Elle demeure

Chantal Forêt · Chapitre 1 sur 2 · partie 6/9

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Elle demeure

Elle demeure

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.

Jusqu’à la naissance de Lucas, elle croira qu’il lui suffit d’être patiente, que tout s’arrangera. Elle se dit que son mari a été, jusqu’à leur rencontre, une sorte d’animal sauvage, un chien fou sans projet ni contraintes, qu’il cache une instabilité, une faille qu’elle est seule à avoir décelée, seule à pouvoir guérir. Elle pense que la paternité, la maison neuve au-dessus de leur tête vont éteindre cette colère enfouie, lui procurer l’apaisement qui lui manque parfois. C’est tout le contraire qui se produit.

Elle est à peine rentrée de la maternité depuis une semaine que la violence s’installe de nouveau entre eux.

C’est un soir. Bruno vient tout juste d’achever ses travaux de peinture au premier étage de la maison dont ils n’occupent encore que le rez-de-chaussée. Un soir au crépuscule, à l’heure où, soumis à une mystérieuse angoisse, la plupart des nouveau-nés s’agitent dans leur berceau. Lucas n’y échappe pas et s’égosille tout son saoul dans le sien. Dans la cuisine, Marie jette des pâtes dans l’eau bouillante pour leur dîner avant de les oublier le temps d’aller calmer Lucas qui, après son bain et son biberon, aurait logiquement dû s’endormir. Quand elle retourne précipitamment à la cuisine, Bruno l’a devancée. Il saisit la casserole où les pâtes ne forment plus qu’un magma informe et la balance à travers la pièce. Marie l’évite de justesse. Le récipient atterrit à ses pieds sur le carrelage souillé d’éclaboussures brûlantes et dans un tintamarre qui déclenche de nouveau les pleurs de Lucas. Bruno, fou de rage, se jette sur elle en braillant qu’elle fait n’importe quoi, l’attrape par les cheveux et l’envoie valser contre l’évier, où son visage heurte la poignée du placard. Et puis plus rien. Elle se relève doucement, sans une plainte, essuie un filet de sang sur sa lèvre inférieure tandis qu’il la fixe hagard, immobile, les mains sur les hanches, le souffle court, comme un travailleur qui contemple son œuvre après l’effort. Il est toujours dans sa tenue de peintre, ses mains sont maculées de peinture blanche. De sa poche sot un chiffon qu’il attrape machinalement et avec lequel il essuie la blessure de sa femme – ou tente de l’effacer. Elle le laisse faire. Ils ne disent rien. Dans la chambre, les hurlements de leur enfant écorchent le silence.

 

***

 

« Il y a tant de façons de faire du mal à ceux qu’on aime. » C’est ce que j’avais dit à Marie. Moi qui ne disais plus rien, ne pensais plus rien, bien calé dans une existence animale, sans passé ni futur, sans regret ni remords, voilà que je me remettais à énoncer des considérations sur la vie. Depuis que cette phrase m’était venue sans crier gare, elle se frayait un chemin en moi, elle s’imposait, elle ouvrait des portes que je pensais avoir condamnées à tout jamais. C’en était fini de ma tranquillité. Voilà que je recommençais à vivre. Fallait-il s’en réjouir ?

Après les obsèques de Sylvie, j’avais tout bazardé ; ses cendres d’abord, du haut d’une colline où elle aimait se balader ; puis les meubles de notre trois-pièces lyonnais donnés à Emmaüs, et les objets du quotidien jetés en vrac dans des bacs puis balancés dans les bennes de la déchetterie la plus proche. Là, il m’avait fallu trier, les papiers et cartons, la ferraille, la vaisselle, le petit électroménager, les produits d’entretien… Tout, j’avais tout balancé en obéissant aux consignes. C’était simple, brutal, rationnel, je triais mon passé et ça tombait au fond de la benne : bruits sourds, craquements secs, longs fracas, cliquetis, frottements. Tous ces impacts, toutes ces sonorités me libéraient de ma rage. C’était juste après les fêtes. Il faisait froid ce matin-là, pourtant j’étais en sueur, en bras de chemise, poitrine offerte au vent glacé. Les autres usagers, peu nombreux, se débarrassaient vite fait des cartons d’emballage des cadeaux de Noël, avant de remonter bien au chaud dans leur voiture. J’étais le seul à bazarder comme ça, à tour de bras. En quinze jours, j’avais vidé l’appartement. Il ne restait rien. Je n’avais rien demandé à personne et Magalie, de retour de chez sa tante, n’avait pas même un souvenir de sa mère. Je l’avais regardée pleurer, les bras ballants, dans l’appartement vide. J’avais tout jeté.

Elle était partie. Je n’avais rien fait pour la retenir. Je ne l’avais plus revue.

J’avais fait le vide. Comme flic, évidemment j’étais fini. À deux ans de ma retraite, vu mes états de service passés, on s’était arrangé pour me mettre dehors sans faire de vagues. J’avais quitté la PJ sans pot de départ, en catimini, avec mon carton sous le bras, et les saluts gênés de mon équipe. Tout ça me convenait très bien, ce largage total de ma vie, cette radicalité. J’étais sans états d’âme, au-delà du chagrin. Mais la carcasse tenait bon. Alors j’ai pensé à mes montagnes, à ces coins d’Auvergne où j’aimais randonner du temps où j’étais étudiant. Par hasard, alors que je roulais sur ces petites routes à la recherche d’un endroit où poser mon sac, un hôtel, une auberge, un gîte, peu m’importait, j’ai lu ce nom, « Peine-Perdue », sur une pancarte posée de travers à l’entrée d’un chemin qui semblait serpenter vers nulle part. C’était justement là que j’allais.

 

***

 

Il avait décroché à la deuxième sonnerie. Un déclic et le « allo » affairé de celui qui reçoit beaucoup d’appels professionnels et répond distraitement. Lucas avait été pris de court, il avait avalé sa salive, la gorge nouée, incapable de parler, encore moins de raccrocher. La voix de son père, ce simple mot jeté comme un pont entre eux, son intonation familière, sa soudaine proximité le tétanisaient. La conscience aussi d’avoir franchi un interdit, cédé à une impulsion malsaine, l’effrayait. Il garda le silence. Un silence spécial, sans doute trop chargé d’une émotion que l’autre avait flairée. Le père avait répété un « allo » tout en retenue, presque à mi-voix, comme on tend prudemment la main pour caresser un animal qu’on imagine farouche. Lucas aurait dû couper la communication à cet instant-là, mais il demeurait paralysé, ou envoûté, trop désemparé pour réagir. Son silence en disait long. À l’autre bout, le père devina que c’était son fils.

— Lucas ? C’est toi Lucas ?

Le contact était établi entre eux. Fallait-il que le lien soit fort pour qu’un père reconnaisse le silence de son enfant, son souffle dans un téléphone anonyme ! Fallait-il que son père attende ce signe-là !

— Tu as reçu la montre ? Elle te plaît ?

