Elon Musk - L'enquête inédite

Emmanuel Botta Béatrice Mathieu · Chapitre 7 sur 12

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Elon Musk - L'enquête inédite

6. Musk et le rêve martien de Boca Chica

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Musk et le rêve martien de Boca Chica

 

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Impossible de passer devant sans marquer un temps d’arrêt. Au siège de SpaceX à Hawthorne, juste avant le bureau du big boss, s’étalent en grand format deux affiches de la planète Mars. Sur celle de gauche, l’astre tel qu’il est aujourd’hui : rouge, stérile, hostile. Sur celle de droite, la vision rêvée d’une planète rendue habitable, accueillante, couverte d’une végétation luxuriante et parsemée d’océans. Impossible, pour les passionnés de science-fiction, de ne pas y voir une référence appuyée à La Trilogie martienne, l’œuvre phare de Kim Stanley Robinson, chroniquant la colonisation et la terraformation de Mars.

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De tous les titans de l’industrie de la tech, Elon Musk est sans doute celui pour qui la frontière entre l’homme de chair et le personnage de fiction est la plus ténue. Dans son obsession de contrôle poussée à l’extrême, il écrit lui-même le film de sa vie, quitte à magnifier certains pans et à en gommer d’autres. Au fil des années, il n’a cessé de passer de l’autre côté du miroir, multipliant les allers-retours entre la réalité et le fantasme. Entre le concret de ses projets et le rêve de ses ambitions. Jusqu’à confondre l’homme et le personnage de film pour incarner son double fantasmé. Dans Iron Man 2, il joue son propre rôle, discutant tranquillement lors d’un cocktail avec le richissime Tony Stark, alias Iron Man, de ses projets de jet électrique. Dans l’un des épisodes de la série The Big Bang Theory, le personnage Howard Wolowitz, ingénieur dans le domaine aérospatial dont une des erreurs conduit à la découverte fortuite de la vie sur Mars, croise le chemin de son modèle, incarné par Musk lui-même. Enfin, dans Machete Kills, sorti en 2013, le héros est chargé par le président des États-Unis de sauver le pays d’une menace nucléaire, et est épaulé par Musk qui l’accompagne jusqu’à une fusée SpaceX, laquelle lui permet de poursuivre sa cible.

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Sauver l’humanité, voilà un scénario qui a dû plaire au milliardaire, qui se rêve en personnage de Marvel, comme si l’adulte d’aujourd’hui faisait corps avec les superhéros des comics qu’il a lus, enfant. La compréhension de ce destin messianique couplé à une obsession martienne est indispensable pour appréhender la galaxie muskienne. Quelle relation peut-il bien y avoir entre les fusées, les bolides électriques, les panneaux photovoltaïques, les tunnels, ou encore l’Internet par satellite ?… À première vue, rien, à part un assemblage hétéroclite aussi génial que décousu. Il y a pourtant bien une cohérence dans l’empire qu’il a construit en l’espace de vingt ans. Le fil invisible est indéniablement celui de la conquête de Mars. Si la création de SpaceX sonne comme une évidence, car il faut bien une fusée pour aller sur la planète rouge, celle de SolarCity se justifie également. Une fois l’engin arrivé sur Mars, l’énergie sera indispensable pour alimenter la colonie ; SolarCity, intégré à Tesla depuis 2016, pourra ainsi fournir ses panneaux solaires et ses batteries stationnaires. Les déplacements à l’extérieur seront difficiles, au moins au début, tant les radiations sont fortes. Il faut donc envisager des tunnels, dans lesquels des Tesla entièrement autonomes circuleront. Et Starlink, dans tout ça ? Une constellation de satellites en orbite basse apportera l’Internet sur Mars et au-delà… Quant aux robots Optimus, ils auront pour mission d’aider les hommes à construire leurs premières bases martiennes dans un environnement extrêmement dangereux. Cette première colonie, SpaceX rêve même d’en décider l’organisation politique et juridique, Mars étant vouée à incarner la première grande démocratie pure et parfaite, où les différends seront réglés selon des principes d’autogestion établis à l’avance, sans le diktat d’aucun gouvernement terrien…

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« Son discours sur la colonisation de Mars peut sembler délirant, mais c’est le mythe ultime qu’il vend à tous les ingénieurs qui travaillent chez SpaceX, the Boring Company ou Tesla. Et c’est pour cela qu’ils sont prêts à supporter les cadences infernales, les humiliations, le stress permanent », raconte un ancien ponte de SpaceX.

