Des ronds dans l'eau
La maison
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
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Elle enclenche le poste de radio, qui fait résonner la voix de Lana Del Rey sur la terrasse, puis elle ouvre le carnet. Elle se replonge dans ses idées à lui, les compare à ses idées à elle, et pense à ce que devient finalement la maison, qui s’habille de décors extraits de leur imagination à tous les deux pour gagner en confort, en chaleur aussi. Reprendre vie en redonnant des couleurs au lieu dans lequel les matins peuvent être réinventés. Elle ouvre un autre possible, avec un ventre qui grossit et qui tire, son dos qui souffre, ses pieds qui gonflent dans ses sandales.
Elle prend le temps d’appeler Joël, le contact de Pierre et Suzanne. L’entrepreneur sera disponible dès la seconde quinzaine de septembre. Elle lui a donné rendez-vous à la maison. Joël a écarquillé les yeux lorsqu’elle a soumis l’idée, de manière presque ingénue, que s’il était d’accord, il pourrait aussi s’attaquer à l’une des salles de bains, en plus de la cuisine.
— Mais vous avez fait un budget pour ça ? Une cuisine et une salle de bains, c’est pas le même tarif, hein, a-t-il demandé, souriant mais décontenancé.
— Le budget, ce n’est pas un souci. Mon mari a eu la bonne idée de se faire percuter par une voiture sur une route normande alors que je venais d’apprendre que j’étais enceinte, donc pour se faire pardonner, j’imagine, il m’a laissé un petit pactole.
— Ah…
Elle s’est demandé si elle ne l’avait pas effrayé avec son explication un peu cinglante sur le pourquoi du comment de ses finances. Mais après s’être raclé la gorge, Joël a eu un petit rire et a dit : « Vous êtes une marrante, vous. J’aime votre façon de voir les choses. »
L’affaire était conclue. Il poserait sa boîte à outils dans le salon courant septembre, pour des travaux ambitieux. Il s’est gratté la tête à plusieurs reprises alors que, à l’aide de photos sur son téléphone et de son carnet, elle lui expliquait comment elle voyait les choses : un évier massif blanc, de la jolie robinetterie, un plan de travail brut et les pierres apparentes à préserver pour la cuisine. Et surtout, des portes coulissantes blanches, avec des carreaux de verres sur la partie haute, entre le salon et la cuisine. « Rien que ça », a ironisé Joël. Pour la salle de bains, elle a été plus évasive. Elle lui a montré des photos qui l’inspiraient et l’entrepreneur a souligné que ses idées n’étaient pas difficiles à suivre : du blanc, du crème, des poutres à mettre en valeur, de la pierre apparente, du bois foncé ou naturel… « Vous êtes une originale, vous », s’est encore moqué Joël. La maison a déjà un certain cachet, autant l’exploiter et jouer sur le côté champêtre, s’est-elle défendue. Ils ont aussi pris les premières mesures, pour commencer à acheter certains matériaux avant qu’il démarre les travaux à la rentrée. Ils pourraient échanger par mail pour qu’elle valide ce qu’il lui proposerait pour les placards, le plan de travail ou la vasque de la salle de bains.
Grisée par sa rencontre, elle a passé les journées suivantes à fouiller le grenier pour récupérer des bibelots ou du petit mobilier et à aller dans les dépôts-ventes ou brocantes de la région, parfois en compagnie de Millie, laquelle passe beaucoup de temps dans la maison et peut y rester dormir. Souvent, le matin, lorsque Joséphine arrive sur la terrasse, elle la trouve devant son chevalet, concentrée sur sa palette et les couleurs qu’elle appose sur la toile. La poésie de ces réveils la laisse toujours silencieuse. Elle n’ose pas déranger Millie et au bout de plusieurs minutes, ou parfois même après être allée récupérer les viennoiseries pour leur petit-déjeuner, elle s’autorise à la saluer. Certains jours, Millie part retrouver ses amis locaux ou des connaissances de passage dans le golfe du Morbihan. Joséphine a d’abord cru qu’elle se rendait à l’un de ses rendez-vous amoureux avec Daniel, qui devait venir un peu plus en août, mais elle a vite compris que l’histoire n’était plus d’actualité. Inutile de chercher à en savoir plus, Millie lui en parlera si elle le souhaite.
Quand elle est seule, elle s’occupe un peu du jardin. Quelques coups de sécateur sans vraiment savoir ce qu’elle fait, un effleurement de la main de la glycine, un tour sous les arbres du jardin. La nature y est généreuse, elle aime l’endroit tel qu’il est, anarchique. Elle comprend pourquoi Millie apprécie d’y peindre. Elle jette aussi un coup d’œil au coin potager élaboré par sa mère, laquelle lui donne quelques conseils pour prendre soin des quatre semis : sauge, menthe, potiron et courgettes. Catherine est ravie de voir que sa fille s’intéresse, même de loin, à son jardin, et ne s’aperçoit pas que celle-ci oriente justement leurs discussions sur le jardinage ou la météo pour éviter un tout autre sujet. Lorsqu’elle a ses parents, ses frères ou même Marie au téléphone, elle n’évoque pas son projet de céder ses parts du cabinet médical. L’envie lui vient et puis finalement… Elle s’en tient à en discuter avec Olivier, qui la rassure parfois, qui prend aussi les devants pour que la cession se mette réellement en route. Ils chercheront ensemble un repreneur dès septembre. Il prend toujours des nouvelles du bébé. Hâte de rencontrer Chouquette, lui dit-il au téléphone. Quand il lui demande de prendre soin d’elle, elle lui dit que c’est le cas, que maintenant, c’est le cas, même si elle continue à arpenter toutes les pièces de la maison chargée de cartons, de planches de bois, d’outils de bricolage.
Elle a fait beaucoup de promesses ces derniers jours, notamment sur l’attention qu’elle porte à son futur enfant. Comme si son entourage doutait de sa capacité à suivre sa propre grossesse. C’est vrai qu’elle n’a pas dû donner une image très rassurante dans les premiers mois mais, à présent, le bébé et les petits coups qui viennent du fond de son ventre accompagnent ses pensées dans la journée. Elle a même trouvé un gynécologue, à Vannes, pour la deuxième échographie au début du mois de septembre. Il faudra qu’elle demande à quelqu’un de l’emmener puisque Pierre et Suzanne seront rentrés de Croatie et qu’elle n’aura plus leur voiture à disposition, voiture qu’elle utilise à outrance. Le véhicule enchaîne les kilomètres et trimballe ses trouvailles, avec parfois des traces du passage des objets qui ont encombré son coffre. Comme ce banc chiné dans une brocante de La Trinité-sur-Mer, couvert de poussière, avec des toiles d’araignées dans les coins et des clous qui ressortent. Elle s’en félicite, de ce petit meuble, parce qu’elle sait que Vincent lui aurait tapé dans la main : bien joué, mon amour, tu vois que tu y prends goût, à la trouvaille du fond de brocante.
