Elle demeure
Elle demeure
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.
— C’est important pour moi. Il faut que je reprenne.
— Que tu reprennes quoi ? Ta brillante carrière ? Mais c’est toi qui as tout abandonné… C’était ton choix, non ? Est-ce que c’est moi qui t’ai poussée à tout laisser tomber ? C’est moi ? Réponds !
— Non. Mais…
— Mais rien ! J’étais prêt à tout pour que tu réussisses, mais tu n’as pas d’ambition, aucune volonté, aucune audace. Dans le fond, tu n’es qu’une petite bourgeoise fade et insignifiante, alors ne viens pas nous casser les pieds avec ton boulot sans envergure, on n’en a pas besoin. Ta place, maintenant, elle est à la maison, avec notre fils.
Il quitte la table en jetant sa serviette et elle l’entend sortir en claquant la porte, sans doute pour fumer une cigarette. Il a réveillé Lucas. Elle va dans la chambre pour le calmer, elle le prend dans ses bras pour le bercer et l’endormir, en même temps que son chagrin.
Le sujet revient sur le tapis à cause de Colette, à qui Marie a fait part de son projet, avant même d’en parler à Bruno.
— Et ton travail ? Tu reprends quand ? Avez-vous trouvé une nounou ?
Crispation, silence autour du canapé où on prend le café.
— En fait… on en a discuté avec Bruno. Je crois qu’il vaut mieux que je reste à la maison avec Lucas pour l’instant.
— Oui, reprend Bruno en saisissant la main de sa femme avec une tendresse appuyée, Marie devrait faire presque une heure de transports en commun pour s’y rendre et entre les frais de déplacement et la nounou à payer, elle y laisserait son salaire, sans compter la fatigue. Elle a encore une petite mine, notre Marie. De mon côté, je travaille souvent très tard, je n’ai pas d’horaires, parfois des déplacements. Pas mal de responsabilités. Et puis laisser notre petit Lucas à une étrangère…
— Bien sûr, vous avez raison, Bruno.
— Je préfère que Marie, reste bien tranquille à la maison pour l’instant. La qualité de vie, c’est le plus important. Et nous avons de quoi vivre.
Colette acquiesce avec ferveur. Elle donne toujours raison à Bruno alors que quelques jours plus tôt, au téléphone, elle s’enthousiasmait pour le projet de sa fille. Marie se tait. Dans le fond, elle n’est pas loin d’adopter le point de vue de son mari, de s’y conformer de bonne grâce, jusqu’à croire que ce renoncement est le sien, non celui de Bruno. C’est ainsi qu’elle expliquera les choses par la suite, quand ce genre de sujet viendra dans la conversation.
Sa solitude a commencé là, avec ces premiers mensonges – à elle-même et aux autres – destinés à camoufler la vérité de sa vie.
C’est un peu plus tard, alors que Lucas va à la maternelle, qu’elle trouve un travail de traduction à domicile. Bruno ne s’y oppose pas, tant qu’elle reste à la maison, tant qu’elle ne s’échappe pas vers un monde qu’il ne pourrait pas contrôler. Il ne prend pas ce job au sérieux, admettant que cette activité l’occupera pendant les heures d’école. Et pourtant, c’est bien cet emploi qui l’avait sauvée qui la sauvait encore en lui procurant de quoi vivre. Là était l’ironie des choses : c’est en cherchant à la priver d’autonomie qu’il lui avait procuré les moyens de la retrouver.
À cette époque, déjà, Marie a renoncé à toute ambition, à toute idée de liberté, d’épanouissement personnel, et en dehors des périodes de violence verbale ou physique de Bruno, elle parvient à se croire heureuse. Sa vie chaotique, elle s’y est en quelque sorte adaptée. Il lui suffit d’être docile, de ne pas contrarier Bruno, d’être prudente, moyennant quoi il est un mari gentil, attentionné. Avec le temps, elle a appris à reconnaître les signes avant-coureurs de ses épisodes violents. Ils surviennent de manière cyclique, un peu comme ses règles, elle les sent venir. Quand Bruno a été calme pendant trois ou quatre semaines, la pression monte, l’atmosphère se tend, elle redouble de vigilance, et la peur la pousse parfois à souhaiter que l’orage éclate ; elle en vient même à provoquer sa rage pour en être quitte.
Comme le jour où elle se fait couper les cheveux sans le prévenir, sans lui demander son avis. Il l’aime avec les cheveux longs, il aime jouer avec sa chevelure, y plonger ses doigts, en humer le parfum, les caresser ; il aime aussi les empoigner à pleine main, tirer sa tête en arrière, puis la traîner sur le carrelage où la projeter contre un meuble ; parfois, il lui en reste une touffe au creux de la paume. Alors le soir où il la découvre avec les cheveux coupés à la garçonne, si ras sur son crâne qu’ils n’offrent plus de prises, il y voit une provocation ; pire, une offense. Il ne dit rien tant que Lucas est présent, rien quand une voisine de passage s’exclame que la coupe lui va à ravir. Mais dès qu’ils se retrouvent seuls tous les deux après le coucher du petit, il la cogne, sans un mot, froidement, comme on applique une sanction appropriée à la faute, sans qu’il soit besoin de la justifier. Elle sait pourquoi ; elle l’a cherché ; c’est le tarif.
Elle reste plusieurs jours sans sortir. C’est l’hiver, elle est censée avoir attrapé la grippe. À ses voisines qui sonnent à la porte pour avoir de ses nouvelles, proposer leur aide, accompagner Lucas à l’école, faire des courses, Bruno répond qu’il se charge de l’intendance et conclut, en plaisantant assez fort pour qu’elle entende de loin, que c’est une drôle d’idée de se faire couper les cheveux en plein hiver, qu’elle a dû attraper froid à la tête. Bruno monte la garde. Il prend même des congés pour s’occuper d’elle, éloigner les éventuels visiteurs, l’intervention probable de Colette. Pendant une semaine, Marie ne voit personne, et personne ne s’étonne d’un isolement aussi strict, mais tout le monde s’extasie sur l’extraordinaire dévouement de Bruno pour sa femme. Toute une semaine aux petits soins, à son chevet. Le pire, c’est qu’il dit vrai.
Bruno répare ce qu’il a abîmé. Il soigne les plaies qu’il a lui-même infligées avec une douceur, une tendresse inversement proportionnelles à sa brutalité, mais sans jamais, comme les premières fois, exprimer le moindre regret, ni demander de pardon. Comme s’il n’y avait plus aucun lien de cause à effet, que Marie fût une victime sans qu’il fût son bourreau. La violence semble survenir du tréfonds de leur couple comme un cataclysme qu’ils subissent ensemble. Quand tout est terminé, qu’elle gît sur le sol, ou prostrée dans un coin de la pièce, il la relève doucement, la console, la soutient pour qu’elle s’assoie sur le canapé ou sur le lit, examine ses blessures. « Tu t’es bien arrangée. » Oui, il lui a dit ça distraitement, comme si elle était tombée de vélo ou avait trébuché dans l’escalier, et elle ne réagit même pas, à croire que cette façon d’exprimer les choses lui convient ou que, déjà, elle se sent seule responsable de ce qui lui arrive. Il cherche des pansements ou du sparadrap, de la pommade à l’arnica ou des cachets de paracétamol, la routine des petits bobos qu’on guérit en quelques gestes. Ils se taisent, remettent de l’ordre dans la pièce et reprennent le cours de leur vie. Marie n’éprouve plus le moindre sursaut de révolte. Très vite, un sentiment de fatalisme lui permet d’accepter la situation, de la considérer comme normale. L’absence de remords chez Bruno en vient à fausser son jugement. Leur intimité est ainsi faite, construite autour de ce douloureux secret, cette malédiction partagée. Elle se tait, complice, et ment pour ne pas le dénoncer, lui, et se protéger, elle ; de la honte et d’une insupportable vérité.
