Elle demeure

Chantal Forêt · Chapitre 1 sur 2 · partie 9/9

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Elle demeure

Elle demeure

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.

Ce qu’il lui arrive après n’est qu’un douloureux chaos, une fin du monde dont il ne lui reste que des perceptions informes dénuées de toute chronologie. Tout devient trouble, ou noir, comme si elle perdait la vue, il y a des sons, des secousses, des voix mêlées, elle comprend que c’est son corps qui bascule et heurte quelque chose, elle comprend que cette voix déchirante, c’est la sienne, que l’autre, c’est celle de Bruno qui l’insulte, geint, ahane en cognant comme si c’était lui qui souffrait. Elle se souvient de son souffle, de son haleine viciée, de sa sueur, d’une aigreur de son corps, comme s’il transpirait de la haine, que cette haine sentait mauvais. Elle se souvient d’un goût de sang dans sa bouche, de la coulée chaude de l’urine entre ses cuisses. Elle se souvient d’un éclatement soudain, celui de sa tête à travers une vitre, du bruit cristallin des bris de verre sur le carrelage, d’une déchirure quelque part sur sa joue, puis d’une longue dégringolade dans l’escalier où sa main désespérée s’accroche quelque part au bas de la rampe pour interrompre sa chute, de sa jambe coincée entre deux montants tandis qu’elle reçoit un dernier coup, pour finir au bas de l’escalier, gisant sur le dos, tête en bas. La dernière image qu’elle perçoit, à l’envers, c’est celle de Lucas, planté là, immobile. Après, c’est le silence, le néant, plus rien.

 

Elle se réveille à l’hôpital. Quelqu’un lui tient la main. Elle ouvre les yeux, c’est sa mère qui est là, assise près du lit, engoncée dans son manteau qu’elle n’a pas songé à poser. Sa mère avec sa drôle d’expression sur le visage, cet effarement derrière le sourire tordu qu’elle tente d’y accrocher, ce mélange qui lui donne l’air d’être idiote.

Plus tard, on lui expliquera : Lucas, inquiet de son retard, qui la rejoint à la maison avec Manon et sa mère qui attendent dehors dans la voiture et qui donnent l’alerte. Les voisins qui s’agglutinent, la stupeur dans leur rue, l’ambulance qui l’emporte, la police, Bruno, hagard, qu’on emmène, menottes aux poignets.

C’est fini. Marie ne reverra Bruno que lors du jugement. L’avocate qu’il a choisie, une blonde à la beauté glacée, la quarantaine, plaide l’acte passionnel d’un homme qui découvre en rentrant de son travail que sa femme s’apprête à le quitter lâchement sans un mot en emmenant leur fils. Elle dresse le portrait d’un homme honnête, apprécié de tous, soucieux du bien-être de sa famille, qui travaille beaucoup, rentre tard, un homme qui, au moment des faits, traverse une période particulièrement stressante dont son épouse se soucie apparemment fort peu. L’accusé explique qu’il est épuisé et déprimé ce jour-là et qu’il a préféré annuler son déplacement pour rentrer chez lui. Il n’a pas supporté que sa femme l’abandonne, il l’aime. Il reconnaît avoir perdu la tête. Violent, lui ? Certes, il est d’une nature impulsive, il lui arrive de se mettre en colère, mais il nie avoir jamais levé la main sur sa femme avant ce jour. Aucun témoignage ne va dans ce sens, personne dans l’entourage du couple n’a rien remarqué. Bruno était un mari exemplaire face à une épouse fragile et instable. Les cicatrices et les bleus ne prouvent rien, l’unique main courante opportunément déposée par Marie au commissariat juste avant son projet de fuite semble sujette à caution. L’avocate raconte avec des trémolos dans la voix l’histoire d’un mari aimant et d’une femme ingrate, décrit l’acte désespéré d’un homme fou amoureux de sa femme.

Là-bas, dans son box, Bruno, impeccable dans son costume sombre, se conforme au portrait qu’on dresse de lui. Son visage n’exprime rien d’autre qu’une certaine gravité dénuée de toute culpabilité. Il regarde droit devant lui, il a l’air digne. Il fait bonne impression.

C’est après l’annonce de sa condamnation, juste avant de sortir de la salle, que Marie croise une dernière fois le regard de l’homme qui a partagé sa vie, que les yeux sombres dont elle connaît l’intensité se plantent dans les siens, implacables.

 

***

 

Marie frissonna en sortant de sa voiture. Le froid et la peur la saisissaient en même temps que la déception : Jef n’était pas encore rentré. Elle l’avait eu au téléphone en arrivant au village et savait qu’il était en route. Il lui avait dit d’être vigilante, qu’elle le rappelle dès son retour si elle revenait avant lui. Elle ne s’était absentée qu’une demi-heure environ, le temps d’acheter du pain, des œufs et des fruits à la supérette désertée en ce temps de grisaille humide. Elle n’avait pas croisé grand monde.

Pendant ce temps, à Peine-Perdue, la langue de brume avait pris ses aises, bientôt elle serpenterait sans se presser vers le village selon son cheminement rituel secret dans un paysage inanimé, un silence oppressant. Comme Marie, la nature se tenait sur ses gardes. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle, rien ne bougeait. Tout semblait calme. Dans la maison d’en face, elle devina Baptiste en sentinelle derrière son carreau. Elle le connaissait assez pour savoir qu’il veillait discrètement sur l’entrée du chemin où donnait sa fenêtre. Il avait toujours veillé, un vieux réflexe dicté à la fois par la prudence et la curiosité, et plus encore depuis qu’il la savait en danger. Amélie devait faire de même depuis son fauteuil qu’elle ne quittait guère près de sa fenêtre avec vue de l’autre côté, sur le sentier. Marie n’était pas seule et cette pensée lui réchauffa le cœur. Tout allait bien, et Jef ne tarderait pas. Elle pouvait entrer tranquille dans sa maison. Elle songea en ouvrant sa porte qu’elle allait se préparer un café pour se réconforter, mettre un peu de musique, téléphoner à Jef comme…

— Bonsoir, Marie.

Il était là, planté près du poêle, à se chauffer les mains. Il les tenait tendues bien à plat, les offrant à la chaleur. Elle fixa ces mains-là entre terreur et soulagement. Elle y était, c’était arrivé. L’instant fatidique attendu et redouté. Le point final. Il était là, si conforme au scénario de ses cauchemars qu’elle demeurait sidérée, presque envoûtée.

— C’est facile, Marie, d’entrer dans ta maison. Il faudrait songer à changer tes fenêtres… celle-ci, surtout.

La fenêtre ! Celle qui ne se fermait pas, la seule qui donnait sur le côté, la seule cachée à la vue d’Amélie et Baptiste. Les volets qu’elle aurait dû fermer, la consigne négligée… l’oubli stupide.