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Elle aime consulter la météo pour préparer la tenue adéquate, elle aime calculer le temps de trajet en transports en commun pour être sûre d’être à l’heure à son rendez-vous, elle aime faire l’inventaire du réfrigérateur et des placards pour ne rien oublier sur la liste de courses. Et n’a jamais aimé l’inattendu, être en retard, les gens en retard, se faire surprendre la pluie, les dîners de dernière minute, les mouvements de grève sans préavis.
Elle préfère prévoir pour mieux s’alanguir ensuite. Les surprises la rendent nerveuse, la mettent de mauvaise humeur aussi parce qu’elles enrayent la routine. Vincent qui disparaît, le bébé qui apparaît, deux coups de théâtre qui auraient pu l’habituer au chambardement mais ça ne changera jamais, elle n’aime pas être prise au dépourvu.
Alors quand elle entend sonner et qu’elle ouvre la porte d’entrée sur Anne et Yves, elle ne parvient pas à accueillir l’inattendu avec décontraction. Elle ne les attendait pas avant le surlendemain. Elle reste muette, sur un temps trop long pour camoufler son étonnement. Ses beaux-parents aussi semblent un peu perplexes en découvrant le tableau qui s’offre à eux : leur belle-fille, le ventre engoncé dans une salopette tachée de peinture et autres substances d’origine suspecte, un pinceau dégoulinant de vernis dans la main, des traces de salissure sur le visage…
— Bonjour Joséphine. Tout va bien ? demande Anne.
— Oui, oui, tout va bien. Bonjour !
— Bonjour, la salue à son tour Yves.
Elle les embrasse en les invitant à entrer dans la maison. Elle époussette sa salopette et tente de remettre de l’ordre dans ses cheveux. Derrière elle, le son de la valise de ses beaux-parents. Combien de temps ont-ils l’intention de rester ? Et pourquoi sont-ils là aujourd’hui d’ailleurs ?
— Vous ne deviez pas arriver après-demain ?
— Si, mais on a pris un peu d’avance, répond Anne tout en posant ses yeux partout autour d’elle, dans un mouvement accéléré, comme si elle scannait les pièces de la maison, la décoration, la propreté… Ça ne te dérange pas ? poursuit-elle sans jamais la regarder.
— Non, bien sûr que non. Venez, on va s’installer sur la terrasse. Cafés ?
Tandis qu’elle prépare les cafés dans la cuisine, elle refait la réponse qu’elle vient de donner à Anne. Si, en fait, ça la dérange qu’ils arrivent comme ça, avec deux jours d’avance, sans prévenir. Ils n’ont pas pris la peine de lui envoyer un message ou lui passer un coup de fil sur la route. Rien n’est prêt, ni elle ni la maison. La chambre pour eux porte encore l’odeur de Millie, les draps n’ont pas été changés.
Quand elle revient sur la terrasse avec deux cafés et un jus de pomme sur un plateau, le poste de radio a été coupé. Il n’y a plus de musique mais des chuchotements. Elle trouve ses beaux-parents penchés sur les pots de peinture qui traînent sur la bâche, juste à côté du petit banc qu’elle était en train de repeindre avant leur arrivée. Ils cessent leur conversation et s’installent avec elle à table. Étrangement, aucune évocation quant à ses activités manuelles. Ils lui disent qu’elle a l’air en pleine forme. « Tu as pris de jolies couleurs. Et ce ventre ! » s’exclame sa belle-mère. Ils vont rester quelques jours, « pour prendre soin d’elle ». Elle sourit, se rappelle qu’ils ont simplement de bonnes intentions. Elle aurait presque pu s’en vouloir d’avoir regretté leur arrivée précoce, mais le discours d’Anne change au fil de la discussion. C’est infime, quelques mots ajoutés, des expressions placées ici ou là. Ils sont là pour l’aider, oui, parce qu’avec le bébé, il faut qu’elle fasse attention, ils vont lui préparer à manger parce que le bébé a besoin de bonnes choses, ils vont faire du nettoyage, ça ne fera pas de mal, elle respirera mieux donc le bébé aussi. Une pointe d’agacement perce dans sa poitrine.
— Qu’est-ce que tu étais en train de faire ? demande Yves en désignant la bâche sur la terrasse et tout ce qu’il y a dessus.
— J’étais en train de repeindre un banc que j’ai trouvé dans un dépôt-vente. J’aimerais le mettre dans l’entrée. Il était en piteux état, vraiment sale, cassé, mais je lui redonne une seconde jeunesse, grâce aux conseils de mon amie Mill…
— Mais tu as vu la composition de ce pot de vernis ? la coupe Anne. C’est très toxique. Ne me dis pas que tu passes la journée le nez dans le vernis ?
— Non… Je mets aussi le nez dans les pots de peinture, tente de plaisanter Joséphine.
Yves a un rire étouffé, interrompu par le regard sombre que sa femme visse sur lui.
— Ma petite chérie, tu es enceinte, recommence Anne en posant sa main sur le ventre de Joséphine. Tu sais que pour le bébé, ce n’est pas…
— Anne, je le sais. Et puis, même si je ne le savais pas, ma mère me l’a déjà assez rappelé. Et regardez autour de vous, je passe ma journée dehors. Je respire davantage d’air pur ici en repeignant un petit banc avec des produits toxiques que dans la pollution parisienne.
— Argument imparable ! dit Yves en adressant un clin d’œil à sa belle-fille.
Anne a une petite moue de résignation. Elle hausse les épaules, a un sourire poli et admet que oui, ici, c’est aéré. Yves fait un hochement de tête vers Joséphine pour lui faire comprendre que ça va aller. Plus tard, dans la cuisine, il lui explique que sa femme s’inquiète de tout ces derniers temps. Surtout pour le bébé. Cernée par l’angoisse, elle se lève la nuit et note sur une feuille volante des idées qui lui passent par la tête. Parfois, le soir, il la trouve assoupie dans le lit, l’ordinateur ouvert sur ses cuisses, sur une page Internet qui évoque les méthodes d’accouchement ou incrimine des produits alimentaires pour nourrissons. La peur qu’un nouveau malheur s’abatte sur eux ne la quitte jamais. Elle se tait chaque jour alors qu’elle pourrait déverser ses conseils en tout genre. Il faudra que Joséphine s’en souvienne la prochaine fois qu’elle sera prise dans le feu des remarques sur les produits mauvais pour le bébé.
