Fin d'un jeu

Julio Cortázar · Chapitre 13 sur 19

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Fin d'un jeu

Le mobile

Vous n’allez pas me croire, c’est comme au cinéma, les choses sont ce qu’elles sont et tu dois les accepter, et si elles ne te plaisent pas tu t’en vas et personne ne te rend tes sous. Mine de rien, l’affaire date de plus de vingt ans, il y a prescription depuis belle lurette, alors je peux tout raconter et celui qui croira que je raconte des bobards qu’il aille se faire cuire un œuf.

Le Montes, on l’a descendu dans le quartier du port, une nuit d’août. Peut-être que le Montes s’était mal conduit avec une femme et que son Jules s’était remboursé, intérêts compris. Tout ce que je sais, c’est que le Montes, on l’a descendu par-derrière, d’une balle dans la tête et ça, c’est impardonnable. Le Montes et moi, nous étions comme cul et chemise, toujours ensemble au jeu et au café de Padilla le Negro, mais vous ne devez pas vous souvenir du Negro. Lui aussi, on l’a descendu, je vous raconterai ça un jour, si vous voulez.

En fait, quand on est venu me prévenir, le Montes avait déjà clamsé et quand j’ai fini par arriver ça a été pour voir sa sœur se jeter sur lui et faire sa crise de nerfs. Moi, je suis resté un moment à regarder le Montes qui avait les yeux ouverts et je lui ai juré que l’autre n’allait pas s’en tirer gratis. Ce soir-là, j’ai parlé avec Barros et c’est maintenant que vous allez croire que je raconte des salades. Le fait est que Barros avait été le premier à arriver après le coup de feu et qu’il avait trouvé le Montes agonisant au pied d’un arbre de paradis. Barros, qui était une flèche, fit l’impossible pour qu’il lui dise qui avait fait le coup. Le Montes voulait parler mais avec une balle dans la cervelle ça ne devait pas être facile, aussi Barros n’avait pas pu lui soutirer grand-chose. Quoi qu’il en soit le Montes était parvenu à lui dire – voyez un peu ce que c’est que le délire d’un moribond ! – quelque chose comme « celui du bras bleu », puis il avait prononcé un mot qui devait être « tatouage », d’où nous avons conclu que le mec devait être un marin et bonsoir. C’était pourtant facile de dire López ou Fernandez mais avec une balle dans le coco, je t’en fiche ! Peut-être que le Montes ne savait pas comment s’appelait l’autre, les tatouages on les voit mais un nom, ça se demande et il peut être bidon.

Vous allez rire si je vous dis que huit jours après Barros et moi nous avons localisé le type, alors que la flicaille continuait en vain à enquêter dans le port et dans les environs. Nous nous démerdions et je ne vais pas vous fatiguer avec des détails. Mais ce n’est pas ça qui va vous faire rigoler, ce qui va vous faire rigoler c’est que le mouchard n’avait pas pu nous donner le signalement du gars. Il nous avait appris, par contre, qu’il allait se tailler sur un bateau français mais pas comme marin, comme passager – voyez un peu ce luxe ! Nous en avons conclu que le gars s’était retiré de la profession mais qu’il profitait de ses relations pour s’évanouir dans la nature. Nous savions simplement qu’il voyageait en troisième classe et qu’il était argentin. Ça n’était pas étonnant. Un Rital n’aurait pas eu le Montes mais le plus étrange c’était que le mouchard n’ait pas pu nous donner le nom du gars. Ou plutôt qu’il nous avait donné un nom qui ne figurait pas sur la liste des passagers. Pardi ! C’est que les gens parfois ont peur ! Et, probablement, le type qui pour trente pesos avait donné le renseignement à notre homme, il lui avait donné un faux nom pour ne pas se mouiller. Ou va-t’en voir si le mec ne s’était pas procuré au dernier moment une autre carte d’identité. Mais le cinéma continue car, moi et Barros, on a parlé toute une nuit et, au petit matin, je me suis pointé à la mairie pour avoir mes papiers. À cette époque, ça n’était pas très difficile d’obtenir un passeport. Bon. Je vous passe les détails. En fait, le comité s’était démerdé pour m’avoir un billet d’embarquement et un soir à dix heures j’étais bel et bien à bord, destination Marseille, un port français. Je vous vois venir, mais un peu de patience. Si vous voulez, je m’arrête. Bien. Alors versez-moi encore un petit coup et pensez que vous êtes en train de lire Le Comte de Monte-Cristo. Je vous ai prévenus dès le début qu’une histoire pareille, ça n’arrive pas à tout le monde et d’ailleurs, c’étaient alors d’autres temps.

