimé être là mais tu sais, il a cet événement avec son club d’œnologie avant Noël. Bref, il nous rejoindra le week-end suivant.
— C’est parfait, merci Maman. Je vais préparer la chambre du rez-de-chaussée pour vous.
— Tu ne prépares rien du tout, ma chérie. Je viens justement pour ça. Toi, tu n’as qu’à penser à toi.
— Arrête, s’il te plaît. Je peux au moins prendre soin de ma mère, qui vient si gentiment passer quelques semaines à mes côtés.
— Mais c’est normal, ça. C’est ce que j’ai fait pour tes frères, et pour toi, c’est d’autant plus important. Bon et sinon, comment se porte le potager ?
Catherine lui donne quelques conseils pour l’entretien des plants pendant l’automne, mais elle pourra s’en charger elle-même à son arrivée si c’est trop difficile. Joséphine ne dit rien de sa fatigue, de son corps qui se déplace avec lenteur. Elle manque d’énergie, son dos de plus en plus cambré la fait souffrir ou l’empêche de dormir. Dans son lit, elle cherche la position la plus confortable, se tourne et se retourne, et quand les premiers rayons matinaux inondent la chambre de lumière, elle se réveille avec les yeux encore lourds de sommeil.
Les cauchemars finissent par envahir ses nuits. Quelque chose va mal se passer, le bébé ne va pas bien peut-être. Quand elle ne le sent plus bouger, elle panique, mange deux ou trois gâteaux pour le réveiller, sans succès. Elle appelle Vincent. Quelque chose d’effroyable est en train d’arriver de nouveau, pense-t-elle. Elle supplie son mari de revenir pour l’aider et lui dire que tout va bien, là, tout au fond de son ventre ; elle l’injure parce qu’il l’a laissée seule alors qu’elle avait besoin de lui. Millie n’entend rien de ses cauchemars mais au petit-déjeuner, lorsqu’elle est à la maison, elle demande la raison de sa mine chiffonnée. Joséphine répond inlassablement que la fin de la grossesse est plus difficile que ce qu’elle avait imaginé. Mais qu’est-ce qu’elle avait imaginé ? Peut-être que justement, elle n’a pas assez imaginé, elle n’a pas assez pensé au bébé. Et maintenant qu’il est là, elle ne supporterait pas que lui aussi s’en aille. Elle le veut, cet enfant. Il n’a pas le droit de la laisser comme son père.
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Elle est médecin mais il a fallu que quelqu’un d’autre en blouse blanche confirme : le bébé est en bonne santé. Ses propres connaissances, sa propre expérience, rien ne suffisait à lui ôter cette peur devenue incessante. Il y avait un problème dans son ventre et elle n’avait pas assez confiance en elle pour se défaire de cette idée. Elle se disait qu’elle était elle-même à l’origine de ce chaos intérieur parce qu’elle avait gâché le début de sa grossesse, parce qu’elle avait trop songé à ne pas le garder, parce qu’elle avait trop quémandé le retour de Vincent contre le bébé, qu’elle aurait rendu sans regret.
C’est à la maternité de Vannes, dans un environnement médical, aseptisé, solide et fiable que la crainte a cessé. Le médecin qu’elle voyait pour la visite prénatale lui a montré son bébé, lui a fait écouter son cœur, lui a dit que le rythme des contractions était normal.
— Tout va bien, il est en pleine forme et il a la tête en bas, déjà prêt à sortir.
Elle avait besoin de ça. Les pensées terrifiantes ont subitement desserré leur étau sur sa poitrine. Elle a pu arrêter de croire que la mort de Vincent ne pouvait qu’impliquer par la suite d’autres drames. Son bébé allait bien, elle allait bien. Alors peu importaient toutes ces futures mamans qu’elle a croisées en sortant de la maternité, peu importait leur sourire béat sur les lèvres, leur regard hasardeux, qui disait qu’elles baignaient dans la fatigue et le bonheur. Toutes étaient accompagnées d’un homme ou d’une femme, de quelqu’un qui était là pour elle, qui l’était sans doute depuis le début et qui le serait encore dans les mois, dans les années qui venaient. Mais elle, elle a Millie, elle a Pierre et Suzanne, et plus loin, sa famille, ses amis. Et sa maison. Elle a peur de l’inconnu, de ne pas être assez bien pour son bébé mais la seule chose dont elle n’a pas peur, c’est de mettre son enfant au monde à Locmariaquer, dans son refuge, bientôt le leur.
