Elon Musk - L'enquête inédite
2. Elon avant Musk
2
Elon avant Musk
OceanofPDF.com
Ce 16 juin 1976, à l’aube, l’histoire bascule. Sur le matelas élimé posé dans un coin de la chambre miteuse qu’il partage avec ses neuf frères et sœurs, Tsietsi Mashinini n’a pas fermé l’œil de la nuit. L’angoisse lui ronge le ventre. Pendant des heures, le jeune étudiant au lycée Morris-Isaacson de Soweto a écouté la ville gronder. Dans le noir, il a repassé en boucle chaque mot, chaque phrase du discours qu’il entend prononcer dans la matinée. Trois jours auparavant, devant une centaine d’étudiants réunis au centre communautaire Donaldson-Orlando, Tsietsi Mashinini avait électrisé la salle, et convaincu ses camarades d’organiser une grande marche pacifiste pour s’ériger contre la décision du gouvernement ségrégationniste d’imposer l’afrikaans, la langue des Boers, dans l’enseignement de certaines disciplines, comme les mathématiques, la géographie ou l’histoire, et dans toutes les écoles du pays.
OceanofPDF.com
Au lever du soleil, le plus grand township d’Afrique du Sud s’embrase. Les jeunes ont façonné les pancartes, les plus âgés ont planifié chaque étape de la marche qui doit traverser Soweto. À l’heure précise, ils sont déjà près d’un millier, habillés de leur uniforme d’écolier, à avoir répondu présent à l’appel de Mashinini. Au fil du parcours, la foule se densifie et ce sont entre 15 000 et 20 000 manifestants qui parviennent en fin de matinée devant l’immense stade d’Orlando. Face à eux, une police affûtée, armée jusqu’aux dents, exige leur dispersion. Devant leur refus, les chiens sont lâchés. Les grenades lacrymogènes explosent. Puis l’ordre est donné à la police de tirer à balles réelles. La première victime est un enfant de 13 ans, abattu d’une balle dans le dos et qui agonise dans les bras d’un camarade de classe, aux côtés de sa sœur en pleurs. Le photographe Sam Nzima, qui a suivi la marche pacifiste, immortalise la scène. Son cliché fait le tour du monde et marque le début de l’isolement politique et économique de l’Afrique du Sud, mise au ban par la communauté internationale. Il faudra attendre quinze ans, en juin 1991, pour que toutes les lois racistes en vigueur dans le pays soient définitivement abolies.
OceanofPDF.com
Elon Musk est un enfant de l’apartheid, mais pas des ghettos crasseux où Tsietsi Mashinini a grandi et où s’entassent et survivent dans des bicoques en tôle ondulée, privés d’électricité et d’eau courante, les trois quarts de la population noire d’Afrique du Sud. Quatre-vingt kilomètres seulement séparent Soweto de Pretoria. Une distance bien plus grande, en réalité. Car si les Musk se prononcent contre l’apartheid, ils vivent sur une autre planète. Une planète nommée Waterkloof, le quartier le plus huppé de la cité, sur les hauteurs, loin du bruit et de la fureur. Là, de hauts murs abritent de splendides villas entourées de jardins luxuriants. Le personnel de maison, les jardiniers, les nourrices, les chauffeurs… tous sont noirs et viennent des bidonvilles entourant la ville. Le secteur est le refuge des ambassades étrangères, mais aussi de l’élite afrikaner la plus radicale. La vie s’y écoule doucement, et au printemps, les jacarandas qui bordent les larges avenues s’enflamment, habillant la capitale d’un pourpre profond.
OceanofPDF.com
Quand Soweto s’embrase, Musk a 5 ans. Trop jeune pour comprendre toute la violence inhérente à la société sud-africaine, il est cependant suffisamment âgé pour pressentir qu’il y a quelque chose de pourri dans son paradis fleuri. Il est né le 28 juin 1971, à Pretoria, la capitale administrative du pays, où se concentrent les descendants des premiers colons débarqués
au XVIe siècle, majoritairement des Hollandais et des Allemands, et quelques huguenots français. Kimbal, son frère cadet, voit le jour quasiment un an après lui, puis sa sœur Tosca, trois ans plus tard. La famille Musk est aisée. Maye a son propre cabinet de diététicienne et nourrit son rêve de devenir top model. Errol est ingénieur mécanicien, chef d’entreprise, affairiste, aventurier touche-à-tout et coureur de jupons. Chez les Musk, on ne parle pas la langue des Boers, mais l’anglais. Les enfants sont baptisés et la famille se rend à la messe le dimanche. Errol adhère au parti progressiste anti-apartheid et est même élu dès 1972 au conseil municipal. « Les enfants étaient très au courant du monde dans lequel ils évoluaient. Ils y étaient confrontés tous les jours », explique Errol Musk. Pendant les émeutes de juin 1976, la chaîne de télévision américaine CBS vient même l’interviewer, lui, l’homme d’affaires libéral, proche d’un jeune leader noir du mouvement anti-apartheid, Mamelodi Youth Movement.
OceanofPDF.com
Quels souvenirs Elon Musk garde-t-il de ces années de plomb ? Il a grandi et vécu jusqu’à ses 17 ans dans cette Afrique du Sud raciste et violente, laissant derrière lui un pays ravagé par les émeutes, étouffé par un système politique moribond. Il paraît impossible d’appréhender la psychologie de Musk sans sonder ses années sud-africaines. Ses valeurs, ses idéaux, ses fantasmes, ses terreurs sont tous nés ici, entre Pretoria et Durban, au bord de la mer, où il passe ses vacances d’été. Quand il défend le free speech ou lorsqu’il rêve d’une démocratie directe sur Mars, l’ombre menaçante de l’apartheid et de la propagande d’État ressurgit des tréfonds de sa mémoire. Quand il livre une bataille pour s’emparer de Twitter au nom de la liberté d’expression, le souvenir de cette presse sud-africaine, passée à la moulinette gouvernementale et livrée sur le pas de la porte chaque soir avec des pages manquantes, lui revient forcément en tête. Musk, comme Kimbal, ne parle jamais de son adolescence sous l’apartheid. Seule Tosca, sa sœur, une fois devenue cinéaste, est revenue tourner un film sur la révolte de Soweto.