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Pour figurer ce mythe, il fallait un lieu, façonné par sa main, et qui serait la dernière étape terrienne avant la planète rouge. Cet endroit s’appelle Boca Chica, un no man’s land à l’extrême sud du Texas, le long de la frontière mexicaine. Le lieu n’a d’exotique que le nom. Ni hôtel de luxe, ni bar branché, ni marina pour yacht de croisière, ni restaurant attrape-nigaud pour touristes en goguette. Un étroit ruban d’asphalte ondule sur des kilomètres sous un ciel laiteux. Au loin, des brumes de chaleur dansent au ras du sol ; le bitume semble se liquéfier sous les flèches des rayons solaires. L’air brûlant alourdit tout, dilate le temps. Sans crier gare, on tombe sur la plage, longue langue de sable doré, qui s’étire jusqu’à l’embouchure du Rio Grande. Sur la gauche, le long de la route, la lagune s’étend à perte de vue jusqu’à San Padre Island, où les barres d’hôtels ressemblent à de petites allumettes scotchées sur l’horizon. De l’autre côté, la Loma, sorte de lande impénétrable tapissée de cactus et hérissée de yuccas, abrite coyotes et serpents à sonnette.

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Pendant longtemps, seuls les habitants du coin connaissaient ce bout de terre oublié. Depuis des lustres, ils y venaient le week-end dans leurs gros pick-up Silverado Chevrolet, pique-niquaient en famille, et lançaient d’immenses cannes à pêche dans les eaux transparentes et poissonneuses du golfe du Mexique. Cette plage, c’était leur dernier espace de liberté, l’endroit où ils reconstruisaient le camp, ultime réminiscence d’un passé de pionniers conquérants.

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Mais ça, c’était avant. Avant que Musk décide de faire de Boca Chica l’écrin de sa conquête multiplanétaire. Ici, le milliardaire entend poursuivre le rêve américain. Ironie de l’histoire, c’est ici aussi que les États-Unis sont vraiment nés, dans le sang de la dernière bataille de la guerre de Sécession. En juin 1865, un mois après la reddition du général Lee, un bataillon de confédérés tente une ultime offensive. La centaine d’hommes est finalement massacrée, à quelques kilomètres seulement du Mexique.

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Avec Elon Musk, le passé s’effiloche. La nature sauvage s’incline devant la technologie. Depuis 2014, Boca Chica tombe peu à peu dans l’oubli pour laisser place à la Starbase, le site de construction et de lancement du Starship, la plus grosse fusée jamais construite au monde, la fameuse « fucking big rocket », comme le milliardaire aime à l’appeler. L’engin, nous l’avons dit, est monstrueux, haut de 120 mètres, capable de transporter 100 tonnes de matériel : hors normes, il renvoie toutes les autres fusées existantes à l’âge de pierre de l’industrie spatiale. Le projet illustre parfaitement la mégalomanie du milliardaire. Avec le Starship, Elon Musk ambitionne de donner à l’humanité la possibilité d’échapper à un déclin inéluctable sur une Terre rongée par la pollution et menacée par une Troisième Guerre mondiale. À Boca Chica, Musk, le businessman redoutable et visionnaire, s’est métamorphosé en gourou New Age.

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Pour découvrir la Starbase, à des années-lumière d’une étendue industrielle hautement sécurisée, il faut y arriver en fin de journée, lorsque les rayons rasants du soleil découpent toutes les formes. Les badauds peuvent s’approcher à quelques dizaines de mètres seulement des fusées. Il faut bien entretenir la légende. Chaque jour, ils sont des dizaines à longer le site : on y amène les enfants, on y prend des photos pour immortaliser la visite. Le long de Remedios Avenue, comme posés presque par hasard, les appareils sont alignés à la vue de tous, simplement protégés par une modeste barrière. Ce n’est pas un garde de sécurité, mais un pick-up aux vitres fumées qui rappelle à l’ordre les curieux un peu trop entreprenants.

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SpaceX n’a pas souhaité répondre à nos questions ni nous ouvrir ses portes. Qu’importe, les lieux sont à ciel ouvert. Nous découvrons d’abord la partie inférieure de la fusée Super Heavy – le booster –, un cylindre de 69 mètres de haut et de 9 mètres de diamètre, équipé de 33 moteurs qui fonctionnent grâce à un mélange d’oxygène et de méthane liquide. À côté, trois modèles de Starship – la partie supérieure de l’engin, censée transporter matériel et astronautes – s’élancent vers le ciel. Au pied des fusées gît un fatras de tubes en acier, de câbles électriques et de cabanes de chantier. Ceux qui rêvaient de laboratoires high-tech et de chercheurs en blouse blanche en sont pour leurs frais. Ce bric-à-brac industriel s’étend sur des hectares. Un peu plus loin, deux immenses hangars abritent les sites de fabrication, l’un pour les boosters, l’autre pour les Starship. Entre les bâtiments, une cinquantaine de caravanes Airstream en aluminium se tiennent sur une pelouse synthétique vert pomme et grillent au soleil. Elles sont réservées aux ouvriers et à quelques invités de SpaceX.

