Elle demeure
Elle demeure
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.
Il suspend sa phrase en même temps que sa main levée vers elle. Elle recule d’un pas en le fixant avec effroi. Son bras retombe avec lassitude, il dénoue sa cravate avant de se laisser tomber dans le canapé, colère éteinte, faute d’énergie sans doute. Elle reste plantée devant lui, à le contempler sans oser bouger ni rien entreprendre. La musique s’est arrêtée, dans le four, les cassolettes se dessèchent.
***
Les premières neiges tombèrent fin novembre. En se levant un dimanche matin, Lucas et Marie découvrirent, émerveillés, le paysage qui s’offrait pour la première fois à leurs yeux. Blancheur inattendue, profondeur envoûtante du silence, pureté de la lumière, nature inerte, temps arrêté. Ils demeurèrent immobiles et muets derrière le carreau à contempler le spectacle avant d’être saisis l’un et l’autre par une sorte d’euphorie soudaine, trépignant de joie comme des enfants. À peine s’ils prirent le temps d’avaler café et tartines pour se précipiter dehors. De leurs fenêtres, Amélie et Baptiste assistèrent, mi-attendris, mi-narquois, à ce débordement joyeux, bataille de boules de neige à laquelle Jef avait fini par se joindre. Les deux vieux ne partageaient guère cet enthousiasme. Il fallait bien arriver de la ville pour se réjouir de ce premier assaut de l’hiver ! Pas de quoi !
Marie, passé ce moment de joie enfantine, s’en rendit compte assez vite. La magie ne résistait pas longtemps face aux exigences terre à terre. Il fallait dégager les accès aux maisons, l’entrée du chemin, pelleter la neige, en faire des tas. Il fallait affronter le sentier que le chasse-neige ne viendrait déblayer qu’en dernier recours. Personne ne pourrait monter jusqu’à eux et descendre s’avérait hasardeux. Seul Jef était équipé pour ce genre d’aventure. C’est lui qui irait au ravitaillement, c’est sur lui qu’on allait compter dans les jours à venir. Ils étaient, pour un temps, coupés du monde. Malgré ces complications, Marie bénissait cette neige. Elle était une alliée, un cocon protecteur. Rien de mal ne pouvait survenir tant qu’elle serait là.
Car depuis l’escapade en ville avec Jef, son angoisse demeurait. Elle était comme une main puissante posée sur sa gorge, qui tantôt relâchait sa pression, tantôt resserrait son étreinte, jusqu’à l’étouffement. Pourtant, l’apparition malencontreuse d’Alexia sur le marché n’avait pas eu de conséquences. La secrétaire ne l’avait sûrement pas reconnue. Marie s’était affolée pour rien. Pour rien ? Il y avait bien ces appels téléphoniques depuis quelques jours. Appels masqués, publicitaires à n’en pas douter, qui revenaient aux mêmes heures chaque soir, au moment du dîner ou plus tard. Quand elle décrochait, il n’y avait jamais personne, juste les « bip bip » qui la narguaient. Elle sursautait chaque fois que la sonnerie de son portable retentissait, ne répondait plus. Elle n’avait pas de ligne fixe et n’avait donné son numéro qu’à un nombre très limité de proches, même si son statut de travailleuse indépendante l’avait obligée à créer un site dédié à la traduction spécialisée. Son nom n’y figurait pas, juste un sigle, mais Bruno était capable de la retrouver par ce biais-là. Elle se méfiait aussi de sa messagerie électronique. Elle possédait plusieurs adresses et n’écrivait à ses amis que sous un pseudonyme, redoutant toujours de se retrouver au cœur d’un fichier où Bruno figurerait aussi. Elle savait qu’il suivrait méthodiquement toutes ces pistes jusqu’à trouver la faille. Elle ne cessait de harceler Lucas pour l’inciter à la prudence, en ressassant les mêmes consignes. Il soupirait ou s’éloignait en claquant la porte. « Ça va, maman, j’ai compris ! » C’était plus fort qu’elle. Elle savait qu’elle le blessait, le tourmentait avec ses sempiternelles recommandations, il fallait qu’elle en remette une couche, qu’elle appuie là où il avait mal, lui qui voulait respirer, passer à autre chose, retrouver un semblant d’insouciance. L’angoisse de Marie était une prison où elle les enfermait tous les deux.
La première neige était venue à point nommé pour apaiser les tensions entre eux, leur offrir une trêve, une respiration. Trop de solitude, trop d’intimité entre mère et fils. Marie le comprenait ; aussi était-elle reconnaissante à Jef de s’occuper de Lucas, de l’emmener parfois en randonnée, de lui montrer ses ruches où les abeilles pour l’heure étaient au repos, ou encore de l’inviter à assister avec lui à un match de rugby, puisqu’ici, pour s’intégrer auprès des copains, il valait mieux s’y intéresser. Lucas fréquentait aussi Baptiste et son chat qu’il allait caresser quand il somnolait dans la cuisine du vieux. C’est grâce à l’animal qu’ils avaient fait connaissance. La première fois que le garçon était entré dans la pièce, il s’était pincé le nez pour échapper à une étrange odeur de chou aigre et de vieux fromage, mais il avait fini par s’y habituer, comme il avait fini par accepter de boire un sirop de citron vaguement éventé dans un verre à la propreté douteuse. Amélie, ne voulant pas être en reste, l’avait aussi invité à lui rendre visite. Chez elle, au contraire, ça sentait le savon et la cire. Tout était bien propre et bien rangé avec des napperons partout. Chez elle, on buvait du chocolat chaud dans de jolies tasses en porcelaine. Quand il rentrait de ces visites, il les racontait à Marie, décrivait les lieux, les manies, le comportement des deux vieillards comme s’il revenait d’une contrée lointaine auprès d’une tribu aux rites étranges. Ensemble, ils s’en amusaient. Dans le fond, ils n’étaient pas si mal tous les deux, à Peine-Perdue, plutôt heureux. Seulement, l’ombre de Bruno n’était jamais bien loin dans leur tête, dans leur cœur. Même à distance, il conservait son pouvoir sur eux. La menace planait.
***
Le froid et le chaud ! Bruno ne connaissait pas les nuances. Il passait de l’un à l’autre sans qu’on puisse anticiper le retournement que rien n’expliquait ; s’y adapter. Le lendemain de sa dînette gâchée, il emmène Marie au restaurant. Le grand jeu, menu gastronomique et chandelles, Mozart en sourdine. Elle porte la robe noire achetée la veille, le vin fait briller ses yeux, ou l’émotion. Il lui répète qu’elle est belle, lui demande pardon, serre sa main sur la nappe blanche, la porte à ses lèvres et dépose le plus délicat des baisers au creux de sa paume. La lumière tamisée ombre le visage de Bruno, accentuant l’intensité de son regard posé sur elle. Elle s’y noie, elle chavire d’amour pour lui.
