Elon Musk - L'enquête inédite
1. Aux origines d’Elon
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Aux origines d’Elon
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C’est un portrait en gros plan, la photographie sépia d’une femme aux
premières heures du XXe siècle. L’épaisse chevelure retenue en arrière par un chignon bas dégage un visage carré. Les pommettes sont hautes, les lèvres, fines, le front, bombé, les yeux, légèrement bridés, le regard, clair. La détermination semble chevillée dans sa mâchoire saillante. Almeda Jane Norman a de quoi être fière : elle est fraîchement diplômée de la Chiropractic School and Cure, un établissement fondé quelques années plus tôt par le docteur E. W. Lynch à Minneapolis, dans l’État du Minnesota. Elle est l’une des premières femmes à avoir réussi le difficile examen. Nous sommes le 20 janvier 1905, Almeda a 28 ans.
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Faire des études, elle en a rêvé, adolescente. Mais son père, un agriculteur qui a émigré d’Angleterre quelques décennies plus tôt et qui s’est installé à Chippewa, sur les vastes plaines du Midwest froid et sauvage des États-Unis, ne l’entend pas de cette oreille. Elle se mariera, comme toutes les femmes. À 23 ans, elle épouse Elon Haldeman, un fermier du coin. Dans la foulée, deux enfants viennent agrandir le foyer, qui vit chichement dans une cabane en rondins à Pequot, en plein cœur de la région des Grands Lacs. Paradoxalement, la maladie de son mari pousse Almeda à chambouler le cours tout tracé de son existence. Diabétique, Elon est en effet souffrant, et le travail à la ferme lui est de plus en plus difficile ; on menace même de l’amputer. Les médecins lui donnent six mois à peine à vivre.
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Alors Almeda, décidant de quitter Pequot, embarque époux et enfants pour la grande ville, Minneapolis, où elle n’a jamais mis les pieds. Là, elle convainc le docteur E. W. Lynch de prendre en charge son époux. Le médecin jouit d’une renommée extraordinaire, car il est le pionnier d’une discipline toute nouvelle, qui fait fureur dans le nord des États-Unis : la chiropraxie. Par la manipulation de la colonne vertébrale, Lynch est persuadé de pouvoir guérir nombre de maladies. Les médecins conventionnels, prudents, le qualifient de charlatan et préfèrent les traditionnelles saignées. Mais les premiers gestes de Lynch – et surtout le régime draconien qu’il impose au jeune homme – font des miracles. Almeda, qui devient une des fidèles du médecin gourou, voit dans la chiropraxie une porte de sortie ouvrant la perspective d’un avenir désirable pour la jeune femme intelligente qu’elle est et qui s’imaginait infirmière ou institutrice. Tentant le tout pour le tout, elle s’inscrit donc à l’école et suit les cours du soir de Lynch, travaille nuit et jour pour nourrir sa famille et payer les soins de son mari. Alors que l’espérance de vie de ce dernier se comptait en semaines, il survit encore quatre ans, un exploit pour l’époque. Elon Musk porte certes le prénom de son arrière-grand-père maternel, mais ce sont la détermination et l’audace d’Almeda, son arrière-grand-mère, qui coulent dans ses veines.
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Nous ne sommes pas nos parents. Nous ne sommes pas nos aïeux. Mais leurs choix, leurs valeurs, leurs lubies, leurs folies, leurs défaites façonnent notre existence. Inconsciemment, certains s’en inspirent, quand d’autres prennent des voies diamétralement opposées. Volontairement, certains les revendiquent, quand d’autres préfèrent l’oubli, quitte à s’inventer un passé plus apaisé ou plus glorieux. L’héritage familial est comme une valise. Il nous accompagne dans le voyage de la vie.