— Alors, c’est ça ton paradis ?

La voix de Bruno. Grave, sensuelle, avec ce trémolo qui surprenait parfois au détour d’une syllabe, avec cette note rauque à la limite de la brisure. La voix de Bruno qui l’emportait loin en arrière, jusqu’au jour de leur rencontre. La voix de Bruno qui charriait tant de souvenirs, la voix de Bruno dont l’intonation familière égrenait mot après mot des images de leur vie. La voix de Bruno. Et elle qui avait perdu la sienne.

— C’est donc là que tu vis, là que tu te cachais. Bien joué ! J’ai mis du temps avant de penser à ta maudite baraque d’enfance. J’ai visité en t’attendant. Tu m’as quitté pour ce taudis… Ce trou perdu, avec deux vieux et ce type à côté. C’est qui ce mec ? Tu couches avec ? Tu es tombée bien bas, ma chica. Il était temps que je vienne te chercher.

Le mot « chica » brisa le charme qui l’empêchait de réagir. Bruno venait de commettre une erreur. Elle leva les yeux vers lui, l’observa enfin. Sa silhouette s’était épaissie, ses épaules voûtées ; elle devinait sous les vêtements le relâchement du ventre, la bedaine à venir, ses traits s’étaient empâtés, ses cheveux grisonnaient. La prison avait dû l’entamer, et peut-être l’alcool depuis qu’il était libéré. Il avait les yeux de quelqu’un qui a passé une nuit blanche, une sale tête d’après débauche. Elle esquissa d’instinct un mouvement de recul.

— Je suis chez moi, Bruno, et tu ne devrais pas être ici. Tu n’as pas le droit.

— Le droit ? Mais de quel droit parles-tu ? Toi et moi on est liés pour la vie, dit-il en avançant vers elle pour la saisir par les poignets, pour le meilleur et pour le pire. À la vie à la mort. Tu te souviens ?

— Tu me fais mal, Bruno.

— On n’en a pas fini tous les deux. On a des comptes à régler… Mais d’abord, on va fêter la Saint-Valentin. Va te changer, tu as l’air d’une souillon comme ça.

Il la saisit par la nuque pour la forcer à se regarder dans le miroir de l’entrée.

— Tu as vu ta tête ? Hein ? Et ces fringues minables ? Tu as vu à quoi tu ressembles, ce que tu es devenue sans moi ? Une épave, dit-il en la repoussant. Tiens, mets ça. Fais-toi belle, si c’est encore possible.

Il venait de jeter sur la table un chiffon de tissu scintillant, une robe en lamé qu’il avait dû acheter en solde après le réveillon. Le geste lui rappela l’épisode lointain de la soirée au restaurant, quand l’engrenage de la violence s’était mis en marche. La première fois. Elle se revoyait, pitoyable, dans la tenue qu’il l’avait forcée à revêtir, sa stupeur, sa soumission d’alors. Le début et la fin se rejoignaient. Elle se sentit perdue, prête à consentir, quand la sonnerie de son portable la fit sursauter.

— Réponds ! Mais attention à ce que tu vas dire… Pas de blague ! Mets le haut-parleur.

— C’est Jef. Je te dérange ?

— Non, j’allais me faire un café. Toujours dans les embouteillages ?

— J’en sors tout juste, je serai là dans une demi-heure environ. Est-ce que tout va bien ?

— Tout va bien Jef… Pas de problème.

— À tout à l’heure.

— Il s’inquiète pour toi, ton garde du corps, dit Bruno en attrapant le téléphone pour l’écraser d’un coup de talon, maintenant qu’il est rassuré, on va arrêter avec les communications. On a besoin d’intimité, ma belle, toi et moi. Mais on ne va pas moisir dans ta bicoque, tu as cinq minutes pour te changer, on va faire la fête ailleurs.

Marie, docile, saisit la robe et se dirigea vers la salle de bains. Elle pourrait s’y enfermer, s’échapper peut-être. Mais il l’en empêcha.

— Ici, dit-il. Te voilà bien pudique. Une femme peut se déshabiller devant son mari, non ?

— Nous ne sommes plus mariés, Bruno.

Depuis l’appel de Jef, Marie se sentait plus forte. Elle avait retrouvé son sang-froid. Il lui fallait tenir. Elle se répétait les conseils de Jef : « Gagne du temps. » Elle n’était plus tout à fait seule, elle avait prononcé les mots « pas de problème » qui signifiaient exactement le contraire, selon le code établi d’avance. Bruno n’y avait vu que du feu, Jef allait arriver, alerter les secours. Il lui fallait tenir jusque-là, une trentaine de minutes. Une éternité.

 

***

 

Dans la maison d’en face, Baptiste montait la garde. Tout le temps qu’avait duré l’absence de Marie, il avait scruté le chemin à s’en arracher les yeux pour percer le brouillard. Mais rien n’avait bougé, pas même les branches des arbres qui le bordaient. Il l’avait vu revenir, descendre de sa voiture avec ses courses, jeter un coup d’œil alentour avant d’ouvrir sa porte. Tout semblait normal. Tout allait bien. De son côté, Amélie n’avait pas donné signe de vie. Elle avait promis de lui téléphoner si elle remarquait le moindre mouvement suspect, mais seulement dans ce cas-là. Elle n’appellerait pas pour faire la causette, même si la menace qui planait sur leur jeune voisine les avait obligés à rompre le silence : cas de force majeure. Il fixa son téléphone, un vieux modèle crasseux à deux couleurs qui avait amusé Lucas, avec la tentation d’appeler Amélie sous prétexte de s’assurer que tout allait bien, mais il n’osa pas. D’ailleurs, ce n’était pas le moment de se laisser distraire alors que la petite Marie était en danger.

Il reprit sa surveillance en observant la maison de sa voisine, sa porte d’entrée, le hangar. Il fallait être sacrément timbré pour grimper à pied jusqu’ici avec cette brume. Même par le chemin principal. Quant aux petits passages qui serpentaient à travers la campagne et la forêt, il fallait connaître, et le type ne pouvait guère monter en voiture sans se faire remarquer. L’été, les randonneurs étaient nombreux à se garer aux environs, il aurait pu passer inaperçu, mais pas en février, à 17 heures, alors qu’on n’y voyait rien à trente mètres. A priori, pour l’instant, Marie était en sécurité chez elle. Bientôt, comme chaque soir, elle sortirait pour remplir son panier de bûches, puis elle fermerait ses volets, ceux de la façade et du premier étage. Elle ne tarderait guère. Étonnant, même, qu’elle ne soit pas déjà ressortie pour remplir son panier pendant qu’elle était chaudement couverte. D’habitude… Il tentait de se rassurer, impatient malgré tout de voir revenir Jef, quand son téléphone sonna.