***
Elle trouva l’enveloppe dans sa boîte aux lettres le premier jour de février. L’adresse avait été griffonnée par une main anonyme. À l’intérieur, une carte de Saint-Valentin au graphisme à l’ancienne dont le mauvais goût assumé aurait pu la faire rire dans un autre contexte : une jeune femme aux lèvres écarlates, décolleté plongeant, s’y pâmait dans les bras d’une sorte d’hidalgo gominé, le tout parsemé de petits cœurs percés rouge sang. Une légende en lettres noires gothiques en soulignait l’esprit : « À moi, pour la vie. » Rien d’autre. Rien qui pût dénoncer Bruno. Et pourtant, elle savait que c’était lui. Qui d’autre ? Qui la croirait si elle brandissait cette carte dont la mièvrerie masquait le caractère menaçant ? Il avait dû bien s’amuser à la choisir. Rien ne prouvait qu’il en était l’expéditeur, on lui rétorquerait qu’il s’agissait d’un message d’amour d’un admirateur inconnu, une plaisanterie, rien de plus. Pour Marie, le message était clair : il ne renoncerait jamais à elle et la Saint-Valentin approchait. Que mijotait-il ?
Du temps où elle vivait avec lui, c’était une date qu’il n’oubliait jamais, qu’il célébrait à sa façon. Pas de restaurant ce jour-là : il considérait, sans doute à juste raison, que c’était le seul jour de l’année où il fallait éviter d’y inviter une femme. Tous ces couples alignés en tête à tête autour du même menu formaté pour l’occasion le déprimaient. Il l’entraînait pour des escapades amoureuses en des lieux improbables et isolés, hors des sentiers battus. Bruno ne manquait pas d’imagination. Les premières années, ces soirées surprises l’amusaient, l’émoustillaient. Plus tard, au contraire, elle les envisageait avec appréhension, sans oser émettre la moindre remarque, sans possibilité de s’y soustraire. Une année, il l’avait même entraînée dans une propriété bourgeoise au fond d’un parc pour une soirée coquine entre gens de la bonne société. Sous les lambris d’un salon aux lumières tamisées, on se frôlait, petit doigt en l’air, entre mignardises et verres de champagne. Marie, dans sa robe noire, avait déambulé dans une ambiance malsaine sous les regards concupiscents et les mains baladeuses, tandis que Bruno la chaperonnait en se délectant de sa gêne. Un jeu. Bien sûr, ils ne s’étaient pas attardés. C’était un client qui lui avait suggéré de se joindre à eux. Elle était remontée en voiture les larmes aux yeux, tandis qu’il raillait son manque d’humour. « Tu ne pensais quand même pas que j’allais laisser ces gros porcs libidineux poser la main sur ma petite femme ? Avoue que cette ambiance t’a excitée, non ? » avait-il ajouté en posant la main sur sa cuisse alors qu’ils quittaient le parking de la propriété.
L’envoi de cette carte de Saint-Valentin au romantisme douteux, dégoulinante de vulgarité, ressemblait bien à l’humour second degré de Bruno. Son message implicite ne lui disait rien qui vaille. Il avait remué en elle les mauvais souvenirs, alimenté ce qu’il y avait de poisseux dans sa peur et un certain sentiment de honte. Elle dissimula la carte au fond d’un tiroir et quand, un peu plus tard, Jef, sans doute alerté par sa mine défaite, lui demanda si quelque chose la tracassait, elle fut incapable de lui parler. Non qu’elle se défiât de son voisin, mais il lui semblait que personne, pas même lui, ne pourrait entrer dans l’intimité de sa peur, en saisir la nature profonde. Une pudeur la retenait de se confier. Elle se sentait rabaissée, renvoyée à l’image souillée qu’elle avait d’elle-même, à nouveau détruite. Le sentiment de libération qu’elle avait ressenti en s’installant à la fin de l’été n’était qu’une illusion. Sa vie serait toujours conditionnée à l’existence de Bruno, soumise à son bon vouloir, où qu’elle aille, quoi qu’elle fasse. Elle n’avait toujours été que sa marionnette. Et lui, il jouerait avec elle jusqu’au bout.
À cause de lui, sa mère allait être en danger. Depuis son stupide appel téléphonique à son père, Lucas remâchait sa culpabilité et sa peur. Il n’était pas tranquille, sans cesse aux aguets, surveillant les alentours, se retournant quand il marchait dans la rue, vers le collège, quand il montait et descendait du car qui l’y conduisait.
C’est ainsi qu’il le remarqua. Le type, le même type plusieurs fois, à la sortie de l’école. Un petit bonhomme rondouillard dans une parka noire qui se tenait les mains dans les poches l’air frileux, vaguement incongru. Il l’avait aussi vu ailleurs… dans un magasin peut-être, il ne savait plus. L’individu avait pourtant une allure banale, le genre de personne qu’on ne remarque pas. Alors pourquoi ? S’il était planté là, à la sortie du collège, c’est qu’il y attendait un élève. Un père de famille, un grand-père, un oncle ? Quoi d’extraordinaire ? Quelque chose dénotait en lui, sa façon d’observer alentour comme si l’environnement lui était étranger, l’impression qu’il ne venait chercher personne, que son attente était dépourvue de toute émotion, froide, impersonnelle. Dans son regard, aucune impatience alors qu’il scrutait le flot des élèves franchissant le portail, aucun sourire prêt à fleurir sur ses lèvres, mais des petits yeux de fouine qui soudain s’attardent sur lui, Lucas, l’espace d’une seconde, avant de se détourner bien vite, trop vite. Il avait déjà eu la même sensation ailleurs, plusieurs fois, ce regard étranger soudain posé sur lui. Lucas s’éloigna vers l’arrêt du car, se mêlant au groupe pour mieux s’y noyer, résistant à la tentation de se retourner pour vérifier si l’inconnu était toujours là. Quand il osa le faire quelques instants plus tard, l’homme n’avait pas bougé mais scrutait désormais les groupes d’élèves qui s’éloignaient, ceux qui sortaient ne l’intéressaient plus. S’il cherchait Lucas, il l’avait perdu de vue. Il en profita pour grimper dans son car avant d’être à nouveau repéré. Que l’autre ne découvre pas sa destination. Plus tard, il se trouva ridicule avec son scénario de film d’espionnage, mais ses craintes persistèrent en même temps que sa mauvaise conscience.