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En continuant sur Remedios Avenue, on débouche sur Boca Chica Village, qui s’apparente en réalité à une trentaine de modestes baraques en brique, rangées en ligne et entourées de jardinets roussis. La plupart des maisons ont été rachetées par SpaceX et repeintes en blanc et gris, les autres semblent sécher sur place. Tout au bout, directement sur la plage, le pas de tir attend patiemment les premiers tests orbitaux de la fusée. En juin 2022, SpaceX a poussé un soupir de soulagement lorsque la Federal Aviation Administration (FAA), l’agence gouvernementale chargée de la régulation de l’aviation, a autorisé l’industriel à reprendre ses essais après une série d’explosions. Le ballet des camions est alors revenu de plus belle, et les sonneries stridentes indiquant les changements d’équipe ont à nouveau couvert le ressac. De jour comme de nuit. Boca Chica ne dort jamais.

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Rien ne prédestinait SpaceX à construire ses fusées le long de la frontière mexicaine. Dès 2011, Elon Musk, qui cherche un endroit vierge loin du tumulte de Los Angeles, commence à discuter avec l’Agence de développement économique de Brownsville, située à une quarantaine de kilomètres de Boca Chica. En 2012, il achète en catimini quelques centaines d’hectares. Mais d’autres villes sont sur les rangs, prêtes à toutes les concessions pour accueillir les projets fous du milliardaire, comme Porto Rico, de même que la Géorgie ou la Floride. Un homme en particulier se souvient des négociations : Carlos Cascos, l’ancien juge à la tête du comté de Cameron, où se situe Boca Chica. C’est lui qui a signé le contrat avec SpaceX à l’automne 2014. « Au départ, notre offre financière n’était pas la meilleure, mais le Texas, avec à sa tête Rick Perry, a mis les bouchées doubles », raconte-t-il aujourd’hui. Le gouverneur républicain de l’État, qui a par la suite été nommé secrétaire d’État à l’énergie de Trump, est généreux : il propose à Musk un allégement fiscal de près de 30 millions de dollars et l’assurance que SpaceX ne paiera aucun impôt foncier pendant dix ans. À cela s’ajoute une enveloppe de 15 millions pour couvrir les travaux d’infrastructure, et notamment l’assèchement d’une partie de la lagune. « À l’époque, j’ai été beaucoup critiqué pour avoir signé ce paquet fiscal, mais je pensais que c’était bon pour l’économie. Et dès 2024, on commencera à encaisser des impôts », plaide Carlos Cascos.

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Maria Pointer aussi se souvient de l’arrivée de SpaceX. Casquette au logo de l’entreprise vissée sur la tête, elle sillonne la Starbase au volant de son gros 4 × 4. Tous les jours, elle passe devant son ancienne maison, une bicoque en bois aujourd’hui mangée par le site industriel. Sur sa carte de visite, on peut lire sa fonction : « Premier voisin de SpaceX à Boca Chica ». Comme une trentaine d’autres habitants du village, elle a finalement quitté les lieux, cédant aux pressions de l’entreprise. Au début des années 2000, cette ancienne capitaine de bateaux de la marine marchande avait acheté, avec son mari, pour une bouchée de pain, cette bâtisse, dans l’optique de vivre là une retraite monastique. L’endroit est presque coupé du monde, l’eau courante n’arrive même pas jusqu’au village. En 2008, l’ouragan Dolly détruit quasiment l’habitation. Qu’importe, ils dépensent toutes leurs économies pour la reconstruire à l’identique.

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« Ce n’est qu’en 2012 que j’ai entendu pour la première fois parler d’Elon Musk, et, en 2014, quand le chantier de la Starbase a commencé, je ne savais même pas ce qu’ils allaient faire, ils ne sont jamais venus nous voir », confie-t-elle. À quelques dizaines de mètres seulement de la fenêtre de sa chambre à coucher, le couple assiste, incrédule, à la construction des fusées, aux premiers tests, aux explosions accidentelles qui fendillent les vitres et font trembler la maison… Chaque matin, le morning meeting des ouvriers du chantier se tient devant leur porte d’entrée. Le bruit assourdissant, les allées et venues des camions s’invitent dans le quotidien des Pointer, tout comme les intimidations de SpaceX pour quitter les lieux. « J’ai même été un jour menacée par un agent de sécurité armé. Tout ça parce que je m’approchais un peu trop du chantier. »

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À l’été 2019, SpaceX propose de racheter la maison pour un peu plus de 100 000 dollars, mais le couple refuse. « Puis, mon mari est tombé malade, on ne dormait plus et nous avons fini par accepter l’offre quelques mois plus tard. » Aujourd’hui, Maria vit de l’autre côté de la lagune, à Port Isabel. Tous les jours, elle rejoint la Starbase, joue les guides pour touristes VIP et photographie l’évolution du chantier. Ses clichés, elle les vend dans le monde entier. « Je n’en veux pas à Musk. Et puis que voulez-vous faire contre l’homme le plus riche du monde ? On ne peut pas aller contre le progrès », lâche-t-elle, fataliste, en montrant du doigt le toit de son ancienne maison qui émerge au milieu d’un entrelacs de bâtiments.