Alors, surgi il ne savait d’où, du fond de sa gorge, ou de plus loin encore quelque part en lui, dans un murmure à peine audible, tout juste articulé, dans un soupir, tel un oiseau dont la cage s’est ouverte, un « oui » s’échappa de lui. Et il raccrocha. Ses mains tremblaient encore sur le téléphone quand il le rendit à son copain.

— T’as l’air tout chamboulé, tu appelais ta meuf ?

— Non, mon daron. S’il rappelle, surtout, ne dis rien, tu raccroches et tu bloques le numéro.

Le fait d’avoir choisi le mot « daron » pour désigner son père le vengea de sa faiblesse, l’apaisa. C’était comme s’il avait soudain rompu le charme, privé son père de son pouvoir. Il s’en libérait. Mais trop tard. Si ténu qu’il ait pu être, ce « oui », il l’avait bel et bien prononcé. Il ne pouvait plus l’effacer, ni le nier. Il avait commis une erreur, trahi sa mère. Pourquoi avait-il fallu qu’il compose ce maudit numéro de téléphone que sa mémoire conservait obstinément ? Plus il y réfléchissait, plus les conséquences de son geste lui apparaissaient. Ce « oui » pesait lourd. Il était peut-être tombé dans le piège tendu par son paternel. En répondant à sa question insidieuse, en admettant avoir reçu la montre, il lui confirmait qu’elle avait été expédiée à la bonne adresse. À cause de lui, son père savait où les trouver. À cause de lui, sa mère allait être en danger.

 

***

 

Je repensais souvent à ce jour-là, à ce hasard qui m’avait conduit jusqu’à ce bouquet d’habitations tout en haut du chemin, à ces maisons désertées, sauf deux, celles d’Amélie et de Baptiste, l’une près de l’autre. Le vieux était venu à ma rencontre, il avait dû me repérer de loin, trop content que je vienne distraire son ennui. Il m’avait offert un verre de vin. C’est lui qui m’avait dit que la bâtisse d’à côté était à vendre.

Je racontais ça à Lucas alors que je le ramenais en voiture. Ma première rencontre avec Baptiste. C’était surtout pour le distraire, voir son visage s’éclairer, car depuis quelques jours il se collait le nez contre la vitre, visage fermé. Il ne m’écoutait pas. Il s’en fichait de mes histoires, lui qui parfois me posait des questions sur mes abeilles, d’autres fois sur mon métier, les voyous que j’avais arrêtés, si j’avais eu peur, si j’avais tué des gens, quelle arme je portais, lui qui me prenait pour un héros de série télé. Il n’avait pas l’air dans son assiette, le gosse, depuis quelques jours, et ça me tracassait. Si bien que je multipliais les prétextes pour aller le chercher à la sortie du collège. Je m’inventais des courses, des démarches pour que sa mère n’en soit pas gênée, et puis je ne voulais pas que ça soit dit que j’y allais exprès. Il m’accueillait avec une mine renfrognée, et à peine grimpé sur le siège passager, il se collait ses écouteurs dans les oreilles en soupirant. Un ado, certes, mais je soupçonnais plus que ce masque d’ennui incommensurable qu’ils affichent tous à cet âge. Dans ses yeux, je lisais un tourment. Quelque chose qui le rongeait, la même peur que dans le regard de sa mère. Le contact entre nous était rompu. Il aurait préféré m’éviter. Je n’étais plus son pote. N’y tenant plus, j’ai fini par mettre les pieds dans le plat en tirant sur le fil de ses écouteurs.

— Tu vas me faire la gueule longtemps ?

— Je fais pas la gueule.

— Ah bon ? En tout cas c’est bien imité.

Il gardait le nez baissé à contempler la fermeture éclair de son blouson qu’il ne cessait de triturer. Il s’est contenté de hausser les épaules en détournant son visage vers la vitre et le paysage qui défilait. Le silence était en suspension entre nous, un silence tendu, prêt à se rompre, que je connaissais bien. Il suffisait d’un petit coup de pouce pour le briser. Alors j’ai freiné assez brutalement pour me garer sur le bas-côté, en rase campagne, à la lisière de la forêt, et j’ai arrêté le moteur.

— C’est quoi le problème, Lucas ?

— J’ai fait une connerie, avoua-t-il enfin dans un murmure.

— On en fait tous. Et là, c’est une grosse, c’est ça ?

Il a acquiescé d’un mouvement de tête, puis soudain tout s’est relâché et ses larmes de désespoir se sont mises à couler. Entre deux sanglots, j’ai fini par comprendre ce que j’avais plus ou moins redouté après l’épisode de la montre.

— Si mon père nous trouve, ce sera ma faute, ma faute ! hurla-t-il dans un regain de désespoir.

Il est sorti de la voiture et s’est mis à courir à travers la forêt jusqu’à s’écrouler contre le tronc d’un arbre. Je l’y ai rejoint, l’ai pris par les épaules, et je l’ai serré fort contre moi. Je sentais son cœur qui cognait, cognait, tandis que le mien s’était remis en marche.

À peine trois mois que je le connaissais, ce gosse… Qu’est-ce qui m’arrivait, moi qui n’avais pas été foutu de prendre ma propre fille dans mes bras, moi qui n’avais pas été foutu de la consoler après la mort de sa mère, ni de la retenir ? Mari et père absent, déserteur. Une brute. Pas comme ce salopard de Bruno, je ne tapais pas sur ma femme, moi. Ma violence à moi était plus subtile, plus sournoise. Mais au bout du compte, j’avais été un sale type.

 

***

 

Marie n’était jamais entrée dans la maison d’Amélie. Elle n’avait pu imaginer son intérieur qu’à travers les descriptions que Lucas en avait faites, lui qui y était souvent invité à boire un chocolat chaud. « Tu verrais, maman, c’est trop cool, on se croirait dans un décor de conte de fées. Manon, elle adorerait. » En pénétrant à son tour dans le logis, Marie comprit ce que son fils avait voulu dire. La cuisine d’Amélie – sa pièce à vivre – ressemblait à une maison de poupée, tant par la taille que par le raffinement du décor à la fois naïf et élégant. Tout était à l’échelle de cette petite bonne femme si chétive que la moindre pichenette aurait pu la faire trébucher. « Amélie ne vieillit pas, elle s’amenuise », disait Jef. Ses gestes aussi, précis, mesurés ; et sa façon de vivre, effacée ; de se déplacer à petits pas furtifs… et les objets dont elle s’entourait : des tasses à café fines et minuscules, des serviettes bordées de dentelle guère plus grandes que des mouchoirs, une vraie dînette. Même les gâteaux qu’elle cuisait dans son four et dont l’odeur flottait encore n’étaient que des mignardises dont on ne faisait qu’une bouchée. Amélie, elle, trouvait encore le moyen de les déguster à petits coups de dent comme une souris qui grignote. Elle tendit à Marie l’assiette de porcelaine sur laquelle elle les avait disposés avec soin.

— Sers-toi, Marie.

