Elle demeure

Chantal Forêt · Chapitre 1 sur 2 · partie 2/9

Pages du PDF

Elle demeure

Elle demeure

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.

Il ne ressemblait pas à sa mère, si ce n’est, peut-être, ce petit air farouche d’oiseau aux aguets, prêt à s’envoler. Cette allure craintive que j’avais tout de suite remarquée chez Marie. C’était autre chose que de la timidité, fréquente à son âge. Je me demandais où était son père. Divorcé, mort, inconnu ? Je flairais une blessure de ce côté-là. En tout cas, il était absent, ce père. Peut-être un mec dans mon genre, quelqu’un qui n’a pas le temps, quelqu’un qui se réfugie derrière son travail pour fuir les complications de son foyer. J’avais été ce père-là.

Les matins d’école, Magalie se hâtait d’avaler son chocolat pour monter à l’arrière de la voiture. On faisait la plupart du temps le trajet sans parler, sauf pour lui faire réciter inlassablement ses tables de multiplication. Une façon commode d’établir un échange père-fille sans trop se compromettre. Arrivés à destination, elle détachait sa ceinture et, debout derrière mon siège, effleurait ma joue d’une bise approximative que je ne pouvais lui rendre sans me tordre le cou. Je lui disais distraitement « à ce soir ma puce, travaille bien », et mon rôle s’arrêtait là. Je redémarrais sans trop m’attarder, juste le temps de la voir franchir le portail de l’école, sans m’attendrir sur sa petite silhouette qui s’éloignait. Je me hâtais vers le bureau, mon équipe, pressé « d’arrêter des méchants », comme elle disait. Ces méchants-là occupaient tout mon temps, captaient toute mon énergie, mon attention. Je n’étais jamais disponible à la sortie de l’école, rarement pour le dîner, parfois pour le coucher. Les rendez-vous chez le médecin, le dentiste, les réunions parents-professeurs, les spectacles de fin d’année, les blessures aux urgences avec la peur qui va avec, les goûters d’anniversaire, les chagrins à consoler, je n’ai rien su de tout ça. Rien voulu savoir. Les week-ends, je flottais à la surface des choses, engourdi par la fatigue, le cerveau en vrac, l’humeur sombre, le cœur distrait. Et puis Magalie a grandi, j’ai vu surgir devant moi une jeune femme au regard tranchant dont je ne savais rien. Une étrangère d’abord, une ennemie ensuite. Une absente enfin.

— C’est là ! dit soudain le gamin, en désignant l’entrée du collège que j’avais failli louper par distraction.

Le regard tourné vers mon frein à main auquel il semblait s’adresser, il a marmonné un « merci » en ouvrant la portière auquel j’ai répondu un « pas de quoi ». Et puis je me suis attardé à le regarder s’éloigner jusqu’à l’entrée, saluer ses potes selon leur nouveau code gestuel, poing contre poing, avant de disparaître vers la cour dans le flot des élèves. Il avait l’air bien intégré, et je suis reparti étrangement heureux pour lui, content de moi.

 

***

 

Leur maison de Viry-Châtillon allait être vendue. Depuis que l’agent immobilier en charge du dossier l’avait prévenue, quelques heures plus tôt, Marie ne parvenait pas à penser à autre chose. Elle était, au sens propre du terme, bouleversée. Après des semaines routinières entre son travail et leur installation, ses journées solitaires et les soirées avec Lucas, leurs courses en ville le samedi, leurs balades du dimanche dans les sentiers environnants, leur existence se déroulait selon des rites immuables, dans une monotonie rassurante, à des années-lumière de leur vie d’avant, eux, les citadins habitués à la grisaille, au voile suspect qui couvrait l’Île-de-France, à la rumeur lancinante du trafic automobile, aux bruits de chasse d’eau et de talons qui claquent des voisins, des portes d’ascenseurs qui s’ouvrent et se ferment, aux pétarades des mobylettes en bas de l’immeuble.

Ils avaient parfois l’impression d’être en voyage en des contrées lointaines, le paysage grandiose qu’ils découvraient chaque matin en ouvrant les volets – les couleurs changeantes de la chaîne des Puys, l’ouate des petits matins frileux, l’or et le pourpre des soleils couchants, le voisinage bienveillant du puy de Dôme – les emportait dans un monde à part où la beauté les protégeait du réel. Il avait fallu apprendre cette nature comme on s’initie à une nouvelle langue, comprendre les couleurs du ciel, la découpe parfois nette des montagnes comme si un crayon en avait souligné les contours, d’autres fois incertaine : un doigt impressionniste qui en aurait estompé le tracé pour l’adoucir ou égarer le regard. La danse insidieuse des nuages, cette façon qu’ils avaient de vous engloutir comme si vous viviez dans l’immensité aveugle du ciel pour ensuite s’évanouir comme des fantômes effrayés par le soleil de midi. La densité du silence, le bruissement délicat de la brise dans les arbres, le grincement de leurs branches dénudées, le clapotis de l’averse sur les toits et dans les gouttières avec toutes les gradations entre la pluie fine à peine audible et celle virulente de l’orage, le hurlement du vent sous les tuiles dont les notes virent à l’aigu quand la violence augmente. Il fallait être peintre et musicien pour comprendre cet environnement-là. La nature était une présence. Elle s’imposait à eux avec tous ses rites et ses mystères. Elle s’offrait par petites touches. Possessive, elle les avait ensorcelés.

Il fallait parfois un appel téléphonique ou un courrier pour se souvenir que le monde ne s’arrêtait pas au bout du sentier qui menait au hameau. Leur maison allait être vendue. Un jeune couple qui avait eu un coup de cœur acceptait de l’acheter au prix convenu. Enfin ! Un peu plus tard, son avocat lui confirma que la promesse pouvait être signée. Bruno avait donné son accord, lui qui avait refusé depuis le début de rabattre son prix pour la vendre plus rapidement et décliné toutes les offres précédentes. Par avocats interposés, ils avaient au moins trouvé ce terrain d’entente pour vendre le pavillon. Heureusement, ils venaient tout juste d’achever les remboursements de l’emprunt contracté quinze ans plus tôt. Chacun toucherait sa part et tout serait réglé.

Marie aurait dû être soulagée, pourtant elle demeura abattue le reste de la journée, terrassée par un sentiment de deuil, la sensation qu’un gouffre s’ouvrait sous ses pieds, que les derniers piliers de sa vie d’avant venaient de s’écrouler. À croire qu’elle la regrettait, cette vie-là, cette maison où elle avait si rarement été heureuse. Ses murs devaient grouiller de mauvaises ondes, à se demander comment le jeune couple n’en avait pas senti les vibrations en la visitant.