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D’autres habitants ont, eux, décidé de résister jusqu’au bout. Devant sa petite demeure en brique rouge, Gale McConnaughey, visage buriné et barbe argentée, se présente comme le dernier résident à l’année de Boca Chica. « Tous mes voisins sont des cadres de SpaceX qui passent leur journée à travailler. Je ne les vois jamais et je ne leur ai même jamais parlé. » À lui aussi, l’entreprise a proposé de racheter son bien pour près de 190 000 dollars. « Que voulez-vous que je fasse avec cette somme ? Je ne pourrai jamais me payer une autre maison si proche de la mer. Moi, je suis venu du Michigan pour passer ma retraite à pêcher. Je ne partirai pas », déclare-t-il, avant de remettre un gros casque antibruit sur ses oreilles et de refermer prestement sa porte.

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Changement de décor : à une trentaine de kilomètres de la Starbase, à l’entrée de Brownsville, de grands panneaux publicitaires, montrant le fameux Starship sous un ciel étoilé, annoncent la couleur. « Brownsville, loin et au-delà », peut-on lire, en lettres capitales. Dans cette ville qui compte près de 200 000 habitants, l’arrivée de SpaceX a longtemps été vue comme un cadeau du ciel. L’agglomération est à la fois l’une des plus jeunes et des plus pauvres des États-Unis. L’âge moyen des habitants est de 29 ans. Près de 25 % des ménages vivent sous le seuil de pauvreté, contre 13,4 % dans le reste du Texas. Le revenu médian est d’environ 36 % inférieur à la moyenne américaine. Ici, le niveau d’éducation est l’un des plus faibles du pays ; l’obésité touche les trois quarts de la population et le diabète fait des ravages chez les enfants. Brownsville est un poste- frontière coupé en deux par le mur de Trump et le Rio Grande. De l’autre côté du pont, sa jumelle mexicaine, Matamoros, est gangrenée par les cartels de la drogue qui ferment la frontière quand bon leur semble, bloquant le passage par d’énormes camions mis en travers de la route. « Il n’y a jamais vraiment eu d’industries, côté américain. Ici, les gens vivent de l’activité du port et de l’agriculture, de la culture du coton, des légumes ou des céréales », détaille Pat Hobbs, le directeur de Workforce Solution, sorte de Pôle emploi local.

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Dans l’ancien bureau de poste du centre-ville, un magnifique bâtiment en pierre blonde de quatre étages construit au début des années 1930, Helen Ramirez prêche la bonne parole. L’élue d’une quarantaine d’années, chargée du développement économique, est la figure montante de Brownsville, visage sévère, cheveux soigneusement lissés en arrière. Le business, c’est son affaire. Et son discours est bien rodé. « SpaceX a braqué le projecteur sur nous, et c’est une chance incroyable. Les retombées économiques sont bien réelles. L’entreprise a créé 1 600 postes, et même 6 000 en comptant les emplois indirects chez les sous-traitants. C’est le premier employeur privé de la ville. En additionnant les salaires, les travaux de construction et d’infrastructures et tous les investissements, SpaceX a dépensé localement près de 430 millions de dollars depuis 2014. » Et la jeune femme de conclure : « 95 % du Starship est fabriqué ici, par de la main-d’œuvre locale. C’est une immense fierté. »

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Comment expliquer alors le léger malaise qui nous étreint, lorsque nous quittons le bureau d’Helen Ramirez et que nous débouchons dans Elizabeth Street, la rue principale de Brownsville ? La ville semble déserte et à l’abandon. La plupart des magasins sont fermés. Les seuls encore ouverts, des Grande Mercado, d’où s’échappe une musique pop latino gueularde, vendent pêle-mêle bondieuseries mexicaines et pacotilles chinoises à moins d’un dollar. Dans les devantures, quelques chaussures poussiéreuses hors d’âge côtoient des tee-shirts aux couleurs délavées par les années. Le cinéma Art déco a baissé le rideau depuis des décennies. À quelques pâtés de maison, dans le quartier historique, où les belles et grandes maisons en bois rappellent l’architecture de La Nouvelle-Orléans, l’ambiance n’est guère plus trépidante. Sur beaucoup de ces magnifiques

villas du XIXe siècle, le bardage a été arraché, les fenêtres sont condamnées, et les toitures, branlantes.

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Très loin du discours policé d’Helen Ramirez, Laura Cisneros raconte une autre histoire. Cette médecin oncologue à la retraite et ancienne candidate démocrate au Congrès laisse exploser sa colère. « De quelles retombées économiques parlez-vous ? Vous avez vu le centre-ville ? Ici, tout n’est que copinage et corruption. Quant aux emplois créés par SpaceX, beaucoup, et notamment les mieux rémunérés, sont occupés par des ingénieurs et des cadres venus d’ailleurs, de Californie, de Houston ou d’Austin », affirme-t-elle.

