Des variations du langage français depuis le XIIe siècle / ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation

ÊTRE; ses formes primitives.

Il n'en i a chevaler ne barun

Qui de pitet mult durement ne plurt.

(Roland, st. 174.)

 

Tuit cil qui ce miracle oïrent

Moult durement s'en esjoïrent.

(Gautier de Coinsi, I, ch. 11.)

 

L'abeesse s'est esveillie;

Moult durement s'est mervillie Quant si legiere s'est sentie.

(Ibid., ch. 16.)

 

Des lanches au premier jousterent,

Et si durement se hurterent

C'andoi se porterent a terre.

(La Violette, p. 81.)

 

Rudement a été la seconde forme. Toute la Picardie se sert

encore de rudement pour marquer l'abondance ou l'excès: Cela est

rudement beau!… Il est rudement savant!… Gresset, qui, comme

l'on sait, était d'Amiens, a dit dans Ververt:

 

En moins de rien, l'éloquent animal

(Hélas! jeunesse apprend trop bien le mal!),

L'animal, dis-je, éloquent et docile,

En moins de rien fut rudement habile!

 

Et, suivant l'Académie elle-même, on dit en langage populaire,

manger rudement, boire rudement.

Druement n'a pas encore été fait, mais on se sert de l'adjectif

adverbialement, selon l'ancien usage: Il pleut dru;—il y va dru.

L'Académie autorise ces locutions, comme elle autorise: Aller

rudement en besogne.

 

ÊTRE; ses formes primitives.

Ce verbe a été constitué de deux éléments latins, sum et stare.

De sum vient le présent de l'indicatif je suis; de stare, l'infinitif ester.

Comme ce verbe avait double racine, il avait aussi double

signification: exister et se tenir debout.

«Chi vous lairons ester dou roi Richart.»

(Chron. de Rains, chap. 111.)

 

Or vous lairons ester du dux Hervis.

(Garin, t. I, p. 5.)

 

Dans cette formule, très-familière aux chroniqueurs et aux

poëtes, ester ne signifie que esse.

La langue du barreau le conserve encore dans le sens de stare:

«La femme ne peut ester en jugement sans l'autorisation de son

mari.» Stare in judicio.

C'est aussi le sens du participe estant dans ce passage:—«Li

enfes s'est agenoilliez tant que li peuples s'accoisa; lors se leva en

estant, et parla si haut que tuit le porent oir.»

(Rom. des sept Sages, p. 97.)

Il se leva debout, en pied, comme disent les Italiens.

 

IMPARFAIT.

 

L'ancien imparfait tirait son singulier de sum, et son pluriel de

stare:

 

J'ere, tu eres, il ert;

Eram, eras, erat;

 

Nous estions, vous estiez, ils estoient.

Stabamus, stabatis, stabant.

 

Aujourd'hui, il dérive tout entier de stare:

J'étais, tu étais, il était.—Stabam, stabas, stabat.

 

Déjà, sous Louis IX, on employait concurremment les deux

formes. L'auteur de la Vieille Truande dit de son héros:

 

Biaus estoit et cointes et sages; A un chevalier ert messages, Qui bien estoit du pais nez.

(Barbaz., I, p. 240.)

 

FUTUR.

 

Se tire de stare: J'esterai, tu esteras, il estera, etc.

«Rendez-vous bonnement, puis esterez en bonne paix.»

(Rois, p. 410.)

Les quatre fils Aymon témoignent à Charlemagne le désir d'être

équipés par lui, pour le service du plus vaillant roi qui sera jamais:

 

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Que nous adoubissiez au jour qu'il vous plaira

Pour le plus vaillant roy qui jamais n'estera.

(Les quatre fils Aymon, v. 215.)

