Des ronds dans l'eau

Alvès · Chapitre 3 sur 4 · partie 5/6

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Des ronds dans l'eau

La maison

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

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Le week-end est passé si vite, et dans une anarchie agréable. Elle a admis, un peu honteuse, qu’elle n’avait prévu aucun programme. Ses amis l’ont rassurée : personne d’autre que les enfants n’aura la main sur un quelconque programme. Ils ont mixé plage, balade en bateau dans le golfe du Morbihan, dégustation de kouign-amann et découverte des incontournables alignements de Carnac. « Pourquoi on regarde des gros cailloux ? » a demandé Léonie, l’une des filles de Caroline, avec toute sa candeur enfantine. La visite a tourné court, les dolmens ne résistant pas aux commentaires déçus des plus jeunes. Ils n’avaient que faire des explications de leurs parents sur l’existence millénaire du site mégalithique.

Le soir avant le départ des deux familles, ils décident de dîner au restaurant. Avant de s’y rendre, alors qu’ils sont installés sur la terrasse pour un premier apéritif, Marie et Caroline entraînent Joséphine dans la chambre du bébé, avec des sacs au bout des bras.

— On t’a rapporté des petites choses adorables ! s’exclame Caroline, la voix pleine d’excitation.

— Que ce soit un garçon ou une fille, ça conviendra, tu vas voir, poursuit Marie. Assieds-toi.

Elle s’installe dans le fauteuil à bascule acheté par ses beaux-parents et assiste, ébahie, au défilé de mode miniature auquel s’adonnent ses amies. Elles ont récupéré d’anciennes affaires dont elles ne se serviront plus. L’une comme l’autre ont précieusement gardé des vêtements de bébé ou des accessoires, comme des reliques. Elles lui font don de bodys, de petits pyjamas, de bavoirs, d’un babyphone. Chacune a en plus acheté un cadeau : Marie lui offre une gigoteuse brodée d’un ours polaire et Caroline, une veilleuse blanche en forme de phoque.

— C’est très ambiance arctique, vous croyez que je vais mourir de froid en Bretagne ?

— La Bretagne, ce n’est pas franchement l’endroit le plus chaud de France ! taquine Marie avant d’ajouter que leur séjour ici, sous le soleil, lui fait douter de la véracité des clichés sur la météo bretonne que l’on dit capricieuse.

— Merci les filles. C’est adorable de votre part.

— Ça nous fait plaisir. Et ce n’est pas tout, poursuit Caroline en fouillant au fond de l’un des sacs. Tiens, une liste du nécessaire à bébé, établie par nos soins, avec toute notre expérience plus ou moins sympa de la grossesse.

Elle saisit le papier sur lequel est inscrite une série de mots qu’elle a déjà vus, entendus. Mais quand ils sont compilés sur une unique feuille, le résultat est effrayant. C’est interminable : dix à vingt bodys, dix paires de chaussettes, alaise plastifiée, thermomètre de bain, mouche-bébé, paire de ciseaux à bouts ronds, chaussons, tapis d’éveil, poussette… Ses amies ont ajouté une grosse flèche devant une phrase en lettres capitales : SI TU ALLAITES.

Devant ses yeux ronds, ses amies rient. Pas simple, l’arrivée d’un bébé. Au verso de la feuille, elles ont aussi pris le temps de lister les démarches à entreprendre dans un ordre chronologique, et plus particulièrement l’inscription à la maternité. Ça, c’est la priorité, précise Marie. Joséphine demandera au gynécologue qu’elle va voir à Vannes. Il y a tant de choses à prévoir, c’est étourdissant. C’est à ce moment-là que l’absence de Vincent se fait plus pesante. Elle ne peut réprimer des images d’eux deux en train de choisir le doudou du bébé ou la poussette, sur laquelle il s’attarderait, dont il tâterait les roues, la nacelle, s’enquerrait des options. Elle sera seule, la réalité la saisit violemment. Alors que ses amies sortent de la chambre, elle reste dans le fauteuil à bascule, qui se balance doucement d’avant en arrière. Elle tourne la tête vers la fenêtre. Le soleil descend lentement, inondant la chambre d’une lueur orangée. Dehors, tout est calme. Elle pense au jardin et à son organisation déstructurée qu’elle trouve rassurante, elle pense aux pierres de la terrasse, encore chaudes à cette heure de la journée. Tout ça, ce n’est pas assez. Toute cette vie qu’elle se construit ici, ce n’est pas suffisant. Vincent lui manque. Rien ne peut éviter que ce manque revienne l’assaillir sans relâche. Et quand le bébé sera là, comment va-t-elle faire sans lui ? Une terreur vertigineuse l’envahit. « Je ne peux pas », chuchote-t-elle dans le silence de la chambre. Elle suffoque, s’essouffle à tenter de ravaler ses sanglots mais la tristesse et la peur la ravagent. Les larmes redoublent. Ses mains s’accrochent au siège, ses ongles s’enfoncent dans le tissu du fauteuil. Elle est médecin, reconnaît les signes de la crise d’angoisse mais est incapable de se calmer. Sa poitrine hurle à Vincent qu’elle n’y arrivera pas sans lui.

Ce n’est pas Vincent qui lui répond mais le bébé, qui donne un coup, léger. Elle ne bouge plus et ferme les yeux puis elle rit, sans savoir pourquoi. Elle rit encore plus fort, le visage trempé. « Merci », dit-elle en passant la main sur son ventre. Pour un moment au moins, elle essuie ses larmes en se disant qu’elle va essayer, qu’elle n’a pas le choix. Vincent ne reviendra plus, les pleurs oui, la douleur aussi. Il faudra toujours, tout le temps, faire avec.

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La table à laquelle ils sont installés offre une vue sur la rivière de Crac’h. C’est Joséphine qui a proposé le restaurant, situé à Saint-Philibert. Marie, Caroline et leurs maris respectifs ont immédiatement été charmés par le cadre et ensuite par les imposants plateaux de fruits de mer. Les enfants, eux, ont tous choisi des moules marinières avec des frites. Le repas se déroule dans une atmosphère festive. L’alcool aidant, Nicolas et Jean-François s’amusent, racontent des anecdotes qui ne devraient pas arriver aux oreilles des enfants. Mais peu importe, ils continuent sans se soucier des regards sévères de leurs femmes.

— C’est vrai qu’on est bien ici ! soupire Nicolas en se calant dans le fond de sa chaise. Quand je pense que demain, on sera de retour à Paris, ça me fout le cafard.

— Je suis bien d’accord, renchérit Jean-François, les joues rougies par l’alcool.

— Ah oui, vraiment ? demande Caroline. On peut te le dire maintenant, Jo, il a quand même fallu négocier avec monsieur parce qu’au départ, une virée en Bretagne, pardon dans ce « coin perdu où vivent des druides et des Bonnets rouges » n’enchantait pas mon mari, ajoute-t-elle en signant des guillemets de ses mains.

