Elle demeure
Elle demeure
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.
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DU MÊME AUTEUR
Qui-vive, Éditions Henry 2010, Prix national Lion’s Club 2012.
L’heure du thé, Éditions de l’Archipel, 2013.
Pierre noire, Éditions de l’Archipel, 2015.
La passagère, Marivole éditions, 2018.
Délit mineur, Éditions Christine Bonneton, 2021.
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CHANTAL FORÊT
ELLE DEMEURE
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Direction éditoriale
Hélène Tellier
Éditeur
Joseph Vebret
Correctrice
Delphine Gay
Conception graphique
Tendorpa/Francis Rossignol
© Christine Bonneton éditeur
2, rue Colombier – ZA Les Vignettes – 63400 Chamalières
www. Editions-bonneton
ISBN : 978-2-8625-3988-1
Christine Bonneton éditeur,
un département de Losange éditions
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C’est dans les derniers jours d’août qu’elle s’est installée à Peine-Perdue. Elle n’avait pas beaucoup de meubles, un « utilitaire » de petit gabarit avait suffi. Le véhicule s’est engagé à reculons dans l’étroite allée menant à la bâtisse qu’elle allait occuper, près de la mienne. Le passager, un homme d’un certain âge en est descendu pour guider sa trajectoire délicate entre nos murs et la fontaine de pierre qui prend toutes ses aises au cœur de notre hameau et complique la manœuvre des voitures. Elle, elle suivait dans la sienne, accompagnée d’un jeune garçon, d’une quinzaine d’années environ, qui en a bondi tel un ressort pour rejoindre les hommes du fourgon.
Mon bol de café à la main, j’ai observé la scène de ma fenêtre et j’imagine que mes voisins devaient faire de même derrière leurs carreaux. Baptiste ne tarderait pas à sortir pour veiller de plus près à cet emménagement. Amélie, plus farouche, ne se montrerait pas de sitôt. Quant à moi, je pouvais bien me moquer de ma vieille voisine, je n’étais guère plus sociable qu’elle. Et je craignais que l’installation de cette jeune femme trouble l’équilibre de notre petite communauté. Ce qu’elle pouvait bien venir faire ici, je me le demandais. D’ailleurs, quand j’avais su que la maison d’à côté allait être habitée par une femme seule avec un enfant, j’avais cru à des racontars. Qui aurait intérêt à s’installer dans ce coin d’Auvergne à 25 kilomètres de la ville, à quelque 900 mètres d’altitude dans un hameau perdu au bout d’une ingrate route à lacets ? Une école à classe unique au village un peu plus bas, une épicerie-café-tabac avec dépôt de pain, une petite église romane dont les cloches n’annoncent plus guère que les enterrements. Que venait-elle faire là, cette femme ? Outre le calme de la campagne, la beauté des paysages, il fallait de bonnes raisons pour décider de venir vivre ici. J’en sais quelque chose.
La femme a tardé à quitter sa voiture et les reflets du soleil sur le pare-brise m’empêchaient de distinguer son visage. Elle devait réfléchir, se demander, elle aussi, ce qu’elle venait faire là. Enfin, elle s’est décidée à sortir et je l’ai regardée. Malgré sa silhouette menue, ses cheveux mi-longs et une frange qui dérobait ses yeux, lui donnant de loin des allures d’adolescente, quelque chose en elle démentait cette première impression. Elle n’était sans doute pas loin de la quarantaine. Et puis, après qu’elle eut contourné sa voiture, j’ai vu sa canne. Elle boitait. Une chute récente ? fracture ? entorse ? foulure ? Sans doute pas, car dans ce cas, c’est plutôt une béquille qu’elle aurait utilisée. Là, il s’agissait d’une canne à pommeau, une canne de personne âgée, non pas noire, mais avec un motif fantaisie, des fleurs multicolores, comme on en trouve dans les pharmacies. Le handicap s’égaie ! Un modèle qui, en tout cas, suggérait plutôt une claudication permanente. S’installer dans un village escarpé sillonné de mauvais sentiers alors qu’elle boitillait ? Son handicap n’altérait cependant pas la légèreté de sa démarche, elle se déplaçait avec une étonnante agilité.
Elle est entrée dans sa maison pendant qu’on déchargeait son camion et je ne l’ai plus guère vue. J’ai pensé que ses déménageurs avaient intérêt à faire vite, car on annonçait de l’orage dans la journée. J’aurais pu aller leur donner un coup de main, leur offrir une bière fraîche, leur souhaiter la bienvenue. J’ai hésité, mais je n’ai pas réussi à franchir le pas, comme si, dans la solitude qui était la mienne, j’avais perdu les mots et les gestes de la convivialité la plus élémentaire. Pour échapper à la honte d’être devenu un rustre, j’ai sauté dans ma voiture et suis parti avec une hâte qui suggérait le rendez-vous imminent, une journée chargée, en esquissant comme on s’excuse un salut de la main aux nouveaux venus en passant près du fourgon. C’est tout ce dont j’étais capable pour l’instant.
J’ai roulé au hasard. En réalité, je n’avais rien à faire, et l’arrivée de la jeune femme continuait de me perturber. Dans l’existence routinière qui était la nôtre au hameau, son installation n’était rien moins qu’un cataclysme. Ce jour-là, je n’ai pensé qu’à elle. Je n’ai jamais su si c’était l’homme en moi qui était troublé par une présence féminine ou le vieux flic dont le flair était de nouveau en alerte. Les deux sans doute.
***
Marie esquissa un dernier geste d’au revoir et resta au milieu du sentier à regarder le fourgon s’éloigner en cahotant. Elle posa la main sur l’épaule de son fils qui se tenait près d’elle, l’air désemparé, comme s’il venait tout juste de réaliser qu’il allait désormais vivre là.
— Allons, viens, dit-elle en soupirant. On range encore un peu et puis ce soir, je t’emmène dîner en ville… Tu verras, on sera bien ici…
Elle s’interrompit, gorge nouée, comme si son enthousiasme s’était éteint avant même que les mots franchissent ses lèvres.
« Tu es sûre que tu as bien réfléchi ? lui avait demandé sa mère. Quelle idée d’aller t’installer à Peine-Perdue ! Ton frère et moi serons trop loin pour t’aider. Personne pour te protéger. Tu seras bien seule. »
Elle frissonna malgré la lourdeur de l’air. À l’inté rieur, il faisait presque trop frais. La maison de ses arrière-grands-parents était abandonnée depuis si longtemps que sa famille l’avait presque oubliée. De leur vivant, elle se souvenait à peine y être venue une ou deux fois, revoyait un gros chien pouilleux qui gardait le seuil, un couple de vieillards qu’il fallait embrasser. Après leur mort, la maison était devenue une résidence secondaire où on séjournait l’été en famille. On se tassait sans façon à l’étage pour dormir et l’on mangeait autour de la grande table. Son frère et elle couraient la campagne, heureux de pouvoir crier tout leur saoul sans déranger quiconque, à part les vaches, peut-être. Ils étaient ivres de liberté, de grand air. Elle ne se souvenait pas avoir connu pareil sentiment de plénitude ailleurs qu’au hameau de Peine-Perdue. Elle avait toujours entendu dire que le lieu-dit portait ce nom parce que c’était une terre de misère où rien ne poussait ; que la cultiver était peine perdue… Enfant, sans doute parce qu’elle n’y séjournait que durant l’été, dans un contexte de joie et d’insouciance, elle avait adopté une tout autre explication, persuadée que là-haut, toute peine – au sens de chagrin – se dissipait, comme happée par la majesté du paysage. Malgré les épreuves que la vie lui avait infligées, elle s’accrochait encore au souvenir de cette conviction enfantine. À la mort de ses parents, sa mère avait hérité de la bâtisse dont elle avait négligé l’entretien faute de temps, de moyens, d’énergie. Marie n’y était plus revenue après son mariage. En y repensant, elle avait toujours éprouvé d’instinct une certaine réticence à partager son paradis avec Bruno. Il en connaissait à peine l’existence. D’ailleurs, il détestait la campagne.
