Des variations du langage français depuis le XIIe siècle / ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation
§ II. L, M et N Redoublées.
Comme il n'étoit alors aucun couvent de filles,
On y trouva difficulté.
L'auberge enfin de l'hyménée
Lui fut pour maison assinée.
(Liv. VI, fab. 20.)
§ II.
L, M ET N REDOUBLÉES.
L redoublée, ll, avait toujours, comme en espagnol, la valeur des
deux l mouillées de bouilli, caillou. L'orthographe moderne veut
toujours un i au moins avant les deux ll mouillées. Dans l'origine, il
suffisait que les ll fussent entre deux voyelles. L'i se mettait ou
s'omettait sans conséquence. Paillard s'écrivait sans i, pallars.
Quand li pallars le vit entrer.
(R. du chast. de Coucy, v. 4054.)
Coucy reçoit une assignation amoureuse: Sire, lui dit Gobert, son
confident:
Sire, bien plaire
Vous doit ce mandement, sans falle, Et vous irez vaille que valle.
(Ibid., v. 6535.)
Sans faille, sans faute.—La double orthographe du mot vaille,
dans le dernier vers, ne laisse pas même la ressource de supposer
qu'on prononçât alors autrement qu'aujourd'hui.
Mellor, mervelle, conselle, aparelle, sonnaient avec les ll
mouillées.
Car cis aime miols les mellors, Et tient bas sos piez les piors.
(Partonop., v. 4330.)
«Car celui-ci préfère les meilleurs (les braves), et tient les pires
(pejores) bas sous ses pieds.»
Et li conselle et loe et prie.
(Ibid., v. 4455.)
Une lanterne atant li baille;
La candelle qui art dedans
N'estaint por orez ne por vens…
Il apparelle son aler.
(Ibid., 4465.)
«A ces mots, il lui remet une lanterne. La 7 chandeille qui brûle
dedans ne s'éteint ni pour orages ni pour vents. Partonopeus
s'apprête à partir.»
[7] C'est l'ancienne prononciation, conservée avec soin dans toute
la Picardie.
Partonopeus le voit el vis
N'est mervelle s'il est permis.
(Partonop., v. 7410.)
La chanson de Roland écrit consell, amirall; c'est conseil, amirail,
quand suit une voyelle; autrement, conseu, amirau, comme on le
rencontre souvent figuré.
C'est la marque d'un manuscrit relativement récent lorsqu'on y
trouve le féminin elle par deux l, comme aujourd'hui. Les textes les
plus anciens écrivent toujours ele; elle, dans l'origine, aurait sonné
eille.
La règle actuellement encore en vigueur, par laquelle une
consonne redoublée rend brève et ouverte la voyelle précédente,
cette règle n'était pas connue au XIIe siècle. Doubler les consonnes
eût semblé une superfluité, hormis le cas où il s'agissait de rappeler
une syncope. Le plus ancien manuscrit français, le Livre des Rois,
écrit toujours femme par deux m, feminam, fem-ne, fem-me. La règle
était de répartir la consonne doublée entre les deux syllabes
adjacentes, et de prononcer fan-me.
D'animam on fit d'abord aneme, comme d'imaginem,
multitudinem, imagene, multitudine, formes constantes dans saint
Bernard et dans les Rois. Les Rois écrivent souvent aussi anme; c'est la prononciation la plus voisine d'aneme. La chanson de
Roland n'emploie jamais d'autre forme:
Guaris de mei l'anme de tuz périls… Morz est Rolans: Deus en ad l'anme es cels!…
(St. 173.)
Abélard, dans l'histoire de sa vie:
«Et moy qui estois son filz ainsnés, de tant qu'il m'avoit plus
chiers, de tant mist il plus grant cure que je fusse plus diligenment
(diligen-ment) aprins, Et je, de tant come je proufitay plus et plus
legierement (facilement) en l'estude des lettres, de tant m'y
enhardige plus ardanmant.»
(Trad. inéd. de Jean de Meung.)
D'après cela, et pour voir comme l'on prononce mal aujourd'hui,
considérez ce passage des Femmes savantes:
PHILAMINTE.
Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire?
MARTINE.
Qui parle d'offenser grand-père ni grand'mère?
Le jeu de mots est exact suivant la bonne prononciation
d'autrefois; il ne l'est pas suivant la méthode aujourd'hui en usage,
de jeter les deux m dans la seconde syllabe, et de prononcer la gra-
mmaire. De ces deux m, l'une appartient à la première syllabe,
l'autre à la seconde, ce qui confond tout à fait la gram-maire avec la
grand'mère.
Le nom propre Grammont se prononce aussi mal gra-mmont.
C'est gram-mont qu'il faut dire. Jadis on écrivait le plus souvent
grandmont, en latin grandimons. Le d est tombé d'abord, parce qu'il
ne servait qu'à noter l'étymologie, et disparaissait dans la
prononciation; ensuite on a mal à propos réuni les deux m en une
seule, et voilà comment le nom a fini par se trouver défiguré en
Gramont.
Le mot nenni, autrefois si usité dans certaines provinces, et
même à Paris sous François I er, lorsqu'on le rencontre dans Marot
ou ailleurs, on ne sait plus le prononcer. Le plus grand nombre dit
né-ni; c'est ainsi qu'il est estropié au théâtre. D'autres, en petit
nombre, na-ni. Allez donc en Lorraine apprendre à prononcer nan-ni,
en traînant sur la première syllabe.
Je préviens ici une objection qu'on ne manquerait pas de me
faire, en trouvant plus loin, dans des citations, femme, âme, figurés
fame, ame. La contradiction n'est qu'apparente, et se concilie par
l'âge des manuscrits, où les copistes introduisaient l'orthographe de
leur temps. Tout ce qu'on en peut conclure, c'est que la
prononciation actuelle des mots femme, âme, remonte très-haut;
mais l'autre l'avait certainement précédée, et la règle générale se
maintint encore longtemps après que les mots fame et ame y
faisaient exception. Nous serions trop heureux d'avoir les manuscrits
originaux, ou seulement contemporains des auteurs! C'est déjà un
grand bonheur, et dont il faut remercier le hasard, que les plus
anciens textes nous soient parvenus dans les plus anciennes
copies.
Il y a encore des provinces où l'on prononce malhon-nête. Je ne
prétends pas que ces sons du fond de la gorge, fan-me, malhon-
nête, très-fréquents dans notre vieille langue, fussent plus agréables
que ceux du bout des lèvres par lesquels on les a remplacés.
D'ailleurs, nous ne pouvons guère juger ces questions
impartialement, étant séduits par l'habitude. Mon unique but est de
montrer que ces inconséquences apparentes, si multipliées dans
notre langage, ne tiennent pas au fond de la langue, mais sont des
déviations résultant de l'oubli des règles primitives.