Elle demeure
Elle demeure
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.
Du moins, je n’attendais rien. Depuis que Marie s’est installée avec le gamin presque sous mon nez, quelque chose a changé au fond de moi. Cette femme-là me dérange bel et bien à cause de cette question qui me revient tel un boomerang : « Qu’est-ce qu’elle est venue faire là ? » Et moi ? Que suis-je venu chercher en achetant cette bicoque dont personne ne voulait ? Je ne me suis pas posé la question en m’y installant, mais cette femme, en agissant de la même façon, cinq ans plus tard, m’aide à réaliser ce que ma décision peut avoir d’étrange, d’incompréhensible pour un regard extérieur. « C’est qui cette femme ? C’est qui ce type ? Et ces deux vieillards oubliés ? C’est quoi cette communauté bancale ? Il faut croire que Peine-Perdue attire des gens bizarres, des tordus. Des recalés de la vie. » C’est ce qu’on doit penser plus bas au village, même si j’ai fini par m’intégrer ici à cause du miel que je laisse en dépôt à l’épicerie.
Oui, Marie m’intrigue parce qu’elle me renvoie à mes propres énigmes, elle me touche parce que ses blessures, que je devine, répondent aux miennes, elle me ressemble parce que, comme moi, elle est venue là pour fuir sa vie d’avant. Marie m’attire pour toutes ces raisons.
***
Bruno présente Marie à sa mère quelques semaines plus tard, durant l’été. Un dimanche. Elle sait que pour lui, cette rencontre a valeur d’engagement. Alors qu’il lui est arrivé de convier des garçons, Jérémy notamment, à dîner chez ses parents sans que l’invitation revête une quelconque signification, il n’en va pas de même pour Bruno. Lui qui mène son existence de manière si libre et décontractée, lui qui retrousse la jupe de Marie dans la pénombre d’une ruelle, entre deux portes, se révèle presque vieux jeu sur certains principes sans doute sacrés dans sa famille. Marie envisage l’entrevue avec le même soin inquiet qu’une épreuve d’examen, soucieuse de ne pas déplaire à la mère de Bruno et, surtout, de ne pas, par quelque faux pas, le décevoir et attiser un nouvel accès de colère. Elle a beau prétendre avoir oublié l’épisode du restaurant, il lui en reste malgré tout une vague appréhension dont elle ne prendra conscience que bien plus tard, avec le recul. Elle s’est habillée avec soin, en étudiante rangée, élégante, mais sans excès. Elle a acheté des fleurs. Bruno la détaille des pieds à la tête quand il vient la chercher avant de l’envelopper d’un regard satisfait. Il est fier, elle respire mieux.
Clémence, la mère de Bruno, n’est pourtant guère impressionnante : un petit bout de femme à l’allure maladive, au regard timide, presque fuyant, vêtue ce jour-là d’une robe fade dans laquelle elle semble avoir décidé de s’enlaidir. Elle a pourtant dû être jolie. C’est d’elle que Bruno tient son teint mat, ses yeux charbon noir, sa chevelure épaisse, cet air de venir d’ailleurs. Leur ressemblance est à la fois frappante et incongrue : ce qui séduit chez Bruno devient, par une sorte d’ironie, disgracieux chez sa mère. Elle a l’air d’un fruit rabougri oublié sur son arbre. Quelque chose dans son attitude suscite l’agacement. C’est la première impression de Marie.
À l’époque de leur rencontre, elle habite encore le petit pavillon de banlieue où elle a vécu avec son défunt mari, et où Bruno a passé toute son enfance. Depuis qu’elle est veuve, elle travaille à temps partiel dans la supérette de son quartier et complète ses revenus en faisant des heures de repassage. Un petit potager dont elle est fière améliore son ordinaire. Marie comprend vite que le jardinage est sa passion. Son visage éteint s’est soudain illuminé quand elle leur a montré ses tomates, ses haricots dont elle a rempli le matin même un grand panier qu’elle compte leur donner. Tandis qu’ils cheminent tous les trois dans l’allée du potager, Marie perçoit la tension entre la mère et le fils, quelque chose qui doit leur être familier et qui façonne sans doute leurs relations depuis longtemps. Elle découvre un autre Bruno, plus raide, moins léger, comme si une lumière s’éteignait en lui quand il retrouvait sa mère, la maison de son enfance. Il parcourt le jardin comme un chef de chantier supervise le travail effectué en son absence tandis que sa mère semble guetter, l’air inquiet, son approbation.
— Tu travailles trop dans ce jardin. Tu t’épuises. Quel besoin as-tu de tous ces légumes pour toi toute seule ?
— C’est pour te donner ! Et faire des conserves pour l’hiver.
— J’ai de quoi me nourrir, maman.
— Mais les légumes du jardin, c’est autre chose.
— Ta mère a raison, Bruno. C’est tellement meilleur.
— Le robinet fuit toujours, dit Clémence en passant à proximité d’une vieille installation destinée à l’arrosage du potager.
— Je t’avais dit de le faire changer. Et puis ce tuyau, tu vois bien qu’il est usé. Combien de fois t’ai-je dit de le remplacer ? Si tu veux, je te le paierai, dit-il en s’éloignant vers ce qui semble être un abri de jardin.
— La question n’est pas là.
— Elle est où ? Tout fonctionne de travers dans cette baraque, rétorque Bruno en revenant avec une clé à molette pour resserrer le robinet défectueux. Tiens, même les outils, ajoute-t-il en balançant l’objet dans l’herbe. Que veux-tu que je répare avec ça ?
Il s’essuie les mains l’une contre l’autre d’un geste agacé et s’éloigne l’air maussade tandis que les deux femmes le suivent en silence.
Marie n’ose plus intervenir dans une conversation qui, de toute évidence, se poursuit ainsi à chaque fois depuis longtemps. Près d’elle, elle entend Clémence qui soupire, et se contente de se tourner vers elle pour lui sourire, tenter, au moins, de tisser une complicité féminine dans le dos de Bruno.
— Je lui fais faire bien du souci, dit-elle à mi-voix, l’air coupable.
Marie est soulagée que la visite du jardin s’achève. Entre Bruno qui marche devant comme s’il avait oublié son existence et cette femme qui semble ne s’adresser qu’à son fils, elle n’est qu’une figurante de passage, elle ne trouve pas sa place.
À l’intérieur de la maisonnette où on la fait entrer, tout est figé dans une ambiance années 1970, avec papier peint à figures géométriques, grand meuble living en imitation teck qui occupe tout un pan de mur et canapé en velours râpé qui lui fait face. Entre les deux, la table est mise pour eux trois. Sur un guéridon, près d’un bouquet de roses, dans un cadre doré, un homme au sourire las semble surveiller l’ensemble. Le père de Bruno. Rien n’incite à la légèreté dans cette pièce étriquée où la présence de l’homme qu’elle aime mange tout l’espace. Rien n’y est à sa mesure.