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L’emploi, c’est la mère des batailles. Pour la ville, mais pour SpaceX aussi. Dans le comté de Cameron, le taux de chômage est deux fois plus élevé que dans le reste des États-Unis et la main-d’œuvre est peu qualifiée. L’université locale fournit bien son lot de scientifiques et d’ingénieurs, mais jusqu’à présent, la plupart quittaient les lieux, une fois diplômés, pour des cieux plus rémunérateurs. Alors, la ville et le comté ont redoublé d’efforts pour former la population et permettre à SpaceX de recruter sur place. Car il faut de tout. Des ingénieurs évidemment, mais pas seulement : des soudeurs – beaucoup –, des électriciens, des chaudronniers, des spécialistes du travail de l’acier…

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Pat Hobbs, le patron de Workforce Solution, a pris son bâton de pèlerin et ouvert grand son carnet de chèques. « Je suis allé dans les écoles, parler aux enfants de 12 à 14 ans des métiers proposés par SpaceX, sensibiliser les professeurs. Et puis nous avons financé des formations adaptées, raconte-t-il. L’université a aussi développé des programmes spéciaux et nous avons accordé une subvention de 500 000 dollars au collège pour qu’il achète un tube orbital sur lequel les élèves soudeurs puissent s’entraîner », détaille-t-il.

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Au printemps 2020, au lendemain de l’explosion accidentelle d’une de ses fusées, Elon Musk promet de verser 20 millions de dollars aux écoles et 10 millions à l’agglomération de Brownsville pour revitaliser le centre-ville. « Mais où est passé l’argent ? s’interroge Laura Cisneros. Demandez à Helen Ramirez, je serais curieuse d’entendre sa réponse. » Le bel aplomb de l’adjointe au maire se fissure quand on lui pose la question. Pour cause, le bilan est bien maigre : « Nous avons commencé à refaire une partie des lampadaires et financé deux fresques dans le centre-ville. » Pour les politiques locaux, les deux grandes peintures réalisées en 2021 symbolisent déjà le renouveau de la commune et augurent un avenir tourné vers les étoiles, forcément lumineux.

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C’est le genre de symbole avec lequel on ne plaisante pas, comme en a fait l’amère expérience Rebekah Lynn Hinojosa, une activiste de l’association environnementale Sierra Club de la Rio Grande Valley. En début d’année, la jeune femme a passé vingt-six heures dans la prison de Brownsville pour avoir tagué, sous la fresque qui orne un des murs de l’ancien théâtre du Capitol, le message suivant : « Gentrified: stop

SpaceX 1 », dénonçant le risque de voir les populations les plus pauvres poussées hors de la ville. Le texte a été effacé dès le lendemain par les services municipaux, mais a eu le temps de faire le tour des réseaux sociaux ; de quoi faire enrager le maire de la ville, Trey Mendez. Alors ce dernier n’a pas hésité à publier un post Facebook dénonçant le crime de la militante, en donnant son nom et sa profession. Intimider, punir, et jeter en pâture à la vindicte populaire. À travers la jeune femme, c’est un message très clair qui est envoyé à tous les activistes : on ne touche pas à Elon.

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Si, pour le moment, les habitants de Brownsville ne voient guère ruisseler les dollars de Musk, ils sont déjà touchés de plein fouet par la flambée des prix de l’immobilier. Depuis 2019 et la mise en service de la Starbase, les ingénieurs de SpaceX, tout droit arrivés de Californie les poches pleines, achètent les plus belles demeures sans regarder à la dépense, faisant grimper par ricochet tout le marché. « Il y a seulement deux ans, vous pouviez trouver une belle maison pour 215 000 dollars ; aujourd’hui, le même bien ne se négocie pas à moins de 300 000 », lâche Arnie Grienin, ancien chef cuisinier, reconverti dans la conciergerie pour locations de luxe. Dans le fatras du petit local qui sert de siège à son entreprise Coastal Lifestyle, le sexagénaire doit forcer la voix pour couvrir le son de Fox News, la très conservatrice chaîne d’informations qui tourne en continu. « La seule à regarder, si vous voulez connaître la vérité », martèle-t-il, en nous pointant du doigt. Une valse des étiquettes qui bouleverse le précaire équilibre local. Jusqu’ici, les prix bas de l’immobilier permettaient même aux plus pauvres de se loger. Plus les tarifs grimpent, plus leur avenir s’écrit ailleurs.