Le bateau était presque vide et on m’a donné pour moi tout seul une cabine à quatre couchettes, vous parlez d’un luxe ! Je pouvais étaler toutes mes affaires et il restait encore de la place. Vous avez déjà fait cette traversée, les gars ? Je plaisante. Je vous explique : les cabines donnaient sur un couloir et au bout du couloir on arrivait à un petit bar qui était à l’arrière ; de l’autre côté, tu grimpais par un escalier et tu arrivais à l’avant du bateau. La première nuit je l’ai passée sur le pont, à regarder Buenos Aires qui disparaissait petit à petit. Mais le jour suivant, je me suis mis à zyeuter autour de moi. À Montevideo, personne n’était descendu, le bateau ne s’était même pas arrêté. Quand on a pris le large, j’avais les tripes à l’envers et je retenais des nausées que je ne souhaite à personne ! La chose n’allait pas être difficile car au bar tout se savait aussitôt et, en fait, sur la vingtaine de passagers de troisième classe il y avait une quinzaine de gonzesses et le reste c’était des Galiciens et des Ritals. Il n’y avait que trois Argentins, en dehors de moi, et nous n’avons pas tardé à taper le carton et à siffler des bières.

Un des trois Argentins dont je vous parle était vieux mais il aurait pu flanquer une dérouillée au plus costaud. Les deux autres avaient bien trente piges, comme moi. On a été tout de suite amis comme cochons, Pereyra et moi, mais Lamas gardait ses distances et il avait l’air tout triste. Moi, je tendais l’oreille pour voir lequel des trois parlait l’argot des marins et je lançais de temps en temps une remarque sur le bateau pour voir lequel allait mordre à l’hameçon. Au bout d’un moment, je me rendis bien compte que je faisais fausse route et que l’intéressé était sur ses gardes comme s’il avait peur de pisser au lit. On disait de ces bourdes à propos du bateau que même moi je m’en rendais compte. Et par-dessus le marché, il faisait un froid de canard et personne n’ôtait sa veste ni son tricot.

Tout de suite les trois Argentins m’avaient dit qu’ils allaient à Marseille aussi à l’escale du Brésil j’ai ouvert l’œil, mais c’était vrai : aucun d’eux ne s’était largué. Quand il avait commencé à faire chaud, je m’étais mis en maillot de corps pour donner l’exemple mais ils restaient tous en bras de chemise. Ils relevaient simplement leurs manches jusqu’aux coudes. Le vieux Ferro riait de me voir draguer la serveuse et il me félicitait d’avoir tant de matelas dans ma cabine. Pereyra lui aussi y allait de ses galanteries et la Petrona, qui était une petite Galicienne futée, nous en faisait voir de toutes les couleurs. Et je ne vous dis rien de la façon dont remuait le bateau ni de la nourriture dégueulasse qu’on nous donnait.

Quand il m’a semblé que Pereyra allait carrément me souffler la Petrona, j’ai pris mes dispositions. Dès que j’ai croisé la fille dans le couloir, je lui ai dit que l’eau entrait dans ma cabine. Elle m’a cru sur parole et aussitôt qu’elle est entrée, j’ai refermé la porte sur elle. À la première caresse elle m’a envoyé une baffe, mais en riant. Après, elle a été douce comme une brebis. Pensez un peu, avec tous ces matelas, comme disait Ferro. À vrai dire ce soir-là, on n’a pas fait grand-chose mais le lendemain j’y suis allé carrément avec la Galicienne et croyez-moi, ça valait la peine, cré nom de cré nom !

J’en ai parlé comme ça, en passant, à Lamas et à Pereyra qui, d’abord, n’ont pas voulu me croire et ont fait les étonnés. Lamas est resté muet comme d’habitude mais Pereyra a été furax et j’ai vu clair dans son jeu. J’ai fait mine de rien et il est parti comme il était venu. Cette nuit-là Petrona n’a pas radiné dans ma cabine. Je les avais aperçus tous les deux, bavardant ensemble du côté des toilettes. Vous allez trouver bizarre que la Galicienne m’ait plaqué aussi vite et il vaut mieux que je vous mette tout de suite au parfum. Avec un billet de cent pesos et la promesse que j’allais lui en filer un autre si elle m’obtenait l’information nécessaire, la Petrona avait accepté vite fait le marché. Vous pensez bien que je ne lui avais pas dit pourquoi je voulais savoir si Pereyra avait un tatouage sur le bras ; j’avais parlé d’un pari, d’une blague. Nous avons ri comme des dingues.