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Deux potirons ont poussé dans le potager. Sa mère lui avait parlé d’une récolte en octobre, mais ceux-là ont pris leur temps. C’est des retardataires. Un peu comme elle. Elle va à son rythme, si lente dans la découverte des différents aspects de la maternité, comme si elle se réveillait, « ah c’est vrai, je suis enceinte », et ensuite, il lui faut une chambre à ce bébé, et puis des petites affaires. Finalement, elle comprend qu’elle l’attend, qu’elle pense à lui, qu’elle l’imagine dans son ventre. Elle s’y fait, à toutes ces ébauches de réalité jusqu’à enfin se rendre compte qu’il y a une étape entre son bébé au chaud dans son ventre et son bébé au chaud dans la maison qu’elle a reconstruite. L’accouchement comme transition. Ça aussi, ça lui apparaît, d’un coup. Petit à petit, elle comble les trous, restaure la chronologie standard de toute grossesse menée à terme. Et ce terme justement, il se profile. Elle n’y avait pas songé parce que sa tête s’affairait déjà à pousser les murs pour y loger l’idée d’un enfant comme un bonheur et pas comme une autre épreuve.
Elle repense à cette femme qu’elle a rencontrée à la fin de son deuxième cours de préparation à l’accouchement. Une petite blonde à la voix doucereuse, affublée d’un mari mutique qui n’arrêtait pas de tripoter la peau au bout de son pouce. Nous allons faire du cododo, on aime bien la sage-femme, notre chambre à la maternité est déjà réservée, la femme parlait pour deux, la tutoyait déjà, dardait sur elle des yeux interrogateurs, cherchant peut-être l’approbation ou plutôt une complicité immédiate. Entre futures mères, on se comprend. Joséphine, elle, acquiesçait, ah oui vraiment, ah oui c’est bien, alors qu’elle n’avait aucune idée de ce dont il était question, n’avait aucune envie de partager conseils et astuces pour une maternité au top. De toute façon, elle n’avait pas d’avis, elle ne s’était pas assez penchée sur les différents sujets, apparemment fouillés et théorisés par son interlocutrice. « Et toi Joséphine ? L’allaitement ou le biberon ? Accouchement naturel ? Dans l’eau ? »
— Péridurale, a-t-elle répondu alors qu’elle n’y avait pas encore réfléchi.
— Vraiment ?
— Oui, je pense… Non, j’en suis sûre en fait.
— Franchement, réfléchis-y à deux fois, tu vas le regretter si tu ne sens pas ton bébé descendre, passer entre tes jambes. Tu sais, les femmes ont accouché pendant des siècles sans péridurale et c’est la plus belle chose qui soit, si tu veux mon avis.
— Je ne vous ai pas demandé votre avis.
— Je me permets de te conseiller parce que c’est mon deuxième et sache que c’est complètement naturel de mettre un bébé au monde, tu vas te découvrir une force incroyable, tu vas te dépasser et il ne faut pas avoir peur de la douleur…
— Avec mon point sur ta figure, tu vas la sentir la douleur !
Elle a quitté la salle du cours, honteuse, surprise aussi de sa soudaine violence verbale. Qui est-elle pour lui parler de douleur ?
Elle regarde les deux potirons qui trônent sur le plan de travail de sa cuisine. La rénovation de la maison, c’était la partie facile finalement. Parce qu’elle avait des indications, des fiches explicatives, des tutos sur Internet.