 

Amélie veillait aussi de son côté. Elle n’avait d’ailleurs rien de mieux à faire qu’à demeurer dans son fauteuil, puisqu’elle avait de plus en plus de mal à marcher. À portée de main, ses lunettes et son téléphone. Depuis qu’à Peine-Perdue ils étaient enveloppés dans les nuages, qu’ils semblaient flotter quelque part entre ciel et terre dans une ambiance cotonneuse, la surveillance s’avérait difficile, fatigante pour les yeux. Parfois, Amélie était tentée de les fermer un instant, mais elle se retenait, de peur de céder au sommeil. Il lui fallait être vigilante pour cette petite sœur d’infortune qui avait échoué là, à la fin de l’été, avec l’âme et le corps meurtri. Elle l’avait observée de loin sans oser lui parler. C’était la petite fille d’avant, celle qui courait avec son frère, si joyeuse. Il ne lui avait pas fallu bien longtemps pour comprendre ce qui lui était arrivé. Ce que la vie lui avait réservé. À travers sa jeune voisine, elle avait l’impression de se reconnaître. Les temps ne changeaient guère, et les hommes non plus, apparemment. Mais les femmes, peut-être. Marie possédait quelque chose qui lui avait fait défaut à l’époque. Quoi, au juste ? Peut-être le savoir, l’éducation, le fruit des luttes pour l’égalité des sexes. De loin, elle admirait sa vaillance.

Amélie voulait l’aider, dans la mesure de ses possibilités. Elle ne pouvait guère compter sur ses jambes, ni sur sa force. Mais elle avait encore de bons yeux et tout son temps devant elle. Sa fenêtre donnait sur la campagne, sur les vaches qui paissaient en contrebas, et au loin, quand il faisait beau, sur le Sancy. Pour l’heure, le monde extérieur n’existait plus, le hameau était une île perdue au milieu d’une mer de nuages. Elle avait donc tourné son fauteuil vers les maisons d’en face, celles de Jef et de Marie, dont elle ne voyait qu’une moitié de façade. Entre eux, au cœur du hameau, la fontaine lui cachait en partie cette portion de la maison avec la fenêtre sur le côté, celle qui fermait mal.

 

***

 

Gagner du temps. Marie n’en avait pas beaucoup, mais son cerveau fonctionnait avec une lucidité qui l’étonnait. La peur était toujours là, mais elle était capable de la tenir en respect. Elle ne pouvait plus compter sur le refuge possible de la salle de bains. Son portable était hors d’usage et Bruno lui avait pris ses clés pour verrouiller la porte d’entrée, mises au fond de sa poche, « au cas où l’envie te prendrait de t’enfuir ». Il se déplaça pour fermer les volets qu’elle avait négligés en partant. Elle en profita pour se glisser derrière le comptoir de son coin cuisine et revêtir la robe.

— Tu en fais des manières pour t’habiller. Dépêche-toi, qu’on file d’ici avant que ton copain arrive.

En enfilant la robe fourreau, Marie se glissa en même temps dans la peau de cette « chica » qu’elle avait accepté d’être durant des années. Elle la retrouvait, cette poupée de chiffon paniquée et soumise qui se protégeait des coups en suppliant, et que Bruno aimait la voir jouer. Elle connaissait le rôle par cœur. Cette pauvre « chica » allait l’aider à endormir la méfiance de Bruno et à tenter de se sauver. Il fallait bien qu’elle ait servi à quelque chose.

La robe au décolleté plongeant se collait à sa peau, épousait ses formes, le lamé argenté sublimait sa féminité. Elle avait l’air d’une sirène. Une étrange sensation pour elle qui ne portait plus que de gros pulls informes. Elle avait oublié le pouvoir sensuel qu’une telle robe procurait. Bruno aussi, peut-être.

 

Il demeure troublé devant la métamorphose de Marie, un instant désemparé. Le désir qu’elle lit dans son regard éteint sa vigilance. Il contourne le comptoir d’où elle ne peut guère s’échapper. Il s’avance tandis qu’elle recule jusqu’à buter contre le plan de travail. Il est tout contre elle, le souffle court, tenant son visage entre ses mains, comme un fruit qu’il s’apprêterait à dévorer ou à écraser.

— Marie, Marie. J’avais oublié…

Il l’appelle Marie, tout à coup, avec cette intonation tendre des premiers temps, et pendant une fraction de seconde, elle en est émue, troublée, prête à succomber à cet appel du passé, à l’amour retrouvé l’espace d’un instant fugace. Prête à y croire. Mais l’instant de grâce prend fin. L’étreinte devient brutale, haineuse. Ce Bruno-là est un étranger, un ennemi. Elle rejette ce corps dont elle ne reconnaît plus les contours, dont l’épaisseur, l’empâtement, une odeur mauvaise de transpiration la dégoûtent. Dans ses yeux, rien que la haine et la lueur assassine qu’elle connaît bien. À sa portée, sous le plan de travail, le tiroir où elle glisse sa main ; la gauche, moins habile, mais tant pis.

Tandis que les mains perverses de Bruno entourent son cou, avant de s’égarer sous la robe, elle parvient à l’attraper du bout des doigts puis à la faire rouler jusqu’au creux de sa paume : la bombe anti-agression.

Elle la brandit et asperge le visage de Bruno. D’un coup, elle éteint dans ses yeux la menace assassine. Il hurle, lâche prise entre râles et injures, vacille. Marie s’échappe du coin cuisine… La clé, le double, accroché à un clou près de la patère où s’entassent des vêtements qui la dissimulent. La saisir, la glisser dans la serrure. Ne pas crisper sa main. Enfoncer et tourner. Un geste simple. Elle l’a accompli des milliers de fois sans y penser. Dans son dos, Bruno grogne et geint. Ne pas se retourner. Combien de temps ? Elle entend un bruit d’eau qui coule. Il tente sans doute de se rincer les yeux, la figure. La clé a tourné. La porte s’ouvre. Elle court en boitillant. Sa canne. Tant pis. La robe en lamé comme une seconde peau qui offre son corps au froid mordant, à l’humidité, la brume qui l’enserre, la protège. Son souffle heurté dans la lourdeur du silence. Elle trébuche dans la robe étroite, la cheville lui fait mal, une sirène entravée, corps de rêve, chaussettes et bottillons aux pieds qu’elle n’avait pas posés. Une cendrillon qui aurait dépassé l’heure, une cendrillon boiteuse.

Soudain, la voix d’Amélie. Elle se tient bien droite sur le seuil, sa porte grande ouverte, sa canne à la main.