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Les habitants du comté de Cameron voient également que depuis l’arrivée d’Elon Musk et de ses ambitions martiennes, l’accès à la plage de Boca Chica se réduit comme peau de chagrin. À chaque tentative de lancement, lors des tests des moteurs Raptor, etc., la Texas 4, la seule route menant au front de mer, est barrée, parfois pour une journée, très souvent pour plusieurs. Pire, les habitants ne sont pas toujours avertis en amont et doivent faire demi-tour, la mort dans l’âme. Le sujet a le don d’agacer Carlos Cascos. « Dans le contrat que nous avons signé à l’époque, il était stipulé qu’ils avaient le droit de fermer la route une fois par mois, pas quatre ou cinq fois comme c’est le cas aujourd’hui. » L’avocat, déjà en campagne pour retrouver son poste de juge du tribunal dans le comté de Cameron au mois de novembre 2022, montre les muscles : « Il va falloir que cela change, sinon nous devrons négocier un nouveau contrat ! »

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Vu de notre côté de l’Atlantique, l’affaire peut sembler anecdotique. C’est loin d’être le cas dans l’extrême sud du Texas. Là, dès le vendredi soir, sont empilés à l’arrière du pick-up les glacières king size, le barbecue, la sono, et il n’est pas rare qu’on embarque un groupe électrogène pour faire fonctionner un réfrigérateur, qui ne reverra la terre ferme que le dimanche soir. Petite particularité locale : l’usage veut qu’on se gare sur le sable, presque à touche-touche avec l’eau, ce qui confère à la plage paradisiaque de Boca Chica un étrange air de concession automobile. Il n’est pas étonnant donc que, dans les années 1990, un référendum ait été organisé pour que le Texas Open Beaches Act – garantissant au public un accès libre et illimité aux plages texanes – soit gravé dans la Constitution de l’État. « Aller sur Mars, c’est le projet de Musk, pas le nôtre. La mer, c’est notre seule distraction, résume Laetitia Mancilla, une toute jeune retraitée, qui pêche ce jour-là avec son neveu venu du Mexique. Et puis, finalement, qui va aller sur Mars ? Certainement pas les gens de Brownsville : nous, nous sommes pauvres. Ça concernera encore les 1 % les plus riches. »

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Brownsville : une seule terre pour deux mondes aux trajectoires asymétriques. Aux plus démunis, les désagréments et le sentiment amer de la défaite, et aux plus forts, les rêves interplanétaires et les mille occasions de réussite qui les accompagnent. Le 22 juin 2022, un grand symposium dédié au domaine spatial est justement organisé par la mairie pour réunir tout ce que le comté compte d’huiles locales, de startupers et de financiers. On y partage des cartes de visite, quelques amabilités et la conviction profonde qu’en installant sa Starbase, Musk a fait de la ville la plus méridionale des États-Unis la nouvelle élue, un cap Canaveral en plus grand, en plus beau, appelé à écrire une page grandiose de l’histoire américaine. Mais pour le moment, les contours de ce rêve demeurent assez flous. Le Brownsville Community Improvement Corporation (BCIC), un des bras armés de la ville dédié au développement économique, a bien créé un incubateur qui devrait, à terme, faire grandir soixante start-up, mais au printemps 2023, elles ne sont que trente-deux à l’avoir intégré, et les modalités d’accompagnement restent à imaginer. « Nous accueillons des start-up du spatial à l’instar de Lunar Station Corporation, qui vient de Boston et fait de la topographie sur Lune, ou encore de Permittivity, une jeune pousse locale capable de détecter par satellite la moindre fuite de produits chimiques sur un site industriel, mais nous avons aussi des start-up axées sur le changement climatique, la nourriture… » déroule Cori Pena, la directrice du BCIC, persuadée, elle aussi, d’être aux prémices d’une aventure sans précédent.

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La société Astria, qui ambitionne de créer des maisons en acier énergétiquement autonomes, livrées en kit et qui se montent en seulement sept jours, notamment pour coloniser Mars, n’a pas encore intégré l’incubateur. Mais cela n’empêche pas sa patronne sud-africaine, diplômée d’un master en neurosciences de l’université de Bordeaux, d’avancer à grand pas. « Nous allons construire dès janvier 2023 un premier lotissement de 125 maisons à Brownsville – dont 30 % sont déjà vendues –, s’enthousiasme la jeune femme, qui a traversé la moitié de la planète pour marcher dans les pas de Musk. Depuis que j’ai lu sa biographie, je veux participer à tout ce qu’il crée. »

