Fin d'un jeu
Fin d’un jeu
Les jours de chaleur, Léticia, Holanda et moi on allait jouer près de la voie ferrée mais on attendait que maman et tante Ruth soient montées faire leur sieste pour s’échapper par la porte blanche. Maman et tante Ruth étaient toujours fatiguées après avoir fait la vaisselle, surtout quand c’était Holanda et moi qui essuyions les assiettes, car alors c’étaient des discussions, des petites cuillères par terre, des phrases que nous étions les seules à comprendre, une atmosphère où l’odeur de la graisse, les miaulements de José, l’obscurité de la cuisine finissaient d’habitude en une violente dispute et dans la débandade qui s’ensuivait. Holanda avait le chic pour provoquer ce genre de scène ; par exemple, elle laissait tomber un verre déjà lavé dans la bassine d’eau sale, ou bien, sans avoir l’air d’y toucher, elle rappelait que chez les Loza il y avait deux bonnes. Moi, j’employais une autre tactique, je préférais faire remarquer à tante Ruth que ses mains allaient se gercer si elle continuait à frotter les casseroles et qu’elle ferait mieux de s’occuper des verres et des assiettes ; comme c’était précisément ce que maman aimait laver, ça les dressait l’une contre l’autre, en une lutte sourde pour savoir qui allait s’occuper du plus facile. Le recours suprême, quand on en avait par-dessus la tête des conseils et des recommandations familiales, c’était de renverser de l’eau bouillante sur le dos du chat. Une belle blague cette histoire du « chat échaudé », à moins qu’il ne faille prendre au pied de la lettre l’allusion à l’eau froide ; pour ce qui est de la chaude, José avait appris à ne pas la craindre, il semblait même s’offrir, pauvre petite bête, il tendait son dos à la demi-tasse d’eau à cent degrés ou presque – pas tout à fait cent degrés sans doute, car il ne perdait jamais ses poils. Enfin Troie était en flammes et nous profitions, Holanda et moi, de la confusion générale couronnée par le splendide si bémol de tante Ruth et le galop de maman qui allait chercher le martinet pour nous perdre dans la galerie couverte, vers les pièces vides du fond où Léticia nous attendait en lisant Ponson du Terrail, lecture inexplicable.
En général, maman nous poursuivait pendant un moment, mais ses envies de nous battre comme plâtre passaient rapidement, elle finissait par se lasser – on avait verrouillé la porte et on lui demandait pardon en d’émouvantes tirades – et elle s’en allait en répétant toujours la même phrase : « Vous finirez à la rue, mauvaise graine. »
Pour le moment c’était sur les voies du chemin de fer qu’on finissait, une fois que le silence était revenu dans la maison et qu’on avait vu le chat aller s’étendre sous le citronnier pour faire lui aussi sa sieste parfumée et bourdonnante de guêpes. On ouvrait doucement la porte blanche et quand on la refermait c’était soudain comme un vent, une liberté qui nous prenait par la main, par la taille et nous poussait en avant. Nous nous mettions à courir, nous prenions notre élan pour escalader d’un trait le petit remblai de la voie ferrée et, perchées sur le sommet du monde, nous contemplions en silence notre royaume.
Notre royaume était comme ça : une grande courbe de la voie ferrée qui finissait juste au bout du jardin. Il n’y avait rien d’autre que le ballast, les traverses, la double ligne des rails ; une herbe stupide et rare poussait entre les pierres – composées de mica, de quartz et de feldspath – qui brillaient comme de vrais diamants sous le soleil de deux heures. Quand nous nous penchions pour toucher les rails (vivement, car il aurait été dangereux de rester là longtemps, non pas tant à cause des trains que des parents s’ils nous avaient vues), le feu des pierres nous montait au visage, et quand on se relevait, face au vent du fleuve, c’était une chaleur mouillée qui se collait à nos joues et à nos oreilles. Nous aimions fléchir les genoux et nous baisser, nous relever, nous baisser, passant ainsi d’une zone de chaleur à l’autre en surveillant sur nos visages le degré de transpiration ; en moins de deux nous étions trempées comme des soupes. Tout cela toujours sans un mot, en regardant tantôt le bout de la voie, tantôt le fleuve de l’autre côté, le petit pan de fleuve couleur de café au lait.