Joséphine s’esclaffe. Jean-François lève la main vers elle en signe de pardon.

— OK, je l’admets, au début, j’étais pas franchement excité par la Bretagne. Mais finalement, c’est vraiment sympa comme coin. Pour des vacances, quoi…

— Plus que pour des vacances, répond Joséphine. Tu me tends la perche. Donc voilà, je vends mes parts du cabinet médical à Paris et je m’installe ici.

— Tu es déjà bien installée, relève Nicolas. Ta maison… Enfin, je veux dire, c’est pas une surprise. Étant donné les travaux, soit c’est pour la vendre, soit c’est pour l’habiter. Et vu ce que cet héritage représentait pour Vincent, je doute que tu aies en tête la première option.

Elle hoche la tête. Le cheminement de pensée de Nicolas la laisse croire que ça devait déjà être le cas pour tout le monde. Et elle en est soulagée. Caroline, qui n’était pas intervenue jusque-là, veut en savoir plus :

— En fait, moi, contrairement à Nicolas, je suis un peu surprise. C’est vrai que la maison laissait deviner que tu resterais ici, mais c’est justement ton choix qui me surprend. Tu vas faire quoi, toi, la vraie Parisienne, le médecin de ville ?

— C’est vrai, continue Jean-François. Tu te vois ici, en tant que médecin ? Tu ne vas tout de même pas ouvrir un cabinet paumé.

— Et puis, là, c’est cool, c’est l’été, il fait beau, et de manière surprenante, assez chaud. Mais franchement, cet hiver, ça va moins t’amuser d’être calfeutrée dans ta maison à cause de la météo, complète Nicolas.

— Vous ne me demandez pas si j’ai Internet, si je dois aller chercher de l’eau potable à la fontaine du village, si je monte sur le tracteur de l’agriculteur d’à côté pour aller faire mes courses ? Parce que vous êtes sur une bonne lancée, là. Votre accumulation de clichés me laisse sans voix… Et ne me dites pas « Oh, Jo, mais c’est pour ton bien, c’est parce qu’on s’inquiète qu’on dit ça », dit-elle, sans aucune animosité et même avec amusement. Vous n’êtes qu’une bande de bobos snobinards. Et franchement, même si ça ne fait que trois mois que je vis ici, moi aussi, j’en aurais des choses à vous dire sur les Parisiens qui franchissent les frontières de la Bretagne pour les vacances, comme tu dis, Jean-François. Ceux qui râlent parce qu’il n’y a pas Léopoldine, Augustin ou Gaspard sur les bols bretons pour leurs enfants et qui dévalisent La Trinitaine et Armor Lux avant de repartir. Vous en vouliez des clichés, ben les voilà.

— Pas faux ! dit Marie en éclatant de rire.

Toute la tablée est muette. Les enfants ont levé le nez de leur coupe aux trois boules de glace et leurs yeux font comme une balle sur un terrain de tennis, de leurs parents à Joséphine, de Joséphine à leurs parents. Les hommes lèvent les deux mains en signe de reddition. Ils se mettent tous à rire de bon cœur. Sa réplique a eu pour effet de calmer les interrogations de tous. Elle n’a finalement pas répondu à la question de son avenir professionnel. La réponse arrivera plus tard, pour elle comme pour les autres.

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Les deux familles ont pris la route du retour vers Paris. Des adultes, ravis par le souffle de légèreté qui a caressé ces quelques jours de répit avant la rentrée de septembre, et des enfants, charmés par le grand jardin, la plage juste à côté, « même si l’eau est glaciale », et les crêpes. Elle a aimé les avoir à la maison, se dit qu’ils reviendront. Quand bien même, elle ne redoute pas l’automne, les visites moins fréquentes peut-être, la solitude qu’ils lui ont prédit.

Ce qu’elle redoute, c’est de se pencher sur les listes interminables transmises par Marie et Caroline. Tous ces articles à prévoir pour l’arrivée du bébé…

Elle tente de hiérarchiser. Elle qui est médecin se trouve totalement désemparée. Elle a l’impression de plonger dans un univers parallèle où un bébé n’est pas un bébé mais une star de la musique pour laquelle il faut prévoir tout le matériel et le confort en vue d’un grand concert. Elle se concentre sur une pièce concrète et maîtresse : la poussette. Sur Internet, il y a des tas de modèles. Et elle est perdue… Il faudra qu’elle demande conseil en magasin. Son rendez-vous chez le gynécologue est dans quelques jours à Vannes. Elle en profitera pour aller faire un tour dans les enseignes pour futurs parents. C’est à ce moment-là qu’elle pense à la voiture. Il faut vraiment qu’elle s’en trouve une à elle. Pierre avait raison, c’est indispensable d’être véhiculé ici.

Maintenant que les Parisiens ont quitté les lieux, Millie peut reprendre ses quartiers dans le jardin. Quand elle arrive à la maison, celle-ci l’informe qu’elle partira en fin de semaine pour Caen afin d’aider son fils et sa belle-fille alors que le petit reprend l’école.

— C’est une période que j’ai toujours aimée, explique Millie alors qu’elles dégustent une citronnade sur la terrasse. La rentrée avec l’odeur de la papeterie neuve, les vêtements que l’on choisit pour le premier jour, s’acheter un nouveau cartable. Et je ne parle pas seulement de l’enfance. Quand j’enseignais à l’université, j’étais ravie de retrouver mes étudiants, bien bronzés et très frais, prêts à écouter. Ils sont toujours très attentifs en début d’année…

— Moi aussi, j’ai toujours aimé ça. J’avais hâte de recommencer l’année scolaire pour la finir vite.

— Ah bon ? Drôle d’idée.

— J’ai toujours voulu être médecin, alors les années lycée m’ont semblé très longues. Je ne pensais qu’à une chose, arriver vite en fac de médecine.

— Je comprends mieux. C’est une réelle vocation, affirme Millie d’un ton qui n’attend pas de réponse. Ça ne te manque pas ?

— Je n’arrive pas trop à savoir. Les derniers mois ont été éprouvants. Déconnectés de la réalité. J’ai parfois du mal à me rappeler ce qu’étaient mes journées d’avant, à Paris. Mais ce dont je me souviens, c’est que j’étais heureuse. J’avais une vie heureuse.

— Je sais. Mais même si c’est dans un jour, dans un an ou dans dix ans, j’ai la certitude que l’envie de soigner te reviendra. Je le sens depuis que je te connais, et pourtant, ça ne fait pas si longtemps.

