Des variations du langage français depuis le XIIe siècle / ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation
§ III. Accents Vicieux Chez les Modernes.
Lez li se couche, les dras œvre. Qui est ce, Diex, qui me descuevre? Fait ele quant ele le sent.
Ce passage atteste que les deux formes de notation u, œ, ont
été contemporaines.
En voici une autre preuve tirée de Rutebeuf, qui florissait sous
saint Louis.
Le poëte s'élève contre la perversité du siècle, contre les envieux
et les médisants hypocrites. Personne, dit-il, ne leur échappe!
Ja n'iert tant biaux ne gracieux:
Se dix en sont chiez lui assis,
Des mesdisans i aura six,
Et d'envieus i aura nuef.
Par derrier nel prisent un oes, Et par devant li font il feste!
Chascun l'encline de la teste.
(Le testament de l'Asne.)
Prononcez neu, un eu.
Nous écrivons encore sans u œil et œillet. Cœur, sœur, œuvre,
présentent la fusion des deux méthodes.
§ III.
ACCENTS VICIEUX CHEZ LES MODERNES.
Le système que nous venons d'exposer, par lequel on notait
l'accent à l'intérieur du mot, tantôt au moyen des consonnes, tantôt
au moyen des voyelles, offrait, ce me semble, des avantages de
précision et de délicatesse que n'ont pas nos accents modernes.
Nous n'avons aujourd'hui qu'un seul é fermé; nos pères en
connaissaient trois ou quatre nuances: veritet; pitie; maufez; rocher;
espee. Voyez que de manières d'indiquer l'accent aigu! Est-il
probable que cet accent, sous ces formes diverses, fût partout
absolument le même?
En outre, un accent est bien vite omis ou ajouté hors de propos.
Il s'absente ou se fixe; l'habitude se prend, et voilà un mot défiguré.
C'est ainsi que l'Académie écrit dorénavant, qui est pour d'ore-en-
avant, comme si les racines étaient doré-navant.
Que le premier venu prononce débonnaire avec un accent aigu,
on n'y prend pas garde; il ne fait pas autorité. Mais on s'afflige de
voir l'Académie consacrer cette faute, et écrire débonnaire, comme
si elle ignorait le vrai sens et l'étymologie de ce mot. C'est une
métaphore empruntée, comme tant d'autres, à cet art de la vénerie,
dont nos pères faisaient leurs délices. Il est de bonne aire, il est issu
d'un bon nid, de bonne extraction.
Roland voyant étendu par terre le cadavre de Turpin, lui adresse
quelques mots d'oraison funèbre:
E! gentilz hom, chevaler de bon aire, Hui te commant al gloriuis céleste!
(Roland, st. 164.)
De pute aire, que nous avons laissé perdre, exprimait le sens
opposé:
Moult fit la male serve que fausse et de pute aire.
(Berte aus grans piés, p. 95.)
Vos maris est de si pute aire, Qu'il m'aura ja tout esmié.
(De Constant Duhamel.)
Fortune est bele et bonne aus bons, et debonnaire; Mauvese aus maufesanz, et laide, et deputaire.
(Le Dit de Fortune.)
Le système d'orthographe de nos pères était plus favorable que
le nôtre au maintien de l'étymologie et de la prononciation. Nos
mots, amaigris de jour en jour, compromettent l'une et l'autre.
Cependant ce système n'était pas sans quelque inconvénient. J'y
ai trouvé celui de faire servir quelquefois la même notation à deux
usages, et de confondre dans un cas donné l'adjectif féminin avec un masculin. Par exemple, lie, de lætus, sonnait également lé et lie,
comme aujourd'hui. Le fait paraît incontestable. Dans cette même
Court de Paradis, où j'ai puisé des exemples de lie sonnant lé, lie
rime à la vierge Marie, et à blesmie (blâmée):
Es flans de la virge Marie
Qui pour lui fu dolante et lie.
(V. 13.)
Que peu ne grant ne fu blesmie De ce fu moult joians et lie.
(V. 21.)
Peut-être sont-ce là des licences pour la rime, car ailleurs on lit
liee et lee. Mais dans tous les cas, je ne doute point que ces
groupes de voyelles destinées d'abord uniquement à modifier
l'inflexion et au rôle de l'accent moderne, n'aient amené la
multiplication des diphthongues. Oi a sonné d'abord par diérèse o-i,
puis o ouvert, puis oué, puis enfin oi, comme dans poix, François.
Ainsi des autres.
De leur côté, les modernes, complétement étrangers aux
conventions de l'ancienne orthographe, défigurent le langage de nos
pères, en saupoudrant d'accents arbitraires les textes qu'ils publient.
C'est une véritable manie, et je ne vois point d'éditeur qui ait eu la
sagesse de s'en garantir, et de se borner à reproduire les
manuscrits. Je plains ceux qui travailleront un jour sur des textes si
étrangement falsifiés. Ils devront croire que des œufs, des bœufs, se
sont appelés autrefois des oés, des boés ou des boès; ils sueront à
deviner comment de huèses (des bottes) on a pu faire le diminutif
houseaux, de enfant, enfès; comment on a pu dire pour neuve et
deux, noès, doès; pour des queues (cues), des cuès. Un ancien
poëte, dont le nom est assez connu pour avoir été un des plus
répétés dans ces derniers temps, s'appelait Adam ou Adanes, qui
s'écrit, suivant l'orthographe du moyen âge, Adenes par un e,
comme Caen, Rouen, Agen, etc… On a transformé cet Adanes en une espèce d'espagnol du beau nom d'Adenès. Si Adanes revenait
au monde, il entendrait longtemps parler d'Adenès avant de
soupçonner que c'est de lui qu'il s'agit.
J'ouvre le livre des Mestiers d'Estienne Boileve, et je lis au
chapitre des Mesureus de blé:
«Nus mesurères ne puet…—Ailleurs: Li vendères…—Nus
garnisères ne puet…—Cil qui est tannères, se il est tannnères
decaupères…—Viès, vièses, etc., etc.» Évidemment il faut lire: Nus
mesureux,—li vendeux,—nus garniseux,—cil qui est tanneux, se il
est tanneux décaupeures;—vieux, vieuses, etc.
Au chapitre des Oubliers, il est dit que nul ne pourra être admis
dans ce corps, s'il ne fait au moins «un mil de nièles le jour.» Il ne
s'agit pas de nièles, mais de nieules.
On disait nieules comme on disait saint Gabrieus et saint
Andrieu:
Et Gabrieus et seraphins
Qui les cuers ont loiaus et fins.
(La Court de Paradis.)
Saint Gabrieus a repondu.
(Ibid.)
Saint Andrieu le debonnaire.
(Ibid.)
Et saint Michieus aloit devant.
(Ibid.)
L'éditeur de Garin imprime partout né pour ne, sé pour se:
Né n'i ot aive sé du ciel ne chaï.
(Garin, II, p. 153.)
«Il n'y eut jamais d'eau sinon qu'elle tombât du ciel.»
N'est mie miens li chastiaus de Belin,
Né la valdoine, né mons esclavorins.
(Ibid., II, p. 182.)