Seule dans sa chambre, ce soir-là, elle ne put s’empêcher d’en contempler les plus récentes photos, prises aux beaux jours quelques années plus tôt, avec la pelouse soigneusement tondue et les fleurs bien alignées dans leurs plates-bandes. C’était un coquet pavillon de banlieue dans un quartier calme et résidentiel où la plupart des propriétaires, couples trentenaires avec enfants, dédaignaient les clôtures, où les villas s’alignaient librement sur des espaces ouverts, à l’américaine. Tout le monde se connaissait et se saluait le matin. Les enfants sillonnaient la rue à vélo ou en roller. On s’arrangeait entre parents pour les conduire à l’école ou aux activités. Tout était calme, propre, sans histoires. Dans leur rue, Bruno et Marie possédaient la plus belle maison, un tantinet plus spacieuse et cossue que les autres. Juste assez pour les distinguer de leurs voisins, pas assez pour que ceux-ci les jalousent. C’est Bruno qui en avait dessiné les plans, qui avait achevé les travaux intérieurs avec audace et dextérité, pendant que le ventre de Marie s’arrondissait de leur enfant à venir. Il en était si fier, de leur maison. Elle comprenait qu’il ait refusé de la brader. Et elle, Marie, en cet instant précis, était encore capable de s’attendrir sur lui, sur ce souvenir précis qu’elle avait de lui aménageant sa maison. Le piège était là, dans cette sorte d’arrêt sur image, ce cadre étroit dans lequel elle isolait – comme on isole une cellule saine dans un tissu malade – le Bruno qu’elle avait aimé, pour ignorer l’autre. Elle écarta ce souvenir, revint à la maison, à ce à quoi elle devait ressembler désormais en cet automne, après plus d’une année d’abandon, avec les feuilles mortes rongées d’humidité jonchant une pelouse hirsute, les fleurs fanées que personne n’avait coupées, et la pancarte « À vendre ». Elle aurait dû y retourner à la fin de l’été, avant de quitter son deux-pièces, pour nettoyer le jardin, mais elle n’en avait pas trouvé la force. Peu importait, d’ailleurs. Ce n’était plus son problème, mais celui des futurs propriétaires. Tout ça n’avait désormais plus aucune importance.

 

***

 

« Cette fois, je ne te lâche plus ! » C’est la première phrase prononcée par Bruno alors que son corps emprisonne celui de Marie sur le capot de la voiture, et que leur respiration haletante se heurte sur un tempo à deux temps, souffle contre souffle, jusqu’à l’apaisement, le silence. « Cette fois, je ne te lâche plus. » Ces mots qui transpercent la pénombre, cette voix, celle de Bruno, dont elle ne pouvait entendre les intonations sans frissonner, notes graves où se mêlait parfois une sorte de trémolo, une ondulation rauque, caresse rugueuse à laquelle elle ne résistait pas. Son corps tout entier semblait programmé pour vibrer à ce timbre-là, y répondre, s’y soumettre. Elle n’y pouvait rien. Encore aujourd’hui, pensait-elle, elle n’était pas sûre d’en être guérie. La voix de Bruno, elle en avait peu à peu effacé toute trace, après. Celle de leur répondeur, d’abord ; puis, la mort dans l’âme, l’un après l’autre, comme on effeuille une marguerite jusqu’à « pas du tout », chacun des messages conservés sur son portable. La voix de Bruno était un poison.

« Cette fois, je ne te lâche plus. » Juste après, elle entend le battement lourd d’une porte que la main laisse retomber quelque part au fond du parking, une sonorité de gong qui la fait sursauter. Il maintient le visage de Marie entre ses deux mains et darde sur elle toute l’intensité de son regard auquel elle ne peut échapper. Cœur à vif, éperdue, elle croit à un serment d’amour éternel. Rétrospectivement, la phrase lui donnait la chair de poule.

Une liaison passionnée s’amorce dès ce soir-là entre Marie et Bruno. Elle se précipite vers lui dès la fin de ses cours, ne voit plus rien, néglige ses parents, ses amis, délaisse ses activités habituelles, décline les invitations, les sorties du samedi soir. Dès qu’il la retrouve, il l’emmène en voiture jusqu’à son appartement de célibataire où, la porte à peine refermée, il la dénude avec rage pour lui faire l’amour, parfois à même le sol, ou sur la table de la cuisine, son bureau, le canapé. Rarement dans son lit. Quand enfin ils sont rassasiés l’un de l’autre, il l’invite au restaurant, en des endroits chics ou insolites que son budget d’étudiante lui interdit ou dont elle ignore l’existence. Tard dans la soirée, le samedi, il s’amuse parfois à la « pervertir » en l’entraînant en des lieux interlopes, dans un univers nocturne vaguement inquiétant qui aiguise encore son désir. D’autres fois, ils se rendent à la Foire du Trône. Elle consent même à des jeux érotiques sur la grande roue. Avec lui, elle ose tout et ne risque rien. Elle a confiance. Il n’est qu’un metteur en scène qui s’ingénie à créer une ambiance, un décor, de quoi pimenter leurs ébats et sublimer leur amour. Il n’en faut pas beaucoup plus pour éblouir la petite étudiante sérieuse qu’elle est alors. À peine si elle a levé le nez de ses bouquins depuis le Bac !

 

Dès le mois de mai, pourtant, ce tourbillon de folie amoureuse prend fin. Marie doit préparer ses examens et entamer son programme de révisions. Curieusement, c’est Bruno le premier qui l’y encourage, plus à la manière d’un père qu’à celle d’un amoureux. C’est presque à contrecœur que Marie lui obéit, elle qui, jusque-là, a toujours donné la priorité à ses études, sa réussite professionnelle. Une soudaine lassitude lui vient parfois, un trop-plein de connaissances ingurgitées les dernières années au détriment d’une vie dont elle entrevoit soudain la plénitude. La sensation d’étouffer alors qu’elle s’est évadée durant les dernières semaines. « Il faut t’y remettre ! répète Bruno. Une fille brillante comme toi n’a pas le droit de se laisser aller. Je suis si fier de toi. »

Il est sincère. Elle l’a remarqué dès le début, les diplômes exercent une certaine fascination sur lui. Il veut tout savoir de ses études, jusqu’à parcourir ses bulletins de notes, les devoirs qu’elle rend, les appréciations sur ses dossiers. Il semble éprouver la même avidité à les éplucher qu’il en a eu quelques jours plus tôt à la dévêtir. Et dans les deux cas, elle le laisse faire. Lorsqu’il la présente à ses relations, collègues, amis, et tandis que Marie détourne les yeux en rougissant, il énumère ses succès scolaires, son Bac avec mention décroché avec un an d’avance, Sciences Po… masters… Il se délecte de ces termes prestigieux. On s’extasie. « Elle parle couramment trois langues et un peu le chinois ! » En vain s’efforce-t-elle de l’inter rompre, « s’il te plaît, Bruno », malgré le malaise qu’elle ressent. Cette impression fugace qu’il vante ses mérites comme il le ferait d’une de ses berlines haut de gamme. Au lieu de se sentir valorisée par ces éloges, elle en garde le sentiment confus d’être diminuée, réduite à l’état de « bête curieuse » ou d’objet performant. Bien sûr, à l’époque, elle ne s’attarde guère plus que le temps d’un soupir attendri sur ces instants de louanges maladroites, intempestives. Elle n’y voit qu’une nouvelle preuve de son amour. Comment se plaindrait-elle d’un homme qui admire ses capacités intellectuelles, qui l’encourage à poursuivre ses études, lui qui n’en a pas eu les moyens financiers ?

