Elle demeure
Elle demeure
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.
Parfois, il lui arrive de s’étonner de la facilité avec laquelle il a accepté qu’elle abandonne ses projets les plus ambitieux, alors qu’il l’a astreinte pendant des mois à un emploi du temps austère pour qu’elle y parvienne, faisant de sa réussite à elle une affaire personnelle, presque une obsession. En lui révélant ses intentions, elle avait cru devoir entamer une longue bataille avec lui, des discussions interminables pour le convaincre, elle avait redouté de subir ses bouderies, ses protestations, sa déception, ses leçons de morale sur la volonté, l’endurance, le goût de l’effort, tous ces principes rigides qui se cachent derrière son attitude nonchalante. À croire qu’il a été élevé selon des principes militaires, lui qui pourtant arbore la plupart du temps une attitude de rebelle. Elle n’a pas eu à combattre, la victoire lui a été donnée d’emblée, et malgré son soulagement, il lui arrive d’en éprouver une pointe de déception, de désarroi, comme si, finalement, la véhémence de Bruno lui manquait, ou lui semblait suspecte, qu’elle ne le reconnaissait plus tout à fait. Mais c’est un sentiment fugace, à peine formulé, sur lequel, tout à son bonheur, elle ne s’attarde pas.
Contrairement à ce qu’elle a prévu, c’est de son père que vient la réprobation. À l’annonce de sa décision, il affiche une mine renfrognée, un air boudeur, mais garde le silence. Un silence qu’il rompt à la fin de la journée, juste avant leur départ. Alors qu’il entraîne sa fille vers le potager pour lui cueillir une salade, il lui fait part de son sentiment.
— Mais papa, je n’abandonne pas, je fais une pause.
— Une pause, vraiment ?
— Je ne suis plus très sûre d’avoir envie de faire ce stage au Parlement européen… Je vais explorer d’autres pistes.
— Le problème n’est pas là, Marie. Tu as le droit de changer de voie. Mais tu dois rester libre de tes choix.
— Je le suis… ça n’a rien à voir avec Bruno. Tu sais bien qu’il a tout fait pour m’encourager. C’est moi qui ai besoin de faire le point. Besoin de respirer… Fais-moi confiance, papa. Je suis une grande fille maintenant.
— Je te fais confiance. Je m’inquiète, c’est tout… Tiens, celle-là.
Il se penche vers le sol pour choisir une belle laitue, pommée à souhait, dont il secoue la terre avant de la lui tendre. Puis ils reprennent l’étroite allée du jardin qui mène vers la maison, lui devant, elle qui le suit en fixant son dos qui, ce soir-là, semble exprimer une certaine lassitude, un reproche. C’est la dernière image qu’elle aura de lui, de son père qui s’en va.
***
Juste avant le réveillon de l’An, je suis sorti de ma tanière où la honte me retenait encore pour aller frapper à la porte de ma voisine. Sa famille repartie, je la savais seule et je voulais m’excuser pour mon silence, ma porte close, et lui proposer d’unir nos solitudes le soir du 31 autour d’un repas improvisé. J’étais à peu près certain qu’elle n’avait rien prévu. Elle n’était pas du genre à revêtir une robe à paillettes pour aller danser toute la nuit avec des copines. Elle a accueilli ma proposition avec enthousiasme, d’autant que Lucas avait invité quelques amis pour la nuit et serait ravi d’avoir la maison pour lui tout seul.
Depuis leur installation, on voyait désormais monter des voitures de parents venant déposer leurs enfants pour la journée, surtout depuis la neige. Lucas était fier de partager son domaine avec ses nouveaux copains. On avait vu circuler des luges le long de la pente et un bonhomme de neige montait la garde à l’entrée du chemin. Cette animation occupait bien Baptiste qui observait ces adolescents braillards depuis sa fenêtre, ou appuyé contre la fontaine s’il faisait beau. « Incroyable comme il s’est bien intégré, ce gosse ! » ai-je fait remarquer à sa mère. « C’est vrai », a-t-elle approuvé dans un sourire qui s’est trop vite éteint sur son visage. Elle semblait tendue, préoccupée, ailleurs. « J’apporte le dessert », a-t-elle précisé d’un ton léger.
Le lendemain soir, quand elle a frappé à ma porte, ma pintade aux choux mijotait depuis un moment déjà. J’avais guetté son arrivée depuis ma fenêtre, mais elle avait tardé, au point que j’avais craint qu’elle n’ait changé d’avis, qu’elle ne soit tombée, comme moi la semaine d’avant, dans une sorte de gouffre qui vous tient éloigné des autres. Mais non, elle était là, avec son gâteau au bout des bras, pâle, les cheveux en bataille sous le bonnet, vêtue du même vieux pull que la veille, la mine chiffonnée comme si elle sortait d’une nuit blanche peuplée d’idées noires. Elle m’a collé le plat à gâteau entre les mains et je m’en suis débarrassé sur un coin de table sans même songer à la remercier pour son offrande. On s’en fichait du dessert ! Je l’ai fait asseoir sur mon vieux canapé, je lui ai servi un verre et j’ai éteint le feu sous la pintade avant de m’asseoir en face d’elle en attendant qu’elle me parle. Elle avait le nez baissé, la mine farouche, entre ses doigts, le verre était déjà vide.
— Dis donc, Marie, tu commences fort !
— Pardon ! Pour le retard… pour la tenue. Je ne me suis même pas changée, je dois avoir l’air d’une folle.
— Je n’avais pas exigé la robe de soirée. Tu as laissé Lucas avec ses copains ?
— Oui, il est ravi. Ils vont manger une raclette et jouer à des jeux vidéo. J’irai jeter un œil plus tard, m’assu rer qu’ils ne font pas de bêtises.
— C’est un chouette môme.
Elle avait toujours le nez baissé, à triturer la manche de son pull-over pour en enlever les bouloches. Le silence retombait comme mon feu dans la cheminée où j’ai remis une bûche pour me donner une contenance.
— Est-ce que tout va bien ?
— Oui. C’est juste que j’ai eu une journée chargée. Mais ça va.
Elle m’adressa un sourire mécanique pour m’en convaincre, mais je sentais qu’elle était bouleversée, à bout de nerfs, et que ses efforts pour le cacher aggravaient son trouble. Alors j’ai avalé ma salive, et j’ai enfin posé la question qui me brûlait les lèvres depuis le début.
— De quoi as-tu peur, Marie ? De qui ?
Elle a sursauté comme lorsqu’on applique un désinfectant sur une plaie à vif. Elle a levé vers moi un visage crispé par l’effort qu’elle faisait pour ne pas craquer, et puis elle a fondu en larmes. Depuis quand n’avait-elle pas pleuré ?
Depuis quand n’avais-je pas vu une femme pleurer ?
Je n’ai pas bougé, je n’ai rien dit, juste attendu que la crise se passe, et puis, à défaut de mouchoir, j’ai fini par aller chercher le rouleau d’essuie-tout dans le coin cuisine. Elle s’est mise à rire à travers ses larmes quand je le lui ai tendu.