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Que trouve-t-on dans la valise de l’un des hommes les plus puissants de la planète ? L’indépendance, le refus des convenances, le goût de la transgression, du risque et de l’aventure, la détestation d’une élite établie, l’amour de la science. Une forme de violence aussi. Oser et refuser l’impossible. S’envoler, découvrir, réparer. La marque « Musk ». Voici ce que contient le bagage que ses parents et grands-parents lui ont légué. Avec ces cartes en main, Elon a fait le reste. À sa façon, il poursuit une œuvre familiale, mais en allant plus loin, en brisant tous les tabous. Dût-il choquer, se ridiculiser. L’homme d’affaires a une vision messianique de ses business. Sorte de gourou New Age, il compte des millions de « fan-fidèles » éparpillés sur la planète. Quand, avec ses fusées et SpaceX, il promet d’emmener l’humanité sur Mars, c’est parce qu’il est convaincu que la planète se meurt, rongée par la pollution et menacée par une Troisième Guerre mondiale. Quand, avec les implants neuronaux de Neuralink et la première interface entre l’homme et la machine, il promet de « réparer » les paralysés et de soigner les malades de Parkinson ou d’Alzheimer, c’est aussi parce qu’il craint que l’homme perde un jour son combat contre l’intelligence artificielle. Rester maître de la machine, tel est le gage de la liberté et de la survie de l’espèce humaine.
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Tous les membres du puzzle Musk, à leur façon, ont parcouru le même chemin. L’hagiographie familiale a été soigneusement entretenue par un personnage : Scott Haldeman, l’oncle d’Elon, frère de sa mère Maye et petit-fils d’Almeda. Lui aussi a choisi de réparer les humains. Il est professeur de neurologie à l’université d’Irvine en Californie, spécialiste mondialement reconnu des douleurs rachidiennes et… chiropracteur. En 1986, il a coécrit l’ouvrage de la collection « Que sais-je ? » dédié à cette
pratique peu répandue dans l’Hexagone1. Avant de nous accorder un entretien, l’homme a posé ses conditions. Il ne parlera pas d’Elon, ne donnera pas son avis sur les entreprises ou les prises de position de son bouillant neveu. En revanche, on a du mal à l’arrêter quand il raconte la vie de ses parents et de ses grands-parents. Au fil des années, il nourrit la légende d’Elon Musk.
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Quelle est la marque de fabrique des Haldeman ? Quelques secondes à peine de réflexion et le septuagénaire nous répond : « Le travail, le travail et encore le travail. À certains moments de ma vie, j’ai pu travailler jusqu’à cent heures par semaine. J’ai toujours vu mon père se lever tous les matins à 5 heures et Maye, ma sœur, est infatigable. » Elon aussi est un bourreau de travail. Il était capable, adolescent, de passer des nuits entières à apprendre un langage informatique et à peaufiner des lignes de code. Plus tard, il ira jusqu’à installer un lit de camp au milieu de l’usine Tesla de Fremont afin de ne pas perdre une minute et de galvaniser ses troupes quand les délais ne seront pas respectés.
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L’ardeur à la tâche, c’est Almeda qui la leur a transmise. Docteur Almeda Jane Haldeman. Son diplôme de chiropracteur en poche, elle convainc son mari de tout lâcher et d’émigrer au Canada, dans la province du Saskatchewan. Là-bas, elle installe la première clinique de chiropraxie du pays. Mais la santé de son époux est toujours chancelante et il faut bien régler les fins de mois. Alors, Almeda ouvre également un restaurant et une pension de famille. Elon finit par mourir en 1909. Quelques années plus tard, la jeune femme se remarie avec un professeur, propriétaire terrien et notable. Elle aurait pu choisir d’arrêter de travailler, de s’occuper de ses enfants – elle en a deux autres avec son second mari –, de rentrer dans le rang et de profiter de sa nouvelle aisance financière. Mais Almeda veut rester indépendante, coûte que coûte. Contre l’avis de son mari, elle poursuit ses multiples activités, dirige sa clinique, son restaurant. Elle s’inscrit même à l’École normale et devient professeure. Selon Gloria Steinem, essayiste et figure majeure de la libération des femmes aux États-Unis, Almeda Haldeman est une pionnière, une infatigable défenseuse de la cause féministe, un personnage au caractère et aux idées politiques bien tranchés. Elle milite pour le droit de vote des femmes, rêve de politique. Dans les années 1920, elle se fait militante acharnée du mouvement de la tempérance, qui s’oppose à la consommation d’alcool, un « mal » qu’elle considère comme responsable des violences conjugales. À son entourage, elle fait mener une vie d’ascète. « Pas de cigarettes, pas d’alcool, pas de jeux d’argent, pas de propos graveleux ou vulgaires, tout cela était interdit à la maison », raconte son fils aîné Joshua. En 1948, Almeda meurt d’une pneumonie à l’âge de 71 ans.
