Elon Musk - L'enquête inédite
5. Le gang de la Mars Society
5
Le gang de la Mars Society
OceanofPDF.com
Le dîner sera servi à 19 heures précises. Tenue de cocktail exigée, peut-on lire sur le carton d’invitation. Nous sommes le 6 mai 2001, dans une cossue villa de Portola Valley, l’un de ces havres discrets pour millionnaires de la révolution internet, nichée sur les hauteurs entre San Francisco et de San José. La cheffe Carole Christian est sur le pied de guerre. Le menu a été soigneusement étudié : quesadillas à la mangue, crevettes marinées sur une salade de jeunes pousses avec fromage de chèvre et noix de pécan confites ; flétan grillé à la coriandre, et tarte au fromage chocolat-framboise. Les vins viennent de la Napa Valley, évidemment. Une grande tente blanche a été dressée dans le jardin pour abriter les convives. Entre les tables rondes, un piano à queue attend Melissa Olsen, une concertiste de Sacramento.
OceanofPDF.com
Ces dernières semaines, dans la région, les occasions de festoyer se sont comptées sur les doigts d’une main. La Silicon Valley a le blues. Ou plutôt la gueule de bois. L’éclatement de la bulle internet a ramené sur terre tous ceux qui pensaient que les arbres montaient jusqu’au ciel. Depuis le pic atteint le 10 mars 2000, le Nasdaq, l’indice phare des valeurs technologiques de la Bourse de New York, a dégringolé de plus de 50 %. L’argent qui coulait à flots il y a encore quelques mois se fait beaucoup plus rare. Les pythies de la Valley promettaient pourtant une ère nouvelle, où le pouvoir magique d’Internet rendrait caduques toutes les lois de la gravité économique. Quelques paragraphes griffonnés sur un PowerPoint en guise de business plan et les millions de dollars pleuvaient. Pourtant, en mai 2001, le N’importe-quoi-point-com a explosé. Les business angels qui avaient fait de ce bout de Californie un casino à ciel ouvert calculent leurs pertes. Elles se chiffrent en milliards. Les charrettes d’employés licenciés se succèdent. Des centaines de start-up ont mis la clé sous la porte, leurs fondateurs, millionnaires virtuels le temps d’une saison, se retrouvent sans le sou. Dans une sorte de tremblement de terre financier, San Francisco est ébranlé. Une étude publiée par Rosen Consulting promet la disparition de 80 % des start-up créées dans la baie avant janvier de l’année suivante.
OceanofPDF.com
Alors que les mirages d’Internet se dissipent, certains se réfugient dans les étoiles. Du moins, c’est ce que veut croire Bill Clancey, l’un des ingénieurs en chef de la Nasa, qui a lancé les invitations à son domicile. Clancey est un pilier de la Mars Society, une association née quelques mois plus tôt sous l’impulsion de son gourou, Robert – Bob – Zubrin. Ce dernier, responsable des missions planétaires chez Martin Marietta, a publié en 1996
Cap sur Mars 1, un essai qui détaille, sur près de quatre cents pages, toutes les étapes scientifiques et techniques ainsi que les enjeux économiques, sociaux et politiques d’une conquête martienne. Le livre a connu un franc succès, et Zubrin a changé de statut. L’ingénieur sympathique un peu lunaire est devenu, en une poignée d’années, le chef de file d’une communauté persuadée que l’humanité a un avenir multiplanétaire. Mais pour coloniser la planète rouge, il faut convaincre l’Agence spatiale américaine, l’administration de Washington, le Sénat et tout l’écosystème industriel du bien-fondé d’un tel objectif.
OceanofPDF.com
D’abord et avant tout, il faut démontrer que la vie sur Mars est possible. Après avoir construit un premier laboratoire dans les glaces du Nord canadien, la Mars Society a besoin de plusieurs dizaines de milliers de dollars pour bâtir un nouveau centre de recherche dans un désert de l’Utah. La terre rouge, la chaleur accablante, l’eau qui manque… Cette base de vie dans des conditions extrêmes, située à des dizaines de kilomètres de la première ville, Hanksville, doit permettre aux chercheurs de travailler sur de nouveaux matériaux, de nouveaux habitats, de nouvelles techniques de culture, qui serviront, le moment venu, aux premiers colons martiens. Mais pour cela, il faut de l’argent.
OceanofPDF.com
Aux États-Unis, on maîtrise à merveille l’art de ces dîners de collecte de fonds. Bill Clancey et Joel McKinnon, un collègue de la Nasa, lui aussi membre de la Mars Society, ont bien fait les choses. L’invitation a été envoyée à tout ce que la Silicon Valley compte de fans du spatial, ainsi qu’à une poignée de startupers fortunés et aux patrons d’Apple, de Cisco, d’Oracle, d’Intel et de Sun, parmi les plus belles entreprises américaines de haute technologie du moment. Pour la modique somme de 500 dollars, ils pourront écouter Bob Zubrin détailler les dernières avancées de son projet martien et quelques scientifiques de la Nasa dévoileront leurs plus récentes découvertes. Kim Stanley Robinson, l’un des plus grands écrivains de
science-fiction du XXe siècle, auteur de la trilogie martienne, sera aussi de la partie. Mais la véritable tête d’affiche de la soirée, c’est le cinéaste James Cameron. Oscarisé deux ans plus tôt pour Titanic, le réalisateur de Terminator et Abyss a été biberonné à la science-fiction. En 1994, il a écrit un script d’une quarantaine de pages sur la guerre qui ravage la planète Pandora et oppose les êtres humains venus exploiter un minerai rare à la population autochtone, qui vit en parfaite harmonie avec la nature. Cameron a laissé son scénario dans les cartons, car il estime que les technologies – notamment la 3D – nécessaires à son projet ne sont pas mûres. Toutefois, il a déjà en tête les images d’Avatar, qu’il tournera près de huit années plus tard et qui se révélera le film le plus cher jamais produit par Hollywood. Comme Bob Zubrin, le réalisateur est un ardent défenseur de la conquête martienne. Lui aussi croit que l’humanité à un avenir multiplanétaire.