— Pardon, je suis fatiguée.
— Tu as peur, Marie, je le sais. La peur, je l’ai côtoyée pendant des années, je l’ai vue sur tant de visages. Et la violence aussi… C’est de ton ex-mari que tu as peur ? C’est ça ?
Elle acquiesça d’un mouvement de tête à peine perceptible. J’ai tendu la main lentement vers la cicatrice sur sa joue, jusqu’à l’effleurer du bout des doigts.
— Ça, c’est lui ? Et ta jambe… aussi ?
— Qui te l’a dit ?
— Personne, je l’ai compris tout seul, n’oublie pas que j’étais flic. Un vieux flic à la retraite, ça a le temps de gamberger. Et là, ce soir, je vois bien que quelque chose te tracasse. Je ne veux pas être indiscret, mais je peux peut-être t’aider ?
Alors elle m’a expliqué à demi-mot sa situation. Sa volonté de s’en sortir, de construire une vie nouvelle pour Lucas et elle, sa décision mal comprise par ses proches de venir s’installer ici. Et puis, au moment où elle commençait à reprendre goût à la vie, confiance en l’avenir… Elle s’était interrompue avant de poursuivre dans un murmure :
— Il a retrouvé ma trace. Il sait où je suis… Ça a commencé par les messages, puis les appels masqués sur mon portable. Personne quand je réponds.
— Des appels commerciaux, peut-être ?
— En pleine nuit ? Non, je sais que c’était lui. Quelqu’un lui a donné mon numéro. Et lui, il est capable d’acheter un autre téléphone ou une carte prépayée juste pour m’appeler sans se faire repérer, juste pour me harceler.
— En admettant qu’il ait ton numéro, ça ne lui dit pas où tu es. Il est déjà venu ici ?
— Non, jamais, il déteste la campagne. Il connaît l’existence de cette maison, mais il ne sait pas où elle se trouve. N’empêche qu’il finira bien par penser que je suis venue m’y réfugier et par trouver l’adresse.
— Franchement, Marie, ce n’est sans doute pas la première hypothèse qui lui viendra à l’esprit.
— Tout à l’heure, juste avant de venir, j’ai reçu ce message sur mon portable. « Bonne année ma Chica. À bientôt. »
— Il bluffe, il cherche à te faire peur, à t’atteindre de loin, rien de plus.
— C’est ce que j’ai d’abord pensé. Je me suis efforcée de rester calme, mais voilà plusieurs nuits que je ne dors plus, et que l’angoisse s’installe. Et puis ce texto tout à l’heure, alors que j’étais si heureuse de voir Lucas avec ses copains, qu’on plaisantait tous ensemble, alors que je m’apprêtais à mettre une jolie robe pour te faire honneur. Je suis si fatiguée, Jef. Combien de temps vais-je tenir ? Il me retrouvera. Tôt ou tard, il viendra. Personne ne me croit. Tout le monde me dit que c’est fini, que tout ira bien. Toi non plus tu ne me crois pas ?
— Si, justement, je te crois, Marie. Ta peur est légitime. Mais tu n’es pas seule. Et je pense qu’il ne viendra pas ce soir. Tu as vu le temps ? Personne ne montera jusqu’ici cette nuit. Alors ce soir, il faut te détendre, il faut faire la fête pour reprendre des forces et manger cette pintade qui se morfond. Demain est un autre jour et même une autre année.
Marie s’est levée pour aller jusqu’à la fenêtre, il neigeait à gros flocons, ses traces de pas de sa maison jusqu’à la mienne étaient déjà effacées. Chez elle, des lumières brillaient à toutes les fenêtres dont les volets n’étaient pas fermés, et l’on voyait s’agiter des silhouettes au travers. Puis elle vit Lucas s’approcher, lui faire signe de loin. Tout allait bien.
Un peu avant minuit, Marie a voulu retourner chez elle pour s’assurer que les garçons ne faisaient pas de bêtises. Nos maisons avaient beau être très proches, des parents lui avaient quand même confié leurs enfants dont elle était responsable. Et puis je sentais bien qu’elle n’était pas totalement tranquille, qu’elle s’inquiétait pour Lucas, comme si son père pouvait surgir à tout moment, en tout cas l’atteindre à distance. Aux yeux de Marie, il semblait doté d’un pouvoir quasi maléfique auquel, d’ailleurs, elle craignait peut-être encore de céder. À travers les quelques confidences qu’elle m’avait faites, je sentais qu’elle n’était pas totalement libérée de lui. Encore fragile et consciente de l’être, il lui fallait se battre sur deux fronts, repousser deux ennemis dont le plus dangereux était peut-être caché au fond d’elle-même. Cet homme, c’était son cancer à elle, qui avait peu à peu envahi chaque fibre de son être. En serait-elle jamais guérie ?
Elle m’a proposé de la raccompagner, si bien que j’ai repris au passage le gâteau sur son plat qui a fait le chemin en sens inverse. Les garçons étaient calmes, tous campés devant la console de jeux au premier étage. En bas, le sapin clignotait tout seul dans son coin, ils avaient partiellement débarrassé la table où subsistaient miettes et bouteilles de sodas. Ils étaient encore trop jeunes pour l’alcool, du moins je l’espérais. De la vaisselle trempait dans l’évier, seul élément suspect, une vague odeur de cigarettes blondes.
On a partagé le gâteau, aux douze coups de minuit, on s’est souhaité une bonne année, après quoi les cinq garçons ont galopé vers la chambre et leurs jeux où le sommeil viendrait les cueillir un peu plus tard, les uns après les autres.
Marie m’a proposé un café. Elle n’avait ni champagne ni aucun digestif à m’offrir, pas même un fond de cognac, comme elle le pensait. Mais je l’ai rassurée en lui affirmant que j’avais eu mon compte quelques jours plus tôt et que j’en ressentais encore les effets néfastes. Je n’étais plus à l’âge des abus trop fréquents.
— Je suis désolé pour l’autre jour, Marie. Je sais que tu as frappé à ma porte. Mais je n’étais pas en état de t’ouvrir.
— Pas grave, Jef, on a tous nos moments de…
Elle s’est interrompue, faute, sans doute, de trouver le bon mot, celui justement qui définirait ces moments sans trop les souligner.
— Tu as des nouvelles de ta fille ?
— Non. Toujours pas. Je crois que c’est foutu.
— Et si tu l’appelais, toi ?
— Non, c’est elle qui décidera du jour… si ce jour doit venir. Peut-être que je n’ai plus rien à faire dans sa vie. Je respecte son choix.
— Tu as surtout la trouille, oui !
— Peut-être…
— Je crois que tu as tort, elle a sûrement besoin de son père. Le mien me manque tellement ! Ce n’est pas comme si tu avais été déchu de ton rôle. Tu ne peux pas être un si mauvais père ?
— Qu’en sais-tu, Marie ? Il y a tant de façons de faire du mal à ceux qu’on aime.