OceanofPDF.com
Elon est un enfant de la guerre. La guerre aux portes du quartier où il vit. La guerre, aussi, derrière les murs blancs de la propriété familiale sur la très cossue Victoria Street à Waterkloof. Que se passe-t-il quand la porte d’entrée se referme sur Errol, le soir venu ? « Toutes les familles heureuses se ressemblent. Chaque famille malheureuse, au contraire, l’est à sa
façon1 », écrit Tolstoï dans Anna Karénine. L’argent, la sécurité, les vacances au ski ou en Europe, la résidence secondaire à Durban… les Musk ont tout. En façade.
OceanofPDF.com
Avant de se marier, Maye et Errol se connaissent depuis longtemps, ils évoluent dans les mêmes cercles fortunés. Errol lui a fait la cour pendant plusieurs mois, avant que la finaliste du concours de beauté de Miss Afrique du Sud en 1969 accepte de l’épouser. Mais leur mariage tourne vite au fiasco. « J’ai fait beaucoup d’erreurs », confesse Errol aujourd’hui. La jeune femme ne supporte pas la manipulation, les mensonges, les aventures de son mari volage. Elle déprime, avale tout ce qui lui tombe sous la main. Lui préférerait savoir Maye à la maison, s’occupant des enfants, comme toute femme blanche se doit, au sein de cette société sud- africaine corsetée et catholique. Dans son livre, Maye Musk lève un coin du voile : elle accuse son ancien mari de l’avoir maltraitée physiquement et mentalement durant des années, et même de l’avoir menacée avec un rasoir lorsqu’elle lui a annoncé son intention de divorcer. Dans une série d’entretiens avec une psychanalyste, postée sur YouTube en 2021, il balaie toutes ces dénonciations, les qualifiant de « fantaisistes », et s’exclame même : « J’aimais beaucoup ma femme. » Lorsque nous l’interrogeons à ce sujet, il répond : « Maye me déteste et tout ce qu’elle dira sur moi n’est que pur mensonge. »
OceanofPDF.com
Durant toute sa jeunesse, le cocon familial du petit Elon revêt des allures de champ de bataille. Les cris, les disputes, les insultes pleuvent. Dans les longues entrevues que Musk a accordées à Ashlee Vance, son biographe, il affirme, laconique : « Il serait certainement exact de dire que je n’ai pas eu une bonne enfance. Elle peut sembler bonne. Il y a eu de bons moments,
mais ce n’était pas une enfance heureuse. Cela ressemblait à un supplice2. »
OceanofPDF.com
Elon grandit dans la peur. L’angoisse de la violence de son père et de celle de la rue. Mais il y a Kimbal, son frère. Quinze mois séparent les deux gamins. Elon et Kimbal sont comme les deux faces d’une même pièce. Le cadet est le négatif de l’aîné. Autant Elon se montre renfermé et introverti, autant Kimbal est solaire, ouvert aux autres. Sur une photo de famille publiée en 2015 dans Vanity Fair, on aperçoit Elon et Kimbal aux côtés de leurs deux cousins, Peter et Lyndon Russ Rive – les enfants de la sœur de Maye –, dans le jardin de la maison des Musk à Waterkloof. Ils ont une dizaine d’années. Kimbal, coupe au bol et short blanc, tire la langue ; Russ bombe le torse et fait le zouave ; le plus jeune, Peter, s’esclaffe ; Elon, lui, sourit, mais ne regarde pas l’objectif, tourne la tête, les bras croisés derrière
le dos… « Kimbal, c’était l’enfant parfait 3 », explique alors Maye. Elon, au contraire, a la fâcheuse manie de disparaître, il faut le chercher pendant des heures. Il refuse de dormir le soir et préfère lire des nuits entières, incapable, le matin venu, de se lever pour aller à l’école.
OceanofPDF.com
Si différents soient-ils, les deux frères sont néanmoins inséparables. Quand Elon, quelques mois après le divorce de ses parents, décide d’aller vivre avec son père, Kimbal le suit dans la foulée. Quand, en 1988, après quelques semaines seulement passées sur les bancs de l’université, Elon quitte le domicile familial, son visa canadien en poche, pour poursuivre ses études – certains affirment cependant qu’il fuit le service militaire obligatoire –, son cadet le rejoint dès qu’il a terminé le lycée. C’est ensemble qu’ils découvrent la Silicon Valley et créent leur première start-up, Zip2. Kimbal, c’est l’ange gardien de Musk, le fil ténu qui ramène le milliardaire à la raison… quand il y arrive. Le frère, certes, mais aussi l’ami. « Elon était très déprimé à la sortie du lycée. Il ne s’imaginait aucun avenir ici. J’ai même pensé à un moment que s’il restait ici, il aurait pu se suicider », nous confie son père. « Elon n’avait pas de copains. Dans sa classe, il était toujours le plus petit. C’est triste pour une mère de voir son enfant comme ça… », soupire Maye auprès de la journaliste de Vanity Fair.