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Joshua a hérité des traits de sa mère : son caractère, son goût pour l’indépendance, la liberté et la prise de risque… Sa passion aussi pour la chiropraxie. « Joshua est la figure emblématique de la famille, celui qu’on montre toujours en exemple », explique Scott Haldeman. Elon Musk ne parle jamais de son père, si ce n’est pour le décrire comme un homme pervers, violent, manipulateur, quasiment diabolique. Mais son admiration pour ce grand-père maternel, qu’il n’a pourtant presque pas connu, est sans borne. Dans une interview accordée il y a quelques années au journaliste
Scott Pelley pour le magazine 60 Minutes2, Musk justifie ses racines américaines par cet aïeul né dans le Midwest, qu’il décrit comme un aventurier, explorateur, archéologue à ses heures. Un Indiana Jones à la sauce sud-africaine, un homme fantasque et imprévisible qui correspond parfaitement à l’idéal muskien.
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Paradoxalement, Elon a fait le parcours inverse de son grand-père maternel. Lui, à 17 ans, a quitté l’Afrique du Sud, où il étouffait, pour tenter l’aventure au Canada. Quarante ans avant lui, Joshua fuyait ce même Canada, « trop étriqué, où il ne supportait plus l’establishment et le personnel politique », et découvrait les terres sauvages d’Afrique du Sud, raconte Scott Haldeman.
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Joshua, le fils chéri d’Adelma, est un jeune homme turbulent. Intelligent, touche-à-tout, il aime la castagne, la boxe, la lutte. Il fait un tabac dans les compétitions de lancer de lasso, rêve d’intégrer la troupe de Buffalo Bill, qui sillonne l’Ouest américain et lustre la mémoire de ce passé de conquérants. Mais Almeda veille au grain. Sa décision est irrévocable : Joshua sera chiropracteur. Comme elle. Au début des années 1920, il ouvre, à son tour, son premier cabinet de chiropraxie au Canada. Bien vite, le désir d’aventure et de grands espaces lui fait fourmiller les jambes. Très vite, il abandonne tout et repart sur ses terres natales du Minnesota. Là, il monte de nouveau à cheval et retrouve ses premières amours. Mais les roaring twenties finissent mal. La Grande Dépression des années 1930 fait des ravages dans le Midwest rural. Joshua a investi sa fortune dans des machines nouvelles. Les banques l’étranglent. Surendetté, il perd tout ce qu’il a. « Il nourrira sa vie entière une haine des banques et des financiers », raconte Scott. Un mépris que son petit-fils cultive encore aujourd’hui.
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Alors, Joshua repart de rien, retourne dans le Grand Nord canadien, où il survit au moyen de petits boulots en se produisant dans des shows de rodéo et de cow-boys… Sa rencontre avec Winnifred, une danseuse de ballet et apprentie comédienne qui a vainement tenté de percer sur les planches de Chicago et New York, change la donne. Il reprend ses études de chiropraxie, perfectionne son savoir-faire avec sa mère et ouvre la plus grande clinique du Canada. Les enfants voient le jour – son fils Scott, sa fille et ses jumelles, dont l’une est Maye, la mère d’Elon – et l’embourgeoisement vient conforter le train de vie du foyer. Mais les Haldeman sont des originaux : Joshua se pique d’aviation et il survole avec sa femme les immensités canadiennes à bord d’un petit coucou pour aller « manipuler » ses patients partout dans le pays. Les flying enthusiasts, comme on les surnomme, deviennent très populaires.