Après cette première inspection de notre royaume nous redescendions du remblai et revenions à l’ombre chétive des saules, collées au mur de notre jardin où s’ouvrait la porte blanche. C’était là la capitale du royaume, la ville sylvestre, le siège de nos jeux. Léticia ouvrait la séance. C’était la plus heureuse de nous trois, la privilégiée ; elle n’était pas obligée d’essuyer la vaisselle ni de faire les lits, elle pouvait passer toute la journée à lire ou à coller des images, et le soir on lui permettait de veiller plus tard que nous si elle le voulait, sans compter une chambre pour elle toute seule, les bouillons de viande et autres avantages. Peu à peu elle avait pris l’habitude d’être favorisée en tout et depuis l’été dernier c’était elle qui dirigeait le jeu, je crois bien même qu’en réalité elle dirigeait tout le royaume ; c’était elle en tout cas qui parlait toujours la première ; Holanda et moi nous acceptions tout sans rien dire, avec plaisir presque. Les longues recommandations de maman sur la façon dont nous devions nous conduire envers Léticia devaient avoir porté leurs fruits ou peut-être, tout simplement, l’aimions-nous assez pour accepter qu’elle soit notre chef. Dommage, elle n’avait pas le physique de l’emploi, c’était la plus petite de nous trois et elle était si maigre… Holanda aussi était maigre et je n’ai jamais pesé moi-même plus de cinquante kilos, mais Léticia était la plus maigre et, pour comble de malheur, c’était une de ces maigreurs qui se voient, même habillé, au cou et aux oreilles. C’était peut-être l’ankylose du dos qui la faisait paraître si maigre ; elle pouvait à peine tourner la tête, on aurait dit une planche à repasser, comme celle qu’il y avait chez les Loza, recouverte d’un linge blanc. Une planche à repasser debout, la partie la plus large en haut, appuyée contre le mur. Et c’est elle qui nous commandait.
Mon plus grand plaisir était d’imaginer que maman et tante Ruth découvriraient un jour le jeu. Si elles venaient à l’apprendre, quel fourbi ça ferait ! Le si bémol et les évanouissements, les grandioses protestations, « tant de dévouements et tant de sacrifices si mal récompensés », les évocations interminables de châtiments célèbres, et, pour finir, la prédiction que nous finirions toutes trois à la rue. Ce dernier trait nous avait toujours laissées perplexes, cela nous paraissait assez normal de finir à la rue.
D’abord Léticia nous tirait au sort : on cachait des cailloux dans la main, on comptait jusqu’à vingt ou n’importe quel autre truc. Si on choisissait de compter jusqu’à vingt on inventait deux ou trois filles de plus et on les mettait dans le cercle pour éviter les tricheries possibles. Si le vingt tombait sur l’une d’elles on la faisait sortir du groupe et on recommençait jusqu’à ce qu’il tombe sur l’une de nous trois. Ensuite Holanda et moi on soulevait la pierre et on sortait la boîte aux ornements. Si c’était Holanda qui avait gagné, Léticia et moi, nous choisissions les ornements. Le jeu offrait deux possibilités : les statues et les attitudes. Pour les attitudes on n’avait pas besoin d’ornements mais ça demandait des mimiques très expressives. Pour l’Envie, montrer les dents, crisper les mains et se débrouiller d’avoir l’air jaune. Pour la Charité, l’idéal c’était un visage angélique aux yeux chavirés tandis que les mains offraient quelque chose – un chiffon, une balle, une branche de saule – à un pauvre petit orphelin invisible. La Honte et la Peur, c’était facile à faire. La Rancune et la Jalousie, ça demandait plus de réflexion. Les ornements étaient presque tous réservés aux statues pour lesquelles régnait la plus complète liberté. Pour qu’une statue soit réussie il fallait penser soigneusement à chaque détail du costume. La règle du jeu stipulait que celle qui « sortait » ne pouvait pas prendre part au choix des statues et des attitudes. Les deux qui restaient débattaient l’affaire entre elles et imposaient ensuite à l’autre les ornements. La gagnante devait inventer sa statue à partir des ornements donnés, le jeu était ainsi beaucoup plus compliqué et beaucoup plus excitant, car parfois il y avait des assemblages absurdes et la victime se voyait affublée d’ornements dont elle ne pouvait tirer aucun parti ; il dépendait alors de son ingéniosité qu’elle réussisse ou non sa statue. Quand le jeu disait : attitudes, l’élue s’en tirait généralement bien mais les statues étaient parfois des échecs horribles.
