Fin d'un jeu

Julio Cortázar · Chapitre 5 sur 19

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Fin d'un jeu

Les poisons

Le samedi à midi, oncle Carlos est arrivé avec la machine à tuer les fourmis. Il avait dit la veille qu’il nous l’apporterait le lendemain et ma sœur et moi attendions la machine en nous imaginant qu’elle était énorme, qu’elle était terrible. Nous connaissions bien les fourmis de Banfield, les fourmis noires qui dévorent tout, qui font leurs fourmilières sous terre, dans les plinthes ou dans cette partie mystérieuse de la maison qui s’enfonce dans le sol, elles font là de petits trous, bien à l’abri des regards, mais elles ne peuvent pas cacher leurs noires processions qui transportent des brins de feuilles et comme ces feuilles sont celles des plantes du jardin, maman et oncle Carlos ont décidé d’acheter la machine et d’en finir avec les fourmis.

C’est ma sœur, je me rappelle, qui, la première, a vu arriver l’oncle Carlos, elle l’a aperçu de loin dans la carriole de la gare et elle a couru sur le petit chemin le long du jardin en criant que l’oncle Carlos apportait la machine. J’étais dans la haie de troènes qui borde le jardin de Lila, et je parlais à Lila à travers le grillage, je lui racontais que cet après-midi on allait essayer la machine, ça l’intéressait, mais pas tellement, parce que les filles ne s’intéressent pas aux machines ni aux fourmis, la seule chose qu’elle avait retenue c’est que la machine faisait de la fumée et que la fumée allait tuer toutes les fourmis de chez nous.

Quand j’ai entendu crier ma sœur, j’ai dit à Lila que je devais aider à descendre la machine et j’ai dévalé le petit chemin en lançant le cri de guerre de Sitting Bull et en courant d’une façon spéciale que j’avais inventée, sans plier les genoux, comme si on poussait une balle devant soi. Ça n’est pas fatigant et on dirait presque qu’on vole, pas aussi bien que dans les rêves, évidemment, ces rêves où il me suffisait de lever un peu les pieds, de donner un petit coup de reins et j’étais déjà à un mètre du sol, parfois moins, pas plus de vingt centimètres mais je volais, c’était si merveilleux que ça ne peut pas se raconter, je volais le long de rues interminables, prenant de la hauteur puis revenant à ras de terre, avec la sensation tellement nette d’être éveillé, le seul ennui, dans ce rêve, c’est que je rêvais que j’étais éveillé et que je volais pour de vrai, je rêvais que j’avais déjà rêvé une chose pareille mais que cette fois c’était vrai, et quand je me réveillais c’était comme si je tombais du haut d’un mur, c’est si triste de marcher ou de courir en se sentant toujours tellement lourd, obligé de retomber à chaque pas. La seule chose un peu pareille c’était cette manière de courir que j’avais inventée, et avec mes baskets à semelle de caoutchouc et à bout renforcé pour dribbler, ça donnait un peu l’impression du rêve, quoiqu’au fond ça ne puisse pas se comparer.

Maman et ma grand-mère étaient déjà devant le portail en train de parler avec oncle Carlos et le cocher. Je me suis approché à pas lents parce que parfois j’aime bien me faire attendre, puis ma sœur et moi nous avons regardé le paquet, enveloppé de papier d’emballage et entouré de plusieurs tours de grosse ficelle, que le cocher et oncle Carlos avaient déposé sur le trottoir. J’ai d’abord cru que ça n’était qu’une partie de la machine puis je me suis rendu compte que c’était bien la machine tout entière et elle m’a semblé si petite que j’ai été horriblement déçu. Heureusement qu’en aidant oncle Carlos à la porter j’ai pu constater qu’elle pesait très lourd et ça m’a redonné confiance. J’ai enlevé moi-même les ficelles et le papier pendant que maman et oncle Carlos défaisaient un paquet plus petit qui contenait la boîte de poison ; ils nous ont annoncé tout de suite qu’il ne fallait pas y toucher et que quatre personnes au moins étaient déjà mortes, l’écume aux lèvres, rien que pour avoir touché le couvercle. Ma sœur s’est éloignée parce que ça ne l’intéressait plus du tout et un peu aussi parce qu’elle avait peur mais moi j’ai regardé Maman et nous avons éclaté de rire, tous ces discours c’était pour ma sœur, moi, on me la laisserait toucher, la machine, avec le poison et tout.