Joséphine hausse les épaules et change de sujet en lui parlant de son projet d’acheter une voiture. Elle lui montre des annonces qu’elle a repérées sur Internet. Son amie installe sur son nez une paire de lunettes et se penche sur l’ordinateur. Elle n’y connaît rien et ne sait pas évaluer le degré de fiabilité des voitures d’occasion. Elles rient ensemble lorsqu’elles découvrent des annonces bizarres puis s’amusent à mettre des filtres invraisemblables sur le site Internet : couleur rose bonbon, sièges chauffants, intérieur velours… Le plus délirant, c’est que tout existe. En attendant, Millie a une solution pour son rendez-vous à Vannes : Joséphine pourra la déposer à la gare avec sa voiture puis utiliser le véhicule durant son absence. Ensuite, il faudra demander à un connaisseur de l’aider dans ses recherches, ou se rendre chez un concessionnaire.

Le soir même, elles préparent ensemble le dîner organisé avec les voisins, tout juste rentrés de Croatie. Pierre et Suzanne ont la peau dorée, les yeux scintillants, encore pleins des souvenirs du mois qu’ils viennent de passer avec leur famille sur les côtes de la mer Adriatique. Ils racontent avec exaltation leur séjour fait de dîners gargantuesques, de balades en bateau sur une eau turquoise, de pique-niques sur la plage, de jeux avec leurs petits-enfants. Ils sont contents de rentrer aussi. Le mois d’août en Croatie, c’est un peu Disneyland sous le soleil.

— Les touristes sont irrespectueux au possible, surtout les Français, peste Suzanne.

— Je te rappelle que nous en faisons partie de ces touristes, ma chérie, dit Pierre.

— Non, je ne suis pas d’accord. Maintenant que nous avons de la famille installée là-bas, je ne nous considère plus comme des touristes.

— Ah bon ? Dans ces cas-là, il faudrait qu’on évite de gonfler la file d’attente devant les restaurants en plein mois d’août alors que nous avons le reste de l’année pour y aller.

— Ce que tu peux être agaçant !

— Ah, vous notez, mesdames, je suis passé de touriste irrespectueux à mari agaçant.

Suzanne râle tandis que les deux autres femmes rient. Joséphine passe un bon moment, et en cet instant, elle ne pense plus à la peur de la solitude quand le bébé va arriver, elle ne pense plus à tout ce qu’il faut prévoir, elle ne pense plus non plus à ce qu’elle ne prévoit pas.

— Pierre, tu avais raison, il me faut une voiture ici, dit-elle. Par hasard, vous ne connaissez pas quelqu’un qui en vend une ?

— Je n’ai pas eu vent d’une voiture qu’une connaissance voudrait céder. Je te tiendrai au courant si c’est le cas, lui répond Pierre.

Après la demande infructueuse auprès de ses voisins, elle envisage de se rendre chez un concessionnaire, ce qui lui paraît finalement plus raisonnable que d’acheter une voiture d’occasion sur Internet. Les reportages sur les arnaques et son incapacité à juger du potentiel d’un véhicule lui font penser que se tourner vers un professionnel est la meilleure option. Et la plus rapide. Parce qu’il ne faut pas qu’elle perde cet élan vers l’avenir, toute cette envie, ce besoin même de compléter les pièces d’un puzzle tordu par l’absence de Vincent. Elle n’est qu’au début de sa course d’endurance contre le chagrin quotidien.

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Le jour de son rendez-vous chez le gynécologue, l’anxiété lui fait serrer les mains sur le volant de la voiture de Millie. Ses silences interpellent son amie, qui finit par comprendre et qui la rassure. Tout va bien se passer, lui dit-elle.

— Oui, je sais. Mais je vais être seule, sans Vincent. Il aurait dû être là.

— Tu veux que je vienne avec toi ? Je peux prendre le prochain train et…

— Non, Millie, la coupe Joséphine, je ne veux pas que tu fasses ça. Tu as ta vie et maintenant, je dois me débrouiller toute seule avec la mienne. La dernière fois que j’ai vu un gynécologue, il m’annonçait que j’avais deux semaines pour choisir de garder ou non ce bébé. Tu te rends compte… Je n’ai même pas choisi réellement, j’ai laissé faire le temps.

— Ne dis pas ça. C’est faux, tu as choisi de le garder, parce que tu le voulais et parce que c’est une chose merveilleuse. Il ne prend pas la place de Vincent, il prend sa place, celle que tu voulais déjà avant que Vincent parte.

L’importance de cette femme qui a deux fois son âge dans sa vie est imprévue, précoce même, et pourtant, cette amitié lui semble naturelle et évidente. Joséphine espère qu’elle rend au moins un dixième de tout ce que Millie lui apporte parce qu’elle vient de lui donner l’énergie d’aller vers cette échographie tandis qu’elle est prête à lâcher une insulte à l’encontre de Vincent. C’est absurde de porter ça, ce gros ventre et ce qu’il implique, seule.

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Vincent

 

 

Je gardais le souvenir brûlant d’une dispute. C’était immensément inédit, et j’en étais ressorti penaud, de cette joute d’un genre auquel nous n’étions pas habitués. Il avait fallu d’une phrase pour que notre appartement s’embrase de ta colère. Ce qui te rendait furieuse, c’était que je ne me rendais pas compte de mon inconscience à dire de telles choses. Je me souviens du reportage que diffusait la télévision sur les congés paternité allongés en Suède. Devant mes grands yeux ahuris, tu avais répété ce que je venais de commenter, en détachant chaque mot : « C’est cool mais franchement, ils ont pas peur pour leur carrière, les mecs ? — Et les femmes, tu crois qu’elles n’ont pas peur pour leur carrière, elles ? » Tu avais vociféré comme je ne t’avais jamais vue le faire. J’avais eu la bonne idée d’ajouter qu’elles avaient une chance que nous les hommes, nous n’avions pas : porter la vie. Tes mains s’étaient plaquées sur ton visage comme pour dire que ce n’était pas possible, tu n’avais pas pu épouser un homme aussi con. Tu m’avais expliqué qu’évidemment, c’était merveilleux pour moi puisque ça n’allait jamais m’arriver, tout comme les règles, la ménopause, la position de la grenouille tous les quatre matins chez l’esthéticienne, la fortune dépensée en maquillage, en manucure, en coiffure, le temps passé à s’arracher les poils entre les sourcils tous les jours, la culotte inconfortable qui te rentre dans la raie des fesses mais au moins ça ne se voit pas sous la robe sinon fais gaffe on va te soupçonner de vouloir titiller l’attention de ces messieurs, le soutien-gorge qui te cisaille le thorax mais au moins on ne voit pas tes tétons qui pointent de froid et tes seins qui flottent en liberté sinon attention on va te soupçonner de vouloir susciter le désir chez ces messieurs, les litres de tisane au fenouil pour éviter de lâcher des gaz parce qu’une femme, ça ne pète pas, et puis d’ailleurs, ça ne pue pas, ça ne rote pas, ça ne parle pas trop fort, ce n’est pas timide non plus, avec de la personnalité mais pas grande gueule, c’est sexy mais pas vulgaire, c’est sportif mais pas trop musclé, ça aime travailler mais ça aime aussi s’occuper des enfants parce que franchement, n’y a-t-il pas plus belle profession que celle d’être maman, ben oui puisque comme tu le dis, ce sont les mecs qui doivent s’inquiéter de leur carrière, et pas les femmes !

