Fin d'un jeu

Julio Cortázar · Chapitre 14 sur 19

Pages du PDF

Fin d'un jeu

Torito

À la mémoire de Monsieur le professeur Jacinto Cúcaro

qui dans ses cours de pédagogie à l’École normale « Mariano Acosta », nous racontait, vers 1930, les combats de Suárez.

Qu’est-ce que tu veux, mon petit pote, quand tu es à terre, tous, ils te cognent dessus. Tous, jusqu’au plus cave. On t’envoie dans les cordes, tu as droit à une belle dégelée. Allez ! Allez ! Je te vois venir avec tes consolations. Je te connais trop bien. Chaque fois que j’y pense, laissons tomber. Tu crois que je suis désespéré mais ce qui se passe c’est que je n’en peux plus d’être sur ce plumard toute la journée. Putain qu’elles sont longues ces nuits d’hiver. Tu te souviens comme le garçon de l’épicerie chantait ça ? Putain qu’elles sont longues… Mais c’est ainsi, mon petit vieux. Elles sont plus longues qu’un jour sans pain. Rends-toi compte que la nuit, je la connais à peine, et venir la trouver ici… Toujours couché de bonne heure, à neuf ou dix heures. Le manager me disait : « Mon garçon, va te pieuter, demain il faudra cogner dur et ferme. » Si je pouvais lui échapper un soir, c’était vraiment un coup de pot. Le manager… Et maintenant tout le temps ainsi, à regarder le plafond. Tiens ! Voilà autre chose que je ne sais pas faire : regarder en l’air. Tous ont dit que c’est ce que j’aurais dû faire, que j’ai fait la grande connerie de me relever furax à la deuxième seconde. Ils avaient raison, si j’avais attendu jusqu’à la huitième, le Yankee ne m’aurait pas si bien matraqué.