Elle attrape alors son ordinateur portable. Pourquoi ne pas y avoir pensé plus tôt ? Elle peut faire la même chose, chercher, se documenter, s’instruire. Elle balaye les forums de discussion, commande un, deux, en fait quatre livres sur « être maman » avec des photos de bébés joufflus, lisses et leurs mères penchées dessus, leurs cheveux brillants de princesses de dessins animés qui viennent chatouiller leur progéniture. L’accouchement en lui-même la tétanise. Elle y pensait déjà avant d’être réellement enceinte. Elle se disait toujours qu’il en fallait du courage pour faire passer quelque chose de la taille d’un poulet par une ouverture si étroite. Mais à l’époque, c’était abstrait, trop éloigné pour vraiment s’en effrayer. Aujourd’hui, elle se demande comment un corps peut s’en remettre. Alors peu importe ce que pense la femme du cours de préparation à l’accouchement, la péridurale, c’est l’une des rares choses concrètes, pragmatiques auxquelles elle peut se fier. Pour le reste, les forums disent que c’est une grande aventure pleine de surprises. Elle a toujours détesté les surprises.
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Elle est née un 26 décembre. Date absurde, trop hivernale, avec un risque de carence en soleil. Et puis, bien sûr, c’est trop rapproché de Noël. Elle fait partie de ces gens à qui l’on offre un cadeau en se justifiant : « Bon ben le Père Noël a aussi pris de l’avance pour ton anniversaire. » Elle était triste non pas parce qu’elle avait moins de cadeaux que ses frères sur le temps d’une année mais parce qu’elle avait la sensation, dans sa tête de petite fille, que sa naissance faisait partie d’un tout et que l’on se fichait bien de savoir si elle était arrivée un peu avant ou un peu après Noël, de toute façon, on avait un jouet sous la main à lui offrir.
Alors tous les ans, depuis qu’elle a l’âge d’avoir de l’argent de poche et par la suite un salaire, elle se le fait à elle-même, ce cadeau qui célèbre son anniversaire. Cette année, il arrive encore plus tôt, novembre est toujours là, à balayer d’un vent moite et froid les rues de Locmariaquer. Elle s’est rendue dans une papeterie du centre d’Auray. Il y avait tellement de modèles, des grands, des moyens, des petits, avec spirale, reliés, quadrillés, lignés, en cuir, en velours, de toutes les couleurs. Elle a ausculté beaucoup de carnets, a caressé leurs couvertures et leurs pages, inspecté leurs tranches. Un vendeur s’est approché :
— Besoin d’un renseignement ? C’est pour quel usage ?
— Pour réviser.
— Alors suivez-moi, j’ai le modèle idéal.
Comme s’il s’agissait d’une bague sertie de pierres précieuses, le jeune homme, aussi maigre qu’elle était énorme avec son ventre qui la précédait de deux minutes, a détaillé tous les avantages de ce grand cahier A4. Des lignes, des cases, une couverture solide et des onglets pour classer ses « leçons », clin d’œil du vendeur.
Elle est finalement repartie avec un carnet A5, protégé d’un cuir couleur terracotta et avec des pages complètement vierges.
Et alors, elle s’est mise à noter, tout noter de ce qu’elle lit sur Internet pour se rassurer. Elle écrit dans son carnet de quoi évacuer, du moins réduire, ses craintes et interrogations. Elle liste ce dont elle est certaine, comme la péridurale, et ce dont elle doute. Avec son écriture illisible, son écriture de médecin, comme disait Vincent, elle fait comme extraire de sa tête ces questionnements incessants et elle a enfin la place pour réfléchir à autre chose, comme toutes ces choses qu’elle ne fait plus depuis qu’elle est à Locmariaquer. Elle s’amuse alors à les lister dans son carnet : voir des gens faire leurs courses en pyjama, fermer la fenêtre parce qu’il y a trop de bruit, trop de circulation, trop d’animation dehors, ne pas réfléchir à remplir le réfrigérateur le samedi parce que de toute façon, tout est ouvert le dimanche…
Coucher les mots sur du papier a un effet apaisant sous-estimé, se dit-elle. Elle pensera à prescrire des bonnes doses d’écriture à ses patients anxieux, du moins si elle prescrit de nouveau un jour.