Elle n’était pas belle, je veux dire que ça n’était pas une machine vraiment machine, avec une roue qui tourne, par exemple, ou un sifflet qui lâche un jet de vapeur. On aurait dit un poêle de fonte noire avec trois pieds recourbés, une porte pour le feu, une autre pour le poison et, en haut, un tuyau de métal, flexible comme le corps des vers de terre, terminé par un tuyau de caoutchouc muni d’un bec. Au déjeuner, maman nous a lu la brochure des instructions et, chaque fois qu’il était question du poison, nous regardions tous ma sœur, et grand-maman lui a répété que trois enfants étaient morts à Flores rien que pour avoir touché la boîte. Nous avions déjà remarqué la tête de mort sur le couvercle et oncle Carlos était allé chercher une vieille cuillère et avait dit qu’elle serait réservée au poison et qu’on rangerait les choses de la machine sur la plus haute étagère de la cabane à outils. Il faisait chaud dehors mais la pastèque était bien glacée et ses graines noires me faisaient penser aux fourmis.

Après la sieste (celle des grandes personnes car ma sœur, pendant la sieste, lisait Billiken et moi je classais mes timbres dans le patio) nous sommes tous allés au jardin et oncle Carlos a mis la machine sur la terrasse ronde où l’on suspend les hamacs car c’est là qu’il y a le plus de fourmilières. Grand-maman a préparé de la braise pour le petit four et moi j’ai fait une boue parfaitement lisse en la fouettant à la truelle dans une vieille cuvette. Maman et ma sœur se sont assises sur les chaises en rotin pour bien voir et Lila nous a regardés à travers les troènes jusqu’à ce qu’on lui crie de venir alors elle a répondu que sa maman ne voulait pas mais que ça ne faisait rien, elle voyait quand même. À l’autre bout du jardin, les petites Negri passaient la tête par-dessus le mur, c’était de vraies calamités, ces filles, c’est pour ça qu’on ne les fréquentait pas. On les avait surnommées Chola, Cufina et Ela, les pauvres ! Pas méchantes au fond, mais dindes comme pas deux, impossible de jouer avec elles. Grand-maman avait pitié d’elles mais maman ne les invitait plus car ça finissait toujours par des bagarres. Elles voulaient toujours commander et elles ne savaient même pas jouer à la marelle, ni aux billes, ni aux gendarmes et aux voleurs, ni aux naufragés, elles ne savaient que pouffer comme des idiotes et parler de choses qui n’intéressaient personne. Leur père était conseiller municipal et ils élevaient des Orpington rousses ; nous, on avait des Rhode Island, qui sont bien meilleures pondeuses.

La machine paraissait plus grande maintenant, tellement sa couleur noire ressortait au milieu de la verdure du jardin et des arbres fruitiers. Oncle Carlos y a mis les braises et, tandis qu’elle chauffait, il a choisi une fourmilière et y a enfoncé le bec du tuyau ; moi, j’ai répandu de la boue par-dessus et je l’ai tassée avec mes mains mais sans trop appuyer pour éviter que les galeries ne s’effondrent, comme disait le prospectus. Puis mon oncle a ouvert la petite porte du four à poison et il est allé chercher la boîte et la cuillère. Le poison était violet, une couleur très belle, il fallait en mettre une grande cuillerée et refermer la porte aussitôt. À peine l’avait-on versée qu’on a entendu comme un sifflement et que la machine s’est mise en marche. C’était formidable, une épaisse fumée blanche s’élevait autour du bec et il a fallu étendre encore de la boue et bien la tasser avec les mains. « Elles vont toutes mourir », a dit mon oncle qui était très satisfait de la manière dont la machine fonctionnait ; je suis allé me poster à côté de lui, les mains pleines de boue jusqu’aux coudes, c’était, évidemment, un travail d’hommes.

— Pendant combien de temps faut-il enfumer chaque fourmilière ? a demandé maman.

— Au moins une demi-heure, a répondu l’oncle Carlos. Il y a des galeries qui vont très loin, bien plus loin qu’on ne pense.