Il approuve son ambition de faire carrière au sein du Parlement européen, il l’incite à remplir un dossier de demande de stage dans cette institution prestigieuse. Il lui prédit un brillant avenir où elle côtoiera députés et ministres, ou elle parviendra à se frayer un chemin dans les sphères du pouvoir. Il l’imagine déjà, telle qu’il l’a rencontrée, cheveux tirés et tailleur strict, dossiers confidentiels en main, déambulant, sensuelle et lointaine, dans les couloirs feutrés du Parlement ou d’une entreprise internationale.

— Et nous deux, dans tout ça ? demande-t-elle.

— Je te suivrai, là où tu iras. Je te protégerai contre tous ces types qui te tourneront autour, et je leur casserai la gueule, s’il faut.

— Même si c’est un député ou un ministre ?

— Surtout ! Ces salopards ne pensent qu’à mettre des femmes dans leur lit, de belles femmes. Mais toi, tu es à moi, et personne n’osera seulement poser les yeux sur toi. Personne !

Elle frissonne, il l’étreint. C’est ainsi que s’achèvent, dans le désordre de ses livres et feuilles de cours éparses, ces moments de badinage sur son avenir.

Malgré les encouragements de Bruno, elle se remet au travail sans grande ardeur, sans réelle conviction. Quelque chose en elle s’est essoufflé. L’élan qui l’a portée jusque-là s’est brisé alors que l’amour aurait dû galvaniser sa volonté de réussir. Elle est comme une enfant qu’on aurait punie, astreinte à une discipline sur laquelle Bruno ne transige guère, la privant de sorties, espaçant ses visites ou les écourtant. En compensation, il arrive chez elle avec les meilleurs fruits qu’il peut trouver sur le marché, des fraises, des cerises, ou des friandises à grignoter, du chocolat, bon pour le moral. Il l’oblige à se coucher tôt, à se lever de même, à consacrer une heure de temps à autre pour le sport, à éviter l’alcool et les cigarettes. Pire que ses parents ! Personne, à part eux, ne s’est soucié d’elle comme Bruno. Elle accepte donc sa tendre tyrannie, le cœur ému, ne protestant que pour la forme.

— Et toi, que fais-tu pendant que je révise ?

— Je vends des voitures !

— Mais le soir, quand tu rentres ?

— Je prends mes charentaises et je pense à toi.

— Tu n’en profites pas pour voir d’autres filles ?

— Il n’y a que toi, Marie, tu es partout, dans ma tête, dans mon cœur, dans mon corps qui n’en peut plus de te désirer. Plus de place pour personne d’autre que toi, tu as tout envahi.

Même s’il est un séducteur dans l’âme, qu’il a collectionné les aventures passagères avant elle, elle ne doute pas de sa fidélité.

Elle voit arriver la date de ses partiels avec soulagement. Être débarrassée ! Libre de courir vers l’homme de sa vie. Quand elle le rejoint après chaque épreuve, il lui demande si elle a réussi, elle répond, évasive, que oui, dans l’ensemble… ça devrait aller, à peine concernée par les résultats à venir, elle qui, jusque-là, s’est toujours souciée du moindre point gagné, non par crainte de l’échec, mais par goût de la performance et pour avoir le meilleur dossier possible.

Depuis qu’elle a rencontré Bruno, réussir ses études n’est plus une priorité absolue, courir après les diplômes, les mentions, lui semble même un peu vain, futile. La vie est ailleurs. Aussi, quand elle se trouve face au panneau d’affichage devant la traditionnelle liste des candidats reçus, elle est à peine déçue de ne pas y lire son nom. Elle le trouve dans la liste des rattrapages. Une épreuve à repasser, quelques points à récupérer. La belle affaire ! Une formalité, un contretemps tout au plus. À peine si son orgueil en est blessé.

Courant vers lui, impatiente et légère en ce tiède soir de juin, elle est loin d’imaginer ce qui l’attend.

 

***

 

Fin octobre, après qu’elle en eut fini avec ses cartons et qu’elle estima son logis présentable, Marie décida d’invi ter ses trois voisins. Renonçant à son projet d’apéritif, et se fiant aux conseils de Jef, elle préféra finalement les convier un dimanche pour le dessert et le café.

Jusque-là, elle n’avait vu les deux vieux que de loin en loin, les saluant chaque fois qu’elle les apercevait au jardin. Il lui était arrivé de bavarder avec Baptiste qui souvent allait s’asseoir sur sa pierre favorite, près de la fontaine, endroit stratégique qui tenait lieu de place publique au cœur du hameau. De là, appuyé sur son bâton, il observait sans façon les allées et venues de ses voisins, ou, à défaut, la course des nuages ou le vol d’un oiseau. Elle échangeait alors quelques mots avec le vieil homme, souvent à propos du temps. Elle ne s’attardait pas, devinant chez lui une curiosité qu’elle se refusait à satisfaire. Elle voyait rarement Amélie, la discrète, qui ne sortait guère de sa maison et qui, le peu de fois où elle s’y risquait, avait tendance à battre en retraite quand elle apercevait Marie. Un escargot dans sa coquille. Toutes les deux se contentaient d’échanger un signe de la main d’un jardin à l’autre. Pas de bavardages inutiles, ni de questions indiscrètes à redouter de la part de la vieille dame. Quant à Lucas, elle l’incitait à être poli et serviable avec chacun, à veiller surtout à leur tranquillité en ne jouant pas au ballon trop près des habitations. Elle ne voulait pas d’histoires.

Elle s’efforçait tant bien que mal de s’intégrer à leur petite communauté, d’en adopter les codes, et dans sa crainte de demeurer une étrangère, elle attendait ses invités avec une certaine fébrilité. Avec l’aide de Lucas, elle avait préparé un gâteau au chocolat, acheté une brioche aux pralines, prévu une bouteille de pétillant, du café, du jus de fruits, disposé sur sa table une nappe convenable et des serviettes en papier. Elle voulait fondre ses habitudes citadines dans ce moule rustique, se plier à ce qu’elle imaginait être leurs goûts, leurs coutumes. Elle craignait d’être jugée, jaugée, et finalement recalée par les deux anciens dont elle devinait la rudesse. La présence de ce Jef, qui pourtant n’était guère plus loquace, la rassurait. Elle savait qu’il était son allié, qu’il l’aiderait à passer l’épreuve.

Il arriva le premier avec un pot de miel et un bouquet de fleurs des champs qu’il lui tendit d’emblée en un geste qui exprimait plus le soulagement d’en être débarrassé que le plaisir de l’offrir. D’un coup d’œil malicieux, il apprécia la qualité de l’accueil.

— Vous avez mis le paquet, on dirait !

— C’est trop ?

— C’est parfait, Marie.

— Vous croyez vraiment qu’ils vont venir ?

Quand elle s’était présentée tour à tour à leur porte pour lancer son invitation aux deux anciens, chacun l’avait remerciée tout en émettant des réticences et des réserves, à croire qu’ils s’étaient donné le mot : « C’est bien aimable, mais à notre âge, on sort plus guère. Faut pas vous donner tant de peine pour nous. Si on est en forme ce jour-là. ». Ce qui l’avait frappée, c’est leur formulation, ce « nous », ce « on » qui les englobaient l’un et l’autre dans la même réalité. Ils avaient répondu à la manière d’un couple dont l’un aurait été le porte-parole de l’autre. Comme si leur décision était commune, leur sort lié.