Ce que je raconte avait commencé Dieu sait quand mais les choses changèrent le jour où le premier petit papier tomba du train. Il va sans dire que les statues et les attitudes avaient d’autres spectateurs, nous nous en serions vite lassées sans cela. Le jeu voulait que celle qui « sortait » se place au bas du remblai, hors de l’ombre des saules et attende le passage du train de deux heures huit qui vient de Tigre. À cet endroit de Palermo les trains passent assez vite et nous n’avions pas honte de faire la statue ou l’attitude. On distinguait à peine les voyageurs, mais, le temps et l’habitude aidant, nous savions que certains s’attendaient à nous voir. Un monsieur à cheveux blancs et à lunettes d’écaille passait la tête à la portière et saluait la statue ou l’attitude en agitant son mouchoir. Les garçons qui revenaient du collège assis sur les marchepieds nous criaient des choses au passage mais il y en avait qui nous regardaient avec des yeux graves. La statue, elle, ne voyait rien, elle avait bien assez de mal à rester immobile mais les deux autres sous les saules analysaient dans le détail l’effet produit, plus ou moins grand selon les cas. C’est un mardi que tomba le papier tout près de Holanda qui ce jour-là faisait la Médisance et il rebondit jusqu’à moi. C’était un bout de papier plié très petit et attaché à un boulon. Il disait – une écriture masculine assez maladroite : « Très jolies les statues, je suis à la troisième portière du deuxième wagon. Ariel B. » Cela nous a paru un peu sec, vu le travail que ça représentait d’attacher le papier au boulon et de le lancer, mais nous étions ravies. Nous avons tiré au sort pour savoir qui le garderait et j’ai gagné. Le lendemain personne ne voulait jouer, on voulait toutes voir comment était Ariel B., mais de peur qu’il n’interprète mal cette défection, nous avons fini par tirer au sort et c’est Léticia qui a gagné, ça nous a fait bien plaisir pour elle, la pauvre, car elle était très bonne dans les statues. Quand elle ne bougeait pas on ne remarquait pas son infirmité et elle savait prendre des poses d’une incroyable noblesse. Pour les attitudes elle choisissait toujours la Générosité, la Piété, le Sacrifice, le Renoncement. Pour les statues c’était plutôt le style de la Vénus du salon que tante Ruth appelle la Vénus de Nino. Nous avions eu soin de lui choisir les meilleurs ornements pour faire bonne impression à Ariel. On lui a mis un grand morceau de velours vert en guise de tunique et une couronne de saule dans les cheveux. Comme nous avions des robes sans manches, ça faisait tout à fait grec. Léticia a répété un moment son numéro à l’ombre et nous avons décidé, Holanda et moi, que nous nous montrerions aussi et que nous saluerions Ariel discrètement mais aimablement.
Léticia a été formidable, elle n’a pas bougé d’un pouce quand le train est arrivé. Comme elle ne pouvait pas tourner la tête elle la rejetait en arrière et gardait les bras si bien plaqués au corps qu’on aurait juré qu’elle n’en avait pas ; à part la tunique verte, c’était la Vénus de Nino tout craché. À la troisième portière nous avons aperçu un jeune garçon à boucles blondes, aux yeux clairs, qui nous a fait un grand sourire en voyant que Holanda et moi l’avions salué. Une seconde après, le train l’avait emporté mais à quatre heures nous discutions encore pour savoir si son costume était foncé, s’il portait une cravate rouge et s’il était odieux ou sympathique. Le jeudi, j’ai fait l’attitude du Découragement et nous avons reçu un autre petit papier qui disait : « Toutes les trois me plaisent beaucoup. Ariel. » À présent il passait la tête et un bras à la portière et nous saluait en riant. Nous lui avons donné dix-huit ans (persuadées qu’il n’en avait pas plus de seize) et nous avons décidé qu’il devait revenir chaque jour de quelque collège anglais. Le plus sûr, dans tout ça, c’était le collège anglais, nous n’aurions pu tolérer qu’Ariel soit un lycéen quelconque. On voyait tout de suite que c’était quelqu’un de bien.