— Par là, Marie. Entre vite. Il arrive.

— Non, non, pas chez vous. Surtout pas ! Le sentier…

— Alors, prends ma canne. Sauve-toi. J’ai appelé les secours.

Dans son dos, elle entend avec soulagement la porte qui se referme, Amélie lui a obéi tandis qu’elle avance aussi vite que possible vers le sentier où elle s’enfonce dans la brume puis sous le couvert des arbres. Elle entend des craquements, des bruits de pas, des voix au loin. Mais tout paraît amorti par l’épaisseur du brouillard, sa perception des sons, des distances lui semble faussée. Il est derrière elle, il la poursuit, elle continue d’avancer, éperdue, malgré la douleur de plus en plus vive à la cheville. Elle sent à peine le froid qui lui mord l’épiderme, son bras écorché par une vilaine branche. Elle marche en s’appuyant sur la canne d’Amélie, elle se concentre sur ses pas, sur la nature du sol sous ses pieds. Elle a franchi un cap au-delà duquel elle ne pense plus, uniquement guidée par la volonté de survie, et cette certitude qu’elle y est presque. Plus rien ne l’arrê tera. Une douce euphorie se mêle à sa peur, ivresse de l’adrénaline. Elle connaît le chemin, même dans la brume. Elle se fond à cette nature qu’elle a apprivoisée et qui l’a adoptée en retour. Au loin, elle entend le chuchotis du ruisseau. Elle est chez elle.

 

***

 

Le téléphone de Baptiste avait sonné à deux reprises, Jef, d’abord, Amélie quelques minutes plus tard, avec une voix qu’il ne lui connaissait plus, comme si l’âge s’en était retiré.

— Il est là. Elle s’est sauvée vers le sentier. Il la cherche, il la poursuit.

Il avait bondi, le temps d’enfiler sa grosse veste de velours et de prendre son bâton, il était déjà dehors à fouiller du regard le sentier à travers la brume. Il distingua la silhouette de l’homme qui avançait à l’aveuglette. De loin, dans l’énergie du corps en mouvement, il perçut la rage et la violence. La petite avait réussi à lui échapper. Mais le type était solide, déterminé, et elle boitillait.

Il serra sa poigne sur le bâton pour l’avoir bien en main et s’avança à son tour vers le sentier en maudissant ses vieilles jambes qui limitaient ses performances. Heureusement, il avait conservé une certaine habileté, et connaissait le terrain mieux que quiconque. L’homme avait de l’avance, mais ignorait les raccourcis. Baptiste, malgré son inquiétude pour Marie, progressait sans craindre le danger, animé par une certaine excitation, une forme de joie farouche, celle d’agir, celle de se sentir vivant, utile, compétent.

 

***

Le bruissement du ruisseau s’est amplifié. Les pluies des derniers jours lui ont redonné une impétuosité de torrent, Marie entend le flot qui cavale quelque part en contrebas. Elle n’en est plus très loin. Elle sait que le sentier va se rétrécir brutalement, qu’il ne sera bientôt qu’un étroit ruban en surplomb de la ravine, qu’elle pourra se repérer à trois gros rochers sur sa droite, et qu’à partir de là il lui faudra avancer comme un funambule pour ne pas dégringoler dans la pente abrupte et boueuse. Elle saura s’y diriger, puis descendre vers le cours d’eau dont le chant couvrira le bruit de ses pas. Lui, il aura du mal à détecter le passage. Il se croira au bout du sentier. Il tâtonnera dans la brume. Il s’égarera.

Pour l’instant, il est là quelque part dans son dos. Elle perçoit son halètement, le craquement des branches, le froissement des feuilles mortes. Elle a le souffle court, le sang bourdonne à ses oreilles, mais il lui faut tenir encore. Dans sa hâte, elle allonge le pas quand une douleur fulgurante lui arrache un gémissement et la fait chanceler. Sa cheville malmenée vient de la trahir, elle l’a lâchée, là, au dernier moment. Elle tente de se relever à l’aide de la canne et d’un morceau de branche à sa portée. Elle y parvient au prix d’un effort qui l’épuise. Elle avance en se traînant plus qu’en marchant. Le cri de douleur qui lui a échappé a orienté les pas de Bruno dans la bonne direction. Il l’a enfin repérée à travers le brouillard. Maintenant, elle entend sa voix qui écorche le silence, les menaces qu’il lance comme des projectiles et qui l’atteignent. Elle n’a plus de force, et des larmes de rage coulent sur ses joues. Elle pense que c’est fini, qu’elle a perdu. À quelques secondes près, peut-être. Devant, à quelques pas sur sa droite, elle distingue pourtant, dressés telles des sentinelles, les profils familiers des trois rochers ; derrière elle, à quelques mètres, la silhouette sombre de Bruno émerge de la brume.

 

***

Baptiste avait quitté le sentier pour couper à travers les arbres et grimper pour le retrouver un peu plus loin, aux environs des trois rochers, juste avant le passage qui surplombe le ruisseau.

Il savait que c’était l’itinéraire que Marie avait choisi, sa balade préférée, celle aussi qui était à la portée de son handicap. L’autre, le salopard, la poursuivrait au petit bonheur, sans savoir où il allait. Si elle parvenait à le distancer, le brouillard la protégerait. On n’y voyait pas à dix mètres et la nuit allait tomber. Il reprit son souffle quelques secondes, son cœur était encore bon et il grimpait ainsi depuis qu’il était tout gosse, mais l’humidité de l’air l’oppressait et réveillait l’arthrose dans ses genoux. Il prêta l’oreille, fouilla des yeux le brouillard. Il estimait qu’il avait gagné cinq bonnes minutes et qu’il n’était plus très loin de l’homme. Il continua de marcher, désormais guidé par le chuintement du ruisseau. Il avait vu juste. Soudain, à une trentaine de mètres devant lui, en contrebas, il devina plus qu’il ne vit, une forme vague qui avançait vers les trois rochers. Puis il entendit le gémissement de Marie. Quelque chose de bref et de déchirant qui l’alarma. Tout se précipita.

 

Plus tard, il fut incapable d’expliquer le déroulement des événements. Il avait l’impression que c’était un autre que lui qui avait agi. Son double, lui en plus jeune. Sinon comment expliquer qu’il se soit soudain trouvé à portée de ce Bruno de malheur dont les menaces perçaient le brouillard ? À portée de son dos musclé, de ces épaules vigoureuses qui écartaient les branches : marche inexorable de bête qui fonce sur sa proie. Amélie ! Ou plutôt Marie. Oui. La petite Marie, si fragile, devait être là, quelque part, blessée peut-être, offerte à la colère, à la folie de l’autre.