OceanofPDF.com
Pour Elon, l’entrée à l’école primaire est un calvaire. Parmi les enfants du quartier, le gamin détonne. Les bonnes notes, la compétition scolaire, les félicitations, très peu pour lui. Les passes de rugby dans la cour, sport national parmi l’élite sud-africaine, non plus. Il ne rentre pas dans le moule et s’extrait de ce monde pour construire le sien. Au bout de quelques mois d’école, Maye et Errol sont convoqués par le directeur de la Waterkloof Primary School, accompagné de l’institutrice. Cette dernière décrit un enfant passif, regardant sans cesse par la fenêtre, ne répondant pas aux questions, au regard vide. Le verdict du chef d’établissement est sans appel : « Votre enfant est attardé, peut-être faut-il envisager une autre école où il sera mieux pris en charge. » Errol Musk se souvient : « Nous avons été extrêmement choqués, nous savions très bien qu’Elon n’était pas en retard, qu’il était même très intelligent. On lui a fait passer des tests auditifs qui n’ont rien donné. Le système scolaire n’était tout simplement pas adapté pour lui. » Dans le livre d’Ashlee Vance, Maye décrit très bien ces moments d’absence : « Dans ces moments-là, il rentre à l’intérieur de son cerveau et vous voyez qu’il est dans un autre monde. Cela lui arrive encore. À présent, je ne le dérange pas, car je sais qu’il est en train de construire une nouvelle fusée ou autre chose. » Mais c’est évidemment Musk lui-même qui en parle le mieux : « On dirait que la partie du cerveau habituellement réservée au traitement de la vision – celle qui sert à analyser les images provenant de mes yeux – est préemptée par les processus de réflexion interne. […] Pour les images et les chiffres, je peux traiter leurs interrelations algorithmiques. […] Accélération, élan, énergie cinétique, les effets des objets sur ce genre
de phénomènes me viennent avec une grande netteté4 », explique-t-il. Musk décrit son fonctionnement interne comme un ordinateur, comme s’il avait une carte mémoire à la place du cerveau.
OceanofPDF.com
Pendant des années, personne ne met de nom sur le comportement étrange du tycoon de la tech. Ceux qui travaillent avec lui doivent s’y faire, ou sinon sont brutalement invités à partir. Les anciens hauts responsables de Tesla et SpaceX – que nous avons interrogés – nous ont tous confirmé sa psychologie particulière. « Il est très difficile d’établir un contact visuel avec lui, il semble détaché des gens, incapable de toute manifestation d’empathie », raconte un ancien haut dirigeant de Tesla, qui a passé plusieurs années auprès de Musk dans l’usine de Fremont en Californie. En mai 2021, invité du Saturday Night Live, l’émission phare de comédie satirique de la télévision américaine, Musk fait son coming out. En préambule du traditionnel monologue qui lance le talk-show, il en fait des tonnes. Faussement décontracté, bougeant la tête d’avant en arrière, haussant les épaules, roulant les yeux de gauche à droite, il finit par lâcher : « Cette émission est historique. Je suis le premier autiste Asperger à faire le Saturday Night Live. Ou alors, les autres n’ont juste pas osé le dire ! » Sous les rires et les applaudissements de la salle, il continue son numéro : « À toutes les personnes que j’ai pu offenser, je dis : j’ai réinventé la voiture électrique et j’envoie des gens sur la planète Mars à bord d’une fusée. Vous pensez vraiment que je devrais être un gars détendu et normal ? » Musk a sa logique, que le commun des mortels ignore. Musk vit dans un monde que nul ne visite.
OceanofPDF.com
Ces troubles autistiques et une absence de surmoi vont lui jouer des tours. Aujourd’hui encore. Cette logique qui lui est propre explique-t-elle pourquoi, après le divorce de ses parents, il décide de revenir vivre seul avec son père à l’âge de 11 ans seulement ? Après la séparation, Maye a pourtant mis le plus de distance possible entre Errol et ses trois enfants. Elle s’est installée à Durban, sur la côte pacifique, à quelque six cents kilomètres de Pretoria. Là, elle continue son métier de diététicienne, mais renoue vite avec son rêve ; le mannequinat. Pendant les shootings aux quatre coins du pays, les nounous prennent souvent son relais. « Maye est le genre de femme à donner des leçons d’éducation en sirotant un martini dans une soirée mondaine », nous confie un proche de Musk, qui a aujourd’hui pris ses distances avec le milliardaire. Les enfants ne voient leur père que tous les deux mois, lors des vacances scolaires. Elon, lui, entame sa mue d’adolescent, il pêche, fait du ski nautique. Puis, un jour, au bout de dix-huit mois, sans avertir personne, il monte dans un train et traverse le pays. « J’ai reçu un coup de fil de Maye, me disant qu’il était parti tout seul par le train et qu’il revenait vivre à Pretoria. J’ai dit OK ! » poursuit Errol. Des années plus tard, la mère d’Elon s’interroge encore : « Je ne comprends pas pourquoi il a quitté cette maison joyeuse que j’avais aménagée pour lui –
cette maison où nous étions vraiment heureux5. » Mais, fidèle à son éducation qui fait de ses enfants des rois maîtres de leur destin, elle le laisse faire, ne s’y oppose pas.
OceanofPDF.com
La décision d’Elon n’avait pourtant rien d’un coup de tête d’adolescent rebelle. Simplement, il a fait tourner son logiciel mental et pesé le pour et le contre. Il explique sommairement que son père avait l’air triste et solitaire : « Ma mère avait trois enfants et lui n’en avait aucun. Cela ne paraissait pas juste. » L’ordinateur interne de Musk a tranché. Les sentiments, la raison du cœur, ne sont pas intégrés dans son algorithme cérébral. Comme toujours, Kimbal le suivra quelques mois après. Tosca, elle, passera toute son enfance et son adolescence avec sa mère… loin d’Errol.