La bâtisse était modeste, le confort, malgré quelques travaux, restait sommaire. En bas, une grande pièce avec un coin cuisine bricolé à la hâte, et deux petites pièces dont l’une lui servirait de chambre, l’autre de bureau, plus une souillarde au fond transformée en salle d’eau. Elle laissait tout le haut, dont l’escalier d’accès était raide et étroit, à son fils. Ce serait son espace. Il y serait à l’aise, avec une vue imprenable sur la chaîne des Puys. Il lui fallait bien ça en compensation de l’isolement qu’elle lui infligeait. Avait-elle pris la bonne décision ? Au début, quand l’idée lui était venue, elle s’était imposée comme une évidence, presque une espérance, un salut. Mais maintenant, alors qu’elle contemplait le désordre des cartons entassés sous l’escalier, le doute s’immisçait. Personne dans son entourage n’avait approuvé son projet, chacun avait au contraire cherché à l’en détourner, lui expliquant qu’elle agissait sur une impulsion, dans la panique, que c’était une folie. Qu’elle ne risquait plus rien. Elle savait qu’ils se trompaient, tous, qu’ils ne comprenaient pas, ne pouvaient pas comprendre.
Une fois retapée, redécorée, elle serait bien dans cette maison, celle de ses ancêtres. Même si c’était stupide de le penser, elle s’y sentait chez elle, protégée par les générations qui l’avaient précédée. Elle puiserait là des forces nouvelles. Plus prosaïquement, elle n’aurait pas de loyer à payer et, entre sa pension d’invalidité et son emploi de traductrice spécialisée qui lui permettait de travailler à domicile, elle s’en tirerait. L’isolement ? Avec une voiture et une connexion Internet, elle se persuadait qu’elle n’en souffrirait pas trop. Pas tellement plus qu’en région parisienne où, à part sa mère et son frère, elle ne fréquentait plus grand monde. Les amis, les relations, elle les avait perdus depuis que tout avait basculé dans sa vie. Sa situation avait créé un malaise, un embarras au sein des couples qu’ils fréquentaient alors ; de la culpabilité peut-être aussi. On l’évitait quand on la rencontrait dans le quartier, on détournait les yeux pour ignorer la canne, le boitillement. Les regards dégoulinaient d’une pitié visqueuse qu’elle ne supportait plus. Mais peut-être se figurait-elle tout cela. Les gens n’étaient pas si mauvais, juste maladroits.
Elle observa Lucas qui tapotait déjà sur son portable, rassuré de constater que, contre toute attente, il avait du réseau. À l’orée de l’adolescence, il était certes douloureux pour lui de perdre tous ses repères. Elle pensait cependant qu’il valait mieux le protéger du regard des autres, des fréquentations douteuses qu’il avait nouées ces derniers mois en dehors du collège où on le considérait comme une bête curieuse, où ses mauvaises notes s’accumulaient. Elle avait peur pour lui. Peur de ce mélange de honte et de colère contenues dans ses mâchoires et ses poings serrés, dans ses épaules tendues, hostiles chaque fois qu’elle tentait un geste de tendresse. Lui non plus ne laissait pas grand monde derrière lui. À part Manon, qu’il connaissait depuis le bac à sable. C’est à elle sûrement qu’il écrivait. Se sentant observé, Lucas leva les yeux vers sa mère et esquissa un sourire qui s’acheva en soupir de lassitude ou de résignation. En tout cas, elle ne décela pas de trace de rancune dans son regard.
Comme elle le lui avait promis, ils délaissèrent les cartons pour aller dîner en ville. Elle ne voulait pas rentrer trop tard, surtout avant qu’il fasse nuit noire, car elle craignait de se perdre pour revenir. Elle connaissait à peine la région. De Clermont-Ferrand, uniquement la place de Jaude, animée en cette fin d’été. Ils grimpèrent du côté de la cathédrale et optèrent pour une pizzeria dans une ruelle étroite où les tables s’alignaient dehors. Pour quelques heures, ils se donnèrent l’illusion d’être en vacances. Au dessert, ils choisirent deux énormes coupes de glace surmontée de chantilly pour couronner ce moment. Marie ne s’était pas sentie aussi détendue depuis longtemps. Personne ici ne les connaissait, ils pouvaient se fondre dans la masse, être une mère et un fils normaux, sans histoire. Surtout, elle se savait en sécurité. Pour combien de temps encore ? Elle l’ignorait.
***
— Ne t’éloigne pas trop… Attention aux vipères…, lui cria sa mère à la fenêtre, alors que Lucas, petit déjeuner vite expédié, se dirigeait vers le sentier.
Il était à peine 8 heures du matin et le soleil brillait dans un ciel sans nuages. Il salua poliment le vieux qui semblait monter la garde sur le seuil de sa maison et accéléra le pas pour échapper à un éventuel bavardage. Lucas était plutôt sauvage, timide, et, surtout, il avait besoin d’être seul, de s’échapper. La veille, il avait à peine eu le temps d’observer l’environnement, à peine eu le temps de se demander s’il se plairait dans ce coin paumé. Sa vie avait changé de façon si radicale qu’il était encore incapable d’en appréhender les contours, d’en saisir toutes les implications.
C’était un drôle d’endroit ; selon lui, ça ne ressemblait à rien – à rien de ce qu’il connaissait. De loin, on aurait pu croire que les quatre vieilles bâtisses de pierre sombre étaient abandonnées. Elles semblaient avoir été bâties là, en dépit du bon sens, vaguement de guingois les unes par rapport aux autres, obéissant plus aux caprices du relief qu’à une volonté humaine, sans réel souci esthétique ou fonctionnel. Il songea que, peut-être, les occupants d’origine étaient plus ou moins en bons termes et que leurs relations avaient conditionné l’orientation des maisons… Certes, elles étaient toutes plus ou moins tournées vers ce terre-plein central où trônait la fontaine, mais avec une certaine apparence de bouderie, de défiance ou de condescendance.