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Elle n’est pas la seule à avoir tout quitté pour suivre le prophète entrepreneur. « L’appel de Musk », un tweet envoyé le 30 mars 2021 – soit moins d’une heure après que son prototype de Starship est parti en fumée –, et qui enjoignait à sa communauté de 100 millions d’abonnés de s’installer dans la région, a agi comme un détonateur. « Le jour même, le téléphone n’a pas arrêté de sonner », se rappelle Cori Pena. Dans le flot des appels se distingue celui des fondateurs de Paragon, une start-up qui travaille à l’élaboration de drones capables de déplacer des personnes sur de courtes distances, mais aussi celui du Californien Jim Turner, qui a arpenté une bonne partie de l’Amérique du Sud dans sa précédente vie d’archéologue, avant de monter son entreprise de construction de bâtiments en chanvre. « Je me suis dit : “Il veut coloniser l’espace et moi, je veux fabriquer des maisons d’un nouveau genre : c’est un signe du destin ! ” » se remémore le quadragénaire. Il nous accueille dans son ranch aux allures de paradis perdu, à la sortie de Brownsville. Un mois après le tweet de Musk, il atterrit à Brownsville, achète un ranch pour seulement 250 000 dollars et vend, dans la foulée, sa maison de Berkeley. À l’automne, il emménage dans sa nouvelle demeure texane avec femme et enfants. « Et je m’en félicite tous les jours : la réglementation est bien plus souple qu’en Californie, les incitations fiscales sont particulièrement avantageuses, et la ville et le comté font tout pour nous faciliter la vie. »

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Fiscalité douce, boom économique en vue… L’appel de Musk a également attiré de nombreux investisseurs comme Brant Arseneau, le P.-D.G. de 9Point8 Capital. Après vingt-cinq années passées dans la finance à Wall Street, ce costaud au crâne rasé rêve de devenir rien de moins que le J.P. Morgan de l’espace. Avec son groupement de sociétés financières, il est déjà présent dans les principaux centres économiques des États-Unis, et arpente le Texas depuis deux ans. « J’ai vécu de l’intérieur le boom de la Silicon Valley dans les années 1980, et je retrouve à Brownsville la même atmosphère, les mêmes enjeux : celles d’un Far West à défricher. »

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De son côté, Correll Lashbrook avait quitté son confortable poste new-yorkais de directeur informatique du Mont Sinaï Hospital depuis déjà quelques semaines quand le tweet annonciateur est tombé. Ce dernier n’a fait que renforcer la détermination de ce grand gaillard de 35 ans, qui, derrière sa longue barbe et son chapeau de paille, cache un financier aguerri ayant fait fortune dans l’immobilier. En janvier 2021, il lâche tout, et crée Gateway to Mars pour investir dans des start-up locales et acheter des biens en déshérence, comme le Basecamp Starbase, où il nous a donné rendez-vous. Un nom un brin pompeux pour cet ancien tripot clandestin avec vue sur le mur de Trump, situé à une dizaine de kilomètres de la Starbase. « Je prends mon temps, je rencontre des gens, je n’ai pas encore de relations avec SpaceX, mais quand le boom de l’immobilier sera vraiment là, alors je pourrai construire des maisons, des hôtels… égrène-t-il dans un grand sourire. Lors des premiers essais de lancement, avant la pandémie, 2 000 à 3 000 personnes sont venues ici. Imaginez le potentiel quand Elon fera décoller une fusée par mois ! » ajoute Edgar Navarro, patron de Beyond Media, une société d’événementiel, et membre de la commission du tourisme de Brownsville.

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Nul besoin d’avoir une idée révolutionnaire ou de solides économies pour décrocher son morceau d’étoile. Jessica Kirsch, grande brune sautillante, a ainsi abandonné son Arizona natal pour devenir youtubeuse, juste après que la parole de Musk a été délivrée en 280 signes. Chaque jour, elle prend son 4 × 4 en direction de la Starbase pour de longs livestreams, dans lesquels elle tente de décrypter le ballet des camions et le moindre mouvement des ouvriers pour ses 14 000 abonnés. Un nombre pas encore assez élevé pour en vivre, mais suffisant pour croire en des jours meilleurs.

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Au côté de ces investisseurs, entrepreneurs, rêveurs, on trouve – comme toujours – les petits malins, ceux qui se moquent bien de savoir si, oui ou non, l’avenir sera multiplanétaire, mais qui ont rapidement compris que se trouvait là un bon moyen d’arrondir les fins de mois. À moins de 10 kilomètres de la Starbase, une boule de démolition repeinte façon Smiley indique l’entrée du chemin de terre pour rejoindre le Massey’s Gun Shop and Range, un stand de tir où, pour une cinquantaine de dollars, on peut s’initier en famille aux joies du AK-47. La modeste baraque en bois perdue au milieu des cactus se révèle l’endroit le plus proche du site de SpaceX, lorsque la route est fermée pour cause de lancements. Le propriétaire des lieux a donc eu l’idée de faire payer 20 dollars par voiture pour assister au plus près au déchirement du ciel dans un bruit de fin du monde.