OceanofPDF.com
Pour les deux frères Musk commence alors une adolescence en apparence dorée. Voyages à l’étranger, ski, cheval… Les affaires d’Errol sont florissantes, malgré la crise économique qui balaie le pays au tournant des années 1980. L’argent coule à flots, il investit à tour de bras dans l’immobilier qui dégringole. « J’ai possédé jusqu’à six propriétés à Waterkloof », fanfaronne-t-il. Lors d’un voyage à bord de son petit Cessna 421 vers l’Angleterre, il fait une escale technique dans une base nouvellement construite sur les bords du lac Tanganyika. Là, on lui propose de lui racheter son avion en échange d’une participation dans une mine d’émeraudes en Zambie. Toujours en quête d’un bon filon, l’homme d’affaires accepte. « Ils m’ont donné tout de suite cent huit émeraudes, et beaucoup d’autres par la suite que j’ai fait tailler à Johannesburg. Cela nous a aidés à passer l’effondrement économique du milieu des années 1980, quand la guerre faisait rage et que les Occidentaux intensifiaient le blocus de l’Afrique du Sud », raconte Errol Musk. L’homme se transforme alors en marchand de pierres et vend sa précieuse marchandise dans le monde entier : Berlin, New York, Londres, Vienne. Et pour cause, il cède ses émeraudes pour une bouchée de pain : « Mes tarifs étaient si bon marché que les bijoutiers se sont bousculés au portillon. Ils les revendaient ensuite vingt fois le prix. » Le business lui rapporte beaucoup, mais il prend fin au début des années 1990, quand le filon s’épuise.
OceanofPDF.com
Errol est un Janus : flambeur, séducteur en public ; directif, violent, inquisiteur en privé. Si ces années sont fastes pour lui, elles tournent vite au cauchemar pour Elon et Kimbal. Leur père les accompagne tous les matins à l’école, au volant de sa Rolls Royce Corniche marron métallisé ; mais à la maison, il est aussi intraitable et dominateur avec eux qu’il l’était des années auparavant avec sa femme. Il les sermonne pendant des heures pour un oui ou pour un non, les parachute sur ses chantiers, leur fait entretenir le jardin. « C’était mon job. Je pensais qu’il fallait que je les prépare à la vie. Moi, j’ai grandi dans l’après-guerre, où tout était compliqué ; la nourriture et l’argent manquaient, les seuls vêtements que j’avais alors étaient ceux que je portais sur moi », se justifie-t-il aujourd’hui. Jusqu’où va la pression exercée par Errol ? Dans les rares interviews au cours desquelles les deux frères parlent de leur enfance, ils évoquent même une forme de torture psychologique. Une violence sourde, permanente, obsédante. « Il s’entend à vous gâcher la vie, c’est sûr. […] Je ne sais pas comment on
devient comme il est. Il serait trop pénible de vous en dire plus 6 », souffle Musk à Ashlee Vance.
OceanofPDF.com
Les deux frères se protègent alors comme ils peuvent. Elon, qui déteste les sports collectifs, se pique de moto et dévale à toute allure les avenues tranquilles de Waterkloof. Kimbal a beau être là, l’aîné s’isole de plus en plus. Il a trouvé un refuge sans interdits, qui répond à sa soif inextinguible de connaissance, une passion que, pour une fois, son père ne contraint pas. Il passe ainsi des heures, plongé dans des bandes dessinées, et s’identifie aux superhéros des comics qu’il dévore. Peu à peu, il se métamorphose en rat de bibliothèque, allant même jusqu’à avaler des chapitres entiers de l’encyclopédie Britannica. Adolescent, il se passionne pour la science-fiction. Comment ne pas voir dans ses ambitions de conquête martienne les premiers rêves d’un jeune garçon qui se plonge avec délice dans les romans de space opera ?
OceanofPDF.com
Comprendre l’énigme Musk, c’est aussi découvrir les lectures qui ont façonné sa manière de penser, et qui lui servent encore de « colonne vertébrale », comme lorsqu’il affirme que l’humanité a un avenir multiplanétaire. Pour les fans de science-fiction, cette trame est des plus courantes. « J’ai été élevé par les livres. Les livres, puis mes parents », affirme-t-il régulièrement. Alors, il lit, relit, dévore, rêve. Des jours, des nuits durant. Le Guide du voyageur galactique de Douglas Adams, les trois tomes du Seigneur des Anneaux de Tolkien. Mais c’est le Cycle de Fondation d’Isaac Asimov – œuvre plus sérieuse et d’inspiration philosophique – qui le marque profondément. Il n’est pas question d’êtres surnaturels ou extraterrestres, de fées ou de dragons dans l’œuvre du romancier, mais seulement d’humains qui ont colonisé des millions de planètes et qui doivent, pour éviter de périr, fonder un second empire galactique.