Ils vinrent. En tout cas à leur manière, ainsi que l’avait prévu Jef. Baptiste le premier. Sec comme un coup de trique, le dos voûté, le ventre en creux, une allure d’arbre mort aux branches décharnées qu’un rien pouvait briser, il avançait pourtant d’un pas vif. Pour l’occasion, il avait remplacé son sempiternel gilet gris élimé par un autre qui l’était un tantinet moins, une affaire de nuance qu’il était sans doute seul à pouvoir apprécier, poussé le raffinement jusqu’à entourer son cou d’une écharpe incongrue d’élégance qu’il avait dû avoir en cadeau des années auparavant et jamais portée, si on en jugeait par l’étiquette du prix en francs qui dépassait dans son dos. Jef estima qu’il avait dû se raser la veille et procéder à une toilette sommaire avant de s’asperger d’une eau de Cologne éventée. Lui aussi il avait mis le paquet ! Il s’installa en parcourant la pièce d’un regard circulaire, déclarant que la maison, il la connaissait et que Marie l’avait bien arrangée, ajoutant que malgré tout, elle avait eu une drôle d’idée de venir s’installer là.

— Y a rien ici… Que des vieux comme nous. Pas de travail ! Ou alors faut prendre la voiture. Oui, une drôle d’idée de venir habiter là, répéta-t-il, sans doute dans l’espoir d’en savoir plus sur Marie.

Il y eut un silence et Jef proposa d’ouvrir la bouteille de pétillant sans attendre Amélie dont le retard était, semble-t-il, prévisible pour les deux hommes.

— On peut commencer sans elle, suggéra Jef.

— Sûr ! Elle prend toujours son temps pour se pomponner, ajouta Baptiste d’un air entendu en tendant son verre pour qu’on le remplisse de vin mousseux.

Amélie arriva en effet une vingtaine de minutes plus tard, démarche précautionneuse, car elle avait désormais du mal à se déplacer sur le sol irrégulier du chemin. Elle refusait cependant qu’on lui tienne le bras. Elle s’excusa pour son retard, expliquant qu’elle sortait si peu désormais, que les moindres préparatifs lui prenaient un temps fou… À part le soir où elle avait frappé à sa porte pour l’inviter, Marie ne l’avait toujours vue que de loin. Au contraire de Baptiste, elle se tenait bien droite et son visage, malgré les rides, était encore celui d’une jolie femme, toujours coquette. Baptiste avait raison, elle s’était pomponnée, elle avait mis une jolie robe couleur lavande qui allait bien avec ses yeux, une touche de rouge sur ses lèvres, de rose sur ses joues.

D’abord, on devisa de tout, de rien, du temps qu’il allait faire, du froid qui s’installait, de l’hiver à venir que les deux anciens redoutaient.

— C’est pas gai l’hiver ici, répétaient-ils à l’adresse de Marie, faut être habitué…

— C’est bien pour les vacances, comme quand vous étiez gamine et que vous veniez avec vos parents, dit Baptiste.

— Vous étiez si mignonne, ajouta Amélie. Vous n’arrêtiez pas de courir, de babiller… C’était joyeux… C’est loin, ce temps… Après, vous n’êtes plus venus.

Marie acquiesça, mal à l’aise, comme si sa voisine lui reprochait un certain abandon, l’oubli. C’était vrai, ils n’étaient venus passer les vacances que deux années durant. Les suivantes, sa mère, au grand regret de son père, n’avait plus voulu séjourner à Peine-Perdue, où elle avait pourtant passé une partie de son enfance. Elle n’avait jamais vraiment aimé y revenir. On avait toujours eu l’impression que l’endroit lui faisait honte, qu’elle voulait oublier ses origines paysannes. Elle se voulait citadine. Après, ils étaient allés à la mer, comme la plupart des gens. Marie gardait donc un souvenir flou du voisinage. Ses parents leur répétaient, à son frère et elle, de ne pas aller les ennuyer, d’aller jouer plus loin… Peut-être qu’entre Auvergnats et Parisiens, on gardait ses distances, qu’il existait une vieille mésentente dont elle ignorait tout… Et puis, en plein cœur de l’été, chacun gardait les volets clos une partie de la journée pour préserver la fraîcheur. Si les enfants couraient dehors sans craindre la chaleur, les adultes, eux, se calfeutraient. Enfin, Amélie et Baptiste ne devaient pas vivre au même rythme que les vacanciers, se levaient tôt, sûrement, se couchaient de même tandis que pour eux, c’était tout le contraire. Elle se souvenait de ces soirs d’été où on s’attardait à dîner dehors, sous les étoiles, en s’efforçant de chuchoter pour ne pas empêcher les voisins de dormir… Ils n’étaient guère que des figurants dans un décor. Quel visage avait Amélie, alors ? Vivait-elle déjà seule à cette époque-là ? Et la maison de Jef était-elle habitée ou déjà abandonnée ?

Elle avait presque honte de son oubli, et n’osait pas poser de questions de crainte de commettre une maladresse. Ses voisins devaient ressentir le même embarras la concernant, si bien que c’est Jef qui, à plusieurs reprises, joua les intermédiaires entre eux et meubla la conversation chaque fois qu’elle menaçait de retomber. Marie sentait bien que leur installation au hameau, avec Lucas, éveillait la curiosité que sans doute on se posait des questions sur elle jusqu’au village. Elle avait bafouillé qu’elle n’en pouvait plus de la banlieue parisienne, de la pollution, du bruit, des embouteillages… qu’elle souhaitait changer de vie. Elle s’en était tirée avec quelques lieux communs et s’était tue, soudain, empêtrée dans son explication trop sommaire dont ses invités devraient pourtant se contenter. C’est Amélie qui vint à son secours et la délivra de son malaise.

— En tout cas, dit-elle en posant sa main sur le bras de Marie, on est heureux que vous soyez là, avec votre garçon qui est si gentil. Vous allez faire revivre notre hameau.

— Sûr ! On est bien content, dit Baptiste. Au moins, ici, vous allez respirer le bon air.

— À votre nouvelle vie, Marie, conclut Jef en tendant son verre.

On trinqua sans façon, Marie coupa des parts de brioche et son gâteau fait maison dont elle donna la recette, l’atmosphère enfin se détendit. Avec Lucas, ils étaient désormais admis au sein de cette minuscule communauté.

Juste après, Baptiste déclara tout de go qu’il lui fallait rentrer, remettre une bûche dans son poêle, de crainte que son feu s’éteigne. On feignit de le croire. Il remercia Marie, salua bien tout le monde d’un signe de main collectif et s’échappa du même pas vif qu’il était venu. Presque une fuite. Amélie et Baptiste n’étaient restés qu’une petite heure dans la même pièce. Un record selon Jef.

 

***

 

La voiture de Bruno est déjà garée sur le parking de la fac, où il a promis de venir attendre Marie le soir des résultats.

— Alors ? demande-t-il du ton jovial de celui qui ne doute guère et se réjouit d’avance.

— C’est bon, répond-elle en s’installant près de lui, j’ai tout validé sauf une matière secondaire. Quelques points à rattraper.

— Comment ça ? Des points à rattraper ?

— Une matière à repasser dans une UV, en Civilisation… Quelques points.