***
Le père de Marie meurt à la fin de l’été. Infarctus. Il n’a même pas le temps d’arriver aux urgences. Pas le temps d’achever sa carrière professionnelle à laquelle il comptait mettre un terme quelques mois plus tard. Pas le temps de profiter du séjour en Bretagne dans une maison qu’il avait louée pour toute la famille. Marie et Bruno devaient les y rejoindre, ainsi que Benoît et sa copine du moment.
Quand le téléphone sonne ce soir-là, c’est Bruno qui reçoit l’appel. Marie n’est pas rentrée, partie justement profiter des promotions de fin d’été en prévision de ce séjour. Elle a trouvé des draps de bain, un drôle de chapeau, une petite robe pas chère pour la fin de saison. Elle a l’âme frivole, le cœur léger en rentrant avec ses emplettes. À peine ouvre-t-elle la porte que Bruno est là, avec ce visage qu’elle ne lui a jamais vu, ses bras qui la happent et l’enserrent, et ces mots murmurés à son oreille : « Ton papa, Marie. » L’intrusion du malheur a ce pouvoir de graver dans la mémoire des souvenirs jusque dans leurs détails les plus anodins. Elle se souvient de cette petite blessure sur le menton de Bruno qui s’était coupé le matin même en se rasant, trace insignifiante qu’elle fixe obstinément tandis qu’il lui donne des précisions et que la mort de son père imprime peu à peu sa réalité dans son cerveau.
Sa disparition brutale et prématurée est un cataclysme pour toute la famille : sa mère anéantie, Benoît assommé, Marie vacillante entre chagrin et volonté de faire face. Son père disparu, reste Bruno. Il devient le chef de famille. Il prend les choses en main, s’occupe des démarches avec calme et efficacité, trouve les mots pour réconforter chacun d’entre eux, les porte à bout de bras de la préparation des obsèques jusqu’aux démarches de succession et autres tracasseries administratives. Plus tard, il s’occupe même de la maison et du jardin, taille les arbres, fait réviser la voiture de son beau-père, en assure la vente puisque Colette possède la sienne. Bruno est là, rassurant, disponible. Parmi les proches et la famille, on loue son dévouement. On dit que dans son malheur, Colette a bien de la chance de l’avoir.
Quant à Marie, jamais elle n’aura un mari aussi tendre et protecteur que dans les semaines qui suivent le décès de son père. Du tréfonds de son chagrin, elle sait que c’est par lui qu’elle tient encore debout, en lui qu’elle puise ses forces. Son amour se teinte alors de reconnaissance et d’admiration. Il devient son sauveur. Il la remet au monde. Ce Bruno-là, irréprochable, lui fait oublier son geste violent, cette malheureuse gifle dont la seule évocation lui semble dérisoire face à son deuil. Le soupçon de rancune et de crainte qui lui restait se fond dans l’oubli.
Un peu plus tard, le premier choc passé, peut-être parce que Marie a l’âme à vif, les nerfs à fleur de peau, elle se met pourtant à douter de Bruno, à discerner en lui quelque chose qui lui déplaît, la blesse. Une fausse note dans l’harmonie ambiante.
Ce sentiment lui vient le jour de la Toussaint, devant la tombe encore fraîche de son père. Une impression de solitude, de vide, alors que Bruno est là, près d’elle, son bras protecteur pesant sur son épaule. La bonne attitude, au bon moment, irréprochable aux yeux d’un observateur de la scène, mais le cœur absent. Marie est seule avec sa peine qu’il feint de partager. De peine, Bruno n’en a pas, elle doit l’admettre. Le courant n’est jamais passé entre les deux hommes. Son beau-père ne l’appréciait pas, pourquoi l’aurait-il pleuré ? Son beau-père a été son unique adversaire. De là à penser que sa mort arrange bien Bruno… À maintes reprises, elle surprend sur son visage une expression satisfaite, une euphorie étrange, un épanouissement, comme s’il jouissait de leur malheur qui lui permet d’exercer sa bienveillante autorité, de prendre ses aises au sein de la famille. Il arbore l’air de quelqu’un qui s’installe dans un fauteuil désormais vacant. Comme si leur deuil était une aubaine pour lui. Pensée confuse qu’elle rejette, honteuse. Vite, elle révise son jugement. Ce qu’elle prend pour de la joie n’est sans doute que l’expression de ses efforts pour leur redonner à tous le goût de vivre, pour secouer leur tristesse. Ce n’est pas rien de prendre en charge toute une famille éplorée. Bruno lui avait un jour déclaré que dans cette famille-là, justement, celle de Marie, on manquait de caractère. On était trop lisse, façonné pour une vie sans aspérités, pas armé pour l’adversité, gentil quoi ! concluait-il par provocation, l’œil narquois. « Une famille de Français moyens sans histoires. » Marie avait oublié par quel cheminement cette remarque nonchalante de Bruno était venue se glisser dans la conversation, mais elle s’était vexée, rétorquant avec une virulence qu’il avait calmée en prétendant qu’il plaisantait.
Pas tant que cela, elle le savait. Sa mère, Colette, impulsive et inquiète de nature, trouvait son équilibre et sa sérénité auprès de Pierre, un homme calme, pondéré. Son frère, Benoît, lui, trimballait une fragilité héritée on ne savait d’où. Trop docile, faible. On l’avait toujours protégé. Et elle, Marie ? Quelle image véhiculait-elle ? On lui avait toujours dit – son père surtout – qu’elle était sage et responsable, autonome depuis l’enfance, sérieuse en somme. Bref, ils formaient à eux quatre une famille harmonieuse, ordinaire, où ça ronronnait sans l’ombre d’un conflit. Pas un mot plus haut que l’autre. En y entrant, Bruno avait dû en flairer les contours et les failles. Déformation professionnelle, sans doute.
La vie reprend son cours, le quotidien, ses droits. Entre son travail à l’institut de langues et sa mère toujours accablée, il n’est plus question pour Marie de reprendre ses études, ni d’envisager le moindre stage, concours ou séjour à l’étranger. Elle n’a plus envie de plonger le nez dans ses livres, ni de s’éloigner, même temporairement. Tout lui semble vain, dérisoire, le bonheur trop éphémère pour qu’on le néglige. La mort brutale de son père a mis fin à une partie de sa vie. Une porte vient de se refermer. Elle ne songe plus qu’à protéger sa famille, qu’à creuser son nid pour s’y abriter auprès de Bruno, panser ses blessures. Faute de désirs, elle n’a plus de projets, se contentant telle une feuille morte de se laisser porter par le vent, par la vie qui, de toute façon, n’en fait qu’à sa tête. Et c’est ainsi qu’au printemps, elle se rend compte qu’elle est enceinte.