Ils font un tour de la maison que Louis avait achetée lorsque sa fille était déjà mariée à Yves. Même si Anne n’a pas grandi ici, ses souvenirs agitent un éclat brillant dans ses yeux alors qu’elle arpente le carrelage du rez-de-chaussée puis le parquet à l’étage. Joséphine perçoit son trouble et imagine aisément les images qui ondulent dans son esprit. Son père et son fils jouant ensemble à cache-cache dans la maison, ou côte à côte sur le sofa pour regarder encore et encore les différents volets de James Bond. Vincent lui a tant de fois raconté ces scènes. Les pièces de la maison ne ressemblent plus à ce qu’elles étaient lorsque Anne venait rendre visite à son père. Tout a changé mais les souvenirs semblent intacts. Sa belle-mère est de dos, ses épaules tressautent, comme si elle retenait un rire ou un sanglot. Lorsqu’elle se retourne, son visage porte la trace d’un sourire déjà évanoui. Simplement une remarque sur la décoration qui est jolie, rien de plus. La visite de la maison est déjà terminée.
Elle connaît ça, le saut dans un passé perdu et meurtri aussi.
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Le lendemain, ils décident de commencer la journée par une balade sur la plage. Ils y déjeuneront. Alors qu’ils étendent leurs serviettes, Anne ne peut s’empêcher de rappeler les règles élémentaires de protection face au soleil à tout le monde, mais en particulier à Joséphine. La crème solaire, un chapeau, boire de l’eau… Tu connais le masque de grossesse, l’hyperpigmentation de la peau après l’exposition au soleil ? Tu me dis si tu as des bouffées de chaleur, hein ? Elle se mord les lèvres pour éviter de répondre. C’est normal, se répète-t-elle tout en acquiesçant sans conviction, elle veut le bien du bébé, elle a perdu son fils, elle s’inquiète… Après le pique-nique, elle annonce, comme si elle annonçait la plus grande décision de sa vie, qu’elle va se baigner.
— Je t’accompagne, dit Yves en se levant. Tu surveilles nos serviettes, Anne ?
— Oui, oui. Et attention au choc thermique quand tu entres dans l’eau, tu sais, c’est…
— Anne, ce n’est pas franchement en Bretagne qu’il y a un gros risque, répond Joséphine en s’élançant vers la mer sans attendre de réponse, même si elle sait que cet argument ne vaut pas un clou.
L’eau est fraîche, très fraîche, mais revigorante. Elle s’immerge jusqu’aux cuisses. Yves la rejoint.
— Ça fait du bien, n’est-ce pas ? lui demande-t-il en se mouillant à petites giclées le haut des épaules et la nuque.
— Un peu froide mais on s’y fait.
— Je parlais du fait de s’éloigner de ma femme.
Elle se tourne brusquement vers lui. A-t-il vraiment dit cela ? Le sourire moqueur qu’il affiche confirme qu’elle a bien entendu. Il sait qu’Anne peut être pénible quand elle a quelque chose en tête, lui dit-il. Il faut lui pardonner. Elle lui rend son sourire, et hoche la tête. Elle comprend. Un peu.
Ils essayent de s’immerger complètement, Yves s’éloigne pour un dos crawlé. Des milliers de piques glacées se plantent partout sur son corps, mais elle avance et fait quelques brasses. Puis elle se met en planche. Le ventre bombé fait comme une petite île entre sa tête et ses orteils. Son maillot de bain vichy rouge est accordé à la couleur du vernis de ses orteils. C’est joli. Elle repense à toutes ces fois où elle regardait les femmes enceintes, admirant l’harmonie de leur corps. Aujourd’hui, elle parvient à contempler son propre corps. Elle a mis du temps à s’y faire. Les courbes nouvelles viennent à peine d’entrer en cohérence avec son esprit. Elle n’est plus déséquilibrée par son nombril qui s’avance et sa tête qui ne veut pas réfléchir au bébé qu’il y a dessous. Elle imagine Vincent. Derrière elle, il la soutient par les aisselles, la fait tourner dans l’eau. Il l’éclabousse aussi, pose sa tête sur sa grosse bosse, y dépose un baiser. C’est elle qui construit la vie qu’il aurait souhaitée pour eux. Elle donnerait tout pour que le sourire de Vincent qu’elle dessine ici, dans la mer, soit réel, ne serait-ce que pour une seconde.
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Sans doute partage-t-elle davantage qu’elle ne le pense avec Anne parce qu’à voir celle-ci sermonner son mari qui est rentré de la plage la nuque colorée d’un rouge puissant, il est certain qu’elle aurait agi de la même façon avec Vincent. C’est amusant qu’elle le réalise au moment même où cela l’exaspère. La raison, le cadre, l’ordre face à la nonchalance d’Yves, qui se fiche de ses coups de soleil. Ses beaux-parents se répondent mutuellement, complètent chacun les traits de l’autre. Et ils s’aiment de cette façon, comme elle, elle aimait Vincent qui la rendait folle avec ses élans romanesques. Quand Anne ne porte pas toute son attention sur la nourriture qui conviendrait ou non pour un fœtus, elle se fait très prévenante avec Yves qui a la même attitude empreinte de douceur en retour. Ce n’est pas grand-chose, une main qui passe sur l’épaule, un sourire qui trouve celui de l’autre, des bouches qui se tendent au même moment pour un baiser furtif. C’est flagrant, cet amour qui dure dans l’articulation de réactions contradictoires.
Ils proposent de l’emmener dîner à Carnac. Les touristes seront de sortie et les restaurants bondés là-bas alors elle leur suggère une autre adresse, sur le port de Saint-Goustan, au fond de la rivière d’Auray, dont lui avait parlé Millie.
— Millie, c’est la personne que tu as rencontrée ici, c’est ça ? demande Yves.
— Oui, elle vit dans le bourg de Locmariaquer. Et c’est elle qui m’aide à restaurer la maison. Elle a très bon goût. C’est une ancienne prof d’université. Une Franco-Anglaise, passionnée d’histoire et de vieux meubles.
— Intéressant.
— Je vais l’inviter à venir prendre le café avec nous demain et elle pourra rester peindre. Elle adore peindre dans le jardin.
— Ah oui ? intervient Anne. Vous êtes devenues très proches alors.
— Assez oui. Elle reste souvent dormir à la maison.
Léger froncement de sourcils de sa belle-mère mais elle n’a pas le temps d’ajouter autre chose car déjà, ils prennent la route pour le restaurant avant que celui-ci ne soit pris d’assaut.
Face à la terrasse, les bateaux du port de plaisance gondolent sous le souffle d’air frais. Les touristes arpentent le quai Franklin dans une atmosphère douce. Les enfants courent devant, les couples se déhanchent à l’unisson, amoureusement accrochés l’un à l’autre. Les journées d’été allègent le poids de l’année passée.