L’homme s’avançait en tâtonnant vers les rochers, se frayait un chemin avec une rage qui lui ôtait toute prudence, de cela il se souvenait. Et lui, Baptiste, vieillard chétif, que l’autre aurait jeté à terre d’un simple revers de la main, se serait soudain trouvé juste au bon endroit, légèrement en surplomb de son adversaire, qui aurait alors eu le bon goût de se pencher à cet instant ? Et ce vieillard-là – lui, donc –, à bout de forces, aurait alors brandi son bon gros bâton de marche et l’aurait abattu sur le crâne de l’individu qui aurait chuté quelque part au bas du talus ? C’est apparemment ce qui s’était passé. C’est ce que Jef lui avait dit.

 

***

 

« Pas de problème. » Quand j’ai entendu la phrase de Marie à l’autre bout du fil, alors que j’étais encore coincé comme un con dans les embouteillages, je suis resté atterré, entre désespoir et colère contre moi-même. Ce que j’avais tellement redouté venait de se produire. Elle était seule là-haut, et son ex avait profité de mon absence pour surgir. De rage, j’ai frappé des poings sur mon volant. Une femme sur la file d’à côté m’a fixé d’un air effrayé. Son regard m’a calmé. Vite, j’ai alerté les gendarmes, puis Baptiste en le suppliant de ne pas prendre de risques, lui disant que j’arrivais. Heureusement, j’étais au bout de la zone des travaux et j’ai foncé comme un fou à travers le brouillard avec la peur au ventre d’arriver trop tard. J’étais décidément un moins que rien, incapable d’être là pour venir en aide à ceux que j’aimais. Jamais là au bon moment. Et je pensais aussi à Lucas à qui j’avais promis de veiller sur sa mère, qu’il parte tranquille.

J’ai craint le pire en arrivant à Peine-Perdue. La porte d’entrée de la maison de Marie était ouverte sur le froid, la lumière allumée. À l’intérieur, une chaise renversée, le portable écrasé sur le sol ainsi que la bombe anti-agression et le robinet qui coulait. Elle s’était défendue. Elle s’était enfuie. Je suis ressorti de la maison et Amélie a surgi sur son seuil, affolée, trottinant vers moi, la démarche hésitante, sans sa canne.

— Le sentier, vite. Il la poursuit. Et Baptiste est à leurs trousses.

J’ai couru plus que marché pour les rejoindre. Je savais où les trouver. Malgré l’épaisseur du nuage qui nous enveloppait, je n’avais aucun mal à m’orienter. Ce chemin-là, je l’avais parcouru chaque jour depuis que j’habitais là, par tous les temps, dans la neige, sous l’orage, la tempête, en pleine nuit.

Marie ne pouvait pas marcher bien vite, mais elle avait peut-être réussi à se cacher quelque part. Elle qui avait déjà échappé à son salopard d’ex-mari. Lui, c’était un citadin, il ne connaissait pas le terrain, il allait perdre du temps dans cette purée de pois. Quant à Baptiste… C’est au moment où je songeais à lui que j’ai distingué de loin sa silhouette, reconnu sa démarche sautillante de petit homme vif, que je l’ai vu soudain bras levés, brandissant son bâton avant de l’abattre quelque part sur une forme sombre qui a vacillé avant de disparaître dans une plainte rauque, brève.

Quand j’ai rejoint Baptiste, je l’ai trouvé assis sur une souche, bras ballants, essoufflé, regard braqué vers le gouffre d’ombre quelque part en dessous de lui, au fond de la ravine, où le ruisseau cascadait entre les pierres. Il s’est tourné vers moi, mais nous n’avons rien dit d’abord, le bruit de l’eau envahissait le silence, nous berçait.

— Baptiste ? Tout va bien ?

— C’est fini. Il est quelque part en bas. J’ai tapé fort. Je crois que je l’ai tué… Décidément !

Marie ! Je suis soudain sorti de cette torpeur qui nous avait saisis l’un et l’autre pendant quelques secondes, peut-être moins. Où était Marie ? Baptiste l’ignorait. Il l’avait entendue gémir, et puis plus rien. Elle était peut-être quelque part, perdue dans la brume, blessée. Avec Baptiste, on s’est mis à crier son nom dans ce brouillard qui étouffait les sons tandis que l’eau jacassait à nos oreilles. Au loin nous parvinrent les deux notes de la sirène des gendarmes. La nuit était tombée. J’ai allumé ma lampe torche que j’avais pensé à récupérer dans ma voiture et je suis parti à sa recherche, souffle suspendu à la peur de la trouver gisante. Elle ne répondait pas à nos appels. Trop loin. Elle avait pu se sauver, se cacher, ma vaillante petite Marie.

Je suis descendu jusqu’au ruisseau, je l’ai longé en scrutant le fil de l’eau où je craignais qu’elle ait glissé dans sa fuite. Je suis arrivé jusqu’au rudimentaire petit pont de bois qui l’enjambait. Alors, je me suis rappelé notre joyeuse balade sous le soleil hivernal. Mon cœur a cogné dans ma poitrine. Je savais où la trouver.

 

Quand j’ai braqué ma lampe, elle était bien là, dans la cabane du berger, recroquevillée contre la paroi de pierre, à demi consciente, transie, en état de choc. Un filet de sang coulait sur son front, une autre sur son bras, elle avait de la boue sur les jambes et les mains, un peu sur le visage, mais quand je l’ai prise contre moi, que j’ai murmuré son prénom, elle a entrouvert les yeux, un vague sourire s’est dessiné sur ses lèvres et là, même si je sais que je n’aurais pas dû, que ça n’était pas le moment, j’y ai posé les miennes.

 

***

 

Amélie s’était endormie dans son fauteuil et Baptiste, assis en face d’elle, la contemplait tout son saoul. Visage penché sur le côté, traits détendus, lèvres entrouvertes sur un sommeil de petite fille. Il devait être tard. Il avait perdu la notion du temps. Et lui il était là, installé bien au chaud dans la maison d’Amélie, à savourer cet instant d’éternité que seul ponctuait le tic-tac de l’horloge. Tout y était bien propre et coquet, ça sentait bon. Dire qu’il lui avait fallu vivre une pareille aventure dans la brume hivernale, jouer les héros au soir de sa vie pour avoir enfin le droit d’entrer chez elle ! Après tout ce temps.

Quand il était revenu avec Jef, accompagné des gendarmes et des pompiers qui avaient secouru Marie pour l’emmener à l’hôpital, elle était là, Amélie, sur le seuil de sa maison, enveloppée dans un gros châle, à observer le remue-ménage à Peine-Perdue. Les gyrophares des véhicules éclairaient la nuit, des éclats de voix souillaient le silence habituel, et comme par enchantement, le brouillard s’était retiré aussi soudainement qu’il était venu. Les gendarmes s’affairaient quelque part sur le sentier, vers le ruisseau, à la recherche de Bruno. On s’apprêtait à glisser la civière de Marie dans l’ambulance et juste avant de fermer les portes, alors qu’ils se tenaient bêtement, tous les deux, Jef et lui, sans trop savoir que faire, c’est Amélie qui s’était approchée pour lui prendre la main.