Malgré quelques signes évidents, elle ne l’a pas compris tout de suite, dans la mesure où elle se croyait protégée par sa pilule, une formule faiblement dosée qu’il fallait certes prendre à heure fixe. Se pouvait-il qu’elle l’ait oubliée ? Prise trop tard dans la journée ? Elle fouille sa mémoire, en vain. Trop d’émotions et de préoccupations sont venues troubler sa vie quotidienne. Les appels de détresse de sa mère, surtout, parfois tard dans la soirée, à l’heure où elle doit avaler sa fameuse pilule. S’agit-il d’un acte manqué ? Peut-être a-t-elle voulu cet enfant… Peut-être a-t-elle besoin que la vie renaisse alors qu’elle vient de perdre son père… Avec Bruno, ils n’avaient pas envisagé de fonder une famille avant qu’elle ait une situation professionnelle stable. Sa surprise passée, une joie profonde l’envahit, mêlée à une certaine appréhension.
Elle attend plusieurs jours pour l’annoncer à Bruno. Elle n’ose pas. La peur est toujours là, nichée au fond d’elle-même, tel un virus en sommeil qui attend son heure pour se réveiller. À cette époque, elle ignore encore que cette compagne ne la quittera plus. Marie se sent fautive, responsable d’une grossesse qu’ils n’ont pas planifiée ensemble ; presque aussi honteuse qu’une adolescente qui tombe enceinte et doit l’avouer à ses parents. Elle redoute la réaction de Bruno, sa colère. Il se plaindra de sa négligence, de sa distraction. Car il est bien entendu que c’est sa responsabilité à elle, et qu’il lui fait confiance. Il ne s’est jamais vraiment soucié de ces détails, et Marie devait admettre qu’elle ne l’y avait jamais encouragé.
Mais Bruno n’était jamais là où on l’attendait. Quand, enfin, elle lui annonce la nouvelle du bout des lèvres, en baissant le nez, comme on avoue une bêtise, il demeure un instant pétrifié – temps suspendu durant lequel Marie cesse de respirer –, avant de la soulever à bout de bras pour la faire tournoyer dans une valse folle tandis qu’elle s’accroche à lui dans un vertige.
Joie aussi intense qu’éphémère. Tout se gâte les mois suivants, et jusqu’à la naissance de Lucas.
***
Lucas était né un 22 janvier, le jour où, lui avait-on maintes fois répété, l’hiver hésite entre le repli et le regain.
Il n’avait guère hésité, l’hiver, en ce début d’année à Peine-Perdue. Les gelées persistantes durcissaient la neige et le bonhomme à l’entrée du chemin semblait lui-même transi. Chaque matin, Lucas attendait le car en tapant des pieds pour se réchauffer, et quand il rentrait le soir, Marie préparait pour eux deux un chocolat qu’ils dégustaient en se chauffant devant le poêle. Elle avait dû commander une nouvelle provision de bois. Le soir, elle préparait des potages de légumes, elle avait remis des couvertures sur les lits et acheté des bouillottes. Elle avait aussi dû calfeutrer la porte d’entrée sous laquelle rampait un air glacial. Elle n’avait pas imaginé qu’il pût faire si froid, là-haut. Elle s’enveloppait dans un gros pull pour travailler devant son ordinateur où un important dossier à traduire la retenait une partie de la journée.
Malgré tout, elle se sentait bien, revigorée par ce surcroît de travail, par la discipline qu’il lui imposait et l’aidait à lutter contre l’angoisse. Elle avait l’impression que le froid l’endurcissait et les efforts qu’elle devait faire pour le combattre lui révélaient des forces insoupçonnées. Elle se revoyait certains hivers en banlieue parisienne attendant son bus recroquevillée dans son joli manteau cintré et battant le pavé dans ses bottes fines à talons hauts. Élégante et frileuse alors que la température ne devait pas descendre en dessous de 5 degrés au plus fort de l’hiver. Désormais, elle ne portait guère que des bottines imperméables, fourrées et antidérapantes, des pantalons rustiques et une épaisse doudoune offerte à Noël par sa mère. Ainsi équipée, elle ne ressemblait plus à la jeune citadine d’avant. Bruno ne la reconnaîtrait pas. Bruno ne l’imaginerait pas vivant dans ces conditions. Il ne l’en croirait pas capable. Là était son principal atout. Plus la vie lui semblait rude, plus elle se sentait protégée, camouflée par cette rudesse. Elle reprenait alors confiance.
Le matin du 22, elle s’était levée en pensant à l’anni versaire de Lucas : 15 ans ! Elle allait lui préparer un gâteau et inviterait Jef à le partager. On en porterait aussi une part à Amélie et Baptiste qui ne sortaient guère. À la fin de la semaine, elle lui avait promis un ciné et le restaurant en ville, si elle parvenait à descendre en voiture sans déraper. Tout dépendrait du temps. Elle n’avait pas de pneus neige et pas les moyens d’en acheter.
Peut-être parce que l’anniversaire de Lucas la remplissait de joie et d’optimisme, le petit paquet qu’elle trouva pour lui dans la boîte aux lettres n’éveilla pas sa méfiance. Elle le considéra d’un œil distrait, persuadée, puisqu’elle était dans la confidence, que c’était Manon qui lui envoyait son cadeau. Lucas avait également reçu une carte de sa grand-mère dans une grande enveloppe bleue à motifs fantaisie. Après coup, Marie se reprocha son manque de vigilance de ce matin-là. Cette soudaine béatitude face à la vie, tout ça parce que c’était l’anniversaire de son fils et qu’elle avait envie d’être insouciante. Elle déposa le tout sur le bureau de son fils et quand il rentra le soir, elle lui annonça qu’il avait du courrier, un colis : Manon sûrement.
Elle vit redescendre Lucas avec le paquet défait entre les mains. Il le portait à distance, comme s’il avait trouvé une araignée à l’intérieur, ou qu’il s’agissait d’un colis piégé. Il semblait bouleversé.
— Le cadeau, ça n’était pas Manon.
— Ton père ? répondit Marie d’une voix blanche dont elle ne reconnut pas le timbre.
Elle se laissa tomber sur une chaise et fixa le carton déchiré que Lucas venait de poser sur la table.
— Il y a une carte avec… Regarde.
Elle tendit la main et reconnut l’écriture fine et anguleuse de Bruno : « Joyeux anniversaire, Lucas, à bientôt. »
Elle lâcha la carte et la replia pour ne plus voir les mots, ni la calligraphie familière. L’écriture pointue de Bruno était à elle seule une menace, une trace tangible, charnelle, presque une présence où le passé s’engouf frait. Elle leva les yeux vers son fils dont le visage était dépourvu de toute expression. Il semblait simplement attendre la réaction de sa mère, souffle suspendu, inquiet, un peu comme s’il venait de commettre une faute et faisait profil bas avant le verdict.
— Il y a une boîte à l’intérieur… Je peux regarder ? demanda-t-il d’une petite voix implorante.
Trop chamboulée pour réagir, elle se contenta d’acquiescer d’un signe de tête distrait. Elle prêtait à peine attention à son fils dont la fébrilité soudaine lui échappait tandis qu’il ouvrait le coffret.
— Ouah ! Trop cool, la montre !
Elle sursauta, fixa l’objet dans son écrin ouvert puis son fils qui admirait l’objet sans oser le toucher.