En cet instant, Joséphine les envie, ces touristes enivrés d’embruns marins, leur insouciance, leur liberté même. Elle lorgne sur sa galette à la fondue de poireaux pour éviter les regards hébétés de ses beaux-parents. Entre eux, le silence. Ils lui ont parlé de mettre l’appartement parisien sur un site de location pour durées courtes, plutôt que de se lancer dans un bail long, en arguant que dès qu’elle souhaiterait rentrer à Paris, elle pourrait aussitôt reprendre possession des lieux. Elle est d’abord restée silencieuse, a hésité mais à quoi bon repousser le moment où elle leur dirait qu’elle n’a pas l’intention de revenir à Paris, qu’elle a déjà annoncé à son associé qu’elle souhaitait céder ses parts dans le cabinet médical et que son bébé, elle l’aurait en Bretagne. Pourquoi avoir peur ? Parce que depuis leur arrivée, elle doit répondre à des inquiétudes, des suppositions, des prises de position et qu’elle voudrait ne pas s’y soumettre mais les mots sont sortis de sa bouche, d’une traite, mue par un désir urgent de le dire tout haut, presque exaltée de verbaliser cette nouvelle réalité.
Ils continuent de la dévisager, comme s’ils s’attendaient à ce qu’elle revienne sur sa phrase prononcée en apnée.
— Mais… Est-ce bien raisonnable ? commence Anne, après un silence interminable.
— Raisonnable ? demande-t-elle sans animosité.
— Enfin, Joséphine… Tu es seule, enceinte, et tu ne trouves rien de mieux à faire que de quitter un emploi sérieux et de t’exiler au fin fond de ce trou perdu ! La Bretagne, c’est bien, mais pour les vacances.
— Inutile d’élever la voix. J’ai bientôt trente-cinq ans, je fais ce qui me semble être le mieux.
— Franchement, tu me fais peur… Toi qui es si sérieuse habituellement. Comment vas-tu faire pour lui payer ses couches à notre petit-enfant ? Comment vas-tu l’élever ? il sera complètement isolé. Tu perds la tête !
— Je vous demande pardon ? Ce n’est pas parce que vous n’êtes pas d’accord avec ma décision que vous pouvez me parler comme ça, répond Joséphine d’un ton incisif qu’elle ne se connaissait pas.
— Je te parle comme je veux, chère Joséphine. Et t’as pensé à nous, hein ? Tu t’enfuis avec le bébé de Vincent et on ne pourra pas le voir ! Dis quelque chose, toi !
Anne s’est tournée vers Yves, resté muet, interdit par la joute verbale entre sa belle-fille et sa femme. Joséphine sent ses entrailles brûler, sa poitrine aussi prend feu. Elle étouffe. Yves a la bonne idée de demander à tout le monde de se calmer, ce qui ne fait qu’alimenter la crispation ambiante. Anne s’emporte. Les voix deviennent un brouhaha indistinct. Sa vue se brouille. Elle porte à ses lèvres son verre d’eau d’une main tremblante puis le « Oh mon Dieu » d’Anne se perd dans le noir qui l’avale.
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Vincent
Il y avait ce vigile, Léonard. Il m’arrivait de penser encore à lui des années après. Je l’avais croisé un an durant alors que je faisais mes premiers pas professionnels sur l’esplanade de la Défense, dans l’une des grandes tours qui formaient la forêt sombre et bétonnée que l’on apercevait depuis le cœur de Paris. C’est à cause d’un soir de juin que je gardais un souvenir précis de l’homme à la parka noire, qui se balançait d’un pied sur l’autre dans le grand hall, chuchotant à son talkie-walkie des informations sur les gens qui venaient et sortaient. Ou sur moi, peut-être. Son regard impassible me donnait l’impression qu’il n’était pas loin de m’attraper par le col pour me demander si j’avais volé des documents à la société dans laquelle j’avais obtenu mon premier CDI. Je le saluais chaque matin, d’un « bonjour » qui résonnait contre les coins vitrés de la vaste entrée, il me répondait en inclinant la tête, sans dire un mot. Je n’aurais pas retenu son prénom si un soir, alors que j’étais déjà dans les transports, en chemin pour aller rendre visite à mes parents, je n’avais dû faire demi-tour. Je m’étais rendu compte d’un oubli important. J’étais arrivé devant des portes fermées et le hall baigné des rayons du soleil déclinant. « S’il vous plaît, il y a quelqu’un ? » m’étais-je égosillé durant de longues minutes en tapant contre les vitres. Et à ce moment-là, il y avait eu quelqu’un. Léonard s’était approché, méfiant, toujours ce visage neutre, ses mains en l’air comme des essuie-glaces ou des marionnettes pour dire que c’était fini pour aujourd’hui. Pitié, s’il vous plaît, je vous en prie, j’avais longuement négocié, expliqué l’importance de retourner à mon bureau, pour qu’il me laisse enfin pénétrer dans les locaux vides et silencieux. J’avais compris qu’il n’en avait pas le droit, qu’il aurait pu se faire réprimander pour ça. Mais j’avais finalement pu récupérer mon oubli.
Grâce à Léonard, j’étais arrivé serein chez mes parents et j’avais pu récolter le fruit de mon demi-tour au bureau : le sourire de celle qui découvrait que je n’avais pas oublié son cadeau de la fête des Mères. C’était important pour elle. Chaque année, je m’y prenais un peu à l’avance, pour tenter de dégoter autre chose que le parfum, le sac, le foulard que je lui avais déjà offert. Il y avait des traditions, elle tenait particulièrement à celle-ci. Parce que j’étais son fils unique, parce qu’elle était à cheval sur ce qui se fait, ce qui ne se fait pas. Tu lui ressemblais, d’une certaine façon. Tu n’appréciais pas quand je te disais que tu me faisais penser à ma mère, tu rétorquais que tu étais moins « solennelle », plus « souple ». Et pourtant, je vous aimais toutes les deux pour ça, pour les principes, les règles, les choses établies auxquels vous ne dérogiez pas. L’intransigeance de ma mère le disputait à sa douceur, comme toi. Je m’étais longtemps cru enfant unique par choix et je me délectais de tout cet amour maternel qui se déversait sur moi entièrement. Et puis j’avais appris qu’il y avait eu un autre bébé avant moi, perdu dans les premiers mois de la grossesse, et un autre encore jusqu’à ce que j’arrive. Après ma naissance, il n’y avait plus eu de nouvel espoir de me donner un frère ou une sœur, malgré les tentatives. J’étais alors le seul enfant, le seul à pouvoir être couvert d’affection, de punitions, d’exigence, d’encouragement. Je me disais souvent que sous ses travers autoritaires, ma mère était une mère, et comme toutes les autres, mue par le désir irrésistible de s’assurer que rien ne viendrait contrarier l’idée qu’elle se faisait du bonheur de ceux qu’elle aimait.
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Quand elle se réveille, les souvenirs après le restaurant sont flous. Elle ne se rappelle pas le retour à la maison, ni le coucher. Anne et Yves l’ont certainement mise au lit. Elle se retourne sous la couette, sans envie aucune de sortir de sa chambre et de se confronter au regard de sa belle-mère, qu’elle n’avait jamais vue aussi furieuse. Un grattement à la porte lui indique que Georges revient pour une sieste.