Après avoir dépassé les maisons, renonçant à prendre le sentier rocailleux qui grimpait vers la forêt, il suivit le chemin qui continuait en contrebas vers des bâtiments abandonnés : une sorte de hangar accolé à une habitation en ruine où s’entassaient des engins agricoles dont il ignorait la fonction, et plus loin, sous la poussière, une vieille voiture à la marque indéfinissable datant des années 1960, peut-être… Il hésita à aller explorer de plus près tout cet étrange attirail, mais il songea aux vipères, à d’autres bestioles indésirables, et poursuivit son chemin. C’est là que, soudain, il découvrit l’étendue verte des prairies, comme des vagues à perte de vue. Il s’arrêta net, saisi par l’ampleur du paysage qui s’offrait à lui jusqu’à la ligne bleue des monts du Sancy, au loin. Et un silence, comme un recueillement… Tout ça pour lui tout seul ! Cette immensité dont il ne soupçonnait rien.
Lucas ne connaissait que la ville, la grande ville. Il n’était jamais vraiment allé à la campagne. Chez lui, on détestait ça. « On », en l’occurrence, c’était son père, qui avait toujours refusé le moindre séjour à la montagne. En matière d’immensité, il ne connaissait que celle de la Méditerranée en été, les plages bondées et la mer domestiquée par l’espace de baignade jusqu’aux bouées réglementaires. Il ne l’avait jamais connue dans la solitude de l’hiver, ni rendue à la sauvagerie de la tempête, jamais connue dans ce qu’elle avait d’absolu. Là, il en avait le souffle coupé. Lui qui, la veille s’était endormi le moral vacillant, entre euphorie et morosité, entre nostalgie et espérance, il ne ressentait plus rien que cette exaltation du corps et de l’âme, cette bouffée de vie qui s’engouffrait en lui, par les yeux, par les narines, les poumons, qui affolait son cœur, s’empa rait de tout son corps, le soûlait… Alors, soudain, sans même y penser, il se mit à courir, à courir vite, à courir loin, si loin qu’il eut l’impression d’avaler l’horizon. Plus rien n’entravait sa course, son élan, la notion même de limite n’existait plus. Jusqu’à ce qu’à bout de souffle, il s’écroule enfin dans l’herbe, haletant, sonné, sous le regard perplexe d’un troupeau de vaches à clochettes qui broutaient dans un enclos un peu plus bas.
Il demeura longtemps affalé dans l’herbe, à contempler le bleu du ciel, et c’est ainsi qu’il apprivoisa le lieu où il allait vivre désormais. Lui qui pensait faire le point sur sa situation, dresser dans sa tête la liste des pour et des contre, des avantages et des inconvénients, se faire une raison, c’est le fourmillement joyeux de son corps qui lui apprit qu’il pouvait être heureux dans ce lieu insolite, à Peine-Perdue.
***
J’ai attendu trois jours avant d’oser frapper à leur porte. C’est le temps qu’il m’a fallu pour trouver un prétexte, le courage. La solitude s’est coulée en moi comme du béton, et le silence. Je ne parle guère qu’au vieux chat gris qu’on se partage avec mes voisins. On ne sait même plus à qui il appartenait à l’origine. Il a sa gamelle et son coin favori dans chaque logis, sous le poêle d’Amélie, sur l’édredon crasseux de Baptiste, dans mon fauteuil près de la cheminée. Ça, c’est pour l’hiver. Aux premiers bourgeons, il disparaît, devient sauvage, sans gratitude pour notre hospitalité des mauvais jours. Il s’en fout des câlins et des tendresses, il s’en méfie, et nous aussi. On va bien ensemble. On cohabite dans une sorte d’osmose qui nous permet de vivre en paix. Alors, cette femme et ce gosse, c’est sûr, c’est un dérangement. C’est de l’énergie, du mouvement, de la vie à l’état pur. On n’est plus habitués. On ne fait plus d’efforts. L’âme et le cœur paresseux.
Baptiste, que la curiosité rend parfois sociable, y est allé rôder le premier, l’air de rien, en se promenant. C’est lui qui m’a appris que cette femme-là n’était pas une étrangère, mais l’arrière-petite-fille des Chambon. Même qu’il avait dû la voir quand elle était gamine. En tout cas, il y avait un air de famille. Et ça lui suffisait pour l’intégrer, même si c’était quand même une drôle d’idée de venir s’installer ici.
J’ai donc attendu trois jours et le temps de remplir un panier de prunes pour me présenter à leur porte. C’est le gamin qui m’a ouvert. Il n’a pas su quoi dire et moi non plus. « Bonjour » aurait été bien, mais apparemment, nous n’y avons pensé ni l’un ni l’autre. Il s’est contenté d’appeler sa mère avant de disparaître vers l’escalier. Elle, je l’ai d’abord vue en contre-jour, quand elle est apparue dans l’embrasure de la porte. On aurait dit qu’elle préférait rester dans l’ombre. Et puis elle s’est avancée dans la lumière, plus pour me dissuader d’entrer que pour saisir le panier que je lui tendais. C’est à ce moment que j’ai remarqué sa cicatrice sur la joue qui lui dessinait une sorte de fossette. Elle avait l’air aussi désemparée que moi, réticente. J’ai senti que j’arrivais au mauvais moment.
— Je vous apporte des prunes… Il faudra les trier, certaines sont abîmées. En guise de bienvenue, ai-je ajouté en abruti qui formule tout dans le désordre alors que j’avais répété.
— C’est gentil. Merci.
— Si vous avez besoin de quelque chose… Enfin, n’hésitez pas. Entre voisins…
— Merci, répéta-t-elle, en esquissant un mouvement de retrait, un sourire d’excuse qui creusait un pli amer au coin de sa bouche.
Elle a levé les yeux vers moi. Ils étaient gris, remplis d’inquiétude. Je connaissais ce genre de regard. Cette femme-là avait peur.
***
Elle venait tout juste de recevoir l’appel de son avocat quand son voisin avait frappé à leur porte. Elle n’avait pas pu s’empêcher de sursauter, encore assommée par la nouvelle qu’elle redoutait : Bruno allait sortir de prison. Le juge d’application des peines lui avait accordé la libération conditionnelle, pour bonne conduite. Condamné à cinq ans d’emprisonnement, il en purgerait à peine deux. Maître Pierrard l’avait bien prévenue qu’il sortirait plus tôt, que les remises de peine s’appliquaient de façon automatique, mais elle n’avait pas imaginé une si grande mansuétude de la part de la justice. Elle entendait encore son avocat aligner les arguments qui avaient motivé cette décision : « Reprendre son activité professionnelle lui permettra de verser les dommages et intérêts qu’il vous doit. Il s’engage par ailleurs à suivre une psychothérapie, la prison lui a permis de prendre conscience de ses actes. C’est un autre homme. Enfin, il sait que le moindre faux pas le ramènera en prison. On ne le lâche pas dans la nature comme ça, vous savez. Je comprends ce que vous ressentez, Marie, mais honnêtement, je pense que vous ne risquez rien. »
Ils avaient encore discuté un long moment, Maître Pierrard s’était enquis de son installation, sa nouvelle vie. Il lui avait répété qu’il fallait tourner la page, aller de l’avant. « Tout ira bien », avait-il conclu avant de raccrocher enfin.