Plus tard, au cœur de la nuit, corps apaisés, désirs assouvis, elle retrouve en lui le petit garçon qui l’atten drit, l’intrigue. Il se blottit contre elle, pose sa tête contre son ventre tandis qu’elle lui caresse doucement les cheveux, geste maternel qui semble le consoler d’un chagrin secret, et par lequel elle a l’illusion de regagner un certain pouvoir sur lui. À ce moment-là, encore, elle est persuadée que Bruno cache au fond de lui une douleur qui se ravive ainsi pour se transformer en colère imprévisible, et qu’à force de patience et d’amour, elle parviendra à le guérir. Parfois, les premiers temps de leur mariage, elle scrute les photos de lui enfant, pour y déceler cette fameuse blessure enfouie. Elle ne voit qu’un gamin au regard farouche, ou effronté, qui défie l’objectif comme s’il s’apprêtait à en découdre, un bagarreur, un petit mec qui ne se laisse pas faire, un chef de bande. C’est d’ailleurs l’image qu’il garde lui-même de son enfance. Mais aucune détresse dans ce regard, aucune fragilité apparente dans ce visage de gosse frondeur. Si beau déjà, avec ses yeux de velours noir et son teint mat qui lui donnent l’air de venir d’ailleurs.
Après cette nuit-là, la vie du couple reprend un cours paisible. Innocente comme une rivière qui regagne son lit après avoir tout emporté et dont aucun étranger de passage ne soupçonnerait les débordements. Marie en vient à minimiser la portée du malheureux épisode. À le reléguer tout au fond de sa mémoire. Entre-temps, estime-t-elle, ils ont appris à vivre ensemble et chacun y a mis du sien pour retrouver l’harmonie d’avant. Chacun ? En est-elle sûre ? Avec le recul, elle découvrait qu’en réalité, c’était elle qui avait ajusté sa façon de vivre à celle de Bruno. Il détestait les initiatives improvisées quand il n’en était pas à l’origine. L’imprévu, les surprises étaient son domaine exclusif. Le magicien, c’était lui ! Marie comprend très vite qu’il n’apprécie pas qu’elle réserve des places de théâtre, qu’elle prévoit une escapade le dimanche, ni même qu’elle lui offre un vêtement, cravate ou chemise, en dehors de la date de son anniversaire. Il n’aime pas être pris au dépourvu ni contraint par la volonté d’autrui, fût-il le fruit de la tendresse amoureuse de Marie.
Bien qu’il apprécie la bonne chère, rien ne l’agace plus que de trouver sa femme enveloppée dans un tablier de cuisine, cuillère en main, occupée à lui mijoter un bon petit plat quand il rentre à la maison. « Ça t’amuse de jouer les bobonnes ! » Alors qu’elle adore cuisiner, que cette occupation lui offre de vrais moments de détente en dehors de ses études, elle y renonce très vite, ne serait-ce que pour ne plus subir ce vague soupçon de mépris qu’il semble porter sur elle dans ces moments-là. Elle a toujours l’impression, alors, qu’amour et désir s’éteignent dans le regard de Bruno. Lui, il aime la retrouver assise à son bureau, parmi ses cours éparpillés, pâle, échevelée, visage hagard, regard brûlant d’avoir trop lu, trop étudié, échine douloureuse d’être restée ainsi penchée sur ses livres. Elle s’étire comme une chatte et Bruno vient lui masser les épaules et la nuque, relève sa chevelure pour y déposer un baiser. Cette femme-là, porteuse de savoir, le trouble, le fascine. Il s’agenouille devant elle, comme devant une déesse. Il lui fait couler un bain, lui prépare un verre, met à réchauffer un quelconque plat cuisiné chinois ou japonais acheté en sortant du travail. « Tu ne t’occupes de rien ! » De quoi se plaindrait-elle donc ? Quand elle le raconte à ses amies, chacune l’envie. Marie a déniché l’oiseau rare.
À quelques concessions près, son bonheur est donc parfait, ou presque. En marge de leur vie de couple, quelque chose en elle s’étiole entre ses cours à la Sorbonne et son travail personnel dans son bureau au fond du couloir. À ce stade de son cursus universitaire, elle ne connaît plus grand monde, chacun poursuivant son propre chemin, entre stages, séjours à l’étranger ou débuts dans la vie active. Elle n’a plus guère d’amis avec qui s’attarder à la sortie des cours ; plus le temps non plus. Surtout depuis qu’elle s’est inscrite à un concours en vue d’obtenir un stage au Parlement européen. Sitôt sortie, elle court vers le métro pour rentrer à l’appartement et se mettre au travail. Ne pas perdre de temps, être à la hauteur de l’enjeu, des espérances de Bruno, ne pas trébucher.
Surtout, ne pas retrouver sur le visage de l’homme qu’elle aime la violence entrevue. Il y a toujours cette petite note d’angoisse qui lui pince le cœur quand elle franchit le seuil de la pièce, cette sensation d’étouffement, de lourdeur vite surmontée au début. Et puis, avec le temps, une sorte d’accablement s’abat sur elle. La fatigue de l’année précédente lui revient, plus tenace, cette fameuse lassitude qui lui ressemble si peu. L’envie de tout abandonner. Elle a perdu en route le but qu’elle s’est fixé depuis le début de ses études. Elle doute d’elle et du chemin à prendre et pour la première fois de sa vie, la peur de l’échec la tétanise au lieu de la galvaniser.
Bruno est là, pourtant, toujours attentif à son bien-être, soucieux de sa tranquillité. À l’écoute, jouant au coach… Quand il rentre, ils ont pris l’habitude d’un moment de détente autour d’un verre de vin. Elle abandonne enfin livres et cahiers pour se laisser entraîner au salon où il met de la musique. Blottie contre lui, sur fond de jazz, reggae ou rythmes africains, elle lui raconte sa journée. À l’époque, c’est ainsi qu’elle aurait formulé les choses si elle avait dû décrire ces moments. Bien plus tard, elle corrigera cette interprétation : quand Bruno rentre, elle est implicitement autorisée à arrêter de travailler pour se rendre au salon où, moyennant musique, verre de vin et marques de tendresse, elle est priée de lui faire son rapport – compte rendu détaillé de sa journée, émaillé de questions qu’il lui pose avec ce ton suave et cette voix rauque qui l’ont d’abord troublée avant de l’effrayer.
« Qu’as-tu fait de ta journée ma chica ? » demande-t-il en lui caressant la joue, ou les cheveux, comme il le ferait avec un chaton. « Chica ». Quand, au juste, a-t-il commencé à l’appeler ainsi ? Elle n’aurait su le dire. Le surnom intime a surgi à l’improviste dans la bouche de Bruno, sorte de badinage amoureux qui a eu tendance à s’imposer sans qu’elle y prenne garde. « Chica » prend petit à petit pris le pas sur son prénom. De semaine en semaine, « Marie » s’efface. « Ma chica, tu as une petite mine ce soir… Chica, dis-moi ce qui ne va pas. » Alors elle se love un peu plus contre lui pour lui confier du bout des lèvres ses inquiétudes, ses doutes, qu’il écoute avec attention avant de les balayer avec désinvolture et de lui prodiguer encouragements et conseils – traduire stratégie et objectifs à atteindre. Parfois, en retour, elle lui demande comment s’est passée sa journée, mais la plupart du temps il élude sous prétexte que ses occupations à lui n’ont rien d’extraordinaire – sauf quand il réalise une vente exceptionnelle. Bruno ne lui confie jamais ses soucis professionnels, ses peurs, ses éventuels échecs ; à croire qu’il n’en a pas, seulement des moments de gloire. L’important, affirme-t-il, c’est elle, sa réussite à elle dont il s’est emparé, dont il fait désormais une affaire personnelle. « Tu vas… tu dois réussir ! Je suis si fier de ma savante petite femme », conclut-il. Elle est momentanément rassurée, bercée par la musique et les paroles tendres.
