Des variations du langage français depuis le XIIe siècle / ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation
Première Partie. Des Consonnes.
DES VARIATIONS
DU
LANGAGE FRANÇAIS.
PREMIÈRE PARTIE.
DES CONSONNES.
CHAPITRE PREMIER.
De la prétendue barbarie de l'ancien langage français.—Opinion
de Voltaire, accréditée par MM. Nodier et Rœderer.—Des
consonnes consécutives.—INITIALES.—MÉDIANTES.—Que GN
sonnait simplement N.—L, M et N redoublées.—Suppression de
la liquide; grasseyement.—Liquide transformée ou transposée.—
Conformité avec les Grecs et les Latins.
S'il est une opinion accréditée, c'est celle de la barbarie du vieux
langage français; et, chose remarquable, cette opinion s'appuie
surtout sur la multiplicité des consonnes dont se hérissait alors la
prononciation. Écoutons Voltaire:
«C'est à force de politesse que notre langue est parvenue à faire
disparaître les traces de son ancienne barbarie. Tout attesterait cette
barbarie à qui voudrait y regarder de près. On verrait que le nombre
vingt vient de viginti, et qu'on prononçait autrefois ce g et ce t avec
une rudesse propre à toutes les nations septentrionales…
«De lupus on avait fait loup, et on prononçait le p avec une
dureté insupportable. Toutes les lettres qu'on a retranchées depuis dans la prononciation, mais qu'on a conservées en écrivant, sont
nos anciens habits de Sauvages.» (Dict. Phil., art. LANGUES.)
Il a répété ailleurs cette dernière phrase textuellement. Mais où
Voltaire a-t-il pris qu'on prononçât ce p, ce g et ce t avec une dureté
insupportable, ou d'une façon quelconque? Il l'a supposé, parce qu'il
les a vus écrits. L'écriture est dans trop de cas un faux témoin; le
même argument subsisterait contre la langue actuelle, car combien
de consonnes écrivons-nous qui disparaissent dans la
prononciation! Le nombre en était plus grand autrefois, voilà tout.
Mais autrefois les consonnes faisaient partie essentielle d'un
système complet, par où l'on suppléait à nos accents modernes.
Celles qui sont demeurées ne servent à rien du tout: les unes étaient
des conséquences, les autres sont des inconséquences.
M. Nodier est tombé dans la même erreur que Voltaire.
Je lis dans ses Éléments de Linguistique:
«Quand l'Académie française, peu éloignée encore de son
origine, retrancha imprudemment des mots les lettres étymologiques
qui ne se prononçaient plus, qu'aurait-elle répondu à l'homme qui lui
eût parlé ainsi: Vous ne remarquez pas que ces caractères, devenus
superflus dans la prononciation 4 … etc.»
[4] «Nodier, qui, dans tout ce qui tient à l'étude des langues, s'est
fait remarquer par de bonnes intentions plutôt que par de bons ouvrages.» Revue de l'Instruction publique (du 4 octobre 1844).
Il y a deux erreurs dans ce peu de lignes: d'abord le
retranchement des consonnes superflues ne s'est point fait par
l'Académie, mais par l'hôtel de Rambouillet, par les précieuses;
ensuite, je ne me lasserai pas de le répéter, ces consonnes, à
aucune époque de la langue, n'avaient été prononcées. Leur rôle
était de rappeler l'étymologie, et d'indiquer ou l'accent ou la quantité
des voyelles. Elles ne sont devenues un embarras, une
superfétation dans l'écriture, que lorsqu'on eut inventé de noter
l'accent par un signe particulier, et qu'on perdit la clef de l'ancien
mécanisme des lettres.
J'ajoute tout de suite que cette invention des accents n'est un
perfectionnement qu'en apparence. Il limite à trois les nuances de
l'accentuation, qui autrefois étaient bien plus nombreuses, ayant
aussi pour se manifester une bien plus grande variété dans les
formes de l'orthographe. Le système des accents est, dira-t-on, plus
net et plus simple. Peut-être; mais, en tout cas, voyez ce que vous
coûte cette netteté et cette simplicité: vous ne l'achetez qu'aux
dépens de la délicatesse des inflexions et de la musique du langage.