À la maison, il ne se sentait guère mieux. Il voyait bien que sa mère allait mal depuis quelques jours, qu’elle semblait préoccupée, ailleurs. Alors il veillait sur elle. Quand elle surprenait le regard de Lucas, elle s’empressait d’afficher un sourire sur son visage aux traits tirés avant qu’il n’y cueille une inquiétude qu’elle voulait à tout prix dissimuler. La sérénité des premiers temps s’était envolée, le semblant de joie, éteint. Le poêle aussi.
La provision de bois s’épuisait et sa mère économisait les bûches. Elle ne le rallumait qu’en fin d’après-midi et le matin au lever ; elle laissait mourir le feu dans la journée, estimant qu’en bougeant et avec un gros pull, elle n’avait pas froid. D’ailleurs, pour l’instant, elle ne travaillait plus sur son ordinateur, profitant du passage à vide pour achever ses rangements. Elle avait beau afficher un air bravache pour expliquer tout ça, elle ne trompait personne. Lucas la soupçonnait de ne guère s’alimenter à midi ; plusieurs fois il avait retrouvé dans le frigo des restes qu’elle avait prévu de manger au déjeuner. Elle se mit à tousser, puis à frissonner ; Lucas l’obligea à avaler des cachets et à se coucher bien au chaud. Elle avait le front brûlant et ses yeux brillaient de fièvre. Elle refusa pourtant qu’il appelle le médecin.
— C’est rien, Lucas. Juste un gros rhume qui passera tout seul.
« C’est rien, Lucas ! » Il retrouvait tout à coup l’exacte intonation désinvolte qu’elle adoptait chaque fois qu’il la retrouvait avec une blessure, un pansement, un bras en écharpe. « Maman est tellement maladroite. »
Il revoyait son pauvre sourire d’avant, sa façon de faire bonne figure, d’effacer à la va-vite des traces de larmes ou une grimace de douleur dont, les derniers temps, il n’était plus dupe. Petit, il avait souvent vu sa mère patraque, souffreteuse. Elle avait des bleus et des bosses qu’il remarquait quand il reluquait dans la salle de bains, ou dans la chambre quand elle s’habillait. Mais il ne s’en étonnait pas, estimant qu’elle était comme lui qui tombait, s’écorchait les genoux ou se cognait la tête. Il avait longtemps cru que toutes les mamans étaient des êtres fragiles qui ne tenaient guère debout. Peut-être à cause des talons hauts ? songeait-il parfois dans son désir naïf de trouver une explication à ce qu’il ne comprenait pas mais qui, malgré tout, l’intriguait. Elle ne faisait pas attention, c’est tout. C’est ce que papa répétait en râlant, si bien qu’il avait fini par éprouver le même sentiment d’agacement que son père face aux prétendues maladresses maternelles. Lui, il était dans le camp de la force, du côté des hommes. Il se souvenait des jours où ils l’abandonnaient, son père et lui, pour se livrer à des activités sportives dont ils l’excluaient d’office.
— Elle ne vient pas avec nous faire du vélo, maman ?
— Non, on ne l’emmène pas, elle ne pédale pas assez vite, elle tomberait.
— Oui, elle tomberait, répétait-il comme un perroquet.
Et si, parfois, elle suggérait de les accompagner, c’est Lucas lui-même qui opposait son refus : « Non pas toi ! »
Il se dressait, menton levé, tel un petit coq, il élevait la voix, s’emportait contre sa mère qu’il rabrouait d’un geste de la main, parfois d’un coup de pied, en sale gosse. Il se souvenait l’avoir méprisée pour plaire à son père. Il se souvenait s’être coulé dans cette condescendance paternelle qu’il considérait comme l’attitude virile de référence, celle qu’il était bon d’adopter quand on est un garçon.
Sa mère, il se souvenait l’avoir vue pleurer ; à cause de lui.
Quel âge avait-il alors ? 5 ans, 6 ans peut-être… À quel moment avait-il compris, admis qu’il se passait en son absence de vilaines choses entre ses parents ?
Avec le recul, il lui semblait qu’il l’avait toujours su, en tout cas senti. Chez lui, on vivait dans une ambiance mystérieuse, une pesanteur, des chuchotements, des bruits étranges ou des silences, des objets qui disparaissent d’un jour à l’autre sans explication. Un vase, une lampe, le miroir dans l’entrée… que des choses fragiles. Des objets estropiés ou bancals comme la chaise boiteuse reléguée dans un coin et sur laquelle il ne fallait plus s’asseoir. À croire qu’un fantôme ou un mauvais génie régnait sur la maison.
À quel moment la peur s’était-elle insinuée en lui sans qu’il sache au juste ce qui la provoquait ? À quel moment avait-il compris que c’était son père qu’il redoutait ? Un peu plus tard, sans doute, alors qu’il avait 9 ou 10 ans. Juste avant son entrée au collège. Il avait alors changé de camp, était passé sans s’en apercevoir dans celui de sa mère. Une sorte de mimétisme le poussait à se conformer à son attitude. Il en adoptait la prudence, la docilité, la souplesse de caractère. Il sursautait en même temps qu’elle quand son père élevait la voix, surtout à table. Ce papa qu’il vénérait et qu’il importait de ne pas contrarier, ni décevoir.
Désormais, il serait toujours du côté de sa mère, assez grand pour la défendre, du moins l’espérait-il. Il l’observait, vaguement anxieux, tandis qu’elle somnolait sous l’édredon, alanguie par la fièvre. Elle dut sentir ce regard peser sur elle car elle ouvrit les yeux, lui sourit.
— Juste un gros rhume, répéta-t-elle, ne t’inquiète pas.
— Pourquoi ne veux-tu pas voir le médecin ? lui avait demandé Jef lorsqu’il était venu prendre de ses nouvelles et lui apporter des provisions.
Elle avait haussé les épaules sans répondre et s’était obstinée dans son refus. Sa hantise d’avant lui revenait, bien qu’elle fût désormais sans objet. Elle n’avait plus rien à cacher, mais le réflexe était tenace.
Durant toute sa vie conjugale, elle s’ingénie à éviter les médecins autant que possible. Et quand il lui faut malgré tout se résoudre à consulter, elle s’y résigne en tremblant qu’on découvre son secret, ou qu’on le soupçonne. Le « déshabillez-vous » du généraliste la paralyse chaque fois. Elle obéit en traînant des pieds, défait son chemisier les doigts absents, avec une mollesse calculée, agaçante, et parfois le médecin capitule : « Ça ira comme ça. » Sauf si elle est sûre qu’aucune trace suspecte ne subsiste sur son corps, ce qui est rare ; les bleus ont la vie dure.