Mais quand elle retrouve la solitude de son bureau, l’angoisse l’attend derrière la porte, d’autant plus prégnante de jour en jour que Bruno refuse de la prendre au sérieux, prétendant qu’elle exagère, qu’elle aime se plaindre. Alors elle apprend à se taire, lui cache ses états d’âme et ses difficultés : sa mémoire qui lui fait défaut, sa capacité de concentration, sa vivacité d’esprit. Tout lui échappe, tout lui pèse. Elle se sent lente, lourde, laide. Elle perd pied.
Vient la période des examens partiels, qu’elle traverse sans conviction jusqu’à cette épreuve orale, la plus importante car une note inférieure à la moyenne l’éliminera d’office. Ce matin-là, Bruno lui prépare un petit déjeuner copieux, des fruits, des sucres lents, et l’accompagne en voiture pour lui épargner la fatigue du trajet en métro. Quand il redémarre après l’avoir déposée, elle reste plantée sur le trottoir, à le regarder s’éloigner comme une enfant qu’on abandonne à la porte de l’école, avant de gravir à regret les marches de la fac, puis les couloirs qui mènent jusqu’à la porte de la salle d’examen B2 – pourquoi a-t-elle gardé cette indication en mémoire ? Là, quelques étudiants alignés sur des chaises attendent, tandis qu’un autre sort sur une grimace désabusée à l’adresse d’un camarade, avant de s’éloigner dans un haussement d’épaules. Marie prend place à la suite, après qu’on lui a annoncé que le jury a un sérieux retard. Peu lui importe. Elle peut bien attendre jusqu’à la fin des temps. Elle est bien, là, à rêvasser sur sa chaise en contemplant la porte close avec ce « B2 » lourd de menaces, écrit en noir. Si bien qu’elle sursaute quand elle entend enfin son nom. Elle se retrouve devant le fameux jury avec son sujet tiré au sort dont elle n’a pas pris connaissance. Deux hommes encadrant une femme qui la fixent avec perplexité en grignotant des petits gâteaux, car il est midi passé. « Mademoiselle ? » commence le premier. « Mademoiselle ? » répète le second en écho. « Vous ne vous sentez pas bien ? » s’enquiert enfin la femme, en attrapant le paquet de biscuits. C’est à cet instant précis, alors qu’elle les observe en train de croquer des petits beurres, préoccupés à ramasser du bout des doigts les miettes qui tombent sur leurs fiches, que Marie prend conscience de l’absurdité de la situation, mesure toute l’étendue de son rejet, de son détachement. La nausée. « Bon appétit », s’entend-elle murmurer avant de s’enfuir vers le couloir, loin de ce « B2 », loin des vieux murs vénérables qui ont dû en voir d’autres.
Dehors, un petit vent d’est la cueille. Elle relève le col de son manteau et s’en va au hasard des rues. Marcher lui donne faim. Elle achète un sandwich qu’elle dévore sur un banc du jardin du Luxembourg. Un fragile soleil de février affûte ses premiers rayons. Elle lève les yeux vers le ciel. Elle respire. Elle est bien. Plus tard, elle déambule, prend un café en terrasse, rôde dans une librairie du Quartier latin avant de se décider à reprendre le métro pour regagner sa banlieue, l’apparte ment, Bruno, à qui, pour la première fois, elle s’apprête à mentir.
À partir de ce jour-là, Marie se comporte en femme adultère qui, sitôt son mari parti, court vers des rendez-vous secrets. Désormais, elle déserte son bureau presque chaque après-midi, délaissant la préparation de son concours qu’elle n’obtiendra pas sans un excellent dossier. D’ailleurs, à quoi bon ? Elle n’a plus envie de conquérir les hautes sphères du Parlement européen, pas envie de s’éloigner de Bruno. Elle est fatiguée de se battre pour être la meilleure, quitte à piétiner les autres. Elle manque de ce mordant qui lui permettrait de se distinguer, de s’élever tout en haut de l’échelle sociale. Elle n’est pas cette guerrière que Bruno prétend entraîner. Elle veut juste vivre. Alors, elle reprend son école buissonnière, son errance à travers les rues de Paris où le printemps s’annonce. Les jours de pluie, elle se réfugie au cinéma ou à la médiathèque. Il lui faut pourtant surveiller sa montre, être rentrée pour 17 heures, regagner sagement la pièce au fond du couloir, éparpiller ses cours, feindre une attitude studieuse pour Bruno.
Comment lui avouer que son année est ratée, qu’il ne lui sert plus à rien de se battre, que son souhait est désormais de trouver un travail, d’entrer enfin dans la vie active ? Elle redoute la violence de sa réaction. À la médiathèque, où elle se rend le plus souvent lors de ses vagabondages clandestins, elle repère l’annonce d’un institut de langues qui cherche quelqu’un pour donner des cours. Elle s’y présente, et grâce à son excellent niveau d’études, obtient facilement le poste. Ce jour-là, elle revient à l’appartement le cœur léger, forte de cette nouvelle qui viendra atténuer celle de ses ambitions abandonnées. Elle a repris sa vie en main. Désormais, elle se sent armée pour lui parler, le convaincre qu’elle a pris une bonne décision – sa décision. Il lui suffit de trouver le bon moment pour lui parler. Elle aimerait bien marquer l’événement par une petite fête, une bouteille au frais, ou un dîner au restaurant, songe-t-elle gaiement alors qu’elle introduit sa clé dans la serrure de l’appartement, mais puisqu’il déteste les surprises… La surprise, c’est elle qui l’aura.
***
« Joyeux Noël, ma chica ! » C’est la phrase qui surgit sur l’écran de son ordinateur quand Marie ouvrit sa messagerie. Écrite en grosses lettres noires, elle envahissait la page. Elle demeura longtemps à la contempler, tétanisée.
Il était à peine 8 heures du matin, et le silence dans la maison endormie lui sembla encore plus épais, inquiétant. Dehors, la neige avait cessé de tomber, tout semblait figé, le temps suspendu, et la vie. Pourquoi avait-elle ouvert ce message dont l’expéditeur lui était inconnu ? Par distraction, curiosité ? Parce que mal réveillée, elle agissait comme un automate ? Pas de signature, mais qui d’autre que Bruno aurait pu lui envoyer un tel message ? Le seul mot « chica » lui giflait l’âme et le cœur. Elle l’entendait tambouriner dans sa poitrine et jusque dans ses oreilles. Elle n’osait même plus poser ses doigts sur le clavier. Il lui semblait que le seul contact sur les touches établirait une liaison virtuelle avec Bruno. Qu’il était là, à l’épier, peut-être avec le petit œil judas sur l’ordinateur. Elle se recula vivement, attrapa son rouleau de scotch, un morceau de carton qu’elle colla sur le haut de l’écran pour occulter cette caméra espionne. Ce geste la rassura un peu.