Ses mains tremblaient encore sur le téléphone quand on avait frappé à sa porte. Des coups qui, malgré leur discrétion, lui avaient semblé hostiles. Hagarde, elle n’avait pas fait un geste, et Lucas, qui l’observait, était allé ouvrir à sa place.
Maintenant, elle fixait son panier de mirabelles comme si les fruits étaient tombés du ciel. L’air lui manquait. Elle se força à respirer longuement pour apaiser les battements de son cœur.
— Ton père va sortir, dit-elle dans un souffle en se tournant vers Lucas.
— Quand ?
— Dans les heures à venir. Demain au plus tard.
— Ah ! Il va habiter où ?
— On lui a trouvé un studio. Je ne sais pas où exactement.
— Il aura un travail ?
— Oui, c’est même la principale raison pour laquelle le juge a accepté de le libérer. Sa boîte le reprend. C’était le meilleur commercial de l’équipe, ils ont besoin de lui.
— Mais, il se déplaçait dans toute la France, avant. Comment ils vont faire pour le surveiller ?
— Je ne sais pas. Peut-être qu’il restera dans les bureaux, peut-être qu’il aura un bracelet électronique… Ne t’inquiète pas, il se tiendra à carreau. À la moindre incartade, il risque de retourner en prison. De toute façon, il ne viendra pas nous chercher ici. Et si jamais il venait, on le verrait arriver, tu ne crois pas ? dit-elle avec un entrain forcé en pointant son menton vers la fenêtre.
Le chemin chaotique qui grimpait jusqu’au hameau était le seul itinéraire possible et l’on avait tout loisir d’assister à la lente ascension des véhicules qui s’y aventuraient. Et si l’on n’était pas en observation derrière sa fenêtre, l’oreille se chargeait de suivre cette progression, au bruit poussif des moteurs, aux changements de vitesse, à l’obligation de rétrograder en deuxième avant d’amorcer le dernier virage en épingle à cheveux. On avait le temps de voir venir.
C’était aussi cette raison-là qui l’avait incitée à s’installer dans la vieille maison. L’idée qu’il ne viendrait probablement pas l’y chercher, et que si jamais il venait, au moins, elle le verrait arriver. Contrairement à ce que pensait son entourage, elle ne se sentait en sécurité ni dans la foule ni dans l’immeuble qu’elle venait de quitter. Les caméras de surveillance ne réglaient pas tout, et le digicode à l’entrée n’avait jamais empêché quiconque de s’y introduire. Elle aurait tremblé chaque fois pour se rendre dans le parking souterrain où elle garait sa voiture, chaque fois qu’elle serait descendue au local des poubelles, chaque fois qu’elle aurait dû franchir le court passage obligé entre les deux tours depuis la sortie du parking jusqu’à la porte d’entrée, chaque fois qu’une panne d’ascenseur l’aurait obligée à emprunter l’escalier de béton où la minuterie était cassée.
Quand, à sa sortie de l’hôpital, on lui avait trouvé une place dans un deux-pièces en logement social, dans une commune voisine de la sienne, à plusieurs kilomètres du pavillon de banlieue où ils vivaient auparavant, tout près de sa famille et du collège pour Lucas, sa mère s’était réjouie, rassurée de la savoir à proximité, en sécurité, noyée dans la masse, inaccessible au neuvième étage de sa tour, avec un gardien et des voisins partout. Marie, elle, avait toujours su que ça n’était qu’un refuge provisoire et qu’il lui faudrait trouver une solution avant qu’on libère son ex-mari. Vivre dans le même environnement que lui, risquer de le croiser n’importe où dans la rue, au supermarché, lui était viscéralement intolérable.
— Tout se passera bien, dit-elle. Il nous faudra juste être prudents, toi et moi. Tôt ou tard, il va chercher à savoir où nous sommes. Surtout ne donne pas notre adresse à tes copains, ne poste rien de personnel sur les réseaux sociaux, pas de photos, pas de commentaires. Rien qui puisse le guider dans ses recherches. Ici, c’est notre refuge, il faut tout faire pour le préserver. Ici, c’est chez nous. Regarde comme c’est beau. Et le voisin qui nous apporte des prunes. C’est gentil. La prochaine fois, il faudra qu’on soit plus accueillants.
— Il a l’air bizarre, et les deux vieux aussi. Tu parles d’une ambiance !
Quelques jours plus tard, en rangeant ses papiers, elle tomba sur une photo de lui. Celle qu’elle préférait, qu’elle avait agrandie à partir de l’originale où elle figurait aussi. Prise l’été, elle le montrait souriant et bronzé dans une chemise blanche ouverte sur sa poitrine où brillait sa médaille. Il tenait ses lunettes de soleil à la main, comme s’il venait tout juste de les enlever, pour la photo. Il avait l’air de poser pour une publicité de parfum. Un bel animal… Presque trop beau avec ses cheveux bruns ondulés et son regard chargé d’ombres. Elle ne pouvait pas regarder cette photo sans s’émouvoir, encore aujourd’hui. Elle ne parvenait toujours pas à la détruire. Et chaque fois que, par hasard, elle remettait la main dessus, elle ne pouvait s’empêcher d’y poser ses yeux. Jusqu’à quand allait-elle ainsi contempler son bourreau, cœur tambourinant, mains moites entre désir et répulsion ? Elle se disait parfois qu’à force de fixer cette image, elle finirait par s’user, son pouvoir s’épuiserait… La fixer jusqu’à l’indifférence, jusqu’à la nausée.
Tout un carton de photos ! Lui fallait-il mettre quinze ans de sa vie à la poubelle ? Elle trimballait avec elle les souvenirs d’un homme qu’elle fuyait. Elle trimballait son malheur. Elle y était attachée.
Quinze ans d’une existence tronquée par le choix des images. Mystification qu’elle avait elle-même entretenue avec un soin jaloux comme un feu, tout au long de ces années, d’un album à l’autre. Pourquoi avait-elle passé tant de dimanches après-midi à les composer, à choisir l’emplacement de chaque cliché, à rédiger le commentaire tendre ou facétieux qui allait avec, à y ajouter, çà et là, un dessin d’enfant, une fleur séchée, un poème, un paysage. Peut-être qu’elle recomposait leur vie, pour qu’elle lui soit supportable, pour lui trouver un sens. Était-ce seulement pour camoufler la misère, la nier ? Prendre une revanche ? Rêver ? Lorsque des amis, des parents venaient en visite, elle tendait fièrement le dernier album en date telle la preuve irréfutable d’un bonheur sans failles. Le bonheur, il dégoulinait à chaque page. Noël, vacances à la mer, dîners entre amis, anniversaires, moments d’intimité devant la cheminée, soirées crêpes en famille, batailles de boules de neige au jardin, chasses aux œufs pour Pâques, rien ne manquait.