La mère fait asseoir son fils en bout de table, en chef de famille, les deux femmes s’installent de part et d’autre, en vis-à-vis, ce qui les oblige à échanger des sourires crispés chaque fois que leurs regards se croisent. Ceux de Clémence se dérobent la plupart du temps et Marie finit par comprendre, au moment où Bruno évoque encore une fois ses études, qu’elle intimide sa future belle-mère. Ce qu’elle a pris pour une certaine froideur, ou de l’indifférence, n’est en réalité que sa crainte de ne pas être à la hauteur de la jeune femme qu’on lui présente comme une intellectuelle. Les rôles sont inversés : ce n’est pas Marie qui est soumise à une épreuve, mais Clémence, qui durant tout le repas ne cesse d’aller et venir, soucieuse que le poulet soit trop cuit, puis pas assez, jetant de fréquents coups d’œil vers son fils, craignant d’y lire une réprobation, un mécontentement. Sans doute a-t-elle reçu des consignes, car elle semble connaître les préférences de Marie en matière de pâtisserie. C’est pour elle qu’on a mis les petits plats dans les grands, qu’on a sorti la belle vaisselle, la pince à sucre et les porte-couteaux, mais c’est à son fils qu’il convient de ne pas déplaire.
***
Quand, à son tour, Marie emmène Bruno chez ses parents pour la première fois, il s’installe à la table familiale comme en terrain conquis. Lui aussi a apporté des fleurs pour la maîtresse de maison, une composition florale sophistiquée qu’il a dû payer très cher, et une bouteille de bordeaux pour son père, amateur de bons vins, lui expliquant qu’il l’achète auprès d’un récoltant qu’il a rencontré dans un salon et qu’il connaît personnellement. « Si ça vous intéresse, je pourrai vous en avoir. » D’instinct Bruno sait créer cette sorte de familiarité qui permet à chacun de se sentir à l’aise. À peine l’a-t-on rencontré qu’on a l’impression de le connaître depuis longtemps, un ami de longue date. Et pourtant ! Marie revoit son père chaussant ses lunettes pour examiner l’étiquette sur la bouteille, son hochement de tête silencieux tandis qu’il écoute les explications de Bruno, ce rien de réprobation dans son regard, dans sa posture qu’elle surprend, pincement au cœur, et sur lequel elle ne veut pas s’attarder. D’emblée, son futur gendre lui déplaît, trop sûr de lui, trop mûr, trop viril, pour ne pas dire macho. Il regrette Jérémy, discret et sérieux, plus jeune, moins arrogant. Il pressent dès ce jour-là que sa fille n’est plus tout à fait cette jeune femme libre et indépendante dont il est si fier.
Marie ne l’a su qu’après. Quand sa mère était venue la voir à l’hôpital.
— Ton père n’a jamais vraiment apprécié Bruno. Si seulement je l’avais écouté. Il était inquiet pour toi. S’il avait été encore là…
Il succombe à un infarctus moins de deux ans après cette première rencontre familiale à la fin de l’été, l’année d’après leur mariage, dont il désapprouvait la précipitation. Il a été le seul à table à ne pas se réjouir quand le jeune couple a fait part de ses intentions, le jour de Noël, entre la dinde aux marrons et la bûche, à ce moment du repas où chacun est rassasié, où le bon vin a déjà trop coulé dans les verres à pied. Tout le monde a applaudi à cette annonce, sauf son père qui a simplement posé fourchette et couteau avant de prendre la parole :
— L’été prochain ? N’est-ce pas un peu prématuré ? J’aurais préféré que tu achèves d’abord ton cursus, Marie.
— Mais ça ne m’empêchera pas de le poursuivre.
— Hum ! Tu es sûre ? Tu auras peut-être d’autres choses en tête.
— Rassurez-vous, intervient Bruno, je veillerai sur elle. Il n’est pas question que Marie abandonne ses études, notre mariage n’y changera rien, je serai là pour l’encourager.
— Marie est une jeune femme indépendante, Bruno, elle n’a jamais eu besoin qu’on veille sur ses études. N’est-ce pas, ma chérie ?
— Justement, papa, inutile de te faire du souci pour moi.
— Au contraire, Marie n’aura plus besoin de ces petits boulots qui grignotent son temps, son énergie. Avec moi, elle sera libérée de tout souci matériel…
Bruno s’interrompt, conscient d’avoir blessé son futur beau-père dont la crispation ne lui a pas échappé.
— J’ai un travail stable, un bon salaire. Marie est la femme de ma vie. Le mariage est important pour moi… pour nous. Pourquoi attendre ?
— Ne sois pas rabat-joie, conclut sa mère, de toute façon, ça ne changera pas grand-chose puisqu’ils vivent déjà plus ou moins ensemble. Avez-vous déjà une date en tête ? Il faudra réserver une salle dès à présent. Je vous aiderai pour les préparatifs.
L’enthousiasme maternel a fini par balayer toutes les objections. Son père s’est rendu d’assez bonne grâce et, dans une sorte de soupir fataliste, il s’est levé pour aller chercher une bouteille de champagne.
Dans les mois qui suivent, entre ses cours, ses stages et sa relation avec Bruno, elle s’éloigne de la maison, de son père dont elle devine la défiance silencieuse envers l’homme de sa vie. Non qu’il ait jamais fait la moindre remarque, émis le moindre reproche au sujet de son futur gendre. Il est irréprochable. La réserve paternelle la blesse d’autant plus qu’elle lui semble sans objet, épidermique, injuste. Elle aurait voulu qu’il accueille Bruno, lui qui n’a plus son père, d’une accolade chaleureuse, qu’il lui tape sur l’épaule pour l’entraîner à l’intérieur de la maison, que s’instaure entre eux une complicité à la fois virile et filiale. Au lieu de quoi, son père se contente d’une poignée de main, d’un sourire pincé, d’un vouvoiement qu’il refuse d’abandonner malgré les prières répétées de Bruno. Marie lui en a tellement voulu.
***
— Tu ne viendras pas sur la tombe de ton père pour la Toussaint ?
À la question de sa mère au téléphone, Marie n’avait d’abord opposé qu’un silence navré, un soupir.
— Écoute, maman, je viendrai plus tard. Je n’ai pas le courage d’entreprendre le trajet en voiture, le train, c’est cher… et puis…
Et puis elle n’était pas prête à quitter son refuge pour retourner en région parisienne, pas prête à affronter les lieux d’avant, les souvenirs. La peur était encore là. Elle la sentait monter quelque part au creux de son ventre, altérant son souffle, accélérant son cœur, comme si elle venait de grimper un étage en courant. Elle s’était crue plus vaillante. La seule évocation d’un retour possible vers sa banlieue suffisait pourtant à ébranler son bel équilibre. Même la douleur dans sa jambe semblait se réveiller, un élancement soudain, une pulsation douloureuse. Son corps donnait l’alerte.
— Tu ne crains plus rien, dit doucement sa mère après un long silence.
— Non, je ne peux vraiment pas. En plus j’ai du travail. Tout un dossier à traduire. Mais Benoît sera là… tu ne seras pas seule.