— Viens mon chat, chuchote Joséphine en tapotant le matelas. Toi, au moins, tu aimes bien la Bretagne.
Elle reste dans son lit pendant une bonne heure, à se refaire le film de la veille. Maintenant qu’Anne et Yves sont au courant de sa décision, il faut aussi qu’elle en parle à ses propres parents. Auront-ils la même réaction ? Sans doute que non. Ne lui ont-ils pas dit qu’ils feraient en sorte de l’accompagner, peu importent ses choix ? Elle ne parvient pas à comprendre la fureur d’Anne. Elle essaye simplement de reconstruire un semblant de vie sans Vincent. Et cela lui semble bien plus accessible au bord de la mer.
Pourquoi pas, l’inquiétude d’Anne quant à ses économies, pourquoi pas, l’envie de savoir ce qu’elle va faire professionnellement, pourquoi pas, les interrogations sur l’environnement dans lequel va naître l’enfant. Mais il y a des limites, comme d’envisager qu’elle ne parvienne pas à subvenir aux besoins du bébé. Le bébé de Vincent plus précisément, avec lequel elle « s’enfuit ». Peut-être devra-t-elle lui rappeler que c’est aussi son enfant ? Ses beaux-parents s’inquiètent du bien-être de leur descendance, le bébé passe avant tout pour eux, mais ils en oublient la mère.
Elle se résigne à sortir de sa chambre peu avant l’heure du déjeuner. La maison est silencieuse. De la cuisine, elle les aperçoit installés sur la terrasse, absorbés par la lecture de magazines. Un croissant est posé sur une assiette. Un drapeau blanc, se dit-elle. Elle prend volontiers le geste de réconciliation et espère que c’en est bien un. Elle met en route la cafetière. Le bruit chevrotant fait tourner les têtes vers elle, mais ils ne bougent pas.
Quand elle s’installe à la table sur la terrasse en les saluant, ils lui rendent son bonjour avec un sourire. Anne jette un coup d’œil, mais ne dit rien quant à la tasse que Joséphine tient à la main. Peut-être un autre jour lui aurait-elle dit de limiter sa consommation de caféine mais aujourd’hui, ses conseils restent au fond de sa gorge. Son merci pour le croissant fend le silence mais l’atmosphère est lourde. Les regards de ses beaux-parents s’accrochent un instant. Un éclaircissement de voix puis Anne présente ses excuses, d’une voix mal assurée. Joséphine ne sait pas si c’est son mari qui l’a poussée, voire forcée, ou alors c’est la crainte d’être privée de son petit-enfant, définitivement.
— Je m’en veux terriblement, Joséphine. Je n’en ai pas dormi de la nuit. Je suis navrée, articule-t-elle avec peine. Tu comprends, je m’inquiète, voilà tout.
— Vous êtes allée loin, répond Joséphine, impassible.
— Anne s’est emportée parce que c’est l’enfant de Vincent, intervient Yves. Ce bébé, c’est ce qui nous lie à lui et…
— Ce n’est pas que l’enfant de Vincent. C’est aussi mon enfant, notre enfant.
— Oui, tu as raison, reprend Anne en posant la main sur l’avant-bras de son mari. Nous comprenons et je suis allée trop loin hier soir. Je te demande pardon, Joséphine. Je ne veux que ton bien et celui du bébé et je n’aurais jamais dû te parler comme ça. Je suis vraiment désolée.
La voix d’Anne se casse. Ses yeux s’emplissent de larmes. Son mari veut l’enlacer mais elle le repousse.
— Je veux que tu saches qu’on sera là pour toi. Je sais que tu es quelqu’un de raisonné et qu’on peut avoir toute confiance en toi.
Sa belle-mère essuie son visage noyé de larmes. Les hormones y sont certainement pour quelque chose parce que la rancœur que Joséphine a ruminée toute la matinée tend déjà à s’émietter face à ces excuses qui atteignent son cœur.
Anne n’a pas fermé l’œil de la nuit. Une idée lui est venue alors que le jour perçait à travers les volets. Elle explique qu’ils vont s’occuper de lui préparer une chambre d’enfant, dans la pièce jouxtant la sienne. Elle n’aura qu’à leur faire part de ses envies quant à la décoration et ils la mettront en place.
— Promis, c’est la seule fois où tu n’as pas le choix, dit Yves. On s’occupe de tout selon tes directives.
— Mais on préférait tout de même avoir ta bénédiction, ajoute Anne, les yeux encore rouges, criants de bonne volonté.
Elle les regarde successivement, interloquée par ce retournement de situation heureux. Elle pourrait les serrer contre elle mais les effusions tactiles n’ont jamais été coutumières entre eux, alors elle se contente de dire qu’elle est d’accord, avant de croquer à pleines dents dans son croissant.
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Ils respirent tous les trois bien mieux les jours qui suivent. Dans cette ambiance de conciliation molle, Joséphine accueille sereinement les commentaires d’Anne, ne s’agace plus de la voir décrypter la composition des pots de peinture. Elles peuvent même en rire, à présent, plutôt que de prendre les réflexions de l’autre pour attaque hostile. Et lorsque Millie vient leur rendre visite, Anne se montre conviviale, et même guillerette. Elle a retrouvé son sourire et il est agréable de la voir converser avec la Franco-Britannique. Les deux femmes s’entendent bien, Joséphine en est soulagée parce que ses beaux-parents seront eux-mêmes rassurés de la savoir entourée de personnes comme Millie.
Les parents de Vincent aussi l’accompagnent vers son nouveau quotidien, à leur manière. À la fin de leur séjour, Anne pose sur les yeux de Joséphine l’un de ses foulards parfumés d’une fragrance ambrée. L’odeur lui donne un haut-le-cœur mais elle ne dit rien, pour ne pas briser la magie de l’enthousiasme ambiant. Depuis qu’ils ont commencé à aménager une deuxième chambre à l’étage, ses beaux-parents lui ont interdit d’y mettre les pieds. Son seul rôle consistait à désigner de son index sur l’ordinateur ce qu’elle souhaitait pour la décoration. Yves et Anne la prennent chacun sous une aisselle et la mènent vers l’entrée de la chambre. Elle entend la lame de parquet qui craque, la deuxième en partant de l’escalier. Ce son qu’elle reconnaît, qui la rend pleine de la sensation d’être chez elle.
