Elle demeure

Chantal Forêt · Chapitre 1 sur 2 · partie 8/9

Pages du PDF

Elle demeure

Elle demeure

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.

— Mon père n’a rien à voir là-dedans ! C’est toi ! C’est à cause de toi. Tu me mets hors de moi. Tu me fais souffrir, c’est plus fort que toi… Tu me rends fou. Alors je m’emporte, c’est vrai. Mais ça ne m’empêche pas de t’aimer. J’en crève de t’aimer. Viens plus près de moi… n’aie pas peur.

Toujours la même litanie mille fois entendue derrière laquelle il se réfugie pour ne pas répondre. Toujours les mêmes mots auxquels ni l’un ni l’autre ne croient plus.

 

Marie a beau fouiller le passé de Bruno, elle n’y trouve nulle part la blessure à l’origine de sa violence, nulle circonstance atténuante ne vient expliquer sa conduite. Avec quelques bribes d’anecdotes glanées au fil du temps par de vagues relations de sa famille, elle parvient à esquisser le portrait d’un fils unique à la personnalité affirmée face à des parents laxistes, voire mollassons. Chez lui, on ne roulait pas sur l’or, mais il ne manquait de rien, tout juste a-t-il souffert, peut-être, d’une certaine solitude, d’un ennui qu’il a compensés en traînant avec des bandes de copains dont il était toujours le chef. À l’école, un élève plutôt brillant, mais qui n’en fiche pas lourd, juste ce qu’il faut pour se maintenir. Rien. Elle ne trouve rien qui explique ce besoin de cogner. De la cogner, elle. À croire qu’il le porte en lui, qu’il est né avec, comme d’autres avec une tache ou une malformation. Une forme de dépression, de folie ? Elle y a pensé, bien sûr. Elle a étudié des livres, lu des articles, des témoignages. Et s’il était atteint de schizophrénie ? De paranoïa ? S’il était la première victime de sa propre sauvagerie ? S’il souffrait vraiment, dans sa chair, jusqu’au fond de son âme ? Si c’était l’expression d’un désespoir inné ? Alors il faudrait le soigner. Ne pas l’abandonner.

À maintes reprises, au fil du temps, quand les coups se font plus fréquents, plus rudes, les séquelles plus graves, elle y songe, avant qu’il ne soit trop tard : sauver sa peau. Elle y songe, et puis oublie, se résigne encore. Jusqu’à cet été où elle prend sa décision : le quitter parce qu’elle n’en peut plus, qu’il n’y a rien d’autre à faire, rien à espérer. Les circonstances s’y prêtent, Lucas est en vacances avec sa grand-mère et son oncle au bord de la mer, elle doit les rejoindre pour quelques jours et attendre que Bruno vienne les chercher à la fin du mois. Elle ignore encore quelle stratégie adopter, mais elle aura le temps de s’organiser, de se renseigner sur les procédures de divorce. Elle sait que ce sera difficile, elle a peur de perdre la garde de Lucas si elle abandonne le domicile conjugal. Elle a peur de la réaction de Bruno, mais il ne la frappera pas en présence de sa famille. S’éloigner d’abord. Lui écrire, peut-être, pour lui expliquer. Elle voudrait tellement que leur mariage s’achève en douceur, sans haine et sans cris !

Mais à chaque fois qu’elle est prête à le quitter, convaincue qu’il n’y a rien d’autre à faire, curieusement, survient un rebondissement. Bruno flaire-t-il le danger, l’instant précis où elle risque de lui échapper ? Alors que dans la chaleur suffocante d’un après-midi d’été, il vient de la frapper encore une fois, comprend-il qu’il est allé trop loin ? Ressent-il le désir de s’apaiser enfin ? La fureur en lui s’est-elle usée ? S’est-il vidé de toute cette violence contenue en lui ? Tant d’énergie dépensée à lui faire mal. Tant d’énergie dépensée à détruire l’autre. Une immense lassitude envahit le visage de Bruno. Elle y lit la promesse d’un changement et, pourquoi pas, d’une ère nouvelle pour leur couple. Tout lui paraît encore possible. Car cette fois, ils sont allés ensemble tout au bout de la violence, elle s’est tarie. C’est fini ! C’est ce qu’elle croit en ce mois de juillet quand ils reviennent des urgences. Sa tête a cogné un peu plus fort que d’habitude. Elle a perdu connaissance quelques instants. Il a eu peur. Alors qu’elle est à demi consciente, il la soulève dans ses bras pour la poser sur le siège arrière de la voiture. Ses gestes sont fébriles, il répète son nom, lui murmure des mots doux, des mots d’amour qu’elle croyait ne plus jamais entendre, qu’elle savoure les yeux fermés. Si elle doit mourir, au moins elle partira heureuse. Autour d’elle lui parviennent les voix de leurs voisins qui ont accouru. Il fait beau, la plupart sont dehors, cette fois « l’accident » de Marie ne passera pas inaperçu. Bruno jette quelques miettes d’explications… une chute… ou un malaise… l’escalier du sous-sol. Mais personne ne songera à les mettre en doute.

Ce qui aurait dû la conforter dans sa décision de divorcer la pousse paradoxalement à y renoncer. Dans les jours qui suivent son retour de l’hôpital, où on l’a gardée pour la nuit après une batterie d’examens, Bruno n’est plus le même. Il semble anéanti. Elle est persuadée qu’il a pris conscience de ses actes, qu’une nouvelle vie va commencer. Elle renonce à rejoindre seule sa famille en Bretagne, comme prévu. Ils iront récupérer Lucas ensemble. L’embellie se confirme, elle retrouve l’homme qu’elle aime. Le monstre est enfin terrassé. Elle lit dans son regard une gravité nouvelle, des regrets, une fragilité. Il lui répète souvent qu’il a peur de la perdre, elle répond qu’elle ne le quittera jamais. Nouvelle lune de miel. C’est reparti.

L’embellie durera plusieurs mois. Marie perdra l’habi tude de se méfier. L’oubli est parfois dangereux.

 

***

Depuis que j’avais récupéré la photo de Bruno Casal, il était devenu mon ennemi personnel. Pour que je sache bien à quoi il ressemblait, Marie m’en avait montré une, où il était assis sur une terrasse avec un jardin en arrière-plan, le tout dans une ambiance estivale. L’homme sur l’image avait l’air de me fixer par en dessous, arrogant, sûr de lui. Il tenait des lunettes de soleil à la main, qu’il avait dû enlever le temps de la photo. Il était bronzé, musclé, œil sombre, plutôt belle gueule, enfin, si je me fiais à ce que je savais du goût parfois étrange des femmes en matière de beaux mecs. Il avait le bras tendu sur le dossier d’une chaise et on apercevait un morceau d’épaule nue, Marie sans doute, mais le cliché avait été découpé. « La photo date un peu, m’avait-elle précisé, mais tu le reconnaîtrais si tu le croisais dans les environs. » À vue de nez, il approchait la quarantaine sur la photo et j’espérais que depuis, il avait perdu de sa superbe. Je me plaisais à l’imaginer vaguement dégarni, bedonnant, histoire de me défouler.