— Bien sûr, ton frère vient. Mais j’aurais tellement aimé qu’on passe la journée tous ensemble. C’est la première fois que… Laisse au moins venir Lucas une partie des vacances, tu ne peux pas le couper comme ça de son ancienne vie.
— Pour Lucas, oui, je vais y réfléchir.
Elle abrégea la conversation, raccrocha. Les échanges téléphoniques avec sa mère étaient toujours compliqués, oscillant d’une phrase à l’autre de la complicité affectueuse à l’hostilité, en passant par les sous-entendus et les insinuations. Marie y décelait toujours un reproche, une vague rancune. Elle raccrochait chaque fois sur un sentiment de culpabilité. Surtout depuis son départ, son installation au hameau qu’elle désapprouvait. Parfois, elle avait l’impression que sa mère lui en voulait d’être une femme meurtrie, une victime. Celle qu’on désigne du menton quand on la rencontre, celle par qui le désordre survient. Malgré les blessures physiques de Marie, ses séquelles, sa mère ne parvenait pas à concevoir la violence que sa fille avait subie, elle qui avait eu la vie de couple la plus harmonieuse qu’on puisse imaginer avec un mari aimant, doux, attentionné, qu’elle avait perdu trop vite. Sans doute en arrivait-elle parfois à penser, même de façon fugace, que sa fille ne tournait pas rond, qu’elle était responsable, elle aussi. Et puis de quoi se plaignait-elle ? Son homme à elle, au moins, était vivant.
Marie chassa ses pensées tordues, ses divagations. La nuit allait tomber. Une chape de nuages enveloppait la nature, les maisons voisines dont elle n’apercevait que les ombres indécises. Elle ferma les volets puis monta à l’étage rejoindre Lucas, le nez sur son ordinateur, son casque sur les oreilles, dans son monde. Il ne l’avait pas entendue venir, et elle s’attarda à contempler sa silhouette de dos. Il avait grandi, forci, sans qu’elle s’en rende compte. Le grand air sans doute. Les épaules plus musclées, plus larges, celles d’un homme, ou presque. Il allait avoir la même carrure que son père, la même solidité. Elle posa doucement la main sur son bras, et quand il se tourna vers elle, surpris, elle retrouva l’adolescent aux traits délicats qu’elle avait envie de protéger.
— Ça va ? Tu fais quoi ?
— Des maths.
— En musique ?
— Ça m’aide…
— Mamie vient de téléphoner. Tu veux y aller quelques jours pour les vacances de Toussaint ?
— Et toi ?
— Moi, non. Ce n’est pas possible.
— Tu vas rester toute seule ?
— Je suis une grande fille, tu sais… Alors, ça te ferait plaisir ?
Il garda le silence, un de ces silences qui agaçait parfois sa mère car il était sans fin. Il haussa finalement les épaules comme s’il n’osait pas afficher son enthousiasme et craignait de la contrarier.
— Ouais… Mais… Et si je le rencontrais ?
— C’est ce que tu souhaiterais, le revoir ? Il te manque ?
— J’en ai rien à foutre de lui, finit-il pas répondre avant de remettre son casque sur ses oreilles.
***
À Peine-Perdue, on passe son temps le nez collé au carreau, à regarder au loin, vers le chemin qui monte chez nous, puisque les façades de nos maisons sont toutes plus ou moins tournées vers ce serpent de terre battue qui nous relie, d’un cahot à l’autre, au monde extérieur. J’ai remarqué ça, dès qu’on est désœuvré, on regarde de ce côté-là, comme si on attendait tous quelque chose ou quelqu’un. Le facteur chaque matin, le médecin quelquefois, mais à part ça… Je n’échappe pas à cette étrange manie. On n’attend rien, mais il faut croire qu’on espère quand même. Baptiste surveille nos allées et venues, les miennes exclusivement avant l’arrivée de Marie. Amélie, la visite hypothétique de son fils parti à l’étranger dont elle est sans nouvelles à part une ou deux cartes postales qui jaunissent sur un coin de son buffet. Depuis que j’habite là, je ne l’ai jamais vu, ce fils, mais sa venue semble toujours imminente dans le regard de sa mère, un peu comme s’il était juste parti acheter du pain.
Marie aussi semble soumise à cette sorte d’attraction magique, cet appel de l’extérieur qui sans doute est instinctif, machinal. En tout cas, quand je passe devant sa fenêtre, je la surprends souvent ainsi, en sentinelle derrière sa vitre. Aussi, chaque fois que je frappe à sa porte et que nous échangeons quelques mots sur le seuil, il suffit d’un bruissement du vent, d’un ronflement de moteur au loin pour que son attention se tourne soudain vers le chemin. Mais son regard à elle est différent des nôtres, inquiet. J’ai toujours l’impression qu’elle monte la garde, qu’elle redoute quelque chose. Il semble que pour elle, rien de bon ne puisse surgir, venant de là.
Pour les vacances d’automne, Lucas est parti. « Chez sa grand-mère », m’a-t-elle précisé, en revenant de la gare où elle venait de le conduire. Elle semblait désemparée, je lui ai offert un café, elle a accepté.
C’était la première fois qu’elle entrait vraiment dans ma maison, elle n’en avait guère franchi que le seuil jusque-là, toujours pressée, l’air de craindre qu’on referme la porte derrière elle. Elle a regardé autour d’elle, mon vieux canapé cuir, le plaid informe roulé en boule sur lequel je me vautrais, mon bureau couvert de paperasse, de livres et de poussière, de cendriers pleins de mégots, ma table où traînaient encore les miettes de mon petit déjeuner, et la cafetière allumée en permanence où le café, à force, exhalait une odeur de réchauffé qui, à moi, me plaisait. Elle a aussi jeté un coup d’œil furtif sur les photos, posées sur ma cheminée, celle de Magalie, enfant, celle de ma femme, Sylvie. Mais elle n’a rien osé demander.
— Ma fille et mon épouse. Décédée. Un cancer.
— Je suis désolée, je ne savais pas.
— Presque sept ans déjà. Je vais faire du café frais. Il revient quand, Lucas ?
— Juste avant la rentrée. C’est gentil de l’emmener au collège. Il s’entend bien avec vous, je crois. Il est un peu sauvage pourtant.
— Moi aussi. Ça tombe bien. C’est un gentil gosse.
— Oui, mais je m’inquiète pour lui, surtout quand il s’éloigne.
— Que craignez-vous, Marie ?
J’ai dû poser la question à la manière du flic que j’étais, avec ce ton pressant qui était censé provoquer la confidence ou l’aveu, car elle a eu un léger sursaut, un mouvement de repli sur la chaise où je l’avais invitée à s’asseoir. S’il s’était agi d’un interrogatoire, je me serais rapproché d’elle et j’aurais répété ma question un peu plus doucement pour ferrer sa réponse. Là, je n’ai plus rien dit et je suis allé chercher le café.
— Je sais, ai-je repris, c’est dur d’élever un enfant seul. Son père… il y a longtemps que… c’est arrivé ?