— Mais tu es reçue ou tu n’es pas reçue ?

— Admise au rattrapage. C’est juste un contretemps, toutes mes autres notes sont bonnes, sauf celle-là. Ça ne change rien au fait que j’ai réussi mon année.

— Tu me racontes des histoires ! Comment c’est possible, une étudiante brillante comme toi ?

— J’ai fait l’impasse sur cette matière pour mieux assurer les autres, c’est tout. Parfois ça marche, d’autres fois, non.

— Pourquoi tu me fais ça ? Tu n’as pas travaillé sérieusement… rien foutu, oui !

— Mais si, Bruno, je…

— Ferme-la !

Elle se tait, la gorge nouée, le corps tassé sur le siège comme si la soudaine brutalité verbale de Bruno l’y clouait. Du coin de l’œil, tandis qu’il démarre, elle observe son visage impavide, ses mains crispées sur le volant, sans émettre le moindre commentaire sur sa façon brusque de conduire, ses freinages soudains, ses soupirs excédés à l’encontre des autres conducteurs. Elle n’ose plus parler, même pas pour demander où il l’emmène alors qu’ils ne sont pas sur leur itinéraire habituel et qu’ils n’en finissent pas de s’éloigner de la ville, de rocades en ronds-points, pour rejoindre une jolie route de campagne puis l’ombre rafraîchissante de la forêt. Elle n’ose toujours pas bouger, à peine respirer. Elle voudrait poser sa main sur la cuisse de Bruno en guise d’apaisement, mais cette main-là semble paralysée, incapable du moindre geste, prudente. Tout à coup, il bifurque dans une allée forestière et s’arrête sur le bas-côté. Sans un mot, il descend de la voiture, ouvre le coffre, revient avec un paquet-cadeau dont il déchire lui-même l’emballage.

— Enfile ça ! dit-il en lui balançant la robe qu’elle contenait.

— Mais…

— Mais quoi ? Tu as peur qu’on te voie ? Déshabille-toi et enfile cette robe. Dépêche !

Elle obéit, se hâte d’enlever son jean et son chemisier, debout près de la voiture dont la portière ouverte est censée la protéger d’éventuels promeneurs. Puis elle se glisse dans une robe vaporeuse aux tons pastel, si légère sur son corps qu’elle a l’impression d’être nue. Une de ces robes de cocktail à la fois élégante et sensuelle, faite pour la gloire et le triomphe et dans laquelle, par contraste, elle se sent pitoyable. De quelles couleurs, cette robe ? Avec le recul, elle aurait été incapable de le dire, ni d’en faire la moindre description. Une seconde peau, une peau de chagrin. Elle se rappellera juste la douceur sournoise du tissu qui lui colle au corps comme une plaie.

— Ça ira ! dit Bruno après un rapide examen. Pour les chaussures, tant pis, tu garderas tes sandales… Maquille-toi et relève tes cheveux, tu as l’air d’une collégienne comme ça !

Elle n’a qu’un vieux bâton de baume à lèvres dans son sac et un élastique pour attacher ses cheveux qu’elle relève les mains tremblantes tandis que des mèches folles leur échappent.

— C’est bon. On ne va pas y passer la nuit. Boucle ta ceinture, on y va !

Où ? Elle l’ignore et se garde bien de poser la moindre question. Elle a l’impression de vivre en dehors de la réalité, d’être dans un jeu dont elle ne connaît pas les règles. Tétanisée, elle ne ressent rien, même pas de la peur.

Ils roulent ainsi pendant une dizaine de minutes avant d’emprunter une nouvelle allée qui débouche soudain sur les grilles grandes ouvertes d’un château. À l’entrée, elle peut lire « Hostellerie de la Chênaie » en lettres gothiques. Son cœur se met à battre un peu plus fort, entre surprise et espoir. Tout ça n’est qu’une mauvaise farce qui va s’achever en conte de fées. Bruno est ainsi, toujours prompt à souffler le froid pour lui faire apprécier le chaud, même si, en l’occurrence, il est allé un peu plus loin que d’ordinaire dans le jeu… un peu trop loin. Elle constate, tandis qu’il se gare à l’ombre, entre deux luxueuses berlines dont elle ignore la marque, que son profil est toujours aussi impénétrable, ses mâchoires serrées, son silence obstiné. Plus séduisant que jamais avec ce regard acéré soudain posé sur elle au moment où il coupe le contact. Elle tente un sourire qu’elle efface bien vite.

— Tu peux descendre. On est arrivés, comme tu vois.

Elle a l’air de quoi avec la robe « glamour », ses sandales éculées, son élastique dans les cheveux ? Lui, qui revient du travail, porte un costume de lin clair dont la veste un peu fripée n’entame pas l’élégance. Il a belle allure à côté d’elle qui se recroqueville dans sa robe.

— Redresse-toi !

Ils avancent jusqu’au perron où un maître d’hôtel vient les accueillir et les guider vers leur table réservée en terrasse, vaste espace bordé d’une balustrade en pierre où les tables s’habillent de mêmes nappes d’un blanc immaculé qu’à l’intérieur. Plusieurs couples sont déjà installés. Tête-à-tête conjugaux ou illégitimes dont la moyenne d’âge tourne autour de la cinquantaine. Marie, dans sa robe hâtivement enfilée, avec ses cheveux en désordre, fait figure d’intruse.

Elle s’installe docilement sur le siège qu’on lui désigne et baisse les yeux sur son assiette telle une petite fille bien élevée, rangeant ses pieds sous sa chaise pour camoufler ses vieilles sandales. Elle a les mains moites et le corps dégoulinant de sueur. En face d’elle, Bruno ne parle toujours pas, absorbé dans l’examen de la carte qu’on vient de lui tendre tandis que Marie ouvre la sienne – sans les prix – pour se donner une contenance. Elle donnerait tout pour pouvoir rentrer chez elle, que cette comédie prenne fin. Elle comprend vaguement qu’elle subit une sorte de châtiment, que la récompense prévue pour elle s’est transformée en punition, la soirée de rêve, en cauchemar. La stupeur étouffe en elle tout esprit de rébellion.

— Désirez-vous prendre un apéritif ? demande le maître d’hôtel. Notre cocktail maison ? Une coupe de champagne ?

— Non merci. Pas de champagne ! Le champagne, c’est parfait quand on a quelque chose à fêter. Il se trouve, hélas, que ce n’est pas le cas, une carafe d’eau suffira. Nous prendrons deux soles. Le poisson, c’est ce qu’il faut à mademoiselle. Bon pour la mémoire, n’est-ce pas ?

— Certainement, monsieur. Quel vin souhaitez-vous boire ? Nous avons un excellent sancerre.

— Parfait ! Une demi-bouteille suffira. Mon amie doit rester sobre. Ce sera tout, dit Bruno en refermant le menu d’un claquement sec. J’espère que mon choix te convient…

— Je n’ai pas faim.

— Moi non plus. Mais j’avais réservé, figure-toi.

— Je ne méritais pas ça, Bruno.

— En effet, tu ne le méritais pas, répond-il, se méprenant sur le sens des paroles de Marie.