Elle tenta de réfléchir. Par quel moyen avait-il obtenu sa nouvelle adresse ? Leurs relations communes, celles de leur vie d’avant ? Marie n’avait gardé contact qu’avec deux de ses amies du quartier, les plus intimes, celles qui, a priori, n’auraient jamais divulgué sa nouvelle adresse à son ex-mari. L’agent immobilier ? L’ancien collège de Lucas ? Le club sportif où il était inscrit ? Tout était possible, une négligence probable, son ex-mari rusé. Elle avait beau avoir coupé les ponts, rompu la plupart des liens, les deux parties de sa vie ne pouvaient être complètement étanches dans ce monde connecté. Et Bruno, elle le savait, était aux aguets. Il prendrait son temps. Rien ne pressait. Il possédait cette sorte de patience, celle du photographe animalier, ou du chasseur à l’affût. Un frisson lui parcourut l’échine.
Elle ne savait que faire du message, craignant confusément qu’il contienne un piège, un virus ; un seul clic, et elle retomberait dans les griffes du monstre qui avait partagé sa vie. Elle aurait pu le conserver, signaler ce harcèlement virtuel. Il n’avait pas le droit de s’appro cher d’elle, de son domicile, pas le droit de chercher à la recontacter de quelque manière que ce soit. Mais quelle preuve avait-elle qu’il s’agissait bien de Bruno ? Son nom ne figurait nulle part dans l’intitulé de l’adresse, il avait dû envoyer son message d’un cybercafé quelconque, et personne ne connaissait ce surnom de « chica », qu’il n’utilisait pour elle que dans l’intimité. « Joyeux Noël, ma chica ! » pouvait s’adresser à n’importe qui, lui avoir été envoyé par erreur. Personne ne la prendrait au sérieux. Elle allait appuyer avec rage sur la touche « supprimer », se retint de justesse avant de décider de transférer la missive à son avocat avec un mot d’accompagnement. Elle se sentit mieux. Elle ne devait pas se laisser impressionner, ni céder à la panique. Bruno cherchait à lui faire peur, à lui faire mal, mais il était loin. Il ne l’avait retrouvée que dans une existence virtuelle. Elle fixa le paysage enneigé à travers la fenêtre, l’entrée du chemin que nulle trace ne souillait. Tout allait bien.
***
À peine vient-elle de refermer la porte de l’appartement qu’elle se trouve face à lui, Bruno. De surprise, elle pousse un léger cri. Il est là. Rentré plus tôt. Bien plus tôt que d’ordinaire. Visage fermé, imposant dans son costume noir dont la veste accentue la carrure, inquiétant avec sa cravate défaite et ses cheveux en bataille qui dénoncent sa nervosité. D’instinct, elle a un mouvement de recul avant de s’immobiliser. Tout en elle se paralyse, mouvements, parole, respiration.
— D’où viens-tu ?
— De la bibliothèque.
— Tu as travaillé là-bas ?
— Oui, il me manquait des documents… Tu t’es inquiété ? Désolée, j’aurais dû te laisser un mot.
Le son de sa propre voix la rassure, il lui faut parler pour que les mots rattrapent leur tonalité anodine, endorment la méfiance de l’autre. Les gestes lui reviennent, poser son sac sur la console, accrocher son manteau dans la penderie, dénouer son écharpe. Se tourner vers lui sourire aux lèvres, tandis qu’un bras se lève, qu’une main s’abat sur sa joue. Marie vacille, perd l’équilibre, se rattrape au meuble de l’entrée. Marie se dédouble : celle qui trébuche et celle qui se voit trébucher. Fixe cette main qui, délestée de sa rage, s’en retourne mollement relever la mèche sur le front de Bruno avant de se cacher au fond de sa poche de pantalon. Brûlure, hébétude, effroi. C’est arrivé ! Une forme de soulagement se mêle à sa douleur. Une immense fatigue l’envahit. Et lui aussi, face à elle, semble à bout de forces. Ils ont l’air l’un et l’autre de revenir d’un long voyage.
— Arrête de mentir ! dit-il enfin.
— Je ne mens pas. J’étais vraiment…
— Ne me prends pas pour un idiot ! Tu traînes tous les après-midis. Tu ne travailles plus, tu me racontes des histoires. Je fais tout pour toi, et tu me mens. Mais qui es-tu donc, ma pauvre fille ?
Il continue de la toiser de son regard de glace, chargé de ce mépris qui la consume. Elle baisse les yeux pour s’y soustraire. Se tait. Attends.
La tension s’allège peu à peu, l’espace s’élargit. Il lui semble que la lumière est soudain plus vive. Le regard de Bruno s’adoucit, ses épaules se relâchent dans un soupir. Ses bras se tendent. Elle n’a plus rien à craindre.
— Viens là.
Elle obéit, reconnaissante. D’où lui vient cette docilité ? Quelle est cette part inconnue en elle qui la trahit ?
— Regarde-moi, dit-il en lui prenant le menton. Pourquoi tu me fais ça ? Pourquoi ? Est-ce que j’ai mérité que tu me traites si mal ?
— Non.
— Tu me rends fou ! Regarde ce que tu me fais faire !
C’est elle qui, réfugiée dans ses bras, implore son pardon ; elle encore qui, plus tard, l’entourant des siens, l’exonère d’un geste dont elle garde encore sur sa joue la toute première empreinte.
***
L’approche des fêtes de Noël chassa l’inquiétude de Marie. Elle tenta d’oublier le message reçu, n’en parla à personne en dehors de son avocat, auquel elle avait transmis le courriel. Comme elle l’avait prévu, il doutait qu’il soit possible de prouver que Bruno en était l’auteur. Il prit cependant la peine de la rappeler un peu plus tard pour prendre de ses nouvelles, la rassurer. C’était un homme d’un certain âge, tout en rondeur et lassitude, qui la traitait avec une attention quasi paternelle. Si Marie doutait parfois de son efficacité, elle appréciait son calme et sa bienveillance. Il la rassura, en effet, lui rappelant que Bruno était surveillé, pas libre de ses mouvements, et pas fou au point de prendre le risque de retourner en prison s’il commettait la moindre incartade – ce dont elle doutait, justement. À ce qu’il en savait, il se tenait à carreau. Il lui conseilla d’ouvrir une nouvelle adresse de messagerie, réservé au premier cercle de ses proches, et lui souhaita un joyeux Noël.
Leur premier Noël à Peine-Perdue. Marie et Lucas dressèrent un sapin, un vrai. Une certaine effervescence flottait dans la maison. Marie avait invité sa mère, son frère et sa belle-sœur à passer quelques jours avec eux. Dans la voiture, il restait une place pour Manon, l’amie d’enfance de Lucas qui avait eu la permission de se joindre à eux. Marie s’en réjouissait pour son fils, craignant toujours que l’isolement et l’éloignement lui pèsent. Elle appréhendait cependant la cohabitation avec Colette, sa mère. « Qu’as-tu fait à tes cheveux ? » fut d’ailleurs la première réflexion qui, avant-même les embrassades, jaillit d’elle quand elle découvrit la coupe à la garçonne de sa fille. « Ça te va bien ! » répliqua Benoît pour calmer le jeu.