J’étais scotché au canapé, effrayé, incapable de parler et de toute façon, il ne fallait plus que je parle, que je bouge, tant que tu ne ressortais pas de la chambre dont tu avais claqué la porte. J’aurais pu me défendre, arguer que ce n’était pas ce que je voulais dire mais en fait, tu avais raison, je ne réalisais pas. J’avais été indélicat et candide, comme une petite créature qui découvre qu’il n’y a pas de paillettes, pas de licorne rose dans ton monde à toi. Il n’y avait rien de facile dans la féminité, dans la maternité non plus, je le savais, mais j’étais impatient de pouvoir être celui qui te dirait que ton corps qui évolue, qui grossit, qui se flétrit, c’était ce qui me faisait t’aimer davantage encore parce que ça aurait voulu dire que tu m’acceptais à chaque instant.

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Inoubliable mélodie. Elle l’entend encore alors qu’elle roule vers Locmariaquer. Ses amies lui avaient dit que c’était incomparable. Elle a compris à ce moment-là. Les battements du cœur du bébé, encore plus rapides que ceux de son propre cœur à elle qui battait la chamade. Comme un cheval au galop.

Elle n’a pas pensé au terrible coup du sort, elle n’a pas pensé au fait qu’elle avait « raté » le début de sa grossesse. Elle a pensé à Vincent, l’a imaginé à ses côtés, a vu son sourire et senti son baiser sur son front.

Les yeux rivés sur l’écran, elle entendait des bribes de phrases : environ 20 centimètres, ses petits pieds là, la colonne vertébrale se développe bien, oh le coquin, des jambes dynamiques, bonne quantité de liquide amniotique, dis donc petit cachottier… Le gynécologue, la cinquantaine bien entamée et bedonnante, parlait d’une voix douce, presque chuchotée, comme s’il ne voulait pas la déranger dans la rencontre avec son bébé.

— Vous voulez savoir si c’est un garçon ou une fille ?

Elle n’a pas souhaité connaître le sexe. Son ventre qui grossissait recélait un trésor, et elle préférait préserver ce mystère.

Elle est ressortie de la salle d’examen hagarde, fébrile et infiniment comblée. Un nuage de coton l’entourait alors qu’elle déambulait dans les couloirs de l’hôpital, incapable de retrouver l’accueil.

Consumée par le son du galop dans sa tête, elle s’est rendue dans un magasin du centre de Vannes pour acheter une poussette. Parce qu’il n’y avait plus une minute à perdre, parce que tout devenait plus tangible dans son monde à venir. Son choix s’est porté sur la plus facile d’utilisation ; elle se souvenait sans mal qu’elle serait seule, qu’il lui fallait quelque chose de simple et pratique plutôt que l’un des modèles recommandés par le vendeur qui vantait telle option d’un engin, relevait le côté « très tendance » d’un autre.

Et puis, dans la brocante qu’elle avait découverte avec Millie, son regard est tombé sur un vieux cheval à bascule en bois. L’objet était abîmé mais les traces du passé lui donnaient un charme qui l’attendrissait. Elle se voyait déjà le repeindre, s’accommoder des petites éraflures, le placer dans la chambre du bébé. Elle est repartie de Vannes le coffre plein de ses achats, et le cœur lourd de sentiments inédits.

Sur la route du retour, elle repense à sa conversation avec Millie le matin même. Son amie avait raison. Elle le sent maintenant, ce bébé n’est pas un hasard qui s’est transformé en une indécision puis un avenir. Ce bébé, elle le voulait, elle a simplement mis de côté cette évidence parce que la tristesse annihilait toute autre émotion.

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— Ça, je suis heureux de l’entendre ! s’exclame Olivier, qu’elle appelle un dimanche. Franchement, j’avais peur que tu n’en aies absolument rien à faire de ce rendez-vous chez le gynécologue et que tu t’en passes.

— Eh bien, tu vois, je prends les choses en main. Et je respecte la promesse que je t’ai faite, je prends soin du bébé.

— En parlant de bonne nouvelle, j’en ai une autre. Ça arrive plus vite que prévu, c’est même inespéré. Je pense avoir trouvé la personne à laquelle tu peux céder tes parts du cabinet.

— Déjà ?

Elle a prononcé le mot un peu fort. Elle ne s’attendait pas à ce qu’ils trouvent un repreneur aussi rapidement, et Olivier non plus d’ailleurs. Son associé lui explique qu’il a rencontré, par hasard, une jeune femme durant ses vacances dans le Jura. C’est une Parisienne, qui vient de terminer son internat et qui cherche à s’établir dans la capitale.

— Et avant que tu ne poses la question, lui dit-il, Tiphaine a les fonds. Son dossier est fiable. Elle vient visiter le cabinet la semaine prochaine et si elle est partante, il faudra que l’on fasse notre assemblée générale pour voter l’agrément de cession. Je prévois de venir te voir en octobre pour cela et pour découvrir ta maison, ça te va ?

Il a l’air très enthousiaste. Cette Tiphaine est en bonne voie pour devenir la nouvelle associée du cabinet. La page va se tourner bien plus vite que ce qu’elle envisageait. C’est rapide, le virage à 360 degrés dont parlait Nicolas est réel. Mais ce n’est finalement que la concrétisation d’un état de fait. Même si elle a un pincement au cœur, elle espère que l’affaire va se conclure. Elle lui dit que c’est une bonne chose et qu’elle est heureuse pour lui. Elle ne sera plus son associée, mais toujours sa meilleure amie, lui assure-t-il, d’une voix un peu émue.

Elle reste seule plusieurs jours, sans parler à personne d’autre qu’à la boulangère ou au caissier du supermarché. Il y a encore un peu de monde dans les magasins et dans les rues du village. Quelques touristes tardifs prolongent l’été en s’octroyant des journées à la plage et en effectuant des emplettes dans les boutiques de souvenirs. Peut-être le commencement de ce que ses amis parisiens redoutaient : la vie en Bretagne sans l’animation estivale. Pourtant, le soleil est encore là et sa sérénité aussi. Contrairement à ce qu’ils pensent, elle accueille sans anxiété l’automne et les journées qui raccourcissent. Retourner à Paris, être confrontée au brouhaha, à la vie rapide, c’est ça qui lui ferait peur.