Que fallait-il en faire, de ce carton ? Valait-il mieux tout brûler ? Sans même un coup d’œil, sans faire le tri entre le bon grain et l’ivraie ? Fallait-il au contraire prendre les photos une à une et en rogner le mauvais pour ne garder que le bon ? Tailler dans le passé, les souvenirs ? Il ne resterait pas grand-chose. C’était sa vie, leur vie ! Et puis tout était intimement lié. Comme sur cette photo, justement, qui venait de glisser d’un des albums alors qu’elle l’extirpait du carton : elle à la maternité, Lucas blotti contre son sein et Bruno une fesse sur le lit qui les entoure d’un bras protecteur en les enveloppant du regard. Image heureuse s’il en est… Comment extraire l’ombre douloureuse de ce souvenir lumineux sans le détruire complètement ? Pourquoi garder cette image qui s’appliquait si bien à mentir, si ce n’était pour la petite main innocente de Lucas agrippée à son sein, pour ses lèvres voraces et son appétit de vivre ? Elle se hâta de remettre la photo à sa place dans l’album intitulé « Naissance de Lucas », sans s’attarder sur les autres. Elle verrait plus tard, un autre jour.
Une dizaine d’albums résumaient leur vie de famille, classés chronologiquement. Celui dont la photo avait glissé était le troisième. Sur le dernier, Lucas avait 12 ans : sa communion. Après, elle n’avait plus fait d’albums. Les photos des dernières années se cachaient quelque part dans un fichier de son ordinateur où, virtuelles, désacralisées, elles étaient plus faciles à oublier. Elle attrapa la pile pour entasser provisoirement le tout sur une étagère haut perchée de sa chambre, en songeant qu’elle n’avait fait que déplacer le problème. C’est aussi ce que lui avait répété sa mère en apprenant sa décision de s’installer au hameau. « Tu ne vas pas fuir toute ta vie ? » Sa mère se trompait, elle ne fuyait pas. Elle s’éloignait, elle créait une rupture entre l’avant et l’après, elle se libérait de Bruno. Et surtout, peut-être, elle se libérait d’elle-même. De cette femme en elle, qu’elle ne supportait plus. Cette éclopée enfermée dans son statut de victime. « Cette pauvre Marie ! »
***
Bruno, elle le rencontre lors d’une foire-exposition où elle a été engagée comme hôtesse à l’époque où elle était étudiante. Un job de quelques jours, pas mal payé, qu’elle a eu la chance de décrocher malgré la rude concurrence en matière de jolies filles. Elle ne s’estime pas être parmi les plus « canon », mais elle a une silhouette élancée, une élégance naturelle, et parle bien l’anglais. Un bon profil de « potiche ». Elle a dû revêtir un tailleur rouge framboise, se jucher sur des escarpins assortis et afficher un sourire imperturbable de 10 heures à 19 heures en distribuant le plan du site dans le hall d’entrée de la manifestation. Elle n’a guère plus de 20 ans, mène tambour battant ses études en master de traduction spécialisée après un Bac obtenu avec mention à 17 ans et un premier cycle à Sciences Po. Elle envisage déjà un prochain master en relations internationales pour compléter son cursus et atteindre son but : faire carrière au sein du Parlement européen. Les possibilités lui semblent infinies et, en élève brillante qui n’a jamais échoué, elle ne doute pas de l’atteindre. Sa vie est simple et droite comme une évidence. Cette année-là, elle vient de quitter la maison familiale pour louer une mansarde minuscule dont elle parvient tout juste à payer le loyer en se privant de loisirs et de sorties… Qu’importe, elle n’a pas le temps. Et si ses parents regrettent qu’elle abandonne sa chambre au premier étage de leur pavillon, ils lui font confiance, comprennent qu’après ses stages à l’étranger, en Allemagne puis en Angleterre, après avoir goûté à l’indépendance, il lui soit difficile de regagner le nid. D’autant qu’elle fréquente depuis quelques mois un étudiant en droit, Jérémy, qu’elle retrouve chaque fois qu’il consent à lever le nez de ses cours, et qu’elle a déjà présenté à ses parents.
Bruno, elle n’aurait jamais dû le rencontrer. Sans ce job de quelques jours, leurs trajectoires avaient peu de chance de se croiser, et leurs centres d’intérêt respectifs de les rapprocher. Bruno est commercial au stand d’un grand concessionnaire automobile. De loin, elle le voit parader, souple et détendu dans un strict costume gris, nonchalant dans l’élégance, comme si elle était inhérente à son être et qu’il ne servait à rien de la souligner, louvoyant, habile, entre panache et professionnalisme, omniprésent sur l’estrade moquettée de rouge où l’on expose les plus beaux modèles de la marque. Il capte l’attention quand les autres vendeurs ne sont que pâles figurants. Et Marie, de loin, contemple le spectacle. Un beau mec, en plus. De la carrure, de la prestance. Quelqu’un qui lui semble solide. Chaque fois qu’il passe près du comptoir d’accueil, il lui adresse un signe de la main, un « alors jeune fille, ça va là-haut ? » faisant référence à la hauteur de ses talons aiguilles. Elle lui répond d’un sourire, en faisant la moue. Il a toujours quelque chose de gentil à dire, il semble prendre la vie en s’amusant.
Le deuxième jour, alors qu’elle est sortie prendre l’air, il la rejoint, son paquet de cigarettes dans la main.
— Vous en voulez une ?
— Oui, pourquoi pas. Alors, combien aujourd’hui ? demande-t-elle après qu’il lui a tendu son briquet.
— De cigarettes ?
— Non, de voitures vendues !
— Quatre.
— C’est beaucoup ?
— Pas mal… Et la journée n’est pas finie.
— Comment faites-vous ?
— Ça dépend. Si c’est un couple, j’écoute ce que dit la dame… je l’approuve. Je dis que mon épouse est du même avis qu’elle.
— Ah, vous êtes marié ?
— Non ! Mais pour certains clients, c’est rassurant de le penser. D’autres fois, je parle de ma sœur, ou de ma mère. Ma mère, ça marche plutôt bien. Un vendeur qui parle de sa maman ne peut pas être totalement mauvais. Mais attention, il ne faut pas trop insister non plus, ni verser dans une trop grande familiarité… Tout est question de dosage. Il faut créer l’empathie, mais rester professionnel, garder ses distances. Le genre « je tape sur l’épaule du client », je déteste. Il faut avoir la classe, conclut-il en faisant claquer son doigt dans un mouvement virevoltant du poignet.
— En somme, vous passez votre temps à jouer la comédie…
— Oui, mais je joue bien. Entre nous, ici, je suis le meilleur !
Le troisième jour, alors que la journée s’achève et qu’elle espère dîner sur place dans l’ambiance bon enfant qui s’est créée au sein du salon, elle ressent un léger sentiment de déception, ou d’agacement, quand elle voit surgir Jérémy qui lui fait la surprise de délaisser ses cours pour venir l’attendre à la sortie de son travail. Il a prévu un resto, un ciné, la nuit chez elle ou chez lui, après. Elle accepte les deux premières propositions, décline la dernière. Elle est trop crevée, vraiment. Il n’insiste pas. Et Marie se croit sincère en prétextant la fatigue.