OceanofPDF.com
Le jour de l’événement, dans le journal qu’il tient scrupuleusement depuis de nombreuses années, Joel McKinnon écrit, au petit matin : « Sur les plus de deux mille invitations que nous avons envoyées, soixante-dix personnes seulement ont répondu. Le mailing n’a pas fonctionné et les taux de retour sont nuls. Un vrai four. Heureusement, Cameron a confirmé sa venue. »
OceanofPDF.com
« Bonsoir à tous. Moi, je ne suis pas un bon orateur ni un conférencier, juste un type qui sait raconter des histoires », lance le réalisateur, lorsqu’il se saisit du micro au milieu de la soirée. Il cherche à faire taire une rumeur qui court depuis un certain temps. Non, il ne sera pas le prochain touriste de l’espace. Quelques jours plus tôt, le 28 avril, Dennis Tito, un businessman milliardaire, a fait un voyage de près de sept jours dans les étoiles, avec en prime un amarrage à la Station spatiale internationale. Cameron, de son côté, s’est entraîné pendant trois semaines sur une base spatiale russe. Il a même été déclaré apte à suivre le programme intensif des futurs cosmonautes. Mais, lui, s’il va dans l’ISS, ce n’est pas pour quelques heures. Il veut y rester plusieurs mois, afin de tourner une production qui réconcilie les Américains avec le rêve interplanétaire. « Je pense que ce n’est pas le bon moment pour le faire », explique-t-il à l’assemblée, au moment d’attaquer la tarte framboise-chocolat.
OceanofPDF.com
Assis à côté de lui, les bras croisés, le regard perdu dans le vide, un jeune homme l’écoute attentivement. Elon Musk a signé un chèque de 5 000 dollars pour être placé à côté de la star d’Hollywood. Les ingénieurs de la Nasa ne font pas vraiment partie de son univers. Les tenues de gala non plus. Comme tous les jours, il a enfilé un tee-shirt gris un peu large, qui flotte sur un jean noir.
OceanofPDF.com
En mai 2001, l’homme s’ennuie ferme. Huit mois auparavant, il a été victime du fameux « coup d’État capitalistique », manigancé par ses partenaires de X.com, créée deux ans plus tôt. Rappelons que, sous la pression d’une poignée de salariés de l’entreprise, le conseil d’administration lui a préféré Peter Thiel, un autre entrepreneur aux dents longues, fondateur de Confinity et de PayPal, et que les deux startupers avaient fusionné leurs boîtes en mars 2000, jusqu’à ce qu’une guerre d’ego oppose Musk et Thiel, et que le second gagne la partie. Musk, débarqué de son poste de P.-D.G., a vécu ces derniers mois comme un calvaire. Il est toujours le premier actionnaire de l’entreprise, mais il est relégué au rang de simple conseiller de la direction. Vilipendé et moqué par la presse spécialisée, il ronge son frein, passant une partie de ses journées à rouler à tombeau ouvert sur les routes sinueuses de la Valley au volant de sa McLaren F1. Il a à peine 30 ans et n’a pas l’intention de jouer les investisseurs discrets dans une kyrielle de start-up. Lui, il veut être aux commandes, diriger, imposer sa marque et changer le monde. Il n’a pas vraiment réussi à révolutionner l’univers bancaire comme il l’entendait avec X.com. Qu’importe, la planète est suffisamment grande.
OceanofPDF.com
L’espace fait rêver Musk depuis l’enfance, il connaît chaque passage du livre de Bob Zubrin. « Ce soir-là, personne n’a vraiment fait attention à Musk. On a vu arriver un de ces jeunes loups de l’Internet, comme la Valley en comptait beaucoup à l’époque. Je ne me rappelle même pas s’il a parlé à quelqu’un durant le dîner », se remémore Carol Stocker, membre de la Mars Society, qui était à sa table. Une fois la fête terminée, Joel McKinnon griffonne dans son journal : « La soirée a été un succès. Les convives étaient ravis. Cameron est parti le dernier et, en montant dans sa voiture, il nous a dit : “Nous partageons le même objectif, le même rêve, continuez d’y croire.” C’est encourageant, sauf que sur le plan financier, le compte n’y est pas. » Les organisateurs espéraient empocher 10 000 dollars… En réalité, ils couvrent à peine leurs dépenses.