Elle lève les yeux vers lui pour tenter de lui parler, y renonce. Elle n’a pas la force d’affronter le visage buté de Bruno. La discussion est close, toute explication inutile. Elle fait l’effort de se lever pour aller aux toilettes. Autour d’eux, il lui semble qu’on les observe, qu’on murmure dans leur dos, qu’on la suit des yeux. Distraction inespérée dans cette ambiance d’ennui chic.

Devant le lavabo, elle éclate en sanglots face à la glace, se calme, s’asperge longuement le visage d’eau fraîche, l’éponge avec l’essuie-main en tissu d’un blanc impeccable disposé dans un panier, se pince les joues pour se donner bonne mine et tente de relever ses mèches folles. Elle se sent mieux, présentable. Elle s’observe quelques secondes dans le miroir, comme si elle ne se reconnaissait pas tout à fait dans cette jeune femme qui la fixe. Étrangère à elle-même. Une autre. D’ailleurs, cette maudite robe le prouve.

Elle regagne bravement sa place au moment même où le serveur arrive avec les soles. Ils mangent dans un silence morose. Bruno déguste seul la demi-bouteille de sancerre, demande deux cafés, l’addition. Ils reprennent la route au crépuscule, font le chemin retour sans échanger un mot avec, en fond sonore, les commentaires d’un match de football à la radio. Bruno stationne devant l’immeuble de Marie sans arrêter le moteur.

— Tu ne veux pas monter ?

— Je rentre, je suis crevé.

— Très bien. Alors… bonne nuit, Bruno.

— C’est ça. Bonne nuit.

À peine est-elle descendue qu’il démarre sans un signe, avant de disparaître au coin de la rue.

 

***

 

Depuis son emménagement, Marie n’avait guère pris le temps de s’attarder devant son miroir. Elle s’était perdue de vue, peu soucieuse de cette confrontation avec son propre reflet sur lequel elle ne jetait qu’un coup d’œil distrait, fuyant. L’image qu’elle donnait d’elle-même ne l’intéressait plus et, à Peine-Perdue, où elle ne rencontrait pas grand monde, rien ne l’obligeait à soigner son apparence physique. Elle ne portait plus que des jeans et de vieux pulls, qu’avec les premiers frimas elle commençait à superposer pour avoir plus chaud. Ses cheveux, elle les relevait en un chignon sommaire le matin pour prendre sa douche et oubliait ensuite de les coiffer tant que des mèches indociles ne lui tombaient pas dans la figure.

Agacée, elle avait décidé, sur un coup de tête, de les faire couper court, à la garçonne. En finir avec son image d’avant. Si bien que le soir même, en rentrant de chez le coiffeur, se regardant dans sa glace, elle avait été saisie par ce visage dont le soudain dépouillement révélait la métamorphose ; une lente maturation s’était opérée, insidieuse, qu’elle n’avait pas vu venir. Que restait-il de la jeune femme qu’elle avait été ? Plus rien. Non qu’elle se trouvât vieillie, c’était autre chose. Ses joues s’étaient creusées, ses traits avaient perdu leur douceur juvénile, ses yeux, leur lumière. Sa bouche semblait dessiner, malgré elle, une moue contrainte, une bouderie, telle l’émoticône mécontente de son téléphone portable. Elle ne retrouvait plus rien et en fut soulagée. Cette figure-là, plus grave, moins mièvre, ne lui déplaisait pas. Elle gagnait en caractère. Avec ses cheveux courts coiffés à la diable, elle avait l’air d’une guerrière.

La cicatrice ? Elle l’observa, la palpa du bout des doigts comme si elle en avait oublié l’existence. Après un été de soleil, elle s’était estompée, il en restait pourtant une légère boursouflure que ses cheveux avaient camouflée jusque-là.

Aux urgences, le soir où « c’était arrivé », elle était tombée sur un interne débordé qui avait recousu sa joue d’une main fébrile, à la va-vite, avant de galoper vers un autre patient. Plus tard, on lui avait dit qu’elle pourrait recourir à la chirurgie plastique, que les frais seraient pris en charge, qu’il n’y paraîtrait plus. Jusque-là, elle n’avait pas eu le courage ni l’envie de subir cette intervention. Alors qu’elle caressait la cicatrice d’un doigt presque bienveillant, elle se demandait si elle s’y résoudrait jamais. Avec le temps, elle s’était attachée à cette biffure qui signait plus son nouveau visage qu’il ne balafrait l’ancien. La cicatrice ne l’offensait pas, elle était là pour témoigner. En réalité, c’étaient les autres qu’elle dérangeait ; les autres, qui détournaient les yeux ou faisaient mine de ne pas la remarquer. Ses proches encourageaient l’opération de chirurgie esthétique, répétant qu’elle y avait droit, que cela l’aiderait à se reconstruire, à oublier. Il ne fallait pas laisser de traces. Tout effacer.

Son boitillement, lui, demeurait. Une séquelle de sa fracture à la cheville que les médecins avaient eu du mal à cerner, à expliquer, puis à traiter. Quelques mois après sa chute, Marie avait été prise de violentes douleurs qui l’avaient obligée à ingurgiter quantité d’anti-inflammatoires et à subir de nombreuses séances de kinésithérapie. On avait finalement posé un diagnostic, prononcé le terme barbare d’algodystrophie. Le lien avec sa fracture, bien que probable, n’étant pas clairement prouvé, l’avocate de Bruno, lors du procès, avait fermement contesté la responsabilité de son client. « Allait-on lui imputer tous les maux dont souffrirait désormais son ex-épouse ? »

L’avocat de Marie avait fait venir à la barre un médecin. Après une minutieuse description des symptômes – « se manifeste à la suite d’un traumatisme osseux… dysfonctionnement du système nerveux… déficit de vascularisation de la zone atteinte… nerfs périphériques… perturbés… fort stress comme facteur aggravant… » –, il avait conclu son exposé en déclarant que l’algodystrophie dont souffrait sa patiente était à n’en pas douter la conséquence directe de la fracture survenue quelques mois plus tôt. Il insista sur la violence des douleurs causées et les implications de cette maladie sur la vie sociale des personnes qui en étaient atteintes.

Quand Marie se présenta boitillante à la barre, sa canne à la main, l’avocate retourna son handicap contre elle, laissant entendre qu’il s’agissait là d’une comédie destinée à apitoyer les jurés avec une prétendue infirmité dont son client n’était en rien responsable. « Une canne fantaisie, mesdames et messieurs… Une canne à petites fleurs pour un boitillement à peine perceptible ! Boitillement à géométrie variable, si j’en crois plusieurs témoignages que je tiens à votre disposition, attestant que Mme Casal se déplace parfaitement sans cette canne d’opérette, une coquetterie, en somme. »

Les mots résonnaient encore dans la mémoire de Marie. Elle avait baissé les yeux, courbé l’échine, terrassée par la violence de l’avocate, sa mauvaise foi. On l’avait pourtant prévenue. Tous les coups sont permis. Son avocat, qui n’avait pas envisagé que la fameuse canne puisse devenir un atout dans le jeu de la partie adverse, avait contre-attaqué, mais la blessure resterait gravée en elle. Encore un coup porté. Dans son box, le regard de Bruno l’ignorait, portant loin devant lui, au-delà de l’assemblée, comme s’il n’était pas vraiment concerné par les débats. Mais à la crispation de ses mâchoires, à la raideur de sa nuque et de ses épaules, elle devinait sa tension sans en déceler la nature. Regrets, remords, rancune, colère, honte, affliction, abattement ? Comment savoir ? Son visage s’appliquait à ne rien exprimer. Il avait maigri et son costume sombre accentuait la pâleur d’un visage que le hâle avait déserté. Il semblait soudain vulnérable, inoffensif.