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Dans son legging difforme, derrière la baie vitrée, elle regarde le ciel qui s’allège, les nuages qui s’échappent vers l’est. Les premiers rayons illuminent la terrasse couverte de feuilles mortes. Elle aime le soleil d’hiver et sa lumière feutrée mais éblouissante. En cet instant, parce qu’il y a la quiétude du jardin qui s’éveille dehors, et la sensation d’être à sa place à l’intérieur, elle oublie les angoisses, elle n’arrive plus à les compter. Millie aussi apprécie ces matins doux et n’est pas freinée par les températures de plus en plus fraîches pour aller récupérer leur petit-déjeuner chez la boulangère. Décembre s’installe. Déjà. Les jours s’allument et s’éteignent si vite, elle ne sait pas si elle redoute tout à fait cette cadence soutenue parce que finalement, il y a aussi de l’excitation qui traîne dans les coins de la maison, là où elle accumule toujours un peu plus d’affaires pour le bébé. Depuis qu’elle prend des notes dans son carnet, elle arrive à voir les choses sous un autre angle. En définitive, sa personnalité se rappelle à elle, il lui fallait une étude des pour et des contre pour réussir à lâcher prise. Elle n’est pas impatiente mais curieuse de découvrir ce que peut donner un mélange de Vincent et d’elle-même. Elle était pleine de reconnaissance quand le médecin de Vannes lui a dit que tout allait bien et elle ne peut s’empêcher d’espérer voir dans le regard du bébé celui de son mari.
Avant le départ de Millie pour Caen, elle convie Pierre et Suzanne ainsi que Joël à la maison. Elle enfile sa salopette dont elle desserre au maximum les bretelles, et se met aux fourneaux pour concocter un repas aux saveurs automnales. Les narines envahies par les odeurs d’épices, elle chantonne, discute avec Georges qui balance la queue joyeusement, goûte tout et jubile, s’auto-félicitant pour ses préparations.
Lorsque tout le monde arrive en fin de journée, Joël et Millie ensemble, elle est d’humeur joviale. La soirée se déroule dans cette ambiance chaleureuse qui a toujours été celle de leurs dîners depuis qu’elle s’est installée à Locmariaquer. Elle a la sensation de bavarder avec des personnes qu’elle connaît depuis toujours. Voilà, se dit-elle, je suis parfaitement bien, j’ai mal au dos, j’ai des remontées acides, j’ai pris dix kilos, j’ai les chevilles aussi larges qu’un tronc d’arbre, mais je suis bien. C’est toujours quand elle est avec eux que sa tête n’est plus retournée par l’interrogation.
Tout le monde se régale. Suzanne veut la recette du risotto au potiron, Pierre demande à sa femme de lui refaire le gâteau aux noix et aux pommes. Quant à Millie et Joël, ils lèvent leurs pouces en l’air en direction de Joséphine. Quand ils repartent, après avoir récupéré une part supplémentaire de gâteau « pour la route », elle est exténuée. Elle a dévoré tout ce qui lui tombait sous la main durant le dîner. Son ventre est lourd, rempli de bonne nourriture, son esprit de quelque chose qui a à voir avec la sérénité. Ce soir-là, elle s’endort sans mal après avoir senti le bébé remuer, parfaitement délassée.
Millie repasse le lendemain avant d’aller prendre son train pour Caen. Elle a refusé que Joséphine la conduise à la gare.
— Tu ressembles au bonhomme des pneus. Je suis sûre que tu n’arrives même plus à mettre ton ventre derrière le volant tellement tu es grosse, lui dit-elle d’un ton taquin, rehaussé de son accent exquis.
— Comme tu es délicate… Sais-tu que ce n’est pas la chose à dire à une femme enceinte qui se sent déjà énorme ? J’aimerais bien t’y voir, toi !
— Mais je suis déjà passée par là. Une fois m’a suffi d’ailleurs. J’avais l’impression d’être une boule qui roulait, avec mes 26 kilos.
— Vraiment ? demande Joséphine, en détaillant le corps racé de son amie.