Yves détache le bandeau et Joséphine est éblouie par la lumière de la chambre. Pas seulement par le soleil qui rayonne à travers la fenêtre de toit mais aussi par les couleurs de la pièce, des tons pastel. Ils ont installé une commode blanc crème, un tapis tressé en jute, quelques cadres, des étagères, une suspension en osier. Tout le nécessaire lorsque l’on attend un enfant est là. Elle s’approche, caresse le coussin posé sur le meuble à langer puis cette énorme girafe en peluche, en se demandant à quel moment ils ont réussi à faire entrer l’immense animal sans se faire prendre. Elle reste ensuite immobile devant le berceau surmonté d’un voilage en mousseline. Son regard est vissé au fond du couffin, là où un bébé pourra s’endormir. Elle le voit, ce bébé. Anne et Yves attendent en silence sur le seuil de la porte et elle leur adresse un sourire, seulement un sourire, incapable de prononcer un mot. Ils ont fait mieux que ce qu’elle avait en tête, ils ont rendu tangible la réalité vers laquelle elle s’avance.
Elle a pensé à ses parents, parce qu’elle a vu tout l’amour qui l’entourait finalement alors qu’elle pensait ne plus être capable de le sentir, de l’accueillir, de le donner aussi. Quand elle les appelle, elle leur dit qu’elle les aime, qu’elle les remercie de ce qu’ils font pour elle et ensuite, dans la conversation, elle glisse de manière anodine qu’elle a décidé de céder ses parts du cabinet médical et de rester en Bretagne. Elle ne voulait pas en faire une grande annonce, elle voulait confiner ses mots à des faits déjà entérinés. Il y a bien un silence qui flotte entre eux dans le téléphone mais rapidement, sa mère lui dit que ce n’est pas une grosse surprise. Son père ajoute que c’est le contraire qui aurait été surprenant. Après leur séjour chez elle, ils se doutaient bien que repartir de Locmariaquer n’était pas au programme. Les rénovations, ce n’est pas un petit rafraîchissement d’un potentiel lieu de vacances. Chaque fois qu’elle refait un mur, la maison devient toujours plus la sienne, lui dit Henri. Elle se construit un nouveau foyer.
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Elle a aimé dire au revoir à ses beaux-parents sur le palier de sa porte, elle a aimé retrouver sa maison, comme s’il était ordinaire d’accueillir et de voir repartir des gens. Un sentiment qu’elle ne connaissait pas lorsqu’elle était à Paris.
Bientôt, d’autres viendront découvrir son refuge, son univers, peut-être le juger. Elle ne devrait pas redouter l’avis de ses amis sur sa nouvelle vie et pourtant, elle ne peut s’empêcher d’imaginer la réaction de Marie, Nicolas et les autres. Même les enfants feront sans doute part de leurs commentaires. Ils étaient tous à mille lieues de penser qu’elle pourrait un jour s’éloigner de Paris. La petite couronne peut-être, mais de là à s’exiler en Bretagne… Elle se sent à l’aise avec ses amis, à l’aise dans sa maison. Les deux qui se rencontrent, c’est cela qui l’intimide.
Ce trac ridicule la poursuit alors qu’elle dépoussière les quelques livres de la bibliothèque, qu’elle astique les bibelots dont est maintenant agrémenté le salon. Dans la cuisine, elle déplace, replace les bocaux remplis de graines, de pâtes ou de riz sur les étagères. Une idée décoration, et un brin écolo, espère-t-elle. Elle piétine d’impatience de pouvoir replacer une énième fois ces bocaux lorsque la cuisine se sera refait une beauté. Au jardin, elle débroussaille ici et là, puis s’installe parfois à côté de Millie, bien droite devant son chevalet. Les gestes souples de son amie la captivent. C’est comme un ballet. Le pinceau, prolongement quasi naturel du bras fin à la peau couleur ivoire, effleure la palette, plonge dans le petit pot d’eau puis danse sur la toile. Millie ne peint qu’à l’aquarelle et sous sa main, prennent vie des scènes floutées, poétiques. Comme ces deux mains qui se frôlent sans se toucher, devant le bleu de la mer et celui du ciel qui se confondent. Joséphine s’autorise à demander si le tableau a un rapport avec un amour présent, perdu, espéré. Millie n’évoque pas la personne à laquelle elle pensait pour cette peinture, préfère parler des relations en général mais plus tard, dans la discussion, s’invite son dernier amant, Daniel.
— C’était un homme marié, dit-elle sans quitter des yeux sa toile.
— Je vois. Et c’est pour ça que c’est fini ?
— Ne va pas t’imaginer des choses, répond Millie en souriant. J’étais très heureuse de cette façon. Je ne me sentais pas comme sa maîtresse. Moi, je voyais notre relation et c’est tout. Je n’ai jamais souffert de la situation, tu sais. Je n’avais pas besoin de plus, je n’ai jamais demandé plus d’ailleurs et lui n’a jamais eu l’intention de quitter sa femme pour moi.
Joséphine l’observe en silence. C’est bien la première fois qu’elle entend cette partie-là de l’histoire, cette partie où la maîtresse n’a rien de celle qui quémande pour avoir des miettes d’avenir à deux. Millie continue de raconter comment elle a vécu cet amour, parce qu’il s’agit d’amour. L’une n’avait pas pour ambition de devenir la pièce manquante de la vie de l’autre, l’autre n’envisageait pas de mettre fin à ce mariage qu’il disait heureux. Et c’est pour cela que Millie a préféré mettre fin à cette histoire. Pas parce qu’elle voulait davantage mais parce qu’elle pensait à cette femme, la femme de Daniel. Elle avait de la peine pour elle, pour la trahison, le mensonge, et sa cécité qui lui évitait d’avoir le cœur brisé.
— Je l’aimais encore quand je l’ai quitté, je l’aime toujours d’ailleurs mais je ne suis pas malheureuse. Tu sais, à mon âge, je sais aussi être comblée par ma vie autrement qu’avec un homme.
En disant ces mots, Millie pose sa main sur celle de Joséphine. Peut-être veut-elle lui signifier qu’elle aussi pourrait être heureuse sans homme, sans Vincent. Mais elle a la politesse de ne rien ajouter de tel, excepté au travers de ce regard qui semble dire que tout ira bien, peu importe ce que la vie offre ou reprend.
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Des journées délicieusement occupées. Il y a les venues de Millie, avec laquelle elle prend parfois son petit-déjeuner, et dont la présence lui semble évidente. Il y a aussi la recherche d’une voiture d’occasion, parce qu’elle ne pourra plus s’en remettre à Pierre et Suzanne pour l’emmener aux quatre coins du golfe du Morbihan. Et il y a les appels de Joël, l’entrepreneur, qui s’égrènent aussi sur la semaine. Il s’enquiert de ses préférences quant à la robinetterie de la cuisine ou la couleur du carrelage des murs de la salle de bains. Elle aime bien son côté brut, un peu maladroit parfois dans ses mots, mais toujours d’une grande gentillesse. Il veut bien faire, il a hâte de commencer. Parfois, ses coups de fil la font rire. Elle l’entend précipiter ses paroles parce qu’il a pensé à quelque chose pour aménager telle partie de telle façon dans la cuisine. Et puis ce devis faramineux… Surtout, Joël était là, à souligner chaque élément noté d’une expression singulière : « Plus ou moins, quoi. » Autrefois, elle aurait été terrifiée à l’idée de laisser ses murs entre les mains de quelqu’un qui tablait sur du « plus ou moins ». Aujourd’hui, elle est entraînée par l’enthousiasme de Joël, qui a été recommandé par Pierre et Suzanne. Elle ne doute pas de leur avis, place sa confiance en ces personnes qui l’entourent, qui font beaucoup sans s’en rendre compte parfois. Elle aimerait les remercier, tous, Millie, Pierre, Suzanne, Joël, et même Mélanie, la boulangère qui, égale dans sa bonne humeur qu’il pleuve ou qu’il fasse grand soleil, lui adresse toujours un sourire. Ils ont été là, sans forcément être présents, dès qu’elle a posé un pied en Bretagne. Sans eux, elle aurait continué à s’enfermer dans la maison, à fondre dans son chagrin. Et le bébé… Elle ne sait pas ce qu’il serait advenu de lui.