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Parmi les nombreuses rumeurs qui électrisent les zélotes de Musk, celle de la création d’une Starbase City, en lieu et place de Boca Chica, tient le haut du pavé, car tous imaginent une ville incroyablement futuriste, mais surtout parce qu’elle est alimentée par le multimilliardaire en personne. Début mars 2021, il se prenait ainsi en photo à Boca Chica, commentant en

légende : « 2 Creating the city of starbase, Texas. » « Un pur fantasme, assure l’ancien juge du comté Carlos Cascos. Il peut construire des maisons pour ses employés, amener l’eau potable, et même changer le nom de la ville – et encore, il lui faudra beaucoup d’autorisations –, mais il n’aura jamais le droit d’exproprier, d’avoir ses propres routes ou sa propre police. » Edgar Navarro abonde : « Il semble plutôt vouloir créer une sorte de Disneyland du spatial. Ses équipes auraient déjà finalisé des plans pour installer des hôtels, des restaurants… et elles seraient même en phase de recrutement. »

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Si Musk a acheté autant de terres qu’il pouvait autour de la Starbase, ses ambitions ne sont guère en mesure de rivaliser en taille avec les parcs de Mickey et consorts. SpaceX s’est en effet installé au cœur d’une zone protégée, dont les parcelles appartiennent à la United States Fish and Wildlife Service. Ces centaines d’hectares ont été classés dans les années 1980 non seulement pour leur végétation unique – on répertorie cinq cents espèces d’arbres et de végétaux différentes –, mais aussi pour l’abondante faune qui y vit. « On y trouve des coyotes, des lynx roux, des ocelots – sorte de petits léopards de la taille d’un gros chat –, des tortues de Kemp, qui viennent pondre sur la plage, des dauphins, des serpents à sonnette… et nombre de ces espèces sont en voie ou en risque de disparition », détaille David Newstead, biologiste et directeur du programme des oiseaux côtiers. Cet homme au look d’explorateur est un farouche opposant à Musk et sa Starbase : « Vous vous rendez compte que, la première fois qu’il a présenté publiquement son projet de base spatiale, il s’est enthousiasmé en disant : “C’est génial, il n’y a rien autour ; si nos fusées explosent, aucun souci” ? Ça en dit long sur son intérêt pour l’environnement ! » enrage le scientifique, le regard rivé sur une nuée de pélicans bruns.

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Les lagunes qui enserrent le site constituent par ailleurs une zone de reproduction unique au monde pour de très nombreuses espèces d’oiseaux migrateurs. Sans parler des (nombreuses) explosions qui ont disséminé des débris sur des kilomètres à la ronde, l’activité incessante sur le site et le ballet des camions perturbent grandement les nichées. « Nos relevés montrent déjà que la population de pluviers siffleurs, un petit oiseau qui passe tout l’hiver ici, a clairement chuté ces dernières années », pointe David Newstead. Certes, le rapport de la FAA, rendu public à la mi-juin 2022, pointe soixante-quinze mesures que SpaceX doit prendre pour réduire son impact environnemental, mais le biologiste n’a plus confiance. « Les politiques sont prêts à toutes les compromissions pour que Musk reste, et ce dernier en a parfaitement conscience. »

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Enfin, Juan Mancias, chef de la tribu indienne carrizo, n’a jamais eu confiance en Musk. « Boca Chica est un site sacré pour nous, et nos anciens y sont enterrés. Il y a cinq cents ans, les Espagnols sont venus et nous ont chassés de nos terres ; Musk et ses équipes poursuivent la colonisation », accuse le colosse aux cheveux longs et au large collier de perles bigarrées. Selon le sexagénaire, une prophétie indienne avait même annoncé la venue du milliardaire. Il sort alors son smartphone, fouille quelques instants dans ses photos, puis nous tend l’appareil. « C’est une fresque découverte dans une grotte non loin d’ici, elle est vieille de plusieurs centaines d’années et montre clairement ce que sera la Starbase avec les fusées tendues vers le ciel. » L’interprétation est libre, mais le combat est viscéral. « Musk veut réaliser son rêve martien. Nous, tout ce qu’on veut, c’est qu’il nous rende nos terres. » Juan Mancias a certes essayé de contacter le patron de SpaceX, mais il n’a jamais obtenu de réponse. Aujourd’hui, avec les membres de sa tribu, il essaie de racheter autant de terres que possible aux alentours du site et rêve d’un grand procès qui rendrait justice à son peuple.

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Le combat d’un chef indien contre l’homme le plus riche de la planète… L’histoire pourrait inspirer des scénaristes d’Hollywood en manque d’idées. Kim Stanley Robinson, lui, s’en désole. L’écrivain ne se retrouve pas dans les délires de Musk, alors même que ce dernier rêvait en lisant ses ouvrages. « Je l’admire, et ce qu’il a fait de Tesla et SpaceX est incroyable. Mais son projet martien ressemble à de la mauvaise science-fiction. Pour sauver l’humanité, la conquête de Mars est moins importante que la lutte contre le réchauffement climatique sur Terre. Voilà quelle devrait être sa véritable priorité », nous confie Robinson. Des critiques que le patron n’entend sans doute pas. Au premier semestre 2023, le Starship devrait effectuer son premier vol en orbite basse. Un (petit) pas de plus vers la planète rouge.

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1. « Centre-ville gentrifié : dites non à SpaceX. »

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2. « En train de créer la cité de la Starbase, Texas. »

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