Marie avait quitté la salle à petits pas, coupable d’une claudication qu’elle cherchait à atténuer de crainte qu’on lui reproche une sortie spectaculaire, une simulation savamment répétée. Pourtant, la douleur était intense ce jour-là.

Son médecin lui avait assuré qu’avec le temps, elle cesserait. Une affaire de quelques mois. Si elle s’était atténuée, si elle survenait moins fréquemment, elle était toujours là, tenace. Une brûlure diffuse qui parfois la surprenait en plein mouvement, qui lui laissait échapper un petit cri et la déstabilisait. L’avocat de Bruno avait peut-être raison. Une part d’elle refusait de renoncer à ce handicap, une part d’elle voulait montrer ses blessures. Une part d’elle, inconsciente, peut-être, voulait continuer à « marquer le pas ». C’est en tout cas ce que son médecin, de guerre lasse, en venait à insinuer. « C’est psychologique », concluait-il en soupirant.

 

Depuis qu’elle s’était installée au hameau, Marie devait admettre qu’elle se sentait plus détendue. Elle avait retrouvé le sommeil et, surtout, sa peur lâchait prise. Elle se rassurait de jour en jour, persuadée, parfois, qu’elle ne risquait plus rien, qu’elle avait peut-être, en effet, comme le prétendait sa famille, cédé à un certain affolement irraisonné lorsqu’elle avait décidé de fuir la région parisienne. Elle ne regrettait pourtant pas sa décision. La nature environnante l’apaisait, et la solitude.

Désormais confiante, elle s’enhardissait à partir chaque matin en promenade avec deux solides bâtons de marche à la place de sa canne. Bravant son handicap, faisant fi de la douleur, elle grimpait tant bien que mal sur le chemin rocailleux qui se perdait au-delà des derniers bâtiments inhabités du hameau. Lorsqu’elle y venait, enfant, ils étaient déjà à l’abandon, offerts aux ronces et aux curiosités enfantines. Depuis, un paysan des environs y entreposait son matériel. « Attention aux vipères ! Ne traînez pas là-bas ! » leur disait-on, à son frère et à elle. Marie n’allait pas bien loin encore, craignant de se perdre, que sa jambe la trahisse, qu’elle ne puisse plus rebrousser chemin. Au retour, il lui arrivait souvent de croiser Jef qui, mine de rien, semblait guetter chaque matin son retour, s’inquiétant peut-être de la savoir seule trop longtemps sur des chemins qu’elle ne connaissait pas… Au début, ces rencontres qui se donnaient des airs de hasard l’avaient agacée, comme si elle était en liberté surveillée et qu’elle ne puisse faire un pas dehors sans être repérée par son voisin. Mais avec le temps, elle s’y était habituée. Jef ne s’attardait jamais, se contentant de faire quelques pas en sa compagnie avant de s’éloigner, silencieux, bougon parfois, vers ses propres occupations. Si bien que les matins où elle ne le voyait pas apparaître, elle était presque déçue, comme d’un rendez-vous manqué.

Elle se risquait un peu plus souvent en ville, évitant toutefois l’affluence des samedis dans les centres commer ciaux. L’ambiance qui y régnait ravivait ses mauvais souvenirs, son angoisse. Elle sursautait quand une silhouette lui rappelait celle de Bruno, elle se retournait souvent comme si elle craignait encore de le voir surgir, elle hâtait le pas malgré elle, le souffle court, en boitillant de plus belle. Et si, par le plus grand des hasards, Bruno se trouvait à passer dans cette ville pour des raisons professionnelles ? Et si un ami, un de ses collègues la repérait dans cette foule et l’avertissait ? Elle préférait s’égarer dans les ruelles escarpées du centre historique, autour de la cathédrale, même si elle avait plus de mal à marcher, elle y respirait mieux. Malgré tout, elle retrouvait une réelle sérénité quand elle s’éloignait de Clermont pour regagner le hameau, cet univers minuscule qui était désormais le sien.

 

***

 

Un bouquet de roses rouges, c’est ce qu’elle reçoit dès le lendemain matin après leur soirée désastreuse au restaurant. Un bouquet d’une indécente opulence et un seul mot pour l’accompagner : « Pardon ». Marie reste interdite avec sa brassée triomphante dont elle ne sait que faire, ne trouvant aucun récipient assez grand pour l’y disposer. Elle n’a qu’un seul vase étroit dans sa chambre d’étudiante, si bien que, passée son émotion, son bouquet échoue, faute de mieux, dans le seau en plastique dans lequel elle rince sa serpillière. Après, elle se sent épuisée. Trop d’émotions contradictoires en si peu de temps. Terrassée par sa joie, elle s’affale sur une chaise et demeure immobile à contempler ses fleurs, tel une sorte de miracle, se demandant avec une soudaine inquiétude si Bruno ne va pas considérer le vilain seau en plastique, indigne de son offrande, et se mettre en colère. Elle le redoute tant qu’elle bondit de sa chaise et s’affaire à habiller le récipient à grand renfort de papier d’aluminium. Tout faire pour que ça ne recommence pas.

C’était peut-être ainsi, par ce premier réflexe de prudence, qu’elle a enclenché la mécanique infernale de leur couple.

Ce matin-là, pourtant, en s’éveillant, son désespoir de la veille a peu à peu laissé place à une sourde colère, quelque chose qui s’affirme en elle avec le sentiment d’une injustice commise à son encontre. Elle n’a rien fait pour mériter une telle humiliation. Bruno s’est conduit comme un mufle. Quelle mouche l’a piqué ? La stupeur passée, avec le recul d’une nuit de sommeil, elle se sent assez forte pour se rebeller contre lui. Assez forte pour lui adresser des reproches. Et puis on a sonné à sa porte et, en l’ouvrant, elle s’est trouvée nez à nez avec le velours écarlate d’un bouquet de roses devant lequel sa rancune s’est transformée en reconnaissance éperdue. C’est lui qui s’excuse, mais c’est elle qui se sait pardonnée. Sa disgrâce a pris fin.

 

Elle rejoint Bruno le soir même au sortir de son travail où elle l’attend, fébrile, sur le trottoir, sans oser pénétrer dans le hall, incapable ce jour-là de faire la conversation à l’hôtesse ou à d’autres vendeurs qui se trouveraient à passer. Elle les connaît tous désormais, et pourtant, malgré leur attitude cordiale, elle ressent une vague impression de malaise en leur présence, comme si leur façon de lui sourire et de la saluer recelait une sorte de sous-entendu ironique, une sympathie condescendante ou un air de compassion. Elle a l’impression d’être une souris de laboratoire dont on observe le comportement en s’efforçant de ne pas trop s’y attacher, sachant qu’elle ne tiendra pas très longtemps. Elle devine leurs pensées : « Encore une ! » Pas impossible qu’ils aient lancé des paris sur la durée de sa liaison avec Bruno. Elle a bien compris qu’avant elle, il a collectionné les aventures. Peut-être même que l’hôtesse, justement… Bruno ne s’en est guère caché, et d’ailleurs, ce qu’il a vécu avant leur rencontre ne la regarde pas. Au contraire, cette réputation qui flotte autour de lui ne fait qu’accentuer le trouble de Marie ; son désir. Cette aura de séducteur semble s’exercer aussi bien sur les hommes que sur les femmes.