Ici, elle trouve le calme dont elle a besoin. Et aussi autre chose. Une nuit, Vincent lui rend visite. Il ne sèche pas ses larmes ou n’essaye pas de la rassurer. Son rêve prend une autre tournure que ce à quoi elle était habituée ces derniers mois. Pour la première fois depuis sa mort, Vincent lui fait l’amour, avec des gestes qu’elle connaît. Quand elle se réveille, elle est comme transie, encore grisée par ce rêve sensuel, excitée et fiévreuse. Il paraît que la libido des femmes enceintes est au beau fixe au second trimestre. Elle en fait la délicieuse expérience. Est-ce parce qu’elle accepte enfin la présence de ce bébé, qu’elle ne considère plus sa grossesse uniquement comme une évolution morphologique ? Depuis quelques jours, la quiétude l’enlace.

Elle aime sa nouvelle routine : aller chercher son croissant, faire le marché avec Suzanne, presser son jus d’orange et le boire sur la terrasse avec Georges qui lui chatouille les mollets, parfois monter sur le bateau de Pierre, qui l’invite régulièrement pour « un petit tour sur l’eau ». Elle a aussi acheté une yaourtière, teste différentes recettes pour finalement trouver sa préférée : des yaourts bien fermes vanille-miel.

Son ventre grossit, elle est contente d’avoir fait un peu de shopping à Paris. La plupart de ses anciens vêtements restent au placard, surtout les pantalons. La salopette lui va encore. Elle hésite à en racheter une mais elle aime bien se glisser dans celle qui porte la trace de ses avancées. Ce petit accroc au niveau de la hanche gauche pour les lames de lambris installées dans sa chambre, la tache de vernis sur le genou pour les chaises du salon, le trou sous la fesse, conséquence de l’un des clous saillants du banc de l’entrée. Elle se rappelle encore le moment où elle l’a achetée, avec une idée très précise de l’usage qu’elle en ferait. Loin d’une tenue de travail, la salopette aurait été un signe ostentatoire de grossesse dans lequel elle se serait exhibée, fière et dodue, à travers les rues parisiennes. Pour ça aussi, le plan a changé.

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Un matin, Joël frappe enfin à la porte. Elle l’attend depuis le réveil. Elle a nettoyé et débarrassé toute la cuisine, impatiente de voir l’entrepreneur commencer à mettre des coups de marteau et désosser tout l’espace.

Des viennoiseries sont posées sur la table, le café est chaud. Il y a même des jus de fruits. Joël s’amuse d’un tel buffet et lui rappelle qu’il est tout seul : pas d’équipe d’ouvriers qui viendrait lui prêter main-forte. Elle voulait faire les choses bien, lui dit-elle avec un sourire timide. Il apprécie l’accueil et enfourne un pain au chocolat dans sa bouche.

— Au fait, à tout hasard, vous ne connaissez pas quelqu’un qui voudrait vendre sa voiture ?

— Si ! Ma fille, répond Joël, la bouche pleine. Elle vient de partir pour Paris, pour continuer ses études. Apparemment, la fac de Lorient n’était pas suffisante.

— Et elle ne s’en sert pas pour aller à Paris ou dans Paris ?

— Non, elle dit qu’il y a bien assez de lignes de métro pour se rendre n’importe où. La voiture lui servait à faire la navette entre la fac à Lorient, chez sa mère et chez moi.

Tout ce dont elle a besoin, c’est d’un véhicule pas trop grand, pas trop usé, pas trop cher, étant donné ce qu’elle va en faire. Il confirme que c’est le cas et, une fois de plus, elle fait confiance à l’entrepreneur quand il lui dit que le véhicule fonctionne bien, sous réserve que l’on n’attende pas des gadgets high-tech et des options qui favoriseraient le confort.

— Vous mettez de l’essence dedans, elle roule, voilà, c’est à peu près tout ce qu’elle sait faire. Ah si, vous pouvez appuyer sur un bouton et il y a une chose magique qui se passe : de la musique ! plaisante Joël.

Elle viendra voir le véhicule chez Joël et s’il lui semble en assez bon état pour lui permettre de se déplacer, l’affaire sera conclue.

Le matériel jonche le sol de la cuisine. Des bâches couvrent certaines parties. Elle commence à essayer de bien les installer mais Joël la chasse aussitôt. Il lui indique la sortie de son index :

— Dehors, madame. Vous êtes enceinte alors arrêtez de mettre votre petit nez fragile partout. Et ici, c’est mon domaine.

— Bon, très bien. Ça ne vous dérange pas si j’écoute de la musique sur la terrasse ?

— Non, au contraire ! J’aime travailler en musique et les jours où vous ne serez pas là, je mettrai la mienne.

— Peut-être que vous aimerez aussi ce que j’écoute, c’est très hétéroclite, vous savez.

— Hum, peut-être.

Alors qu’elle lance le CD de Queen, il se recule dans la pièce et lui fait signe de loin, un pouce levé. La playlist est validée. Dans les jours qui suivent, ils alternent pour le choix de la musique. Joël a lui aussi des goûts variés. Le poste de radio fait jouer Dire Straits et Julien Doré, dont les voix sont couvertes par celle de l’entrepreneur, qui chante très faux et très fort. Joséphine s’applique, elle, à restaurer et repeindre le cheval à bascule. Un midi, pendant sa pause déjeuner, Joël la complimente sur l’objet en bois et s’autorise à lui demander si ce n’est pas trop dur, tout ça, cette maison, ce bébé qui arrive sans le papa. Il faut qu’elle gère tout toute seule, est-ce que ça ne lui fait pas peur ?

— Ça a été très dur au début, j’ai cru que je n’allais pas m’en remettre. Et puis, finalement, j’ai accepté la situation.

— Vous avez vu un psy ?

— Non, j’ai vu la mer.

Il sourit pudiquement et lui dit qu’il n’y a rien de mieux que l’air marin pour se remettre les idées en place. Tout de même, c’est étrange d’imaginer qu’elle a perdu son mari quelques mois plus tôt, souligne-t-il, elle a plutôt l’air en forme pour une veuve. Joël n’y est pour rien, mais son cœur prend un coup. Il en sera toujours ainsi. Chaque fois que Vincent se baladera dans son esprit ou dans les conversations, son cœur sera un peu froissé.

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Un orage monstrueux balaie la côte. Un dernier orage d’été qui fait suinter le sol d’une odeur de terre tiède. Au fond du lit, elle écoute la pluie qui claque contre la fenêtre de toit. Georges est collé à elle, l’œil alerte mais calme. Le ciel qui gronde, qui s’éclaire, qui semble se déchirer, c’est quelque chose qui ne les effraie pas. Au contraire, elle aime cette sensation d’être dans une cachette douillette, à l’abri du carnage qui a cours dehors. Cette nuit-là, l’orage lui rappelle aussi qu’il devient crucial d’acheter une voiture. Si elle a besoin de quoi que ce soit dans les semaines et mois qui viennent et que la colère du ciel s’abat sur Locmariaquer, ses jambes et son gros ventre ne pourront pas la mener bien loin.