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De même que sa mère, la tentation politique titille Joshua. Anticommuniste, il adhère pendant la Seconde Guerre mondiale au Crédit social du Canada, un parti conservateur-populiste aux idées révolutionnaires en matière d’économie. Comment assurer à la population un minimum vital ? s’interroge-t-il. La crise des années 1930 et les ravages de la guerre ont laissé des millions de familles dans la pauvreté la plus extrême, et la finance régit tout. Les défenseurs du crédit social croient en une solution miracle : l’État n’a qu’à verser en début d’année une somme identique à l’ensemble des citoyens, dont le montant est susceptible de varier en fonction de la conjoncture économique, ce qui permettrait à tous de mener une vie décente. Une forme de revenu universel avant l’heure, dont – ironie de l’histoire – Musk est l’un des plus fervents partisans aujourd’hui. L’idée est séduisante sur le papier, mais elle ne convainc pas jusque dans les urnes ; Joshua, qui se présente à de multiples élections sous la bannière du parti du Crédit social, subit revers sur revers. La politique l’agace. « Il trouvait que le contrôle du gouvernement sur la vie des gens était trop strict et que le pays souffrait d’un véritable effondrement moral », raconte Scott. Las, aigri, il prend sa décision en 1950 : le Canada est trop étroit, la famille a besoin de grands espaces, de sensations fortes et de chaleur. Où trouver tout cela ? En Afrique du Sud. Joshua vend tous ses biens, désosse son petit avion, un Bellanca rouge rubis, et entasse les pièces dans un container. Direction Le Cap. L’aventure sud-africaine peut commencer.
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Les Haldeman auraient pu s’installer le long des plages immaculées de l’océan Indien ou acheter des milliers d’hectares et se construire une fortune de propriétaires terriens. Mais Joshua n’a qu’une idée en tête, l’aventure. À peine arrivé en Afrique du Sud, il assemble son avion et part à la découverte de cet immense pays, accompagné de sa femme, de ses quatre enfants et de leurs maigres affaires. Il l’a décidé : sa famille s’installera là où le paysage vu d’en haut sera le plus beau. Au printemps, une large tache mauve colore l’horizon. Les jacarandas, ces grands arbres qui bordent les avenues de Pretoria, sont en fleurs et tapissent les rues de pétales violets. Depuis le Bellanca, le spectacle est magnifique. C’est donc dans cette ville située à plus de 1 400 mètres d’altitude, pas trop chaude l’été, et où les hivers sont aussi cléments, que les Haldeman atterrissent. « Un climat idéal », assure Joshua. Le 21 novembre 1950, la clinique de chiropraxie Haldeman ouvre ses portes. Avec leurs grandes fermes exploitées par une main-d’œuvre servile, les Afrikaners ont de l’argent, et les excentricités de Joshua amusent une élite claquemurée dans l’apartheid. Les patients affluent immédiatement. Le succès de l’établissement permet au couple de laisser libre cours à ses rêves d’escapades. Winnifred dit oui à tout, s’enthousiasme pour tout. Si les Haldeman deviennent champions de tir du pays, remportent ex aequo le rallye automobile entre Le Cap et Alger en 1956, c’est à bord du Bellanca qu’ils sont les plus audacieux. Ils survolent tout le continent, et sont même les premiers à effectuer le voyage entre l’Afrique du Sud et l’Australie sans aucun instrument de pilotage. À chaque fois, c’est Winnifred qui endosse le rôle de copilote.
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Joshua est convaincu que l’Afrique est le berceau de l’humanité, une terre vierge qui n’a pas livré tous ses secrets. Forcément, le mythe de la cité perdue du Kalahari enflamme son imagination. Il dévore donc Huit mois au
Kalahari 3, un livre écrit un demi-siècle plus tôt par un aventurier canadien d’origine italienne, Guillermo Antonio Farini, qui retrace la traversée à cheval de cette immense zone aux confins de l’Afrique du Sud, du Botswana et de la Namibie. L’écrivain décrit des ruines immenses s’étalant sur près de deux kilomètres et dont personne n’a jamais entendu parler. « Qu’avons-nous découvert ainsi, dormant du sommeil des siècles : un temple, une cité, la nécropole de quelque grande nation ? Nous restâmes trois jours, à creuser, déblayer, explorer au grand ennui de nos paresseux métis », écrit-il.