OceanofPDF.com
À 12 ans, il dévore Mondes en collision d’Immanuel Velikovsky, un psychiatre russe émigré aux États-Unis qui a publié au début des années 1950 un essai pseudoscientifique se voulant révolutionnaire. L’auteur explique que les grands bouleversements cosmiques qui ont affecté la Terre expliqueraient nombre d’événements naturels, comme l’extinction brutale d’espèces entières, mais aussi d’événements historiques ou bibliques, tels l’ouverture de la mer Rouge devant Moïse, la chute de Mycènes ou de Crète. À sa sortie, l’ouvrage est très critiqué par la communauté scientifique internationale, mais aujourd’hui certaines de ses conclusions sont validées par les astronomes. Elon vénère Velikovsky. Il trouve chez lui des réponses à toutes les questions métaphysiques, voire ésotériques, qu’il se pose. « Quand je rentrais le soir, il avait surligné des passages entiers. Il me demandait ce que j’en pensais et nous en parlions pendant des heures », raconte Errol Musk. Entre deux lectures scientifiques, l’adolescent plonge dans les biographies d’hommes célèbres, dont celles d’Alexandre le Grand et, surtout, de Napoléon, l’empereur français dont il aime citer une des réponses adressées à ceux qui l’interrogeaient sur l’avenir et ses échecs possibles : « Eh bien, quoi qu’il arrive, il y a toujours la mort. »
OceanofPDF.com
Bien plus encore que les livres, l’informatique ouvre à l’adolescent une porte vers un univers infini… univers qu’il peut créer et contrôler à sa guise. La programmation correspond parfaitement au cerveau d’un jeune garçon qui dissèque tout, pèse chaque action, réfléchit déjà en mode 0 ou 1. Les premiers ordinateurs personnels voient le jour à la fin des années 1970. En mai 1981, un petit bijou de technologie chamboule tout : alors que les prix des composants électroniques chutent drastiquement, une entreprise américaine décide de sortir le premier ordinateur à bas prix, accessible au grand public et spécialement conçu pour les jeux vidéo. Le Commodore Vic-20 se vendra à des millions d’exemplaires. L’objectif est clair : couper l’herbe sous le pied des Japonais, qui dominent le secteur des consoles avec Atari. À quoi ressemble cette machine ? Un clavier rectangulaire un peu épais, avec de larges touches marron sur les côtés, et qui se branche sur un écran de télévision. Sa puce permet de jouer à des jeux en couleur et le graphisme surpasse celui de l’Atari 2600, la console la plus populaire de l’époque aux États-Unis.
OceanofPDF.com
Il faut attendre quelques mois pour que le Commodore arrive en Afrique du Sud. Elon le découvre dans une vitrine, et supplie son père de lui en acheter un. Il a vu William Shatner, l’acteur phare de la série Star Trek – dont il ne rate pas un épisode à la télévision –, en faire la publicité… Alors Errol cède. Pour son fils, c’est une révélation. L’atout du Commodore ? L’ordinateur est livré avec un manuel pour apprendre aux utilisateurs à programmer, avec le langage Basic intégré. Tandis que certains mettent des semaines à maîtriser l’outil, Elon y parvient en trois jours seulement. Le rat de bibliothèque se double d’un geek. Lors d’un salon professionnel sur l’avenir de l’informatique organisé à Pretoria, Errol réussit à faire entrer son fils. « Elon a sagement écouté les conférences et, à la fin, il est allé discuter avec l’un des intervenants. Ils parlaient d’égal à égal. En partant, l’expert est venu me voir en me disant qu’il fallait absolument qu’Elon continue dans cette direction », se souvient Errol.
OceanofPDF.com
Grâce à son ordinateur, l’adolescent peut marier ses deux passions, la science-fiction et la programmation. En 1982, il invente Blastar, un jeu vidéo assez simple, mélange de Space Invaders et d’Asteroids. Dans la brève description du jeu, Elon écrit : « Ta mission est de détruire un cargo extraterrestre qui transporte des bombes à hydrogène mortelles et qui est équipé de rayons status. » Personne ne sait ce que sont des rayons status, mais l’effet de surprise est là… Le graphisme est rudimentaire – comme souvent à l’époque – et les effets sonores, minimalistes, mais Elon parvient à vendre le code de son jeu au magazine PC and Office Technology pour près de 500 dollars. Il a 12 ans. Au même moment, au Japon, c’est aussi sur un Commodore VIC-20 que le jeune Satoru Iwata – qui deviendra par la suite P-DG de Nintendo – programme son premier jeu vidéo, Star Battle… à 22 ans.
OceanofPDF.com
Évidemment, au collège, le fossé grandit entre Elon et ses camarades de classe. Alors qu’il rêve de conquêtes napoléoniennes et de code Basic, les autres parlent de compétition de cricket, de rugby, et cachent leurs premiers émois amoureux. Elon est réservé, multiplie les gaffes quand il aborde une fille, préfère l’interroger sur ce qu’elle pense des théories d’Einstein plutôt que l’emmener voir le dernier film de Steven Spielberg, ET l’extraterrestre, qui sort sur grand écran en 1982. Ses absences, ses sorties abruptes commencent – déjà – à choquer et à agacer. Musk se tient à l’écart, mais il apparaît aux yeux des professeurs et des autres garçons de son âge comme un provocateur. Un adolescent impossible à cadrer. Les années passent et il est renvoyé de trois établissements.
OceanofPDF.com
Son manque d’empathie, son incapacité à faire siennes les conventions sociales, conséquences de ses troubles autistiques non détectés, provoquent altercations et bagarres. Jusqu’à celle qui aurait pu tourner au drame. Un matin, dans la cour du collège de Bryanston, à un gamin effondré dont le père vient de se suicider, il aurait lancé avec aplomb que ce geste est stupide et que son père est un idiot. Dans une société violente où les biceps font la loi, la vengeance ne tarde pas. Si Musk a la langue bien pendue, il est plutôt gringalet. Quelques jours plus tard, un groupe d’élèves le coincent en haut des marches de l’école. Ils le poussent violemment dans l’escalier en béton qu’il dévale à toute allure. En bas, il est roué de coups. Quand son père arrive en urgence, il découvre son fils, le visage tuméfié et le nez cassé. L’agression est suffisamment sérieuse pour qu’Elon soit hospitalisé quinze jours à Pretoria. Ses parents ne portent pas plainte, mais à la sortie de l’hôpital, leur fils change une nouvelle fois d’école.