Elle attend que le week-end s’achève pour demander à Joël si elle peut venir dans la matinée du lundi, avant même qu’il ne vienne travailler à la maison. Millie est rentrée la veille et lorsqu’elles se sont retrouvées sur le quai de la gare d’Auray, Joséphine lui a dit qu’elle n’aurait plus besoin de faire le taxi.

— Mais arrête avec ça, a objecté Millie. Ça me fait plaisir que l’on se balade toutes les deux.

— Oui, mais au moins, maintenant, je pourrai te rendre la pareille. J’ai seulement besoin de toi une dernière fois, pour aller récupérer ma nouvelle voiture.

— Très bien. Où allons-nous chercher cette petite merveille de technologie ?

Le lundi matin, elles prennent la route vers le domicile de Joël. La voiture a été nettoyée, à l’extérieur comme à l’intérieur. L’entrepreneur souligne que sa fille est intransigeante sur la propreté. Le véhicule n’est pas tout jeune mais Millie conforte Joséphine dans son choix :

— Ce n’est pas parce qu’elle n’a pas toutes les dernières options à la mode qu’elle est bonne pour la casse.

— Je suis bien d’accord, je trouve que les choses avec un passé sont toujours plus intéressantes que les nouveautés sans charme.

Joël a dit ça en passant ses yeux brièvement sur Millie. Il plante ensuite son regard dans le pneu de la voiture, qu’il vient tâter en se raclant la gorge. Joséphine sourit devant l’entrepreneur et Millie qui se jaugent sans se regarder. Lui n’est pas insensible au charme de la grande brune et à l’accent anglo-saxon, semble-t-il. Quant à Millie, ses joues prennent une jolie couleur rosée. C’est presque imperceptible mais elle n’est pas dupe : la remarque sur les vieilles choses pleines d’intérêt était adressée à une personne en particulier, qui l’a très bien entendue et comprise comme telle. Si bien que lorsqu’ils prennent un café dans le salon, l’échange de regards entendus, sans être flagrant continue. Joséphine assiste, amusée, à ce balbutiement des cœurs. C’est très subtil et peut-être le jeu s’arrêtera-t-il là, mais elle est attendrie par ces grands adolescents timides. Elle-même pourra-t-elle un jour jouer à ce même jeu de regards qui se cherchent et qui s’évitent avec un autre homme ? Impossible, inimaginable, pense-t-elle. Retomber amoureuse lui semble inaccessible, l’envie de retomber amoureuse aussi.

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Septembre s’éteint derrière les volets verts de la maison. La cuisine est dans un état apocalyptique et ne ressemble plus à une cuisine. Les travaux de Joël font vibrer toute la maison et le bruit a fait venir Pierre et Suzanne, qui voulaient savoir si ça avançait bien. Le couple de voisins a ouvert de grands yeux devant la pièce dénudée et défigurée. Joséphine les a rassurés, elle a chaque jour un rapport sur l’état d’avancement et une explication quant à toute action entreprise. Pierre a salué Joël en disant que c’était du « bon boulot » et qu’il avait intérêt à faire les choses bien parce que tu comprends, hein, elle est toute seule, notre Joséphine, alors c’est essentiel qu’elle ait une jolie cuisine avec une jolie maison. Suzanne, elle, s’est inquiétée de la voir traîner à proximité du chantier avec tout le matériel, les produits et surtout, le bruit.

— Tout ce remue-ménage doit te fatiguer.

— Ça ne me dérange pas. Et puis, j’aime avoir Joël dans la maison, ça met de l’ambiance, ses outils qui braillent.

— Et moi aussi, je suis là pour m’assurer qu’elle n’approche pas trop son ventre des scies et des tournevis, ajoute Millie.

Celle-ci n’est en effet jamais très loin de Joséphine ces derniers temps. Le vacarme de la rénovation de la cuisine ne l’empêche pas de s’installer presque chaque jour dans le jardin pour peindre, sans jamais sursauter quand le marteau de Joël s’abat sur le plan de travail ou que la visseuse se met en route. Lorsque la météo est moins clémente et qu’une pluie fine humidifie la terrasse et la pelouse, elles s’isolent toutes les deux à l’étage, bavardent, bouquinent. Elles s’absentent aussi pour aller au marché avec Suzanne ou déjeuner dans un restaurant près du bord de mer. Millie s’échappe parfois pour aller retrouver des amies, pour une partie de cartes, une balade sur le sentier côtier, une exposition à Vannes ou à Lorient. Joséphine, elle, tente de cocher les éléments de la liste fournie par Marie et Caroline. À chaque virée dans un magasin spécialisé en maternité, elle ne peut s’empêcher de penser que tout serait bien plus simple avec Vincent. Hésitation entre couches lavables et couches jetables, choix difficile, crucial du doudou, questionnements sur l’allaitement et le biberon. Parfois, au milieu des allées débordant de matériel de puériculture, l’angoisse l’engloutit. Alors elle s’échappe, court vers la sortie et s’enferme dans sa petite voiture. Les mains crispées sur le volant, le souffle haletant, elle tente de recouvrer ces esprits. Ce n’est qu’un bébé, ce ne sont que des biberons, des transats de bain, des mobiles à accrocher au-dessus du berceau… Elle devrait être capable d’assumer tout ça mais se retrouve fréquemment en proie à la panique, celle de ne pas y arriver seule. Elle n’en dit rien à personne. Elle tait sa crainte de faire faux bond à son rôle de mère, à son bébé. Cela ne ferait qu’inquiéter son entourage, qui pourrait douter de sa capacité à raisonner avec clarté, « dans ces circonstances ».

Pour se changer les idées et quand la météo le permet, elle installe le poste de radio sur la terrasse et vernit quelques objets chinés ou trouvés dans les cartons du grand-père de Vincent, après le cheval à bascule qui est maintenant à sa place dans la chambre du bébé. Elle récupère aussi quelques feuilles de menthe et de sauge, dans son carré potager. Deux petits potirons seront aussi prêts à être récoltés dans quelques semaines. En revanche, le plant de courgette fait grise mine, et quand elle demande par téléphone des conseils à sa mère, celle-ci s’empresse de lui dire de laisser tomber. Catherine viendra en fin d’année, quelques jours, voire davantage, avant l’arrivée du bébé, et elle pourra s’occuper des courgettes en souffrance. Mais d’ici là, Joséphine, elle, doit se reposer. Ce n’est pas le moment d’aller s’échiner à jardiner. Elle peste en silence face à l’inquiétude exagérée de sa mère mais n’est-elle pas elle-même en proie à des craintes redondantes ? De toute façon, elle n’a jamais eu la main verte alors elle passe rapidement à autre chose. Lui vient une nouvelle idée. Elle feuillette le carnet de Vincent et trouve ce qui l’intéresse. Lui aussi avait pensé à une véranda, ou à un jardin d’hiver.