OceanofPDF.com
Un simple coup de téléphone va tout changer. Dans la nuit, Robert Zubrin et sa femme ont regagné le petit hôtel qu’ils ont réservé, un peu à l’écart de la route qui rejoint San Francisco. Le jour est à peine levé quand la sonnerie retentit et réveille le couple. Zubrin décroche. Comme à son habitude, Musk ne s’embarrasse pas de formules de politesse. Il a eu toute la nuit pour digérer ce qu’il a entendu la veille au soir : « Je voudrais prendre le petit déjeuner avec vous », explique-t-il, sans s’excuser pour le dérangement. Les deux hommes se retrouvent une demi-heure plus tard au bar de l’hôtel, devant un mug de café américain et une assiette de pancakes. Musk explique à Zubrin qu’il a toujours rêvé de construire des fusées, mais que l’industrie automobile l’intéresse aussi. D’ingénieur à ingénieur, le courant passe vite, ils parlent la même langue. Musk pose des questions techniques ; Zubrin, en bon pédagogue, y répond volontiers. Pour une fois, le scientifique de chez Martin Marietta n’a pas affaire à un grand ponte de l’industrie aéronautique ou de l’US Air Force qui le méprise et juge ses projets martiens pharaoniques et irréalistes, mais à un jeune homme, certes égocentrique à l’excès, mais qui n’a peur de rien. « À ce moment-là, Musk ne connaît rien à l’industrie spatiale. Pourtant dès le départ, il a posé les bonnes questions », nous confie Robert Zubrin. Les pancakes avalés, Musk fait une proposition : un don de 100 000 dollars à la Mars Society en échange d’une place au board, le conseil d’administration de l’association. Zubrin, aux anges, accepte immédiatement. Ce sera le premier pas de Musk dans le domaine spatial. Deux semaines après ce petit déjeuner fondateur, il voyage jusqu’à Denver pour discuter à nouveau avec Zubrin. C’est le début d’une étrange amitié qui ne s’est jamais éteinte.
OceanofPDF.com
Il n’y aurait peut-être pas de SpaceX ni de Tesla sans Zubrin. Musk n’aurait peut-être pas révolutionné deux des industries les plus étanches que sont le spatial et automobile, s’il n’avait pas assisté à ce dîner de la Mars Society le 6 mai 2001. Dans la belle maison d’architecte de Bill Clancey, l’histoire a basculé. C’est par l’intermédiaire de cette société d’initiés que Musk rencontre Martin Eberhard, le vrai fondateur de Tesla. C’est aussi grâce aux réseaux de la Mars Society et de Zubrin qu’Elon Musk a créé de toutes pièces SpaceX.
OceanofPDF.com
Dans la construction de la personnalité de Musk, il manquait une brique, celle du mentor. Zubrin coche cette case. Dans son refuge de Denver au Colorado, où il nous reçoit, son bureau est encombré de livres et de grandes photos de la planète Mars tapissent les murs de la pièce. Un buste de la déesse grecque Athena et la maquette de l’USS Enterprise, le vaisseau iconique de la série Star Trek, trônent sur sa table de travail. Avec sa chemise à carreaux de bûcheron canadien, et ses rares cheveux argentés hirsutes, Zubrin ressemble au cousin d’Emmett Brown, le « Doc » un peu fou de Retour vers le futur.
OceanofPDF.com
« Votre rôle dans la vie de Musk ? » lui demandons-nous. « Je lui ai simplement dit que ce à quoi il rêvait était possible », répond Bob, comme l’appellent ses amis. Elon Musk n’a pas de figure masculine à laquelle se raccrocher. Il a rejeté son père et n’a quasiment pas connu son grand-père maternel, Joshua Haldeman, qu’il porte pourtant aux nues, comme on l’a vu. Musk découvre en Zubrin un homme qui pense comme lui, qui rêve comme lui… le délire égotique en moins. Il n’y a jamais eu de compétition entre eux. Pas de lien de subordination non plus. Zubrin ne travaillera jamais pour Musk. Un profond respect et une relation presque filiale unissent simplement les deux hommes. « Malgré son emploi du temps de folie, on discute tous les mois environ ; la dernière fois que je l’ai vu, c’était à Boca Chica, le long de la frontière mexicaine, sur le site de fabrication des Starship, je l’ai trouvé épuisé. Musk est un génie, mais un génie très angoissé du temps qui passe », confie Bob. Ce dernier est peut-être l’un des seuls, dans l’entourage d’Elon, à oser lui dire ce qu’il a vraiment sur le cœur. Lorsqu’au printemps 2022, le milliardaire se pique de racheter Twitter, Zubrin lui envoie un message lapidaire : « Tu as fait une erreur. Ne perds pas ton temps. » « Il s’est lancé dans la conquête de Twitter par arrogance et par émotion, comme un milliardaire qui entre dans un restaurant et s’agace parce qu’il n’y a pas de côtelettes au menu et finit par racheter le restaurant. Je lui ai dit de rester concentré sur les objectifs qu’il est le seul à pouvoir réaliser », explique Zubrin. Pour ce scientifique, Musk ne doit avoir qu’un but : Mars.
OceanofPDF.com
Bob Zubrin est un enfant de la conquête de la Lune, né en 1952 dans une famille d’émigrés juifs russes de Brooklyn, à New York. « J’ai 5 ans quand le premier satellite Spoutnik 1 s’élance du cosmodrome de Baïkonour en URSS, et je me rappelle très bien Kennedy promettant à la télévision que les Américains seront les premiers à marcher sur la Lune. » Enfant, il se nourrit de bouquins de science-fiction, dont l’âge d’or culmine dans les années 1960, avec des auteurs comme Robert A. Heinlein, Isaac Asimov, ou Arthur C. Clarke – ces mêmes écrivains, ces mêmes livres qui, des décennies plus tard, feront rêver le jeune Elon dans sa chambre à Pretoria.