— Referme cette boîte, immédiatement !
Le ravissement sur le visage de Lucas lui était une offense. Elle eut soudain envie de le frapper pour en effacer toute trace. Elle comprit qu’il était tenté de s’abandonner à la joie de recevoir ce cadeau de son père, que cette joie, pure, enfantine, anéantissait tout sur son passage, abolissait le passé, les blessures, les peurs. Il était tenté d’abdiquer. Puis l’expression sur son visage se déchira, l’étincelle dans ses yeux s’éteignit, il balança la boîte à l’autre bout de la table où elle glissa sur le bois lisse pour s’arrêter juste au bord.
— Ça va ! de toute façon, j’en ai rien à faire de son cadeau ! dit-il d’un air buté avant de grimper vers sa chambre.
Marie resta assise en bout de table à fixer le paquet échoué à l’autre extrémité, incapable de bouger, de prendre la moindre initiative. Arrêtée. En panne. Vide. La colère en elle s’était dissipée, laissant place à une immense lassitude, une résignation. Enfin, elle fit l’effort de se lever pour saisir l’écrin où trônait la montre sur son support. Elle se força à la contempler, à la dépouiller de sa signification, à lui enlever son pouvoir émotionnel. Un bel objet, rien de plus ! La montre ressemblait à celle que portait Bruno, massive, avec un bracelet métallique, des cadrans, des boutons partout, modèle technique, viril, résistant sûrement aux sports extrêmes, à la plongée ; elle évoquait l’exploit, la performance, la réussite sociale. Un modèle arrogant. Plus jeune, Lucas avait toujours admiré la montre de son père qui lui avait promis qu’il aurait la même plus tard. Bruno n’avait pas lésiné, c’était un objet de marque, il y avait mis le prix. Une folie pour un gosse de 15 ans. Ridicule ! Une bouffée de colère lui revint contre son ex-mari qui ne reculait devant rien pour amadouer son fils. Et elle, Marie, qui s’apprêtait à lui offrir un malheureux tee-shirt fantaisie. Elle leva les yeux vers l’étage d’où nul signe de vie ne lui parvenait. Lucas devait bouder devant son ordinateur. Leur soirée était gâchée. Même absent, il fallait encore qu’il soit là, lui, entre eux, pour les empêcher d’être heureux.
Sa colère l’envahissait si bien qu’elle en avait un instant oublié le plus grave : Bruno était parvenu à découvrir leur adresse. Bruno les avait retrouvés. Tôt ou tard, il viendrait. C’était juste une question de temps. Curieusement, sa peur s’en trouvait soufflée. Quelque part, la certitude du danger la rassurait. Au moins pouvait-elle s’y appuyer pour se défendre. La peur serait toujours là, mais elle prendrait corps dans une réalité au lieu d’être en errance, tel un fantôme hantant ses nuits. Elle s’empara de l’emballage qui traînait sur la table. L’adresse n’avait pas été rédigée par Bruno. Ce n’était pas son écriture, voilà pourquoi elle ne s’était pas méfiée. La main qui avait noté l’adresse était peut-être féminine, écriture ronde, généreuse, presque scolaire, à l’opposé de celle de Bruno. Il avait pensé à tout, demandé à quelqu’un, sous un prétexte quelconque, d’écrire l’adresse ou d’envoyer le paquet à sa place, sa secrétaire, peut-être, une stagiaire, n’importe qui. Il se doutait bien qu’autrement, Marie risquait de l’intercepter, de le balancer à la poubelle sans même l’ouvrir. Aurait-elle vraiment agi ainsi ? Elle se posa la question. En tout cas, elle ne l’aurait pas déposé d’emblée sur le bureau de Lucas, elle lui en aurait parlé d’abord, lui aurait laissé le choix d’ouvrir ou non le paquet. Elle aurait attendu un autre jour, peut-être. Elle l’aurait protégé contre son père. Ce cadeau-là était un poison. Il agissait déjà.
Soudain ses propres pensées la heurtèrent. De quel droit se permettait-elle de décider à la place de son fils ? De quel droit, d’ailleurs, lui refuser de garder cette montre ? Elle était belle, et Lucas en avait eu envie, elle l’avait lu dans ses yeux. Ce cadeau, après tout, n’était que le respect d’une promesse que son père lui avait faite quelques années plus tôt. Il lui devait bien ça, son père ! Et Lucas était désormais assez mûr pour discerner dans le geste paternel ce qu’il pouvait receler de sincérité et de calcul. Les deux, sans aucun doute, sans qu’on puisse jamais savoir ce qui l’emportait chez Bruno de l’une ou de l’autre. Le savait-il lui-même ?
Il fallait que Lucas apprenne à peser le pour et le contre, à trouver la bonne distance avec lui. Marie, elle, devait rester en dehors de cette relation ou du peu qu’il en resterait. Et si elle en souffrait, Lucas ne devait pas porter le poids de cette souffrance.
Elle se leva pesamment, comme si elle avait cent ans, et s’empara à nouveau de l’écrin dont elle rabattit le couvercle dans un claquement sec. Puis elle gravit lentement l’escalier. Sa jambe lui faisait mal.
Comme elle le pensait, Lucas était devant son ordinateur, casque sur les oreilles, d’où lui parvenait un grésillement indistinct. Combien de décibels dans les tympans pour étouffer sa peine ? Elle posa sa main sur son épaule, doucement. Il consentit à ôter ses écouteurs dans un soupir.
— Je suis désolée, mon chéri… C’est ton cadeau. À toi de décider. Si elle te fait plaisir, cette montre…
Elle déposa l’écrin sur le bureau, demeura un instant indécise, puis s’éloigna sur la pointe des pieds sans s’en rendre compte, comme lorsqu’elle qu’il était petit et qu’elle allait l’embrasser dans son sommeil.
Il la rejoignit en dévalant l’escalier un moment plus tard, et comme si de rien n’était, demanda à sa mère quel gâteau elle avait préparé et si Jef venait pour le dessert. Entre eux, il ne fut plus question de la montre. Lucas n’y fit plus allusion, et Marie ne lui posa pas de questions. S’il l’avait gardée quelque part, elle ne le vit jamais la porter, en tout cas pas en sa présence.
***
Je n’ai guère revu Marie depuis notre réveillon. Elle sort peu, entièrement accaparée par son travail qu’elle doit rendre à la fin du mois. J’accompagne parfois Lucas jusqu’à son collège. Une fois dans le chemin, je lui donne le volant de ma voiture, un vieux 4x4 brinquebalant que j’avais acheté d’occasion en m’installant ici. Je vois ses yeux briller de plaisir. Il adore ça et se débrouille bien. Pour me remercier, il m’a invité le soir de son anniversaire à partager son gâteau et, à tout hasard, je lui ai acheté un maillot aux couleurs de notre sacro-sainte équipe de rugby.