Ils étaient arrivés en fin d’après-midi, la veille de Noël, émerveillés de découvrir le paysage enneigé dans les tout derniers kilomètres de leur parcours, alors qu’ils avaient quitté la région parisienne sous une petite pluie sans âme. Marie n’avait pas revu sa famille depuis la fin de l’été et, dans un premier temps, la joie de les retrouver l’emporta sur ses inquiétudes. Le temps de s’installer dans la maison, de défaire les valises, de commenter les nouveaux aménagements, l’ambiance fut joyeuse, bon enfant, et Marie se détendit. Plus tard, au cours du dîner, après l’euphorie des retrouvailles, le malaise rôda à nouveau. Ou était-ce Marie qui l’imaginait, le nourrissait ? Elle avait toujours l’impression qu’à un moment ou un autre, l’ombre de Bruno venait les hanter tous, empoisonner l’ambiance, installer des non-dits, de l’embarras ; de la culpabilité aussi. Personne n’avait rien vu. Marie n’avait rien dit. Jamais. Complice d’une violence qu’elle subissait jour après jour. La gêne s’immisçait dans les soudains silences des conversations qui s’épuisent, dans les mots malheureux qui vous échappent, dans les souvenirs qu’on n’ose plus évoquer, dans les questions qu’on hésite à poser. Dans les regards qui s’attardent. Comme celui d’Estelle, la nouvelle compagne de son frère, que Marie avait plusieurs fois surprise en train de la fixer avec, lui semblait-il, une pitié condescendante qui commençait à l’agacer.
Elle était la seule étrangère à leur histoire, arrivée après la bataille, la seule à n’avoir jamais connu Bruno autrement qu’en accusé derrière son box. Elle n’avait de toute l’affaire que la version de Benoît. Marie observait celui qu’elle appelait toujours son petit frère. Ils échangèrent un sourire alors qu’il levait les yeux vers elle, à table. Puis il baissa le nez, posa sa main sur celle d’Estelle, comme si le seul fait d’avoir détourné un instant son attention de sa compagne était un début d’infidélité. Apparemment, dans leur couple, c’était elle qui menait la danse. Lui qui, craignant de la perdre, se soumettait. Mais qu’en savait-elle, après tout ? Benoît était doux comme un agneau, mais elle ignorait tout de l’homme qu’il était dans l’intimité. Elle en était restée à l’adolescent mal dans sa peau que Bruno avait pris sous son aile, qui avait subi son influence. Dès le premier instant, il était devenu le grand frère, le modèle, l’appui, le complice, le conseiller ; le tuteur, presque, après la mort de leur père.
Lors des déjeuners familiaux chez ses parents, au début de leur mariage, Bruno finissait toujours par rejoindre Benoît dans sa chambre pour jouer avec lui à des jeux vidéo. S’il faisait beau, ils entamaient une partie de foot improvisée, il lui apprenait à conduire, l’emmenait en virée, « entre hommes », disait-il. Il lui expliquait comment s’habiller pour sortir, rectifiait son style, bousculait ses habitudes, lui ébouriffait les cheveux « Regarde-moi ça, on dirait un communiant ! » Et Benoît l’écoutait, s’efforçait de lui obéir, de lui ressembler. Au fil du temps, il avait, à le fréquenter, pris un peu plus d’assurance, de confiance en lui. Et Marie était heureuse de cette complicité entre son jeune frère et son mari. Plus tard, il l’avait conseillé et suivi dans ses études, reprenant auprès de lui le rôle de coach qu’il ne pouvait plus exercer avec elle. C’est Bruno, encore, qui lui avait fourni ses premiers jobs d’été au sein de la concession automobile où il travaillait. Bruno, toujours, qui l’avait chaudement recommandé auprès d’un chef d’entreprise qu’il connaissait. Un bon client avec lequel il avait sympathisé : « Je vais le contacter, tu iras de ma part. » Bruno connaissait tout le monde et savait cultiver ses relations, celles qui pouvaient lui être utiles. Il suffisait de mentionner son nom pour que les visages s’éclairent, que les portes s’ouvrent. C’est ce qui s’était passé pour Benoît, le timide qui, malgré ses diplômes et ses compétences, n’avait guère retenu l’attention des employeurs. Il avait eu le poste, et à partir de ce jour-là, la reconnaissance familiale lui avait à tout jamais été acquise. Même son beau-père avait semblé réviser son jugement. Colette, qui s’était beaucoup inquiétée pour l’avenir de son fils, ne jurait plus que par son gendre. « Il est tellement gentil ! » répétait-elle à la cantonade.
Depuis l’affaire, elle était envahie d’une honte qui l’empêchait de sortir, elle ne voyait plus ses amies, se terrait dans son appartement où, peu à peu, les visites s’étaient espacées, les liens avec l’extérieur relâchés. Et voilà que sa fille, sa pauvre fille, avait décidé de s’éloigner, l’abandonner. Chaque fois que sa mère posait son regard sur elle, Marie flairait sa rancune, une colère rentrée, une muette accusation bien antérieure à sa récente décision de partir. Tout ça, ce qui était arrivé, c’était de sa faute, à elle, Marie : la famille détruite, meurtrie, les certitudes anéanties, les ruptures, les traumatismes, le scandale. La famille entière avait été bouleversée. Il ne restait rien de ces petits bonheurs tranquilles, des fêtes et des vacances partagées. Et ce Bruno, qu’on avait aimé comme un frère, ou un fils, et qu’on ne parvenait pas encore à répudier ou à condamner sans se condamner soi-même. Marie se demandait parfois si sa mère n’aurait pas préféré que la violence de Bruno demeure dans le secret de leur couple, que sa fille s’en arrange, prenne sur elle, s’y adapte, encourage son mari à se faire soigner. Car tout de même, il avait de bons côtés, Bruno, il ne pouvait être foncièrement mauvais, ce gendre idéal, toujours dévoué, bon père de famille. Il avait été pris d’un accès de folie qu’il fallait guérir. Et puis, tout le monde savait bien que dans un couple, les torts sont partagés. Marie avait bien dû nourrir, provoquer toute cette brutalité. Que n’avait-elle songé à consulter un psychologue pour tenter de régler leurs problèmes conjugaux ? À croire qu’elle se complaisait dans cette relation, qu’elle y trouvait son compte… Et pourquoi n’avait-elle rien dit de ses souffrances, même à sa propre mère ?
Elle lisait tout ça, Marie, dans le regard maternel, elle l’avait lu dès son réveil à l’hôpital, ce mélange de compassion larmoyante et de rancune, ce déni sournois et rampant de la réalité malgré la gravité de ses blessures physiques et morales, cette incapacité à les appréhender, ce refus de les admettre. Aux gens qu’elle rencontrait juste après et qui venaient aux nouvelles, Colette parlait toujours pudiquement de « l’accident ».