OceanofPDF.com
Zubrin se passionne très vite pour l’astronomie ; ses parents lui achètent un télescope et il est le premier de sa famille modeste à s’inscrire à l’université, pour suivre des études de physique. « Quand j’ai dit à mes parents que je voulais être astronome, ils ne m’ont pas pris au sérieux. C’était quelque chose d’inimaginable dans le milieu d’où je venais. Alors, je suis rentré dans le rang. » L’homme devient enseignant dans un lycée de New York. Pendant sept ans, il traverse la Grosse Pomme tous les jours, ses ambitions enfouies dans son cartable de professeur de physique. Jusqu’à un matin de 1981. « Dans le métro, je me suis dit : Mais qu’est-ce que tu fiches là ? Pourquoi as-tu abandonné tes rêves ? J’ai tout plaqué du jour au lendemain », raconte-t-il aujourd’hui. Il s’inscrit alors à la Colombia University, étudie l’astronomie et la physique nucléaire et se lie d’amitié avec un groupe d’étudiants de l’université de Boulder, au Colorado, qui ont créé une sorte de société secrète, Mars Underground. Leur objectif ? La relance de la conquête martienne.
OceanofPDF.com
Tous n’ont en tête qu’une idée : après avoir foulé le sol lunaire, l’Amérique doit être la première à conquérir la planète rouge. Rapidement, Zubrin devient un membre actif de cette association aux projets fantasques. Ses premiers pas d’ingénieur, il les fait chez Martin Marietta Astronautics, l’ancêtre de Lockheed Martin, un des géants américains de la défense et de l’aéronautique. Vif, entreprenant, n’hésitant pas à bousculer les codes établis, il gravit les échelons. En 1990, il est ingénieur en chef de l’entreprise et responsable du développement des missions planétaires, lorsqu’il propose un plan baptisé Mars Direct. L’Amérique est encore traumatisée par la désintégration, quatre ans plus tôt, de la navette Challenger, 73 secondes après son décollage. Les sept astronautes de la mission étaient morts en direct devant des millions de téléspectateurs américains. La Nasa a été accusée d’avoir négligé des failles du propulseur d’appoint, et est en pleine débandade. Puis la guerre froide a pris fin avec la chute du mur de Berlin, et l’espace n’est plus réduit au champ de bataille entre les États-Unis et l’URSS qu’il a été pendant des décennies.
OceanofPDF.com
Plus personne ne parle alors de conquête martienne… sauf l’ingénieur en chef de Martin Marietta Astronautics. Quel est son plan ? Comme dans le cas de l’exploration arctique, Zubrin défend une approche « en traîneau ». En utilisant les ressources disponibles dans l’environnement à explorer, on peut réduire la logistique de la mission, au point de la rendre réalisable. « On envoie l’équipage et son module d’habitation directement sur Mars avec le dernier étage du lanceur même qui les aura mis sur orbite terrestre, exactement comme les missions Apollo. Cette façon d’envisager la mission simplifie radicalement le matériel nécessaire et permet d’en diminuer considérablement la quantité. La clé de ce plan est la capacité de la mission à utiliser les ressources indigènes martiennes pour transformer l’atmosphère de la planète en propergol de fusée et alimenter le voyage de retour », écrit alors Zubrin.
OceanofPDF.com
À la première lecture du plan, la Nasa s’étrangle : trop ambitieux, irréaliste, naïf, sommaire… Mais l’homme s’entête, finit tout de même par convaincre l’Agence spatiale américaine, qui, en 1992, lui ouvre les portes du Johnson Space Center. Là, en collaboration avec les ingénieurs de Martin Marietta, il construit en trois mois un démonstrateur à taille réelle qui transforme l’atmosphère martienne en propergol. Dans Cap sur Mars, il détaille le plan de Mars Direct avec des réponses aux questions sur la durée du voyage, les rayonnements cosmiques, la construction d’une base de vie sur la planète rouge, jusqu’aux aspects sociétaux, politiques, économiques du développement d’une nouvelle société martienne. Coloniser la planète rouge ouvre la possibilité de créer une nouvelle branche de l’espèce humaine, un « nouveau rameau culturel de l’humanité, […] prélude à une multitude d’autres sur des mondes encore plus lointains. Ce déploiement à grande échelle sera la seule manière de préserver la précieuse diversité de l’humanité et de perpétuer son enrichissement continu, non seulement pour garder son charme à l’existence, mais pour assurer la survie même de notre espèce. Un monde unique sera bien trop petit », s’enflamme l’ingénieur en chef de Martin Marietta.
OceanofPDF.com
On ne peut pas comprendre les ambitions martiennes d’Elon Musk sans lire les écrits de Robert Zubrin. Il y a puisé une grande partie de ses idées. Pour la première fois de sa vie, le jeune homme a trouvé en cet ingénieur de vingt ans son aîné quelqu’un qui pense comme lui. « Mes processus mentaux évoluent par sauts et par bonds, et j’ai fait mien le credo de Hegel : rien de grand n’a été réalisé sans passion. […] Moi, je veux changer le monde », écrit alors Zubrin.