Mais, c’est ainsi. Le pire, c’est la toux. Alors, on te vient avec le sirop et les piquouzes. Je lui en donne du mal à la petite sœur, la pauvre ! Je ne peux même pas pisser tout seul. Elle est gentille la petite sœur. Elle me donne du lait chaud et elle me fait la causette. Qui l’aurait dit, mon petit. Le patron m’appelait toujours « mon petit ». « Vas-y, mets le paquet, mon petit. » Quand je me suis battu contre le Noir à New York, il était préoccupé. Je l’avais bien senti à l’hôtel quand je l’avais vu avant de sortir. « Tu le descends en six rounds, mon petit », mais il n’arrêtait pas de fumer. Le Noir – comment s’appelait ce petit Noir ? – Flores, quelque chose de ce genre. Il était coriace, le mec. Un joli style, il me tenait à distance. « Uppercut, mon petit, mets-lui un uppercut » Il avait raison, le patron. Au troisième, il est tombé par terre comme une chiffe. Il était jaune, le Noir. Flores, je crois bien, quelque chose comme ça. C’est drôle comme on se goure, au début je pensais que le Yankee allait être plus facile. Ce que c’est que d’avoir confiance, mon pote, il m’a balancé un drive maison. Il m’a pris à froid, le cave. Pauvre patron, il ne voulait pas le croire. La rage m’a fait bondir. Je ne sentais plus mes quilles, je l’aurais bouffé sur place. Pas de chance, mon petit. À la fin, tout le monde en prend pour sa gueule. Le soir du Rital, tu te souviens du pauvre Rital, quelle rossée ! On voyait qu’il n’était pas né de la dernière pluie, le Rital. Courageux, le mec, il me frappait sur les côtelettes, sans répit, du haut en bas. Pauvre Rital, je ne sentais rien. Pourtant, quand j’ai été le saluer dans son coin, j’avais la figure qui me faisait plutôt mal, tout compte fait j’avais pris une belle trempe. Pauvre Rital, tu sais qu’il m’a regardé, je lui ai mis mon gant sur la tête et je riais de bonheur, je riais mais pas de lui, tu penses bien, pauvre gosse. Il m’a à peine regardé, mais ça m’a fait tout drôle. Ils venaient tous m’embrasser, sacré mec, un vrai dur, bravo petit, et le Rital restait là sans bouger au milieu des siens. Ils étaient plus à plat que des limandes. Pauvre Rital. Pourquoi est-ce que je pense à lui, tu peux me dire ? Peut-être que j’ai regardé le Yankee de la même façon. Est-ce que je sais ? J’étais groggy. Quelle raclée, mon petit vieux ! Tu ne vas pas, maintenant, me dire le contraire. Il m’a mis K-O., un point c’est tout. L’ennui c’est que je ne voulais pas le croire. J’étais couché à l’hôtel, le patron fumait cigarette sur cigarette, on était presque dans le noir. Il faisait chaud, je me souviens. Après, on m’a mis de la glace sur la tête, tu me vois avec de la glace sur la tête ? Le patron ne disait rien, c’était ça l’ennui. Je te jure que j’avais envie de pleurer, comme le jour où elle… Mais à quoi bon se faire du mauvais sang ? Si j’avais été seul, je te jure que j’aurais chialé. « Pas de chance, patron », je lui ai dit. Qu’est-ce que je pouvais lui dire d’autre ? Et lui, cigarette sur cigarette. Par chance, je me suis endormi. C’est comme maintenant, chaque fois que je peux faire un somme, c’est comme si je gagnais le gros lot. Dans la journée, j’ai la radio que m’a apportée la petite sœur, la radio qui… C’est pas croyable, mon vieux. Tu entends de ces tangos ! Et des pièces de théâtre en retransmission. Tu aimes Canaro ? Moi, c’est Fresedo qui me plaît, et Pedro Maffia. Je les ai vus si souvent près du ring, ils venaient voir tous mes combats. Quand je pense à ça, les heures passent plus vite. Mais la nuit, c’est le chiendent ! Pas de radio, pas de petite sœur, et d’un moment à l’autre la toux qui te reprend et ça n’arrête pas. Alors il y a toujours quelqu’un, dans un autre lit, qui s’énerve et qui se met à rouspéter. Quand je pense qu’avant… Tu sais, je me mets en rogne bien plus qu’avant. Dans les journaux on disait qu’étant petit je me battais avec les gars du Dépotoir. Des salades. Je ne me suis jamais bagarré dans la rue. Ça m’est arrivé une ou deux fois, et pas par ma faute, je te le jure. Tu peux me croire. C’est des choses qui arrivent, tu es avec ta bande, il en vient une autre et tout à coup c’est la bagarre. Je n’aimais pas ça mais la première fois que je me suis mis à cogner j’ai trouvé ça chouette, évidemment, c’était toujours l’autre qui écopait. Quand j’étais gosse, je cognais du gauche, tu ne peux pas savoir comme ça me plaisait de cogner du gauche. Ma vieille