Lasse de ruminer ses mauvaises pensées alors qu’elle était censée partager un moment de joie avec sa famille réunie, elle se leva pour changer les assiettes. Colette lui demanda où elle rangeait le service à dessert, Estelle, courtoise, si elle pouvait faire quelque chose, tandis que Benoît grimpait à l’étage, répondant à l’appel de son neveu qui voulait lui montrer sa console. Marie suivit son frère du regard se demandant soudain si c’était lui qui avait pu transmettre son adresse à Bruno. Non qu’il ait voulu trahir sa sœur, mais il lui était tellement attaché… Il suffisait que son ex-mari se soit arrangé pour le rencontrer par hasard, qu’il l’ait pris par les sentiments. Embobiner quelqu’un comme Benoît était un jeu d’enfant. Et Benoît lui devait tant ! Il avait pu céder. Ce qui pouvait expliquer cet air gêné qu’il trimballait depuis leurs retrouvailles. Elle en était là, à suspecter les siens, à considérer les membres de sa propre famille comme des ennemis potentiels. À ne plus savoir où était sa place. Elle eut soudain hâte qu’ils s’en aillent tous pour retrouver sa sérénité. Et c’est à ce moment précis, entre la poire et le fromage, alors que les jeunes étaient au premier et qu’Estelle était sortie fumer, que sa mère remit la question de son isolement sur le tapis.
— On dirait que tu as maigri. On se fait du souci pour toi.
Marie garda le silence, sans même relever ce « on » que sa mère employait pour laisser entendre que toute la famille était derrière elle.
— Franchement, Marie, tu ne peux pas rester vivre ici. Pense à ton fils, loin de tout ! Ici, c’est bien quand il fait beau, mais l’hiver, c’est sinistre… Sans compter le froid… Tu vas te ruiner en chauffage. Quand je pense que tu avais ce petit appartement confortable, les magasins autour, l’école pour Lucas.
— C’est ma vie, maman, je me débrouille. On est bien ici. Lucas s’est fait de nouveaux amis. On est tranquille.
— Tu ne risques plus rien maintenant.
— Qu’en sais-tu ?
— J’ai entendu dire que Bruno menait une vie exemplaire. Il paraît qu’il a beaucoup changé en prison. C’est un autre homme.
— Ah bon ! Tu as pris de ses nouvelles ?
— Non. Je l’ai su… par hasard.
— Je suis bien ici, maman. Je vais bien.
— Mais tu nous abandonnes.
— Je n’abandonne personne. Pour l’instant, j’ai besoin de cet éloignement. Après, on verra.
— N’empêche, tu parles d’une ambiance… Avec ces deux vieux et ce type tout seul… Ton voisin, là.
— Un ancien policier à la retraite, qui est devenu apiculteur. Le miel du petit déjeuner, c’est le sien.
Colette haussa les épaules, pas vraiment convaincue, tandis que Marie coupait court en rappelant ses convives à table pour le dessert.
Elle songeait justement à Jef. La veille, elle était allée frapper à sa porte pour l’inviter à partager leur repas de Noël. Puisqu’il était seul. Il n’avait pas répondu. Les volets étaient clos, la voiture sous le hangar. Il était là, elle le savait. Elle s’apprêtait à frapper de nouveau quand Baptiste avait surgi sur le seuil de sa maison aussi vivement qu’un coucou de son horloge.
— C’est pas la peine, il ouvrira pas !
— Il est malade ?
— Non. Noël, il faut pas lui en parler. C’est une mauvaise période pour lui. Vous le verrez pas. C’est tous les ans pareil.
— Peut-être qu’on peut l’aider ?
— Non. Vaut mieux le laisser tranquille. Il a ce qu’il faut… ça passera.
Elle allait le remercier et lui souhaiter de bonnes fêtes, mais le vieux avait déjà refermé sa porte d’un claquement sec et Marie comprit qu’elle n’en saurait pas plus.
Depuis, elle ne pouvait s’empêcher de jeter un œil par la fenêtre, surveillant celle de son voisin toujours occultée par les volets clos. Aucun bruit, aucun mouvement. Jef n’était même pas sorti pour faire sa provision de bois et sa cheminée ne fumait plus.
***
Je l’ai entendue frapper à ma porte, Marie. Et puis de loin, la voix de Baptiste, bribes de conversation qui me parvenaient de très loin à travers mes brumes. Il lui expliquait, à la petite, que c’était pas la peine d’insister. J’ai eu honte. Je me suis vu, vautré sur mon vieux canapé, plus ou moins entortillé dans mon plaid à carreaux qui pue le tabac et la vieille chaussette, hagard, hirsute, l’âme et la bouche mauvaises d’avoir trop picolé. À mes pieds, presque vide, la bouteille de gnôle donnée par Baptiste. De sa réserve ! Ma cuite annuelle offerte par mon voisin… « Tant qu’à faire, qu’il m’avait dit, autant que tu boives de la vraie, de la bio. »
Le silence est revenu. Marie avait certainement renoncé, était rentrée chez elle. J’aurais dû la prévenir que je ne serais pas « visible », durant les fêtes, « là pour personne », en grève des autres et de la vie. Mais j’espérais justement que cette année ne serait pas comme les autres, que je résisterais à ces ailes noires au-dessus de ma tête, à cette fin du monde qui me tombait dessus à l’approche de Noël. J’avais beau prendre mes précautions, ne plus allumer ma télé, ni la radio, ne plus me promener en ville, éviter les guirlandes, les pères Noël à la con qui racolent dans les galeries marchandes ou les pantins fabriqués en Chine qui grimpent le long des balcons, les « Vive le vent d’hiver » et les « Douce nuit », la magie, la dinde, les papillotes. Impossible d’éviter les bûches et les embûches de Noël. Les premières notes égrenées du moindre chant activent mon angoisse, libèrent mes sanglots, les lumières qui scintillent me plongent dans le noir d’un cercueil recouvert de son drap, la joie partout affichée me renvoie à mon désespoir d’alors ; intact. Je regarde la photo de Sylvie sur ma cheminée, et c’est foutu.
La magie de Noël et la mort se confondent et s’épousent dans une danse macabre. Faut voir comme ça s’entend pour me rendre fou ! On est peu de choses. Je ne suis qu’un vieil animal blessé, conditionné, qui réagit en un réflexe de Pavlov que ni ma volonté ni mon intelligence ne parviennent à conjurer ; soumis à des mécanismes primaires au fond de mon cerveau. C’est quelque part dans mes tripes que ça commence. À ce jeu-là, c’est toujours le corps qui gagne. Cinq ans que ça dure ! Alors je m’enferme dans ma maison avec ma bouteille et je bois en attendant que ça passe. Toute une nuit. C’est ma nuit de débauche… Je deviens loup-garou et je m’éloigne des hommes.
Le reste de l’année, je suis sobre. À peine si je bois un verre de vin de temps à autre, ou une bière quand il fait très chaud. Cette beuverie est un joker que je n’utilise qu’en dernier recours, ma façon à moi de passer les fêtes.