— Que c’est arrivé ? répéta-t-elle l’air soudainement hostile.
— Son décès ?
— Mais le père de Lucas n’est pas mort.
— Ah ? Pardon.
Je l’ai vu blêmir, se raidir. J’ai bafouillé que c’était en évoquant son départ pour les vacances, supposant que, peut-être, il allait chez son père, que…
— Il vous a dit ça ?
— Vous savez, les ados…
— Son père est bien vivant, mais nous sommes divorcés et Lucas n’est plus en contact avec lui.
— Je vois. Désolé, je ne voulais pas être indiscret.
— Et vous, Jef ? Je ne savais pas que vous aviez une fille, elle est mignonne.
— C’est une jeune femme maintenant, elle aura 30 ans l’an prochain. Je ne l’ai pas vue depuis cinq ans. Je ne fais plus partie de sa vie, je crois.
— C’est triste. Vous n’avez pas cherché à vous rapprocher d’elle ?
— Je n’ai pas été un très bon père, Marie. C’est à elle de décider.
Elle tenait sa tasse de café à deux mains et soufflait dessus pour le refroidir, elle a hoché la tête puis elle a laissé errer son regard vers la fenêtre.
— Ici, à Peine-Perdue, les chagrins s’envolent… C’est ce que je croyais quand j’étais petite.
— C’est pour ça que vous êtes revenue ici ?
— Peut-être…
***
Il a plu, le jour de leur mariage. Un orage violent avec bourrasques éclate au sortir de la cérémonie, bousculant le barnum et les nappes blanches dressées dans le parc où doit se tenir le vin d’honneur. On se rapatrie en catastrophe dans une salle exiguë où l’on s’entasse tant bien que mal dans le désordre et le brouhaha. La traîne de la mariée est souillée de boue et quelqu’un dans la cohue finit par marcher dessus. « Mariage pluvieux, mariage heureux ! » Le slogan marquera ce fameux jour. Marie et Bruno ont bien dû se l’entendre répéter une cinquantaine de fois. Si le dicton avait dit vrai, ils auraient eu du bonheur jusqu’à leurs noces d’or. Avec le recul, Marie se demandait au contraire si cette colère du ciel n’était pas un mauvais présage.
Ce jour-là, dans cette salle de fortune aux murs jaunes, ils promènent l’un et l’autre leurs sourires crispés de groupe en groupe parmi leurs nombreux invités ; lui, ligoté par la prestance de son costume noir, se frayant, agile, un chemin dans la foule ; elle, à la traîne – c’était le cas de le dire –, entravée dans sa robe encombrante, qui s’efforce de le suivre. Entre eux, le malaise. Bruno s’est enfermé dans une rage d’autant plus violente qu’elle est contenue, silencieuse. À quelques pas de lui, elle a soudain cessé d’exister quand le déluge s’est abattu sur le raffinement des tables fièrement dressées, quand le vent s’est engouffré tel un malotru sous les nappes immaculées et que l’échafaudage subtil des petits fours s’est échoué sur la pelouse. Elle l’a vu blêmir parmi les cris, les rires, les bousculades des invités qui rejoignent, verre à la main, le refuge de cette salle sans âme à l’acoustique assourdissante.
Cet endroit qu’elle avait choisi, elle ! Éblouie par le charme romantique du parc, elle n’a jeté qu’un regard distrait sur la salle de réception vieillotte et exiguë qui ne serait, selon elle, qu’un abri qu’ils n’avaient guère de chance d’utiliser en plein été. Elle n’avait rien imaginé d’autre qu’un grand soleil éclatant pour le « plus beau jour de sa vie ». Comme si la perfection d’une lumineuse journée de juillet était comprise dans le forfait ! Bruno, plus pragmatique, avait préconisé un décor sans doute moins poétique, mais qui offrait l’élégance confortable et bourgeoise d’une immense terrasse couverte s’ouvrant sur une cour fermée qu’elle avait trouvée austère. Au moment du choix final, elle avait eu gain de cause avec l’illusion que son futur mari s’était incliné de bonne grâce, soucieux de lui faire plaisir, approuvant même son optimisme : « Bien sûr qu’il ferait beau ce jour-là. »
Mais les choses ne se passent pas comme prévu. Elle comprend tout de suite, en observant le visage impénétrable de son mari, qu’il la tient pour seule responsable des dégâts, du gâchis, du décor pitoyable qu’elle leur inflige par ses choix inconsidérés. Autour d’eux, le champagne aidant, on prend les choses du bon côté, on rit des conséquences de cet orage, des chapeaux de travers, des pieds trempés dans les sandales, des maquillages et coiffures ravagés, des robes humides moulant un peu trop la silhouette des femmes, de cette odeur de chien mouillé que chacun traîne derrière soi. Le déluge a eu raison de la bienséance guindée observée d’ordinaire par les invités à ce stade de la journée. Une ambiance décontractée règne déjà autour des mariés. Au lieu de s’en réjouir, Bruno a l’air de porter un regard vaguement dégoûté sur cette assemblée qu’il doit juger vulgaire, indigne, tandis qu’il affiche un sourire mécanique de commande. Lui, si convivial d’ordinaire, la plaisanterie aux lèvres, la bouteille à la main. On met sa soudaine réserve sur le compte de l’émotion. « Alors mon vieux, lui dit-on en lui tapant sur l’épaule, histoire de le dérider, déjà des regrets ? »
Elle, Marie, elle le regarde, lui, elle accorde son attitude à celle de Bruno, épousant sa raideur, copiant son sourire, guettant sur son visage l’ébauche d’une éclaircie, quémandant des yeux la fin de sa disgrâce, l’heure de son pardon. Qui ne vient pas.
Le jour de son mariage, elle subit jusqu’à la fin de la nuit la froideur de l’homme qu’elle vient d’épouser. Froideur indétectable puisqu’il s’applique ensuite à la camoufler derrière une amabilité sans faille envers ses invités, une attention de tous les instants. Qui, dans le tourbillon de la fête, s’est rendu compte qu’il n’a pas adressé un seul mot, un seul geste tendre à son épouse ? Marie, complice, entre dans son jeu, se dépense en allées et venues auprès des convives, de table en table, s’assurant que le buffet est bien garni, les boissons toujours fraîches, ses consignes respectées.
Sauver les apparences, sourire fixé sur ses lèvres, à refouler ses larmes, à simuler la joie sans que personne ne semble percevoir son malaise derrière sa suractivité. Vers la fin du repas, alors qu’elle se force à ingurgiter le contenu de son assiette, elle lève soudain les yeux vers son père qui la fixe à l’autre extrémité de la pièce. Elle lui sourit, mimant de ses deux mains appliquées contre sa joue inclinée le geste de celle qui tombe de sommeil. Si quelqu’un parmi toute l’assemblée a perçu sa détresse, c’est sans doute son père. Après le dîner, elle réussit à s’isoler un moment dans la « chambre nuptiale » au premier étage de la salle de réception. Elle a prétexté la fatigue, ses chaussures qui lui blessent les pieds pour justifier une absence un peu trop prolongée, baisser la garde. Elle laisse couler ses larmes tandis que les flonflons de la soirée dansante lui parviennent en sourdine. Notes exotiques d’un quelconque tube de l’été. Voix braillardes qui reprennent en chœur « tomber la chemise ». Quand elle est apaisée, elle passe dans la salle de bains, calme en les tamponnant d’eau froide ses paupières encore gonflées, se remaquille avec application, rattrape quelques mèches égarées de son chignon, se redresse, demeurant bien droite devant la glace, respire un grand coup. Prête.