Moi je croyais qu’il voulait dire deux ou trois mètres, il y a tant de fourmilières dans le jardin que chacune ne peut pas être très longue. Mais juste à ce moment-là, nous avons entendu la Chola crier, de cette voix qu’on pouvait entendre de la gare, et toute la famille Negri a rappliqué au jardin en disant que de la fumée sortait d’un carré de laitues. D’abord j’ai eu peine à le croire mais c’était vrai, Lila m’a averti à travers les troènes que de la fumée sortait aussi dans son jardin, sous un pêcher, et oncle Carlos a réfléchi un instant puis il est allé vers le mur des Negri et il a demandé à la Chola, qui est la moins flemmarde des trois, de mettre de la boue là où sortait la fumée et moi, j’ai sauté dans le jardin de Lila et j’ai bouché la fourmilière sous le pêcher. La fumée sortait maintenant de plusieurs coins à la fois, dans le poulailler, près de la porte blanche et au pied du mur du fond. Maman et ma sœur nous aidaient à mettre de la boue partout, c’était formidable toute cette fumée sous la terre qui essayait de sortir et, dans la fumée, toutes les fourmis qui écumaient et se tordaient comme les trois enfants de Flores.

Cet après-midi-là, nous avons travaillé jusqu’à la nuit et nous avons envoyé plusieurs fois ma sœur demander aux voisins s’il ne sortait pas de la fumée dans leur jardin. La machine s’est éteinte à la nuit tombée et quand j’ai eu retiré le tuyau de la fourmilière, j’ai creusé un peu avec la truelle et j’ai vu que la petite grotte était pleine de fourmis mortes et que l’intérieur était violet et sentait le soufre. J’ai jeté de la terre dessus comme dans les enterrements et j’ai calculé que cinq mille fourmis au moins devaient avoir péri dans l’opération. Tout le monde était rentré, c’était l’heure d’aller prendre son bain et de mettre le couvert, mais oncle Carlos et moi nous sommes restés encore un moment dehors pour nettoyer la machine et la ranger. Je lui ai demandé si je pouvais porter toutes les choses dans la cabane aux outils et il m’a dit oui. Comme on ne sait jamais, je me suis lavé les mains après avoir touché la boîte et la cuillère, bien qu’on ait nettoyé la cuillère auparavant.

Le lendemain c’était dimanche et tante Rosa est venue nous voir, avec nos cousins, et toute la journée on a joué aux gendarmes et aux voleurs avec Lila qui avait eu la permission de venir. Le soir, tante Rosa a demandé à maman si mon cousin Hugo pouvait rester à Banfield toute la semaine car il était un peu fatigué depuis sa pleurésie et il avait besoin de bon air. Maman a dit bien sûr, et nous étions tous très contents. On a mis dans ma chambre un lit pour Hugo et, le lundi, sa bonne est venue apporter ses vêtements pour la semaine. Nous prenions notre bain ensemble et Hugo savait plus d’histoires que moi mais il ne sautait pas aussi loin. On voyait bien qu’il était de Buenos Aires, dans sa valise il y avait aussi deux livres de Jules Verne et un autre de botanique parce qu’il avait à préparer son examen d’entrée au lycée. Dans un des livres il y avait une plume de paon, c’était la première fois que j’en voyais une, il s’en servait comme signet. Elle était verte avec un œil bleu et violet, tout éclaboussée d’or. Ma sœur a demandé à Hugo de la lui donner mais il a répondu qu’il ne pouvait pas, c’était un cadeau de sa mère. Il ne la lui a même pas laissé toucher mais moi oui parce qu’il avait confiance en moi et que moi je la prenais par la tige.

Les premiers jours, comme oncle Carlos travaillait à son bureau, nous n’avons pas fait marcher la machine ; j’avais bien dit à maman que, si elle voulait, je pouvais l’allumer tout seul mais elle m’a répondu qu’il valait mieux attendre samedi et que d’ailleurs, on voyait moins de fourmis qu’avant.

— Il y en a bien cinq mille de moins, lui ai-je dit.

Elle a ri mais elle a reconnu que j’avais raison. Tant mieux, au fond, qu’on ne m’ait pas laissé allumer la machine, Hugo aurait voulu s’en mêler, il est de ceux qui savent tout mieux que les autres et ouvrent toutes les portes pour voir. Et surtout avec ce poison, il valait mieux qu’il n’ait pas à m’aider.

À l’heure de la sieste on nous envoyait dans nos chambres parce qu’on avait peur que nous attrapions une insolation. Ma sœur, depuis que Hugo jouait avec moi, venait toujours nous rejoindre et elle voulait toujours jouer avec lui. Aux billes, je les gagnais facilement, mais au bilboquet, Hugo, je ne sais pas comment, savait tous les trucs et je perdais à tous les coups. Ma sœur passait son temps à vanter ce qu’il faisait et je devinais qu’elle aurait bien voulu l’avoir pour fiancé, elle aurait mérité que je le dise à maman, elle n’aurait pas volé une bonne paire de claques, seulement, je ne savais pas quoi dire à maman, ils ne faisaient rien de mal. Hugo se moquait d’elle en douce, et moi, à ces moments-là, je l’aurais bien embrassé, mais c’était toujours au milieu d’un jeu et pas question d’embrassades à ces moments-là, il s’agissait avant tout de perdre ou de gagner.