OceanofPDF.com
Le gourou de la Mars Society a une idée fixe : la conquête de nouveaux espaces est consubstantielle à l’évolution de l’espèce humaine. De la préhistoire à l’Antiquité, à la Renaissance, jusqu’à la conquête de l’Ouest. S’inspirant des thèses d’un historien et philosophe américain de la fin du
XIXe siècle, Frederick Jackson Turner, Zubrin soutient que la perte de vigueur de nos sociétés, la stagnation économique, le nivellement de la culture vers le bas ou même la recrudescence des croyances dans l’irrationnel tiennent tous à un seul fait : l’absence d’un nouveau « front pionnier », d’une terre à conquérir. « L’ouverture d’un nouveau front pionnier constitue dès lors le principal besoin sociétal de l’Amérique et du monde aujourd’hui. Rien n’est plus important », conclut-il, dans le dernier chapitre de son essai. La planète rouge sera ce nouvel horizon.
OceanofPDF.com
Cap sur Mars remporte un succès mondial. En cette fin de XXe siècle, la Silicon Valley s’enflamme pour les thèses de Zubrin, y compris Musk. Un autre ingénieur et startuper, Martin Eberhard, est emballé. Dans l’imaginaire collectif, Musk est le titan qui a créé Tesla, celui qui a forcé les vieux constructeurs nés au début du siècle, et biberonnés au pétrole bon marché, à prendre le virage de la voiture électrique. Mais ça, c’est pour la belle histoire, celle qu’il raconte volontiers, comme s’il fallait qu’il torde la vérité pour apparaître encore plus visionnaire. Si l’homme d’affaires d’origine sud-africaine est bien à l’origine de la création de l’entreprise spatiale SpaceX, ce n’est pas lui qui a inventé Tesla. Martin Eberhard et son ami Mark Tarpenning en sont les vrais fondateurs.
OceanofPDF.com
« Je ne comprends toujours pas pourquoi il veut réécrire l’histoire », nous souffle Eberhard. L’homme aux faux airs de Steve Jobs, qui nous parle avec cette décontraction toute californienne, est un pur produit de la Silicon Valley. Il en connaît les codes, les vices, les revers, la brutalité. Berkeley est son berceau, la Mars Society, sa famille. Il en est l’un des premiers membres, quelques mois après sa création à l’été 1998. Comme Elon Musk, il adhère sans hésiter aux rêves martiens de Zubrin. Et c’est par l’intermédiaire de la Mars Society que les deux hommes vont se rencontrer.
OceanofPDF.com
Dans les livres d’histoire, Martin Eberhard aurait dû apparaître comme celui qui a révolutionné l’industrie automobile. Il a été gommé de la photographie. Il pourrait en être amer, ronger son frein, se noyer dans des procès sans fin et courir désespérément après une notoriété volée. « Je ne regrette rien, je vis très confortablement, je n’ai pas besoin de yachts de luxe, et tout ce que j’avais imaginé se déroule sous mes yeux », nous raconte-t-il au début de notre entretien.
OceanofPDF.com
Au fil de son récit, nous voici transportés à la fin des années 1990, lorsque l’aimant de la révolution internet attire tous les financiers, ingénieurs et innovateurs de la planète. Comme Musk, Martin Eberhard, jeune ingénieur trentenaire spécialisé en control system, s’imagine en entrepreneur millionnaire. Il a fait ses armes chez le fabricant d’ordinateurs Wise Technologies, et lui aussi veut tout chambouler. Avec Mark Tarpenning, il crée, en 1996, NuvoMedia, une start-up qui produit Rocket, le premier lecteur électronique portable. Les ebooks n’ont pas encore vu le jour. Le succès n’est pas immédiat, mais il se fait vite remarquer. À Noël 1999, il vend 40 000 exemplaires de sa fameuse liseuse. Ce beau résultat suscite l’appétit d’investisseurs qui lui proposent alors de racheter sa boîte. Eberhard aurait pu attendre, faire monter les enchères comme tant d’autres, mais il est en plein divorce et a besoin d’argent. Il vend son produit pour 190 millions de dollars. « Un bon deal, car trois mois après, la bulle internet éclatait et nous n’aurions jamais pu faire les levées de fonds qu’on espérait pour continuer à grandir », explique-t-il.
OceanofPDF.com
Après avoir remboursé tous ses créanciers, il lui reste quelques millions en poche. Le calendrier est parfait, puisqu’il a une autre idée en tête. Après le livre électronique, il bascule vers le véhicule électrique équipé de batteries lithium. « J’ai mis six mois à convaincre mon copain Mark de me suivre. » En juin 2003, Tesla est baptisé, en référence à l’ingénieur serbe Nikola Tesla, inventeur du moteur électrique. Eberhard a une intuition : si le véhicule électrique n’a jamais percé, c’est parce que les constructeurs ont toujours pris l’affaire par le mauvais bout. « Il fallait d’abord proposer une voiture de luxe en petite série, pour faire rêver et casser l’image de la voiturette de golf. » Son roadster sera rouge, équipé d’un châssis Lotus, capable de passer de 0 à 100 kilomètres à l’heure en une poignée de secondes. Toutefois, faire évoluer le prototype à la production en série nécessite de l’argent, beaucoup d’argent. « À l’époque, dans la Silicon Valley, personne ne voulait entendre parler d’industrie, et encore moins de voitures », se souvient Eberhard. Personne, sauf Elon Musk, riche à millions, après avoir vendu ses parts dans PayPal.