Holanda a eu la chance incroyable de gagner trois jours de suite. Elle s’est surpassée. Elle a fait les attitudes de la Désillusion et du Larcin, et une statue extrêmement difficile de danseuse qui se tient en équilibre sur un pied à partir du moment où le train s’engage dans la courbe. Le lendemain c’est moi qui ai gagné, puis le jour suivant. J’étais en train de faire l’attitude de l’Horreur quand j’ai reçu presque sur le nez un billet d’Ariel que tout d’abord nous n’avons pas compris : « La plus jolie c’est la plus flemmarde. » Léticia a été la dernière à comprendre ; elle s’est éloignée en rougissant et Holanda et moi nous nous sommes regardées un peu furieuses. Notre première réaction a été de décréter qu’Ariel était idiot, mais nous ne pouvions pas dire ça à Léticia, pauvre ange, avec sa sensibilité et la croix qu’elle portait. Elle n’a rien dit mais elle a dû penser que le billet était pour elle et elle l’a gardé. Ce jour-là nous sommes rentrées en silence et nous n’avons pas joué ensemble le soir. À table, Léticia a été très gaie, ses yeux brillaient et maman a regardé tante Ruth une ou deux fois comme pour la prendre à témoin de cette joie. Léticia venait de suivre un nouveau traitement fortifiant et apparemment il faisait merveille.
Avant de nous endormir, Holanda et moi nous avons parlé de l’affaire. Le billet d’Ariel, ça nous était égal, pour ce qu’on peut voir d’un train en marche… mais il nous semblait que Léticia profitait un peu trop de la situation. Elle savait qu’on ne lui dirait rien, que dans une famille où quelqu’un a un défaut de conformation et beaucoup d’orgueil, tout le monde, à commencer par le malade, fait semblant de l’ignorer, ou plutôt, on fait ceux qui ne savent pas que l’autre sait. Mais il ne fallait quand même pas exagérer et l’attitude de Léticia à table ou cette façon de garder le billet pour elle, ça passait les bornes. Cette nuit-là j’ai refait mon cauchemar des trains, je marchais au petit matin dans d’immenses gares de triage couvertes de rails et d’aiguillages, je voyais au loin les lumières rouges des locomotives qui avançaient et je me demandais avec angoisse si le train passerait à ma gauche ou à ma droite. En même temps, j’étais menacée par l’arrivée possible d’un rapide derrière moi, ou, ce qui était pire, par un des trains qui, à la dernière minute, pouvait être dévié et me viendrait droit dessus. Mais le matin j’ai oublié tout ça car Léticia s’était réveillée avec d’affreuses courbatures et il avait fallu l’aider à s’habiller. Il nous a semblé qu’elle regrettait ce qui s’était passé la veille et nous avons été très bonnes avec elle, nous lui avons dit que ses douleurs venaient de ce qu’elle marchait trop, qu’elle ferait peut-être bien de rester dans sa chambre à lire. Elle n’a rien dit mais elle est venue à table pour le déjeuner et aux questions de maman elle a répondu qu’elle se sentait très bien, que son dos ne lui faisait presque plus mal. Et en disant cela elle nous regardait.
C’est moi qui ai gagné cet après-midi-là, mais je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai dit à Léticia que je lui cédais mon tour, sans lui dire pourquoi naturellement. Puisque l’autre la préférait, qu’il la regarde tout son soûl. Le jeu disait statue, nous lui avons choisi des choses simples pour qu’elle n’ait pas à se casser la tête et elle a inventé une espèce de princesse chinoise à l’air confus, aux yeux baissés, aux mains jointes comme font les princesses chinoises. Quand le train est passé, Holanda, sous les saules, lui a tourné le dos mais moi j’ai regardé et j’ai vu qu’Ariel n’avait d’yeux que pour Léticia. Il l’a suivie du regard jusqu’à ce que le train aborde la courbe et Léticia immobile ne savait pas qu’il l’avait regardée ainsi. Mais quand elle est revenue s’asseoir sous les saules nous avons vu que si, elle savait, et qu’elle aurait aimé garder les ornements sur elle tout l’après-midi, toute la nuit.
