Fin d'un jeu

Julio Cortázar · Chapitre 8 sur 19

Pages du PDF

Fin d'un jeu

Chapitre II

OceanofPDF.com

L’idole des Cyclades

— Cela m’est égal que tu m’écoutes ou pas, dit Somoza. C’est ainsi et il m’a paru juste de te mettre au courant.

Morand sursauta comme s’il revenait brusquement de très loin. Il se rappela qu’avant de se perdre en une vague rêverie, il avait pensé que Somoza était en train de devenir fou.

— Excuse-moi, dit-il, j’étais distrait. Mais tu reconnaîtras que tout cela… Enfin, arriver jusqu’ici et te trouver au milieu de…

Mais tout expliquer par une brusque folie de Somoza, c’était trop facile.

— Oui, il n’y a pas de mots pour cela, dit Somoza. Du moins, pas nos mots.

Ils se regardèrent une seconde et Morand détourna les yeux le premier tandis que la voix de Somoza reprenait sur le ton impersonnel de ces explications qui se perdent vite au-delà de l’intelligence. Morand préférait ne pas le regarder mais alors il retombait dans la contemplation involontaire de la petite statue sur la colonne et c’était revenir à cet après-midi doré de cigales et d’odeurs d’herbes où Somoza et lui, incroyablement, avaient déterré la statuette dans l’île. Il se rappelait que Thérèse, quelques mètres plus loin, en haut du rocher d’où l’on apercevait la côte de Paros, s’était retournée en entendant le cri de Somoza et, après une seconde d’hésitation, elle avait couru vers eux, oubliant qu’elle tenait à la main le soutien-gorge rouge de son maillot, et elle se penchait au-dessus du puits d’où sortaient les mains de Somoza brandissant la statuette défigurée par la rouille et les adhérences calcaires ; alors Morand, mi-riant, mi-fâché, lui avait crié de s’habiller, et Thérèse s’était redressée en le regardant comme si elle ne comprenait pas, et soudain elle leur avait tourné le dos en cachant ses seins de ses mains pendant que Somoza tendait la statuette à Morand et sautait hors du trou. Presque sans transition, Morand revit les heures qui avaient suivi, la soirée dans les tentes au bord du torrent, l’ombre de Thérèse marchant sous la lune entre les oliviers et c’était comme si la voix de Somoza à présent, retentissant monotone entre les murs de l’atelier vide, lui parvenait du fond de cette soirée, faisant partie de son souvenir, lorsque Somoza avait parlé de son absurde espoir et lui, entre deux gorgées de vin résiné, avait ri joyeusement et l’avait traité de faux archéologue et d’incurable poète.

« Il n’y a pas de mots pour cela, venait de dire Somoza, du moins pas nos mots. »

Dans la tente, au fond du vallon de Skoros, ses mains avaient tenu la statuette et l’avaient caressée pour lui enlever sa fausse robe de temps et d’oubli (Thérèse, parmi les oliviers, était toujours furieuse à cause du reproche de Morand, de ses stupides préjugés), et la nuit avait tourné lentement tandis que Somoza lui disait son espoir insensé de parvenir peut-être jusqu’à la statue par d’autres chemins que les mains, les yeux et la science, tandis que le vin et le tabac se mêlaient au dialogue avec les grillons et l’eau du torrent, donnant peu à peu l’impression confuse que l’on ne pouvait plus s’entendre. Plus tard, quand Somoza fut reparti sous sa tente en emportant la statue et que Thérèse se fatigua d’être seule et vint se coucher, Morand lui parla des illusions de Somoza et ils se demandèrent avec une aimable ironie parisienne si tous les gens de Buenos Aires avaient l’imagination aussi fertile. Avant de s’endormir, ils discutèrent à voix basse de ce qui était arrivé ce soir, et Thérèse finit par accepter les excuses de Morand, finit par l’embrasser, et ce fut comme toujours dans l’île, comme toujours partout, ce furent lui et elle et la nuit autour d’eux et le long oubli.

— Quelqu’un d’autre le sait-il ? demanda Morand.

— Non. Toi et moi seulement. Il m’a semblé que c’était juste, dit Somoza. Je n’ai presque pas bougé d’ici ces derniers mois. Au début, une vieille femme venait ranger l’atelier et laver mon linge mais elle me dérangeait.

— Cela semble incroyable qu’on puisse vivre ainsi dans la banlieue de Paris. Ce silence… Mais dis-moi, tu descends tout de même au village faire tes courses ?

— Avant, oui, je te l’ai déjà dit. Maintenant, ce n’est plus la peine. Il y a tout ce qu’il faut ici.