Depuis les confidences de Marie, je me sens plus que jamais responsable d’eux. Je me surprends souvent posté derrière ma fenêtre à surveiller leur maison, le chemin, à regarder les immatriculations des voitures sur la route qui mène au village. Il m’arrive même d’hésiter à m’absenter trop longtemps du hameau. Malgré mes paroles rassurantes, je suis inquiet. Sa peur est justifiée, le danger bien réel. Je n’ai jamais eu à traiter ce genre d’affaires, mais je suis assez bien renseigné par mes collègues sur les drames auxquels ils ont été confrontés. Il suffit de lire les rapports de police, il suffit de savoir que la justice manque cruellement de moyens pour protéger les victimes, de se rappeler surtout que les mentalités n’ont guère évolué, même si désormais les langues se délient, les témoignages se multiplient. Et puis, ces mecs-là, je les connais, ils vont jusqu’au bout. Marie est seule. Combien de temps peut-elle encore tenir ici ? Combien de temps avant qu’il ne découvre son refuge ?
J’en étais là de mes réflexions quand Baptiste a tapé au carreau. C’est toujours ainsi qu’il se signale en se montrant à grand renfort de gestes, jamais en frappant à la porte. Au moins on sait à qui on a affaire. Je lui ai ouvert et offert à boire. Il a accepté un verre de vin, juste un fond, et il a levé la main d’un geste vif pour que j’arrête de verser. L’alcool, il s’en méfie. « Tu comprends, dit-il, quand on vit seul à ruminer ses souvenirs, c’est tentant de les noyer dans le vin… Faut pas s’y amuser… » Il ne vient pas souvent me rendre visite et je crois que je ne l’avais pas vu depuis le Premier de l’an. Parfois, il lui prend des envies de renouer avec la civilisation, et là, il voulait que je l’emmène jusqu’au village la prochaine fois que j’y descendrais. Et puis il m’a demandé des nouvelles de la « p’titoune ».
— Le gamin, il est venu m’apporter une portion de gâteau, mais sa mère, je la vois plus guère.
— Elle a beaucoup de travail.
— Elle ferait mieux de trouver un emploi en ville. Une drôle d’idée de rester ici… Enfin, pour quelqu’un qui a vécu en région parisienne. Je me demande si elle a pas des ennuis…
J’ai soupiré, parce que Baptiste cherchait à me faire parler. Probable, même, que c’était le véritable motif de sa visite… Sa curiosité frisait parfois l’indiscrétion, mais elle était dénuée de toute malveillance, parfois dictée par l’ennui. Là, en l’occurrence, il semblait se soucier de sa jeune voisine. Mais c’est un taiseux de nature, un solitaire, ce qu’il sait, il ne le raconte qu’à son chat.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça, Baptiste, qu’elle a des ennuis ?
— Sais pas. Une impression. On dirait qu’elle se cache. Une fille comme ça, qui sort jamais… On dirait qu’elle est pas tranquille… Et puis toi, on dirait que tu joues les anges gardiens. Je vois clair tu sais. Y a un problème ?
— Possible.
— C’est à cause de son homme, le père du p’tit, c’est ça ? Lucas m’a dit qu’il ne voulait plus le voir, celui-là. C’est sûrement un type pas intéressant…
— Je crois aussi. Si tu vois quelqu’un rôder dans les parages, préviens-moi, ou les gendarmes. Surtout quand je m’absente.
— T’inquiète ! Monter la garde, j’ai fait ça toute ma vie. Toute ma vie à veiller sur ma voisine.
— Amélie ?
— Quand son poivrot de mari rentrait le soir et qu’il tenait à peine debout. Que je l’entendais gueuler. Des fois, j’allais voir… le calmer. Enfin, une nuit qu’il revenait tard, il était tellement soûl qu’il a buté la tête contre la pierre de la fontaine et qu’il s’est fendu le crâne. Y a une justice !
Là-dessus, il a vidé son verre et s’est levé pour partir. Il s’en allait toujours de cette façon, sans transition, ni préambule.
Je suis resté longtemps immobile à fixer la porte qu’il venait de refermer d’un coup sec. C’était la première fois depuis cinq ans que j’habitais là qu’il en disait aussi long, mon voisin.
C’est le lendemain de la soirée d’anniversaire que Marie est venue frapper à ma porte de bon matin après avoir accompagné Lucas jusqu’à l’arrêt de car. J’avais bien senti, la veille, que l’ambiance était tendue, la gaieté forcée, mais la présence du gosse m’empêchait de poser des questions. Surtout, on n’allait pas gâcher la soirée. Aussi je n’ai pas été surpris en ouvrant ma porte de la trouver sur le seuil. Elle est entrée sans même prendre le temps de me saluer, la mine sombre, les cheveux en bataille sous la capuche qu’elle a relevée avec brusquerie. Une allure de rockeuse. Je me suis surpris à penser qu’elle était belle, désirable, ce matin-là. Pensée parasite que j’ai chassée, honteux de l’avoir eue, moi qui m’appliquais si bien à me comporter avec elle comme un père avec sa fille. En mieux, vu le père que j’avais été avec la mienne. Elle n’avait pas besoin de ça, de ce regard d’homme posé sur elle dont, heureusement, elle ne semblait pas être consciente.
— Il nous a retrouvés, Jef, il nous a retrouvés !
— Assieds-toi. Calme-toi… On va prendre un café. Tu vas m’expliquer.
— Il faut que je m’organise, que je prenne des dispositions. J’ai réfléchi toute la nuit.
— Et si tu commençais par me donner des détails ?
Alors elle a enfin consenti à lever les yeux vers moi pour me parler de la montre reçue la veille, du fait qu’elle ne s’était pas méfiée du paquet où figurait une autre écriture que celle de son ex.
— Tu vois, il n’a pas été long à nous localiser, a-t-elle conclu sur un ton étrangement triomphal, loin de l’abattement attendu – on aurait dit qu’elle était presque fière de la perspicacité de son ancien compagnon.
— Pas si évident… En réalité, il y a plusieurs possibilités : soit il sait effectivement que vous êtes ici, mais il a pris la précaution de ne pas écrire l’adresse lui-même pour ne pas éveiller ta méfiance, soit il ignore totalement où vous vous cachez, mais il a convaincu quelqu’un d’envoyer le paquet à sa place pour te le faire croire. C’est possible ?
— Personne ne sait que je suis ici. Personne ! À part ma famille, celle de Manon, et mon avocat. Et je leur fais confiance.
— Ou encore, dernière hypothèse, il lui est venu à l’idée que vous pouviez être à Peine-Perdue, mais il n’en est pas sûr, alors…
Je me suis interrompu. Mon raisonnement se construisait au fur et à mesure que je l’exprimais à haute voix, et il valait mieux que je garde mes réflexions pour moi. Il ne servait à rien de l’alarmer.
— Et Lucas ? Comment a-t-il réagi ?
— C’est encore un enfant. La montre lui plaisait. Et puis moi, je me suis énervée. Maintenant tout est rentré dans l’ordre, ou presque. Mais je le sens perturbé. Entre nous, c’est à nouveau tendu. Je crois qu’il m’en veut.
