Fin d'un jeu

Julio Cortázar · Chapitre 3 sur 19

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Fin d'un jeu

N’accusez personne

Le froid complique toujours les choses, en été on est tellement près du monde, tellement peau contre peau, mais à présent sa femme l’attend à six heures et demie dans un magasin pour choisir un cadeau de mariage, il est en retard mais il constate qu’il fait froid, il lui faut mettre un pull-over, le bleu marine parce qu’il ira bien avec son costume gris, l’automne c’est mettre et enlever des pull-overs, c’est peu à peu s’enfermer, s’éloigner. Il s’éloigne de la fenêtre grande ouverte, tout en sifflant sans entrain un tango, va chercher son pull-over dans l’armoire et se met à l’enfiler devant la glace. Ce n’est pas facile, sans doute à cause de la chemise qui colle à la laine du pull-over, il a du mal à faire passer le bras, la main avance peu à peu et réussit à sortir un doigt hors du poignet de laine bleue, mais à la lumière du soir le doigt semble tout ridé et crochu avec un ongle noir et pointu. Il tire brutalement sur la manche du pull et regarde sa main comme si elle n’était pas à lui, mais non, maintenant qu’elle est hors du pull, c’est bien sa main de tous les jours et il la laisse retomber au bout de son bras détendu en se disant que le mieux serait d’enfiler l’autre bras dans l’autre manche pour voir si c’est plus facile ainsi. Apparemment non, car la laine du pull-over se recolle aussitôt au tissu de la chemise et comme il n’a pas l’habitude de commencer par ce bras-là, ça complique encore l’opération, il se remet à siffler pour se donner du courage mais la main n’avance pour ainsi dire pas et il sent bien que sans quelque manœuvre complémentaire, il ne parviendra jamais à la conduire jusqu’à la sortie. Il vaut mieux tout enfiler à la fois, baisser la tête pour la placer à l’endroit du col tandis qu’on engage le bras libre dans l’autre manche en la relevant et en tirant simultanément avec les deux bras et le cou. Dans la soudaine pénombre bleue qui l’environne, il trouve absurde de continuer à siffler, il commence à sentir une sorte de chaleur sur son visage et pourtant une partie de la tête devrait être déjà dehors mais le front et tout le visage sont encore couverts et ses mains ne sont qu’à mi-manche, il a beau tirer, rien ne sort, il en vient à se demander si, à cause du mouvement de colère qu’il a eu en se remettant à la tâche, il ne s’est pas trompé et s’il n’a pas fait la bêtise de mettre la tête dans une des manches et une main dans le corps du pull-over. Sa main, alors, devrait trouver facilement la sortie mais il a beau tirer de toutes ses forces il ne parvient à faire avancer aucune des deux mains, la tête, en revanche, on dirait qu’elle est sur le point de se frayer un chemin car la laine bleue lui serre de façon irritante le nez et la bouche, le suffoque au-delà de tout ce qu’il aurait pu imaginer et l’oblige à respirer profondément, ce qui mouille la laine devant sa bouche, elle va sans doute déteindre et il aura le visage taché de bleu. Heureusement, juste à cet instant, sa main droite débouche au-dehors, à l’air froid du dehors, en voilà une tirée d’affaire, même si l’autre est toujours prise dans la manche, c’était peut-être vrai que sa main droite s’était engagée dans le col du pull-over et c’est pour cela que ce qu’il croyait être un col le serre au visage, le suffoque de plus en plus, tandis que sa main, elle, a pu sortir facilement. De toute façon, il faut bien continuer à chercher la sortie, en respirant à fond et en laissant échapper l’air peu à peu, bien qu’après tout ce soit absurde, rien ne l’empêche de respirer normalement si ce n’est que l’air qu’il avale est mêlé de poussières de laine et qu’il a goût de pull-over, ce goût bleu de la laine qui doit lui tacher le visage car l’humidité de son souffle imprègne de plus en plus la laine et, bien qu’il ne puisse rien voir car, s’il ouvre les yeux, ses cils buttent douloureusement contre la laine, il est sûr que le bleu cerne déjà sa bouche mouillée, les trous de son nez, gagne les joues et tout cela le remplit d’une certaine angoisse, il voudrait en avoir fini avec ce pull, sans compter qu’il doit se faire tard et que sa femme doit s’impatienter à la porte du magasin… Il se dit que le plus raisonnable est de concentrer son attention sur sa main droite car cette main hors du pull est en contact avec l’air froid de la chambre, elle est la preuve qu’il s’en faut de peu, et puis, elle peut l’aider, monter jusqu’à l’épaule, attraper le fond du pull-over et tirer, mouvement classique qui aide à mettre en place tout pull-over normal en tirant énergiquement vers le bas. L’ennui c’est que la main a beau palper l’épaule, chercher le bord du pull, elle ne trouve que la chemise toute froissée et même sortie du pantalon, on dirait que le pull-over s’est tout ramassé près du cou, et ça n’avance à rien de ramener la main vers sa poitrine et de vouloir