OceanofPDF.com
L’absence de filtres et la provocation : ces deux marques de fabrique vont souvent lui coûter très cher. En 2018, lors d’une interview, il fume un joint en direct dans le show très populaire de Joe Rogan. Dans la foulée, la Nasa diligente une enquête sur la sécurité de son partenaire SpaceX. Quand, en novembre 2022, quelques heures après avoir officialisé son rachat de Twitter, il débarque au siège de l’entreprise en portant un lavabo, pour bien faire comprendre que le ménage au sein du réseau social a commencé, la vidéo fait le tour du monde et les grands annonceurs qui font vivre la plateforme se disent qu’il est peut-être temps de plier bagage…
OceanofPDF.com
Les dernières années sud-africaines passées à la Pretoria Boys High School (PBHS) calment un peu l’adolescent rebelle. PBHS est l’une des écoles les plus prestigieuses du pays. Un établissement de garçons – blancs –, au sein duquel l’uniforme gris ou vert bouteille, selon les sections, est obligatoire et doit être porté « avec honneur ». Loyauté, moralité, travail… On ne rigole pas à la PBHS. Derrière les hauts murs en brique rouge, nous voilà immédiatement transportés dans une ambiance de lycée privé britannique : boiseries sombres, colonnes en stuc, hall d’entrée majestueux dans le plus pur style néoclassique. Les cours sont donnés en anglais (et non en afrikaans), les matchs de cricket et de rugby se disputent dans les immenses stades verdoyants qui entourent l’établissement. « Notre objectif était d’aider les élèves à réfléchir out of the box, avec un enseignement très holistique », explique Bill Schroder, qui fut directeur du lycée de 1990 à 2010. Depuis sa création, la Pretoria Boys High School a produit des dizaines d’hommes politiques et de sportifs de haut niveau, des écrivains, deux prix Nobel, un de médecine, un autre de chimie. « À partir du milieu des années 1980, la situation dans le pays devint tellement difficile et dangereuse que le lycée était, pour des centaines d’adolescents, une sorte de havre de paix », raconte Bill Schroder.
OceanofPDF.com
Cependant, Elon s’ennuie ; il en devient presque transparent. Ses anciens camarades de classe avec lesquels nous avons pu discuter n’ont pas vraiment de souvenirs saillants de l’adolescent. Doté de sa logique imparable, Elon a une théorie : pourquoi travailler pour obtenir de bonnes notes en anglais, en géographie ou en histoire, quand la moyenne suffit ? Alors, il fait le minimum pour ne pas redoubler. Seules les mathématiques et les sciences le passionnent. « Je me rappelle un garçon extrêmement intelligent. Un matin, il est venu me parler de la série de science-fiction Star Trek et, quelques jours après, il est arrivé en classe avec un projet de fusée et une maquette impressionnante », raconte aujourd’hui Daniela Rampazzo, son ancienne professeure de physique-chimie.
OceanofPDF.com
Par ailleurs, l’école se déclare ouvertement contre l’apartheid ; un sondage est même organisé parmi les parents pour savoir si elle pourrait être ouverte aux enfants non blancs : 90 % des participants y sont favorables. Mais il faut attendre 1992 pour que l’établissement accueille ses premiers élèves noirs. Elon aura alors quitté la PBHS depuis quatre ans. « Quand Musk était élève, un seul Noir était autorisé à fréquenter l’école, il s’agissait de Stanley Netshituka, le fils d’un diplomate du Venda, un bantoustan, une sorte de territoire semi-autonome », se souvient Bill Schroder. Les deux garçons se parlent-ils, à cette époque ? Deviennent-ils proches ? Deux journalistes du New York Times affirment dans une enquête
parue en mai 2022 7 que Musk se serait lié d’amitié, à la fin du lycée, avec le cousin de Netshituka. Quand ce dernier meurt percuté par une voiture en 1987, Musk aurait été l’un des seuls Blancs présents à l’enterrement…
OceanofPDF.com
Pendant toutes ces années, Elon Musk étouffe à Pretoria. Chaque soir, ce sont des disputes sans fin, le fils suppliant son père d’immigrer aux États-
Unis. « L’Afrique du Sud était une prison pour quelqu’un comme Elon 8 », assure Kimbal au journaliste Ashlee Vance. En 1988, un cadeau tombe du ciel : une nouvelle loi votée à Ottawa permet à sa mère de transmettre à ses enfants la nationalité canadienne. Quelques semaines pour obtenir un visa, un billet d’avion acheté à la va-vite, et Elon fuit son pays de naissance après quelques semaines seulement à l’université de Pretoria.
OceanofPDF.com
En 2012, lors d’une campagne de levée de fonds auprès d’anciens élèves, Bill Schroder tente de prendre contact avec Musk. Ce dernier ne daigne pas lui répondre personnellement et le laisse aux mains de son assistante. Il verse néanmoins un million de dollars pour aider à la construction d’un nouveau bâtiment. L’ancien directeur a essayé par la suite de le joindre plusieurs fois, sans succès. Musk a passé trente ans à se débarrasser de son passé sud-africain, à gommer toutes ces années noires. Seul parfois son accent le trahit. L’actuel directeur adjoint de la Pretoria Boys High School, John Ilsley, le regrette. « Nous adorerions qu’il vienne parler aux élèves, ne serait-ce qu’une fois. Ici, Elon est une icône », affirme-t-il. Musk n’a quasiment jamais remis les pieds en Afrique du Sud.