La sieste durait de deux heures à cinq heures, c’était le meilleur moment pour être tranquille et faire ce qu’on voulait. Hugo et moi, on passait les timbres en revue et je lui donnais ceux que j’avais en double, je lui apprenais à les classer par pays, et il avait l’intention de faire, l’été suivant, une collection comme moi mais seulement avec les timbres d’Amérique. Ça supprimait malheureusement ceux du Cameroun qui ont des animaux mais Hugo prétendait que les collections ont plus de valeur comme ça. Ma sœur lui donnait raison, elle qui ne sait pas reconnaître si un timbre est à l’endroit ou à l’envers, mais c’était pour le plaisir de me contredire. Heureusement, Lila, qui nous rejoignait vers trois heures en sautant à travers les troènes, prenait mon parti et disait qu’elle aimait beaucoup les timbres d’Europe. Une fois, je lui avais donné une enveloppe pleine de timbres tous différents les uns des autres et elle me le rappelait souvent, son père voulait l’aider à commencer une collection mais sa mère disait que ça n’était pas une occupation pour les filles et que c’était plein de microbes, aussi elle avait enfermé l’enveloppe dans un placard.

Pour ne pas être grondés à cause du bruit, on filait au fond du jardin dès que Lila arrivait et on allait s’étendre sous les arbres fruitiers. Les petites Negri étaient dans leur jardin, elles aussi, et je savais qu’elles étaient folles de Hugo toutes les trois, elles se parlaient à tue-tête de cette voix nasillarde qu’elles avaient et la Cufina passait son temps à demander : « Mais où est donc ma corbeille à ouvrage avec mes pelotes ? » et Ela lui répondait je ne sais plus quoi, alors elles se chamaillaient, mais exprès, pour se faire remarquer. Heureusement que de ce côté-là les troènes étaient très épais et qu’on ne voyait pas grand-chose parce que nous, avec Lila, on était morts de rire rien que de les entendre. Hugo, lui, se pinçait le nez et criait : « Mais où est donc ma bouilloire pour le maté ? » Alors, la Chola qui était l’aînée disait : « Qu’est-ce qu’il y a comme gens grossiers cette année par ici », et nous, on se fourrait de l’herbe dans la bouche pour ne pas hurler de rire car il ne fallait surtout pas leur donner prise mais plutôt les laisser sur leur faim, comme ça, après, quand elles nous entendaient jouer au ballon chasseur, elles bisquaient bien plus et elles finissaient par se disputer tellement entre elles que leur tante, à la fin, sortait, leur tirait les cheveux et que toutes les trois rentraient en pleurant.

Moi, j’aimais bien avoir Lila comme partenaire dans les jeux, c’est plus drôle qu’entre frère et sœur. D’ailleurs, ma sœur prenait tout de suite Hugo comme compagnon. Lila et moi, on les battait aux billes, mais Hugo préférait gendarmes et voleurs et il fallait toujours faire ce qu’il voulait, c’était des jeux très bien d’ailleurs, l’embêtant c’est qu’on ne pouvait pas crier et les jeux où l’on ne crie pas, c’est moins bien que les autres. Quand on jouait à cache-cache, c’était toujours à moi de compter, je ne sais pas pourquoi ils gagnaient à tous les coups et touchaient le but l’un derrière l’autre.

Vers cinq heures, on voyait apparaître grand-maman qui nous grondait parce que nous étions en sueur, nous étions restés trop longtemps au soleil, mais nous la faisions rire et nous l’embrassions, même Hugo et Lila qui n’étaient pas de la maison. J’avais remarqué que grand-maman, ces jours-ci, allait souvent dans la cabane à outils, sans doute avait-elle peur que nous touchions la machine ou la boîte. Mais pas de danger, après ce qui était arrivé aux trois enfants de Flores, sans compter la fessée qu’on aurait récoltée.