— Tout ira bien maintenant. Reviens-nous vite.

— Votre canne, Amélie. Merci… Perdue en route… La mienne… Cadeau !

Puis Marie avait fermé les yeux, comme si ces quelques mots balbutiés avaient grignoté ses dernières forces. On avait fermé les portes, les pompiers étaient repartis, et eux, ils étaient restés figés près de la fontaine à fixer le chemin jusqu’à ce qu’Amélie les entraîne bien au chaud dans sa maison pour y boire une infusion.

La tisane, Baptiste n’aimait pas trop, mais il lui sembla qu’il n’en avait jamais bue d’aussi parfumée. Le breuvage lui chauffait le corps et l’âme. Jef ne s’était attardé que le temps d’avaler debout le contenu de sa tasse avant de rejoindre les gendarmes et guider les recherches.

Ils étaient demeurés tous les deux, hébétés par l’émotion, chacun dans leur fauteuil près du poêle, à se laisser envelopper par la chaleur et la fatigue. Ils n’avaient pas prononcé une parole ni l’un ni l’autre. Le silence leur allait bien, à quoi bon l’interrompre ? À un moment, Amélie avait simplement posé sa main sur celle de Baptiste pour l’apaiser d’un tourment qu’elle devinait, puis elle avait fini par s’endormir, et lui, il avait continué de veiller avec sa tasse vide entre les mains, à la regarder.

Il n’avait pas sommeil, il savait que sa nuit serait blanche. Au bout d’un long moment, il s’était dit que, peut-être, il n’avait pas le droit de rester là, à contempler sa voisine endormie, que ce n’était pas correct. Alors il s’était levé en s’efforçant de ne pas faire de bruit tandis que le feu se mourait doucement dans le poêle. N’osant y remettre une bûche, il avait cherché un plaid pour couvrir les épaules d’Amélie et s’en était retourné chez lui.

 

***

 

Cette nuit-là, après le départ des pompiers et des gendarmes, quand le calme est revenu dans notre hameau, je suis allé voir Baptiste. La lumière brillait encore chez lui, je savais qu’il m’attendait. J’ai frappé à sa porte pour la forme et je suis entré. J’ai trouvé mon voisin attablé devant une bouteille de gnôle et deux verres à moutarde, le second était pour moi.

— Circonstances exceptionnelles, a-t-il déclaré en désignant la bouteille du menton. Assieds-toi donc ! Alors ? a-t-il ajouté en nous servant à chacun une bonne rasade.

— Tu n’as pas cogné si fort que ça Baptiste, il n’est pas mort, le bougre. Mais tu n’y es pas allé de main morte. Trauma crânien ! On l’a retrouvé au fond de la ravine, échoué contre deux gros rochers, inconscient, bassin fracturé, vertèbres touchées. Mais hors de danger. Il s’en tirera, mais pour ce qui est de courir derrière Marie, c’est pas pour demain, ni jamais. Déjà si un jour il remarche… Demain, les gendarmes viendront te voir. Il faudra que tu leur fasses ta déposition, une formalité. J’ai déjà donné ma version : tu le poursuivais, ta présence l’a surpris, il s’est retourné vers toi, il a perdu l’équilibre, chuté au fond de la ravine.

Baptiste a hoché la tête et accueilli la fin de mon rapport en vidant son verre d’un coup, avant de le reposer sur la table où il a continué de le fixer comme s’il avait un compte à régler avec lui.

— Heureusement que tu étais là. Il lui aurait fait du mal, sinon. Tu n’avais pas le choix.

— Peut-être bien.

— Baptiste ? Tout à l’heure, quand je t’ai rejoint là-bas, que tu pensais l’avoir tué, tu as dit quelque chose. Tu as dit…

— « Décidément ! » C’est ce que j’ai dit, oui… Tu vois, Jef, faut croire que je suis sur terre pour ça, mettre un coup derrière les oreilles des abrutis qui cognent sur leur femme. C’est sûrement ce que j’ai fait de mieux et de pire à la fois.

— Amélie ?

— C’était un soir d’été. Son vaurien de mari était rentré tard d’une virée avec d’autres comme lui. Déjà, à jeun, c’était pas un tendre, mais quand il avait bu, c’était une brute. Alors je veillais sur Amélie de loin, comme je pouvais. Elle ne voulait pas que ça se sache. Le soir en question, j’ai entendu des cris, je suis sorti, et là j’ai vu Amélie surgir de sa maison avec les cheveux défaits, en chemise de nuit, pieds nus, et l’autre derrière qui la poursuivait en titubant avec son couteau à la main. Elle a contourné la fontaine pour se protéger, et moi j’ai pris le premier outil à ma portée, une pelle. J’ai frappé aussi fort que possible, vu mon gabarit. Pas au point de le tuer, mais il a perdu l’équilibre et le sort a voulu qu’il se fracasse la tête contre le bord de la fontaine. Il s’est écroulé. Mort. J’aurais jamais cru que c’était si facile de supprimer quelqu’un.

Baptiste s’est tu, regard lointain, et j’ai laissé filer son silence peuplé de souvenirs où je n’avais plus ma place. Je crois même qu’il avait oublié ma présence. Puis il est sorti de sa rêverie.

— Je nous revois, tous les deux séparés par la fontaine, je la revois, Amélie, toute blanche dans sa chemise, avec les cheveux qui lui tombaient sur les épaules. Elle était belle, tu sais. Et son regard que je n’oublierai jamais. Cette lumière que j’y avais allumée en tuant son mari. On s’est réjoui tous les deux, ce soir-là. Après, Amélie a dit que c’était mal, qu’il fallait payer pour cette joie, ne plus se voir que de loin. Ne plus se parler. Le silence nous rachetait. Tu sais, elle est très croyante, Amélie. J’ai obéi. La voir chaque jour, c’était déjà ça. Quand le médecin est venu, elle a menti, prétendu qu’elle avait trouvé son homme mort au pied de la fontaine, qu’il avait dû s’entraver en rentrant ivre. C’était plausible, et il a signé le permis d’inhumer sans chercher plus loin. J’ai toujours pensé qu’il n’était pas dupe. Je t’en remets une goutte ?

J’ai tendu mon verre et on a trinqué en pensant à Marie qui était sauvée, à Marie qui allait pouvoir reconstruire sa vie. C’était encore une de ces nuits, hors du temps, où on avait le droit de se réjouir.