OceanofPDF.com
Quand il débarque à Montréal en juin 1988, fuyant presque son pays natal, personne ne l’attend vraiment. Un lointain cousin qui habite le Saskatchewan l’accueille dans son ranch. Lui, Elon, le gosse de riche, multiplie les petits boulots pendant plusieurs mois, travaille dans les fermes environnantes ou découvre l’art de la tronçonneuse dans les immenses exploitations forestières. Loin de son père et de cette Afrique du Sud rétrograde et violente, le jeune homme respire enfin. Au bureau du chômage où il se présente, Musk se dit prêt à faire les tâches les plus difficiles, pourvu qu’il soit bien payé. On lui propose alors un contrat de nettoyage de la chaudière d’une scierie pour dix-huit dollars de l’heure, un très beau salaire pour un jeune émigré sans diplôme. Il raconte : « Nous devions enfiler une combinaison de sécurité avant de nous glisser dans un petit tunnel de sécurité. Puis, munis d’une pelle, nous prenions le sable, les boues et autres résidus encore fumants pour les déverser à travers le trou par lequel nous étions entrés. Aucune échappatoire. Il fallait que quelqu’un, de l’autre côté, les charge dans une brouette. Si vous restiez là plus de trente
minutes, la chaleur vous tuait 9. » Au début de la semaine, ils sont une trentaine de gros bras à avoir signé… ils finissent à trois. Musk est l’un d’eux, éreinté, les muscles tétanisés, mais persuadé que c’est dans le travail, même le plus dur physiquement, que se trouve la porte de sortie. Toutefois, quand sa mère, son frère et sa sœur le rejoignent au semestre suivant, il décide de retourner sur les bancs de l’université.
OceanofPDF.com
Avec son frère Kimbal, ils choisissent la Queen’s University de Kingston. Trois ans plus tard, grâce à une bourse d’études, Elon franchit la frontière américaine et intègre la Pennsylviana University – Penn –, l’une des plus anciennes et des plus prestigieuses facultés américaines. Dans ce temple de la Ivy League, parmi les étudiants bien nés de la côte Est, il passe deux années classiques d’étudiant fortuné, alternant beuveries dans les fraternités, comme on appelle les clubs d’étudiants, et travail acharné à la bibliothèque. Il se fait peu d’amis et cultive ses marottes. En décembre 1994, en réponse à un professeur qui demande à ses élèves de peaufiner un business plan, il développe une analyse sur la création d’une station solaire spatiale. Dans un autre devoir, il présente un projet de supercondensateur qui permettrait de stocker des quantités d’électricité bien supérieures aux batteries classiques. À chaque fois, il brille par sa capacité à transposer des concepts physiques élaborés en modèles économiques viables. Son double diplôme d’économie et de physique en poche, il s’inscrit à Stanford en doctorat… il n’y reste que deux jours. Entre-temps, il a découvert le monde des start-up et de la Silicon Valley. Musk en est convaincu : l’avenir est en train de s’écrire en Californie, et non dans les laboratoires de recherche de l’université. L’explosion d’Internet, voilà ce qui le passionne. Comme d’habitude, Kimbal le suivra comme son ombre.
OceanofPDF.com
Dans l’hagiographie muskienne, les premiers pas des deux frères dans le monde sont fulgurants, les millions pleuvent. En 2002, les ventes des parts d’Elon Musk dans PayPal lui rapportent 180 millions de dollars, aussitôt réinvestis dans SpaceX et le rachat de Tesla. Tout cela est véridique, certes, mais Musk a aussi une façon de réécrire l’histoire. Une façon de taire les rebuffades et les échecs. Ce qu’il garde sous silence, c’est qu’il est remercié, bouté hors des deux premières entreprises qu’il a créées, Zip2 et X.com (l’ancêtre de PayPal). Dans les deux cas, ses excès, sa méthode, ses audaces lui jouent des tours et font peur. Il en retient deux leçons : tout faire pour ne pas se mettre dans la main des financiers d’une part, et rester le seul pilote d’autre part.
OceanofPDF.com
Début 1995, au 430 Sherman Avenue, à Palo Alto, dans le studio lilliputien que les frères Musk ont loué, ils sont comme deux oisillons tombés du nid. Ils ont bien effectué quelques stages dans des start-up voisines, mais ils ne connaissent personne et n’ont aucun relais. Pourtant, ils ont une ambition dévorante, un culot monstre et surtout une idée : créer une sorte d’annuaire électronique géolocalisé. Global Link Information Network est né. Les premiers mois sont balbutiants ; en une poignée de semaines, ils ont englouti les 30 000 dollars donnés par leur père. Maye, dont la carrière de top model n’a pas encore décollé, injecte, elle aussi, ses maigres économies dans la start-up de ses deux fils : 1 000 dollars en tout. Mais ils ont besoin de beaucoup plus pour se développer rapidement. C’est là que les affaires se gâtent.
OceanofPDF.com
Début 1996, un des plus gros capitaux-risqueurs de la Valley, Mohr Davidow, décide d’investir 3 millions de dollars dans la pépite de ces deux Sud-Africains au projet visionnaire, sauf que les financiers décident de changer le business model. La start-up Global Link est alors rebaptisée Zip2 et elle ne développe plus un site qui renseigne directement les consommateurs, mais plutôt un progiciel vendu aux journaux. Libre ensuite à ces derniers de réaliser leur propre répertoire électronique de restaurants, de garagistes ou de coiffeurs. Elon Musk s’oppose à cette idée, mais il n’a plus la main. Les financiers ont pris le contrôle des opérations et l’ont relégué au rang de directeur technique. C’est un vieux briscard de la Silicon Valley, Rich Sorkin, qui est nommé directeur général. Tout oppose les deux hommes. La stratégie, d’abord : Sorkin lorgne l’argent des éditeurs de presse, alors que Musk tient à s’adresser directement aux consommateurs. La méthode, ensuite : Musk veut aller vite et fort, inventer un nouveau modèle, quand Sorkin joue la prudence, et se borne à répliquer sur Internet la vieille recette des offres d’emploi et des annonces immobilières qui ont fait la fortune des journaux papier traditionnels. Le divorce est prononcé en avril 1998, quand Sorkin compte faire fusionner Zip2 avec son principal concurrent. Le mariage ne se fait pas et Sorkin est débarqué. Musk espère alors récupérer sa couronne de P.-D.G., mais le conseil d’administration n’a pas confiance dans ce grand gaillard dégingandé et met son veto. En février 1999, Zip2 finit par être vendu pour 307 millions de dollars au fabricant d’ordinateurs Compaq Computer. Elon et Kimbal empochent respectivement 22 et 15 millions de dollars. Beaucoup s’en seraient satisfaits. Mais pas l’aîné des frères Musk. Aigri, il fait partout savoir que ces financiers carnassiers n’ont rien compris et n’ont aucune vision stratégique.