Le feu s’était éteint dans ma cheminée. La maison était grise, engourdie, elle sentait le fauve et la cendre froide. Je me suis remis debout et j’ai ouvert mes volets.
***
La famille de Marie regagna la région parisienne le lendemain de Noël. Avec Lucas, elle les regarda partir entre regret et soulagement. « Prends soin de toi », avait dit sa mère en l’embrassant. Derniers signes de la main depuis le seuil de la maison jusqu’à les voir disparaître dès le premier virage du chemin que la neige avait rendu glissant.
C’est Benoît qui conduisait, tandis que Colette avait pris place près de lui, reléguant Estelle et Manon à l’arrière. Nul doute que sa mère commenterait leur visite tout au long de leur route. Benoît se contenterait d’écouter. Il ne prendrait pas parti. Il n’avait pas d’avis sur la question de savoir si Marie avait eu raison ou non de venir s’installer ici. Il passait son temps à arrondir les angles entre sa mère et sa sœur, s’efforçant de ne contrarier personne et de donner raison à chacune à tour de rôle, quitte à les mécontenter toutes les deux. Il avait semblé soulagé de s’éloigner.
Marie n’avait pas retrouvé la complicité d’avant avec son frère, ce petit frère qu’elle avait pris sous son aile tout au long de l’enfance, le traînant partout dans ses balades, l’initiant à ses jeux, lui racontant des histoires, le grondant parfois en l’absence des parents. Il la suivait, docile, curieux, lui posait mille questions, lui vouant une fervente adoration. À l’adolescence de Marie, Benoît était devenu le témoin et le confident de ses premiers émois, le complice de ses sorties où elle l’emmenait parfois quand c’était possible, permis. Malgré leur différence d’âge, ils avaient toujours été très proches.
Elle aurait aimé pouvoir passer un moment seule avec lui, partager une balade dans ce paysage témoin de leurs lointaines vacances. Souvenirs peut-être trop flous pour lui qui n’était encore qu’un bambin à l’époque, car il n’avait pas semblé sensible à l’évocation de leurs étés auvergnats. À peine s’il se rappelait la maison. Quant aux paysages, ils se confondaient tous dans sa mémoire. Seule lui restait l’image d’une fontaine où l’eau coulait d’une gargouille grimaçante qui le fascinait et l’effrayait à la fois. Marie n’avait eu ni l’occa sion ni le temps de l’emmener en promenade pour lui rafraîchir la mémoire, et son frère n’en avait pas manifesté l’envie. Évidemment, il aurait fallu traîner Estelle. Aucun aparté n’était vraiment possible dans ces brèves réunions de famille et depuis son « accident », elle n’avait plus jamais eu de vrais échanges avec son frère. Une distance s’était creusée qu’il n’avait peut-être pas envie de combler. Il préférait rester à l’écart de « tout ça », et depuis, il avait rencontré cette fille. Dans le fond, elle ne pouvait pas lui en vouloir. Il fallait passer à autre chose. Avancer.
À part les traces des pneus dans la neige, il n’y avait plus rien à observer, ni entendre. Malgré le silence absolu de ce matin d’hiver, le ronronnement du moteur n’était plus audible depuis qu’ils avaient rejoint la route. À partir de là, les conditions de circulation seraient meilleures, le chasse-neige avait dû passer. Après, ils retrouveraient la terre ferme, l’asphalte de l’autoroute. L’hiver ne sévissait que sur les hauteurs. Marie, frigorifiée, entra dans sa maison, tandis que Lucas avait déjà regagné son étage. Sur la table subsistaient les restes du petit déjeuner, les bols vides, la cafetière toujours allumée. Elle versa le reste de café dans sa tasse, tout en considérant le chèque de sa mère glissé dans une enveloppe. Elle le saisit dans un soupir, songeant à leur discussion quelques heures plus tôt, à son refus d’abord obstiné d’accepter une quelconque aide financière. « Ce sont tes étrennes. Joyeux Noël ! » lut-elle sur la carte griffonnée par Colette. Sa mère avait fini par avoir le dernier mot. Elle s’inquiétait de l’état des finances de sa fille, de son statut d’auto-entrepreneuse avec lequel elle n’irait pas bien loin. Certes, Marie allait toucher sa part de la vente de la maison et les dommages et intérêts auxquels Bruno était astreint. Mais elle devrait mettre cet argent de côté et s’efforcer de vivre avec le peu qu’elle gagnait. En décembre, elle n’avait guère travaillé, mais elle espérait que les affaires reprennent en janvier, après les fêtes. Bien qu’elle n’eût pas de loyer à payer, les quelques frais de restauration de la maison, même limités, avaient grignoté ses économies. Et le froid était arrivé. Elle évitait d’allumer les radiateurs électriques vétustes, trop gourmands, installés du temps où on louait encore la maison pour les vacances, et ne se chauffait qu’en remplissant le poêle à bois dont la bonne chaleur se diffusait jusqu’au premier dans la chambre de son fils. Mais elle avait sous-estimé sa consommation de bûches. Avec Lucas, ils empilaient désormais les couches de pulls et s’emmitouflaient dans la même couverture le soir devant la télé. Grâce à ces précautions, ils s’en tiraient plutôt bien, mais il suffirait que la voiture tombe en panne. Le chèque de Colette était donc malgré tout une bouffée d’oxygène dans son budget. Et sa mère tenait tant à l’aider, comme si elle devait s’acquitter d’une dette envers sa fille. C’est ce que Marie avait compris quand Colette lui avait tendu la main avec le chèque au bout, elle n’avait vu que cette main tremblante, inquiète, qui attendait un geste en retour. Alors Marie, enfin, avait tendu la sienne.
« Bonne année ma chica ! À bientôt. » La trêve de Noël avait pris fin. Un nouveau message était apparu sur sa messagerie qu’elle n’avait pas encore résiliée, faute de temps. Elle allait devoir créer une nouvelle adresse, réservée à un cercle très restreint de ses proches. Peu à peu, elle allait éliminer des contacts devenus obsolètes de son ancienne vie, couper les ponts. Même les quelques amies de Viry, celles de son quartier, celles de l’ancienne école de Lucas, en seraient exclues. À quoi bon ? Depuis son départ de la maison, les échanges, d’abord fréquents et intimes, s’étaient espacés jusqu’à devenir de simples « coucous » rapides et conventionnels. Bientôt, ils se résumeraient à échanger des vœux au Nouvel An et pour les anniversaires.
Le processus de l’oubli s’était accéléré depuis son installation à Peine-Perdue. Marie n’avait plus grand-chose en commun avec ses amies d’avant. Plus le désir non plus de les retrouver. Elles étaient à tout jamais associées à sa vie avec Bruno, à la jeune femme qu’elle avait été. Et cette femme-là n’existait plus. Une femme nouvelle était en train de naître, à l’image du paysage qui l’entourait. C’était comme si la pierre sombre des volcans, les arbres, les montagnes lui communiquaient leur force, lui apprenaient à être dure et fière à la fois.