Le mercredi nous avons tiré au sort entre Holanda et moi, car Léticia nous avait dit qu’il était juste que ce soit notre tour. C’est Holanda qui a gagné avec la veine qu’elle a, mais la lettre d’Ariel est tombée à côté de moi. En la ramassant, mon premier geste a été de la donner à Léticia qui se taisait, mais j’ai pensé qu’il ne fallait quand même pas faire ses quatre volontés et lentement je l’ai ouverte. Ariel annonçait qu’il descendrait le lendemain à la gare la plus proche et qu’il viendrait par le remblai bavarder un moment avec nous. C’était terriblement mal écrit mais la dernière phrase était belle : « Mes sentiments très distingués aux trois statues. » La signature n’était qu’un gribouillis mais elle dénotait de la personnalité.
Pendant que nous enlevions les ornements à Holanda, Léticia m’a regardée une ou deux fois. Je leur avais lu le message mais personne n’avait fait de commentaires, ce qui était ennuyeux, car enfin Ariel allait venir et il fallait penser à cet événement et décider quelque chose. Si on apprenait ça à la maison ou si par malheur il prenait fantaisie à l’une des filles Loza de nous épier, envieuses comme elles l’étaient, ces naines, sûr et certain que ça ferait du foin. Et puis c’était bien étrange ce silence entre nous, surtout à propos d’une chose pareille. Nous avons rangé les ornements, puis nous sommes rentrées par la porte blanche sans nous regarder une seule fois.
Tante Ruth nous a demandé à Holanda et à moi de baigner José et elle a emmené Léticia pour lui faire ses piqûres, comme ça nous avons pu nous dire en toute tranquillité ce que nous avions sur le cœur. Nous trouvions merveilleux qu’Ariel vienne, nous n’avions jamais eu d’ami comme lui, notre cousin Tito ça ne comptait pas, une poule mouillée qui collectionnait les images pieuses et qui croyait à la première communion. Nous étions très énervées en pensant à ce qui allait arriver et c’est José qui a trinqué, le pauvre. Holanda a été la plus courageuse et elle a abordé le problème Léticia. Moi je ne savais que penser, d’un côté je trouvais horrible qu’Ariel sache à quoi s’en tenir, mais d’autre part il était juste de tirer les choses au clair, il n’y a pas de raison de toujours se sacrifier pour les autres. J’aurais voulu pourtant que Léticia n’en souffre pas, elle avait déjà assez de sa croix à porter, sans compter maintenant le nouveau traitement et tout le reste.
Dans la soirée maman s’est étonnée de nous voir aussi silencieuses ; elle a dit que c’était surprenant ; est-ce qu’on avait perdu nos langues ? Puis elle a regardé tante Ruth et toutes les deux ont dû penser que nous avions fait quelque grosse bêtise et que nous n’avions pas la conscience tranquille. Léticia a très peu mangé, elle a dit qu’elle avait mal et qu’elle voulait aller dans sa chambre lire Rocambole. Holanda lui a donné le bras quoique Léticia n’aime pas beaucoup ça, et moi je me suis mise à tricoter, comme toutes les fois que je suis énervée. À deux reprises, j’ai été sur le point d’aller jusqu’à la chambre de Léticia, je me demandais ce qu’elles pouvaient bien faire toutes deux seules là-haut, mais Holanda est revenue avec un air très important et elle s’est assise à côté de moi sans rien dire jusqu’à ce que maman et tante Ruth aient enlevé le couvert. « Elle ne viendra pas demain. Elle a écrit une lettre et elle m’a dit de la lui donner s’il posait trop de questions. » Elle a un peu écarté la poche de son tablier et m’a fait voir une enveloppe mauve. Après on nous a appelées pour essuyer la vaisselle et ce soir-là nous nous sommes très vite endormies, après toutes ces émotions et la fatigue d’avoir baigné José.