— Je suis sûre que non, Marie.
— Jef, il faut me promettre… En cas de… Enfin, de protéger Lucas… Tu le prendras chez toi, s’il vient… Tu l’éloigneras. Et s’il m’arrivait quelque chose…
Elle a posé une enveloppe sur la table. Elle contenait un double de ses clés, pour que je puisse intervenir, au cas où, des adresses et des numéros de téléphone : ceux de sa mère, son frère. Tout juste si elle n’avait pas rédigé son testament.
— Il ne t’arrivera rien, Marie, tu n’es pas seule, je veille sur vous deux. Ça va aller… Tu as de la veine, j’étais un sacré flic dans le temps !
— Merci, Jef. Oui, ça va aller. Qu’il vienne, il est temps que j’en finisse avec tout ça.
Elle a levé vers moi un visage déterminé, regard dur, menton levé. Elle tremblait, mais d’une rage contenue, plus de peur. Je ne l’avais jamais vue aussi combative. Je ne savais si je devais m’en réjouir ou m’en inquiéter.
***
Chaque fois que sa mère le déposait à l’arrêt du car sur la place du village, chaque fois qu’il en descendait devant l’entrée du collège, Lucas regardait autour de lui. Depuis la montre, il regardait. C’était plus fort que lui. La moindre silhouette au loin sur un trottoir le faisait sursauter. Quand il sortait du collège, il s’attendait chaque soir à se retrouver nez à nez avec lui. Il se tiendrait debout, bien droit, au portail, l’air tranquille comme n’importe quel père venu attendre son fils. Et Lucas, docile, irait vers lui.
Cette scène virait au fantasme. Il la rejouait à l’infini dans sa tête, avec quelques variantes dans la mise en scène. Parfois, il était seul, ses copains déjà partis, parfois, il les regardait s’éloigner dans un salut. Lui, il restait. Et son père le prenait par l’épaule pour l’entraîner. Il ne résistait jamais. Il imaginait cette scène entre crainte et envie, entre cauchemar et rêve. Quand il constatait que personne ne l’attendait, ni à l’arrêt du car, ni à la sortie du collège, il était à la fois soulagé et vaguement déçu. Il avait peur, mais cette peur-là, quelque part, se teintait d’excitation. Cette peur comportait une petite étincelle qui lui allumait le cœur et que le soulagement éteignait. Après, il était triste. Rassuré, mais triste. Il avait du mal à concilier en lui toutes ces contradictions. Sans compter la culpabilité qui était venue se rajouter au reste. Comme s’il n’était pas assez tourmenté !
Cette satanée montre avait tout chamboulé. Il ne s’attendait pas à recevoir un cadeau de lui. Coup au cœur ! Sentiments qui se cognent, s’entrechoquent : la joie d’abord, la colère ensuite, contre lui-même qui s’était laissé cueillir par l’émotion, par une gratitude spontanée, un emballement ; colère contre sa mère ensuite, contre ce rappel à l’ordre rabat-joie, cette interdiction qui lui était faite de se réjouir des choses simples de la vie. Non, lui, il n’y avait pas droit. Ces petits bonheurs lui étaient interdits. Se laisser aller, goûter le plaisir de déballer un cadeau d’anniversaire, c’était encore trop demander. Colère contre ce père qui venait troubler une quiétude à peine retrouvée, entre harcèlement et preuve d’amour, entre manipulation et sincérité. Car il sentait bien au fond de lui que cette magnifique montre était une tentation du diable, une tentative de séduction. Il savait bien que le cadeau était empoisonné. Il savait bien qu’il servait, lui, d’appât, qu’il était le maillon faible qui reliait son père à sa mère. Il savait tout cela, et cette lucidité d’adulte qui se frottait à un reste de naïveté le faisait souffrir et l’angoissait. Seule la colère le soulageait un moment, un coup de pied dans un ballon, déchiqueter du papier, creuser le bois de son bureau avec la pointe de son compas, écouter un morceau de rap rageur à fond sous le casque. C’est ce qu’il avait fait après être remonté dans sa chambre le jour où il avait reçu la montre. La montre : tellement conforme à celle qu’il avait si longtemps convoitée, assez semblable à celle qu’il avait toujours vue au poignet de son père, un choix presque cruel parce que ce désir enfin exaucé arrivait bien trop tard, il n’était plus de saison. Le choix de cette montre-là, par lequel il avait voulu s’identifier à son père, marcher dans ses pas, n’avait plus de sens. Elle crucifiait Lucas entre l’envie et le dégoût. Elle ravivait cette haine que le silence et l’éloignement avaient apaisée. Haïr son père le rongeait, l’aimer le mortifiait. Qu’on lui fiche la paix ! Qu’on le laisse vivre, à la fin !
Quand sa mère était venue poser la montre sur son bureau, la douceur de sa main sur son épaule l’avait soulagé, délesté de son tourment. Ce n’était jamais qu’une montre, après tout. Rien qu’un cadeau d’anniversaire parmi d’autres. Pas un objet au pouvoir maléfique. Elle donnait l’heure, un point c’est tout. Il avait le droit de la trouver chouette. En lui laissant le choix d’en disposer, sa mère lui donnait aussi le droit de la balancer par la fenêtre si ça le chantait. Il était libre. Un moment, il était resté immobile à fixer l’élégant coffret qui la protégeait. Finalement, il l’avait flanqué dans le tiroir bric-à-brac de son bureau, là où atterrissait tout un fatras en sursis, coincé entre enfance et adolescence, une sorte de purgatoire pour les objets, une antichambre de l’oubli.
Le lendemain soir, pourtant, il céda à la tentation d’ouvrir la boîte, de contempler la montre sur son présentoir, puis de la glisser à son poignet. Dommage tout de même de se priver du plaisir de la porter. La tête des copains quand ils la verraient ! Il pouvait bien séparer ce plaisir-là du sentiment de gratitude qu’il s’interdisait d’avoir envers son père. Séparer l’objet de sa charge affective. Il n’avait pas à dire merci. Il n’avait pas à être touché. Il n’allait pas se laisser avoir au sentiment, se laisser corrompre par un bijou ! D’ailleurs, à la réflexion, elle était prétentieuse, cette montre, un modèle de beauf parvenu, une montre de vendeur de bagnoles…
Dans le fond, son père n’était-il pas un misérable, un malade, un pauvre type ? Lucas regretta cette pensée-là, il n’était pas à l’aise avec le mépris. Il l’imagina soudain seul dans un studio sans âme entre un lit, une chaise, une table, des dîners solitaires réchauffés au micro-ondes, sans amis, obligé de pointer chaque semaine au commissariat, englué dans sa honte, pétri de remords, au bord du désespoir. Attendant le pardon. Peut-être que la montre, justement… L’idée d’un père qui aurait changé faisait son chemin en lui. L’idée qu’il fallait lui laisser une chance, lui tendre la main.