En bas, la fête continue, mais l’ambiance déjà s’effi loche. Certains invités ont déserté la piste de danse pour aller se rafraîchir au cœur de la nuit, d’autres s’affalent çà et là, cravates et mines défaites, tandis qu’un standard de jazz déroule ses notes envoûtantes pour deux couples enlacés dans la pénombre. Elle trouve Bruno à l’autre bout de la salle, au centre d’un groupe formé par ses amis et collègues masculins assis en rond comme pour une réunion de travail improvisée. Clope au bec, il tient une bouteille de champagne dont il sert chacun de ses invités à la ronde, avant de vider le reste dans son verre qui déborde sans qu’il se soucie du liquide qui dégouline sur ses chaussures. Il voit Marie apparaître, se redresse et, de loin, lève sa coupe pour lui porter un toast. « À nos amours ! » Il a trop bu. Pas vraiment ivre, car son grand corps tient bien l’alcool, mais elle comprend que, pour le reste de la nuit, ses copains seront le rempart idéal contre une éventuelle tentative de réconciliation.
Elle regagne seule la chambre nuptiale où elle finit par s’endormir, bercée par les derniers échos de la soirée. Bruno la rejoint au petit matin, teint hâve, chemise ouverte sur le torse. Elle l’observe les yeux mi-clos alors qu’il s’approche du lit. Quand il se penche au-dessus d’elle, elle ne bouge plus, attentive à feindre un sommeil tranquille tandis que son cœur bat à tout rompre. Elle entend sa respiration à lui, elle sent son souffle, son odeur de transpiration mêlée à celles de l’alcool et du tabac, ce parfum de débauche qui la trouble toujours. Elle l’entend marmonner sans comprendre au juste les mots qu’il prononce, mots d’amour ponctués d’injures, entre désir et colère, puis, avec brusquerie, il rejette le drap qui la couvre et s’écroule contre elle comme on se rend. Plus tard, il pleure, la tête sur la poitrine de Marie, ses larmes à lui coulant sur son sein nu. Attendrie, elle songe alors qu’elle a épousé un enfant caché dans un corps d’homme.
***
Ça lui allait bien, à Marie, de sourire.
Alors qu’elle s’apprêtait à partir, après avoir bu son café, je lui avais soudain proposé de m’accompagner en ville où je devais vendre mes pots de miel sur un marché de produits du terroir.
— Ça vous dirait de jouer à la marchande ? Ça vous changera les idées, Marie, puisque Lucas est absent.
J’empilais les arguments pour venir à bout de son silence. Finalement elle a cédé sur un « après tout, pourquoi pas » qui en disait long sur ses réticences.
Le lendemain était une journée froide et ensoleillée. Elle avait enfilé sa parka, son bonnet, des gants de laine, et nous étions partis avec notre chargement dans le coffre. Son boitillement, ce matin-là, était à peine perceptible, sa démarche plus légère. Elle a balancé sa canne sur le siège arrière avec désinvolture. Je ne l’avais jamais vue aussi détendue, et j’ai pensé que j’avais bien fait de l’inciter à m’accompagner.
Oui, ça lui allait bien de sourire. Timide avec les premiers clients, elle s’était vite prise au jeu et vendait mes pots de miel avec une énergie joyeuse tandis que je l’observais du coin de l’œil, négligeant mon commerce. Parfois, elle se tournait vers moi entre deux visiteurs pour quêter mon approbation et je lui répondais d’un pouce en l’air complice. Un vieil habitué me complimenta sur ma nouvelle vendeuse, me demandant si c’était ma fille. Pris au dépourvu, me rappelant soudain qu’elle aurait pu l’être, je marmonnai que oui. L’homme était un bavard et c’est pendant qu’il me racontait ses misères qu’il a dû se passer quelque chose.
Quand, à nouveau, je me suis tourné vers Marie, le sourire sur son visage avait disparu, ses gestes étaient devenus lents, ses mains molles, tremblantes. Elle avait soudain l’air d’avoir froid, elle avait relevé son col de fourrure, enfoncé son bonnet sur ses yeux et se tenait en retrait, le nez baissé sur mes pots de miel dont elle ne vantait plus la qualité. Était-elle souffrante ? Avait-elle reçu un coup de téléphone, un message ? Avait-elle vu quelque chose ou quelqu’un dans cette foule qui l’avait contrariée ?
— Ça va Marie ?
Elle me répondit que oui, juste un peu de fatigue. Je lui ai tendu un gobelet de café chaud, et lui ai proposé d’aller se reposer dans la voiture. Elle avait bien travaillé, le marché tirait à sa fin, je pouvais continuer seul. Elle m’a obéi sans un mot. Le cœur n’y était plus, ni le sien ni le mien. Les badauds étaient plus rares, si bien que j’ai vite remballé mon matériel pour aller la rejoindre. J’avais prévu de l’emmener déjeuner dans un troquet où j’avais mes habitudes, mais j’ai senti qu’il valait mieux renoncer.
— Vous voulez rentrer chez vous ?
— Si ça ne vous ennuie pas trop, oui, je veux bien. Je suis désolée.
— Quelque chose qui ne va pas ?
— Seulement ma jambe qui me fait mal, ça va passer.
— C’est de ma faute, je n’aurais pas dû vous faire travailler.
— Vous n’y êtes pour rien. Je me suis bien amusée. Merci, Jef.
J’ai démarré et nous avons fait le chemin retour sans parler. Elle avait le visage tourné vers la vitre, les mains crispées sur les genoux. Je n’étais pas convaincu par son explication, mais je ne voulais pas poser de questions. J’en avais posé toute ma vie face à des visages hostiles. Trop de questions… Quelque chose ou quelqu’un l’avait bouleversée sur le marché. J’en revenais toujours à la même conclusion : elle avait peur.
Je retrouvais son regard des premiers jours, celui qui m’avait frappé, parce que c’était le même que celui d’une junkie, la femme d’un trafiquant que nous avions interrogée puis relâchée en espérant qu’elle nous mènerait vers son homme. Je la revois de l’autre côté du bureau, recroquevillée sur sa chaise, à me fixer par en dessous avec ce mélange de timidité et de défi et cette peur animale au fond des yeux… Quelques mois plus tard, on l’avait retrouvée morte au fond d’une cour, salement amochée. À peine 20 ans.