J’éprouvais de la haine pour lui, plutôt une certaine jalousie. Je supportais mal la place qu’il occupait encore dans les pensées de Marie. Elle était terrifiée à l’idée qu’il surgisse, mais en même temps, je me demandais si elle ne souhaitait pas le revoir. Je détestais cet éclat dans ses yeux quand elle parlait de lui. Et ce quelque chose qui ressemblait à de la fierté dans sa façon de brandir la photo ! Est-ce qu’elle allait se sortir ce salopard de la tête une bonne fois pour toutes ? Ce mec, si elle ne l’aimait plus, elle le désirait encore. J’avais détourné les yeux, serré les poings pour contenir ma rage. Marie a dû malgré tout la sentir, car elle a esquissé un mouvement de recul, et j’ai lu du désarroi dans son regard. J’ai grimacé un sourire, bafouillé une vague plaisanterie pour détendre l’atmosphère. N’empêche, il y avait de la brute en moi aussi et elle l’avait entrevue l’espace d’un instant. Plusieurs fois, depuis que je connaissais Marie et son histoire, je m’étais demandé si tous les hommes étaient susceptibles de devenir violents un jour ou l’autre. Est-ce que nous étions soumis à une chimie subtile, à notre taux de testostérone ? Est-ce que nous étions juste des bêtes sauvages avides d’en découdre ? La violence avait été au cœur de mon boulot, je l’avais côtoyée jusqu’à l’écœurement, combattue. Je savais par expérience qu’elle était lovée au fond de chacun de nous comme un reptile en sommeil, qu’un rien pouvait la déchaîner, qu’il nous fallait être vigilants, ne pas céder à l’ivresse qu’elle procure, une drogue comme une autre. Ce type sur la photo, c’était un malade, un minable.

Comme j’avais photographié l’image du mec sur mon téléphone portable avant de la rendre à Marie, j’ai décidé de m’amuser avec : j’ai découpé sa tronche, je l’ai agrandie, mise en noir et blanc, puis j’ai enregistré les modifications. Le grain de la photo était moins fin, et avec sa gueule en gros plan dépouillée de la couleur et du paysage environnant, il ressemblait à ce qu’il était, un délinquant, tel qu’il doit figurer dans un dossier de police. Je l’ai fixé longuement jusqu’à le rendre anonyme, jusqu’à l’indifférence… Non, je ne l’avais jamais vu dans les parages, mais si jamais je le croisais, je le reconnaîtrais. J’avais la mémoire des visages, une sacrée qualité pour un flic.

À peine avais-je reposé mon téléphone après avoir stocké la photo qu’il s’est mis à sonner. C’était la policière à qui j’avais laissé un message qu’elle n’avait écouté qu’en rentrant de congé. Elle était désolée du retard. Elle avait vraiment une voix de gamine, la fliquette, elle devait se donner du mal pour qu’on la prenne au sérieux, je l’imaginais blonde avec des bouclettes folles et des taches de rousseur. Allez savoir pourquoi ! N’empêche, le ton était ferme, dynamique, concis, elle me plaisait. Un bon flic. Elle avait mené son enquête en douce, car l’histoire de Marie la touchait. Elle était inquiète : Bruno n’était pas à son travail. Se faisant passer pour une cliente, elle avait appris par un de ses collègues qu’il avait pris deux semaines de vacances, qu’il ne reviendrait qu’une dizaine de jours plus tard. Pas à son domicile non plus, apparemment. Mais il s’était bien présenté à son rendez-vous chez le psychologue deux jours plus tôt et la veille à sa convocation hebdomadaire au commissariat de son quartier.

— Réglo, le mec ! On est vendredi, il a donc toute une semaine de liberté devant lui. Une semaine, c’est bien suffisant pour un séjour en Auvergne. Et personne ne peut l’empêcher d’aller s’aérer sur le puy de Dôme.

À part ça, elle avait appris qu’il s’était rendu quelque temps plus tôt dans l’ancien collège de Lucas et également dans le club de sport que fréquentait son fils. Pourquoi ? Il devait bien mijoter quelque chose. Voulait-il glaner quelques renseignements sur sa nouvelle adresse, des indices ? Il était si facile de faire parler les gens… Elle ne pouvait pas faire grand-chose de plus, elle était débordée et son supérieur n’apprécierait pas qu’elle enquête clandestinement sur quelqu’un qui, a priori, se tenait tranquille et respectait la loi.

— Que Marie soit prudente. Veillez bien sur elle. Tenez-moi au courant, avait-elle conclu avant de raccrocher.

J’ai regardé par la fenêtre, la nuit allait tomber sur notre hameau. En face de chez moi, la maison de Marie n’était plus qu’une masse sombre. Elle venait de fermer ses volets, tous sauf ceux de la fenêtre sur le côté qui donnait sur la mienne. La lumière brillait et, parfois, je voyais sa silhouette passer. Cette lumière-là resterait allumée jusqu’au moment où elle irait dormir, et la mienne aussi, en écho. Désormais, je n’allais plus me coucher tant qu’elle n’avait pas éteint sa lampe, fermé les derniers volets. J’attendais son couvre-feu. Puis je sortais pour faire le tour de nos bâtiments, je fouillais l’ombre, je scrutais le silence. Parfois, je rencontrais Baptiste planté sur le seuil de sa porte, tel une sentinelle ou, s’il ne faisait pas trop froid, plus loin, appuyé à la fontaine, en train de cultiver ses insomnies un mégot coincé entre les lèvres. On échangeait un signe de la main, quelques mots, et je rentrais.

J’aurais dû prendre un chien, un de ces gros chiens de berger à la voix rauque, à la force tranquille. J’aurais dû. J’y avais bien pensé en m’installant ici, mais renoncé. Un chien, je m’y serais attaché, et moi, je ne voulais plus prendre le risque d’aimer, même un animal.

***

 

 

Lucas n’avait guère envie de passer les vacances de février chez sa grand-mère. Deux semaines, c’était long sans ses nouveaux copains, sans l’espace auquel il s’était si bien habitué, sans la perspective des prochaines chutes de neige, les parties de luge et de snow-board déjà envisagées. La banlieue parisienne où il avait grandi lui semblait lointaine, presque une terre étrangère, oubliée. Certes, il se réjouissait d’y retrouver Manon, mais il aurait préféré qu’elle vienne, elle, pour la présenter à ses amis et l’initier aux joies de la montagne. Non, il n’avait pas vraiment envie de retourner là-bas, revenir sur ses pas, retrouver les vestiges de son ancienne vie, se frotter à la douleur des mauvais souvenirs à tous les coins de rue. Rencontrer d’anciens camarades dont il n’avait plus rien à faire. Il éprouvait une sorte d’aversion pour tout ce qui était « avant ». La seule idée de partir lui donnait mal au ventre.