— Imagine, explique Joséphine à Millie, s’il y avait une véranda, on pourrait s’y installer en hiver, être bien au chaud, toi tu pourrais peindre à l’abri de la pluie…

— Tu as de la suite dans l’idée, on dit comme cela en français, n’est-ce pas ?

— Dans les idées.

— Oui, peu importe. Tu pourras y penser l’été prochain. Entre le chantier de la cuisine et celui qui va suivre avec la rénovation de la salle de bains, je trouve qu’il y a déjà bien assez de travaux dans cette maison. Crois-moi, ce n’est pas le moment. Mais j’ai un autre sujet sur lequel tu peux réfléchir, ajoute Millie après un bref silence.

— Ah oui ?

— La fille de mon amie Michèle est enceinte, de pas beaucoup.

— D’accord, ça nous fait un point commun.

— Vous en avez deux, en réalité. Elle est médecin.

Joséphine ne dit rien. Mille choses lui passent par la tête en cet instant car elle sait où Millie veut en venir. Pourquoi ne pas remplacer ce médecin le temps de son congé maternité ? Un bon moyen de se remettre en selle, continue son amie. Le cabinet médical est situé à Plouhinec, à environ quarante minutes de voiture de Locmariaquer. C’est un village très sympathique, avec des cafés, l’accès à la plage… Comme un agent immobilier, Millie fait de son mieux pour dépeindre le contexte agréable dans lequel pourrait se retrouver Joséphine, laquelle hoche la tête par intermittence, les yeux perdus dans le vague, alors que son esprit tourne comme un hamster sur sa roue.

— Je sais que ce n’est pas facile d’imaginer reprendre une activité professionnelle, mais ce remplacement, ce serait l’idéal, tu ne crois pas ?

— Et si je n’y arrive pas ? Si je commence à remplacer la fille de ton amie et que c’est finalement au-dessus de mes forces, je vais abandonner tous les patients du jour au lendemain.

— Joséphine, depuis que tu es arrivée ici et même, depuis la mort de ton mari, rien n’a été au-dessus de tes forces. Regarde où tu en es à présent. Et moi, je pense que ce remplacement te fera le plus grand bien, et que tout se passera très bien. Tu retrouveras tes réflexes, et je suis certaine que tu vas adorer ça !

— Peut-être, répond Joséphine en pinçant les lèvres.

— J’ai déjà parlé de toi à Michèle, qui en a elle-même parlé à sa fille, Lucie. Si tu dis oui, elle aimerait te rencontrer.

— Quand dois-je donner ma réponse ?

— Au plus vite, c’est certain, Lucie est vraiment inquiète de ne pas trouver de remplaçant pour son congé maternité. Mais disons que tu as encore quelques semaines devant toi pour t’en faire des nouilles au cerveau, conclut Millie avec un clin d’œil.

— Des nœuds au cerveau, Millie, la corrige Joséphine en riant.

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Des nouilles ou des nœuds, peu importe, elle en a plein dans le cerveau. Certains matins, elle se dit que ce serait une bonne première étape dans son chemin vers le retour à une vie normale. D’autres fois, le réveil est synonyme de grand vertige, lui faisant penser qu’elle ne sera pas capable d’assumer des journées à soigner des gens aussi rapidement. Son esprit est en proie à la cacophonie, son corps, lui, à des changements majeurs et indésirables. Elle se trouve difforme. Ses mollets gonflés, ses hanches striées de vergetures, ses seins lourds. Elle peine à se reconnaître, et il reste pourtant encore des semaines durant lesquelles sa silhouette va continuer à dodeliner, boursoufler, engraisser. Qu’aurait dit Vincent de ce culbuto lui faisant office de femme ? Dégoût ou tendresse ? Elle ne le saura jamais, même si elle le lui demande parfois, en murmurant dans la pénombre de la chambre. Il n’y a bien que Georges pour lui répondre, et lui semble apprécier son corps nouvellement charnu contre lequel il se love toute la nuit durant.

Dans le vacarme des travaux, elle n’arrive plus à penser. Un matin, après être allée récupérer son croissant, elle s’installe pour quelques heures sur la plage. Millie est à la maison, elle y a même convié des amies. Peut-être souhaite-t-elle leur montrer discrètement à quoi ressemble l’entrepreneur qui fait rosir ses joues. Ou peut-être n’a-t-elle rien dit. Face à Joséphine, en tout cas, elle reste muette. Pourtant, au fil du temps, des journées passées à se croiser, des cafés partagés quand l’ouvrier pose ses outils, la complicité de ces deux-là est devenue indéniable. Il n’y a plus de gêne et de regards timides mais des rires sonores et des pauses qui se rallongent pour Joël lorsqu’il commence à discuter avec Millie. Joséphine n’imagine pas un seul instant que ce ne soit qu’une forte amitié, comme celle qui la lie à Olivier. Devant elle, ils n’en montrent rien et quand Joël repart chaque soir, ils se saluent très simplement. Elle se dit que si les travaux de la cuisine ne parviennent pas à leur faire passer la deuxième vitesse, il restera toute la durée du chantier de la salle de bains.

Sur la plage, déserte en cette matinée bruineuse, son visage est léché par un souffle frais et salé. Elle avait besoin d’air, d’une escapade, avec son gros ventre et sa tête indécise. Alors qu’elle longe le bord de mer, les pieds glacés par les vaguelettes froides, elle cherche un signe. Un joli caillou, un bateau au loin, un crabe qui lui pincerait l’orteil. Il n’y a que le ballet des oiseaux au-dessus d’elle et le bruit du vent dans les haubans plus loin. C’est apaisant, et même revigorant, mais elle voudrait que quelqu’un ou quelque chose lui réponde.

— Et toi, la mouette, tu en penses quoi ? Tu crois que c’est réaliste de reprendre le travail, que je suis encore capable de soigner des gens ?

Car c’est la question qui la taraude. Cela fait des mois qu’elle tente de se soigner, elle, du chagrin. Elle ne sait pas si elle y est parvenue. Même le bébé ne l’intéressait pas il y a encore quelques semaines. Alors serait-elle capable de s’intéresser de nouveau aux autres ?

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C’est étrange de penser que son téléphone a été un temps réduit au deuil. Sur l’écran, elle attendait que le visage de Vincent apparaisse, sur l’écran, elle a vu apparaître les appels, les messages de tous les autres qui lui rappelaient qu’un trou béant venait de s’ouvrir et que rien ne pourrait le refermer.