Amélie, la discrète, la sauvage, avait fini par inviter sa jeune voisine qui lui avait apporté le pain. Elles avaient égrené les vieux souvenirs, ceux de l’époque où Marie était venue pour les vacances avec sa famille, ce qui avait changé depuis… Elles avaient évoqué la météo, la rudesse toute relative de ces hivers qui n’avaient plus rien à voir avec ceux d’autrefois, elles avaient parlé de Lucas, de son collège, Marie lui avait décrit son travail solitaire devant son ordinateur. Amélie avait déclaré qu’elle avait été bien courageuse de venir vivre ici avec son fils.

— Je n’avais pas vraiment le choix, répondit Marie.

C’est à ce moment-là que la conversation avait buté. Amélie s’était appliquée à replier sa mini-serviette et l’avait lissée de la main comme pour appuyer ce qu’elle allait dire.

— Tu as bien fait de partir. Moi, à ton âge, je ne pouvais pas… Ça ne se faisait pas… de quitter son mari. Je n’y ai même pas pensé. Il fallait tout supporter, se taire. C’était comme ça. Toi, dit-elle en posant ses mains tremblantes sur celles de Marie, tu es forte, tu as appris à te rebeller. Tu ne te laisseras pas faire comme moi. Les temps changent.

— Comment savez-vous… ce qui m’est arrivé ?

— Je l’ai senti. Dès que je t’ai vue, la première fois. Je ne saurais pas l’expliquer. Ma peur d’avant, je l’ai retrouvée dans tes yeux. Je sais ce que c’est…

— Alors vous aussi… ?

— Moi, c’est de l’histoire ancienne. Personne n’en a rien su des coups que je recevais et d’ailleurs, même si je l’avais dit, ça n’aurait pas ému grand monde à l’époque. D’autant que je ne devais pas être la seule. Il n’y a que Baptiste qui le savait… qui me protégeait… Sans lui…

— Vraiment ? Je croyais que vous étiez plus ou moins fâchés, lui et vous. Pourquoi ne vous parlez-vous pas, alors ?

— Parce qu’on n’a pas besoin, répondit-elle dans un haussement d’épaules. Reprends donc un gâteau, Marie, et tu emporteras le reste pour Lucas.

— Vous vous trompez sur moi, Amélie. Je ne suis pas si forte, et je suis si fatiguée. Il va revenir, il va me retrouver.

— Qu’il vienne ! Tu as appris à te défendre. Ça aussi, je le vois dans tes yeux. Et puis tu n’es pas seule. On est là ! Tiens bon, ma petite Marie… Je vais prier pour toi.

 

Amélie suivit sa jeune voisine des yeux, lui adressa un dernier signe de la main quand celle-ci se retourna, puis elle referma sa porte pour ne pas laisser entrer le froid. Marie avait ébauché un sourire surpris, ému, quand elle lui avait dit qu’elle prierait pour elle. Elle l’avait peut-être trouvée désuète avec son histoire de prière, ou orgueilleuse comme si elle prétendait avoir une relation privilégiée avec Dieu. Ce qui était peut-être le cas, finalement, depuis le temps qu’elle vivait dans sa crainte, Le priait. Depuis l’enfance, aussi loin qu’elle se souvenait. Elle avait été élevée ainsi, nourrie de Lui, façonnée. Parfois, elle ne savait même plus si elle avait vraiment la foi, ou si l’habitude lui en tenait lieu. Elle priait comme on se lave les mains avant de passer à table ou comme on dit « bonjour » ou « merci ». C’était une façon comme une autre de penser à ceux qu’elle aimait, une façon de briser sa solitude… Et puis, ça ne pouvait pas faire de mal, et ça la rassurait.

Elle priait pour son fils qui, jeune, avait failli mal tourner avant de s’engager dans l’armée où il avait pris goût au voyage, au lointain. Il avait pas mal bourlingué avant de poser son sac quelque part en Nouvelle-Calédonie, où il s’était trouvé une compagne plus jeune que lui et dont il élevait les enfants. Il tenait un petit restaurant, l’affaire marchait bien, enfin, pas trop mal. Il lui écrivait quelquefois, à Noël, pour son anniversaire, téléphonait rarement. Il lui envoyait des photos où il trônait au milieu d’une joyeuse marmaille et elle observait incrédule cet homme au visage las et buriné, cet étranger qui était son fils. Il promettait de revenir bientôt… Bientôt… Elle n’y croyait plus guère, mais priait quand même pour le revoir avant de mourir et continuait de lorgner le chemin dès qu’elle entendait une voiture monter vers le hameau. Elle priait, au moins pour qu’il soit heureux. C’était l’essentiel.

Pour son défunt mari aussi, elle priait, consciencieusement, en tout cas, du mieux qu’elle le pouvait. Elle priait pour Baptiste, son voisin de toujours qui aurait mérité d’avoir une meilleure vie, pour lui donner la force de vieillir dans la solitude, et pour qu’il retrouve la paix de l’âme. Elle priait pour Jef, qui prenait soin d’eux depuis qu’il s’était installé là, dont elle savait peu de choses, mais dont elle devinait les blessures, les tourments. Et quand il lui restait un peu d’énergie, elle priait pour elle-même ; pour être pardonnée.

Désormais, elle allait rajouter Marie à la litanie de ses prières, et puis Lucas. Ces deux-là, elle le devinait, avaient bien besoin que Dieu leur vienne en aide.

 

***

Les confidences de sa voisine l’avaient bouleversée et ses encouragements, ragaillardie. Qu’une vieille femme si frêle ait pu lui communiquer autant de force et d’optimisme l’étonnait. En rentrant dans sa maison, Marie se sentait prête à soulever des montagnes. Pourtant, au fur et à mesure que la journée s’avançait, que le crépuscule peuplait le paysage d’ombres inquiétantes, une angoisse diffuse s’insinuait en elle. Les jours commençaient pourtant à rallonger et Lucas reviendrait bientôt, avant la nuit. Dès son retour, elle fermerait ses volets et sa porte avec la grosse clé et le verrou. C’était une vieille porte à l’épaisseur rassurante qui avait traversé le temps sans que personne ne parvienne à la forcer, du moins l’imaginait-elle. Sa maison, celle de sa famille, était une forteresse infranchissable. Elle s’y sentait en sécurité, même si au cœur de la nuit elle demeurait aux aguets, suspectant le moindre bruissement, le plus infime craquement venant du dehors.

Depuis le message « À bientôt » et l’incident de la montre, elle ne dormait plus guère qu’en ingurgitant des somnifères qui lui engluaient l’esprit le matin et l’empêchaient de bien travailler. Elle prenait un retard qui aggravait son stress et nourrissait ses insomnies. Elle était enfermée dans un cercle vicieux. Elle était enfermée de toute façon. Elle s’était crue libre, mais elle était toujours prisonnière de son ex-mari, où qu’elle aille, quoi qu’elle fasse. Elle en venait à souhaiter qu’il vienne, qu’il en finisse avec elle – ou elle avec lui. Et elle savait qu’il allait venir. Ils avaient rendez-vous quelque part ; bientôt, peut-être. Elle n’avait plus reçu de messages sur son ordinateur. Sur son téléphone, elle bloquait tous les numéros inconnus, sans chercher à savoir si parmi les appels commerciaux se glissaient aussi ceux de Bruno. Plus rien dans sa boîte aux lettres depuis l’envoi de la montre. Le silence était presque plus inquiétant encore.