J’aimais rester seul parfois et, dans ces moments-là, je ne souhaitais même pas la présence de Lila. Surtout le soir un peu avant que grand-maman ne vienne, en peignoir blanc, arroser les plates-bandes. À cette heure-là, la terre n’est plus aussi chaude et les chèvrefeuilles se mettent à sentir très fort et aussi les rangées de tomates entre leurs rigoles où il y a des insectes comme on n’en voit pas ailleurs. J’aimais me jeter à plat ventre et respirer la terre, j’aimais la sentir sous moi, chaude avec son odeur d’été, d’un été si différent de tous les autres. Je pensais à beaucoup de choses mais surtout aux fourmis, depuis que j’avais vu comment les fourmilières étaient faites, je pensais aux galeries qui s’étendaient et se ramifiaient un peu partout sous terre et que personne ne voyait. Comme les veines dans mes jambes, qu’on distinguait à peine sous la peau mais qui étaient pleines de fourmis et de mystères qui allaient et venaient en tous sens. Si on avalait un peu de poison ça devait faire le même effet que la fumée de la machine, le poison se répandait dans les veines du corps comme la fumée sous terre, il n’y avait pas grande différence.

Mais bientôt j’en avais assez d’être seul et d’étudier les insectes des tomates. J’allais jusqu’à la porte blanche, je prenais mon élan et je partais à fond de train comme Buffalo Bill, en arrivant devant le carré de salades, je le sautais d’un bond sans toucher le bord du gazon. Hugo et moi nous nous exercions à tirer à la cible avec la carabine à air comprimé ou bien nous nous balancions dans les hamacs quand ma sœur et parfois Lila venaient nous rejoindre après leur bain, habillées de propre. Puis, Hugo et moi nous montions nous baigner nous aussi et, à la tombée de la nuit, nous allions tous nous amuser sur le trottoir ou alors, tandis que ma sœur jouait du piano dans le salon, on s’asseyait sur la balustrade de la terrasse et on regardait passer les gens jusqu’à ce que l’oncle Carlos arrive, alors on courait à sa rencontre pour lui dire bonsoir et voir en même temps s’il ne rapportait pas un paquet avec une ficelle dorée, ou un illustré. C’est justement une de ces fois-là que Lila a trébuché sur une pierre et s’est fait mal au genou. Pauvre Lila, elle ne voulait pas pleurer mais les larmes coulaient malgré elle et je pensais à sa mère qui était si sévère et qui allait sûrement la traiter de garçon manqué et tout, Hugo et moi on lui a fait la petite chaise et on l’a portée au fond du jardin, près de la porte blanche, pendant que ma sœur allait en cachette chercher du coton et de l’alcool. Hugo, pour se rendre intéressant, voulait la soigner, et ma sœur aussi pour être avec Hugo mais je les ai écartés en les poussant assez fort et j’ai dit à Lila de ne pas avoir peur, que ça ne durerait qu’une seconde, qu’elle pouvait fermer les yeux si elle voulait. Mais elle a refusé et pendant que je lui passais l’alcool elle a regardé fixement Hugo comme pour lui montrer qu’elle était courageuse. J’ai soufflé bien fort sur la blessure et avec la bande que j’ai mise après, ça faisait très bien, elle n’avait plus mal du tout.

— Il vaut mieux que tu rentres chez toi tout de suite, lui a dit ma sœur, comme ça ta maman ne se fâchera pas.

Quand Lila a été partie, j’ai commencé à m’ennuyer ferme entre Hugo et ma sœur qui ne parlaient que d’orchestres typiques, Hugo racontait un film qu’il avait vu et il sifflait les airs de tango pour que ma sœur les joue au piano. Je suis monté dans ma chambre chercher mon album de timbres mais je n’arrêtais pas de penser à Lila qui allait se faire gronder par sa mère, qui était peut-être en train de pleurer et dont la blessure pouvait s’infecter comme il arrive si souvent. Comme elle avait été courageuse au moment où je lui passais l’alcool, comme elle regardait Hugo sans pleurer ni baisser les yeux !

Le livre de botanique de Hugo était sur la table de nuit et la tige de la plume de paon dépassait un peu entre les pages. Puisqu’il me la laissait regarder d’habitude, je l’ai tirée avec précaution et je me suis approché de la lampe pour bien la voir. Je crois que c’était la plus belle de toutes les plumes du monde. On aurait dit ces ronds de couleur qui apparaissent sur les flaques de pluie mais ça ne pouvait pas se comparer, elle était beaucoup plus jolie, d’un vert brillant comme ces bestioles qu’on trouve sur des abricotiers et qui ont deux longues antennes avec une petite boule poilue à chaque bout. Sur la partie la plus large et la plus verte s’ouvrait un œil bleu et violet, tout saupoudré d’or, quelque chose d’inimaginable. Je comprenais soudain pourquoi on appelait le paon « l’oiseau royal » et plus je regardais la plume, plus il me venait des idées étranges, comme dans les romans, j’ai même fini par la remettre vite dans le livre, sans ça je l’aurais volée, ce qui était impossible. Et Lila qui pensait peut-être à nous en ce moment, seule dans sa maison (si sombre, avec des parents si sévères) pendant que je m’amusais avec la plume de paon et les timbres. Il valait mieux ranger tout ça et penser à la pauvre Lila si courageuse.