Morand regarda dans la direction du doigt de Somoza, au-delà de la statuette et de ses répliques abandonnées sur les étagères. Il vit du bois, du plâtre, de la pierre, des marteaux, de la poussière, l’ombre des arbres sur les vitres. Le doigt semblait désigner un coin de l’atelier où il n’y avait rien, juste un chiffon sale par terre.

Mais les choses avaient peu changé au fond, ces deux années entre eux avaient été aussi un coin vide du temps et les chiffons sales, c’était tout ce qu’ils ne s’étaient pas dit et qu’ils auraient dû, peut-être, se dire. L’expédition aux îles, une folie romantique née à la terrasse d’un café boulevard Saint-Michel, se termina dès qu’ils eurent trouvé l’idole dans les ruines du vallon. La peur d’être découverts rabattit un peu leur joie des premières semaines et vint le jour où Morand surprit un regard de Somoza tandis qu’ils descendaient tous les trois vers la plage, le soir même il en parla à Thérèse et ils décidèrent de revenir à Paris le plus vite possible parce qu’ils avaient de l’estime pour Somoza et trouvaient presque injuste qu’il se mît ainsi – et si imprévisiblement – à souffrir. À Paris, ils continuèrent à se voir de temps à autre, presque toujours pour des raisons professionnelles. Mais Morand allait seul aux rendez-vous. La première fois, Somoza demanda des nouvelles de Thérèse, puis il parut ne plus s’en soucier. Tout ce qu’ils auraient dû se dire pesait entre eux deux, peut-être entre eux trois. Morand fut d’accord pour que Somoza gardât quelque temps la statuette chez lui. Il était impossible de la vendre avant deux ans. Marcos, l’homme qui connaissait un colonel qui connaissait un douanier athénien, avait imposé ce délai comme condition complémentaire du passage en fraude. Somoza prit la statuette chez lui et Morand la voyait chaque fois qu’ils se rencontraient. Il ne fut jamais question que Somoza allât chez les Morand, comme tant d’autres choses dont on ne parlait plus à présent et qui, au fond, étaient toujours Thérèse. Somoza semblait possédé par son idée fixe et s’il invitait parfois Morand à boire un cognac chez lui c’était uniquement pour en parler. Rien de très extraordinaire, après tout. Morand connaissait trop bien les goûts de Somoza pour certaines littératures marginales pour s’étonner de sa nostalgie. Seul le surprenait le fanatisme de cet espoir à l’heure des confidences presque automatiques où il se sentait comme de trop ; la caresse répétée des mains sur le petit corps de la statuette inexpressivement belle, les litanies monotones redisant jusqu’à l’épuisement les mêmes formules de passe. Du point de vue de Morand, l’obsession de Somoza était parfaitement analysable : tout archéologue s’identifie plus ou moins avec le passé qu’il explore et révèle. De là à croire qu’une grande intimité avec l’un de ces vestiges pouvait vous ravir, altérer le temps et l’espace, ouvrir une brèche par où accéder à… Somoza n’employait jamais ce vocabulaire ; ce qu’il disait était toujours plus ou moins que cela, une sorte de langage allusif et conjuratoire qui venait d’un lieu irréductible à la raison. Déjà, à cette époque, il s’essayait maladroitement à faire des répliques de la statue. Morand réussit à voir la première avant que Somoza ne quittât Paris et il écouta avec une amicale courtoisie les lieux communs obstinés sur la répétition des gestes et des situations comme moyen d’abolition, la certitude de Somoza que son approche entêtée parviendrait à l’identifier à la structure initiale, en une superposition qui serait plus que cela car il n’y aurait pas dualité mais fusion, contact primordial (ce n’était pas ses mots mais il fallait bien que Morand les traduisît d’une façon ou d’une autre lorsque, plus tard, il reconstruisait le monologue pour Thérèse). Contact qui, comme venait de le lui dire Somoza, s’était produit quarante-huit heures plus tôt, pendant la nuit du solstice de juin.

— Bon, admit Morand en allumant une autre cigarette. Mais j’aimerais que tu m’expliques pourquoi tu es tellement sûr que… Enfin, que tu as touché au but.

— Expliquer ? Mais tu ne le vois pas ?

Il tendait la main à nouveau vers une case de l’air, un coin de l’atelier, il décrivait un arc qui englobait le plafond et la statuette posée sur une fine colonne de marbre, saisie dans le cône lumineux du réflecteur. Morand se rappela inopinément que Thérèse avait passé la frontière en cachant la statuette dans le chien en peluche fait par Marcos dans une cave de la Plaka.