Elle en était venue à recontacter la policière qui s’était occupée de l’affaire. Celle qui avait recueilli sa plainte et sa déposition dans sa chambre d’hôpital. Elle lui avait laissé sa carte, à tout hasard. Une grande gaillarde au regard bienveillant avec qui elle avait sympathisé. Elle l’avait rappelée après avoir mené une discrète enquête, pour lui dire que tout allait bien. Bruno se tenait à carreau, il venait pointer chaque semaine au commissariat, il suivait sa psychothérapie, se rendait chaque jour à son travail d’où il sortait assez tard pour rentrer directement dans son studio la plupart du temps. Conduite irréprochable. « À la moindre incartade, il retourne en prison. Croyez-moi, il a intérêt à se tenir tranquille. Vous ne risquez rien… Il vous embêtera plus. Enfin, je garde quand même un œil sur lui. »

Marie avait raccroché en soupirant. En réalité, personne, à part Jef, ne voulait croire que Bruno demeurait un homme dangereux pour elle. Malgré ce qu’il lui avait fait, malgré les séquelles, on estimait que c’était une affaire classée. Justice avait été rendue, le problème réglé. C’était tellement plus confortable d’imaginer que cet homme avait changé, qu’il avait été pris d’un coup de folie passagère qu’il suffisait de soigner, qu’une sorte de rédemption allait s’opérer entre la peine de prison et quelques séances chez le psy.

Dans le fond, elle ne pouvait pas blâmer son entourage. Elle-même, durant des années, malgré les coups, n’avait jamais pu accepter de réduire l’image de son mari à sa violence. Jusqu’à l’épisode final, elle avait vécu dans la certitude qu’une parcelle de bien subsistait en lui, qu’il était lui-même victime de ses propres démons contre lesquels il s’efforçait de lutter. Elle en venait à le plaindre, à le rassurer dans ses périodes de regrets, à le consoler au plus fort de ses tourments. Désormais, Marie était sans doute la seule personne à savoir qui était vraiment Bruno. Elle, et peut-être sa belle-mère. Marie était persuadée que Clémence avait toujours su qui était son fils, de quoi il était capable. Avait-elle été une victime, elle aussi ? La première fois qu’elle était allée déjeuner dans le petit pavillon de banlieue, Marie avait été saisie par la raideur de son attitude, ses traits inexpressifs, ses yeux vides : une demeurée, ou une personne sous antidépresseurs, voilà ce qu’elle avait d’abord pensé de sa future belle-mère. Plusieurs fois, au cours du repas, elle avait surpris son étrange regard fuyant qui se détournait d’elle, sa gêne palpable qu’elle avait mise sur le compte d’une certaine timidité, d’une peur de mal faire ou d’un complexe d’infériorité. Bruno, lui, semblait éprouver pour sa mère un curieux mélange de vénération et de mépris dont il avait l’exclusivité. Marie n’avait jamais osé lui poser de questions ni émettre la moindre remarque à son sujet. Une fois seulement, au cours d’un dîner entre amis, elle s’était laissée aller à une plaisanterie anodine au sujet de sa belle-mère : elle n’avait plus jamais recommencé. Pour elle, Clémence était une sorte de fantôme, une ombre pâle avec laquelle elle n’était jamais parvenue à établir de véritable contact, malgré tous ses efforts et sa bonne volonté. Entre elles, des années d’amabilités fades et mécaniques échangées comme des répliques d’une sempiternelle pièce de théâtre.

Elle savait ! Elle savait que Bruno était violent, elle savait que Marie serait une femme battue. Mais elle n’avait rien dit. Elle avait toujours gardé le silence. Elle ne dirait jamais rien. Quand la vérité avait éclaté, juste après la condamnation de son fils, elle avait été victime d’un AVC qui l’avait à tout jamais privée de la parole. On l’avait envoyée en rééducation dans un établissement spécialisé où Marie avait tenu à lui rendre visite avant son départ. Pourquoi ? Elle l’ignorait. Pour en avoir le cœur net, pour partir en paix, pour tenter une dernière fois de fendre ce mur de froideur, pour comprendre, peut-être. Elle lui avait apporté des fleurs qu’elle avait posées sur la tablette près du fauteuil où Clémence était assise. Elle était allée chercher une chaise pour s’installer en face d’elle, qu’enfin sa belle-mère ne puisse plus se dérober à son regard. Elle n’éprouvait pas la moindre compassion pour elle, mais pas de haine non plus. Elle avait été saisie par la ressemblance entre la mère et le fils ; troublée aussi. Elle n’en avait jamais pris conscience avant. L’autre la fixait avec une sorte d’effarement. Une certaine paralysie lui figeait encore le visage et la main gauche qui pendait, inerte.

— Je suis venue vous dire au revoir, Clémence. Adieu, plutôt. Vous et moi, c’est la dernière fois qu’on se voit. On n’a jamais réussi à se parler toutes les deux… ni à s’aimer. J’ai essayé pourtant. Il n’y a eu que du silence entre nous… Dans le fond, ça vous arrange bien d’être muette. Moi, je suis boiteuse. À chacune son handicap.

Marie se pencha en avant sur sa chaise, attrapa les deux mains de Clémence, la droite qui vivait encore et qui se crispa, la gauche qui se laissa faire.

— Regardez-moi, Clémence, dites-moi la vérité, j’en ai besoin, dites-moi. Vous saviez ? Vous saviez ? Si c’est oui, serrez-moi la main. Faites-moi un signe. Quelque chose. Vous me devez bien ça !

Mais rien ne se produisit. Clémence se raidit dans son fauteuil, retira sa main droite, ferma les yeux pour se soustraire au regard de Marie. Sa bouche vaguement tordue semblait vouloir exprimer une colère, ou une protestation.

— Clémence, s’il vous plaît, juste une fois. Qu’au moins, il se soit passé quelque chose entre nous. Après je vous laisserai tranquille. Que votre fils allait me battre, qu’il m’a battue… toutes ces années… vous saviez ?

En matière d’impassibilité, Clémence avait une longue pratique derrière elle. Elle détourna la tête, serra son poing sur ses genoux, fixa la fenêtre, l’air buté. C’était fini. Marie allait renoncer. Elle se leva, attrapa sa canne et se dirigea vers la porte sans même se retourner quand un faible gémissement la retint. Elle se retourna. Clémence cette fois la fixait. Sur sa joue, une larme.