Son médecin traitant, les rares fois où elle vient dans son cabinet, la prend pour une patiente particulièrement pudique, ou complexée, et s’efforce de ne pas la heurter. Mais un jour, elle tombe sur une jeune remplaçante, un peu trop consciencieuse, qui tient à l’examiner des pieds à la tête, de crainte, sans doute, de faire un mauvais diagnostic ou de passer à côté d’une maladie grave. Ce jour-là, la jeune femme penchée au-dessus de Marie sur la table d’examen est sans doute aussi tendue que sa patiente. L’une et l’autre retiennent leur respiration. Parfois les doigts de la remplaçante s’attardent sur sa peau, et la palpation s’éternise avec les questions qui en découlent, faussement anodines.
— Cette cicatrice, là, dans votre dos… ?
— La griffure d’une branche alors que je cueillais des cerises.
Elle répond sur un ton évasif, sans donner de détails. Elle a compris avec le temps que plus elle cherche à justifier ses blessures, plus elle risque de susciter le doute.
Elle se retourne sur le dos à la demande de la généraliste qui prend sa tension et leurs regards se croisent. Instant de flottement entre elles, suspension du temps. Hésitation dans la posture de la jeune femme, sourire qui se fige.
— Un peu élevée, la tension. Pas d’ennuis particuliers ? Rien à signaler ?
— Non… tout va bien.
— C’est bon, vous pouvez vous rhabiller.
Le soupçon plane dans le cabinet où elle enfile ses vêtements vite fait. La jeune praticienne est retournée à son bureau, concentrée sur une vague ordonnance. Peut-être se demande-t-elle comment s’y prendre pour nouer le dialogue. C’est son manque d’assurance, sa timidité qui sauvent Marie ce jour-là. Elle repart en espérant que son médecin habituel ne sera pas alerté, qu’une note n’a pas été ajoutée à son dossier.
Alors non, elle avait beau trembler de fièvre au fond de son lit, être secouée par d’interminables quintes de toux, elle n’avait pas envie de consulter le médecin. Celui du village qu’elle ne connaissait pas et qui lui poserait des questions, où s’en poserait. Elle n’avait pas envie d’exposer son corps où des traces de son passé subsistaient. Et si elle était malade, c’était de sa vieille honte qui l’envahissait de nouveau. Une rechute ! Depuis qu’elle avait reçu la maudite carte de Bruno, quelque chose s’était brisé en elle. Elle n’était pas guérie, toujours sous l’emprise de son ex. Elle était redevenue la chiffe molle que Bruno avait patiemment façonnée au fil du temps. Ce malheureux courrier avait réveillé ses anciens réflexes. Et sa peur.
Sa peur, c’était désormais comme une sorte de sangsue agrippée à elle, elle ne lâchait pas. Ça commençait au petit jour, au premier bruissement de vie qui l’éveillait en sursaut, au premier souffle de vent qui faisait bouger les volets, au premier ronflement de moteur au loin qu’elle guettait l’oreille tendue, redoutant qu’il se rapproche, s’amplifie. Elle suspendait sa respiration, tétanisée dans son lit, jusqu’à ce que le ronflement s’éloigne. Elle avait peur du silence qui suivait, qui soudain l’enveloppait de sa chape suspecte. Elle se levait, cœur battant, vérifiait la porte d’entrée, glissait un œil à la fente du volet pour vérifier qu’aucune silhouette ne se tenait quelque part au seuil de sa maison.
Elle allumait la radio en sourdine et la voix de l’animateur la rassurait un temps, le monde s’engouffrait dans son logis avec son cortège de nouvelles. Elle allumait son ordinateur où elle vérifiait qu’aucun message suspect n’apparaissait dans sa boîte. Elle avait peur quand elle allait prendre sa douche dans la salle de bains sans verrou, peur derrière le rideau quand l’eau ruisselait sur son corps nu, comme si Bruno risquait de surgir tel Norman Bates dans Psychose. Elle avait peur quand elle sortait chercher son bois sous le hangar qu’il soit caché là, derrière la pile, pour se jeter sur elle. Elle avait peur quand elle revenait chez elle qu’il soit entré en son absence. Elle avait peur lorsqu’elle partait en voiture qu’il la pourchasse ou l’intercepte, elle conduisait l’œil sur le rétroviseur pour vérifier que personne ne la suivait. Elle avait peur en entrant à la boulangerie qu’il soit là, parmi les clients. Elle avait peur chaque fois qu’elle accompagnait Lucas au car, chaque fois qu’elle retournait l’attendre, chaque fois qu’il s’éloignait d’elle pour partir en balade et qu’il tardait à rentrer. Elle avait peur quand un visiteur montait au hameau, qu’elle entendait une portière claquer. Elle avait peur si on frappait à sa porte, elle avait peur si elle apercevait un promeneur au loin dans le chemin. Elle avait peur quand le téléphone sonnait, elle avait peur quand elle ouvrait sa boîte aux lettres. Elle avait peur quand elle devait rentrer à la tombée de la nuit, juste le temps de franchir les quelques mètres entre sa voiture et sa porte d’entrée, là où le mur du hangar lui cachait la fenêtre éclairée de Jef. Elle avait peur surtout les rares fois où son voisin était absent. Elle avait peur d’aller à la cave, à laquelle on accédait par l’extérieur. Elle avait peur le soir dans la maison bien close dont elle vérifiait vingt fois les verrous avant d’aller se coucher, elle avait peur seule dans sa chambre, elle avait peur dans le noir, elle avait peur quand la charpente craquait, ou le parquet, elle avait peur qu’une fenêtre soit mal fermée, elle avait peur de se relever pour vérifier, elle avait peur de s’endormir et demeurait immobile sous les couvertures, muscles tendus, à monter la garde jusqu’à ce que son corps, de guerre lasse, la trahisse et que le sommeil la prenne, enfin, par surprise.
La peur la saisissait, c’était comme une vague immense, une submersion, quelque chose de trop énorme, trop puissant pour qu’elle puisse la contenir. Elle était engloutie. Sa raison n’y suffisait plus, c’était comme vouloir lutter contre une inondation avec une vieille casserole trouée. La présence toute proche de ses voisins, de Jef surtout, avait beau la rassurer, la peur était toujours là, irrationnelle, obsédante. Elle voyait Bruno partout. Et son imagination envisageait les scénarios les plus grotesques. Il pouvait bien être caché sous son lit, surgir au détour du sentier telle une apparition magique, un fantôme. Sa peur dotait Bruno de tous les pouvoirs, tout était possible. Rien ne pouvait l’arrêter, pas même l’épaisseur des murs, ni les portes fermées à double tour. Bientôt il surgirait devant elle, dans une semaine, un jour, une heure ? Au petit matin, au crépuscule, en pleine nuit ? Au détour d’une rue en ville, dans un rayon du supermarché, à l’arrêt du car, au hasard du chemin, à la station d’essence, devant sa porte ? De quoi aurait-il l’air ?