— Oui, vraiment, et sache que j’étais heureuse avec ces kilos en plus. J’ai aimé mon corps rond, mes gros seins, mes hanches. Ça fait partie de la grossesse, ça veut dire que tu portes la vie et c’est dur pour un corps de porter la vie. J’ai gardé mes kilos pendant des années et j’adore regarder encore aujourd’hui les vergetures qui datent de cette époque. J’ai de la peine pour toutes ces femmes auxquelles on demande d’afficher un ventre plat après avoir accouché ou qui se sentent mal de ne pas réussir à perdre leurs kilos de grossesse.
Facile à dire pour Millie qui promène son corps à la Kate Moss dans tout le village. Elle fait bien plus jeune que son âge ; même ses rides ajoutent à sa superbe. Joséphine, elle, traîne son corps flasque, comme si elle avait vingt ans de plus. Mais elle aussi se surprend à passer son doigt sur la peau craquelée qui entoure ses hanches, à cajoler son ventre, à prendre de longues minutes pour enduire de crème ses formes nouvellement plantureuses.
— Avant que je parte pour Caen, je voulais te donner quelque chose.
Millie disparaît quelques minutes dans la chambre d’amis et en ressort avec un cadre rectangulaire à la main. Dedans, deux petites toiles. Des aquarelles représentant différentes parties de la maison, avec une couleur en fil conducteur : le vert des volets et le vert du jardin.
— C’est si joli, merci Millie, lui dit Joséphine, totalement remuée par ce cadeau inattendu. Mais je ne t’ai pas vue les peindre, quand as-tu trouvé le temps pour ça sans que je ne remarque rien ?
— Pendant tes siestes. Tu dors si bien sur le canapé que ça me laisse du temps pour mes occupations. Et puis, tu ronfles très fort donc quand tes ronflements s’arrêtent, c’est le signal pour que je range mes pinceaux.
Joséphine éclate de rire. Elle n’avait jamais ronflé avant d’être enceinte. Tout du moins, c’est ce que Vincent lui disait. Peut-être l’aimait-il si fort qu’il lui épargnait ce genre de commentaire. Lui ne ronflait que très rarement, uniquement lorsqu’il avait beaucoup bu. Le reste du temps, c’était un souffle régulier, qu’elle croit ou espère entendre parfois dans la nuit.
— Tu les accroches où tu en as envie ou tu ne les accroches pas du tout, poursuit Millie.
— Tu rigoles, je sais déjà où je vais les mettre. Elles seront dans ma chambre. Et dans la tienne, enfin dans la chambre d’amis, je vais mettre l’affiche en noir et blanc avec Romy Schneider et Alain Delon.
— Parfait ! J’adore le film, et encore plus l’acteur. Nous n’en faisons pas des aussi beaux en Angleterre, excepté Hugh Grant.
— Et Colin Firth !
— Of course. Allez, je file et rappelle-toi, à mon retour, j’attends ta réponse pour le cabinet médical, conclut Millie avant d’embrasser Joséphine et passer la porte d’entrée.
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Elle a quelques jours à passer seule. Son corps fatigué la tire vers le canapé, mais elle s’est fixé un objectif : commencer à constituer sa valise pour la maternité. Plus le temps avance, plus elle s’essouffle. Elle compte sur des bribes de son énergie pour remplir au moins un sac avec le nécessaire pour son séjour à l’hôpital. C’est la dernière ligne droite et elle sait qu’être bien organisée pourra l’aider à calmer l’angoisse de ne pas savoir quoi faire de ses dix doigts lorsque le bébé sera là. C’est un monde inconnu qui l’attend. Que va-t-il se passer lorsqu’on le lui mettra dans les bras ? Cet enfant, il faudra l’aimer. Aujourd’hui, il est au chaud dans son ventre. Elle lui parle parfois, le câline, mais quand il sera là, parviendra-t-elle à faire mieux que le câliner ? Peut-être sera-t-elle démunie, peut-être aura-t-elle des gestes dépouillés d’amour. Elle s’applique à préparer sa valise pour la maternité. Au moins, ça, elle le fera bien.
Marie, au téléphone, examine avec elle la liste des vêtements et accessoires qu’elle a l’intention d’emporter. Sa meilleure amie tente de la rassurer quand elle lui fait part de ses doutes.