Au sein de son entreprise, elle devine que Bruno possède un statut particulier, qu’il est une référence, un modèle. Elle l’a constaté à maintes reprises : il suffit qu’il descende l’escalier pour rejoindre un client dans le hall d’exposition pour que l’atmosphère se modifie, que les tensions s’apaisent, que la vente potentielle devienne tout à coup une évidence, comme s’il avançait vers l’acheteur en tendant déjà son luxueux stylo-plume pour conclure l’affaire. D’où lui vient cette assurance tranquille, souriante ? A-t-il longtemps travaillé cette poignée de main qui d’emblée semble séduire le client en le valorisant ? Lorsqu’on lui demande son secret, il répond simplement : « J’aime les gens. » Marie est convaincue qu’il dit vrai. Lors de leurs sorties, il se comporte de la même façon que dans son travail. Toujours avenant, chaleureux et facétieux, il suscite d’emblée la sympathie. Sauf la veille, au restaurant… Elle a un frisson rétrospectif en y repensant. Il la rejoint juste à ce moment-là, surgissant dans son dos pour l’envelopper de ses bras, la serrer si fort contre lui qu’elle est de nouveau au paradis.

 

Plus tard, dans l’appartement de Marie, ils évoquent enfin la soirée gâchée de la veille. Il se confond en excuses, se traite de tous les noms dans un accès de désespoir inattendu. Il devient une sorte de grand enfant au corps ployé, coudes sur les genoux, qu’il faut consoler, dont il faut sécher les larmes mal dissimulées derrière ses deux mains plaquées sur son visage. Elle n’a jamais soupçonné une telle fragilité dans cette solide carcasse virile. Elle l’en aime davantage, il lui semble même que, ce soir-là, ils ont franchi ensemble une nouvelle étape de leur amour, que le lien qui les unit vient, avec ce premier accroc, de se resserrer.

— J’ai été tellement injuste, j’ai honte, Marie. Comment me faire pardonner ?

— C’est déjà oublié. N’en parlons plus.

— Tu comprends, j’avais tout prévu pour fêter ton succès. Tu es si brillante. Je n’ai pas admis que tu puisses échouer… Et puis, tu semblais tellement désinvolte ! On aurait dit que tu t’en fichais. Je n’ai pas supporté.

— Je ne m’en fichais pas, Bruno, j’étais soulagée de m’en tirer aussi bien. Cette épreuve à rattraper, ce n’est rien du tout. C’est vrai que jusque-là, j’ai eu mes examens sans difficulté, mais cette année, j’ai accumulé les petits boulots. J’ai manqué de temps, d’énergie. Et puis, tu me surestimes, je ne suis pas si brillante.

— Si, tu l’es, je suis si fière de toi. C’est important, les études. Moi, je n’ai pas pu en faire. Pas les moyens.

— Ça ne t’a pas empêché de réussir.

— Ouais… Mais quelle réussite ? Celle d’un commercial ? C’est trivial, ça manque de grandeur. Toi, tu es cultivée, raffinée, on t’a appris à aimer les belles choses, à aiguiser ta pensée, à t’élever au-dessus du commun des mortels.

— Tu dis n’importe quoi, Bruno. Et puis tu es fou… Toutes ces roses, ce n’est pas raisonnable. Tu as dû dépenser une fortune.

— Quelle importance ? Je gagne bien ma vie. Quand j’étais gamin, chez moi, on ne dépensait rien. On comptait tout le temps.

Il s’interrompit, peut-être pour couper court à une certaine amertume que Marie sentait poindre et qui ne lui était pas habituelle.

— Ils faisaient quoi, tes parents ?

— Mon père travaillait en usine, et puis ça a fermé, juste avant sa retraite. Après, il est mort. Depuis, ma mère vit seule dans sa petite maison de banlieue. Elle se débrouille… Je l’aide.

C’est la première fois que Bruno évoque son enfance, ses parents. Jusque-là, Marie avait toujours eu l’impression qu’il était tombé du ciel et qu’il existait en dehors de toute cellule familiale. Elle ne s’était d’ailleurs pas vraiment souciée de savoir d’où il venait. Ils avaient vécu l’un et l’autre dans une bulle qui excluait le reste du monde.

— Je crois qu’il est temps que je te présente à ma mère, reprend-il après un silence. Tu es libre un de ces dimanches ?

 

***

Avant l’arrivée de Marie et de son fils, je ne me posais pas de questions. Je me contentais de vivre au jour le jour, d’une occupation à une autre selon des rites immuables, sans projets, sans désirs, sans même l’ombre d’un regret. L’essentiel était de remplir mes jours, d’occuper mon corps, mes mains. J’ai commencé par retaper ma bâtisse, sans hâte, sans enthousiasme, mais avec application, puis j’ai bêché le bout de terre en friche qui avait dû être un ancien jardin, et j’ai semé des graines que j’ai regardées croître d’un air indifférent. Que ça pousse ou non ne me préoccupait guère. J’étais un jardinier sans passion. C’est peut-être pour ça que ma récolte a été d’une insolente abondance la première fois, mes plantations n’avaient subi aucune pression, libres de faire comme elles l’entendaient, elles se sont épanouies. J’en ai éprouvé une certaine satisfaction. J’ai partagé mes légumes avec mes voisins qui n’ont plus guère la force de cultiver leur jardin.

C’est plus tard que j’ai décidé de me lancer dans l’apiculture. Enfant, j’avais vu faire mon père, je l’avais souvent aidé. Cette activité me plaisait. J’aimais bien les abeilles, je savais leur parler, les amadouer, m’en faire des amies. Avec moi, elles n’étaient jamais agitées, ni agressives. « Faut croire que tu as le don, disait mon père, elles te font confiance… » Ces propos me remplissaient de fierté. C’est sans doute en souvenir de ce temps-là, et surtout parce que je les savais menacées, que j’ai décidé de m’y remettre, de les défendre. Peine-Perdue est le lieu idéal. J’ai disposé mes ruches à quelque cinq cents mètres des maisons, à l’abri sous un bouquet de châtaigniers, tout au fond du hameau, là où personne ne va. Elles y sont en sécurité et me donnent un miel corsé couleur d’ambre que je vends sur les marchés. C’est par ce commerce que je conserve encore un lien avec la civilisation, c’est cet or brun qui me préserve de ma sauvagerie et de ma vie d’ermite. À part lors de mes ventes, je ne fréquente que mes voisins et le facteur à qui j’offre parfois le café. Je n’ai pas communiqué mon adresse quand je me suis installé à Peine-Perdue. Mes relations, mes collègues ? À quoi bon ? Qui serait venu me rendre visite ici ? Seule ma fille la possède. Mais je n’en ai pas de nouvelles et n’en attends pas. Je n’attends rien.

Continuer : partie 3 sur 9