 

Un très-beau passage de la chanson de Roland, c'est le moment

où l'arrière-garde de Charlemagne est sur le point d'être attaquée

par les Sarrasins dans les défilés de Roncevaux. Olivier, à plusieurs

reprises, a supplié Roland de sonner de son cor d'ivoire pour avertir

Charlemagne, et rappeler l'avant-garde à leur secours. Roland s'y

est obstinément refusé, et toujours par les mêmes motifs: il croirait

se déshonorer et attirer des reproches sur sa famille et ses amis, si

aucun homme vivant pouvait dire qu'il a corné pour des païens. Il se

repose sur sa vaillance et sur l'acier de Durandal:

 

Roland est proz, e Oliver est sage,

 

dit le poëte.

Cependant le danger devient tel, qu'il est impossible de le

méconnaître. Alors l'archevêque Turpin éperonne son cheval blanc,

et, monté sur une petite éminence, il exhorte les soldats à bien faire

leur devoir, sans leur dissimuler le sort qui les attend. Aussi leur

donne-t-il l'absolution, leur imposant pour pénitence de bien férir.

Les vers sont nobles et touchants:

 

Seignurs baruns, Carles nus laissat ci,

Pur nostre rei devum nus bien murir.

Chrestientet aidez a sustenir.

Bataille auerez, vos en estes tuz fiz 93, Car a vos oilz veez les Sarrazins.

Clamez vos culpes, si priez Deu mercit.

Assoldrai vos pur vos anmes guarir:

Se vus murez, esterez seinz martirs.

(Roland, st. 293.)

 

[93] Fiz, de fixi, vous êtes bien fixés sur ce point.

 

«Seigneurs barons, Charles nous a laissés ici. Nous devons bien

mourir pour notre roi. Aidez à soutenir la chrétienté 94. Vous aurez

bataille, vous en êtes bien sûrs, car voici devant vos yeux les

Sarrasins. Confessez vos péchés, implorez la merci de Dieu. Je vais

vous absoudre pour guérir vos âmes: si vous mourez, vous serez

saints martyrs.»

 

[94] C'est-à-dire, ici, le christianisme.

 

C'est peut-être ce passage pathétique que chantait Taillefer à la

bataille d'Hastings, à la tête de l'armée, pour enflammer les soldats

de Guillaume le Conquérant. En tout cas, il n'aurait guère pu choisir

mieux 95.

 

[95]

 

Taillefer, qui moult bien cantoit

Sur un roncin qui tost aloit,

Devant eux s'en aloit cantant

De Karlemaine et de Rolant,

Et d'Olivier, et des vassaux (des braves) Qui moururent a Roncevaux.

(Wace, Rom. de Rou.)

 

Le t étymologique de j'esterai, dans la prononciation, laissait

prévaloir l's; et la forme parlée modifiant la forme écrite, on écrivit

bientôt comme on prononçait, j'esserai.

Partonopeus est en prison. Son geôlier est absent; la femme de

ce geôlier lui permet de sortir pour aller à un tournoi: Si vous y

mourez, dit-elle, ce sera fait de moi: Armand me percera de son

épée:

 

Et se vos morez el tornoi,

Donc essera tout fait de moi: Harmant m'ocira de s'espee.

(Partonopeus, v. 7727.)

 

… Je crois moult bien sans faille

Que par lui esserons delivre.

(La Violette, p. 84.)

 

Je serai, tu seras, est syncopé, pour j'esserai, tu esseras ou tu'

sseras.

 

PRÉTÉRITS.

 

Le prétérit fut transporté du latin sans changement: Je fui ou je

fuid, avec le d euphonique, comme l'écrit toujours le livre des Rois,

saint Bernard et la chanson de Roland. J'ai montré plus haut (p. 168

et suiv.) comment ui sonnait u; il n'est donc pas étonnant qu'on ait

fini par écrire je fus.

Il a existé aussi une seconde forme de prétérit; celle-ci, dérivée

de stare: J'estu, tu estus, il estut, mais avec le sens exclusif de steti,

stetisti, stetit. Au troisième livre des Rois, le Seigneur demande qui

veut aller tromper Achab; un esprit se présente, et dit: Je le

tromperai.