 

***

« Tu sais, Marie, je suis un sale type. » Elle me prenait pour un bon samaritain, il fallait qu’elle sache qui j’étais vraiment. C’était un dimanche après-midi, début février. Le soleil s’essayait au printemps. La neige avait fondu sur le versant sud de la montagne, tandis qu’au nord elle s’incrustait par plaques, le long des sentiers, dans les creux, dans les sous-bois. Là-haut, le puy de Dôme gardait son bonnet blanc. Il faisait presque chaud, et Marie croyait que le gros de l’hiver était passé. Je lui ai dit qu’elle se trompait. Elle se trompait sur tout, sur la météo, sur moi. Je l’avais emmenée en balade, vers un coin charmant que je connaissais, pas très loin, mais si secret qu’on pouvait passer tout près sans le remarquer. Lucas n’avait pas voulu nous accompagner, préférant rester connecté.

Marie avait troqué sa canne contre deux bâtons de marche nordique qui lui permettaient d’aborder les reliefs en toute confiance. Je pratiquais parfois cette discipline et lui en avait enseigné les rudiments. Elle avait progressé depuis son installation. Elle réglait mieux sa respiration et avançait avec volontarisme, les sourcils froncés. On aurait dit qu’elle avait un compte à régler quelque part et que ça allait barder.

— Tu as toujours mal à la cheville ?

— Toujours. Mais puisqu’il paraît qu’il faut marcher, je marche. Et je crois qu’en effet, la douleur est moins vive… ou alors je m’y suis habituée. On s’habi tue à tout !

— Bientôt, je n’arriverai plus à te suivre. Je suis vieux, moi, Marie.

Elle a haussé les épaules en souriant. Elle n’avait pas l’air de me croire, mais parfois, je brandissais mon âge comme un bouclier entre elle et moi. Il me semblait salutaire de le lui rappeler, de me le rappeler à moi-même, surtout, qui risquais de l’oublier.

Je suis repassé devant elle sur le sentier pour la guider. Nous avons laissé derrière nous les deux dernières bâtisses du hameau, celles abandonnées qui se blottissaient plus en contrebas, puis contourné la colline à l’ouest pour nous enfoncer vers le sous-bois, avant de redescendre vers le ruisseau, là où un pont rudimentaire l’enjambait. J’avais ralenti pour m’assurer qu’elle n’allait pas trébucher dans l’étroit passage en surplomb qui le longeait, où l’on ne pouvait marcher qu’en file indienne ; soutenue dans la descente abrupte et boueuse qui menait vers le cours d’eau. Sans les bâtons et les chaussures de marche, il eût été imprudent de s’y aventurer. Au-dessus de nous, la frondaison nous cachait en partie le ciel, en dessous, le ruisseau revigoré par la fonte des neiges gloussait à nos oreilles. Je lui offrais l’aventure et le Paradis au bout du chemin, devenant un héros à peu de frais. Surtout qu’elle n’avait encore rien vu. Après le pont en rondins, le sentier reprenait sagement pour remonter entre les arbres, incitant le promeneur distrait ou non initié à le suivre docilement, sans se poser de questions. C’est en fouillant le paysage du regard, en s’y attardant, qu’on finissait par remarquer une minuscule trouée dans la végétation, juste après le passage du pont dont le charme accaparait l’attention. C’est par là que je l’ai guidée en la prenant par la main. Je lui ai dit de baisser la tête et elle a cru que je l’entraînais dans les profondeurs d’un taillis hostile, alors qu’elle a débouché quelques mètres plus loin sur une clairière miniature tapissée de mousse au fond de laquelle se dressait un petit monticule de pierres.

— C’est quoi, une maison de nain ?

— De berger ! Une cabane de pierres sèches ! Approche-toi… Fais le tour, l’entrée est par là, orientée vers le sud. Tu vois, il y a juste la place pour un homme allongé, l’équivalent en pierre de la tente canadienne. J’ai découvert cette clairière par hasard, ai-je ajouté tandis qu’elle s’extasiait. C’est mon coin secret, alors s’il te plaît, ne cafte pas.

— Alors c’était ça, ton plan, m’entraîner dans une alcôve de verdure avec lit de mousse !

Elle me taquinait, désinvolte. J’aimais bien quand elle riait. J’imaginais qu’elle devait être comme ça plus jeune… avant.

— Un peu humide, le lit. C’est un bon plan, mais pour l’été. Viens, repartons, on va prendre froid.

C’est au retour, alors que notre marche virait à la balade digestive classique, qu’elle m’a remercié, louant ma gentillesse, mon attention envers elle, envers Amélie et Baptiste. Pour Marie, j’étais l’ange gardien de Peine-Perdue. C’est à ce moment-là que je lui ai dit que j’étais un sale type, que je lui ai raconté.

 

Le cancer de Sylvie avait récidivé juste avant Noël, alors qu’on avait décidé de partir quelques jours à la neige. On avait tout annulé. Quand on est flic, on sait ce que c’est, la récidive ; le délinquant aussi, qui réalise qu’il va en prendre pour longtemps, qu’il n’aura pas une seconde chance. Je pensais la même chose pour ma femme. Dès le début. Pourtant, l’équipe soignante avait son plan de bataille : chimio, intervention chirurgicale, radiothérapie, chimio. Dans le fond, leur stratégie ressemblait à la nôtre quand on organisait une opération importante pour démanteler un réseau, ses ramifications. À chacun ses métastases. Avec les siens qui avaient migré vers le foie, ma pauvre Sylvie en prenait pour six mois de traitement, et pourtant, comme la première fois, elle affichait son visage de combattante. Elle y croyait, dur comme fer qu’elle allait guérir ! Moi pas. Je me demandais où elle prenait sa confiance, sa voracité à vivre, même sans ses beaux cheveux, même avec ses nausées, et tous les effets secondaires qu’elle subissait, même avec la douleur qui lui vrillait le corps parfois, et malgré la cortisone qui déformait ses traits, anéantissait la finesse de son visage, la transformait en clown blafard. Elle était trop brave, ma Sylvie. Vulnérable, je l’aurais protégée ; terrifiée, je l’aurais rassurée ; mais là, je la contemplais, désemparé, désarmé par sa force.

C’est comme ça que j’ai commencé à la fuir. Pas d’un jour à l’autre, bien sûr, le processus a dû se mettre en place sournoisement, en silence, presque en douceur, sans que j’en prenne conscience, sans qu’elle s’en aperçoive ; ou alors, ça l’arrangeait, elle aussi. Elle préférait que je m’éloigne. Je ne lui servais à rien, j’étais un embarras de plus dans sa vie, pas un soutien, je lui bouffais son énergie, je l’épuisais. Je l’aimais pourtant, mais il faut croire que l’amour ne sert pas à grand-chose dans certains cas, qu’il est une entrave, comme une paire d’escarpins pour marcher dans la boue. Je me suis éloigné, j’ai fui. C’était facile pour moi, il me suffisait de me réfugier dans mon travail, de m’y engloutir. Ce n’était pas nouveau, certes ; à la maison, on avait appris depuis longtemps à faire sans moi. Il n’y avait rien à changer, ou presque.