Quand je me suis engagé dans notre sentier de Peine-Perdue, Marie m’a paru plus sereine, soulagée. Et moi aussi. J’ai chassé mes vilains souvenirs… Elle a ouvert la portière, récupéré sa canne à l’arrière, m’a remercié d’un signe, d’un sourire, avant de se diriger vers sa maison. Il m’a semblé que son boitillement était plus prononcé, sa démarche plus lourde. Elle est entrée chez elle sans même se retourner et la porte s’est refermée dans un claquement sec.
***
Marie avait froid. Elle remit une bûche dans le poêle qui tempérait toute sa maison, en songeant que le coffre où elle les entassait se vidait trop vite à son goût. Il lui faudrait les économiser. L’hiver n’avait pas commencé. Elle avait sous-estimé la rudesse des premiers frimas auxquels elle n’était pas accoutumée. Mais la température n’était pas seule en cause ; quand l’angoisse la saisissait, elle devenait frileuse, comme si son corps traduisait ses tourments ou les détournait. Elle avait frissonné ainsi à chaque veille d’examen, à chaque rentrée des classes lorsqu’elle était enfant. Et maintenant. Il lui semblait parfois que le froid entrait chaque jour un peu plus dans sa chair, jusqu’à atteindre ses os.
Elle avait eu tort d’aller en ville. Cette escapade avec son voisin lui avait paru amusante, anodine. Jouer à la marchande lui avait plu. La journée avait bien commencé sous le soleil hivernal. Il avait suffi qu’un visage surgisse dans la foule anonyme. Un visage de sa vie d’avant et son monde s’écroulait. Il ne fallait pas baisser la garde !
Elle tenta de se raisonner, maintenant qu’elle était à l’abri entre ses quatre murs, hors d’atteinte. Elle était presque sûre qu’Alexia ne l’avait pas repérée, surtout emmitouflée comme elle l’était, col relevé, bonnet enfoncé jusqu’aux yeux. Presque sûre, mais pas entièrement. Leurs regards s’étaient accrochés une fraction de seconde. Alexia ! Secrétaire de direction, démarche altière, bottes, gants de cuir et manteau noirs, de marque, rehaussant la blondeur de sa chevelure. Elle dénotait parmi ces badauds en jeans et doudounes. Que faisait-elle là ? La probabilité pour qu’une collègue de travail de Bruno se retrouve sur un marché un dimanche à Clermont-Ferrand était faible, et pourtant… Elle se souvint alors que la jeune femme était originaire de la région, que ses parents devaient habiter quelque part en ville. Le week-end de la Toussaint, la plupart des gens ne retournaient-ils pas dans leur famille ? À bien y réfléchir, le fait de la rencontrer n’était pas si improbable, le hasard pas si grand, le monde tout petit. Bien trop petit pour qu’elle s’y sente en sécurité. Irait-elle à l’autre bout du monde que le danger serait toujours là.
Alexia ! Marie avait toujours senti chez elle une hostilité rampante. Chaque fois qu’elle s’était rendue au travail de Bruno et que, parvenue à l’étage sur lequel régnait la secrétaire, elle se heurtait à sa présence, voix feutrée, condescendance courtoise, elle se savait en territoire ennemi. Pourquoi ? Elle l’ignorait. Sans doute pour la seule raison qu’elle était l’épouse de Bruno, l’intruse qui venait déranger son mari au bureau, une rivale, peut-être. Marie s’était toujours demandé si Bruno avait eu une aventure avec elle. Il l’aimait bien et ne s’en cachait pas. Plusieurs fois, il l’avait invitée avec un groupe de collègues pour un barbecue à la maison. Marie s’était toujours efforcée de faire bonne figure, mais l’autre s’obstinait à lui battre froid, jalouse, peut-être, lui enviant son bonheur, son homme. Bruno, toutes les femmes l’adoraient. Et elle, Alexia, elle avait témoigné en sa faveur, glissant vers Marie son regard accusateur, étalant son indignation pour appuyer ses dires. Le pire, c’est qu’elle était sincère, qu’elle avait dit sa part de vérité : « M. Casal a toujours eu une conduite irréprochable, pas un geste déplacé, un patron respectueux et courtois, toujours soucieux du bien-être de chacun, toujours aimable et d’humeur égale. » En dix ans dans l’entreprise, elle ne l’avait jamais vu s’emporter. Et tous les collègues avaient témoigné en ce sens, soulignant en creux leur sentiment d’incrédulité face aux accusations dont Bruno faisait l’objet. « Personne n’aurait pu se douter, non. »
Si Alexia avait reconnu Marie au marché, elle représentait un danger : nul doute qu’elle s’empresserait de le répéter à Bruno en rentrant. Peut-être même qu’elle l’avait déjà appelé. L’étau se resserrait. Combien de temps lui faudrait-il alors pour découvrir sa cachette ? Une question de jours. Il finirait bien par songer à la maison du hameau, vague souvenir dans sa mémoire indifférente. Il avait sûrement oublié le nom du village voisin, celui du lieu-dit Peine-Perdue, la direction à prendre, mais il chercherait, avec méthode et patience, il chercherait.
Non, Alexia n’avait pas pu la reconnaître : bonnet enfoncé jusqu’aux yeux, col de la parka relevé. Rien qu’un visage entrevu dans la foule. Et puis Marie avait changé, maigri, vieilli, sans doute. Une chance sur mille qu’Alexia ait pu la reconnaître. La preuve, pas un sursaut, pas une étincelle dans ce regard qui un instant s’était fixé sur elle. La belle Alexia avait disparu dans la foule sans s’attarder, sans se retourner. Le doute ne l’avait même pas effleurée. Mais peut-être plus tard, en y repensant… Comment savoir ? Une chance sur mille.
***
— Tu es content de tes vacances ?
— Ouais, c’était cool !
— Tout s’est bien passé ?
Lucas comprit que le « tout » de sa mère contenait son angoisse et les sous-entendus concernant son père. Désormais, on ne parlait de lui qu’à demi-mot, sans le nommer, en disant « il, lui ». Le simple fait de l’appeler « papa » ou « Bruno » risquait de ranimer la flamme de leurs sentiments et de lui rendre son statut, son épaisseur ; le pouvoir qu’il avait sur eux. Et puis ça faisait trop mal d’associer le mot « papa » à celui de sa violence. « Il » était un autre, cette part étrangère que Lucas ne voulait pas connaître, celle du « méchant ». Mais ça, c’était un mot qui appartenait à l’enfance, comme le grand méchant loup, celui des trois petits cochons qui tombe dans la marmite ; mot dépouillé de sa force originelle. « Méchant » ne correspondait pas aux images qui rôdaient encore dans sa tête, celles que la psychologue avait voulu lui extirper, juste après. Parfois, mentalement, il l’appelait « le salopard », pour se défouler, comme on donne un coup de pied dans un caillou. Mais il n’y avait pas de mot approprié pour désigner celui qu’il considérait comme un salaud mais qui demeurait – à défaut d’être un papa – son père. Il n’y a pas de mots pour tout. C’est pourquoi, la plupart du temps, il préférait garder le silence. À la question de sa mère, il marmonna une vague réponse qui pouvait passer pour un oui. Oui tout s’était bien passé… Déjà qu’il lui trouvait une petite mine, les traits tirés, Lucas n’allait pas l’inquiéter.