 

***

 

Quand Marie ouvrit les yeux, sa mère était là, non pas assise à son chevet, mais debout à la fenêtre, le regard perdu dans le vague du ciel gris. Au même moment, un chuchotement timide lui parvint de l’autre côté du lit, elle tourna la tête et découvrit Lucas qui s’agitait sur sa chaise en constatant qu’elle se réveillait enfin.

Elle avait dû dormir longtemps. Elle ne savait plus le jour ni l’heure, elle comprit qu’elle était dans une chambre d’hôpital, qu’un bandage lui entourait la tête, que son bras était relié à une perfusion. Elle ne ressentait aucune douleur, seulement une immense sensation d’épuisement du corps et de l’âme. Elle ébaucha un sourire et referma les yeux. Parler, elle n’en avait ni la force ni l’envie. Les questions viendraient plus tard.

Les dernières images de sa fuite lui revinrent, d’abord fugaces, entrecoupées de cassures, de blancs, puis elles s’enchaînèrent soudain avec une virulence, une acuité qui la bouleversèrent. Par quel miracle avait-elle réussi à échapper à Bruno ? Où donc avait-elle trouvé les ressources pour franchir les derniers mètres jusqu’aux rochers ? Elle avait dû se traîner, ramper, puis se laisser glisser tant bien que mal en bas du talus pour arriver au ruisseau. Elle se souvenait du froid qui lui glaçait les os, du gloussement de l’eau qui dégringolait entre les cailloux, de l’élancement de sa cheville tandis qu’elle clopinait sur le pont de bois en se tenant à la rambarde, de cette joie âpre, presque viscérale, quand elle avait atteint la cabane et qu’elle s’y était réfugiée. Sa mémoire n’en gardait qu’une puissante empreinte olfactive, odeurs mêlées de terre humide, de feuilles et de champignons. Après… Elle se rendormit, emporta ce dernier souvenir dans son sommeil.

 

***

 

Le lendemain, je suis allé chercher Lucas et sa grand-mère à la gare pour les conduire à l’hôpital au chevet de Marie. Malgré sa cheville démolie, une bronchite avec forte fièvre, quelques égratignures, ses blessures physiques inspiraient moins d’inquiétude que son état mental. Elle était épuisée, pleurait beaucoup, dormait le reste du temps. À part celles de sa famille, les visites nous étaient interdites. Elle avait besoin de calme, de silence, de temps aussi.

Elle avait échappé à l’agitation médiatique qui avait suivi. Un article avait paru dans le journal local dans la rubrique des faits divers. On y relatait son installation dans le hameau quelques mois plus tôt pour échapper à son ex-compagnon violent, son existence solitaire, sa peur, et enfin l’agression de Casal à son domicile, sa fuite à travers la brume, nos interventions conjuguées pour lui venir en aide, la solidarité entre voisins au cœur du hameau qui avait permis de la retrouver saine et sauve. Pour une fois qu’une histoire de violences conjugales ne s’achevait pas par un drame, on n’allait pas se priver de la raconter ! J’ignorais qui avait pu donner tous ces détails au journaliste. Aucun de nous au hameau. Mais peut-être la mère de Marie, trop avide de compassion, trop bouleversée pour ne pas se laisser aller aux confidences. Quelques jours plus tard, elle avait été contactée par une association féministe qui souhaitait recueillir le témoignage de Marie et se proposait de lui venir en aide par la suite.

Pour l’heure, elle n’en était pas là. Après son séjour à l’hôpital, on l’envoya en convalescence.

 

En attendant son rétablissement, Colette s’était installée au hameau où elle resterait le temps qu’il faudrait. La pauvre n’était pas habituée à une vie rustique dans cette maison où elle n’avait guère vécu que durant les vacances d’été. Pourtant, quand je lui offrais mon aide, elle ne l’acceptait qu’à contrecœur, avec une sorte de moue réticente, vaguement hostile. Elle n’avait pas confiance en moi.

Elle m’a traitée en ennemi jusqu’au jour où, frappant à sa porte, je l’ai trouvée en larmes dans sa cuisine inondée. Tout allait de travers dans cette baraque, elle avait craqué. Alors, après avoir colmaté la fuite d’eau, j’ai préparé du café et on a remis les pendules à l’heure, elle et moi. Colette était de ces personnes que les tourments rendent agressives.

— Vous vous débrouillez toujours pour être là quand il faut, vous, on dirait, a-t-elle marmonné tandis que je remplissais sa tasse. Un vrai chevalier servant ! Je ne sais pas quelles sont vos relations avec ma fille, mais à l’avenir, j’aimerais autant que vous gardiez vos distances. Elle a assez souffert comme ça. Elle n’a pas besoin de…

… D’un vieux con comme moi ! Oui, je savais que j’avais l’âge d’être son père et que je n’avais rien à lui offrir, que pour moi c’était trop tard, que pour elle c’était trop tôt, qu’elle était fragile. Elle me prenait pour qui ? J’ai dû élever un peu la voix, si bien qu’elle s’est remise à pleurer ; sur Marie qui ne lui avait jamais rien dit, sur elle qui n’avait rien vu. Elle en voulait à sa fille de son silence, elle s’en voulait de lui en vouloir, elle s’en voulait d’avoir été aveugle, de ne pas avoir su la protéger. Quand elle y repensait, avec le recul, la vérité lui crevait les yeux, tous ces détails qui auraient dû l’alerter, tous ces souvenirs qui hantaient sa mémoire et la rongeaient. Cette femme portait en elle un véritable nœud de culpabilités. Tant de blessures à soigner. Avec Marie, il leur faudrait du temps.

 

Quant à Casal, après sa chute malencontreuse sur un rocher au fond de la ravine, on l’avait rapatrié dans un hôpital de la région parisienne. Il était sorti du coma au bout de quelques jours. De longs mois de rééducation l’attendaient et il finirait sans doute ses jours en fauteuil roulant. Marie n’aurait plus rien à craindre de lui, jamais.

 

Début mars, l’hiver est revenu. Un matin, quand j’ai ouvert mes volets, la neige était là, avec ce silence si particulier qui l’accompagnait. Dans la maison d’en face, Baptiste ouvrait aussi les siens. Nous avons échangé un signe de la main, quelques mots à propos du temps, avant de refermer nos fenêtres pour ne pas laisser entrer le froid plus longtemps. Les volets d’Amélie étaient toujours bien clos, mais elle se levait plus tard et nous n’avions pas d’inquiétude, elle dormait encore.