Elle ne l’avait pas vu depuis le tribunal et son visage lui échappait. Sa mémoire ne le redessinait que par flashs, le reste du temps, les traits de Bruno s’estompaient. De cela aussi, elle avait peur. De l’impact soudain de son visage face à elle, de l’intensité de ses yeux sombres, de leur pouvoir sur elle. Elle avait peur d’elle-même, d’un reste de désir, quelque part au fond d’elle, ou du moins du souvenir qu’elle en avait, d’un trouble amoureux dont son corps aurait gardé l’empreinte, dont son cœur surtout aurait gardé la nostalgie. Quel serait le regard de Bruno quand il apparaîtrait devant elle ? Que lirait-elle dans ses yeux ? Et si encore une fois, mal entraînée à résister, méfiance érodée par le temps et l’oubli, elle succombait à un air de tendresse, à un regard d’amour qu’elle jugerait sincère, si elle s’y laissait prendre ? Si elle tombait dans le piège d’un pardon possible, d’une réhabilitation de leur vie passée, de ce qui avait été leur histoire d’amour ? Qui serait l’homme qui lui ferait face ? Un ennemi, un étranger, un monstre, une brute, un malade, un fou… ou l’homme qu’elle avait aimé ? Lui fallait-il renier toute l’histoire de sa vie pour sauver sa peau ? Lui fallait-il se dépouiller des derniers oripeaux de son histoire d’amour pour ne pas se mettre en danger ? Pire que tous les coups qu’elle avait reçus, il lui fallait accepter l’idée que Bruno ne l’aimait pas, ne l’avait jamais aimée, qu’il n’y avait jamais eu nulle trace d’amour véritable en lui. Bruno n’aimait pas, il possédait.
***
Depuis quelques jours, l’ambiance était morose à Peine-Perdue. Tout s’en mêlait : la grisaille tenace puis le vent tempétueux qui sifflait sous nos tuiles, faisait grincer les charpentes, s’engouffrait sous les portes mal calfeutrées. Il était chez lui, le vent, imposant sa toute-puissance sur notre hameau dont il révélait les fragilités. Nos maisons étaient solides, certes, elles avaient résisté à toutes les intempéries, mais telles de vieilles carcasses peu bichonnées, sommairement réparées au fil du temps, puis négligées : volets de guingois, tuiles fêlées, fenêtres disjointes. On avait tous nos raisons de ne pas les entretenir. Celles d’Amélie et Baptiste se délabraient en même temps qu’eux, faute d’énergie et de volonté pour envisager des réparations. Les deux anciens estimaient que leur habitat tiendrait bien jusqu’à leur mort et qu’ensuite, personne ne s’en soucierait. Baptiste n’avait pas de famille, et le fils d’Amélie courait le monde. Nos arguments à Marie et moi étaient différents, nous étions venus nous réfugier ici en catastrophe et avions procédé à quelques hâtives et indispensables rénovations qui n’engageaient qu’un présent précaire et un avenir immédiat. Peine-Perdue était le lieu des rafistolages, ceux des vieux murs et ceux de nos vies ; si c’était possible.
Celle de Marie n’avait pas l’air de s’arranger et je m’inquiétais pour elle. Son oisiveté forcée la rongeait, la solitude commençait à lui peser, quoi qu’elle prétende. Sa place n’était pas ici avec son fils. Et surtout, il y avait cette peur, celle que j’avais flairée depuis le début et qui s’amplifiait de jour en jour, qui les terrassait désormais l’un et l’autre, la mère et le fils, telle une maladie contagieuse. Je m’efforçais de veiller sur eux, mais j’avais parfois l’impression qu’elle me maintenait à distance, qu’elle évitait désormais nos bavardages devant un café ou nos balades improvisées. Elle s’éloignait. J’en avais d’abord été blessé avant d’en être inquiet. En pauvre imbécile qui ramène tout à soi, j’avais cru que mes confidences, l’aveu de mes fautes l’avaient déçue, refroidie. Elle n’avait plus confiance dans le sale type que j’avais été, que j’étais encore. Si bien que pendant quelques jours, je m’étais tenu à l’écart moi aussi, vaquant à mes occupations sans trop oser frapper à sa porte de crainte de l’importuner. En réalité, j’érigeais des barrières pour me protéger de l’intimité qui s’était nouée entre elle et moi ces dernières semaines. Je devais rester à ma place. Je ne pouvais rien lui apporter de bon – à part le pain. Aussi déposer Lucas devant sa porte quand j’allais le cueillir à l’arrêt du car ou devant son collège. Pendant quelques jours, donc, je m’étais dispersé en allées et venues pour vendre mon miel sur les marchés et traîner en ville, ce qui n’était pas dans mes habitudes.
Il a fallu qu’elle tombe malade pour que je franchisse à nouveau sa porte avec les médicaments que j’étais allé chercher pour elle à la pharmacie : de quoi faire baisser sa température et calmer sa toux. Le médecin, elle n’en voulait pas. Je l’ai trouvée recroquevillée dans son fauteuil, toute menue dans un gros pull à col roulé, pâle, le visage mangé par les cernes, le regard éteint. La fièvre, mais pas seulement. Il émanait d’elle une sorte de désespoir tranquille, une résignation. Je ne reconnaissais plus ma guerrière. Elle tenait à deux mains un mug de tisane qu’elle buvait à petites gorgées et qui répandait dans la pièce une odeur fadasse et déprimante.
— C’est quoi, ce breuvage ? ai-je dit pour entamer la conversation.
— Mélange de plantes… recette d’Amélie. Tu en veux ?
— Non merci.
— Tu as tort. C’est bon pour la santé.
J’ai souri en haussant les épaules. On a laissé filer le silence tandis que j’observais autour de moi le désordre inhabituel de la cuisine dont la vétusté me sautait soudain aux yeux. Le vieil évier, le robinet qui gouttait, des étagères brinquebalantes, un placard dont les portes fermaient mal, le poêle où le feu se mourait. Un mélange de bric et de broc. Rien de moderne ni de fonctionnel. Tout juste un logement saisonnier pour les vacances d’été. Elle ne pourrait pas rester là bien longtemps. Une jeune femme comme elle était faite pour la ville, les magasins, les terrasses de café, les rues, le mouvement, les lumières, les gens… La vie, quoi ! Je m’apprêtais à le lui dire quand, semblant lire dans mes pensées, elle s’est soudain mise à parler.
— Ce sera bientôt fini, tout ça, murmura-t-elle en désignant vaguement le décor qui l’entourait. Il va venir… Je l’attends.
— Il t’a contactée ?
— À sa façon.
— Il sait que tu es là ?
— Oui, je pense qu’il sait. Alors il viendra.
— Il risque gros en cherchant à te voir. Peut-être qu’il veut juste te faire peur.
— Il viendra.
Elle a levé vers moi un regard immense, un regard fataliste qu’elle a habillé d’un pauvre sourire, comme si les jeux étaient faits et que l’inéluctable l’apaisait. Pendant un instant, je me suis demandé si une part d’elle ne se réjouissait pas du retour programmé de son bourreau, si une part d’elle ne demeurait pas fidèle envers et contre tout à cet homme qui l’avait séduite et meurtrie. Si une étincelle de désir ne couvait pas quelque part en elle pour son ex-mari. Pendant quelques secondes, un violent sentiment de jalousie m’a submergé, de la colère aussi. J’ai eu envie de la secouer, de la réveiller de cette étrange torpeur que la fièvre sans doute favorisait. Elle avait l’air d’une droguée avec sa tisane qu’elle n’en finissait pas de contempler au fond de sa tasse. J’avais envie d’attraper le récipient et de le balancer sur le carrelage, j’avais envie que la faïence se brise dans un fracas qui la ferait sursauter, qu’elle réagisse.