Et puis, il ne voulait pas se séparer de sa mère. Elle avait beau aller mieux, il la sentait si fragile, si tourmentée ! Il se doutait bien que son père finirait par retrouver leur trace et qu’il risquait de venir rôder dans les parages d’un jour à l’autre. Qu’en plus son geste imprudent avait peut-être précipité les choses. Marie, à qui il avait finalement avoué son moment d’égarement, l’avait rassuré : « Tu n’y es pour rien, j’ai toujours su que ton père nous retrouverait, j’ai toujours su qu’ici, notre refuge serait provisoire. Mais au moins aurons-nous passé toute une saison en paix. Nous avons repris des forces, et s’il vient, je saurai l’affronter, je n’aurai plus peur. » Elle le disait en levant le menton, mais le vibrato de sa voix démentait ses propos, tout comme le tremblement de ses mains. Il n’était pas dupe. Il la connaissait par cœur, sa mère, à force de l’avoir observée, d’avoir veillé sur elle comme il l’avait pu. Les derniers temps, il était capable de traduire chaque tressaillement maternel, la moindre hésitation, les modulations de sa voix, le rythme de son souffle quand il s’accélérait, son regard qui se voilait, ses lèvres qui se crispaient, sa façon de marcher, de s’asseoir. Il n’aurait su ni l’expliquer ni le décrire précisément, mais la peur de sa mère s’inscrivait dans l’espace et se gravait en même temps dans sa chair à lui. Il ne voulait pas s’éloigner d’elle. Il s’estimait désormais assez fort, assez mûr pour assurer sa protection.

Il ne voulait pas et, pourtant, il venait de grimper dans ce maudit train qui l’emportait vers Paris. Il venait d’esquisser un sourire contraint et un signe de la main pour saluer Jef sur le quai, entre résignation et rancœur. C’est Jef qui l’avait convaincu de partir et c’est Jef, seul, qui l’avait accompagné à la gare. Il avait préféré que sa mère ne vienne pas. Elle allait l’embrasser sur le quai, elle allait le serrer trop fort contre elle, lui dire de prendre soin de lui et tout et tout. Ça n’en finirait pas et il n’était pas sûr de savoir retenir une ou deux larmes. Sa voix avait mué, il avait grandi, forci, un léger duvet ombrait sa lèvre supérieure, mais il n’était pas à l’abri d’un reste d’enfance qui traînerait en lui. Ce départ enfin consenti, c’était une affaire d’hommes, un accord entre Jef et lui. Une stratégie acceptée. Son ami l’avait convaincu qu’il devait partir, brouiller les pistes ; qu’en restant, il serait un fil conducteur entre ses deux parents, et qu’il fallait éliminer ce facteur de risque, qu’il protégeait mieux sa mère en acceptant de s’éloigner, et que le courage ne résidait pas forcément dans l’accomplissement d’une action spectaculaire, mais plus souvent dans un renoncement, une sagesse. Lucas avait bien flairé dans les arguments de Jef une sorte d’entourloupe verbale, une façon de l’embobiner, mais son ami le regardait droit dans les yeux, visage grave, et il avait eu confiance. « Tiens, tu veux conduire un peu ? » Ils roulaient alors vers le chemin de terre qui les ramenait au hameau et Lucas avait pris le volant.

 

Plus le train l’entraînait loin de chez lui, plus l’angoisse l’étreignait. Sa mère était en danger. Son père était un fou. C’était encore la meilleure façon d’exprimer les choses, un fou, un taré, un dingue. Lucas aussi avait appris à reconnaître les signes avant-coureurs de sa folie : une mutation s’empare peu à peu de son grand corps massif, les bras, les épaules, la nuque se crispent, les muscles du visage semblent se mobiliser pour contenir la violence qui couve, le regard s’aiguise comme un couteau, la main droite s’agace à relever la mèche sur son front comme si ses cheveux eux-mêmes se rebellaient, les lèvres se pincent pour contenir le flot de rage tel une nausée. Son père est une sorte de loup-garou dont la transformation s’opère, discrète, sous ses yeux d’initié. Seuls lui et sa mère sont capables de repérer les premiers symptômes de son étrange métamorphose. Parfois, ils s’esquissent longtemps à l’avance, et l’on peut s’en prémunir, se méfier ; d’autres fois, la fureur survient comme un orage dans un ciel d’été. Elle s’abat sur vous sans prévenir, sans raison.

 

Il doit avoir 11 ans environ quand il reçoit la première gifle de son père. Il n’a jamais compris pourquoi. Ils ne sont que tous les deux à la maison, dans le garage, en train de réparer la roue crevée de son vélo. Lucas a toujours aimé assister son père et jusqu’à ce jour, ils ont partagé là de bons moments de complicité. Bruno explique la marche à suivre. « À ton âge, je réparais mon vélo tout seul ! » Et Lucas l’écoute en s’efforçant de faire de son mieux. Le jour de la gifle ressemble a priori à tous les autres, jusqu’au moment où son père lui demande une clé et que Lucas, distrait, ne lui tend pas la bonne. La baffe lui atterrit sur le coin du nez où la douleur explose avant même qu’il comprenne le sens du geste. Il pense que cette main malencontreuse arrive d’ailleurs, qu’elle n’appartient pas à son père, qu’elle ne lui est pas destinée. Lucas se met à saigner du nez, si bien que Bruno lui tend un mouchoir en maugréant que ça n’est rien, qu’il n’a qu’à lever la tête pour stopper l’hémorragie. « Si tu ne m’avais pas énervé, aussi. » Le sang s’arrête de couler et ils achèvent la réparation dans un silence morose, incertain. En quittant l’atelier, Bruno lui donne une tape amicale sur l’épaule, en guise de réconciliation. « Allez, maintenant, tu peux rouler. » Lucas saisit le message : « Allons, on n’en parle plus, c’est entre nous, inutile d’en parler à ta mère. » Il ne dira rien, en effet. Comme Marie, il préférera croire que la gifle est anodine, un geste de mauvaise humeur. Son père est fatigué, pas de quoi en faire un plat.

La stupeur passée, il s’applique à oublier l’incident. Comme sa mère des années plus tôt. Et pourtant, à partir de ce jour-là, quelque chose s’est cassé dans la relation avec son père. Il a cessé de le vénérer. La défiance s’est lovée en lui, et la peur, à son insu.

Celle aussi de lui ressembler. Si son père est atteint d’une forme de folie, elle peut être héréditaire ? Il en porte peut-être les gènes ? Il se regarde dans la glace pour évaluer sa ressemblance avec lui, traquer les signes éventuels, discerner un soupçon de rage au fond de son propre regard, un éclat plus dur. Un jour, les derniers temps, il demande même à Manon si parfois elle lui trouve un air méchant. « Pourquoi tu me poses cette question ? répond son amie. Tu es le garçon le plus doux que je connaisse. » Il est tenté de lui expliquer pourquoi, de lui dire ce qui se passe chez lui. Mais sa gorge se noue, les mots s’y étranglent à chaque tentative. Il espère parfois que Manon comprendra, qu’elle lui posera les bonnes questions qui libéreront ses révélations. Mais elle ne se doute de rien, personne ne se doute de rien.