Le soir, j’ai eu du mal à m’endormir, je ne sais pas pourquoi. Je m’étais mis en tête que Lila n’était pas bien et qu’elle avait de la fièvre. J’aurais voulu demander à maman d’aller voir sa mère mais ça n’était pas possible, d’abord Hugo se serait moqué de moi et ensuite maman se serait fâchée qu’on lui ait caché la blessure. J’ai essayé de m’endormir je ne sais combien de fois mais je n’y arrivais pas et à la fin j’ai pensé que le mieux ce serait d’aller moi-même le lendemain matin chez Lila pour voir comment elle allait ou bien je l’appellerais à travers les troènes. J’ai fini par m’endormir en pensant à Lila et Buffalo Bill et aussi à la machine à fourmis, mais surtout à Lila.

Je me suis levé avant tous les autres le lendemain matin et je suis allé dans mon jardin qui est près des glycines. Mon jardin, c’est une plate-bande pour moi tout seul que grand-maman m’a donnée pour y planter ce que je voudrais. D’abord, j’y avais semé de l’alpiste pour les oiseaux, puis des pommes de terre, mais maintenant j’aimais les fleurs et spécialement mon jasmin du Cap, celui qui a l’odeur la plus forte, surtout la nuit, et maman disait toujours que mon jasmin était le plus beau de tous. J’ai creusé doucement avec ma bêche tout autour du jasmin, qui était la plus belle chose que je possédais, et je suis arrivé à le sortir de son trou avec toute la terre collée à ses racines. Puis j’ai appelé Lila qui était levée elle aussi et qui n’avait presque plus rien à son genou.

— Hugo s’en va demain ? m’a-t-elle demandé, et je lui ai répondu oui, il avait des cours à suivre à Buenos Aires pour l’examen d’entrée au lycée.

Je lui ai dit aussi que j’avais quelque chose pour elle, elle m’a demandé ce que c’était et alors je lui ai montré mon jasmin entre les troènes en lui disant que je le lui offrais et que, si elle voulait, je l’aiderais à faire un jardin pour elle toute seule. Lila s’est écriée que le jasmin était très beau et elle est allée demander à sa mère la permission de le planter et moi, j’ai escaladé les troènes pour l’aider à faire son jardin. On a choisi une petite plate-bande, on a arraché les chrysanthèmes à moitié secs qu’il y avait, puis moi je me suis mis à bêcher et à donner une autre forme à la plate-bande, et après, Lila m’a indiqué l’endroit où elle voulait mettre le jasmin, et c’était juste au milieu. Je l’ai planté, nous l’avons arrosé avec son arrosoir et ça a fait un beau jardin. Je n’avais plus qu’à me procurer un peu de gazon mais ça ne pressait pas. Lila était très contente et sa blessure ne lui faisait plus mal du tout. Elle voulait que Hugo et ma sœur viennent tout de suite voir ce que nous avions fait et je suis parti les chercher, mais maman m’a appelé juste à ce moment-là pour le petit déjeuner. Les petites Negri se disputaient dans leur jardin et la Cufina glapissait, comme d’habitude. Je ne sais pas comment elles pouvaient se disputer par un matin aussi beau.

Hugo devait repartir à Buenos Aires le samedi soir et moi finalement j’étais assez content parce que oncle Carlos ne voulait pas allumer la machine ce jour-là et préférait attendre le dimanche. Au fond, il valait mieux être seuls, lui et moi, si jamais Hugo s’était empoisonné…