D’ailleurs, il n’était sûr de rien. À force de le mettre en garde, sa mère l’avait peut-être rendu fou.
Le début de son séjour avait été parfait : mamie aux petits soins, l’arrivée de son oncle et de sa tante, la journée passée avec Manon, le ciné, les balades en ville, l’agitation citadine qui, malgré tout, lui avait manqué. Le jour de la Toussaint, cependant, il avait fallu aller au cimetière, un grand cimetière de banlieue, si grand que, seul, il n’aurait jamais pu retrouver la tombe de son grand-père qu’il n’avait jamais connu, mais où, pourtant, on venait chaque année se recueillir en famille. Maman absente pour la première fois… Et mamie qui faisait sa tête des mauvais jours, tentait de cacher sa contrariété derrière ses pots de chrysanthèmes et s’énervait à en défaire les emballages de cellophane, le tout dans l’ambiance morose d’une brume souillée de pollution. On venait toujours là en fin de matinée, avant le repas familial, avec le rosbif qui attendait tout prêt dans son plat pour être enfourné dès leur retour. Pour passer le temps, Lucas rôdait dans l’allée à lire les inscriptions sur les tombes, et c’est à ce moment-là qu’il l’avait aperçu, de loin, à demi dissimulé derrière une stèle. Ou cru l’apercevoir. Plus il y repensait, moins il était sûr. L’image au départ bien nette se défaisait chaque fois qu’il tentait de reconstituer son souvenir précis. S’il en croyait l’intensité de son émotion, l’affo lement de son rythme cardiaque, c’était forcément lui, lui qui les épiait de loin. Lucas sentait sa présence comme si quelque chose de lourd s’était posé sur sa poitrine, une main sur son épaule. Une joie sombre se mêlait à sa peur, il le comprit quand la sensation se dissipa, et qu’il en fut à la fois soulagé et déçu. Plus personne. Lucas était de nouveau seul, abandonné. Il en garda toute la journée une sensation de malaise, de désarroi. À maintes reprises, il se posta à la fenêtre pour surveiller la rue. Son père n’avait plus le droit de s’appro cher d’eux, ni du domicile de sa grand-mère, mais il savait parfaitement que la visite annuelle au cimetière était un rite immuable, qu’il avait de bonnes chances de les y apercevoir, d’y retrouver leurs traces. Peut-être n’avait-il pas de mauvaises intentions, peut-être qu’il les aimait malgré tout. Peut-être que son père l’aimait, lui ; qu’il l’aimait assez pour prendre le risque de s’approcher pour le voir, malgré l’interdiction qui lui était faite, le risque encouru. Peut-être avait-il changé pour de bon. Le cœur de Lucas oscillait ainsi entre rejet et pardon, dégoût et attirance, rupture et réconciliation. Parfois, la colère envahissait tout, il avait envie de donner un grand coup de pied dans sa vie, de se barrer loin, de tirer un trait sur cette partie de son existence. En finir avec ces tiraillements de l’âme.
Le lendemain, jour de son départ, il crut à nouveau apercevoir son père à la gare de Bercy, juste avant de reprendre son train. Une silhouette entraperçue dans la foule, un mouvement fugace pour s’y fondre avant de disparaître à nouveau, mangé par le flot des voyageurs. Lucas avait eu beau se tordre le cou, scruter les visages anonymes, il ne l’avait pas revu. Sa grand-mère n’avait rien remarqué. Neutralité bienveillante, silence complice ou volonté de nier la réalité, comme la veille dans le cimetière, il n’avait rien dit. Son silence obéissait à un certain goût du secret, un désir d’intimité : si c’était bien son père qu’il avait vu, cette réalité n’appartenait qu’à lui. Il ne voulait confier ni le manque ni la peur qu’il avait de lui.
Perdu dans ses pensées, Lucas se rendit compte que sa mère le fixait avec insistance. Elle avait dû flairer quelque chose sur son visage. Un instant, il eut la tentation de tout lui dire, mais il se retint et se contenta, pour effacer toute trace suspecte de préoccupation, de lui sourire, de lui dire qu’il avait faim.
***
Après leur mariage et un rapide voyage de noces en Italie, le quotidien de Marie et Bruno s’organise. Elle quitte son minuscule studio pour s’installer dans son appartement à lui, un trois-pièces assez spacieux où il lui octroie la chambre d’amis pour qu’elle installe son bureau d’étudiante. Elle pourra y achever son cursus universitaire en toute sérénité. Lui, il a déplacé le sien dans un coin du salon. Il a tout aménagé, une surprise : meuble fonctionnel avec plateau en verre fumé, lignes épurées, fauteuil de cuir noir pivotant, étagères assorties, sofa jonché de coussins pour les moments détente, tapis aux motifs colorés pour réchauffer le tout.
— Tu seras bien là, dit-il en l’allongeant sur le sol, mais aujourd’hui pas question d’y travailler, ajoute-t-il en relevant sa robe.
Bruno a tout prévu, dans les moindres détails, pour qu’elle étudie dans de bonnes conditions. Pourtant, Marie ne se plaira jamais dans cette pièce. Tout est trop neuf, trop chic, trop parfait. Elle regrette sa vieille table de récupération et le fatras qu’elle pouvait entreposer dans son unique tiroir, le secrétaire années 1960, récupéré dans une brocante, qu’elle avait repeint selon sa fantaisie, et qui grinçait quand on l’ouvrait, le tabouret où elle entassait des piles de livres dans un équilibre précaire qui parfois s’écroulait. Là, rien ne grince, rien ne s’écroule, rien ne respire. Aucun chaos ne peut survenir, tout est conçu pour l’alignement et l’ordre. Elle y étouffe. Bruno, quand il lui rendait visite auparavant, lui reprochait souvent son fouillis, sa table de travail encombrée, ses livres ouverts posés à même le sol, un éventail de dossiers éparpillés autour d’elle. Sa chambre d’étudiante était si exiguë qu’elle n’avait qu’à tendre la main pour attraper celui qu’elle cherchait. Le désordre n’était qu’apparent. Elle régnait sur ses papiers comme sur un empire minuscule et Bruno, quand il l’y rejoignait, avait toujours l’impression d’être un intrus. Il avait estimé qu’elle était à l’étroit ; là, en l’occurrence, elle est perdue dans un espace trop grand pour elle où les dossiers au garde-à-vous sur les étagères lui échappent. Elle n’y trouve pas sa place, mal à l’aise, malgré le confort du fauteuil cuir censé ménager son dos. Elle s’y sent coupable chaque fois que son laisser-aller naturel reprend le dessus. Alors elle range, elle empile, elle classe. Pour faire plaisir à son mari, pour être à la hauteur, pour mériter le confort qu’il lui offre, quitte à sacrifier le sien. Le bureau de Marie devient une sorte de sanctuaire, ses études, une mission sacrée.