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— Tata !
Les jumeaux de Marie claironnent en chœur en sortant de la voiture. Nathan et Julia se ruent comme un seul homme sur Joséphine, qui attendait près du portail de voir les deux voitures apparaître au bout de la route. Même avec leur petite taille, ils parviennent à la faire chanceler et elle ne peut s’empêcher d’être soulagée de ne porter qu’un seul bébé et pas deux. Finalement, il existe toujours une situation pire que la pire des situations. Des jumeaux dans le ventre et elle se serait tapé la tête contre ses bottes de lambris blanc.
Les trois enfants de Caroline et Jean-François l’embrassent à leur tour, avec des baisers sonores et mouillés. Seul le plus grand, Mathieu, s’en tient à une bise rapide de préadolescent.
— Moi qui pensais que la route les achèverait, dit Marie d’un air las en s’approchant. Salut, beauté bretonne.
— Bienvenue chez moi !
Caroline noue ses bras autour des deux autres et elles forment une ronde serrée un moment jusqu’à ce que leurs maris respectifs, Nicolas et Jean-François, s’immiscent dans le cercle pour la saluer.
— Dis donc, c’est pas tout près chez toi, lui dit Jean-François, un sourire large sur le visage.
— Tu ne vas pas recommencer ! fustige aussitôt sa femme. Tais-toi et aide-moi à sortir les sacs.
Ils s’avancent tous vers la maison, tandis que les enfants courent vers le jardin. Joséphine jette un coup d’œil par-dessus son épaule et intercepte les sourcils froncés de Caroline à destination de son mari. La remarque de celui-ci puis la réprimande cinglante et immédiate lui font penser que cette conversation a déjà eu lieu. Elle aurait bien aimé que Jean-François développe son idée. Nul doute qu’ils auront l’occasion d’en reparler durant le séjour.
Dans le jardin, les enfants sautent comme des figurines à ressorts. À croire qu’ils n’ont pas vu un brin d’herbe depuis des siècles. Leurs parents respectifs habitent pourtant dans des maisons cossues de banlieues parisiennes bourgeoises, avec quelques bandes de terrain sur lesquelles pousse une pelouse bien mieux entretenue qu’ici. Mais ils exultent, et s’empressent de demander à Joséphine si cette étendue bleue qu’ils voient au loin est la mer.
— C’est le ciel, pas la mer, mais la plage est à dix minutes à pied d’ici, explique-t-elle, désemparée devant les yeux déçus des enfants. Et votre maison de vacances, là où vous allez dormir, a vue sur mer !
Les enfants crient en chœur leur joie, même si elle n’est pas certaine qu’ils aient tout compris de ses explications. Elle les laisse s’éloigner dans des exultations bruyantes et retourne à l’intérieur, là où leurs parents échangent leurs premiers commentaires sur l’aspect général du lieu.
Nicolas souligne la grandeur de la maison, qui aurait pu accueillir tout le monde, non ? Pas assez de couchages, explique-t-elle. Elle a bien des chambres mais les lits manquent. Et Marie ajoute qu’il n’était pas question qu’ils débarquent à quatre adultes et cinq enfants alors qu’elle est enceinte.
Ils font le tour du rez-de-chaussée, tous attentifs aux explications de la propriétaire. Le poêle dans la cheminée ancienne, très chouette idée, selon Nicolas. Le mobilier du salon, vraiment sympa avec cette table imposante et les chaises neuves, commente Caroline.
— Elles ne sont pas neuves, contredit Joséphine. Tout ce que vous voyez là, excepté le canapé, c’est de la récupération, trouvée au grenier ou dans des brocantes, et retapée avec l’aide de mon amie Millie.
— Minnie, comme la copine de Mickey ? demande Nicolas.
— Millie, comme Amelia. Une Franco-Britannique qui habite pas loin.
Ils continuent la visite vers la cuisine. Un peu vieillotte, constate Jean-François. Elle leur parle de ses idées pour la rénovation très prochaine. L’entrepreneur viendra aussi refaire la salle de bains du haut.
— Franchement, tu m’impressionnes, Jo, dit Jean-François, une fois qu’ils ont fini le tour de l’étage après le rez-de-chaussée. C’est vraiment sympa ce que tu es en train de faire.
— J’essaye… Vincent m’a laissé quelques instructions, alors je mets un peu de lui et un peu de moi ici.
Jean-François hoche la tête en signe d’approbation. Les trois autres acquiescent : elle rend cette maison très chaleureuse, avec sa touche personnelle, qu’ils perçoivent dans chaque pièce. Ça fait beaucoup moins « breton » que ce qu’ils pensaient, ce qu’elle traduit pour elle-même par vieillot, rustique, inconfortable mais elle laisse ses amis à leurs idées préconçues. Ils se feront d’eux-mêmes une autre image de son nouvel environnement.
Dans l’après-midi, la virée sur la plage est inévitable. Les enfants trépignent, se dandinant à travers la maison dans leurs petits maillots de bain colorés, des masques de plongée sur le nez. Georges est effrayé, interrompu dans sa sieste par les bambins bruyants, et s’enfuit dans la chambre.
— On se calme, les enfants, tente de temporiser Nicolas. Vous allez finir par casser quelque chose.
— Laisse-les faire les fous, Nicolas. Ça ne me dérange pas et puis la température de l’eau va se charger de les calmer.
— Jo, je peux avoir une crêpe au caramel ? demande la petite Julia en tirant sur sa jupe. Papa a dit qu’il y avait des crêpes et du caramel partout chez toi maintenant.
Elle étouffe un rire et s’accroupit près de la petite fille. Il y en a à côté de chez elle, lui confie-t-elle. Et si Julia est bien sage et emmène son frère rapidement dans la voiture pour aller à la plage sans faire de bruit, alors il y aura une crêpe après le bain de mer.