Il m’a manqué un peu ce soir-là, je m’étais habitué à l’avoir dans ma chambre, il savait tant de contes et d’aventures par cœur. Pour ma sœur c’était encore pire, elle errait dans la maison comme une âme en peine, et quand maman lui a demandé ce qu’elle avait elle a répondu : rien, mais en faisant une telle tête que maman l’a regardée un instant puis s’en est allée en disant qu’il y en avait qui se prenaient pour de grandes personnes et qui ne savaient même pas encore se moucher seules. Je trouvais que ma sœur se conduisait vraiment comme une imbécile, quand je pense que je l’ai surprise en train d’écrire le nom de Hugo à la craie de couleur sur le mur de la cour. Elle écrivait le nom, puis l’effaçait puis le récrivait d’une autre façon et d’une autre couleur, tout ça en me regardant du coin de l’œil, et après elle a même fait un cœur percé d’une flèche et je suis parti pour ne pas lui envoyer une paire de claques ou ne pas aller le dire à maman. Pour comble de malchance, Lila était rentrée très tôt chez elle ce soir-là en disant que sa mère ne la laissait plus rester longtemps depuis qu’elle s’était fait mal au genou. Hugo lui a dit qu’on venait le chercher à cinq heures, et pourquoi est-ce qu’elle ne restait pas jusqu’à son départ ? mais Lila a dit qu’elle ne pouvait pas et elle est partie en courant sans même dire au revoir. Aussi Hugo a-t-il été obligé d’aller chez eux pour prendre congé d’elle et de sa mère et quand il est revenu nous embrasser il était tout content et il a dit qu’il reviendrait à la fin de l’autre semaine.

Cette nuit-là, je me suis senti un peu seul dans ma chambre mais, d’un autre côté, c’était agréable de savoir que tout était de nouveau à moi et que je pouvais éteindre la lumière quand je voulais.

Le dimanche en me réveillant, j’ai entendu maman parler à M. Negri par-dessus la clôture. Quand je me suis approché pour dire bonjour, M. Negri était en train de se plaindre parce que dans la plate-bande où était sortie la fumée le jour où nous avions essayé la machine, toutes les laitues se flétrissaient. Maman a répondu que ça l’étonnait beaucoup parce que le prospectus disait que le produit était sans danger pour les plantes, mais M. Negri a répondu qu’il ne fallait pas s’y fier, c’est comme pour les médicaments, quand on lit le prospectus ça doit tout guérir et puis, aussi bien, on finit entre quatre cierges. Maman lui a demandé si ce ne serait pas plutôt une de ses filles qui aurait jeté sans faire exprès une eau de lessive sur les laitues (mais moi j’ai bien vu qu’elle voulait plutôt dire « en faisant exprès » tellement elles étaient chicaneuses et cherchaient la dispute). M. Negri a répondu qu’il allait les interroger mais que si c’était la fumée qui faisait mourir les plantes, ce n’était pas la peine de se donner tant de mal. Maman a répliqué qu’il n’allait pas comparer la perte de quatre méchantes laitues avec les ravages que font les fourmis dans les jardins, et que nous allions rallumer la machine dès cet après-midi mais que s’ils voyaient sortir de la fumée dans leur jardin, qu’ils viennent nous avertir, nous irions nous-mêmes boucher les fourmilières. Grand-maman m’a appelé pour le petit déjeuner et je ne sais pas ce qu’ils se sont raconté d’autre, mais j’étais enthousiasmé à l’idée de faire à nouveau la guerre aux fourmis et j’ai passé la matinée à lire les aventures de Raffles, bien qu’elles ne me plaisent pas autant que celles de Buffalo Bill.

Ma sœur s’était finalement calmée et elle se promenait partout en chantant à tue-tête ; à un moment donné ça l’a prise de dessiner avec des crayons de couleur et elle est entrée dans ma chambre et avant que j’aie pu m’en apercevoir elle avait mis le nez dans ce que je faisais ; j’étais juste par hasard en train d’écrire mon nom parce que j’aimais l’écrire un peu partout et j’avais mis, complètement par hasard, celui de Lila à côté du mien. J’ai fermé brusquement le cahier mais elle avait eu le temps de lire et elle a éclaté de rire en me regardant d’un air de pitié, je lui ai sauté dessus mais elle s’est mise à pousser des cris de paon et naturellement maman est arrivée, alors je me suis sauvé au fond du jardin avec toute ma rage rentrée. Pendant le déjeuner ma sœur m’a regardé d’un air moqueur et j’aurais bien aimé lui envoyer un coup de pied sous la table mais elle aurait hurlé et, comme on allait allumer la machine l’après-midi, je me suis retenu et je n’ai rien dit.