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Quelques lignes seulement, mais suffisamment intrigantes pour décider Joshua et Winnifred à se lancer, eux aussi, dans la quête de cette cité perdue. En 1953, ils effectuent une première expédition terrestre, puis une deuxième, quelques mois plus tard, en avion cette fois, survolant plus de 13
500 kilomètres4. Le couple s’adonne à douze voyages, à la recherche des fameux vestiges… sans jamais les trouver. Pour chacun d’eux, les enfants sont de la partie. « On partait des semaines entières, seuls dans le bush. On dormait dans une petite tente, entourés des bêtes sauvages. Il fallait chasser pour se nourrir. Et si on n’avait rien tué, alors on ouvrait des boîtes de sardines », nous explique Maye Musk, la mère d’Elon. Une vie idéale, faite d’aventures, sans aucune règle. « Vous êtes des Haldeman, rien n’est impossible. Tout ce que vous rêvez de faire, si vous travaillez, vous le réussirez », martèle Joshua à ses enfants. « Elon s’est approprié cette leçon de vie », assure Scott Haldeman.
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Joshua meurt dans un accident d’avion à 72 ans en 1974. Sur le point d’atterrir, il n’a pas remarqué un câble tendu entre deux poteaux. Les roues de l’appareil se bloquent, la carlingue bascule. Le pilote succombe à ses blessures. Maye, qui idolâtre son père aventurier, est terrassée. Son petit-fils, Elon, a trois ans.
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Pendant toute son enfance, Elon Musk est bercé par le récit des périples extraordinaires de ses grands-parents. Il s’extasie devant leur goût du risque, leur amour de l’aventure. Petit, il s’imagine, plus tard, pilotant son propre avion. Maye souhaite l’élever comme elle-même l’a été. Sans entrave. Une éducation libre, où tout est possible.
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À sa manière, Maye Musk, elle aussi, casse les codes. Elle aurait pu rentrer dans le rang, élever tranquillement ses enfants. Mais, comme sa grand-mère, elle est émancipée, indépendante, rebelle. Comme Almeda, elle poursuit des études et décroche un diplôme de diététicienne. Elle n’a pas défié les lions et les serpents à sonnette dans le bush pour vivre enchaînée à son rôle de mère au foyer, dans une de ces grandes maisons des quartiers blancs de Pretoria. Maye est belle, dotée de jambes qui n’en finissent pas, et d’un faux air de Katharine Hepburn. Alors qu’elle est encore adolescente, un ami de la famille, qui dirige une école de mannequinat, la repère et lui propose ses premiers contrats. À Pretoria, elle s’amuse, court les défilés de mode, concourt pour Miss Afrique du Sud… Son mariage avec Errol Musk, un riche entrepreneur d’une dizaine d’années plus âgé, tourne vite au cauchemar. Elle s’enfuit, ses enfants sous le bras, et quitte le pays pour retourner aux États-Unis. Là-bas, elle marche dans les pas d’Almeda et de Joshua et fait ce qui lui plaît.
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Au tournant des années 1980, à rebours des codes du mannequinat, du botox et des opérations de chirurgie esthétique, Maye joue la carte du naturel, se coupe les cheveux court, les laisse blanchir et ne cache ni son âge, ni ses rides. Son agent, près de s’étouffer, lui prédit l’arrêt immédiat de sa carrière. C’est le contraire qui survient. Sa silhouette longiligne, ses yeux bleus perçants, sa chevelure argentée font d’elle une star des défilés. Elle multiplie les unes de Vogue, du Time, d’Elle… Elle apparaît dans un clip de Beyoncé et s’affiche avec Kim Kardashian. Les marques de cosmétiques Clinique et Revlon font d’elle leur égérie. Surtout, comme ses parents hier, et comme son fils aujourd’hui, elle ose tout. En 2011, à 63 ans, elle pose nue, de profil, en couverture du magazine New York. Comme l’actrice Demi Moore quelques années auparavant, elle prend la pose, la main soutenant un faux ventre de femme enceinte. Le magazine américain consacre en effet un dossier aux femmes de plus de 50 ans qui rêvent de grossesse tardive… En
2019, elle publie 5 A Woman Makes a Plan, sorte d’autobiographie mêlée à des conseils de beauté et de développement personnel. Le succès est planétaire, et l’ouvrage paraît en une dizaine de langues.