Pourtant, malgré la pénibilité de son travail qui l’oblige à rester piquée debout dans des escarpins étroits et un brouhaha perpétuel, elle voudrait que la foire-exposition ne s’achève jamais. Tout un rituel s’est instauré entre hôtesses et commerciaux, assez jeunes pour la plupart : les viennoiseries partagées le matin avant l’ouverture, les pauses café-cigarettes à l’entrée, les cornets de frites qu’on grignote autour d’un mange-debout à midi, et le soir, les apéritifs improvisés dans les stands désertés, les plaisanteries qui fusent, les cravates qu’on abandonne, les escarpins qu’on envoie promener, et dans cette ambiance, Bruno, dont la présence l’obsède, la trouble. Bruno qui emplit déjà tout l’espace. Bruno qui se rapproche d’elle chaque jour un peu plus, gentil, prévenant, plus en grand frère qu’en séducteur. Cette façon anodine de l’appeler « jeune fille », comme s’il se cantonnait avec elle à un registre affectueux censé maintenir une distance qu’elle brûle d’autant plus de franchir. Il n’a pas 30 ans, mais pour elle qui ne fréquente que des étudiants, des intellos, il donne l’image d’un homme posé, les deux pieds sur terre, d’un homme confronté à la réalité depuis longtemps, un homme qui avance. Elle apprendra plus tard qu’il n’a pas fait d’études, qu’il s’est toujours débrouillé, que son métier, il l’a appris tout seul, sans diplômes. Vendeur, il l’est dans l’âme. C’est ainsi qu’il a gravi les échelons pour devenir un virtuose, celui qu’on cite, qu’on envie à la fin d’une journée de ventes. « C’est encore Bruno qui a battu le record ! » C’est ce qui arrive le dernier jour du salon. Marie, ce soir-là, le regarde, fascinée, en train de brandir sa bouteille de champagne, de l’ouvrir du mouvement habile et presque distrait de celui qui a une longue pratique, puis de verser le liquide non pas dans de vulgaires gobelets, mais des flûtes prévues à cet effet, la cravate de travers, la veste négligemment ouverte, le corps souple, le geste généreux, le verbe haut. Elle le contemple comme une sorte de chevalier des temps modernes, et quand il vient vers elle en dernier pour remplir son verre, et planter dans les siens ses yeux d’ombres, elle comprend qu’elle ne pourra plus vivre sans cet homme-là.
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Après ma première visite et l’épisode du panier de prunes, je n’ai plus revu ma voisine, sans doute trop occupée à défaire ses cartons. Le gamin, au contraire, ne cessait d’explorer les environs. Je le voyais partir à l’aventure le matin de bonne heure, ou parfois en début d’après-midi, en plein cagnard. Il avait l’air d’un chien fou assoiffé de sa liberté toute neuve.
Au début, il n’allait pas bien loin, mais chaque jour il semblait agrandir son territoire. Un matin, enfin, ma voisine a reparu. Je l’ai vue partir en voiture avec le garçon ; revenir seule. J’ai compris que c’était la rentrée. Depuis cinq ans que je suis installé là, je ne m’occupe guère de mes voisins. Je ne me mêle pas de leurs affaires et me contente de leur rendre service, rapporter du pain à l’un, du vin et du tabac pour l’autre, réparer une clôture, ou remplacer un joint de robinet, une bouteille de gaz, m’assurer chaque matin que les deux vieux ouvrent bien leurs volets chacun dans leur maison. Je ne sais pas grand-chose de ces deux-là, seulement qu’ils ont toujours vécu ici, l’un près de l’autre, à se côtoyer sans jamais se parler. Amélie a eu un mari que je n’ai pas connu. Plus bas au village, on prétend que Baptiste, amoureux éconduit, a passé son existence cramponné à sa maison à épier le ménage de ses voisins en tenant la chandelle. Attendant son heure, peut-être, qui avait fini par venir. Désormais, ils restent tous les deux, vieux et fatigués, à se regarder en chiens de faïence, pétrifiés par des années de silence, ne sachant plus s’ils doivent s’aimer ou se maudire. Au bout du compte, ça ne fait guère de différence.
Ma discrétion, pour ne pas dire ma sauvagerie, leur convient, répondant à la leur. Ils m’ont tout de suite adopté. Je fais partie de leur paysage, eux du mien. Mais depuis que cette femme a débarqué, ma carapace d’indifférence s’est fissurée. Je suis tenté de la regarder vivre, de me poster derrière mon carreau pour espérer l’apercevoir. Surtout, pour je ne sais quelle raison, je me sens responsable d’eux, elle et son fils, de leur bien-être, de leur sécurité. Comme si j’étais le « shérif » du coin… Voilà que je m’inquiète pour cette femme et cette inquiétude m’encombre, me fiche en rogne. Depuis quand me souciais-je vraiment des autres ? Bien sûr, ma voisine est plutôt jolie et cette raison suffirait sans doute à expliquer l’intérêt que je lui porte. Mais les femmes ne m’intéressent plus guère, j’ai plutôt tendance à les fuir, et celle-là aurait pu être ma fille. J’en ai une, de fille, qui m’a rayée de sa vie et dont je ne sais plus rien. Une fille que je n’ai même pas le courage de recontacter. Et j’irais soudain me soucier de cette étrangère qui veut juste qu’on lui foute la paix ?
C’est au moment où je formulais cette pensée qu’elle a frappé à ma porte. J’ai su que c’était elle avant d’ouvrir. Qui d’autre aurait frappé à mon huis d’un geste aussi discret, presque timide. Le facteur tapait du poing et Baptiste préférait toquer à la fenêtre en lorgnant mon intérieur. J’ai été surpris de la découvrir avec les cheveux courts, une allure de gavroche, un air de défi dans les yeux. Ça lui allait bien. Sa cicatrice n’était plus cachée. Elle m’a tendu un pot de confiture.
— Je l’ai faite avec vos prunes. Je voulais vous remercier. Désolée pour l’autre jour, j’étais…
— C’est sans importance. Entrez.
— Une autre fois. Je dois aller chercher mon fils Lucas à l’arrêt du car. J’aurais aimé vous inviter à l’apéritif ainsi qu’Amélie et Baptiste. Pour faire connaissance.
— Je viendrai avec plaisir, mais pour nos voisins, c’est une autre histoire. Si l’un vient, l’autre refusera peut-être.
— Ils sont fâchés ?
— Non, c’est plus subtil. Ils ne se fréquentent pas.
— Ah ! Et croyez-vous qu’un pot de confiture leur ferait plaisir ?
— C’est une bonne approche ! De toute façon, ils vous ont connue, vous ou votre famille. Vous n’êtes pas une étrangère.
— C’est vrai… Alors, à bientôt. Moi, c’est Marie, dit-elle en me tendant la main.
— Jef.
— Jef ?
— Les initiales de mon nom. Tout le monde m’appelle comme ça.