OceanofPDF.com
Les deux hommes se rencontrent fin 2001, lors d’une réception de la Mars Society, à l’université de Stanford. Musk, qui a pris du galon dans cette société savante, s’exprime devant un parterre d’ingénieurs. Il critique alors vertement les choix de la Nasa, son manque d’ambition. « Le type et sa vision m’ont plu immédiatement », se rappelle Eberhard. Lorsque, deux ans plus tard, ce dernier est à court d’argent pour produire ses roadsters de compétition, c’est tout naturellement vers Musk qu’il se tourne. Ce dernier sent la bonne affaire et se jette dans l’aventure, en injectant près de 5 millions de dollars dans Tesla, en avril 2004. Il en devient ainsi le premier actionnaire et le chairman, l’équivalent de président non exécutif.
OceanofPDF.com
Comme avec Zubrin, Musk et Eberhard parlent la même langue, celle des ingénieurs prêts à démonter n’importe quel machin et à bousculer toutes les limites. « Tout s’est très bien passé au début. Elon était très sympa et c’est un type tellement intelligent… » confie Eberhard. Sauf que l’ego déjà surdimensionné de l’homme d’affaires fait exploser le duo. En 2006, Eberhard estime que Tesla est prête à entrer dans l’arène. En juillet, il organise en grande pompe une soirée à l’aéroport de Santa Monica, à Los Angeles, pour faire tester le bolide à des VIP tels qu’Arnold Schwarzenegger, alors gouverneur de Californie, et signer les premières réservations. Des stars, un bolide entièrement électrique, qui plus est fabriqué par une toute nouvelle marque californienne : l’histoire est belle et les médias ne tardent pas à s’en emparer. La voie du succès semble enfin se dégager. « On a eu énormément de retombées dans la presse, le problème, c’est que les papiers parlaient de moi ou de Mark, mais jamais d’Elon. Ça l’a mis dans une colère noire ! » explique Martin Eberhard. À l’époque, le fondateur de Tesla est loin d’imaginer que la blessure narcissique de son partenaire l’a condamné. À l’été 2007, alors qu’il s’apprête à monter sur scène pour une conférence de presse devant l’association des journalistes californiens, Eberhard reçoit un bref coup de fil de Musk. Le ton est froid, le verdict, sans appel : il est démis de ses fonctions de P.-D.G. Pour justifier sa décision, Musk se retranche publiquement derrière les dérives des coûts de fabrication du roadster. Depuis, dans les rares interviews qu’il accorde, l’entrepreneur prétorien se présente comme le fondateur de Tesla. Mais qu’importe. On est en Amérique. Et, comme le dit la fameuse réplique du chef-d’œuvre de John Ford L’homme qui tua Liberty Valance : « Quand la légende est plus belle que la réalité, on imprime la légende ! »
OceanofPDF.com
En affaires, avec Musk, il ne peut y avoir qu’un pilote à bord. Tesla ne serait sans doute pas devenue la marque iconique qu’elle est aujourd’hui sans Musk, quel qu’en soit le prix. Ce sont son inventivité, sa prise de risque, sa vision et sa capacité à déconstruire tous les process industriels qui ont fait de la start-up de Martin Eberhard et de Mark Tapenning l’un des plus grands succès industriels de ces dernières décennies. Mais Musk n’aurait sans doute jamais croisé le chemin des vrais fondateurs de Tesla sans la Mars Society.
OceanofPDF.com
Ce sont ces mêmes réseaux qui, en 2001, lui ouvrent les portes de l’industrie spatiale. En réponse à Adeo Ressi, son ami de faculté qui l’interroge sur les nouvelles affaires qu’il entend lancer après s’être fait écarter de PayPal, Musk n’a qu’un mot : l’espace. Derrière le milliardaire, c’est l’adolescent qui rêvait de voyages intergalactiques, qui ne manquait pas un épisode de Star Trek à la télévision et qui avait construit une maquette de fusée en dernière année de lycée à Pretoria, qui parle. Il n’y a pas de frontières entre le rêve et la réalité chez lui. Quelques jours après leur première rencontre, Musk questionne Zubrin : « Pourquoi ne trouve-t-on aucune trace de projet de voyage sur Mars [sur le site internet de la Nasa] ? » Il a vérifié, il a passé des heures à chercher sur la Toile. Avec Musk, le temps n’a pas la même durée. Avec lui, un projet qui prendrait forme en une ou deux années pour le commun des mortels est mis en branle immédiatement. Un mois tout juste après le dîner de Portola Valley, Musk en est convaincu : il va relancer la conquête spatiale.
OceanofPDF.com
Nous sommes au début de l’été 2001, et tout va très vite. Musk réunit discrètement une fine équipe de scientifiques de la Nasa et d’ingénieurs de l’industrie aéronautique, qui se retrouvent tantôt dans une salle de réunion de l’hôtel Renaissance, proche de l’aéroport de Los Angeles, tantôt au Sheraton de Palo Alto. James Cameron se joint parfois à eux. Musk a une idée fixe : le premier aller-retour entre la Terre et la planète Mars sera réalisé par un couple de souris embarquées dans une petite capsule. Les animaux doivent non seulement résister au voyage, mais se reproduire. Les chercheurs sont perplexes, les amis de Musk, tétanisés. Au fil des débats, le projet des rongeurs est abandonné et l’homme d’affaires se rabat sur des plantes. Le projet est baptisé Mars Oasis : il s’agit d’envoyer sur la planète rouge une sorte de serre robotisée. À l’arrivée, les graines enrobées de gels nutritifs seront activées. La serre sera équipée d’une vitre et une caméra permettra de renvoyer sur Terre les images de la croissance des végétaux.