 

Tout à ses pensées, il n’avait pas vu que les gares de banlieue avaient succédé aux paysages bucoliques, que le train ralentissait pour entrer en gare, que les voyageurs autour de lui s’agglutinaient dans les allées, prêts à descendre. Il fut un des derniers à attraper son sac à dos pour quitter le wagon à contrecœur, en traînant des pieds. Sa grand-mère l’attendait au bout du quai à grand renfort de signes joyeux, puis d’embrassades. Elle le trouva grandi, presque un homme. Justement, il aurait pu faire le reste du trajet tout seul. Il aurait préféré, d’ailleurs, car Colette le bombardait de questions auxquelles il répondait à peine.

Si seulement, elle les avait posées, elle aussi, les questions, quand Lucas avait tenté de l’alerter sur le comportement de son père ! Car il avait failli plusieurs fois se confier à elle, il avait à plusieurs reprises glissé quelques réflexions comme on lance un hameçon dans l’eau en espérant que le poisson morde. Ça n’avait pas mordu. Colette n’avait pas réagi, pas entendu, pas compris ou pas voulu comprendre. « Mamie, des fois, papa n’est pas gentil avec maman… Il s’énerve. » Ou bien : « Maman est malheureuse à cause de papa… » Il ne parvenait pas à en dire plus, ni à adopter la tonalité grave qui aurait retenu l’attention de sa grand-mère, il aurait fallu qu’elle fasse le reste du chemin, vienne à la rencontre de ses confidences. Mais dans le meilleur des cas, elle répondait que tous les parents se disputent, que son père travaillait beaucoup, qu’il était peut-être fatigué. De toute façon, elle jacassait sans écouter les autres. Lucas l’aimait bien, mais il éprouvait vite un sentiment d’agacement en sa présence, et un reste de rancune aussi.

Assise face à lui dans le métro, elle s’arrêta net de parler, comme si elle venait de lire dans les pensées de son petit-fils. À croire qu’elle y avait décelé quelque chose de terrible : sur son visage, le sourire s’était flétri d’un coup, et Lucas y découvrit soudain une tristesse qu’il n’aurait pas soupçonnée et qui la transformait en vieille femme. Elle avait pris dix ans. Elle soupira, détourna le regard, puis pressa sa main sur le genou de Lucas. Il y ajouta la sienne, en guise de réconciliation.

 

***

 

L’embellie s’achève juste avant Noël, le dernier qu’ils passeront ensemble. Dès la fin de l’automne, si Marie perçoit le changement d’humeur de Bruno, elle préfère le mettre sur le compte de son travail. Depuis ce fameux jour d’été, pas un mot ni un geste plus haut que l’autre. Elle est persuadée que le monstre est vaincu. Elle a retrouvé l’homme qu’elle aime et qu’elle admire. Depuis la rentrée, il occupe un poste plus important au sein de son entreprise. Une belle promotion dont il est fier et qu’ils ont fêtée avec leurs amis et la famille. Il est désormais directeur commercial, responsable de tout un réseau à travers la France. Il se déplace en province, anime des rencontres avec les vendeurs, les conseille, les note, supervise l’organisation de certains salons, ou foires. Il voyage beaucoup, il est parfois absent une partie de la semaine, périodes durant lesquelles Marie reprend une certaine autonomie et le goût de la liberté. Elle se détend, se relâche, sans prendre conscience de l’épanouissement qui s’opère en elle tandis qu’il revient fatigué, stressé par une dynamique de travail qui capte toute son attention et son énergie. Durant son absence, elle a pris l’habitude de sortir avec ses amies, au cinéma, à la piscine, voir quelques expos de peinture ou les vitrines de Noël à Paris avec Lucas. Tous les deux se sont organisé une petite vie en marge de Bruno. Ils ont acheté le sapin et les cadeaux sans lui, et certains soirs, ils se préparent un plateau télé pour suivre ensemble une série policière. Ce qu’il n’aurait pas toléré.

Viennent les vacances de Noël. Bruno prend quelques jours de repos jusqu’au Nouvel An et le contrôle sur son foyer délaissé. À peine a-t-il remis les pieds dans la maison que Marie retrouve son enfer. Le déjeuner de Noël se déroule dans une atmosphère pesante. Ils ont convié, comme chaque année, Clémence et Colette qui échangent d’aimables banalités tandis que Lucas, silencieux, baisse le nez sur son assiette. Pendant ce temps, Marie s’agite en cuisine pour cacher sa nervosité. Ses mains retrouvent leur tremblement et leur maladresse, la peur de mal faire : rater sa mayonnaise, trop cuire la viande. Combien de temps, déjà ? La fumée dans le four, baisser la température, une cuillère qui tombe et souille le carrelage, le pain qu’elle doit couper, la sauce trop fade, le citron qu’elle a oublié d’acheter. Dans son dos lui parviennent les bribes de conversation entre Lucas et son père. « Résultats scolaires… notes en maths… privé de sorties… pas sérieux… c’est quoi cette histoire ? », les appels à l’indulgence de ses grands-mères. Marie s’efforce de faire diversion avec les huîtres et les crevettes. Elle affiche un sourire mécanique pour rappeler que c’est Noël, la fête. « Allez, on oublie l’école ! » La parole de trop. Bruno garde le silence, se lève pour attraper la bouteille de vin tandis que Lucas et Marie échangent un regard furtif.

Bruno boit beaucoup ce jour-là. Bruno boit trop, trop vite ! Il oublie de servir les autres, des femmes qui ne boivent guère de toute façon. Il a toujours aimé les fêtes et les bons vins. Dans son milieu professionnel, la convivialité est de mise et on arrose les performances de chacun, le meilleur commercial de l’équipe paie sa tournée, c’est la règle. Lors des salons en province, elle le sait, on se détend sur les stands après la fermeture et le départ des visiteurs. On fait la fête dans ces complicités viriles où l’on s’attarde dans les bars ou en boîte plutôt que de rentrer sagement dans sa chambre d’hôtel. Bruno raffole de cette ambiance potache des commerciaux en goguette, et ses nouvelles fonctions favorisent encore les occasions de trinquer entre collègues ou de s’accorder un cognac à l’issue d’un repas au restaurant. Avec l’âge, la maturité, ses nouvelles responsabilités, il aurait peut-être dû prendre ses distances, s’assagir, lors de ses déplacements, mais apparemment, il n’en est rien. Tandis qu’elle l’observe ce soir-là, elle remarque ses traits marqués, ses yeux cernés qui dénoncent ses abus. Il n’a déjà plus l’énergie de ses jeunes collègues, récupère moins vite. Son humeur s’en ressent tandis qu’il vient de vider la bouteille. Ce jour-là, il n’aura pas le vin joyeux. Pour la première fois, en le regardant boire, Marie comprend qu’il a peut-être un problème avec l’alcool. Peut-être depuis longtemps. Cette forme insidieuse d’alcoolisme qui s’installe dans la bonne humeur des moments conviviaux, sans qu’on y prenne garde.