La petite fille court vers son jumeau et lui répète ce qu’elle vient d’entendre avec autorité. Les trois enfants de Caroline et Jean-François leur emboîtent le pas.
— Tu viens d’expérimenter la stratégie de la carotte, la félicite Marie. Moi, j’utilise ça pour tout et n’importe quoi, pas avec des crêpes mais avec des madeleines cœur aux fraises. Avoir des enfants, ça requiert les mêmes compétences qu’un négociateur du GIGN…
En cette fin d’août, la plage de la Falaise est parsemée. Les premiers aoûtiens ont quitté leur lieu de villégiature et le golfe du Morbihan commence doucement à reprendre ses esprits après des semaines d’animation bruyante et festive.
Les enfants courent vers l’eau, trempent les orteils, sautent sur place, s’éclaboussent déjà, tandis que les adultes installent leurs serviettes sur le haut de la pente douce. « Ce n’est pas la même température qu’en Espagne mais il fait tout de même très beau », admet Jean-François, plutôt surpris par la météo si bonne. Joséphine est contente de l’entendre faire valser un premier cliché sur la région. C’est même l’objectif qu’elle s’est fixé parce qu’il faudra bien leur dire à un moment ou à un autre qu’elle ne compte pas retourner à Paris. Qu’ils apprécient leurs quelques jours à Locmariaquer est donc crucial.
Elle s’éloigne des hommes avec Marie et Caroline pour une balade les pieds dans l’eau. Elle se retient de taper sur les doigts de Caroline qui ne peut s’empêcher de caresser son ventre qui saille sous la jupe fleurie. La seule main qu’elle aurait voulu voir et sentir se poser là, c’est celle de Vincent.
— À combien en es-tu maintenant ? demande Marie.
— Vingt-deuxième semaine de cohabitation.
— Déjà ? Tu vas entrer dans ton troisième trimestre alors. C’est dingue comme le temps passe vite… Tu as l’air en pleine forme, ça fait plaisir à voir.
— Oui, en fait, je me sens assez… bien. J’essaye de faire au mieux en tout cas.
— Pour une jeune veuve, qui attend son premier enfant, tu fais mieux qu’essayer ! intervient Caroline. Qui aurait imaginé que l’on te retrouverait là six mois plus tard, pleine de vie, avec un gros ventre et des gros seins, à te débrouiller toute seule ? Non mais c’est vrai, hein Marie, tu es d’accord ?
Elle ne sait pas comment réagir. Toujours cette violence des mots avec Caroline… Même si son amie n’a pas tort, même s’il est peut-être préférable d’accepter de l’entendre, de verbaliser aussi toute cette situation, elle en a le souffle coupé. « Veuve », ça tambourine dans sa poitrine mais elle sourit, silencieuse. Marie, elle, est d’accord avec ce qui vient d’être dit, en y mettant davantage les formes :
— Caroline a raison, tu nous impressionnes tous. Mais il faut que tu fasses attention à toi aussi. Tu es loin de nous, loin de tes parents et de ceux de Vincent.
— J’ai des personnes sur qui compter ici.
— Ton club de futurs pensionnaires d’EHPAD ?
— Ils ne sont pas si vieux et…
— Mais tu ne les connais pas depuis si longtemps. Tu ne te sens pas seule ici ?
— Je me sens seule depuis que Vincent n’est plus là, et ça, ça ne pourra jamais changer. Ici, c’est calme, c’est apaisant. Et vous dites que vous ne vous attendiez pas à ce que je me remette d’une telle situation, mais c’est justement parce que je suis venue dans cette maison que ça a été possible. Je n’aurais pas survécu ailleurs…
Ses deux amies hochent la tête et se serrent un peu plus contre elle. Puis elles lui disent qu’elles ont des cadeaux pour elle et pour le bébé. La chambre d’enfant est joliment décorée, souligne Caroline, mais il manque beaucoup de choses. Joséphine leur avoue qu’elle n’a pas encore prévu grand-chose pour l’arrivée du bébé. Sa mère lui a offert un body et un petit bonnet adorables, et elle a aussi un rendez-vous chez le gynécologue dans dix jours. Voilà, c’est tout ce qu’elle a. Alors qu’elles reviennent vers le groupe des maris et des enfants sur la plage et que Caroline part devant pour s’amuser dans les vagues avec sa cadette, Marie lui dit qu’elles sont là pour l’aider à préparer la suite des événements.
— Même si on espère toujours que tu reviendras à Paris, j’imagine que ce n’est pas dans tes projets. J’y croyais encore jusqu’à ce que je découvre la chambre du bébé. Tu n’as pas l’intention de quitter la Bretagne, n’est-ce pas ?
— Je comptais vous l’annoncer ce week-end, avoue Joséphine. J’avais peur de votre réaction.
— Et pourquoi donc ?
— Tu vois bien comment Caroline parle de Millie, de mes voisins… « Futurs pensionnaires d’EHPAD », ils vont être ravis quand je vais leur dire comment ils sont surnommés.
— On s’inquiète, mais tu sais bien que ce que l’on veut, c’est que tu sois heureuse. Et si c’est ici que tu l’es, alors tu t’en fous de ce que peut bien dire Caroline, ajoute Marie en haussant les épaules.
Avant de rentrer à la maison, ils s’arrêtent manger une crêpe caramel au beurre salé. Julia est ravie et contrairement à son frère et aux enfants de Caroline, qui dévorent avec les doigts, elle insiste pour utiliser couteau et fourchette. Ses gestes sont si mignons, Joséphine verse sur la petite fille un regard plein de tendresse. Alors qu’elle avale elle-même sa crêpe, elle sent un petit coup dans son ventre. Le bébé se réveille toujours quand elle avale du sucre. Ce sera un gourmand, se dit-elle en silence. Elle garde pour elle les sursauts de son ventre, réticente à ce que de nouvelles mains se posent dessus pour sentir que ça bouge, là-dedans.
Il est à peine 22 heures lorsqu’elle se retrouve seule chez elle. Les autres, éreintés par la route et par la plage, ont rejoint le gîte. Elle reste un long moment sur la terrasse. Georges vient se frotter à sa jambe nue. Le chat a attendu patiemment que les intrus s’en aillent pour se montrer. Il n’a pas été aussi farouche en présence des parents de Vincent, de ses propres parents ou de Millie. Peut-être alors que ce sont les enfants qui le contrarient. Elle chuchote à son chat que son bébé à elle ne sera pas aussi bruyant. Elle a la certitude que Georges sera moins dérangé par son enfant que par ceux des autres. Il se pelotonne déjà contre son ventre en permanence. N’est-ce pas le signe optimiste d’une future affection réciproque ? Vincent n’avait aucun mal à suivre son instinct quand elle s’acharnait à trouver du pragmatisme dans la prise de décision. C’est quand il n’est plus là pour la voir qu’elle se laisse enfin aller à avoir confiance dans un simple ronronnement de Georges contre son ventre.