OceanofPDF.com
Au cœur de l’été, lors d’une nouvelle soirée de la Mars Society, Musk retrouve Joel McKinnon et lui demande de préparer une présentation dont il se servira pour convaincre les fonds d’investissement et lever de l’argent. Musk est prêt à mettre 20 à 30 millions de dollars sur la table pour financer Mars Oasis, mais ses ingénieurs lui font comprendre qu’il en faudrait dix fois plus pour que ses petites serres vitrées atteignent un jour leur objectif. Et surtout, il faut trouver une fusée…
OceanofPDF.com
C’est à ce moment qu’un autre homme clé de la Mars Society entre en scène : Jim Cantrell. Ce colosse, jovial et bon vivant, est un vieux briscard de l’industrie spatiale. Il a fait ses armes au prestigieux Jet Propulsion Laboratory, un centre de recherche spatial de la Nasa. Il a ensuite rejoint le Cnes en France et a travaillé sur des programmes de recherche conjoints entre l’Hexagone et la Russie. L’homme est sulfureux, un peu « voyou » comme il se décrit lui-même : en 1996, lors d’un voyage en Russie, il a été placé en résidence surveillée à Moscou, accusé d’espionnage par le Kremlin. Il a fallu l’intervention du vice-président américain Al Gore pour qu’il quitte en urgence la capitale soviétique… Cantrell s’est juré de ne jamais y remettre les pieds. Mais c’était compter sans la force de persuasion de Musk.
OceanofPDF.com
Les soirées d’été sont souvent étouffantes dans les étendues arides de l’Utah. Un vendredi soir de juillet 2001, sur une route déserte qui le ramène à son ranch au nord de Salt Lake City, Jim Cantrell est au volant de son cabriolet décapotable Chrysler quand il reçoit un appel sur son téléphone portable. « Bonjour, je m’appelle Elon Musk. Je suis un milliardaire de l’Internet. Je veux créer un programme spatial privé. C’est Bob Zubrin qui m’a donné vos coordonnées. » Silence. « Sur le coup, je n’ai même pas compris son nom », nous raconte Jim Cantrell. Musk n’a pas encore gommé son accent sud-africain et il a l’habitude de manger la moitié des mots. Cantrell croit à une blague. Un type comme ça, venu de nulle part, qui veut créer une compagnie spatiale… encore un illuminé, pense Cantrell. L’autre enchaîne. « J’ai fondé Zip2 et PayPal, et je crois que l’humanité a un avenir multiplanétaire. J’ai de l’argent et je veux montrer que c’est possible.
OceanofPDF.com
— On peut se rappeler dans quinze minutes », lui répond Cantrell.
OceanofPDF.com
À peine est-il arrivé au ranch que Musk est de nouveau au bout du fil, poursuivant la conversation comme si de rien n’était. À la vitesse de l’éclair, il lui détaille son projet de serre connectée. Musk a fait le tour de la question et il est persuadé qu’il pourra trouver à bon compte une fusée en Russie. Or, la Russie, c’est le domaine de Jim Cantrell. « Au fait, où habitez-vous ? J’ai un jet privé et je peux venir vous voir maintenant », débite Musk, avant de raccrocher.
OceanofPDF.com
Deux jours plus tard, en début d’après-midi, dans une petite salle de réunion aux vitres opaques de l’aéroport de Salt Lake City, les deux hommes se rencontrent. Bob Zubrin a, lui aussi, fait le voyage. « J’ai vu arriver un grand type en tee-shirt au regard un peu bizarre. Quand il vous parle, c’est comme s’il pensait déjà à autre chose », se souvient Cantrell. Deux heures suffisent pourtant au jeune milliardaire pour convaincre ce loup de mer de l’industrie spatiale de se lancer dans l’aventure : ils iront acheter des fusées en Russie…
OceanofPDF.com
En 2001, l’ancien empire soviétique est à genoux. La crise économique a laissé un pays exsangue, l’inflation est galopante, la monnaie, en chute libre, et les anciens conglomérats de l’ex-URSS sont dépecés pour être vendus au plus offrant. Elon Musk ne s’est jamais rendu sur place, mais il est persuadé qu’avec quelques millions de dollars en poche, il peut tout s’acheter. Les deux voyages que Musk effectue à Moscou à l’automne 2001 disent beaucoup de sa personnalité : il ose tout, ne s’embarrasse d’aucune considération sociale, n’a pas vraiment de plan établi, mais n’admet pas l’échec comme une solution.