Le soir même, après le départ de Colette et Clémence, dans la chambre bien close à l’étage, alors que Lucas dort dans la sienne, au rez-de-chaussée, Marie subit les coups de Bruno, une pluie de coups, comme s’il rattrapait le temps perdu tandis qu’elle retient ses cris et ses gémissements pour ne pas réveiller Lucas, ni alerter les voisins. Ça lui apprendrait à le contredire en public quand il fait la morale à son fils !

Le lendemain et les jours suivants, elle prétendra souffrir d’une grippe intestinale et ne sortira pas de sa chambre. Lucas ira passer quelques jours chez sa grand-mère. Marie et Bruno demeureront seuls, en tête à tête. La maison se refermera sur la pernicieuse intimité de leur couple après la violence. Bruno réparera la lampe de chevet et Marie essuiera la traînée de sang sur la porte et sur le couvre-lit où la tache laissera une vilaine auréole jaunâtre. La nuit d’après, elle redeviendra la déesse qu’il vénère et implore ; ils feront l’amour. Sous la douceur des caresses de Bruno, Marie oubliera un temps la brutalité de ses coups. Ces mains-là ! Comment se peut-il qu’à quelques heures d’intervalle, elles puissent tout à tour dispenser autant de brutalité que de tendresse ? Et comment, elle, Marie peut-elle tour à tour les craindre et les désirer, connaître la douleur et le plaisir ? Voilà des années qu’ils naviguent de l’extase à l’horreur avec, entre les deux, ces longues plages tranquilles où ils sont un couple ordinaire, sans histoires.

Quelques jours plus tard, ils fêteront le Nouvel An avec leurs amis.

 

Cette fois, pourtant, Marie comprend que tout espoir est vain. La bête est revenue. Elle sait qu’elle ne peut rien pour la combattre. Elle n’y croit plus. Elle n’a plus assez d’énergie pour chercher encore et toujours d’où vient le mal, plus d’énergie pour lutter contre un ennemi qui se trouve être l’homme qu’elle aime. Car elle l’aime encore. Bruno est un animal dangereux qu’elle n’apprivoisera pas. Bruno est un malade, mais son mal est incurable, inhérent à son être, elle ne le guérira pas, ne le sauvera pas. Le souhaite-t-il, d’ailleurs ?

Dans la chambre close, le soir de Noël, quand il s’est jeté sur elle en l’attrapant par les cheveux pour lui cogner le nez contre la porte, quand il l’a ensuite jetée à plat ventre sur le lit où elle a cru mourir colonne vertébrale brisée sous son poids ou étouffée la tête enfouie dans l’oreiller, quand enfin il l’a retournée, qu’elle s’est retrouvée face à lui, visage contre visage, ses deux grandes mains serrant son cou, tandis qu’elle cherchait l’air, dans ce qu’elle a cru être son ultime souffle de vie, elle l’a entrevue, étincelle froide et implacable dans les yeux de Bruno, la lueur meurtrière. Il n’y a plus ni haine, ni colère, ni douleur dans sa violence, il est au-delà, dans un monde parallèle soumis à une ivresse, une jouissance qui emportent tout. Elle est sa chose, rien qu’une poupée désarticulée dans les mains d’un enfant pervers. Rien d’autre.

Rien ne changera. Cette certitude l’apaise autant qu’elle l’anéantit. Elle y puise d’abord assez de force pour songer enfin à se sauver, elle, pendant qu’il en est encore temps. L’idée fait son chemin. Elle a failli mourir. Il a failli la tuer.

Mais les jours passent, les blessures cicatrisent, et ses forces se diluent dans l’oubli du calme revenu. Se sauver ? Elle n’en a plus la volonté. Elle erre à travers la maison tel un fantôme. Elle donne l’illusion d’exister, mais elle n’est plus qu’une enveloppe vide. Si vide qu’elle ne ressent plus ni douleur ni chagrin. Vivre ou mourir, peu lui importe, elle s’en fiche et son indifférence lui procure un certain sentiment de liberté. Sa force est celle de l’inertie. Bruno n’a plus prise sur elle, d’ailleurs, ses coups manquent désormais de conviction. Il cogne sur elle par principe, par routine. Le cœur n’y est plus. Elle pense parfois que leur couple va s’enfon cer ainsi dans la vieillesse, avec cette usure de la violence qui rampera entre eux comme une vieille bête galeuse ; jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la mort.

C’est à ce moment-là qu’elle découvre avec effarement que Bruno s’en prend désormais à Lucas, une chair tendre et neuve pour y enfoncer ses poings. Un cœur intact où planter la souffrance. Elle ne l’a jamais envisagé. Comment Bruno pourrait-il frapper son petit prince ? C’est ainsi qu’il le nommait, plus jeune, au temps où il avait encore sa bouille ronde irrésistible, ses boucles blondes, ses grands yeux sombres écarquillés d’admiration pour son papa. Mais le petit prince a grandi, son visage d’ange s’est allongé, ses traits ont perdu leur pureté naïve, son corps souple et potelé s’est mué en une tige raide et maigrichonne. Son joyeux babillage a viré à l’effacement taciturne. « Il ressemble à ton frère », constate parfois Bruno sur le ton du reproche et de la déception. Lucas est un enfant sage et discret. À l’école, il ne se fait pas remarquer. Il ne possède ni l’éclat du premier de la classe ni le charme du cancre. Ordinaire. Tout a commencé à son entrée au collège. Elle a bien senti que la complicité entre le père et le fils se déchirait, mais qui s’en serait étonné à l’orée de l’adolescence ? Elle n’a rien vu, rien compris. Comme elle, Lucas n’a rien dit. Comme elle, la première fois, il a minimisé l’incident. « C’était juste une gifle », avouera-t-il à sa mère plus tard.

Il a fallu qu’elle rentre à la maison un peu plus tôt que prévu, un samedi, alors que Lucas est seul avec son père et qu’ils ont prévu d’aller faire un tour de vélo ensemble. En partant rendre visite à sa mère, elle sent bien que son fils n’a guère envie de cette balade, qu’à tout prendre, il préférerait aller chez sa grand-mère, mais Bruno insiste pour qu’il prenne l’air au lieu de rester vautré dans sa chambre. Il s’apprête à obéir en traînant des pieds et elle l’y encourage.

À son retour, dès qu’elle franchit la porte, elle devine que quelque chose ne va pas. Une ambiance qui lui est familière à l’intérieur de la maison, un silence, une inertie. Personne au rez-de-chaussée. Un murmure feutré venant de l’étage. Elle les trouve dans la salle de bains, Lucas assis sur le bord de la baignoire, Bruno qui lui tamponne le visage avec un gant froid. Tout se fige quand elle entre. Elle croise le regard fuyant de Bruno et lit la détresse dans celui de Lucas.