s’est affolée la première fois qu’elle m’a vu me battre avec un type qui avait dans les trente ans. Elle croyait, la pauvre vieille, qu’il allait me tuer. Quand il est tombé au sol, elle n’en a pas cru ses yeux. Moi non plus, je t’avoue. Les premières fois, j’ai cru que c’était de la chance. Jusqu’au jour où l’ami du manager est venu me voir au club et m’a dit que je devais continuer. Tu te rappelles cette époque, mon petit ? Quelle dégelée ! Il y avait de ces balèzes, je ne te dis que ça ! « Vas-y carrément, petit ! » disait l’ami du patron. Après il me parlait de professionnels, du Parc Romain, de River. Qu’est-ce je pouvais en savoir ? Je n’avais jamais deux sous pour aller voir quoi que ce soit. Alors, le soir où il m’a donné vingt pesos, tu parles d’une aubaine ! Ce soir-là c’était le Tala, ou le petit maigre gaucher, je ne me souviens même plus. Je l’ai descendu en deux rounds, il ne m’a pas touché. Tu sais que j’ai toujours esquivé les coups sur la tronche. Si j’avais pu soupçonner le coup du Yankee… Tu crois que tu as une bobine de fer et le choc te la fait résonner. Tu parles d’une ferraille. Vingt pesos, mon pote, tu t’imagines ? J’en ai donné cinq à la vieille, comme ça, pour faire le mariole. La pauvre, elle voulait me mettre de l’eau de fleurs d’oranger sur le poignet qui me faisait mal. Des trucs de la vieille, la pauvre. Après tout, elle était la seule à avoir de ces attentions, car l’autre… Tiens ! Dès que je pense à l’autre, je me retrouve à New York. Du quartier de Lands j’ai presque tout oublié, tout s’efface. Mais je vois une petite robe en vichy, oui, parfaitement, et le porche, M. Furcio, et aussi les séances de maté. Il fallait voir comme on me traitait dans cette maison, les gosses se collaient aux grilles pour me voir et elle, elle passait son temps à coller des coupures de Crítica ou de Última Hora dans l’album qu’elle avait commencé à faire, ou bien elle me montrait les photos du Gráfico. Tu ne t’es jamais vu en photo ? Tu es surpris la première fois, tu te dis : « Mais c’est moi qui suis là, avec cette tronche ? » Après tu te rends compte que c’est une belle photo, presque toujours c’est toi qui es en train d’assener le coup, ou bien c’est la fin et tu as le bras levé. Je me radinais avec mon feutre mou, tu t’imagines ? Je me mettais sur mon trente et un pour aller la voir et tout le quartier était sens dessus dessous. C’était chouette de prendre le maté dans le patio. Tout le monde venait me poser un tas de questions. Des fois, je ne pouvais pas croire que c’était vrai. Le soir, avant de m’endormir je me disais que je rêvais. Quand j’ai acheté le terrain à ma vieille, faut voir le tam-tam qu’on a fait. Le patron était le seul à garder son calme « Tu fais bien, mon petit », disait-il et il prenait une autre cigarette. Il me semble que je le revois, la première fois, au club de la rue de Lima. Mais non, c’était rue Chacabuco, attends un peu, je ne sais plus, mais oui, bien sûr, c’était rue de Lima, pauvre imbécile, tu ne te souviens pas du vestiaire entièrement peint en vert et d’une crasse… Ce soir-là l’entraîneur m’avait présenté au patron – il se trouvait qu’ils étaient copains –, quand il m’a dit son nom j’ai failli me cramponner aux cordes, dès que j’avais vu qu’il me regardait je m’étais dit : « Il vient pour voir le combat », et quand l’entraîneur me l’a présenté, j’ai cru mourir. L’autre ne m’avait rien dit, le salaud, mais dans le fond il avait raison car ainsi j’ai progressé lentement sans me monter la tête. Pas comme le petit gaucher qu’on envoya à River au bout d’un an, le malheureux, et qui dégringola en deux mois, que ça faisait peine à voir. À cette époque, c’était pas de la rigolade, mon petit. Il t’arrivait de ces Ritals d’Italie, de ces Galiciens que tu en avais les chocottes, sans parler des Yankees. Bien sûr, il y avait de bons moments, comme le soir où le prince est venu. Fallait voir ça, je te jure, le prince au premier rang et le patron qui me disait dans le vestiaire : « Pas de feintes, il pourrait deviner ton jeu, les Ricains pour ça sont des flèches. » Tu te souviens qu’on disait de lui qu’il était le champion d’Angleterre, ou de je ne sais quoi d’autre. Pauvre Ricain, un mec courageux. Ça m’a fait quelque chose quand nous nous sommes salués, le type a bredouillé des mots, va-t’en savoir ce qu’ils voulaient dire, et c’était comme s’il allait se battre en chapeau