OceanofPDF.com
Pourtant, les choses ne se déroulent pas comme prévu. Le premier déplacement en octobre tourne rapidement à la farce tragicomique. Musk a exigé que son ami de faculté Adeo Ressi soit aussi de l’aventure. Malgré les contacts de Cantrell, les portes ne s’ouvrent pas facilement. Or, les deux trentenaires n’ont aucune intention de passer leurs soirées entre les quatre murs de leur chambre d’hôtel. Un des cousins de Musk lui a parlé du Hungry Duck, une boîte de nuit ouverte par un Canadien, où tout est permis. Sexe et vodka à volonté. Au lendemain d’une nuit très arrosée, Musk et Ressi débarquent dans la salle du petit déjeuner, la mine blafarde, les yeux injectés de sang. Pour rentrer à l’hôtel, on raconte qu’ils se sont fait rançonner par un policier russe. Incapables de présenter leur passeport, ils ont dû graisser la patte du fonctionnaire en lui versant 800 dollars chacun. « Tu avais raison, Jim. On n’aurait pas dû aller au Hungry Duck », se serait esclaffé Musk. Clap de fin pour le premier voyage.
OceanofPDF.com
Un mois plus tard, les voilà de nouveau à Moscou. Mais, cette fois, Cantrell a posé ses conditions. Un autre acolyte est de la partie : Michael Griffin, un physicien et ingénieur aérospatial de renom, et bonne connaissance de Cantrell. Griffin est un ponte du Jet Propulsion Laboratory. En 2005, il deviendra administrateur de l’Agence spatiale américaine, puis, des années plus tard, sous-secrétaire à la Défense de Donald Trump. Ce compagnon de voyage n’est pas vraiment du genre à finir ses soirées au Hungry Duck.
OceanofPDF.com
La fine équipe a sélectionné deux types de fusée, fabriqués par deux entreprises symboles de l’ère soviétique : NPO Machinostroïenia, spécialisée dans les missiles balistiques intercontinentaux, et Kosmotras, une société créée conjointement par la Russie, l’Ukraine et le Kazakhstan, et qui a mis au point la fusée Dniepr à partir de missiles balistiques reconvertis en lanceurs de satellites. Le premier rendez-vous chez Machinostroïenia vire au cauchemar. « J’avais bien tenté d’expliquer à Elon les us et coutumes du business russe. D’abord mettre un costume et une cravate, puis jouer le jeu des toasts de vodka à la gloire de la grande Russie. Musk n’a rien écouté », raconte dans un éclat de rire Jim Cantrell. L’ingénieur en chef de Machinostroïenia, pur produit de l’URSS, a devant lui un jeune Américain en jean et sweat-shirt à capuche, arrogant et plastronnant, qui lui parle de l’avenir multiplanétaire de l’humanité. Visiblement agacé, il finit par se lever et clôt la conversation en crachant sur les chaussures de Musk, puis sur celles de Cantrell avant de claquer la porte.
OceanofPDF.com
Le second rendez-vous chez Kosmotras n’est guère plus concluant. Si l’accueil est un peu plus chaleureux, les négociations financières tournent à la discussion de marchands de tapis. Un colonel de l’Armée rouge est à la manœuvre. Musk est prêt à débourser 4 millions de dollars pour acheter deux fusées Dniepr. Lui exige 12 millions pour chacune. Au bout de quelques minutes de discussion, Elon accepte de payer 4 millions par fusée. « Le colonel n’était pas vraiment impressionné par le discours de Musk. Il ne comprenait pas ce que ce jeune type venait faire ici. Au bout d’un moment, j’ai compris qu’il le traitait de petit garçon, l’insulte suprême venant de ce type de personnage. La négociation s’est arrêtée là », raconte Cantrell. En réalité, quel que soit le prix, les Russes n’ont jamais eu l’intention de vendre leurs engins à ce jeune startuper qu’ils considèrent comme un illuminé. Quelques heures après leur dernier rendez-vous, les trois Américains reprennent l’avion pour New York sans avoir signé aucun contrat.
OceanofPDF.com
L’histoire aurait pu s’arrêter là. Sans fusée, Musk aurait pu ranger dans un carton ses rêves martiens. Un autre, à sa place, aurait sans doute abandonné. Quelques heures après le décollage, soulagé que cette aventure moscovite prenne fin, Griffin et Cantrell sont en train de siroter tranquillement leur whisky, quand, dans son coin, Musk tape furieusement sur le clavier de son ordinateur portable. « Nom de Dieu, qu’est-ce que ce savant idiot peut bien encore fabriquer ? » lance Griffin suffisamment fort pour que le milliardaire l’entende. « Probablement préparer un nouveau plan pour sauver la Terre », répond Cantrell, dans un éclat de rire. Piqué au vif, Elon Musk relève la tête : « Eh, les gars, les Russes ne veulent pas nous vendre leurs fusées. Pas grave, je pense qu’on peut les construire nous-mêmes. » Et le voilà qui détaille aux deux ingénieurs ses propres calculs de masse, ses dessins, ses projets. « On prend alors conscience que cela faisait plusieurs mois que, dans son coin, Musk travaillait sur un plan B. Il avait potassé des livres, s’était plongé dans les équations, la physique des matériaux, les différents types de propulsion. À quelques détails près, ce sont les plans du premier Falcon qu’il nous a montrés dans l’avion », raconte Cantrell. Le 14 mars 2002, SpaceX était officiellement créé.
OceanofPDF.com
1. Robert Zubrin, Cap sur Mars. Un plan pour l’exploration et la colonisation de Mars par
l’homme, Saint-Orens-de-Gameville, Oursau, 2004.
OceanofPDF.com