— Il est tombé de vélo.

— Comment est-ce arrivé ? Où as-tu mal ?

— C’est rien, maman.

— Emmène-le aux urgences.

— Mais non, il n’a rien de cassé, juste une égratignure, hein, Lucas ?

— C’est rien, maman… Même plus mal.

Elle s’approche de son fils, elle le palpe, le serre contre elle, arrache le gant de toilette des mains de Bruno pour continuer de le soigner tandis qu’il s’éloigne en haussant les épaules.

— C’est bon, il n’est pas en sucre, ton fils !

— Ça va aller, maman, répète Lucas d’une toute petite voix.

La gorge nouée, elle est incapable de répondre, mais elle sent monter en elle une rage froide, comme une sève qui lui redresse l’âme et nourrit sa volonté.

Elle n’est pas dupe. Lucas a subi lui aussi la violence de Bruno. Il vient d’entrer dans le même enfer. Elle le connaît trop pour en douter. Depuis combien de temps ? Comment a-t-elle pu être aveugle au point de ne pas se méfier ? Comment a-t-elle pu être assez légère pour laisser son fils seul avec son père ? D’où lui venait cette confiance ?

Elle interroge Lucas un peu plus tard, quand ils ne sont que tous les deux. Il avoue, avec cette honte qu’il lui renvoie comme un écho, que son père, ce samedi-là, l’a frappé si fort qu’il est allé valdinguer contre le montant de son lit.

— C’est à cause du devoir de maths. C’était dans ma chambre. Il est venu vérifier mon travail. On n’a même pas fait de balade à vélo.

— Est-ce que… c’était la première fois ? demande-t-elle d’une voix blanche.

— Oui. Enfin… Une fois déjà. Mais c’était seulement une gifle. C’était pas si grave, une gifle…

Cette révélation agit comme un électrochoc. La volonté qui lui manquait pour sauver sa propre vie, elle la retrouve pour sauver celle de son fils. L’éloigner d’abord, le mettre à l’abri. Profiter des vacances de février qui arrivent.

***

 

 

À Peine-Perdue, Marie, désœuvrée, errait d’une pièce à l’autre dans sa maison silencieuse. Lucas était parti depuis moins d’une heure et déjà son absence lui pesait. Il devait être installé dans le train maintenant, prêt à démarrer. Elle prit son téléphone pour lui envoyer un message « Bon voyage mon chéri. Envoie-moi un texto quand tu seras arrivé. Bisous. » « Promis, maman. Bisous ! » Il avait agrémenté son message de petits cœurs, d’une main jaune qui disait au revoir et d’une locomotive.

Le savoir en sécurité la consolait. Elle avait bien fait de l’éloigner. Il lui semblait que tout recommençait, les souvenirs l’accablaient. Une solitude implacable s’abattait sur elle, et la peur, toujours. Elle avait hâte que Jef revienne. Elle demeura plantée derrière sa fenêtre à fixer le chemin. Le paysage s’estompait mangé par la brume. Le soleil, ce jour-là, n’avait fait qu’une furtive apparition en fin de matinée, une fausse embellie, un faux espoir, à l’image de sa vie. La vague de nuages reprenait ses droits, avançait telle une marée montante, auréolait le puy de Dôme d’où n’émergeait plus que son antenne. On aurait dit qu’il appelait à l’aide, lui aussi, avant d’être englouti.

Son regard se porta de nouveau vers le sentier, ruban grisâtre encadré d’arbres aux branches décharnées comme des bras qui tâtonnent pour trouver leur chemin. Bruno pourrait-il surgir de cette brume ? À force de fixer l’immobilité du paysage, elle en vint à imaginer un mouvement, au plus loin, là où ses yeux pouvaient encore percer le brouillard, à la lisière du néant. Elle eut même un mouvement de recul, mais quand elle regarda de nouveau, elle n’aperçut nulle autre vie que l’envol d’un corbeau. Il n’y avait personne. Son imagination lui jouait des tours, il ne fallait pas s’amuser avec elle, ni avec cette nature ensorcelante dont elle connaissait encore mal les ruses. Alors elle se mit à tendre l’oreille pour percer les secrets de ce silence opaque. À force de guetter ainsi le moindre bruissement, ne lui semblait-il pas déceler le martèlement feutré de quelqu’un qui marcherait vers sa maison ? Il ne fallait pas jouer non plus avec le silence.

Elle allait devenir folle à rester ainsi enfermée. Jef ne tarderait pas à rentrer, il lui avait promis de ne pas s’attarder, après avoir conduit Lucas à la gare. Mais c’était le début des vacances et la circulation était sans doute plus dense en ville. Dès qu’il serait là, elle respirerait mieux, le monde se remettrait à tourner. Combien de temps allait-elle survivre ainsi, aux aguets, avec la certitude que Bruno tiendrait sa promesse, qu’il était là quelque part, à rôder ? Pas bien loin. Elle sentait sa présence. Elle avait toujours l’impression d’être observée, suivie, espionnée. Toutes les issues de sa maison étaient fermées, le verrou tiré, pourtant elle n’aurait pas été surprise de le voir apparaître. La Saint-Valentin arrivait. S’il respectait la date, ce serait pour le lendemain. Mais pouvait-elle se fier à cet indice qu’il ne lui donnait que pour mieux la torturer ? Peut-être qu’il bluffait, qu’il ne viendrait jamais, ou plus tard, quand elle ne se méfierait plus…

La maison, celle de ses arrière-grands-parents, était une forteresse de pierres noires, aux murs épais, mais une forteresse illusoire. Certes, une fois fermés, les volets pleins préservaient du froid et de toute intrusion durant la nuit, mais pendant la journée, un simple coup de pied dans une fenêtre aurait pu la faire céder. Celle sur le côté, surtout, dont les ventaux gonflés par l’humidité ne s’emboîtaient plus. Marie ne parvenait jamais à les verrouiller complètement. Jef lui avait conseillé de fermer les volets de cette fenêtre-là quand elle s’absentait, même brièvement. Heureusement, c’était celle qui donnait sur sa maison à lui, celle qui les reliait. Quand il était présent, elle ne courait aucun risque que quelqu’un s’aventure par là. Jef qui tardait à revenir.