— C’est normal d’avoir peur. Tu ne sais pas à quoi t’attendre mais crois-moi, tout va bien se passer.
— Et si… commence Joséphine, hésitante.
— Si quoi ?
— Si je ne l’aime pas ?
— Jo, ce ne sera pas le cas. Je sais que c’est difficile à imaginer mais quand tu verras ton bébé, tu l’aimeras si fort que tu auras l’impression que ton cœur est en train d’exploser.
— Tu dis ça comme si c’était quelque chose de naturel. Si ça ne vient pas, si ça ne se passe pas comme ça pour moi, je…
Tout en baissant les yeux vers son ventre, elle se tait, Marie aussi. Leurs soupirs se mêlent puis son amie finit par lui dire qu’elle pourra compter sur elle, quoi qu’il arrive, même si elle n’a pas de doute sur le fait que tout ira bien. Marie viendra elle aussi à Locmariaquer juste avant Noël, puis elle rentrera sur Paris pour les fêtes de fin d’année, que le bébé ait montré le bout de son nez ou non.
Joséphine sera entourée à l’approche de l’accouchement. C’est rassurant, réconfortant aussi alors qu’elle se trouve désemparée face à sa valise bien organisée. C’est la cacophonie dans sa tête. Elle se revoit il y a plus de six mois, avec cette même posture face à un sac prêt pour le train vers la Bretagne. Elle attendait le matin, elle appréhendait mais elle ne voyait pas d’autre solution, ça lui semblait évident de s’enfuir de Paris. Elle n’était pas sûre de ce qu’elle allait trouver à destination. Aujourd’hui, elle se dit que ce sera pareil. Elle n’a aucune certitude, excepté celle que le chemin est le bon.
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S’offrir un chocolat viennois dans le salon de thé du village, voir les dizaines de bateaux du grand port de La Trinité-sur-Mer, se vernir les ongles, dépasser la page 32 du livre Accueillir bébé, acheter la gigoteuse qu’elle a repérée dans une boutique d’Auray, aller jusqu’à l’île de Groix en prenant la navette, s’épiler les jambes, demander à sa mère la recette des financiers à la noisette, renouveler son abonnement au magazine sur les maisons de campagne.
Il y a tant de choses qu’elle aurait voulu faire. Elle n’a rien fait de toutes ces choses qu’elle a notées dans son beau carnet sans lignes, trop occupée qu’elle était à inventorier, analyser ses angoisses successives.
Alors quand un étrange sentiment vient la cueillir, quand son ventre devient douloureux par intermittence, elle évacue les signes toute la journée en jouant avec Georges, en nettoyant la cuisine, en triant quelques bibelots au grenier. Rien n’y fait, rien ne fait cesser ce qui se trame en elle depuis la nuit épouvantable qu’elle a passée. Elle se plonge dans un bain, qui soulage ses reins pendant un moment, mais même l’eau chaude échoue à calmer tout à fait les douleurs qui irradient toujours plus bas.
Au bout de deux heures, la peau flétrie et les paupières alourdies de fatigue, elle se redresse, abasourdie par l’évidence et par sa volonté de vouloir la repousser. À l’aide de son téléphone, elle calcule la fréquence des contractions. Son cœur palpite, ses gestes sont maladroits parce que c’est bien trop tôt, le travail ne peut pas commencer maintenant. Il devait lui rester plusieurs semaines pour se préparer. Elle avait ce temps pour se faire à l’idée d’une vie à deux, pour apprendre comment aimer son bébé. « Je ne suis pas prête », se répète-t-elle alors qu’elle sort de la baignoire.
Dans l’affolement, elle réfléchit aux options qui s’offrent à elle, et il n’y en a pas beaucoup. Millie est à Caen, Pierre et Suzanne sont absents pour le week-end, partis pour deux jours chez des amis de Brest, Joël… Elle ne peut pas appeler Joël. Il lui a refait sa cuisine et sa salle de bains, certes, mais de là à le faire rappliquer parce que le bébé s’est dit qu’il n’y avait aucun souci à se présenter avec un peu d’avance.