Le lendemain c’était mon tour d’aller au marché et de toute la matinée je n’ai pas vu Léticia qui était restée dans sa chambre. Avant qu’on n’appelle à table je suis allée la voir et je l’ai trouvée devant la fenêtre avec beaucoup d’oreillers et le neuvième tome de Rocambole. On voyait qu’elle n’était pas bien mais elle s’est mise à rire et m’a parlé d’une abeille qui n’arrivait pas à sortir de la chambre et d’un rêve drôle qu’elle avait fait. Je lui ai dit que c’était dommage qu’elle ne puisse pas venir sous les saules mais c’était très difficile de lui dire ça bien. « Si tu veux, nous pouvons expliquer à Ariel que tu étais souffrante », lui ai-je proposé mais elle a fait non de la tête et n’a rien répondu. J’ai un peu insisté pour qu’elle vienne et à la fin j’ai pris mon courage à deux mains et je lui ai dit qu’il ne fallait pas avoir peur, que l’amour véritable ne connaît pas de barrières et autres jolies choses que nous avions apprises dans Le Trésor de la Jeunesse, mais cela devenait de plus en plus difficile de lui parler, elle regardait par la fenêtre et on aurait dit qu’elle allait pleurer. J’ai fini par m’en aller en disant que maman avait besoin de moi, le déjeuner a duré des siècles et Holanda a récolté une gifle de tante Ruth pour avoir renversé de la sauce tomate sur la nappe. Je ne me rappelle même pas comment nous avons essuyé la vaisselle, et déjà nous étions sous les saules, et nous nous embrassions, folles de joie et pas du tout jalouses l’une de l’autre. Holanda m’a expliqué tout ce qu’il fallait dire sur nos études pour faire bonne impression à Ariel – les garçons du secondaire méprisent les filles qui ne sont allées qu’à l’école primaire et qui après se contentent de suivre des cours de coupe ou de reliure. Quand le train de deux heures est passé, Ariel, à la portière, a agité les bras avec enthousiasme et nous lui avons fait des signaux de bienvenue avec nos mouchoirs imprimés. Quelques minutes plus tard nous l’avons vu arriver le long du remblai. Il était plus grand que nous ne pensions et tout habillé de gris.
Je ne me rappelle plus très bien de quoi nous avons parlé au début ; il était très timide malgré la visite et les petits billets, et il ne disait que des choses très sensées. Presque tout de suite il nous a fait de grands compliments sur les statues et il nous a demandé comment nous nous appelions et pourquoi la troisième n’était pas là. Holanda a expliqué que Léticia n’avait pas pu venir et il a dit que c’était dommage et que Léticia était un très beau nom. Ensuite il nous a raconté des choses sur les « Arts et Métiers » – ça n’était malheureusement pas un collège anglais – et il a voulu savoir si nous lui montrerions les ornements. Holanda a soulevé la pierre et on lui a fait voir les « habits ». Il a eu l’air très intéressé ; de temps en temps il prenait un ornement et disait : « Celui-là, Léticia l’a mis une fois » ou : « Celui-là, c’était celui de la statue orientale » – il voulait dire la princesse chinoise. Nous nous sommes assis à l’ombre d’un saule, il était content mais distrait, visiblement il restait là par politesse. Quand la conversation tombait, Holanda me regardait et ça nous faisait mal à toutes deux, il nous prenait des envies de fuir, on aurait préféré qu’Ariel ne soit jamais venu. Il a demandé à nouveau si Léticia était malade. Holanda m’a regardée et j’ai cru qu’elle allait tout dire, mais elle a répondu simplement que Léticia n’avait pas pu venir. Ariel dessinait par terre des figures géométriques avec un bout de branche et de temps en temps il regardait la porte blanche et nous devinions à quoi il pensait ; aussi Holanda a-t-elle bien fait de sortir l’enveloppe mauve et de la lui tendre. Il est resté tout surpris, l’enveloppe dans la main, puis il a rougi très fort quand nous lui avons expliqué que c’était de la part de Léticia et il a mis l’enveloppe dans la poche intérieure de sa veste, il ne voulait pas la lire devant nous. Presque aussitôt après il a dit qu’il s’était beaucoup plu, qu’il était enchanté d’être venu mais sa poignée de main était molle et antipathique et il valait mieux que la visite finisse au plus vite ; pourtant, après, nous n’avons plus pensé qu’à ses yeux gris et à cette façon triste qu’il avait de sourire. Nous nous rappelions aussi la manière dont il avait pris congé : « À toujours », une formule que nous n’avions jamais entendue à la maison et qui nous a paru divinement poétique. Nous avons tout raconté à Léticia qui nous attendait sous le citronnier de la cour, et moi j’aurais aimé lui demander ce qu’elle disait dans sa lettre mais quelque chose m’arrêtait parce qu’elle avait fermé l’enveloppe avant de la donner à Holanda ; nous lui avons simplement raconté comment était Ariel et combien il l’avait réclamée. Ce n’était pas facile à dire, ça, parce que c’était une chose à la fois bonne et cruelle. Nous nous rendions compte que Léticia était très heureuse mais qu’elle était aussi au bord des larmes. À la fin nous sommes parties en disant que tante Ruth avait besoin de nous et nous l’avons laissée occupée à contempler les guêpes du citronnier.