Un grand bouleversement s’était produit après l’autre soir. Elle avait mis fin aux longues années de pénitence qu’elle leur avait imposées à tous les deux, avec Baptiste. Il n’était pas rare désormais que mon vieil ami frappe à la porte de sa voisine qui s’empressait de la lui ouvrir. Au début, les visites étaient brèves, presque timides, encore hésitantes, et puis au fil des jours, quelque chose avait dû se libérer en eux. Ils semblaient partager une joie espiègle à se retrouver ainsi après tout ce temps, tout ce silence. J’étais épaté par leur soudaine aptitude à la légèreté après cette existence sous le joug d’une culpabilité partagée. La gravité n’était plus de mise et le temps leur était compté.

Dans la maison d’à côté, un autre volet a claqué, et j’ai pensé à Lucas qui allait sauter de joie en découvrant le paysage. Depuis qu’il était retourné en classe, et qu’il était rassuré sur la santé de sa mère, il semblait aller bien. Les parents de son meilleur ami avaient proposé de l’héberger jusqu’à la fin de l’année scolaire si sa grand-mère était amenée à repartir avant le retour de Marie.

Marie… Je ne l’avais pas revue depuis le fameux soir. Je ne l’avais pas revue depuis que je l’avais découverte recroquevillée dans la cabane du berger. On en était restés là, elle et moi. Enfin, surtout moi, car elle, elle était à peine consciente.

Je ne lui avais pas téléphoné non plus, au début parce que c’était interdit, plus tard parce que je n’osais plus. Je me contentais de lui envoyer des messages d’encouragement par l’intermédiaire de Colette ou de Lucas, ou de signer la carte qu’Amélie avait achetée pour qu’on y écrive chacun un mot.

Un jour, pourtant, je m’étais décidé à lui rendre visite. J’avais acheté des fleurs et une boîte de chocolats, je m’étais rasé de frais, aspergé d’eau de toilette, et j’avais sauté dans ma voiture pour rejoindre l’établissement où elle reprenait des forces. Parvenu devant la porte de sa chambre, après avoir suivi un long couloir, j’avais frappé en vain quand une aide-soignante m’avait appris que je la trouverais dans le parc, qu’il me suffisait de traverser le hall pour y accéder. J’avais donc rebroussé chemin avec mes offrandes, pas fâché d’échapper à l’atmosphère étouffante des locaux pour retrouver le plein air. Je l’avais d’abord cherchée des yeux parmi les promeneurs, et soudain aperçue, un peu à l’écart, assise sur un banc, les yeux mi-clos, exposant à la tiédeur du premier soleil un visage apaisé que je ne lui avais jamais vu… Une autre, étrangère, ailleurs déjà. Je l’ai contemplée longtemps ainsi, de loin, n’osant troubler par ma présence importune cet instant de grâce. Je n’avais rien à faire là. Alors, tout doucement, sans même y penser, je suis reparti en laissant mes fleurs et mes chocolats à l’accueil.

Elle ne reviendrait pas vivre là-haut, je le savais. À Peine-Perdue, elle avait vécu une saison à part qui venait de s’achever, la vie l’attendait ailleurs.

Quant à moi, c’est en ce fameux matin blanc, alors que je rêvassais le nez à la fenêtre avec ma première cigarette, que le téléphone a sonné. Il était à peine 8 heures. J’ai décroché sans hâte et sans grande conviction. Et j’ai reconnu sa voix : ma fille. J’ai écouté les mots qu’elle prononçait et mon regard s’est égaré loin vers le ciel blafard au-delà des montagnes. Quand j’ai raccroché, je suis resté longtemps à la fenêtre à contempler la neige ; j’ai pensé qu’elle effaçait tout, qu’elle était comme un pardon, un oubli, une page blanche ouverte sur l’avenir.

 

***

 

Marie prend sa canne et marche jusqu’à un banc tout au bout de l’allée. C’est un jour de soleil, juste avant la dernière neige. Sa cheville la fait encore souffrir, mais l’appétit de vivre lui revient, une effervescence qui la parcourt corps et esprit.

À son réveil à l’hôpital, loin de se sentir heureuse et soulagée alors qu’elle était sauvée, qu’elle pouvait vivre enfin, elle s’était écroulée, terrassée par cette perspective soudaine, et ce vide où son épuisement s’était engouffré. Il n’y avait plus d’avant, plus d’après, elle végétait dans cet entre-deux, à remâcher l’immense gâchis de sa vie passée et les possibles qui s’offraient à elle, tiraillée entre deux immensités, celles du chagrin et de l’espérance. Il lui avait fallu pleurer ; d’abord sur elle, sur la jeune femme d’avant, sur le Bruno du début de leur histoire, sur les bons souvenirs qu’elle avait de l’homme qu’elle avait aimé, sur le monstre caché en lui, sur sa folie, sur le sort pitoyable qui serait le sien désormais : finir dans un fauteuil roulant. Au bout du compte, il ne restait que des âmes dévastées et des corps meurtris, elle, lui. D’où venait le mal ? Et Lucas entre les deux qui devrait grandir avec cet héritage. Il lui avait d’abord fallu pleurer. Elle s’était alors rendu compte qu’elle n’avait jamais pleuré avant. Toutes ces larmes qui avaient jailli d’elle, un déluge.

Un jour, elle avait reçu une lettre d’Amélie, ou courait une belle écriture ronde, appliquée. « Ma chère petite, il faut que tu recommences à vivre, il faut que tu reprennes confiance, que tu saches qu’il y a aussi des hommes bien, Baptiste en fait partie. »

Elle lui confiait le secret de leur vie, de leur existence parallèle, là-haut, à Peine-Perdue. Ce qu’avait fait son voisin un soir pour la sauver, et le châtiment qu’ils s’étaient imposé, ce silence que le temps avait durci et qu’ils n’avaient plus osé rompre, cette distance qu’ils n’avaient plus osé franchir. « Après ce qui s’est passé l’autre soir, j’ai compris que nous avions assez payé notre faute et que nous méritions bien d’être heureux pour le peu qu’il nous reste à vivre. »

La lettre d’Amélie l’avait apaisée, elle la gardait précieusement, la relisait souvent.

 

Ses larmes, enfin, se sont taries. Elle commence même à faire des projets. C’est décidé, elle restera en Auvergne, il y fait bon vivre et Lucas a plein d’amis. Elle caresse même l’espoir de trouver du travail grâce à une association féministe qui, ayant eu vent de son histoire, lui a proposé son soutien. Il lui faudra trouver un appartement. Peine-Perdue, c’est fini. Elle n’aura pas la force d’y retourner. Plus tard, peut-être… Un été, le temps des vacances…

Elle s’étire sur son banc, lève le nez vers le ciel et, les yeux mis clos, ignorant que Jef la contemple de loin, elle offre à la lumière du soleil l’esquisse d’un visage heureux.

Elle demeure.

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