OceanofPDF.com
Au tournant du millénaire, à l’âge de 27 ans, Musk n’a aucune envie de dépenser sa fortune en buvant des long drinks sur les plages dorées du Pacifique. Certes, il s’amuse à jouer les parvenus, s’achète un immense appartement dans le quartier le plus huppé de Palo Alto et s’offre un coupé McLaren pour 1 million de dollars. Mais cette fois, il a les millions nécessaires pour ne pas dépendre – en tout cas pas tout de suite – de ces fonds d’investissement qui imaginent le futur avec les lunettes du passé.
OceanofPDF.com
Dans la Silicon Valley, on croit à l’avènement d’un monde nouveau et Musk décide de réinventer la finance. Il n’ambitionne pas de créer une nouvelle banque en ligne, mais une entité qui regrouperait toutes les facettes de la finance : comptes à vue, comptes d’épargne, transactions boursières, assurances, prêts hypothécaires, crédits à la consommation, transferts d’argent… Il a même en tête le nom, le plus simple possible, l’URL « le plus cool d’Internet », s’enthousiasme le jeune homme : X.com. Il investit 12,50 millions de dollars dans son entreprise. Une folie, soutiennent ses amis de l’époque. Les plus gros fonds d’investissement de la place se pressent, malgré l’échec relatif de Zip2. Musk les dédaigne. En gardant le contrôle financier de l’entreprise, il ne risque pas de se faire mettre sur la touche. Surtout, cette prise de risque lui permet de recruter des grosses pointures de la finance séduites par son audace. Très rapidement, il met sur pied une équipe de guerriers, embauche deux financiers canadiens aguerris : Harris Fricker et Christopher Payne. La première étape de leur projet est titanesque : créer un système d’échange d’argent de personne à personne, uniquement grâce à l’adresse électronique du destinataire. Révolutionnaire.
OceanofPDF.com
Déjà à cette époque, travailler avec Musk n’est pas une sinécure. Le jeune millionnaire n’aime pas la controverse, les opinions opposées, la confrontation. On ne dit pas non à Elon. Quelques mois suffisent pour que l’équipe explose : Musk se retrouve seul face au casse-tête de la réglementation bancaire qui rend son grand projet financier bien plus difficile à créer. Or, la concurrence est rude. Non loin de là, à Palo Alto, deux autres cerveaux sont en train d’ébaucher un projet concurrent : Peter Thiel et Max Levchin ont créé Confinity, une start-up qui cherche, elle aussi, à révolutionner les systèmes de paiement.
OceanofPDF.com
Pendant des mois, les deux équipes se font une guerre sans relâche, avant de décider d’unir leurs forces en mars 2000 : Musk, qui a l’argent, devient le premier actionnaire de la boîte et en prend la présidence. X.com lève alors 100 millions de dollars auprès de la Deutsche Bank et de Goldman Sachs. Mais deux ego boursouflés dans une même pièce, c’en est un de trop. Profitant d’une absence de Musk à l’occasion de son voyage de noces, Thiel retourne le conseil d’administration et destitue son président. C’est l’un des coups d’État capitalistiques les plus violents de ces dernières décennies.
OceanofPDF.com
Le Sud-Africain reste le premier actionnaire de l’entreprise, qui change de nom pour devenir PayPal, mais il perd son poste de P.-D.G. Pire, il est relégué au rang de simple conseiller. Musk en gardera une amertume immense. Pendant une longue période, il ronge son frein mais conserve ses actions. Quand PayPal est revendue en 2002 pour 1,5 milliard de dollars à eBay, il empoche 180 millions. À l’aube du nouveau siècle, l’homme est certes encore plus riche qu’avant, mais il a échoué. Il n’a révolutionné ni la finance ni Internet.
OceanofPDF.com
1. Léon Tolstoï, Anna Karénine, traduction de J.-W. Bienstock, Paris, Stock, 1906.
OceanofPDF.com
2. Ashlee Vance, Elon Musk : Tesla, SpaceX and the Quest for a Fantastic Future, New York,
Ecco Press/HarperCollins, 2015.
OceanofPDF.com
3. Emily Jane Fox, « How Elon Musk’s Mom (and her Twin Sister) Raised the First Family of
Tech », Vanity Fair, 21 octobre 2015.
OceanofPDF.com
4. Ashlee Vance, Elon Musk, op. cit., p. 36-37.
OceanofPDF.com
5. Ashlee Vance, Elon Musk, op. cit., p. 39.
OceanofPDF.com
6. Ashlee Vance, Elon Musk, op. cit., p. 40.
OceanofPDF.com
7. John Eligon et Lynsey Chutel, « Elon Musk left a South Africa that was rife with
Misinformation and White Privilege », New York Times, 5 mai 2022.
OceanofPDF.com
8. Ashlee Vance, Elon Musk, op. cit., p. 47.
OceanofPDF.com
9. Ashley Vance, Elon Musk, op. cit., p. 50.
OceanofPDF.com