En juillet de l’année d’après, le protocole achevé, le bilan de santé de Sylvie était mauvais. En août, on a décidé de la laisser tranquille. Trêve. Manque de globules blancs, impossible d’entamer une nouvelle chimio. Et puis en septembre, aggravation de son état, hospitalisation d’urgence. La descente aux enfers. Ma désertion.

J’avais toujours détesté les hôpitaux. Combien de fois n’avais-je pas traîné des pieds, puis renoncé à rendre visite à un ami, un collègue, un parent hospitalisé ? Dans mon boulot, quand il s’agissait d’y interroger un témoin, une victime, c’était différent, j’étais un autre, un flic en service. Mais arriver dans une chambre avec un sac de fruits, des fleurs ou des chocolats, un sourire accroché aux lèvres, s’asseoir à un chevet, embrasser la personne alitée ou lui prendre la main, l’aider à caler ses oreillers, lui tendre un verre d’eau, ignorer les sondes, les flacons planqués sur le côté du lit, les odeurs suspectes… c’était trop pour moi. Je ne savais pas le faire.

Pour Sylvie, je donnais le change. Je passais en coup de vent le matin, je repassais le soir. Vite fait. Pour tout arranger, dans le service, les proches étaient autorisés à venir à toute heure du jour ou de la nuit, même à dormir sur place. Aucune restriction horaire ne me dédouanait quand je me hâtais vers la sortie. Je prétextais mon travail, mon équipe à diriger, cette lutte incessante que nous menions contre les trafiquants de drogue. Je cavalais dans les couloirs de l’hôpital le portable à l’oreille, je sauvais le monde, moi, mais j’étais incapable de réconforter la femme de ma vie, échouée dans ce lit d’où elle me regardait aller et venir avec cet air d’indulgence navrée, ce soupir contenu que je lui connaissais bien.

Les derniers temps, quand elle a perdu conscience, c’était pire. Seul dans le silence poisseux de la chambre, je m’asseyais loin d’elle, les coudes sur les genoux, la tête baissée, à fixer le sol, comme un gosse en pénitence, incapable de m’approcher de ce corps recroquevillé sous les draps, cette étrangère qui avait pris la place de Sylvie. J’étais partagé entre la colère et un sentiment de dégoût ; à la fixer ainsi, des bouffées de haine montaient en moi… et la tentation fugace d’attraper l’oreiller pour en finir avec elle. Alors je fichais le camp.

Le plus souvent sous le regard de Magalie qui, en dehors de ses cours, passait le plus clair de son temps au chevet de sa mère. Où donc avait-elle puisé cette sérénité, cette assurance dans les gestes, cette spontanéité à côtoyer la mort, à l’apprivoiser, à la remettre à sa place ? Elle s’affairait, babillait, entourait le cou de Sylvie d’un joli foulard, du baume sur ses lèvres. « Tu es jolie comme ça ! » Elle était si jeune encore. Où donc avait-elle appris ? Moi, vague regard vers le lit, bise furtive sur le front de ma fille, je quittais la chambre la trouille au ventre tandis que son regard lourd de reproches me poursuivait tout au long des couloirs, me poursuit encore.

Juste avant Noël, le médecin m’a pris à part. C’était la fin, une question de jours, d’heures. Si je voulais prendre des dispositions pour… Les dispositions, je les ai prises.

Le lendemain, branle-bas de combat avec mon équipe. J’avais décrété que le moment était venu de lancer notre coup de filet en banlieue où nous enquêtions depuis de longs mois sur un important trafic de drogue. Je l’avais décidé, arguant qu’on risquait d’être repérés en attendant plus. Le chef, c’était moi. J’exposais le plan d’action, le rôle de chacun, le timing, sous le regard sidéré de mes collègues qui n’osaient pas exprimer leur réprobation. « Prématuré… mal préparé… risqué… dangereux… devenu fou… » Tous ces murmures me parvenaient sans m’atteindre. Le surlendemain, à l’aube, nous étions sur le pied de guerre, à raser les murs tagués du hangar qu’on s’apprêtait à investir. Chacun à sa place. Les types qu’on voulait cerner étaient des caïds, des professionnels sans pitié, pas des petits voyous. Mais j’étais prêt à risquer ma vie et celle de mon équipe plutôt que d’affronter la mort de ma femme. L’intervention : un fiasco. Manque de coordination, assaut précipité, fébrilité des collègues, dont un blessé à la jambe. Des mois d’enquête foutus en l’air pour un résultat médiocre. Un gâchis dont j’étais entièrement responsable.

Pendant ce temps, à l’autre bout de la ville, ma femme s’éteignait sous le regard de ma fille qui lui tenait la main.

 

***

 

Le silence. Il s’est étendu au-dessus de Marie et Bruno comme ces langues de brume qu’elle contemplait désormais, qui soudain s’accrochent aux cimes des sapins, s’étalent en douceur sur les reliefs, se déroulent comme si elles voulaient envelopper le paysage tout entier dans une ouate protectrice, en amortir les angles, en diluer les couleurs, en atténuer les sons.

Le calme revenu dans la cuisine où Bruno a balancé la casserole de pâtes, ils agissent comme si de rien n’était. C’est Marie qui sans réfléchir prend la pelle et la balayette pour ramasser les nouilles étalées sur le carrelage tandis qu’il marmonne qu’il va voir le petit et prendre sa douche. Elle acquiesce sans un mot et remet de l’eau à chauffer. Sa lèvre ne saigne plus mais commence à enfler. Elle se contente de la tamponner avec un mouchoir imbibé d’eau fraîche. Quand il revient, cheveux humides, rasé de frais, vêtu de propre, c’est un autre homme. Il étire ses membres courbatus par ses travaux, attaque ses macaronis avec entrain en parlant de la pluie et du beau temps.

Un pacte de silence se noue entre eux. Un accord tacite qui les unit bien plus étroitement que les liens du mariage. Le rite selon lequel, jusque-là, Bruno se répandait en remords larmoyants, implorait un pardon que Marie lui accordait le cœur dégoulinant d’une mansuétude attendrie, n’est plus de saison. La violence de Bruno vient d’atteindre un degré d’intensité qui semble les avoir surpris, anesthésiés l’un comme l’autre. Ils sont arrivés à ce point de non-retour qui fait basculer leur couple du mauvais côté.

Marie se revoit encore dans la cuisine où, assise en face de son mari, elle se force à avaler ses pâtes. Elle tremble encore un peu, mais elle n’a plus peur. Elle est seulement épuisée. Tout est calme. Lucas s’est rendormi dans son berceau. Il ne faut plus faire de bruit, ne pas le réveiller. Être des parents responsables. Alors ils reprennent le dialogue à mi-voix. Bruno d’abord, au sujet des aménagements de la maison, des papiers peints à choisir pour la future chambre de leur fils, qui, pour l’instant, partage la leur.

— Si tu veux, demain on s’en occupe. Je peux sortir un peu plus tôt. On pourrait déposer Lucas chez ta mère… Ou alors après-demain, comme tu préfères.