Le lendemain matin j’ai bavardé longuement avec Lamas. Nous étions assis tous les deux sur des tas de cordages à l’avant du bateau. Il me dit qu’il allait en France travailler dans une ambassade comme garçon de bureau ou quelque chose dans le genre. C’était un type silencieux, un peu cafardeux, mais avec moi il se dégelait. Je cherchais à lire dans ses yeux et soudain je revoyais le visage de Montes mort, les cris de sa sœur, la veillée funèbre après l’autopsie. J’avais envie de le coincer pour qu’il avoue – allons vieux ! – que c’était lui qui avait fait le coup. Mais à quoi bon ? En faisant ça, je gâchais tout. Mieux valait attendre que la Petrona revienne dans ma cabine.

Vers les cinq heures, elle a frappé à ma porte. Elle se tordait de rire et m’a annoncé aussitôt que Pereyra n’avait aucune marque sur les bras. « J’ai pris le temps de le regarder sous toutes les coutures », m’a-t-elle dit en riant comme une folle. Alors j’ai pensé à Lamas, celui que j’avais trouvé le plus sympathique. Si c’est pas malheureux tout de même de se laisser emporter ainsi ! Sympathique, mon cul ! Puisque Ferro et Pereyra étaient hors de cause, il n’y avait plus de doute à avoir. De rage, j’ai alors poussé sur une des couchettes la Petrona qui se débattait, en la bousculant pour activer le déshabillage. Je ne l’ai laissée partir qu’à l’heure du dîner, et ça, pour qu’elle n’ait pas d’ennuis avec les gens du bateau qui devaient déjà être en train de la chercher. Nous avions décidé qu’elle reviendrait le lendemain dans l’après-midi et je suis allé dîner. On nous avait placés, les quatre Argentins, à la même table, loin des Galiciens et des Ritals. Lamas était en face de moi. Vous n’avez pas idée du mal que j’avais à le regarder de façon naturelle alors que je pensais à Montes. Maintenant je ne m’étonnais plus qu’il ait blousé le Montes, avec son air si concentré qui inspirait confiance, il pouvait tromper n’importe qui. Pereyra ne m’intéressait plus mais ce qui m’étonnait chez lui, c’est qu’il ne parlait plus de la Petrona, lui qui annonçait à tout bout de champ qu’il allait se taper la Galicienne. Je me suis dit aussi qu’elle de son côté, après m’avoir dit l’essentiel, ne m’avait pas beaucoup parlé du mec. Dans le doute, je me suis mis à monter la garde dans ma cabine, la porte entrouverte, et sur le coup de minuit j’ai vu la Petrona qui se glissait dans la cabine de Pereyra. Je me suis pieuté, songeur.

Le jour suivant, la Petrona n’est pas venue. Je la coince dans les toilettes et je lui demande ce qui se passe. Rien, me dit-elle. Elle était débordée de travail.

— La nuit dernière, tu as revu Pereyra ? lui ai-je demandé soudain.

— Moi ? Pourquoi ? Non, je ne l’ai pas revu, m’a-t-elle dit, la menteuse.

Qu’on vous pique une femme, il n’y a pas de quoi rire mais si par-dessus le marché c’est de votre faute, vous pensez bien que je ne trouvais pas ça drôle. Quand j’ai insisté pour qu’elle vienne me voir le soir même, elle s’est mise à pleurer et à me dire que le chef ou le contremaître du bord l’avait à l’œil, qu’il se doutait de ce qui s’était passé, qu’elle ne voulait pas perdre son boulot et autres conneries de ce genre. Je crois que c’est alors que je me suis rendu compte de la chose et je me suis mis à réfléchir. Peu m’importait la Galicienne, et pourtant l’amour-propre me rongeait les sangs. Mais il y avait des choses plus importantes et j’ai eu toute la nuit pour y penser. Cette nuit même j’avais pu voir la Petrona se glisser de nouveau dans la cabine de Pereyra.