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Nous la rencontrons à Paris, à l’automne 2022, lors d’une séance de dédicaces de son livre, tout juste traduit en français. Le rendez-vous a été fixé à 19 heures dans une librairie non loin de l’opéra Garnier. Elle arrive avec plus d’une heure de retard. Profil d’aigle, regard glacial, sourire crispé, sanglée dans une longue redingote noire signée Dior. La consigne transmise par son agent est très claire : Maye refuse d’évoquer Elon. « Vous comprenez, elle a deux autres enfants et ne veut pas donner l’impression qu’elle préfère parler de l’un et non des autres », nous explique-t-on. « Qu’avez-vous transmis à vos enfants ? » lui demandons-nous d’emblée. « Être curieux, tenter sa chance, n’avoir peur de rien, utiliser son cerveau », répond Maye, avant de nous tourner le dos et de faire quelques selfies avec des fans, qui ont attendu des heures pour approcher le top model septuagénaire.
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Entre la mère et le fils, la relation est presque fusionnelle. Avec lui, elle joue les louves. Elon est attaqué sur les réseaux sociaux ? Elle prend immédiatement sa défense. Elon livre des satellites Starlink aux combattants ukrainiens au début de la guerre ? Elle applaudit sur Twitter, avec force émojis en forme de cœur et de pouces levés. Lors des rares soirées mondaines auxquelles le fils assiste, quand il n’est pas accompagné de l’une de ses dernières conquêtes, c’est avec sa mère qu’il s’y rend. Et tous deux font le show, elle, arborant les tenues excentriques des derniers couturiers à la mode, lui, roulant des mécaniques, les deux stars maîtrisent à merveille les codes des tapis rouges.
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Dans la construction du mythe familial muskien, il y a pourtant un fâcheux trou noir, comme une énigme, un tabou : Errol Musk, le père d’Elon. Si le P.-D.G. milliardaire s’affiche avec sa mère, si Kimbal, son frère, n’est jamais loin, tout comme sa sœur cadette et ses deux cousins Lyndon et Peter Rive, les fondateurs de SolarCity, Errol, lui, est aux abonnés absents. Ou plutôt il a été rayé de la photo de famille par le clan. Biffé de l’histoire.
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Errol Musk vit toujours en Afrique du Sud, dans l’une de ces villas pour millionnaires au sein d’un quartier sécurisé d’une banlieue chic du Cap, au bord de la mer. Nous avons dû montrer patte blanche pour qu’il accepte de s’entretenir avec nous, il a fallu de longs préambules pour qu’il se laisse approcher et nous livre sa version de l’histoire. Ou plutôt celle du moment, tant ses déclarations varient au fil des jours. Physiquement, les deux hommes se ressemblent. Même carrure massive, même mâchoire taillée dans le roc, même regard glacial privé d’expression. « Pourquoi Elon ne vous parle-t-il plus ? » lui demandons-nous. « C’est faux », répond-il. Au printemps 2022, leur dernière rencontre remonterait à Noël 2021, ou peut-être avant, il ne se rappelle plus très bien. « Et puis vous savez, j’étais comme ça aussi avec mon père. » En clair, chez les Musk, on ne fait pas dans le démonstratif, on ne fait pas dans la tendresse.
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Errol est né en 1947. C’est un pur produit sud- africain, élevé à la dure dans une famille d’origine allemande, installée à Pretoria depuis deux siècles. Son père, un militaire, un sergent taiseux, est un peu trop porté sur la boisson. Sa mère, une femme austère, mène son monde à la baguette. Errol poursuit de brillantes études d’ingénieur, réussit dans les affaires, s’affiche progressiste quand les tensions et les émeutes contre l’apartheid enflamment le pays. « Un père modèle », nous explique-t-il, très fier de la réussite de ses enfants, et en particulier de celle d’Elon. Pourtant, le clan Musk raconte par petites touches une tout autre histoire. Dans une interview donnée à Rolling Stone en 2017, son fils déclare avec des sanglots dans la voix au journaliste qui l’interroge : « Presque tous les crimes que vous pouvez imaginer, il les a commis. Presque toutes les choses diaboliques
auxquelles vous pouvez penser, il les a faites6. »
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À quoi Elon Musk fait-il référence au juste ? La violence, assurément. Le viol ? L’inceste ? Au début des années 1990, lors de l’intrusion d’une bande de pilleurs dans sa villa, Errol n’hésite pas une seconde. Il saisit son magnum et abat froidement trois des malfaiteurs. Tous sont noirs. « Je n’ai pas été condamné, c’était un acte de légitime défense », explique-t-il, affirmant par la suite que l’Afrique du Sud était un pays plus sûr et plus prospère à l’époque qu’aujourd’hui.