tirer le devant du pull, car là aussi il n’y a que la chemise, le pull-over doit être à peine à la hauteur des épaules, roulé et tendu comme s’il avait les épaules trop larges pour ce pull, ce qui prouve finalement qu’il s’est vraiment trompé, et qu’il a dû passer une main dans le col et une autre dans la manche, et comme la distance entre le col et l’une des manches est exactement la moitié de celle qui sépare les deux manches, cela explique qu’il ait la tête un peu penchée à gauche, du côté où la main est encore prisonnière de la manche – si c’est la manche – et que, d’autre part, sa main droite qui est dehors s’agite en toute liberté mais n’arrive pas cependant à faire descendre le pull enroulé autour des épaules. Il pense ironiquement que s’il avait une chaise à proximité il s’assiérait bien un peu pour souffler mais il s’est désorienté dans la chambre à force de tourner, gymnastique euphorique qui apparaît toujours au moment où l’on met un vêtement et qui a un air de danse inavouée bien que personne n’y puisse trouver à redire puisqu’elle répond à des fins utilitaires et non à de coupables tendances chorégraphiques. Au fond, la seule solution serait d’enlever le pull-over puisqu’il est incapable de l’enfiler complètement, puis de bien repérer l’entrée de chaque manche et du col ; mais la main droite fait des va-et-vient désordonnés comme pour signifier qu’il est ridicule de renoncer si près de la fin, elle finit par obéir tout de même, monte à la hauteur de la tête et tire vers le haut avant qu’il ait eu le temps de comprendre que le pull s’est collé à sa figure, humidité poisseuse de son haleine mêlée au bleu du tricot, et quand la main tire vers le haut on dirait qu’on lui coupe les oreilles et qu’on essaie de lui arracher les cils. Plus doucement alors, et utiliser la main engagée dans la manche gauche si c’est bien la manche et non le col, et, pour ce faire, aider de sa main droite la main gauche pour qu’elle puisse avancer dans la manche ou au contraire reculer et s’enfuir, mais c’est presque impossible de coordonner les mouvements des deux mains, comme si la gauche était un rat pris dans une cage et que, du dehors, un autre rat veuille l’aider à s’échapper mais, au lieu de l’aider, peut-être le mord-il car soudain sa main prisonnière a mal, l’autre main s’est agrippée de toutes ses forces sur ce qui doit être sa main cachée et elle lui a fait mal, tellement mal qu’il renonce à enlever son pull-over, il préfère faire un dernier effort pour sortir la tête hors du col et le rat gauche hors de sa cage, il tente une sortie en luttant de tout son corps, en se lançant d’arrière en avant, pirouettant au milieu de la chambre ou peut-être pas au milieu, il vient de penser que la fenêtre est restée grande ouverte et qu’il est dangereux de tourner comme ça à l’aveuglette, il préfère s’arrêter, bien que sa main droite s’affaire toujours sans s’occuper du pull-over, bien que sa main gauche lui fasse de plus en plus mal, comme si on lui avait brûlé ou mordu les doigts, et cependant cette main lui obéit et, refermant peu à peu ses doigts endoloris, elle parvient à saisir à travers la manche le bord du pull-over enroulé aux épaules, elle le tire vers le bas mais sans aucune force, elle a trop mal et il faudrait que la main droite l’aidât au lieu de grimper ou de descendre inutilement le long de ses jambes, au lieu de lui pincer la cuisse comme elle est en train de le faire, le griffant et le pinçant à travers ses vêtements sans qu’il puisse l’en empêcher car toute sa volonté est concentrée sur la main gauche, peut-être est-il tombé à genoux et se sent-il comme suspendu à la main gauche qui tire encore une fois sur le pull-over, et soudain c’est le froid sur les cils et le front, sur les paupières, absurdement il ne veut pas ouvrir les yeux mais il sait qu’il a émergé, cette matière froide, ce délice, c’est l’air libre, il ne veut pas ouvrir les yeux et il attend une seconde, deux secondes, il se laisse vivre en un temps froid et différent, le temps hors du pull-over, il est à genoux et il est beau d’être ainsi, jusqu’à ce que, peu à peu, avec reconnaissance il entrouvre les yeux, libérés de la bave bleue de la laine, il entrouvre les yeux et il voit les cinq ongles noirs pointés contre ses yeux, vibrant dans l’air avant de lui sauter au visage, et il a le temps de refermer les yeux et de se rejeter en arrière, se couvrant le visage de sa main gauche qui est sa main, qui est tout ce qui lui reste pour se défendre, pour lui permettre de tirer vers le haut même si elle est restée à l’intérieur de la manche, le col du pull-over, et la bave bleue couvre à nouveau son visage tandis qu’il se redresse pour fuir ailleurs, pour arriver enfin en un lieu sans mains et sans pull-over, où il y ait seulement un air retentissant qui l’enveloppe et l’accompagne et le caresse et douze étages.

Traduction Laure Guille-Bataillon

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