Marie contemple son mari. Elle le trouve beau dans ce pull blanc à col roulé qui épouse la puissance de ses muscles et met en valeur son teint mat. Il lui parle si gentiment, ce ton conciliant, et son sourire. Elle n’a jamais pu résister au sourire de Bruno, à l’éclat qui surgit parfois de son regard d’ombre. Comment cette lumière pourrait-elle mentir ? Elle lui répond qu’elle est d’accord pour le lendemain, se réjouit même de la perspective de ce moment partagé, ouvert sur leur avenir qui se construit avec leur maison. Une si jolie maison. Alors elle se reprend à espérer, oublie la petite brûlure qui agace encore sa lèvre inférieure, mais guère plus qu’un bouton de fièvre. Le lendemain, il n’y paraîtrait plus.

Pour Marie et Bruno, une jolie vie s’organise en apparence dans ce quartier résidentiel où de jeunes couples s’installent les uns après les autres dans des villas tout juste aménagées, sur des terrains bruts dépourvus de clôtures où les enfants jouent sans trop se soucier de savoir s’ils sont chez eux ou chez les voisins. On se salue, on se tutoie, on se prête des outils ou on se donne un coup de main, des conseils pour les travaux. Ils sont parmi les premiers à emménager avec deux ou trois couples qui deviendront des amis. Quand de nouvelles familles s’installent, Bruno est toujours prêt à leur rendre service, à les inviter à l’apéritif ou pour un dîner improvisé. Il devient vite une sorte de référent dans la rue, quelqu’un dont l’avis compte, dont l’expertise impressionne. Il sait tout faire, il a toujours les bons plans, les bons outils, les bonnes combines, il connaît toujours les bonnes personnes. Et même, à plusieurs reprises, au cours de ces années-là, c’est lui qui apaise certaines tensions entre voisins, donne un coup de main à un jeune père de famille débordé ou calme un adolescent révolté. C’est chez Marie et Bruno que chaque année, à la fin juin, on organise la plus belle fête du quartier, chez eux qu’on se réjouit d’être invité parce qu’ils sont chaleureux et accueillants. Bruno ne lésine pas sur la nourriture et les vins. Il aime les ambiances de ripaille, s’asseoir en bout de table et contempler ses convives ou circuler la bouteille à la main ; que le champagne déborde des coupes et dégouline.

Marie est plus discrète, elle suit le mouvement, toujours avenante, attentionnée, même s’il lui arrive de s’inquiéter de toute cette débauche, de cette esbroufe, pense-t-elle sans jamais oser l’exprimer. Elle se garde bien de protester, même si elle considère que Bruno jette parfois leur argent par les fenêtres pour jouer les grands seigneurs. Elle n’est pas dupe de sa générosité, fruit de son orgueil et de son goût du pouvoir, pourtant, elle ne peut s’empêcher de l’admirer lors de ces fêtes tandis qu’il déambule parmi ses invités, chemise blanche aux manches relevées sur les avant-bras, poitrail ouvert sur la médaille qui scintille autour de son cou, mains dans les poches, trimballant son élégance nonchalante à travers le salon de l’un à l’autre, tapes viriles au passage sur l’épaule des copains, compliments galants pour leurs épouses, badinage enjoué, sans conséquences.

Elle ne peut s’empêcher d’être heureuse lors de ces réunions, elle sait qu’elle ne risque rien tant que les autres sont là et qu’elle peut profiter de la trêve qui s’offre à elle, à condition, toutefois, de ne pas commettre de faux pas : un mot malheureux, un geste de travers… Car il lui arrive d’oublier la violence de Bruno, ou de la reléguer dans un coin de son existence comme un tracas parmi d’autres. Pas de quoi en faire tout un plat. Il lui arrive même de douter les avoir subies, car son mari la couvre de sourires enjôleurs, de baisers furtifs dans le cou quand il passe près d’elle, il lui chuchote qu’elle est belle dans sa nouvelle robe, et qu’il rêve du moment où il va la lui enlever. Il a le vin gai, tendre, amoureux – dans un premier temps, du moins. Et les autres observent ce charmant manège conjugal, les femmes surtout, qui l’envient d’avoir dégoté l’homme idéal. Comment pourraient-ils soupçonner ses bleus aux cuisses sous sa jolie robe, et l’origine de sa douleur à l’épaule qu’elle justifie par ses travaux de peinture dans la chambre d’amis, si une grimace lui échappe et que quelqu’un s’en inquiète ?

Après, on lui avait reproché son silence obstiné. Elle n’avait jamais déposé de main courante, jamais porté plainte, ne s’était jamais confiée à personne, même à son amie la plus chère. Complice donc ? Mais qui l’aurait crue, qui aurait eu envie de l’entendre alors que tout le monde adorait Bruno et que sa popularité était la meilleure des protections ? Qui ? Alors qu’elle refusait d’y croire vraiment et qu’elle espérait encore et toujours que les choses allaient s’arranger… L’exprimer à haute voix, mais avec quels mots ? Elle redoutait leur pouvoir, la façon dont ils gravaient la réalité dans le marbre comme un nom et deux dates sur une pierre tombale. Impossible après de revenir en arrière, de les ravaler. « Mon mari me bat, Bruno me bat. Je suis une femme battue… Je suis victime de violences conjugales. » Pendant longtemps, Marie aurait été incapable de prononcer ces phrases-là, à peine les penser ; et quand bien même elle aurait tenté d’évoquer sa vie de couple, elle l’aurait décrite telle qu’elle la percevait à l’époque : « Parfois Bruno se met en colère. Il n’est pas toujours gentil avec moi… Il a son caractère… Quand il est de mauvaise humeur, mieux vaut s’éloigner. » Elle l’aurait dit en noyant les mots dans un flot de bavardage anodin, avec désinvolture, presque en plaisantant, comme si ce n’était guère plus grave que ses chaussettes sales qu’il laissait traîner.

Lors de ces soirées entre amis, il lui arrivait d’observer les couples de loin, les femmes surtout. Parmi toutes ses amies, voisines, relations, y en avait-il une autre qui cachait ses plaies ? Elle scrutait les bras, les jambes, les écorchures, griffures, les écharpes ou les manches longues incongrues, les maquillages trop chargés, les grimaces esquissées, les gestes mal assurés, une attitude craintive, quelque chose dans le regard, tout au fond des yeux, une tristesse fugace. Plus tard, dans la rue, les magasins, dans le bus, elle se surprenait là aussi à observer les autres femmes, les inconnues qu’elle croisait. Une inquisition qui tournait à l’obsession. « Et celle-ci… Et celle-là… ? » Elle cherchait les signes, les indices. Serait-elle donc la seule ?

Une autre femme un jour a dû l’observer ainsi, mue par la même quête.

 

Marie et Bruno sont partis une semaine hors saison à Ibiza, en amoureux, séjour en pension complète dans un hôtel cinq étoiles qu’ils ne quittent guère, allant de la piscine à la plage en passant par les restaurants. Lucas doit avoir 4 ou 5 ans, à l’époque, c’est sa grand-mère qui le garde. Vacances décidées au débotté par un Bruno exténué qui a brandi les billets un soir en rentrant du travail, rêvant de farniente total quelque part au soleil. Un décor de paradis pour un séjour qui virera au cauchemar d’une terreur permanente.