— Tu ne peux pas rester là… Pars quelques jours avec Lucas chez ta mère. Les vacances de février arrivent, profites-en. S’il vient, je le recevrai. Je lui ferai passer l’envie de revenir.
— Pour Lucas, tu as raison, il faut que je l’éloigne, qu’il soit en sécurité. Quant à moi, non, je ne partirai pas. Je ne vais pas fuir toute ma vie. C’est chez moi ici. Il faut que ça finisse. S’il vient, je me défendrai.
— Tu te défendras ? Comment, Marie ? Tu es si fatiguée qu’un coup de vent t’emporterait. Alors quoi, tu vas brandir un grand couteau de cuisine, sortir un vieux fusil de derrière les fagots et le menacer ? Et si par mégarde tu en venais à tirer sur lui, c’est toi qu’on enverrait en prison !
— J’y suis déjà, en prison ! Au moins, je n’aurai plus peur. Je ne peux pas construire ma vie, Jef, je n’ose pas faire de projets, chercher un travail, j’appréhende la moindre sortie en ville. J’ai peur de tomber sur lui à tous les coins de rue, j’ai peur qu’il me fasse surveiller. Je deviens folle. Il est capable de payer quelqu’un, tu sais. Et puis il connaît des gens partout, je suis sûre qu’il a des relations dans la région, des collègues à qui il a rendu service, dont il est le supérieur hiérarchique. Il y venait superviser des salons. Il fonctionne comme ça. Il s’arrange toujours pour que les autres soient ses obligés. Qu’il ait été condamné pour violences conjugales, ça ne leur semble pas si grave. Et si on lui pose des questions, il arrange les choses à sa façon, prétend que je suis hystérique, se décrit en victime. Ne crois pas que les gens le rejettent. Ne crois pas qu’il soit isolé, banni ; lui, il a retrouvé son travail, ses relations. Ne crois pas qu’il ait honte.
Je me suis approché d’elle, agenouillé près du fauteuil pour saisir sa main brûlante.
— Alors, je vais veiller sur toi. Nous allons tous veiller sur toi. On va s’organiser.
Avec réticence, Marie a fini par me parler de la carte de Saint-Valentin, du rendez-vous implicite qu’elle semblait annoncer, une semaine plus tard. Mais fallait-il se fier à cette date précise ? Le type jouait-il à lui faire peur, la menace était-elle réelle, le danger imminent ? J’étais inquiet. Je n’osais plus quitter Peine-Perdue et quand je devais m’absenter, je demandais à Baptiste d’être vigilant. Il avait beau être âgé, il était alerte, l’œil et l’esprit vifs. Il ne fallait pas le sous-estimer. Marie ne sortait plus guère, mais quand elle s’en allait faire des courses au village ou à Clermont, je n’étais pas tranquille, j’avais hâte de la voir rentrer. Pareil pour Lucas quand il se rendait au collège. Lui aussi avait peur, au point de se sentir suivi, surveillé. À tort ou à raison, je l’ignorais, mais j’avais moi aussi remarqué le genre de petit homme qu’il m’avait décrit. Pas devant le collège, mais dans un bar-tabac à proximité où je m’arrêtais parfois le matin pour prendre un café et le journal. Que son père ait découvert le collège de Lucas, qu’il ait chargé quelqu’un de suivre son fils pour qu’il le guide vers sa mère n’était pas impossible.
J’étais tiraillé entre la protection de Marie et celle du gamin. Il fallait l’éloigner, le mettre à l’abri. Peut-être qu’il se fasse héberger chez un de ses copains jusqu’aux vacances, ou qu’on l’envoie directement chez sa grand-mère. Marie hésitait encore à se séparer de lui. Il me fallait la convaincre. Je connaissais bien les gendarmes du coin à qui j’avais rendu quelques services, aussi ai-je pris l’initiative d’aller leur expliquer la situation. Bien sûr, ils ne pouvaient rien faire tant que le danger n’était pas avéré, que le mari violent ne pointait pas le bout de son nez et qu’il ne commettait rien de répréhensible, mais au moins étaient-ils avertis. Ils ouvriraient l’œil, feraient un petit détour du côté de chez nous quand ils auraient l’occasion. Tout ça en concluant que « la petite dame » ferait mieux de retourner d’où elle venait, en ville, où elle serait mieux protégée. « Une drôle d’idée de venir se cacher là… »
Avec Marie, nous avions établi quelques règles si l’un de nous s’absentait. Je l’appellerais régulièrement et elle devrait répondre à chaque fois. Au pire par un signe dont nous avions convenu en cas de danger imminent. J’avais un double des clés de sa maison, elle, les miennes si elle souhaiterait s’y réfugier. Nous étions reliés en permanence et cette idée me troublait. Heureusement, je n’avais guère le temps de creuser mes états d’âme. Malgré ces quelques précautions, malgré ma vigilance, le danger subsistait. Les gendarmes n’avaient pas tort, il aurait mieux valu que Marie quitte le hameau. Mais elle ne voulait pas céder. Cette maison, c’était sa fierté retrouvée, son refuge, son port d’attache. Les vieilles pierres de ses aïeux la rassuraient.
Mais fallait-il attendre passivement que l’individu se présente ? Fallait-il que Marie subisse le bon vouloir de son ex et qu’elle reste aux aguets, prête à se défendre, à s’enfuir, à se faire tabasser ou pire encore ? Elle m’avait parlé de cette policière avec qui elle avait sympathisé et je lui avais demandé de me donner son numéro de téléphone. Elle n’était certes pas habilitée à mener une enquête ou une filature de Bruno, mais au moins pourrait-elle vérifier qu’il était bien toujours en région parisienne, quelque part entre son domicile et son lieu de travail, qu’aucun changement n’était intervenu dans ses habitudes. Je brûlais d’aller moi-même mener mon enquête, de filer ce type, le suivre pas à pas pour être prêt à le neutraliser s’il décidait de s’en prendre à Marie. Le flic en moi refaisait surface. Mais je n’osais pas m’éloigner et la laisser toute seule alors que l’homme était peut-être déjà dans les parages, ou en route, qu’il était peut-être déjà venu repérer les lieux, nos habitudes, qu’il connaissait ma tête, lui ou quelqu’un d’ici qu’il aurait envoyé pour nous espionner. L’hypothèse ne me paraissait pas si farfelue. À sa place, c’est ce que j’aurais fait. Casal n’avait pas droit à l’erreur et Marie m’avait dit qu’il devait pointer chaque semaine au commissariat de son quartier. Entre deux pointages, il n’avait qu’une semaine pour agir sans être signalé. Faire tout ce chemin, venir au débotté, monter jusqu’ici sans se faire remarquer, sans savoir comment vivait Marie, sans connaître la configuration des lieux, c’eût été s’en remettre au hasard, à la chance. L’homme était du genre calculateur, patient. Il attendait son heure. Le meilleur moment.