À l’heure de la sieste, j’ai grimpé sur le saule pour lire et pour penser et quand vers cinq heures oncle Carlos est descendu de sa chambre, on s’est d’abord fait un maté puis on est allés monter la machine et moi, j’ai préparé deux cuvettes de boue. Les femmes étaient restées à la maison, il faisait trop chaud, surtout à côté de la machine qu’on chauffait au charbon mais le maté est bon dans ces cas-là si on le prend bien chaud et sans sucre.

Nous avions choisi le carré près du poulailler au fond du jardin car les fourmis semblaient s’être réfugiées là et avaient fait de grands ravages dans les semis. À peine avions-nous enfoncé le tuyau dans la plus grande fourmilière que la fumée s’est mise à sortir de tous les côtés, il en sortait même entre les briques du poulailler. Je courais à droite et à gauche pour boucher les trous, j’aimais jeter de la boue sur les fentes et la tasser avec mes mains jusqu’à ce que la fumée ne puisse plus sortir. Oncle Carlos, par-dessus la clôture, a demandé à la Chola qui était la moins stupide des trois, s’il y avait de la fumée dans son jardin et la Chola qui avait beaucoup de respect pour oncle Carlos est allée, à grand tapage, regarder dans les moindres recoins du jardin, mais il n’y avait de fumée nulle part. Soudain Lila m’a appelé et j’ai couru jusqu’aux troènes ; elle était là avec sa robe à pois orange, celle que j’aime le plus, et son genou bandé. Elle m’a dit que de la fumée sortait dans son jardin, celui qui était rien que pour elle, alors moi, aussitôt, j’ai sauté par-dessus le grillage avec une cuvette de boue pendant que Lila me disait d’un air très embêté que juste au moment où elle allait voir son jardin elle nous avait entendus parler avec les petites Negri et que, presque aussitôt, elle avait vu de la fumée sortir près de l’endroit où nous avions planté le jasmin. Je me suis agenouillé et j’ai répandu de la boue tant que j’ai pu. C’était très dangereux cette fumée pour le jasmin qu’on venait juste de transplanter, et à la fin du printemps par-dessus le marché, le prospectus avait beau dire que non… J’ai même pensé à couper la galerie des fourmis quelques mètres plus haut mais pour l’instant, il fallait surtout plâtrer avec de la boue et empêcher la fumée de sortir. Lila était assise à l’ombre avec un livre et elle me regardait travailler. J’aimais qu’elle me regarde, j’ai mis tant de boue autour du jasmin que la fumée ne risquait plus de sortir à cet endroit-là. Après, je me suis approché d’elle pour lui demander où il y avait une bêche afin de couper la galerie avant que le poison arrive. Elle est allée en chercher une et comme elle tardait, j’ai regardé son livre, un livre de contes avec des images et j’ai été étonné de voir qu’elle avait, elle aussi, dans son livre une plume de paon très belle et qu’elle ne m’en avait jamais parlé. J’entendais oncle Carlos m’appeler pour aller boucher d’autres trous mais je restais là à regarder la plume qui ne pouvait pas être celle de Hugo mais qui lui ressemblait tellement qu’elle devait certainement venir du même paon, verte avec un œil violet et bleu et des petits points d’or. Quand Lila est revenue avec la bêche, je lui ai demandé où elle avait trouvé cette plume et j’allais lui raconter que Hugo en avait une toute pareille. C’est pourquoi j’ai failli ne pas comprendre ce qu’elle me disait quand elle m’a répondu, en devenant toute rouge, que c’était Hugo qui la lui avait donnée le jour de son départ.

— Il m’a dit qu’il en a beaucoup chez lui, a-t-elle ajouté comme pour s’excuser mais sans me regarder.

Oncle Carlos m’a appelé plus fort, j’ai jeté la bêche et j’ai couru vers les troènes ; Lila avait beau crier que la fumée sortait de nouveau dans son jardin, j’ai sauté par-dessus le grillage, et, une fois de l’autre côté, je l’ai regardée à travers les troènes ; elle pleurait, son livre dans les mains et la plume de paon dépassant un peu d’entre les pages et c’était vrai, la fumée sortait de nouveau dans son jardin, au pied même de son jasmin cette fois, le poison était en train d’envahir ses racines. J’ai couru à la machine et, profitant de l’absence d’oncle Carlos qui parlait aux petites Negri, j’ai ouvert la boîte de poison et j’en ai versé deux, trois pleines cuillerées dans la machine puis j’ai refermé la porte soigneusement, comme ça la fumée serait très vénéneuse, elle tuerait toutes les fourmis, il ne resterait plus une seule fourmi vivante dans aucun jardin.

Traduction Laure Guille-Bataillon

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