La mauvaise humeur de Bruno est constante, son repos ne devant être compromis par aucune contrariété, aucun contretemps. Marie, qui n’a pas droit à l’erreur, se tient sans cesse sur ses gardes, surveillant ses gestes et ses paroles, redoutant le pire. Mais il ne se passe rien. Pas de cris, pas de coups, rien qui puisse laisser soupçonner la violence. Les chamailleries des couples en vacances sont trop fréquentes et banales pour que quiconque s’en alarme et, en l’occurrence, Marie et Bruno ne se donnent jamais en spectacle. Mais il faut croire qu’en ce territoire lointain où personne ne les connaît, où ils sont moins soucieux du regard des autres, leur attitude s’est relâchée, les a sans doute trahis, laissant libre cours à la suspicion d’une observatrice attentive.

Un après-midi, au bord de la piscine, tandis que Marie paresse seule sur son transat et que Bruno est parti se baigner, une femme brune d’une cinquantaine d’années, vêtue d’un paréo blanc qui lui donne l’air d’une déesse antique, surgit devant elle, lui cachant soudain le soleil :

— Ne restez pas avec ce type. Partez, quittez-le. Tout de suite !

Elle a une voix grave, presque masculine, et un léger accent espagnol. Elle plante son regard dans celui de Marie, avant de repartir aussi soudainement qu’elle est venue, longeant la piscine avant de disparaître derrière un massif de lauriers roses. Saisie, troublée, le cœur tambourinant, Marie n’a pas bougé de son transat, ni tenté de retenir la femme. Elle ne l’a jamais croisée auparavant parmi les clients de l’hôtel, ne l’a reverra plus après. Une apparition, un fantôme.

Deux jours plus tard, alors qu’ils reprennent l’avion, elle se demande même si elle n’a pas été victime d’une hallucination, si elle n’a pas rêvé. Les mots sont restés gravés dans sa mémoire, ainsi que la voix et l’injonction presque brutale à laquelle elle n’a pas obéi. Avec le recul, une colère l’envahira contre cette intruse anonyme venue troubler la tranquillité de ses vacances. De quoi se mêlait-elle ? Si Marie avait eu le réflexe de lui répondre sur-le-champ, elle l’aurait envoyée promener en faisant mine de ne rien comprendre à ses propos. Malgré tout, cette sœur inconnue avait bousculé ses illusions, ses paroles avaient fait leur chemin, il en était resté une empreinte quelque part dans la mémoire de Marie.

 

***

 

À Peine-Perdue, malgré la présence de ses voisins, la solitude commençait à lui peser. Peut-être à cause de l’hiver qui s’incrustait, de la neige qui de nouveau s’était mise à tomber, comme l’avait prédit Jef, après le bref épisode printanier. Une grisaille uniforme recouvrait le paysage, il n’y avait plus d’horizon, plus d’ailleurs, juste cette lumière opaque hachurée du blanc des flocons voltigeant dans une danse lancinante qui lui faisait tourner la tête et lui envoûtait l’âme si elle la scrutait trop longtemps à travers la fenêtre. Et cette absence totale de bruit, cet étouffement progressif des sons environnants accentuaient cette impression d’isolement. Elle frissonnait, rajoutait des bûches dans le poêle, inquiète de la provision qui s’amenuisait dans le panier. Elle avait froid, elle avait peur aussi, comme si l’inertie de la nature couvait une menace sournoise.

Le travail commençait à lui manquer depuis qu’elle avait achevé l’énorme rapport à traduire qui l’avait occupée tout le mois de janvier. « Tu ne vas pas pouvoir tenir comme ça bien longtemps, tu vis comme une marginale », lui répétait sa mère d’un coup de fil à l’autre. Marie devait reconnaître qu’elle avait raison. Elle ne pourrait pas rester cachée ainsi jusqu’à la fin des temps, il lui faudrait bien sortir, revenir vers la vraie vie, vers les autres. Même Jef le lui disait parfois. Il lui faudrait bien se jeter à l’eau, descendre en ville, s’inscrire à Pôle emploi, consulter les offres, affronter d’éventuels entretiens. Et les questions des employeurs. Malgré son niveau d’études, son cursus brillant, ses diplômes, comment justifier ces trous béants dans son CV simplement émaillé de petits boulots sans envergure ? Et son boitillement qui risquait de déplaire… Une éclopée ! Elle ne se sentait pas prête, pas libre, engluée dans sa peur. Et seule.

Mais seule, elle l’avait toujours été, finalement.

 

Quelques mois après la naissance de Lucas, elle veut reprendre son travail à l’institut de langues. Son emploi n’y était ni prestigieux ni très bien payé, mais l’ambiance lui plaisait et elle y côtoyait des collègues sympathiques tout en conservant une certaine expertise et des possibilités de rencontres et d’échanges. Elle ne se méfie pas quand un soir, elle aborde le sujet, presque sereinement. Depuis l’épisode dans la cuisine, Bruno n’a plus eu de geste violent. Après quelques jours de congé, il était redevenu l’homme tendre et léger qu’elle connaissait. Elle en était venue à mettre son geste sur le compte de la fatigue. Elle l’entend siffloter dans la maison, faire le clown pour amuser Lucas. Il lui donne le biberon, le bain, propose une balade dans le quartier avec la poussette. On les voit aux premiers jours de printemps déambuler dans le lotissement tous les trois, le bras de Bruno entourant les épaules de Marie qui pousse le landau sur lequel ils ont tous les deux le regard fixé. Une gentille petite famille.

Non, elle ne se méfie quand, vers la fin mars, elle aborde le sujet de la reprise de son travail. On l’a rappelée à l’institut, lui proposant même un contrat plus important, des perspectives. Elle est toute fière de le lui annoncer un soir à l’heure du dîner.

— Ce job de merde ! Tu serais prête à abandonner ton fils pour ça ? Tu n’as vraiment rien dans la cervelle, ma pauvre fille !

Souffle coupé, elle ne trouve rien à répondre. La réaction de Bruno l’anéantit. Elle se tasse sur sa chaise comme pour mieux encaisser les répliques à venir ; et peut-être les coups.

— Tu appelles ça un travail, quarante-cinq minutes de trajet pour aller traîner dans Paris à donner quelques heures de cours dans la semaine ? Tu crois vraiment que notre fils mérite que tu le laisses pour un boulot minable dont tu n’as pas besoin ? Tu crois qu’on va engager une nounou, la première bonne femme venue qui nous coûtera plus cher que ce que tu seras capable de gagner ?

— Mais on m’a rappelée… On me propose un contrat plus intéressant.

— Tu parles qu’ils t’ont rappelée ! Quand on trouve une cruche surdiplômée comme toi qui accepte un boulot sous-payé, ils auraient tort de s’en priver !

Continuer : partie 7 sur 9