En jetant à nouveau un coup d’œil au-dehors, elle aperçut la silhouette de Baptiste qui sortait de chez lui. Il marcha jusqu’à son hangar et revint avec une provision de bois pour la soirée. Son pas tranquille la rassura, elle lui fit signe de loin, et il répondit en soulevant sa casquette. Il continua son chemin jusqu’à la maison d’Amélie et déposa quelques bûches dans un panier qui était placé là pour cet usage sur le seuil. Il eut un temps d’arrêt, une hésitation, comme s’il envisageait de toquer à la porte, mais Marie, à son grand regret, le vit finalement rebrousser chemin du même pas mesuré pour rentrer chez lui. Ces deux-là l’intriguaient. Quel était le secret de leur relation si singulière ? Elle savait qu’Amélie ne sortait plus depuis quelques jours, qu’elle était sujette à la bronchite et qu’elle redoutait les temps humides. Sa toux persistante les inquiétait tous, et chacun veillait sur elle à sa façon. Marie se demandait jusqu’à quand ses deux voisins pourraient continuer à vivre ainsi, fossilisés dans leur solitude et leurs secrets, presque oubliés de tous. Et Jef ? Allait-il suivre le même chemin que les deux anciens à force d’affirmer n’attendre rien ni personne ? Et elle, Marie ? Allait-elle s’engluer dans la peur et se figer là telle une statue ? Elle s’était peut-être trompée, enfant, sur la signification du nom Peine-Perdue, trompée sur son influence bienfaisante. C’était plutôt un lieu maudit, un lieu où se perdre, le refuge de ceux qui n’ont plus rien à espérer.

La sonnerie de son portable l’arracha à ses pensées délétères. C’était Jef.

— Ton fils est dans le train. Je viens de quitter la gare, mais suis pris dans les embouteillages. Des travaux… Tout va bien ?

— Oui.

— Sûr ? Tu as une petite voix.

— Oui. C’est juste que… Lucas me manque. Je crois que je vais aller faire des courses au supermarché pour me changer les idées. J’étouffe ici.

— Sois prudente. On se retrouve plus tard.

Marie raccrocha, rassérénée par l’appel de Jef. Il ne s’absentait jamais sans lui téléphoner pour s’assurer que tout allait bien. Elle était reliée à lui. Elle devait lui répondre, elle le prévenait si elle s’absentait à son tour, lui indiquait sa destination, l’heure prévue de son retour, le rappelait si elle était retardée. Loin de lui peser, ces consignes, cette protection à distance calmaient son angoisse. Elle se sentait plus forte, jamais seule, jamais abandonnée. Jef ne l’abreuvait pas de vaines paroles rassurantes, il était pragmatique, lui donnait des recommandations concrètes, basiques. « Gagner du temps », c’est ce principe qu’elle devait avoir en tête s’il venait s’en prendre à elle et qu’elle était seule. Il lui avait donné un autre téléphone portable à cacher quelque part, fourni plusieurs bombes de défense, la première pour son sac à main, la deuxième dans le vide-poches de sa voiture, les autres dissimulées un peu partout dans la maison : dans son coin cuisine, dans un tiroir de la table, près de son chevet, dans la salle bain. Il ne fallait pas qu’elle hésite à les utiliser, ne pas réfléchir, être sans pitié. « Ce n’est pas Bruno, c’est un agresseur, et tu le sais ! » Il avait fait le tour de la maison pour en repérer les faiblesses et les atouts. Il avait fait fabriquer une deuxième clé de la porte d’entrée qu’elle devait accrocher dans un coin discret où elle l’attraperait facilement, posé un bon verrou à la porte de la salle de bains qui en était dépourvue. « Si tu peux, tu t’y enfermes, il n’y a que dans les films que les gens défoncent les portes d’un simple coup d’épaule… » Puis, examinant la petite fenêtre, il avait conclu que Marie était suffisamment mince pour s’y glisser et s’échapper éventuellement par-là. Elle avait protesté qu’elle était trop haute et qu’elle risquait de se blesser en sautant. Elle donnait à l’arrière, sur une sorte d’abri où s’entassaient des vieilleries, outils de jardinage et morceaux de planches. Jef avait bricolé des chutes pour en faire une marche qui, camouflée dans le fouillis, passerait inaperçue.

— De toute façon, ton ex n’aura pas la possibilité d’étudier ta maison en détail.

— Même si je parviens à m’échapper, avec ma jambe, je suis incapable de courir, avait-elle protesté.

— Courir, non, mais marcher avec tes bâtons, oui. Range-les sous l’abri dans le bazar… Et si tu parviens à t’échapper, file vers le sentier, la forêt, où tu peux te cacher. Ou alors, deuxième possibilité, saute dans ta voiture et roule. Gare-toi toujours de façon à repartir en marche avant et laisse des clés dans ta boîte à gants au cas où. Mais cette solution me plaît moins, car dans l’affolement tu risques un accident.

Enfin, avant de partir, outre la fermeture des fameux volets sur le côté, elle devait vérifier que son téléphone était bien chargé et ne pas le balancer – comme la plupart des femmes – dans les profondeurs de son sac, de manière à le récupérer rapidement en cas d’urgence.

Elle enfila sa parka, impatiente de s’éloigner du hameau, glissa le téléphone dans sa poche, à portée de main, ferma sa porte en jetant un coup d’œil aux alentours pour s’assurer que tout était normal, grimpa dans sa voiture et démarra comme si elle était poursuivie. Si Bruno tentait de l’espionner de loin, la chape de nuages la dissimulait à son regard. La nature était son alliée.

 

***

 

Malgré mon existence solitaire, presque sauvage, j’ai fini par tisser mon réseau dans le coin, certes très local, car il ne s’étend guère plus loin qu’une quinzaine de kilomètres à la ronde, mais fiable, avec les apiculteurs des alentours et quelques paysans, notamment le propriétaire des bâtiments inhabités du hameau dont les vaches paissent un peu plus loin en contrebas. Tous ces gars-là m’ont adopté grâce au miel et presque à mon corps défendant, car je n’étais pas du genre à cultiver les amitiés. Les choses se sont faites sans qu’on y pense, d’un salut, d’un coup de main à l’autre au fil du temps. Ils ont su, je ne sais comment, que j’étais un flic à la retraite, ce qui me procure une sorte de légitimité naturelle à être informé de tout.

Je les avais alertés quelque temps plus tôt, leur demandant de me prévenir si un nouveau venu séjournait dans les environs. Sans donner trop de détails, je leur avais montré la photo du salopard vendeur de bagnoles qui risquait de se pointer. Je n’avais rien dit à Marie, pour ne pas la tourmenter, mais il me semblait évident que son ex, s’il voulait venir jusqu’à elle sans se faire repérer avant, devait se loger non loin du hameau pour choisir son moment. Elle avait eu raison en s’installant à Peine-Perdue : on le verrait venir de loin. Il ne pouvait pas débarquer comme une fleur en frappant à la porte. Il n’y avait pas d’hôtel à proximité, mais des chambres d’hôtes ou des gîtes.

J’étais toujours coincé dans mon embouteillage quand, justement, le nom de Gaspard s’est affiché sur mon portable.

— Le mec de la photo, je l’ai vu. Il est logé au gîte à la sortie du bourg, chez Louise. Arrivé avant-hier soir.