Et le meilleur moment, si je continuais de raisonner de son point de vue, c’était quand Marie était seule à Peine-Perdue, que je m’absentais. J’imagine qu’il tenait les deux anciens pour quantité négligeable. Vu le voisinage étroit de nos maisons, j’étais sans doute le principal obstacle à la réussite de son plan. J’envisageais d’organiser une fausse absence et d’aller camper un peu plus haut, dans la forêt, avec matériel de survie et jumelles.
En attendant, j’ai composé le numéro de ma jeune collègue de banlieue parisienne – jeune sûrement, si j’en jugeais par son prénom, Jennifer, et la voix de fillette sur sa messagerie. J’ai laissé mon nom, précisant ma qualité d’ancien flic, et quelques explications, en espérant qu’elle me recontacterait assez vite.
***
Marie n’avait jamais rien dit à personne et on le lui avait reproché, après.
Lors du procès, l’avocate de la partie adverse avait largement exploité son silence. « Si vous avez vraiment subi les violences de mon client durant toutes ces années, pourquoi ne pas avoir porté plainte ? »
Porter plainte, elle a plusieurs fois failli s’y résoudre, sauter le pas. Un jour, en revenant de l’école où elle a conduit Lucas, elle va même jusqu’au commissariat le plus proche de son quartier, se gare à proximité sans se décider vraiment à sortir de la voiture. Elle fixe la porte, surveillant les allées et venues, et à l’instant où elle va enfin se lancer, elle voit entrer deux policiers, deux types dont l’un, costaud, trapu, démarche pesante, semble exhiber son arme et son arrogance à la manière des flics américains dans les films, chewing-gum en moins. Elle s’imagine dans un bureau sordide face à cet inconnu antipathique qui, au mieux, l’écoutera d’une oreille dubitative et lui conseillera, goguenard, de rentrer chez elle en ajoutant que « ça va sûrement s’arranger ». Peut-être qu’elle a eu tort, que le policier en question, malgré les apparences, était un brave père de famille qui lui aurait offert un café et l’aurait écoutée avec bienveillance. Seulement, elle a eu peur. Ce jour-là, elle a tout juste assez de force pour pousser la porte d’un commissariat, pas assez pour envisager l’éventualité d’une entrevue avec un policier hostile. Porter plainte est devenu une réalité concrète. C’est franchir une porte, se présenter à un guichet, donner son nom, le motif de sa venue, s’asseoir sur une chaise inconfortable, fixer face à soi un mur jaunâtre, des affiches décolorées, entendre des éclats de voix, des bribes de conversations, des portes qui s’ouvrent et se ferment, des courants d’air, l’attente… C’est être soudain appelée, suivre un couloir, entrer dans un bureau sans âme et s’asseoir face à une table, devant un parfait inconnu, décliner son identité, sa vie, au rythme du cliquetis d’un clavier d’ordinateur où la plainte s’étalera sur une feuille qu’on lui fera signer, qu’on tamponnera, qu’on posera sur une pile. Et puis après ?
Évidemment, elle n’avait pas su répondre à l’avocate. Elle avait juste murmuré qu’elle n’avait pas eu le courage. Et l’autre l’avait interrompue avant qu’elle trouve les mots pour préciser sa pensée. « Pas le courage ? Ni la moindre preuve de cette prétendue violence que personne, du reste, n’a jamais soupçonnée ! »
Des soupçons, une personne en a eus, malgré tout, une de leur voisine, Cécile, dernière installée avec son mari dans leur quartier. Elle sympathise avec Marie avant que le couple déménage pour partir à l’étranger. Ils ne restent que deux ou trois ans. Sans enfants, la jeune femme, plutôt réservée, ne lie vraiment connaissance qu’avec Marie, sa plus proche voisine. Les deux jeunes femmes restent plus ou moins en contact, échangeant parfois un coup de fil ou un courrier au moment des vœux. Elle avait tenu à témoigner. Oui, elle a eu des doutes assez vite. À plusieurs reprises, Marie lui laisse entendre qu’ils se disputent souvent, Bruno et elle, qu’il a son caractère, des sautes d’humeur. Contrairement à la plupart des femmes, Cécile n’a guère de sympathie pour le mari de sa voisine. Elle ne le « sent » pas. Elle affirme que Marie a peur de lui, qu’une ou deux fois elle a aperçu des bleus sur ses bras, qu’elle se blesse souvent, qu’elle porte des manches longues, des écharpes, même en plein été, parce qu’elle se dit frileuse. Des soupçons, mais pas de preuve. L’avocate de Bruno a eu beau jeu d’anéantir ce témoignage point par point. Non, elle n’a pas été témoin d’une scène violente et Marie ne lui a pas vraiment fait de confidences, et elle, Cécile, elle n’a pas osé lui poser la question, pas osé aller plus loin que cette suspicion. Et puis ils sont partis et quand elle a su ce qui s’était passé, elle a regretté de n’avoir rien dit, de ne pas l’avoir poussée à se confier, pas avoir cherché à l’aider.
— Si j’avais su…
— Mais vous ne savez rien ! avait rétorqué l’avocate.
Cécile avait quitté la salle du tribunal en adressant un discret sourire d’excuse à son ancienne voisine. Marie gardait un bon souvenir de la jeune femme avec laquelle elle n’avait pas eu le temps de se lier plus intimement. Son départ l’avait rendue triste, à l’époque. Elle s’était sentie plus seule encore. Elle ne lui avait jamais rien confié, pourtant, plusieurs fois, elle avait été tentée de le faire. Là aussi, quelque chose la retenait à chaque fois, les confidences parfois ébauchées restaient sur ses lèvres, en suspens, comme au bord d’un précipice. C’est avec Cécile que les occasions de parler s’étaient présentées le plus souvent, à cause de ses remarques timidement esquissées, de ces perches qu’elle lui avait plusieurs fois tendues, qu’elle n’avait jamais saisies.
Après son mariage, Marie n’a plus de véritables amies. Celles de son adolescence, elle les perd de vue avec le temps et l’éloignement géographique. Elle ne fait rien pour préserver le lien ; la honte l’en empêche. Il faudrait leur mentir à elles aussi, elle n’en a pas la force. Mieux vaut le silence et l’oubli. Les relations amicales qu’elle noue par la suite avec les jeunes femmes de son quartier s’arrêtent toujours à la porte d’une réelle intimité. Son secret la maintient à distance des autres, sans qu’elle en soit consciente.
Lors du procès, c’est donc avec stupeur qu’elle découvre le regard que ses voisins portent sur elle. Marie, qui imaginait donner d’elle l’image d’une personne équilibrée, sans histoires, voit se profiler, au fil des témoignages, le portrait d’une jeune femme névrosée : elle !
