Fin d'un jeu

Julio Cortázar · Chapitre 12 sur 19

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Fin d'un jeu

Les amis

 

Le coup devait se jouer rapidement. Quand le Numéro Un décida qu’il fallait liquider Romero et que le Numéro Trois serait chargé du travail, Beltrán en fut informé dans les minutes qui suivirent. Tranquillement, mais sans perdre un instant, il sortit du café à l’angle des rues Corrientes et Libertad et il sauta dans un taxi. Tandis qu’il prenait son bain dans son appartement, tout en écoutant les nouvelles, il se souvint que la dernière fois qu’il avait vu Romero c’était à San Isidro, un jour où il n’avait pas eu de chance aux courses. À cette époque Romero n’était qu’un certain Romero et lui qu’un certain Beltrán. Ils avaient été bons amis avant que la vie ne leur ait fait prendre des chemins différents. Il sourit, presque à contrecœur, en pensant à la tête que ferait Romero en le revoyant, mais cela n’avait aucune importance et par contre il fallait réfléchir soigneusement à la question du café et de l’auto. C’était curieux que le Numéro Un ait eu l’idée de faire tuer Romero au café qui fait l’angle des rues Cochabamba et Piedras, et à pareille heure ; peut-être, s’il fallait en croire certaines rumeurs, le Numéro Un se faisait-il vieux ? De toute façon l’ordre, dans sa maladresse, avait ceci de bon : il allait pouvoir sortir l’auto du garage, stationner en laissant le moteur en marche rue Cochabamba et rester à attendre que Romero arrive, comme d’habitude, rejoindre ses amis vers les sept heures du soir. Si les choses se déroulaient normalement, il pourrait éviter que Romero entre au café et par là même que ceux du café voient ou soupçonnent son intervention. C’était affaire de chance et de calcul, il suffirait d’un simple geste (que Romero ne manquerait pas de voir, car c’était un lynx), de savoir se perdre dans la circulation et de faire demi-tour à toute vitesse. Si tous les deux agissaient comme il se doit – et Beltrán était aussi sûr de Romero que de lui-même – tout serait liquidé en un moment. Il sourit de nouveau en pensant à la figure du Numéro Un quand, plus tard, pas mal de temps plus tard, il l’appellerait d’une cabine téléphonique pour l’informer de ce qui s’était passé.

Tout en s’habillant sans hâte, il termina son paquet de cigarettes et se regarda un moment dans la glace. Puis il prit un autre paquet de cigarettes dans le tiroir et, avant d’éteindre les lumières, il vérifia que tout était en ordre. Grâce aux Galiciens du garage qui lui bichonnaient sa Ford, elle marchait au quart de poil. Il descendit par la rue Chacabuco, lentement, et à sept heures moins dix il stationna à quelques mètres de l’entrée du café, après avoir fait deux fois le tour du pâté de maisons en attendant qu’un camion de livraison lui laisse la place. Là où il était, ceux du café ne pouvaient pas le voir. De temps en temps, il appuyait sur l’accélérateur pour chauffer le moteur ; il ne voulait pas fumer mais il se sentait la bouche sèche et ça l’agaçait.

À sept heures moins cinq il vit arriver Romero sur le trottoir d’en face ; il le reconnut aussitôt à son feutre gris et à son manteau croisé. Jetant un coup d’œil à la vitrine du café, il calcula le temps qu’il mettrait à traverser la rue et à arriver jusque-là. Romero était hors d’atteinte si loin du café, il était préférable de le laisser traverser la rue et monter sur le trottoir. À ce moment précis, Beltrán mit la voiture en marche et sortit son bras par la portière. Comme il l’avait prévu, Romero le vit et s’arrêta, surpris. La première balle l’atteignit entre les yeux. Après, Beltrán tira sur le tas qui s’effondrait. La Ford démarra en diagonale, dépassa habilement un tramway et tourna pour prendre la rue Tacuari. En roulant à petite allure, le Numéro Trois se dit que Romero avait eu comme ultime vision celle d’un certain Beltrán, un ami d’autrefois, à l’hippodrome.

Traduction Françoise Rosset

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