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La transgression qui plaît tant au fondateur de SpaceX est aussi une marque de fabrique du père. Ainsi, en 2018, on apprend que le septuagénaire est le géniteur d’un enfant qu’il a conçu avec la fille de sa deuxième épouse, Jana, de quarante-deux ans plus jeune que lui. « Une erreur », concède-t-il à l’époque. Elle serait arrivée chez lui après avoir rompu avec son compagnon et aurait passé la nuit sous son toit. « Vous savez, cela faisait des années que je vivais seul. » Sauf que l’erreur se serait répétée. À l’été 2022, on apprend qu’il a eu un deuxième enfant, toujours avec sa belle-fille. « Où est le problème ? Nous sommes sur Terre pour nous reproduire. Je pense que c’est merveilleux ! Ma grand-mère a eu treize enfants. Depuis quand avoir des enfants est un péché ? » nous lance Errol.
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Curieux parallèle entre le père et le fils. Au moment où Errol Musk faisait part de sa nouvelle progéniture, Elon annonçait avoir eu des jumeaux quelques mois plus tôt, en novembre 2021, avec une dirigeante de Neuralink, Shivon Zilis, la directrice des opérations et des projets spéciaux de sa start-up. Ils sont nés quasiment au même moment que le deuxième enfant qu’il a conçu, en recourant à une mère porteuse, avec la musicienne et artiste canadienne Grimes – de son vrai nom Claire Boucher. La relation entre la pop star aux délires métaphysiques et le milliardaire tech est tumultueuse. Le couple en pointillé ne vit pas sous le même toit, ils communiquent par tweets interposés et se partagent la garde des deux enfants, prénommés X AE A-XII et Exa Dark Sideræl.
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Après tout, Musk est fidèle aux idées qu’il défend. À rebours des discours malthusiens de certains magnats de la Silicon Valley, le milliardaire ne cesse de répéter que le plus grand danger qui pèse sur l’humanité est la baisse de la natalité. Musk veut des enfants, beaucoup d’enfants. Il en compte officiellement dix aujourd’hui, issus de trois lits différents. Durant l’été 2022, l’un de ses aînés, une fille transgenre, a fait la demande officielle de reprendre le nom de sa mère et de couper tout lien avec son père. « Je n’habite plus avec mon père biologique et ne veux plus être associée à lui sous quelque forme que ce soit », déclare alors la jeune femme dans un communiqué de presse. Quelques semaines plus tôt, Elon Musk s’est rendu avec elle et ses trois frères à Rome, où ils se sont entretenus avec le pape François, lord d’une audience privée. Quelle a pu être la teneur des discussions entre le pontife latino-américain, dont la première encyclique, Laudato si’, est une critique virulente du capitalisme, et l’un des hommes les plus riches du monde ? Sur Twitter, ce dernier a publié une photo de leur rendez-vous au Vatican. On le voit, droit comme un I, le pape fatigué à ses côtés, et ses quatre enfants en rang d’oignon. Comme une nouvelle manifestation égotique, l’homme qui rêve de sauver l’humanité se tient côte à côte avec le serviteur de Dieu sur Terre. Du Musk pur jus.
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1. Scott Haldeman, François Le Corre, La Chiropraxie, Paris, Puf, coll. « Que sais-je ? », 1986.
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2. « Elon Musk on his Family History », 60 Minutes, YouTube, 31 mars 2014.
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3. Guillermo Antonio Farini, Huit mois au Kalahari, Paris, Hachette, 1887.
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4. Joseph C. Keating et Scott Haldeman, « Joshua N. Haldeman, The Canadian Years (1926-
1950) », The Journal of the Canadian Chiropractic Association, 1995.
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5. Maye Musk, A Woman Makes a Plan: Advice for a Lifetime of Adventure, Beauty, and Success,
New York, Penguin Random House, 2019.
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6. Neil Strauss, « Elon Musk, the Architect of Tomorrow », Rolling Stone, 15 novembre 2017.
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