Elle a été admise en master de relations internationales et le faux pas de l’épreuve non validée à ses examens qui avait déclenché la colère de Bruno est désormais balayé. Elle est remontée sur son piédestal, admirée, encensée, traitée comme une reine parce qu’elle suit ses cours à la Sorbonne. Curieusement, il n’a jamais éprouvé le moindre complexe vis-à-vis d’elle. Au contraire, il se nourrit de sa réussite, il en jouit par procuration. Alors, tout recommence comme au printemps : l’emploi du temps rigoureux, les sorties réduites, le sommeil surveillé, l’interdiction de perdre son temps avec le moindre petit boulot. Marie est également dispensée des tâches domestiques : courses, repas, ménage, tracas administratifs. Il se charge de tout. Il finance tout. Parfois, quand ils vont dîner chez ses parents, Bruno ne cesse de rassurer son beau-père : « Vous voyez, Pierre, je la protège, votre fille. Je fais tout mon possible pour qu’elle ne soit pas perturbée par notre vie conjugale, ne vous inquiétez pas, je veille sur elle. » Pierre opine d’un signe de tête, mais son silence semble toujours exprimer une réserve, une défiance. Sa mère, au contraire, ne tarit pas d’éloges sur les attentions de son gendre. « Il prend bien soin de toi, tu en as de la chance ! » Marie sourit, pose sa main sur celle de Bruno tandis qu’il lui caresse la joue. Leur bonheur s’étale comme une nappe un peu trop blanche à la table familiale.
La semaine, en dehors de ses cours, Marie s’enferme donc sagement dans sa pièce au fond du couloir, s’installe à son magnifique bureau, bien calée dans le fauteuil cuir dont le pivotement entretient sa paresse, et ne parvient pas à y travailler ; pas vraiment. Les premiers jours, elle pense qu’il lui faut se remettre dans le bain, oublier les vacances, le soleil d’Italie, l’euphorie du mariage et de la lune de miel. Mais le temps passe, et l’automne s’installe en même temps que son angoisse chaque fois qu’elle franchit le seuil de son bureau. Le silence l’oppresse. Bruno a pensé à tout, sauf à installer sa minichaîne stéréo, toujours entreposée dans le placard de l’entrée, devenue inutile et obsolète comparée à l’équipement sophistiqué qu’il possède déjà. Marie a toujours aimé travailler en musique, mais elle n’ose pas brancher l’appareil dans son bureau. « Ta chaîne ? Juste bonne à jeter, le son est pourri ! » a-t-il répondu quand elle a abordé le sujet, un soir au dîner. Elle a donc renoncé à la musique, estimant qu’il n’a pas tort : le silence vaut mieux qu’un son médiocre.
Marie est donc confinée comme une convalescente dans une chambre aseptisée : du silence, du repos, du sommeil ; ou une sportive de haut niveau soumise à son entraîneur. Depuis le début de sa scolarité, Marie a toujours été studieuse, le nez collé à ses livres et cahiers dont ses parents, parfois, l’obligeaient à se détacher pour prendre l’air. En période d’examens, elle était capable de réviser des heures durant sans se fatiguer, ni se déconcentrer. Mais toujours seule et dans un esprit d’indépendance, incapable de s’astreindre à une discipline de groupe. Avec Bruno, ce qu’elle a gagné en confort, elle l’a perdu en liberté. Avant, elle pouvait passer une nuit blanche à travailler, et le lendemain traîner en ville, voir des amis si l’envie l’en prenait. Là, elle est coupée du monde, ses amis, elle ne les voit plus. Quant aux petits boulots dont il entend la dispenser, elle y puisait une respiration nécessaire, une ouverture sur le quotidien qui lui avaient toujours permis de trouver un équilibre. Avec le recul, elle ne s’expliquait toujours pas pourquoi, elle n’avait jamais osé lui avouer ces choses-là, pourquoi elle avait d’emblée accepté une règle du jeu qui ne lui convenait pas. La peur, déjà ?
Tout au début de leur mariage et guère après cette rentrée universitaire, un soir, elle tente pourtant d’imposer sa liberté. Un après-midi où elle n’a pas cours, au lieu de rentrer directement, elle va faire des courses, décidant sur un coup de tête de leur préparer un dîner en amoureux. Tout ça parce qu’en passant devant un magasin de décoration, elle a repéré une jolie nappe en promotion. Elle l’achète, ainsi que des bougies pour la touche de romantisme, puis le menu qui va avec : saumon fumé et cassolettes de fruits de mer qu’elle cuisinera elle-même, d’après une nouvelle recette repérée dans un magazine, quelques mignardises pour le dessert, et le tour sera joué. Revenue à l’appartement, elle s’amuse comme une petite fille avec sa dînette et quand tout est prêt – table dressée, jolie robe enfilée, musique en sourdine –, elle attend avec une joyeuse impatience le pas de Bruno sur le palier, puis le tintement de ses clés dans la serrure.
Un peu plus tard que prévu, elle entend enfin les bruits familiers. La porte qui se referme dans un claquement, les clés jetées dans le vide-poches, le manteau qu’il accroche dans l’entrée, et lui qui paraît enfin, lui qui découvre la table festive, les lumières tamisées, sa femme en robe noire cocktail qui lui saute au cou tel un jeune chien fou. Et le « C’est quoi tout ce cirque ? » qui vient doucher sa joie. Quand elle ose encore évoquer ce moment-là, elle retrouve intacte la sensation d’alors : son cœur qui se décroche en même temps que ses bras qui enserrent la nuque de Bruno ; qui retombent, flasques, le long de son corps, et le cœur pareil. Tout se fige en elle et elle reste là, face à lui, désarmée, déjà prête à lui expliquer avec ce petit filet de voix rauque, mal assurée, qui la surprend comme si une inconnue parlait à travers elle.
— J’ai improvisé un petit dîner en amoureux. J’ai cuisiné. Tout est prêt. J’ai même acheté une bonne bouteille de…
— On a quelque chose à fêter ?
— Non, juste… se retrouver… C’est vendredi… Regarde, j’ai vu cette nappe dans une vitrine, alors… je voulais te faire une surprise.
— Une surprise ? Tu crois que j’ai envie de tout ce tralala après une semaine de boulot ? De ton dîner alors que je passe ma vie en repas d’affaires, surtout en ce moment. Tu crois que j’ai faim ? Juste envie qu’on me fiche la paix !
— Je suis désolée… Si tu veux, on peut remettre à demain ? Si tu préfères, on dîne léger, juste une salade.
— Et puis cette robe, franchement… Tu te crois où ? Et d’abord d’où elle vient ?
— Je l’ai achetée aujourd’hui.
— Une nappe, une robe, du saumon fumé. Tu penses qu’on peut jeter l’argent par les fenêtres ? Et tes études ? Au lieu de traîner les magasins et de jouer à la ménagère parfaite, tu aurais mieux fait de travailler. J’ai tout organisé pour que tu ne perdes pas ton temps et toi tu le gaspilles en futilités. Tu mériterais que…