— Et puis, merde, soupire-t-elle en composant le numéro de l’entrepreneur sur son téléphone.
Elle tombe directement sur la messagerie. Elle fait défiler d’autres noms dans son répertoire téléphonique mais personne n’habite assez près pour venir.
— Voilà, ça t’apprendra à t’exiler au bord de la mer.
Elle peste contre elle-même, contre ce bébé qui se fiche des dates du calendrier, contre ce gynécologue qui lui a dit nonchalamment « déjà prêt à sortir » alors qu’il aurait dû dire « arrivée imminente ». Elle hésite entre appeler les secours et prendre sa voiture pour se rendre à la maternité. Contrairement à ce que pense Millie, son ventre tient encore derrière le volant. Les contractions sont assez espacées, une vingtaine de minutes entre chaque. Le trajet jusqu’à la maternité est de moins de trois quarts d’heure. Il ne pleut pas, le temps est au beau fixe, mais est-ce bien raisonnable ?
— Rien à foutre d’être raisonnable.
Elle se met au volant de sa voiture, et inspire avant de démarrer. Elle regarde son téléphone : quinze minutes avant la prochaine contraction. La clé tourne, le moteur démarre et elle prend la route, prise d’une euphorie qu’elle n’explique pas. Comme si elle était sur un manège à sensation et elle rit, « C’est parti pour un tour ! ». Toute seule dans sa voiture, affolée et exaltée, elle ne comprend plus ce qui se passe en elle. Ce bébé veut la rencontrer. Elle le veut aussi. Sera-t-elle seulement à la hauteur de cette rencontre ?
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Vincent
« Pourquoi la Bretagne ? » avais-je un jour demandé à mon grand-père. L’amour, mon grand, tout a toujours à voir avec l’amour, rappelle-toi qu’il n’y a que ça qui fait tourner le monde et les humains qui y habitent.
Sous ses airs d’enraciné des côtes salées du Morbihan, mon grand-père était un faux Breton et un Parisien repenti. Il avait si bien aimé la Bretagne, il l’avait aimée d’une si belle façon, sous tous ses aspects, dans tous ses pleins et ses déliés, dans toutes ses configurations biscornues qu’il trompait son monde et faisait oublier que c’était une affiliation par le cœur et pas par le sang. Je ne l’avais connu qu’avec son âme acquise de Breton, mais c’était ma grand-mère Annie qui portait en elle l’origine de ce nouvel ancrage familial sur l’ouest atlantique. C’était elle qui avait encore un peu de famille là-bas, près de Douarnenez, quand ils s’étaient rencontrés. Ils avaient assisté à un baptême et cette journée avait donné une chance à mon grand-père d’entrouvrir la porte d’un univers qui l’avait fasciné des années durant. Il m’avait dit qu’il aurait pu écrire une thèse, peut-être sur les triskells. Il avait finalement insisté auprès de ma grand-mère pour acheter une maison dans cette région qu’il avait aimée sur le tard mais avec un panache doublé de délicatesse. Ils étaient descendus plus au sud, laissant derrière eux le Finistère que ma grand-mère ne voulait pas habiter pour faire éclore le dernier acte de leur vie ensemble à Locmariaquer. Mon grand-père était tombé amoureux de ma grand-mère et de la Bretagne, comme j’espérais alors que tu tombes amoureuse de cette terre objet de passion transgénérationnelle.
J’espérais que tu comprendrais et partagerais cette envie de retourner là-bas continuellement, d’y élever nos enfants face aux éléments qui s’animent. Je te disais souvent que je ne pourrais jamais vivre dans le sud de la France. Ce qui faisait l’intérêt du soleil, c’était de l’attendre puis de le voir apparaître. La Bretagne, et ses journées qui peuvent voir passer les quatre saisons, m’offrait de savourer le vent qui tamponnait mon visage d’embruns marins et ensuite les rayons de lumière qui venaient et repartaient sans politesse aucune.
Tu ne pourrais que l’aimer cet endroit, je le savais finalement parce que tout est question d’amour, et je savais aussi qu’à ce jeu-là, nous étions les plus forts.
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