Aujourd’hui, son téléphone, c’est ce qui la relie au monde. Elle est en Bretagne, à Locmariaquer, si près de la mer que certains la pensent trop loin. Trop loin de quoi ? De Paris, de ses repères, de tout ce qui faisait sa vie. Alors elle donne des nouvelles, raconte, montre tout, ses balades à la plage, les coquillages qu’elle y ramasse, les ruelles du village et les hortensias devant les portes d’entrée, les voiliers sur le golfe. Et sa maison aux volets verts. Lorsque la cuisine est terminée, elle met tout sous objectif. La pièce est devenue fonctionnelle, chaleureuse, sans être trop moderne, ce qu’elle redoutait. Exaltée, elle installe ses bocaux, ses plats, sa vaisselle dans les placards et sur les étagères. Il y a des objets hérités du grand-père de Vincent disposés un peu partout. Elle les prend en photo et envoie un message à ses beaux-parents, qui l’appellent dans la foulée. Ils sont ravis, rassurés aussi, et Anne la remercie d’avoir gardé la trace du passage de son père dans cette maison. « Vincent aurait été si heureux de voir ce que tu as fait », dit sa belle-mère au téléphone, émue mais fière et réjouie.

Elle envoie la même photo à Marie, Olivier, ses parents, ses frères, lesquels la félicitent aussi. Ils regrettent tous deux de ne pas la voir plus souvent. Ils pourraient venir mais tu comprends, avec les enfants, le boulot, c’est compliqué… Elle ne leur en veut pas puisqu’elle-même ne fait pas le déplacement. Les relations sont déjà bien plus resserrées qu’elles ne l’étaient il y a encore un an. Ils s’écrivent par message, s’appellent régulièrement pour se raconter leurs vies respectives. Julien et Christophe, ainsi que leurs femmes, n’ont pas été surpris de son choix. Son installation définitive en Bretagne leur a plutôt semblé être une bonne chose. Leur bénédiction n’était pas obligatoire mais tout de même, elle en a été touchée. Davantage encore lorsqu’elle reçoit un colis de leur part un matin. Ses frères, certainement aidés de leurs femmes, ont concocté un panier rempli d’affaires pour un nouveau-né. Ce sont des vêtements qui ont habillé leurs propres bébés. Joséphine est la petite dernière, le dernier enfant à avoir son enfant, elle tient dans ses mains ces minuscules choses que lui transmettent Julien et Christophe, comme un autre lien entre son bébé et sa famille ; elle n’a que son téléphone portable pour l’entretenir ce lien, qu’elle a voulu inexistant après la mort de Vincent.

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Les semaines sont passées dans le noir de son appartement parisien au printemps dernier en miroir des jours du présent dans l’agitation automnale. Deux tempos. Soudainement, le calendrier s’accélère. L’année se rappelle à elle, ces trois saisons sans homogénéité. L’insouciance quand Vincent était là, la déchirure sans lui, l’immobilisme ensuite et puis finalement, aujourd’hui, elle est bousculée par la vie qui reprend. Et ça va vite.

Octobre est déjà là, Olivier aussi. Il a les bras chargés de cadeaux pour le bébé et un sourire radieux. Il avait hâte de la voir enfin chez elle, il est aussi heureux de savoir que sa relève sera assurée. Il est à Locmariaquer avant tout pour régler la cession des parts. La jeune femme médecin rencontrée par Olivier dans le Jura a visité le cabinet, elle est prête à s’y installer et Joséphine n’a plus qu’à signer les papiers.

Le soir même de son arrivée, ils s’occupent des derniers documents autour du dîner. Installés dans la salle à manger, ils tentent de faire au plus vite pour passer à autre chose. Tous deux savent que c’est la partie la moins agréable du séjour d’Olivier en Bretagne. Autant l’expédier avant le dessert.

— Voilà, tu es officiellement libre, conclut-il d’un ton rauque, sans exaltation.

— Officiellement au chômage, pour la première fois de ma vie ! Allez, on trinque à la page qui se tourne.

Ils font tinter leurs verres, de vin rouge pour l’un, de jus d’ananas pour l’autre. Un silence s’installe sans les gêner. Simplement un instant sans mots dans lequel s’infiltrent les souvenirs et les émotions partagées des dernières années. Il finit par se racler la gorge.

— Ta maison est superbe, Jo, dit-il d’une voix transformée, joyeuse, comme si les dernières minutes venaient de s’envoler. Et j’adore cette porte coulissante entre la cuisine et la salle à manger. L’idée est de toi ou de Vincent ?

— Rien qu’à moi, celle-ci. Mais pour tout le reste, que ce soit dans la cuisine et dans les autres pièces, c’est un mélange de nous deux.

— Pas de doute. Tu es officiellement une Bretonne. Et pour l’appartement à Paris ? Tu ne pourras pas faire suivre ton courrier éternellement.

— J’ai l’impression que Vincent est mort il y a deux secondes, le coupe Joséphine.

— Vraiment ? réagit Olivier en plantant ses yeux dans les siens, peu enclin semble-t-il à se laisser amadouer par le menton qui tremble devant lui.

Elle sait où il veut en venir. Il y a son corps et son esprit accidentés par l’absence de Vincent et puis en même temps, il y a tout ce qu’il s’est passé depuis sa mort.

— Abrège cet entre-deux. Pour toi comme pour le bébé, ce sera mieux, crois-moi.

Olivier use d’un ton péremptoire inhabituel. Et pourtant, elle y voit un signe d’affection profond. Il n’a pas été excessivement inquiet, il n’a pas usé de poncifs concernant l’installation d’une Parisienne dans un village breton, ne s’est pas montré affolé quant à l’avenir sentimental d’une mère célibataire fraîchement dépouillée de l’amour de sa vie. Surtout, il n’est pas amer quant au fait qu’elle cède ses parts.

— Maintenant que tu n’es plus retenue par le cabinet à Paris et que tu as une maison ici, tu envisages de reprendre le travail ? Je veux dire, une fois Chouquette débarquée et la nounou trouvée.

Elle acquiesce en faisant rouler son verre dans sa main. Elle hésite. Il cherche son regard tandis qu’il poursuit.

— J’imagine que Vincent t’a laissé de quoi tenir, mais dans un an ou deux, tu pourrais aller taper aux portes des cliniques locales ou t’installer en ville.

— En fait, j’ai peut-être une piste, quelque chose qui pourrait arriver un peu plus tôt que dans un an ou deux.

Il relève les sourcils, curieux, avec une moue de satisfaction qui s’affiche déjà sur son visage. Il se tait et la laisse expliquer la situation. Une femme médecin de la région cherche à se faire remplacer pendant son congé maternité et son nom a déjà été communiqué.

— Ce serait une bonne opportunité de s’y remettre en douceur, dit-il.

— J’imagine oui. Mais…

Continuer : partie 6 sur 6