Des variations du langage français depuis le XIIe siècle / ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation
QUE, après DAVANTAGE.
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Qu'a mon mari, dit-elle, et quelle joie
Le fait agir en homme de vingt ans?
(LA FONTAINE, le Berceau.)
Les Italiens disent absolument de même, un pezzo, un pezzo di
tempo, gran pezzo. Il y a apparence que c'est d'eux que nous avions
emprunté cette locution.
On a remplacé pieça par il y a longtemps; cinq syllabes pour
deux, et l'impossibilité d'entrer en vers. Notre langue a réellement
beaucoup gagné!
Au XVIIe siècle, pieça était déjà tombé en désuétude. Scarron,
Voiture, dans leurs compositions artificielles en vieux langage, le font
synonyne de jadis; cela n'est pas exact: pieça marquait un temps
bien moins éloigné que jadis.
On ne prononçait pas piéça en faisant entendre l'i, mais pessa, la
notation ie servant dans l'origine à représenter un son approchant de
notre é accentué un peu plus ouvert, comme celui de pezzo.
QUE, après DAVANTAGE.
Davantage est un adverbe de comparaison, comme plus;
pourquoi lui veut-on interdire la marque du comparatif, que l'on
accorde à plus? C'est une prétention moderne.—«Je n'ai jamais
voulu rien avoir davantage que l'un d'entre vous.»
(AMYOT.)
Je ne connais pas une seule règle de grammaire inventée ou
formulée par un grand écrivain. En revanche, je sais dans tous nos
grands écrivains quantité de fautes de français déclarées telles par
sentence des grammairiens les plus incapables d'écrire. Davantage
que en est une; il n'est presque pas un bon livre du XVIIe siècle où il
ne se trouve:
«Voulez-vous être rare? rendez service à ceux qui dépendent de
vous. Vous le serez davantage par cette conduite que par ne pas vous laisser voir.»
(LA BRUYÈRE, des Biens de fortune.)
Un certain amour de respect,
Amour d'ordinaire suspect,
Et qui demande davantage
Qu'il ne paraît sur son visage.
(SARRASIN.)
«Quel astre brille davantage dans le firmament que le prince de
Condé n'a fait en Europe?»
(BOSSUET.)
Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage Que ce que je lui dis pour le faire être sage.
(MOLIÈRE, l'Étourdi, I, 9.)
«Il n'y a rien assurément qui chatouille davantage que les
applaudissements.»
(Le Bourgeois Gentilhomme, I, 1.)
Le père Bouhours n'est pas un écrivain qui brille par la force ni
même par la justesse de la pensée, mais on peut le citer quand il
s'agit d'élégance et de correction:
«La langue française, dit-il, n'affecte jamais rien; et si elle était
capable d'affecter quelque chose, ce serait un peu de négligence,
mais une négligence de la nature de celle qui sied aux personnes
propres, et qui les pare quelquefois davantage que ne font les
pierreries et tous les autres ajustements.»
( e Ariste et Eugène , 2 Entretien.)
«Je ne sache rien qui dégoûte davantage les personnes
raisonnables que le jargon de certaines femmes.»
(Ibidem.)
Et ce n'est point de sa part inadvertance; dans ses Remarques, il
analyse cette locution, et voici ce qu'il en dit:—«Quand davantage
est éloigné du que, il a bonne grâce au milieu du discours; par exemple: Il n'y a rien qu'il faille davantage éviter, en écrivant, que les
équivoques.»
Le XVIIIe siècle employait encore davantage que:
«Une tuile qui tombe d'un toit peut nous blesser davantage, mais
ne nous navre pas tant que une pierre lancée à dessein par une
main malveillante.»
(J e . J . R OUSSEAU , 8 Promenade.)
Mais voici l'oracle qui abat toutes ces autorités:
«Davantage ne peut pas être suivi d'un complément comme
dans: J'aime davantage la campagne que la ville. Il faut, dans ce
cas, employer l'adverbe plus.»
(M. BONIFACE, Gram. franç., p. 295.)
IL FAUT, vous entendez? Ne demandez pas pourquoi: IL FAUT.
Les grammairiens en général n'ont qu'un seul procédé: ils
commencent par poser à priori un principe sans autre fondement
que leur bon plaisir et souvent leur ignorance, qu'ils ne manquent
pas d'appeler la logique. Voilà la loi faite. Armés de cette loi, ils
regardent ensuite dans les écrivains. Naturellement tout ce qu'ils y
rencontrent de favorable, ils ne manquent pas de le citer en
confirmation de leur théorie; quant aux exemples contraires, ils
savent encore en tirer parti dans leur intérêt: Rousseau a violé la
règle dans tel passage… Bossuet a péché contre la pureté de la
langue… J. J. Rousseau a méconnu le principe… Pascal ou Molière
ne s'est donc pas exprimé correctement quand il a dit… Il faut bien
se garder d'imiter Voltaire quand il écrit… etc., etc. Qui donc
imiterons-nous pour être assurés de bien parler français? Qui? MM.
Féraud, Girault, Andry de Boisregard, Landais, Boniface, Domergue,
Demandre… Voilà les autorités véritables et les guides infaillibles.
(Voyez OU, p. 401.)