En allant nous coucher, Holanda m’a dit : « Tu verras que demain, fini le jeu. » Elle se trompait, mais de peu ; le lendemain au dessert Léticia nous a fait le signal convenu. Nous sommes allées faire la vaisselle, assez étonnées et un peu furieuses, car nous trouvions que c’était du toupet de la part de Léticia, que ça n’était pas bien du tout. Elle nous attendait à la porte et nous avons failli mourir de frayeur quand, une fois arrivées sous les saules, nous l’avons vue sortir de sa poche le collier de perles de maman et toutes les bagues, même la si belle de tante Ruth avec un rubis. Si les petites Loza, ces sales naines, venaient à nous épier et nous voyaient avec les bijoux, sûr et certain que maman le saurait tout de suite et qu’elle nous tuerait. Mais Léticia, elle, n’avait pas peur, elle a dit que s’il arrivait quelque chose elle serait la seule responsable. « J’aimerais bien que vous me laissiez votre tour aujourd’hui », a-t-elle ajouté sans nous regarder. Nous avons vite sorti les ornements, nous avions tout à coup le désir d’être bonnes avec Léticia, de lui faire plaisir, même si, au fond, on lui en voulait encore un peu. Comme le jeu disait : statue, nous lui avons choisi de jolies choses qui allaient bien avec les bijoux : beaucoup de plumes de paon pour mettre dans les cheveux, une fourrure qui ressemblait de loin à un renard argenté et un voile rose dont elle s’est fait une espèce de turban. On voyait qu’elle réfléchissait tout en essayant diverses poses. Quand le train est apparu dans la courbe elle est allée se placer au pied du remblai et tous les bijoux ont brillé au soleil. Elle a levé les bras comme si au lieu de faire une statue elle allait faire une attitude, de ses mains elle montrait le ciel et elle penchait la tête en arrière (c’était tout ce qu’elle pouvait faire, la pauvre) en s’inclinant à faire peur. Elle nous a paru merveilleuse, la statue la plus noble qu’elle ait jamais faite, et nous avons vu Ariel qui la regardait ; penché à la portière il ne regardait qu’elle, il la suivait des yeux sans nous voir jusqu’à ce que le train, d’un coup l’ait emporté. Je ne sais pas pourquoi nous nous sommes précipitées toutes les deux en même temps pour soutenir Léticia qui fermait les yeux, de grosses larmes roulaient sur son visage. Elle nous a repoussées doucement mais nous l’avons aidée quand même à cacher les bijoux dans sa poche et elle est partie seule vers la maison tandis que nous rangions pour la dernière fois les ornements dans leur boîte. Nous savions bien ce qui allait arriver mais malgré tout, le lendemain, nous sommes allées toutes les deux sous les saules après que tante Ruth nous eut recommandé le plus grand silence pour ne pas déranger Léticia qui avait mal et qui voulait dormir. Quand le train est arrivé nous avons vu sans surprise que la troisième portière était vide et nous nous sommes regardées en souriant, mi-soulagées, mi-furieuses, imaginant Ariel assis de l’autre côté du compartiment, immobile à sa place, ses yeux gris tournés vers le fleuve.
Traduction Laure Guille-Bataillon
OceanofPDF.com
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Julio Cortázar