Il n'est pas malaisé de simplifier en supprimant.
Les précieuses, en retranchant les lettres muettes, ne se
doutaient pas de ce qu'elles faisaient. Elles s'imaginaient aussi que
ces consonnes ne se prononçaient plus, et par conséquent n'avaient
plus de rôle dans les mots. On aurait bien surpris l'hôtel de
Rambouillet, très-ignorant des origines de notre langue, si l'on était
venu déclarer, en pleine chambre bleue, que ces lettres ne s'étaient
prononcées dans aucun temps, non plus que dans le siècle
d'Arténice. Les mères de ce concile grammatical n'avaient pour se
guider dans la réforme de l'orthographe que cette fausse règle de
l'écriture: elles travaillaient uniquement pour les yeux. Elles
prenaient les mots les uns après les autres, les mettaient sur la
sellette, et les renvoyaient estropiés dans la circulation. Elles
défaisaient ainsi à coups d'épingle un système considérable, dont
l'ensemble s'est toujours dérobé à leur vue; et c'est heureux, car
elles en ont laissé échapper assez pour nous aider à le reconstruire,
sinon intégralement, du moins en grande partie. La patience des
observateurs, aidée par le temps, retrouvera ce qui manque
aujourd'hui. Telle a été l'œuvre des précieuses sur le matériel des
mots; si on l'examinait par rapport à la syntaxe, c'est encore bien pis!
Et puis, que M. Rœderer et ses trop confiants imitateurs viennent
encore nous vanter les services rendus à notre langue par la société
polie!
Mon but et mon espoir dans ce travail, c'est de faire casser par
l'opinion publique l'arrêt porté contre notre vieille langue par des
juges mal instruits des faits de la cause. J'entreprends de faire voir
que notre langue française a été constituée principalement sous l'influence de l'euphonie et d'une logique rigoureuse dans les
procédés. Si je voulais soutenir à priori que ces deux qualités y
étaient plus sensibles au XIIe siècle qu'aujourd'hui; qu'en empruntant
aux habitudes des idiomes voisins, le Français a plus perdu que
gagné, on ne manquerait pas de crier au paradoxe. Cette thèse
choque l'opinion commune: nos pères étaient des barbares, des
grossiers; l'oreille humaine s'est bien perfectionnée depuis le temps
de saint Louis! Voilà ce qu'il faut dire pour être accueilli
favorablement, et voir tout le monde se ranger d'avance à une
proposition si flatteuse qu'elle en est évidente, et que, sur le simple
énoncé, on vous quitte très-volontiers de la démonstration.
Ma conscience ne me permet pas de flatter à ce point la vanité
des modernes. Toutefois, ce n'est pas une question de prééminence
que je viens ici débattre: je ne veux faire que de l'histoire. Nos pères
parlaient autrement que ne fait leur postérité; c'est un point accordé.
Comment parlaient nos pères? C'est ce que je cherche. Quel
langage est le meilleur, le leur ou le nôtre? C'est ce que je laisse à
décider; je me contente de rassembler les observations qui pourront
mettre sur la voie les curieux de philologie française.
RÈGLE.—Dans aucun cas l'on ne faisait sentir deux consonnes
consécutives écrites, soit au commencement, soit au milieu, soit à la
fin d'un mot; soit l'une à la fin d'un mot, et l'autre au commencement
du mot suivant. Je regarde cette règle sans exception comme la clef
de voûte de tout le système d'orthographe et de prononciation de
nos ancêtres.
La consonne forte l'emportait sur la faible, et l'on pouvait ainsi
sans inconvénient conserver les traces de l'étymologie des mots: en
outre, la présence des consonnes notait l'inflexion des voyelles, et
tenait lieu de notre système d'accents qui n'existait pas alors, et qui
est bien moins sûr et moins exact. Un accent est sitôt mis ou effacé!
Par les accents s'est modifiée la prononciation d'une foule de mots
que l'orthographe étymologique aurait maintenus.
È