« Marie, raconte l’une des voisines, tout le monde l’aimait bien malgré une certaine instabilité psychologique, son attitude changeante, ses malaises à répétition. On faisait avec. Parfois, elle s’isolait, se décommandait au dernier moment. Avec elle, on n’était jamais sûrs. On savait qu’elle était fragile. Son mari devait sans cesse la protéger, la ménager… même qu’il avait bien du mérite parfois à la supporter. Une tendance dépressive, suicidaire… C’est pour cela que malgré des études brillantes, elle se contentait de ce job à domicile. Bruno était toujours inquiet pour elle quand il devait s’éloigner. On veillait sur elle de loin… On le plaignait… Qu’il ait parfois pu perdre patience, c’était possible, oui, mais de là à… »
« Cela dit, tempère un autre voisin assez proche du couple, j’ai toujours pensé que Bruno la protégeait trop… Je lui avais dit… D’ailleurs, les derniers temps, quand il s’absentait pour son travail, elle semblait plus épanouie, plus autonome. »
« Au moment des faits, il a dû perdre la tête pour céder à cet accès de violence, affirme un troisième. C’était un accident, forcément ! Pas possible autrement ! Mais qu’il ait battu sa femme toutes ces années ? Impensable. Il l’adorait. »
Marie était ressortie du tribunal sonnée, meurtrie. Qui était-elle ? Elle ne le savait plus. Tous ces gens, son voisinage amical, ces femmes, ces hommes qu’elle avait fréquentés durant des années, avec lesquels elle avait vécu tant de moments du quotidien, avec lesquels, chaque matin, elle échangeait un signe, un bonjour, un café, des services rendus, des bavardages. Avec les enfants qui les reliaient d’un jardin à l’autre, d’une activité à l’autre, de la maison à l’école. Avec les soirées crêpes, les barbecues, les anniversaires. Tous ces gens qui sans l’ombre d’une nuance s’accordaient sur le même portrait d’elle, tous ces gens étaient-ils donc dans le vrai ? Avait-elle une image faussée d’elle-même, ou obsolète ? Était-elle à ce point aveugle sur son propre compte, inconsciente de ses faiblesses, de ses failles ? Elle en venait presque à douter de sa santé mentale. Et puis elle s’était ressaisie. Non ! C’était bien Bruno qui, jour après jour, année après année, avait redessiné ce portrait d’elle, cette version décalée, par petites touches, d’une insinuation à l’autre, d’un soupir de lassitude à une ébauche de confidence, décrivant leur vie de couple à sa façon. Avec le recul, elle comprenait que tous ses gestes avaient été réinterprétés par son entourage : sa vie n’avait été qu’un long malentendu entretenu par son mari, forgé par son silence obstiné, complice. Un silence qu’elle aurait été incapable d’expli quer devant un tribunal.
Parler, c’est trahir Bruno. Quoi qu’il ait pu faire, elle l’aime et espère toujours que les choses vont s’arranger, qu’un jour, avec le temps, de la patience, à force d’amour, elle parviendra à le guérir, à le libérer de cette violence. Le libérer, oui. Elle est persuadée qu’il est enfermé, malheureux, que sa rage est à la mesure d’une souffrance enfouie au fond de lui. Sinon pourquoi ? La brutalité de Bruno n’est acceptable que dans cette hypothèse. Elle s’y accroche, n’en imagine pas d’autre. Bruno ne peut être foncièrement mauvais. Il ne peut pas être venu au monde avec le mal en lui. Il faut bien qu’il se soit passé quelque chose un jour, qu’une blessure profonde soit à l’origine de son comportement. Il peut se montrer si tendre, si généreux, si délicat… Comment ces qualités pourraient-elles cohabiter avec une telle brutalité ? Alors elle cherche. Elle aura passé sa vie à chercher la faille, l’origine du mal. Elle a parfois tenté d’interroger Clémence, l’air de rien. « Racontez-moi, il était comment Bruno quand il était petit ? Je suis sûre qu’il se bagarrait à l’école… » Mais Clémence hausse les épaules, prétend qu’elle a oublié, élude en restant dans le vague. Bruno était comme tous les garçons de son âge. Elle n’a pas d’anecdotes à raconter, rien qui puisse donner un portrait vivant du garçon qu’il a été. D’ailleurs, assez vite, Marie espace ses visites à sa belle-mère, non pas qu’elle refuse de la voir, mais parce que Bruno, dès le début de leur mariage, s’y rend la plupart du temps seul, en sortant du travail, ou le samedi en coup de vent. Parfois, il emmène Lucas, mais il propose rarement à Marie de les accompagner, ce qui l’arrange et la blesse en même temps. Le pavillon désuet où vit la mère de Bruno reste fermé sur son silence, ses secrets, une terre étrangère.
Alors elle imagine des drames cachés dans l’enfance de Bruno. Tout y contribue : son mutisme, celui de Clémence, la mort du père, l’absence de frères et sœurs ou de copains d’école témoins de sa jeunesse, le peu de photos prises de ce temps-là, la tristesse même du pavillon fossilisé dans les années 1970. En observant l’image du père dans son cadre doré sur la commode de la salle à manger, visage austère, lèvres pincées, Marie en vient à se demander si Bruno n’a pas été battu. Elle l’imagine alors petit garçon subissant la violence paternelle, serrant les dents sous les coups, réprimant durant des années son chagrin et sa colère. Colère qui rejaillit sur elle et contre laquelle il ne pourrait pas lutter. Les psychologues n’affirment-ils pas qu’on reproduit – forcément ? – adulte, ce qu’on a vécu enfant ? Pour Marie, l’hypothèse est presque séduisante, elle s’y accroche, si bien qu’elle pose un jour la question à son mari, dans ce moment d’apathie qui suit immédiatement les coups, quand Bruno, rassasié comme après un festin, s’affale sur le canapé, allume la télé.
Il l’a allumée justement ce jour-là, quand elle aborde le sujet avec l’audace désespérée de qui n’a plus rien à perdre :
— Pourquoi tu es comme ça, Bruno ? Pourquoi est-ce que tu me fais du mal ?
Les yeux fixés sur l’écran, il ne répond rien tandis qu’elle se masse le poignet qu’il lui a tordu. Le silence s’étire, meublé par les commentaires d’un match de tennis à la télé et le bruit de la balle qui le ponctue tel un métronome. Elle s’assoit près de lui, sur le bord du canapé, pas trop près, fixe l’écran où les joueurs ahanent à chaque envoi, tels deux mâles en rut.
— Pourquoi, Bruno ? Est-ce qu’on t’a fait du mal quand tu étais petit ? Est-ce qu’on te frappait ?
Enfin, il se tourne vers elle, perplexe, l’air de ne rien comprendre à la question. Ce n’est pas la colère qui lui fronce les sourcils, mais l’étonnement.
— De quoi tu me parles, Marie ? Tu inventes quoi ? Qui m’aurait frappé ?
— Je ne sais pas. Ton père. Tu peux me le dire si c’est ça… si c’est pour ça.
— Pour ça quoi ?
— Que tu… lèves la main sur moi, alors que tu prétends m’aimer.