melon. Le patron, ne va pas croire qu’il était très tranquille, tu sais, il ne se rendait jamais compte à quel point je le voyais venir. Pauvre patron, il croyait que je ne me rendais compte de rien. Tu parles ! Avec le prince qui était en bas, tu vois le tableau, à la première feinte du Yankee, je lui ai fait un crochet du droit bien, ce qui s’appelle bien placé. Je te jure que quand je l’ai vu pattes en l’air, j’en suis resté baba. Quelle façon de dormir, pauvre type ! Cette fois-là j’ai gagné sans plaisir, j’aurais mieux aimé un beau match, quatre ou cinq rounds comme avec le Tani ou avec ce Ricain, Hermann qu’il s’appelait, un qui s’amenait dans une auto rouge et qui avait une de ces allures ! Je l’ai descendu, mais après un beau combat. Quelles dégelées, mamma mia ! Il encaissait tout et il avait de ces feintes… Mais pour les feintes, parlons plutôt du Brujo. D’où me l’avaient-ils sorti, celui-là ? C’était un Uruguayen, tu sais, il était en fin de carrière mais il était pire que les autres, il se collait à toi comme une sangsue et pour t’en débarrasser, macache ! Il résistait, il te mettait son gant devant les yeux, ah merde, j’enrageais. À la fin je lui ai donné une vilaine rossée, il avait baissé sa garde et j’ai foncé avec un entrain… Pantin au sol, mon petit. Pantin au sol, patatras !… Tu sais qu’on m’avait même fait un tango. Je m’en rappelle encore un bout, de Mataderos au Centre, et du Centre à New York… On me le chantait partout, dans les bistrots, à la radio… C’était drôlement chouette de s’entendre à la radio. La vieille écoutait tous mes combats. Et tu sais qu’elle aussi elle m’écoutait, elle m’avait dit un jour qu’elle m’avait connu par la radio, parce que son frère suivait mon combat avec un des Ritals… Tu te souviens des Ritals ? Je ne sais pas d’où le patron les sortait, il me les apportait tout frais d’Italie et on se flanquait de ces raclées au River… Il alla jusqu’à me faire boxer contre deux frères. Avec le premier, ce fut colossal. Au quatrième round il s’est mis à pleuvoir, mon pote, mais nous, nous avions envie de continuer car le petit Rital était un crack et c’était un plaisir de cogner, mais voilà que nous commençons à glisser et me voilà au sol et le voilà au sol… Une vraie pantomime, mon gars… Il y eut interruption, quel dommage ! À la reprise, le Rital paya pour les deux combats et le patron me mit avec le frère, et v’lan une autre raclée… Quelle époque, mon petit ! Alors c’était chouette de boxer, avec tous les copains qui venaient te voir. Tu te rappelles les affiches, et les klaxons des voitures et ce bordel dans le populo… J’ai lu un jour que le boxeur n’entend rien quand il combat. Quelle connerie, mon petit ! Bien sûr qu’il entend. Tu crois que je n’entendais pas ce qu’on disait chez les Ritals ? Heureusement que j’avais le patron dans le coin, « uppercut, petit, envoie-lui un uppercut ». Et à l’hôtel, dans les cafés, c’était curieux, tu te sentais complètement dépaysé. Sorti du stade, avec tous ces gens qui te parlaient et tu ne pigeais pas un mot. Il fallait parler par gestes, mon petit, comme les sourds-muets. Heureusement qu’elle était là, avec le patron, pour jaspiner et que nous pouvions aller prendre du maté à l’hôtel, et de temps en temps un Argentin s’amenait pour te demander un autographe et vas-y pour l’autographe et voyons si tu me descends ce Rital en vitesse pour leur montrer un peu comment nous sommes, nous autres Argentins. Ils ne parlaient plus que du championnat, que veux-tu, ils me faisaient confiance et ils me donnaient une de ces envies de foncer sans m’arrêter jusqu’au titre de champion. Mais ça ne m’empêchait pas de penser tout le temps à Buenos Aires. Le patron me passait les disques de Carlos Gardel et ceux de Pedro Maffia, et le tango qu’on m’avait fait, je ne sais pas si tu sais qu’on m’avait fait un tango. Comme à Leguisamo, tout pareil. Je me souviens qu’un jour nous étions allés avec elle et le patron sur une plage, toute la journée dans l’eau, c’était bath. Ne va pas croire que je pouvais m’amuser beaucoup, avec toujours l’entraînement et les repas contrôlés, et rien à faire, le patron qui ne me quittait pas des yeux. « Après tu pourras faire ce que tu voudras, mon petit », me disait-il. Je me souviens du combat avec Mocoroa, un fameux combat. Tu sais bien que deux mois avant, le patron était là à me dire ce gauche va mal, attention à ta parade, il