Le lendemain, je me suis arrangé pour bavarder avec le vieux Ferro. Il avait depuis longtemps gagné ma confiance mais il me fallait une certitude. Il me répéta en détail qu’il allait en France voir sa fille qui s’était mariée avec un Français et qui avait une ribambelle d’enfants. Le vieux voulait voir ses petits-enfants avant de passer l’arme à gauche et il se baladait avec un portefeuille bourré de photos de famille. Pereyra est apparu tardivement, l’air endormi. Ça n’était pas étonnant… Et Lamas était plongé dans une méthode pour apprendre le français. Vous parlez d’une compagnie !

Ça a été ainsi jusqu’à la veille de l’arrivée à Marseille. La Petrona que j’avais coincée deux ou trois fois dans les couloirs, n’avait pas consenti à revenir dans ma turne. Elle ne se rappelait même plus le fric promis, et pourtant je lui en parlais chaque fois. L’air dégoûté qu’elle prenait quand je lui parlais de l’oseille que je lui devais, m’avait confirmé dans mon idée et j’ai vu la chose très clairement. Le soir avant l’arrivée, j’ai trouvé la Petrona prenant le frais sur le pont. Pereyra était à côté d’elle et il a fait l’innocent en me voyant passer. J’ai attendu une occasion et à l’heure d’aller dormir, j’ai barré la route à la petite Galicienne qui était très occupée dans son service.

— Tu ne vas pas venir ? lui ai-je demandé, en lui caressant les fesses.

Elle s’est reculée comme si elle voyait le diable mais après elle s’est reprise :

— Je ne peux pas, m’a-t-elle dit. Je t’ai déjà dit qu’on me surveille.

J’avais envie de lui envoyer une beigne pour qu’elle cesse de me mettre en boîte mais je me suis retenu. Ce n’était pas le moment de faire des bêtises.

— Dis-moi, lui ai-je demandé, tu es bien sûre de ce que tu m’as dit de Pereyra ? C’est important, tu sais, et peut-être n’as-tu pas bien regardé ?

J’ai vu dans ses yeux qu’elle avait envie de rire et aussi qu’elle avait peur.

— Mais oui, je t’ai dit qu’il n’avait rien. Qu’est-ce que tu veux ? Que je retourne avec lui pour en être plus sûre ?

Et elle souriait, la pute, persuadée que j’étais dans la lune. Je lui ai donné une petite tape et je suis rentré dans ma cabine. Maintenant ça ne m’intéressait plus de savoir si la Petrona entrait ou non chez Pereyra.

Le lendemain matin, ma valise était faite et j’avais ce qu’il fallait dans ma ceinture. Le Français qui servait au bar baragouinait quelques mots d’espagnol et il m’avait expliqué qu’à l’arrivée à Marseille la police montait à bord et contrôlait les passeports. Aussitôt après on avait la permission de débarquer. On s’était mis tous en file et on passait un à un pour montrer nos papiers. J’ai laissé passer Pereyra devant moi et quand nous sommes arrivés de l’autre côté, je lui ai pris le bras en l’invitant à venir boire dans ma cabine un dernier petit verre d’eau-de-vie. Comme il l’avait déjà goûtée et qu’il l’avait trouvée bonne, il a tout de suite accepté. J’ai fermé la porte derrière lui, en la verrouillant, et je me suis mis à le regarder.

— Alors, ce petit verre ? a-t-il demandé.

Mais quand il a vu ce que je tenais dans ma main il est devenu blanc comme un linge et il s’est rejeté en arrière.

— Allons ne fais pas l’idiot… Pour une femme comme elle…, est-il parvenu à me dire.

La cabine n’était pas large, j’ai dû enjamber le macchabée pour jeter mon couteau dans l’eau. Tout en sachant que c’était pour des prunes, je me suis baissé pour voir si la Petrona m’avait menti. J’ai empoigné ma valise, j’ai fermé à clef la porte de ma cabine et je suis sorti. Ferro était déjà sur le quai et il m’a salué à grands cris. Lamas attendait son tour, silencieux comme toujours. Je me suis approché de lui et je lui ai dit deux mots à l’oreille. J’ai cru qu’il allait tomber à la renverse, mais non. Il est resté pensif un instant puis il m’a dit qu’il était d’accord avec moi. Je le savais depuis longtemps qu’il allait être d’accord. Chacun des deux a respecté le secret de l’autre. Il m’a installé chez des amis français qu’il avait et je n’ai plus rien su de lui. Au bout de trois ans, j’ai pu revenir. J’avais une de ces envies de revoir Buenos Aires…

Traduction Françoise Rosset

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