***
Une gifle ! Ce n’est jamais qu’une simple gifle. La belle affaire ! Pas de quoi en faire un drame. Certes, un peu forte, la gifle. Elle lui a quand même fait perdre l’équilibre. Mais Bruno est grand, costaud, musclé. Au tennis, il est réputé auprès de ses amis pour la puissance de ses balles. Une gifle, se répète-t-elle mentalement comme si, à force de prononcer le mot, elle parviendra à en user le sens, à en estomper la violence. Une gifle, c’est si vite parti lors d’une dispute, un geste somme toute anodin. Et puis, elle l’a cherchée avec ses mensonges.
Tout rentre dans l’ordre entre Bruno et elle. Réconciliation immédiate. Pardons réciproques. Elle avoue ses cachotteries, plaide coupable, atténuant ainsi la portée du geste de son mari. Après quoi, c’est lui qui se répand en excuses, se traite de misérable, implore son pardon. Il la guide jusqu’à la salle de bains, la fait asseoir sur le rebord de la baignoire, humecte d’eau froide une serviette pour calmer la brûlure sur la joue de Marie, où l’empreinte de ses doigts dénonce déjà l’impact. Son tendre empressement masquant peut-être sa volonté d’effacer toute trace de son geste. Mais sur le moment, Marie ne retient que ses regrets ornés de mots d’amour.
— Je ne voulais pas te faire mal, ma chica. Je ne suis qu’une brute, je ne te mérite pas.
— C’est rien, répète-t-elle. C’est rien. Je n’ai même pas mal.
Lui, il continue à tamponner sa joue meurtrie avec une délicatesse inversement proportionnelle à la brutalité de sa gifle, la couvre de petits baisers furtifs sur le coin de ses lèvres où quelques larmes se perdent encore, à peine un reste de chagrin, l’émotion surtout. « C’est rien », répète-t-elle. « Là, c’est fini », répond-il. Après, il lui fait couler un bain, la dévêt comme il l’aurait fait d’une enfant, oubliant le désir qui monte en lui. Il la laisse seule se détendre dans une mousse parfumée, passe au salon où il met de la musique, lui prépare un verre et quelques toasts à grignoter, revient pour l’enve lopper dans son peignoir, essuie dans une serviette chaude ses longs cheveux qu’il brosse lui-même pour les lisser sur ses épaules. Il la contemple dans la glace, dit à son reflet qu’elle est belle, qu’il l’aime à la folie ; peut-être trop. C’était pour cela que…
Au salon où Bruno l’entraîne, pelotonnée dans ses bras, alanguie par son bain, elle peut enfin lui parler. Elle lui dit tout de sa lassitude, de son extrême fatigue, de son oral raté quelques semaines plus tôt, de ses doutes concernant ses choix professionnels, de ses envies de vivre pleinement leur amour, de construire sa vie auprès de lui. Elle ose enfin lui avouer qu’elle n’est pas sur la bonne voie, qu’une carrière dans le milieu politique ne lui dit plus rien, qu’elle a besoin d’une pause, de temps… Qu’elle a trouvé ces cours à donner dans un institut de langues, que cette solution lui convient pour l’instant. Après, elle se tait, soulagée, épuisée, vaguement étonnée que Bruno l’ait écoutée sans jamais l’inter rompre, ou protester, resserrant parfois son étreinte en guise d’encouragement. Tout est si simple soudain. Pourquoi a-t-elle eu peur de lui parler ? Lui qui sait si bien être attentif aux autres. Elle l’a remarqué à maintes reprises au cours de leur vie commune, Bruno sait vraiment écouter les gens ; son intérêt, sa bienveillance sont sincères, elle n’en a jamais douté. Il est capable de se plier en quatre pour aider quelqu’un ou pour lui faire plaisir. À condition qu’on s’en remette entièrement à lui, qu’on se laisse guider. Il traduit la moindre réticence comme une marque d’ingratitude qui lui écorche l’âme. D’où lui vient cette susceptibilité à fleur de peau, presque maladive, touchante ? D’un excès de générosité, peut-être. C’est ce que Marie a voulu croire. Attendrie, elle a longtemps cherché l’origine de cette faille. Longtemps, elle a espéré pouvoir le protéger, l’apaiser. Avec le temps, songe-t-elle alors.
— Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? demanda-t-il donc quand elle se tait.
— J’avais peur de te décevoir… toi qui as tout organisé pour que je poursuive mes études.
— Je pensais bien faire. Je suis si fière de toi… tu es si brillante. C’est dommage, évidemment, que tu ne poursuives pas ton projet. Mais je respecte tes choix. Tu es libre, Marie. Comment as-tu pu imaginer que je pourrais ne pas comprendre ? Tu me prends pour un tyran, un monstre ?
— Parfois, tu es si impulsif… La preuve, ajouta-t-elle dans une grimace, en montrant sa joue.
— C’est vrai. J’ai un sale caractère. Mais si tu ne m’avais pas poussé à bout. Tu m’as blessé. Tu me mentais, Marie, tu avais l’air de te moquer de moi, et ça je n’ai pas supporté. J’étais fatigué, de mauvaise humeur, j’ai eu une sale journée et quand je te retrouve tu me racontes des salades. Cette duplicité en toi. Je me suis senti trahi… trahi, tu comprends.
— Je te demande pardon.
Plus tard, elle ramasse ses affaires abandonnées dans l’entrée, range son sac à main dont une partie du contenu s’est déversée sur le sol. Le soir, au moment du coucher, elle examine encore sa joue dans la glace de la salle de bains, guère plus contrariée que s’il s’agissait d’un bouton disgracieux sur le bout de son nez. Elle espère qu’il n’en restera plus trace le lendemain matin, qu’au pire une crème teintée masquera l’affaire.
Bientôt la gifle n’est plus qu’un détail sans importance dans leur histoire conjugale, un de ces menus accrocs qui, une fois surmontés, renforcent l’intimité d’un couple, aiguisent l’amour. La vie reprend son cours, plus sereine et harmonieuse qu’elle ne l’a jamais été depuis leur mariage. Marie se souvient même qu’ils ont vécu là les moments les plus heureux de leur vie commune.
Ayant mis ses études entre parenthèses, elle commence à donner ses cours à l’institut de langues. Travail agréable, gratifiant, riche d’échanges et de contacts, qui lui laisse du temps pour lire, faire du sport, des courses, être disponible pour sa famille, surtout pour sa vie de couple. Jusqu’à l’été, ils entament au quotidien une seconde lune de miel émaillée de sorties, de soirées tranquilles, de dîners entre amis ou d’escapades improvisées le week-end. Marie respire, ivre d’une liberté retrouvée qu’elle partage avec l’homme de sa vie. Il lui suffit de le regarder, de poser sa main sur son torse, de se laisser envelopper dans la chaleur de ses bras lorsqu’elle le retrouve le soir pour qu’une bouffée de bonheur lui embrase le cœur. C’en est presque douloureux. Trop de bonheur dont elle ne sait plus que faire ; trop d’amour. Elle jongle avec la vie et s’étonne d’en saisir tous les précieux instants sans en laisser échapper aucun. Bruno aussi a l’air heureux, détendu. Elle retrouve l’homme tel qu’elle l’a rencontré, charmant, drôle, amoureux. L’ombre sur son visage, dans ses yeux, n’a plus jamais reparu.