me changeait les exercices d’entraînement, et c’étaient les sauts à la corde et les biftecks saignants… Heureusement qu’il me permettait le maté, mais j’avais toujours envie d’en boire plus. Et il fallait recommencer tous les jours, « attention à ton droit, il est trop ouvert, n’oublie pas que le mec, c’est quelqu’un ». Comme si je ne le savais pas, j’avais été le voir plus d’une fois et le petit me plaisait bien, il encaissait bien, il avait du style. Le style, tu sais ce que c’est : tu es là et quand il y a une chose à faire tu la fais aussitôt, pas comme ceux qui commencent à cogner n’importe comment, sans arrêt du haut en bas pendant les trois minutes. Une fois, dans le Gráfico, un mec a écrit que je n’avais pas de style. J’ai piqué une de ces rognes, je te jure ! Je n’irais pas jusqu’à dire que j’étais comme Rayito, celui-là il fallait aller le voir, et Mocoroa pareil. Comment te dire ? Quand je commençais, je voyais rouge et j’y allais carrément, mais ne va pas croire que je ne me rendais pas compte, simplement ça me venait, et si ça me venait bien, pourquoi se plaindre ? Tu as vu comment ça s’était passé avec Rayito, je n’ai pas eu le dessus, d’accord, mais j’aurais pu l’avoir. Et Mocoroa pareil, qu’est-ce que tu veux que je te dise. Une belle raclée, vieux, il se baissait jusqu’au sol et d’en bas il m’envoyait des gnons, je ne te dis que ça. Et moi, je cherchais sa figure, je te jure qu’au milieu du match nous étions enragés et qu’on n’arrêtait pas de cogner. Cette fois, je ne sentais rien, le patron me prenait la tête et me disait : « Petit ne t’ouvre pas tant, tape plus bas, petit, garde-toi à droite. » J’entendais bien ce qu’il me disait mais quand nous avons repris tous les deux ça a été de nouveau la dégelée, jusqu’à la fin, quand nous n’en pouvions plus. Ce fut un beau match. Tu sais que ce soir-là, après le combat, nous nous sommes retrouvés dans une taverne, avec toute la bande, et c’était chouette de voir le gars qui riait en me disant tu es un sacré phénomène quand tu cognes. Moi je lui disais que j’avais gagné mais qu’à mon avis nous étions à égalité, nous avons tous bu en portant des toasts et ça a été un de ces bordels, indescriptible… Dommage cette toux, elle te prend par surprise et elle te fout par terre. Alors maintenant il faut se soigner, beaucoup de lait et rester tranquille, que veux-tu que j’y fasse. Ce qui m’ennuie, c’est qu’on ne te laisse pas te lever, à cinq heures je suis réveillé et il faut que je reste dans mon lit à regarder le plafond. Tu te mets à penser, à penser et toujours à de mauvaises choses, bien sûr. Les rêves c’est pareil, la nuit dernière, je me battais de nouveau contre Peralta. Pourquoi faut-il que je sois tombé sur ce combat, tu t’en souviens, mon petit, mieux vaut l’oublier. Tu sais ce que c’est que d’avoir tous les copains là, de nouveau comme avant, pas comme à New York, avec les Ritals… Tous les copains du ringside, tous les supporters, et cette envie de gagner pour qu’ils voient… Gagner, penses-tu, rien ne me venait et tu sais comment cognait Victor. Je sais, je sais, je le gagnais d’une seule main mais en revenant des États-Unis, ça n’était plus pareil. Je n’avais plus de courage, le patron encore moins, comment veux-tu t’entraîner comme il faut quand tu n’as pas le moral. Et puis, moi, ici, j’étais le champion et Peralta m’a lancé un défi, c’était son droit. Je n’allais pas me défiler, tu es d’accord ? Le patron pensait que je pouvais l’avoir aux points, « ne t’ouvre pas trop, ne te fatigue pas dès le début, pense qu’il va te boxer pendant tout le temps ». Et, bien sûr, il m’attaquait de tous les côtés, je n’étais pas en forme, malgré les copains qui étaient tous là, je te jure que j’avais une de ces fatigues dans tout le corps… Comme une somnolence, je ne sais pas comment t’expliquer. Au milieu du combat j’ai commencé à me sentir mal et puis je ne sais plus très bien ce qui s’est passé. Il vaut mieux l’oublier, tu ne crois pas, après tout, à quoi ça sert. Je voudrais tout oublier. Mieux vaut dormir, total, même si tu rêves à des matches, il peut t’en sortir un bon et tu es de nouveau aux anges. Comme le soir du prince, quelle rigolade ! Mais c’est encore mieux quand tu ne rêves pas, mon petit, et que tu dors à poings fermés, sans tousser, sans rien qui te réveille et que tu dors toute la nuit, toute la nuit.

Traduction Françoise Rosset

OceanofPDF.com