Oui, tout le monde m’appelle comme ça depuis si longtemps qu’il m’arrive d’oublier ma véritable identité, ou de ne plus me reconnaître en elle quand des raisons administratives m’obligent à la reprendre. Je me sens bien dans ce « Jef » qui est né de la bouche de mes collègues quand je suis entré dans la police. J’ai endossé cet acronyme avec la carte et l’arme de service. J’ai adopté le type un peu rugueux qui allait avec. Je crois bien que l’autre est mort.
***
Durant les premières semaines de son installation, Marie avait vécu presque en recluse à l’intérieur de sa maison. Depuis la rentrée, ses seules sorties consistaient à conduire puis récupérer Lucas à l’arrêt du car de ramassage scolaire, laps de temps qu’elle mettait à profit pour faire quelques courses rapides. Le reste de ses journées solitaires, elle les avait consacrées à vider ses cartons, à remplir ses placards, à organiser sa nouvelle vie. Il avait fallu qu’au même moment, l’un des organismes pour lesquels elle travaillait, lui commande un épais rapport à traduire de toute urgence, alors qu’elle restait parfois plusieurs semaines sans rien faire.
Avec la rentrée, l’activité reprenait. Elle se réjouissait de ce surcroît d’occupations qui l’empêchait de penser. Sa peur s’éloignait. Elle était chaque jour un peu plus sereine grâce à ce travail qu’elle aimait, bien qu’il fût parfois fastidieux. Au fil du temps, elle était parvenue, bon an, mal an, à se constituer un solide carnet d’adresses et une réputation de sérieux et de compétence qui lui procuraient une certaine autonomie malgré son handicap. Dire que c’était contrainte et forcée qu’elle avait dû se rabattre sur ce genre de travail à domicile après son mariage et la naissance de Lucas ! En cherchant à lui rogner les ailes, Bruno lui avait involontairement fourni la clé de sa liberté.
Le soir de clôture de la foire-exposition, après le champagne et les petits fours, Bruno raccompagne Marie en voiture. Elle est légèrement ivre, elle tient ses escarpins à la main et se souvient avoir marché pieds nus sur le trottoir qui mène jusqu’à la voiture avant que Bruno ne la soulève pour la déposer sur le siège passager où elle s’est affalée le chemisier défait, la jupe retroussée et la tête à l’envers. Elle a quitté ses collants filés pour les enfouir en boule au fond de sa poche et posé sa tête contre l’épaule de Bruno. Le corps lourd et l’âme légère. Il aurait pu en profiter. Au lieu de ça, il la reconduit gentiment jusqu’à sa porte, refusant même de monter chez elle pour prendre un dernier verre.
— Je crois que tu es très fatiguée petite fille.
Alors qu’elle demeure immobile, les yeux mi-clos, il l’embrasse enfin d’un baiser à la fois tendre et profond qu’elle lui rend en frissonnant. Puis il s’écarte d’elle.
— Allons, je te laisse à ton gentil fiancé.
— Je n’ai pas de fiancé.
— Que fais-tu de celui qui est venu te chercher l’autre jour. Ne me dis pas que c’est ton frère ?
— C’est juste un… Ce n’est personne, balbutie-t-elle.
— Monte te coucher jeune fille. On se reverra… si tu le veux. Voici ma carte, je la glisse dans ta poche. Ne la perds pas.
Elle ne l’a pas perdue. Gardée bien précieusement, apprise par cœur, même si ce ne sont là que ses coordonnées professionnelles, l’adresse de son lieu de travail, pas celui de son domicile. Lui, il sait où la retrouver, mais dans les semaines qui suivent, il ne frappe jamais à sa porte, comme elle l’espère chaque fois qu’elle entend des pas dans l’escalier, le bruit de la minuterie et chaque fois qu’on sonne et qu’elle va ouvrir le cœur bondissant. La plupart du temps, c’est Jérémy, pour lequel elle nourrit une rancune grandissante et qui prend peu à peu le visage de sa déconvenue. La rupture entre eux sera progressive et sans heurts. Ils découvriront qu’ils ne s’aimaient pas assez pour se déchirer, resteront en bons termes avant de se perdre de vue. Et Marie part à la conquête de Bruno. Son attirance pour cet homme s’est nourrie de son silence. C’est elle qui va le chercher. Il envahit tout l’espace, elle en perd le sommeil et l’appétit, se consume dans l’attente d’un signe de lui qui ne vient pas. Il a dû l’oublier. Tout juste a-t-elle dû être pour lui, le temps de cette foire-exposition, une plaisante distraction entre deux clients. Bien qu’il lui ait donné sa carte, qu’elle sache où le joindre, elle n’ose franchir le pas, de crainte d’être rejetée ou ignorée. Un reste de fierté l’en empêche, un relent de son éducation aussi, qui dissuade encore les filles de faire le premier pas, un zeste de timidité enfin, car Bruno l’impressionne, suscitant même en elle un sentiment de crainte délicieuse.
Et puis un soir d’avril, elle se jette dans l’aventure. Elle aurait pu dire la gueule du loup. Elle n’a plus le choix, plus de fierté, sa survie en dépend. Elle sèche son dernier cours pour se rendre dans la zone commerciale où il travaille, s’y égare. Elle a résisté presque deux mois avant de se décider, et voilà que maintenant la moindre minute perdue lui semble fatale. Elle arrivera trop tard. Il sera parti, injoignable. D’ailleurs, elle n’ose pas lui téléphoner. Elle imagine le dialogue, l’humiliation possible. « C’est moi, c’est Marie… — Qui ? Quelle Marie ? » Elle finit par repérer l’enseigne de la concession automobile, un vaste bâtiment ultra moderne tout en vitres au travers desquelles on peut admirer les derniers modèles de la marque. Elle pénètre dans le hall le souffle court, le rouge aux joues, les cheveux défaits, dégoulinante de sueur sous son manteau désormais trop lourd pour la saison. Elle doit être à faire peur. Elle ne le voit nulle part. Ne travaillant plus là, perdu à jamais. Un jeune vendeur occupé avec un couple de clients se retourne, vient à sa rencontre, sans doute alarmé par son irruption soudaine et son air affolé.
— Bruno, parvient-elle à articuler.
— Il est au premier étage, je le préviens, dit le jeune homme en souriant d’un air entendu.
Et tout à coup, Bruno apparaît, en haut des marches transparentes de la mezzanine où il demeure un instant immobile, mains dans les poches, à la contempler de loin avant de descendre sans hâte et sans la quitter des yeux. Elle, elle ne bouge plus, clouée sur place, rivée à son regard, le souffle suspendu, le cœur en vrille.
— Tu en as mis, du temps, dit-il simplement.
Le reste n’est qu’une brume vertigineuse dont elle ne garde qu’un déluge d’images décousues. Elle aurait été incapable d’expliquer comment ils ont quitté le grand hall de l’espace commercial, ce qu’ils ont dit, fait, jusqu’au moment où Bruno la renverse sur le capot de sa voiture au fond d’un box du parking souterrain où il a sa place attitrée ; jusqu’au moment où il la prend, là, dans une étreinte fiévreuse au cœur de la pénombre. Entre violence et volupté, elle cueille sa jouissance dans une odeur de gas-oil, avec, en fond sonore, le claquement intermittent des portières qu’on referme et le couinement des pneus sur le revêtement de sol.