Il dormit mal cette nuit-là. Et le lendemain, à la sortie du collège, à brûle-pourpoint, alors qu’il avait lutté toute la journée contre son dessein, il demanda à son meilleur copain de lui prêter son portable. Lucas ne parlait guère de sa vie d’avant, jamais de son père, et son ami n’était pas du genre curieux, il lui tendit son téléphone sans poser de questions.
Se rappeler les vilaines choses de sa vie. Seulement les vilaines choses, s’en repaître, en nourrir sa colère pour éloigner la peur et, plus encore, le charme trompeur des beaux moments, les images tronquées du bonheur. Toucher sa cicatrice, la contempler dans son miroir, se réjouir de la douleur lancinante de sa cheville qui la protégeait contre l’oubli. Se méfier de sa propre mémoire, du temps qui passe et lisse la souffrance, se méfier de ces braises d’amour mal éteintes au fond d’elle, de la tentation qu’elle avait parfois de réhabiliter une partie de son passé pour ne pas sombrer dans le néant.
Depuis qu’elle vivait à Peine-Perdue, Marie en venait à douter de la réalité de son existence d’avant. C’était à une autre que tout ça était arrivé. D’ailleurs, cette femme-là, avait-elle vraiment survécu aux derniers coups portés ? Elle avait dû succomber ; forcément. Et c’était tant mieux. Elle n’éprouvait que mépris pour l’épave qu’elle était devenue, qu’elle avait accepté de devenir. Car elle en était arrivée à justifier la violence de l’homme, à lui donner raison, à adopter l’attitude qui fatalement la provoquerait. Faire en sorte de mériter les coups, c’est tout ce qu’elle avait trouvé pour les rendre supportables. Le pire, c’est qu’au fil du temps il était parvenu à la convaincre que sa violence à lui prenait sa source quelque part en elle, dans sa nature, sa façon d’être… C’est elle qui peu à peu l’avait transformé en brute ; la victime, c’était lui. Comme si elle lui avait jeté un mauvais sort. « Tu es le sel, je suis la plaie », murmurait-il parfois dans un soupir fataliste quand la bête en lui était repue et qu’il se faisait tendre. « Ce n’est pas ta faute, ma chica, je ne t’en veux pas… On n’y peut rien… Nous deux, c’est un mélange toxique… un amour maudit… C’est ça nous deux ! » Elle se laissait alors emporter par ce romantisme ténébreux qui justifiait la violence et aiguisait son désir.
Des années à s’entendre répéter le même baratin de l’amour-passion, puis les mêmes plaintes, telles des incantations : « Regarde ce que tu me fais faire… Tu me rends fou… Je n’en peux plus de toi… Qu’est-ce que tu as dans la tête ? Tu me pourris la vie… Pourquoi tu es comme ça ? »
Comme quoi ? Elle n’en savait rien. Bruno n’avait jamais pris la peine de lui expliquer ce qu’il entendait lorsqu’il répétait cette question lancinante dont la formulation vague semblait justement exprimer une évidence. Elle n’avait jamais compris ce qui, dans sa nature, sa personnalité, pouvait tourmenter son mari au point de le rendre fou, mais elle en était venue à se persuader qu’il disait vrai. D’ailleurs, la violence de Bruno ne s’exerçait que sur elle.
***
Dès l’annonce de sa grossesse, et passé le moment d’euphorie partagé, l’attitude de Bruno change de nouveau, et son humeur. Tout recommence. Prétextant les conseils de prudence du gynécologue, il lui impose avec une apparente bienveillance et le souci constant de son bien-être une discipline stricte et des recommandations incessantes. « Ne reste pas debout, installe-toi dans le fauteuil, ne monte pas sur l’escabeau, tu devrais te coucher plus tôt, est-ce bien raisonnable de faire ce trajet en voiture, qu’as-tu besoin d’aller traîner dans les magasins, tu ne vas quand même pas continuer tes séances de gymnastique, je préfère que tu ne conduises plus, tu ne devrais pas prendre de café, tu manges trop de pâtisseries, tu grossis trop, attention au sel, ne va pas te promener trop loin… » Bruno se livre à un perpétuel harcèlement, la traite en malade, l’infantilise, la dépossède jour après jour de sa future maternité, de la joie qu’elle devrait ressentir.
Très vite, à cause du trajet en métro, il l’incite à abandonner son travail à l’institut de langues et à démissionner. « Pour ce que ça te rapporte ! » Le pire, c’est que sa propre mère donne raison à son gendre. Entre ses nausées des premiers mois et l’emploi du temps austère qu’elle subit, elle vit une grossesse solitaire et triste, tissée d’une angoisse qui n’aurait pu être acceptable qu’accompagnée d’amour et d’attentions. S’il en déborde devant les autres, dans l’intimité, il la traite comme une génitrice, un animal qu’il convient de soigner pour en tirer le meilleur parti. Il se met à détester ses seins épanouis qu’il qualifie – en plaisantant – de mamelles, il la considère avec dégoût chaque fois qu’elle est prise d’une nausée, se maintient à l’écart comme si elle était pestiférée. Il ne la désire plus. Elle se sent sale et laide.
Un jour, pourtant, il semble pris de remords et se répand en excuses larmoyantes, la tête enfouie dans son giron, la main posée sur son ventre où s’agite leur bébé.
— Pardon, ma chica, je me conduis mal avec toi, je sais, mais je dois t’avouer que j’ai toujours eu un problème avec les femmes enceintes. Une sorte d’aversion, de phobie… Enfant, quand j’en rencontrais une, je fuyais. Va savoir pourquoi.
— Tu as peut-être subi un traumatisme… quelque chose dans ton enfance, un souvenir enfoui. Tu devrais demander à ta mère… Tu aurais dû m’en parler.
— J’avais oublié, dit-il en haussant les épaules, mais te voir soudain… Ton ventre, ton corps qui se transforme, ce mystère en toi, ça m’effraie, je suis mal à l’aise, je me sens de trop, inutile, maladroit… Ça m’angoisse et me met de mauvaise humeur. Tu deviens une étrangère, alors je préfère m’éloigner. C’est à moi que j’en veux et c’est toi qui subis mes états d’âme, ma pauvre chica. Tu me pardonnes ?
— Bien sûr que oui, dit-elle, attendrie, en caressant sa tête posée sur ses genoux, la voix tremblante de désir.
« Bien sûr que oui ! »
Elle sublime ces instants éphémères, elle garde contre elle cet homme, le sien, elle a l’impression de le porter, lui aussi, comme l’enfant en elle. Elle se sent alors toute puissante, protectrice, femme et mère à la fois, hiératique. Elle jouit de ce fugace moment de plénitude. Oublie le reste. Pauvre idiote !
Se rappeler que Bruno mentait tout le temps, à tout le monde. Un bonimenteur, plus qu’un menteur ; il improvisait, se réinventait au fur et à mesure de ses besoins, des circonstances, de son inspiration du moment. Sa prétendue phobie des femmes enceintes était une fable parmi d’autres. Il savait très exactement comment ne pas aller trop loin avec elle.