J’ai raccroché, le cœur battant, surpris d’avoir vu juste. J’avais lancé l’alerte comme une bouteille à la mer, mais sans trop y croire. Il était donc bien là, à guetter Marie. Peut-être dissimulé à proximité du hameau, à l’affût de nos faits et gestes, surveillant ses allées et venues, les miennes. Je venais d’appeler Marie qui s’apprêtait à partir en courses. J’hésitais à la rappeler pour la prévenir. Elle devait être en voiture et je craignais qu’elle soit prise de panique au volant. Le fait qu’elle s’éloigne de chez elle pour aller au supermarché me rassurait plutôt. Je prévins Baptiste qui finit pas répondre au bout de la vingtième sonnerie. Il m’assura qu’il allait être vigilant et appeler les gendarmes à la moindre alerte.

— T’inquiète, je veille !

Je décelai dans la tonalité de sa voix, mêlé à son inquiétude, une certaine excitation, et le suppliai de ne pas jouer les héros.

Dans ma voiture, j’avançais toujours au ralenti, me maudissant d’avoir choisi le mauvais itinéraire de retour par le centre-ville plutôt que la rocade évitant, ainsi des travaux d’un côté pour mieux être coincé de l’autre. Je me maudissais d’avoir laissé Marie seule, même pour accompagner son fils à la gare, j’aurais dû ne pas la quitter d’une semelle, qu’elle le veuille ou non. J’aurais dû la mettre dans ce train, elle aussi, de gré ou de force. « À quoi bon fuir ? avait-elle dit. S’il ne me retrouve pas ici, et maintenant, ce sera ailleurs, dans six mois, dans un an. Il faut que ça finisse. » Mais j’ai peur, tout à coup, que ça finisse mal.

 

***

 

Protéger Lucas. C’est désormais la seule préoccupation de Marie. Il faut qu’ils partent tous les deux, elle et son fils, qu’elle demande le divorce, qu’elle sache quels sont ses droits, comment elle doit s’y prendre. Elle contacte un avocat. Elle emmène Lucas chez le médecin pour lui montrer les blessures de son fils, son bleu sur le front, sa joue et son œil encore rouges. Elle ose enfin montrer ses propres cicatrices, les dernières traces de coups. Et pour la première fois de sa vie, elle dépose une main courante au commissariat. Ses scrupules, ses états d’âme se sont envolés depuis qu’elle sait que Lucas est en danger. Elle n’est plus seule en cause, elle n’a plus le choix. Elle n’a plus peur.

Par chance, Bruno s’est à nouveau déplacé en province en début d’année. Son travail l’accapare entièrement, et quand il rentre, il a la tête ailleurs, trop fatigué, même pour cogner, il s’effondre sur le canapé où, la plupart du temps, il s’endort devant la télé.

Marie attend les vacances de février. Elle a tout planifié. À tout hasard, elle décide d’éloigner Lucas. Il ira d’abord chez Manon. C’est la seule amie de son fils qui n’habite pas leur rue, mais un quartier voisin, à quelques kilomètres. Marie connaît assez bien les parents de la fillette, et entretient des relations amicales avec Claire, la maman. Pas vraiment une intime, ni une confidente, mais quelqu’un sur qui elle peut compter et qui, contrairement à ses amis de la rue, est suffisamment à distance pour ne pas avoir d’a priori sur la vie de leur couple. Elle connaît d’ailleurs à peine Bruno. C’est à Claire qu’elle explique brièvement la situation sans que celle-ci la considère avec une certaine incrédulité, et puis l’attachement si singulier qui s’est tissé entre leurs enfants depuis la maternelle constitue un lien naturel entre les deux femmes, une sorte de parenté. Une fois Lucas mis à l’abri, elle attendra le prochain déplacement de Bruno pour partir. Elle a retenu une chambre d’hôtes en Normandie, quitte à grignoter l’argent de son livret, elle veut au moins offrir quelques jours de vacances à Lucas et mettre de la distance entre Bruno et elle. L’idée lui en est venue en retrouvant un prospectus donné par une ancienne camarade de lycée qui lui promettait de lui faire un prix d’ami si elle venait. Se réfugier chez sa mère ou son frère lui semble impossible. C’est là qu’il ira les chercher en premier. Elle ne veut pas les mêler à ça, ou plutôt elle préfère qu’ils ne s’en mêlent pas. Elle laissera une lettre à Bruno pour lui expliquer sa décision de demander le divorce. Après…

Elle a bien conscience que la suite est un grand saut dans le vide. Elle espère seulement qu’une fois mis devant le fait accompli, sa rage passée, il finira par accepter. Elle espère qu’entre-temps, la loi sera là pour lui donner raison et qu’ils pourront se séparer sans trop de haine et sans cris.

Elle organise son départ en catimini, les vêtements, les objets qu’elle compte emporter, de l’argent qu’elle retire de son livret. Avec Bruno, ils n’ont qu’un compte joint sur lequel le moindre mouvement peut dénoncer ses intentions, en tout cas susciter des questions, même s’il semble trop absorbé par son travail pour s’en apercevoir tout de suite. Elle fait réviser sa voiture dans une station-service près du supermarché pour s’assurer qu’elle pourra prendre la route en toute sécurité. Sa voiture, déjà ancienne, ne lui sert que pour les trajets du quotidien, elle espère qu’elle ne tombera pas en panne en cours de route. D’ordinaire, c’est Bruno qui s’en occupe. Il lui faut penser à mille choses et elle s’efforce de dissimuler sa fébrilité quand il rentre de son travail. Les détails pratiques l’empêchent de se laisser envahir par ses états d’âme, elle est déjà en partance.

Arrive enfin le jour où elle doit quitter la maison. C’est un lundi. Lucas dort chez Manon. Il s’y est rendu le samedi soir avec un sac un peu plus gros que nécessaire car il n’est censé rester que quelques jours. Lundi matin, Bruno est reparti en déplacement pour son travail, il ne doit rentrer que le lendemain soir. Marie n’a pas le choix, elle doit profiter de cette courte absence. Elle lui laissera une lettre. Son seul regret est de s’en aller ainsi, comme une voleuse. Tout abandonner derrière elle, quitter sa maison où, de toute façon, elle ne laisse guère de bons souvenirs. Chaque mur garde l’empreinte de la violence, chaque pièce, chaque objet. Où qu’elle porte le regard, il n’y a pas un seul endroit de la demeure qui ne la renvoie pas à un coup porté, à des larmes versées. Alors elle part sans nostalgie.

Elle est au premier étage, elle boucle sa valise pour partir. Elle doit récupérer Lucas. Ils déjeuneront en route. Elle a prévu des sandwichs. Il est presque midi quand elle entend le cliquetis familier de la porte d’entrée qu’on ouvre. Elle reconnaît le pas de Bruno, il monte l’escalier sans hâte. Elle suspend son geste. Elle reste figée avec son pull bleu ciel entre les mains qu’elle comptait ajouter au dernier moment dans sa valise. Ce pull bleu, c’est la dernière image qu’il lui restera de son projet de départ. Elle a juste le temps de penser à Lucas, de l’imaginer près d’elle dans la voiture en train de rouler vers la liberté, elle a le temps d’entrevoir la joie promise au moment où elle lui échappe, quand Bruno se jette sur elle.

Continuer : partie 9 sur 9