Elle atteint ce soir-là, avec l’extase, le point de non-retour de son existence. Il n’y a plus d’avant. Il n’y a que cet après où elle s’est laissée enfermer.
Elle sursauta quand son portable égrena ses petites notes familières. Elle avait beau avoir changé de mélodie, de numéro, avoir pris la précaution de ne le communiquer qu’à une douzaine de personnes de confiance, ses parents, son frère, deux ou trois amies, ses divers employeurs, son avocat, elle avait toujours un pincement au cœur, une appréhension à saisir l’appareil, comme si le diable pouvait encore s’y cacher. Le visage de Lucas s’encadrait sur l’écran. Elle avait oublié l’heure et son fils l’attendait à l’arrêt du car.
Elle le retrouva assis sur le rebord de la fontaine en train de manipuler son téléphone, les pouces en action sur les touches, si bien qu’il releva à peine la tête quand elle le rejoignit.
— Je suis vraiment désolée. Je n’ai pas vu passer l’heure… Tout va bien ?
— C’est bon, maman, je ne suis plus un bébé. Tu sais, ici, ça ne craint pas. Je pourrai conduire dans le sentier ?
— On verra !
Elle lui laissa le volant dès qu’ils eurent atteint le chemin de terre à la sortie du village. À part leur voisin, le médecin, le facteur, quelques rares visiteurs, personne n’avait de raison d’y circuler, et c’était pour Lucas une occasion d’apprendre à conduire, une récompense à laquelle elle avait très vite cédé. Elle se sentait tellement coupable de l’entraîner dans son exil, coupable de tout.
Elle l’observa à la dérobée tandis qu’il négociait les virages avec plus de dextérité qu’elle n’en aurait jamais. Parfois, comme maintenant, alors qu’il conduisait, il ressemblait à son père. Il avait hérité de lui, outre son teint mat, sa façon de froncer les sourcils, l’intensité de son regard où parfois, de façon fugace, passait le même éclair froid qui effrayait Marie. Il lui arrivait d’avoir peur de son fils à cause de cette ressemblance, d’éprouver une sorte de méfiance dont elle avait honte ensuite, et qu’elle compensait par des élans de tendresse maladroite ou en cédant à certains de ses désirs.
— Ça va, au collège ?
— Ouais, c’est cool !
— Tu t’es fait des copains ? Tu es bien intégré ? On ne te pose pas de questions ?
— Quelles questions ?
— D’où tu viens… Pourquoi tu es venu ici…
— Mais tout le monde s’en fout, maman. J’étais en région parisienne, j’ai déménagé, c’est tout. Pourquoi veux-tu qu’on me pose des questions ?
— Bien sûr, dit-elle en haussant les épaules.
Elle n’en saurait guère plus sur la vie scolaire de son fils et le silence retomba entre eux. Elle sentait qu’elle agaçait Lucas avec ses questions, son angoisse perpétuelle. Elle l’étouffait. Elle inventait des problèmes là où il n’y en avait pas. Pourquoi voulait-elle absolument qu’il ait des difficultés à s’intégrer ? Pourquoi avait-elle décidé que ce déménagement serait un traumatisme pour lui, une punition, une nouvelle épreuve ? Même s’il feignait, pour le principe, l’ennui et la résignation, il semblait parfaitement heureux ici. Il adorait son espace personnel à l’étage de la maison, lui qui n’avait auparavant qu’une chambre minuscule donnant sur le parking. Il aimait ce sentiment de liberté que lui procurait l’immensité du paysage autour d’eux, cette impression d’être le roi du monde parce que rien n’arrêtait le regard, que les rêves et les espérances ne butaient pas sur la laideur d’une tour de béton ou une barre d’immeubles décrépit. Enfin, elle le sentait détendu, rassuré. Loin de son père qu’il n’était plus obligé de rencontrer, il lui serait peut-être possible d’en reconstruire une image positive, de lui redonner un visage humain, aimant. Il pourrait peut-être le réinventer, ne garder de lui que les souvenirs anciens.
Bruno avait été un bon père. Il aimait Lucas. Le tout petit Lucas, encore chancelant sur ses jambes, il en était fou, il en était fier. Il le brandissait comme un trophée, le trimballait partout, l’initiait à toutes les choses de la vie, l’aidait à grimper, sauter, escalader, nager, plonger ; le prenait sur ses genoux en voiture pour qu’il tienne le volant, lui apprenait à faire pipi debout le plus loin possible, l’emportait sur ses épaules en courant, puis faisait soudain mine de le laisser tomber pour le rattraper au dernier moment. Marie se souvenait encore des cris stridents de Lucas, entre crainte et excitation, puis de ses éclats de rire, de ses « Encore papa, encore ! » tandis qu’elle observait la scène, souffle suspendu, en frémissant, osant à peine protester. « Attention, Bruno ! » Dans ces moments-là, le père était seul avec son fils, elle n’existait plus, n’avait plus le droit de franchir ce territoire intime dont Bruno l’excluait sciemment. Un jour, elle avait tenté de s’interposer pour interrompre le jeu, craignant que le petit n’en vienne à vomir, elle n’avait plus jamais recommencé. Bruno était aussi capable de moments tendres, ou facétieux, il pouvait faire le clown pour son fils, mimer tour à tour tous les personnages de l’histoire qu’il racontait au coucher, puis s’en aller sur la pointe des pieds après avoir caressé longtemps la joue de son fils pour le calmer, l’endormir. Lucas adorait son père, à cette époque-là, c’était son héros. « C’est papa qui me couche. C’est papa qui me donne le bain. C’est papa qui… » Et Marie ne comptait plus guère. Désormais, le Lucas qui allait devenir adulte devrait se débrouiller seul avec ces souvenirs-là ; s’en contenter. Se débattre avec le reste.
***
Ce matin, c’est moi qui ai accompagné le gamin jusqu’au collège. Je descendais en voiture vers le village quand je l’ai vu assis par terre son portable à la main, l’air désemparé. Je me suis arrêté.
— Tu as un problème ?
— J’ai raté le car. J’appelle ma mère.
— Laisse ta mère tranquille, je t’emmène, c’est sur ma route. Je descends à Clermont.
— D’accord.
Il a ramassé ses affaires avec nonchalance comme pour marquer une certaine réticence à monter dans ma voiture. Il baissait le nez. Tout en réglant son problème, mon offre l’embarrassait. L’idée sans doute qu’il allait devoir faire la conversation. Tout de suite, il s’est collé les écouteurs de son portable dans les oreilles et j’ai redémarré. Il me plaisait bien ce gosse. Je le comprenais. Moi non plus je n’avais jamais aimé les bavardages inutiles, ce besoin de meubler le silence à tout prix, ces efforts pour trouver quelques phrases de convenance à échanger. Son enfermement phonique me dispensait de lui demander si ça allait au collège, en quelle classe il était et qu’est-ce qu’il comptait faire dans la vie.