— Cela ne pouvait pas ne pas arriver, dit presque puérilement Somoza. À chaque nouvelle réplique, je me rapprochais un peu plus. Les formes finissaient par me connaître. Je veux dire que… Ah ! j’aurais besoin de jours entiers pour t’expliquer ça… et ce qui est absurde c’est que, là, tout tient dans un… Mais quand il en est ainsi…

La main allait et venait, accentuant le là, le ainsi.

— Ce qui est sûr, c’est que tu es devenu un vrai sculpteur, dit Morand en s’entendant parler et en se trouvant stupide. Les deux dernières répliques sont parfaites. Si un jour tu me rends la statue, je ne saurai jamais si tu m’as donné l’original.

— Je ne te la rendrai jamais, dit Somoza simplement. Et ne crois pas que j’ai oublié qu’elle appartient à tous les deux. Mais je ne te la donnerai jamais. La seule chose que j’aurais voulu c’est que Thérèse et toi me suiviez, que vous trouviez avec moi. Oui, j’aurais aimé vous avoir avec moi la nuit où j’ai touché le but.

C’était la première fois depuis presque deux ans que Morand l’entendait prononcer le nom de Thérèse, comme si, jusqu’à cet instant, elle avait été morte pour lui, mais sa façon de dire Thérèse était incroyablement ancienne, c’était la Grèce et le matin où ils étaient descendus sur la plage. Pauvre Somoza. Encore. Pauvre fou. Mais il était encore plus étrange de se demander pourquoi, au dernier moment, avant de monter dans l’auto après le coup de fil de Somoza, Morand avait senti la nécessité de téléphoner à Thérèse à son bureau pour lui demander de venir les rejoindre à l’atelier. Il lui faudrait le lui demander, savoir ce qu’elle avait pensé tandis qu’elle écoutait ses instructions pour arriver jusqu’au pavillon solitaire sur la colline. Que Thérèse répète exactement ce qu’il lui avait dit, mot pour mot. Morand maudit en silence cette manie systématique de recomposer la vie comme il restaurait un vase grec au musée, collant minutieusement les plus infimes morceaux, et la voix de Somoza, ici, mêlée au va-et-vient de ses mains qui semblaient vouloir, elles aussi, recoller des morceaux d’air, recomposer un vase transparent, ses mains qui montraient la statue, obligea Morand à regarder une fois de plus, contre sa volonté, ce blanc corps lunaire d’insecte antérieur à toute histoire, élaboré en des circonstances inconcevables, par quelqu’un d’inconcevablement lointain, à des milliers d’années et plus loin encore, en un horizon vertigineux de cri animal, de saut, de rites végétaux alternant avec les marées et les solstices, les époques de rut et les frustes cérémonies propitiatoires, le visage inexpressif où seule la ligne du nez brisait ce miroir aveugle d’une tension insupportable, les seins à peine marqués, le triangle du sexe et les bras entourant le ventre, l’idole des origines, de la première terreur sous les rites du temps sacré, de la hache de pierre des sacrifices sur les autels des collines. À croire que lui aussi devenait cinglé, comme si cela ne suffisait pas d’être archéologue.

— Mais, dit Morand, ne pourrais-tu faire l’effort de m’expliquer, même si tu penses que rien de tout cela n’est explicable ? La seule chose que je sache, en définitive, c’est que tu as passé des mois dans cet atelier à sculpter des répliques de la statue et que voici deux nuits, tu…

— C’est tellement simple, dit Somoza. J’ai toujours senti que notre peau était encore en contact avec tout cela. Mais il fallait remonter cinq mille ans de fausses routes. Étrange que les descendants des Égéens eux-mêmes se soient rendus coupables de cette erreur. Mais cela n’a plus d’importance à présent. Vois, c’est comme ça.

Près de l’idole, il leva une main et la posa doucement sur les seins et le ventre. L’autre caressait le cou, montait jusqu’à la bouche absente, et Morand entendit Somoza parler d’une voix sourde et opaque, un peu comme si c’étaient ses mains ou cette bouche inexistante qui parlaient de la chasse dans les cavernes, de la fumée, des cerfs aux abois, du nom qu’on ne doit prononcer qu’après, des cercles de graisse bleue, du jeu des fleuves doubles, de l’enfance de Pohk, de la marche vers les degrés de l’ouest et des haltes sous les ombres néfastes. Il se demanda si, profitant d’une inattention de Somoza, il pourrait appeler Thérèse au téléphone et lui demander d’amener le docteur Vernet. Mais Thérèse devait être déjà en route et, au bord des rochers où mugissait la Multiple, le chef des guerriers verts découpait la corne gauche du plus beau des mâles et la tendait au chef de ceux qui gardent le sel, pour renouveler le pacte avec Haghesa.

— Ouf, laisse-moi un peu respirer, dit Morand en se levant et en faisant un pas en avant. C’est fantastique et, en plus, j’ai une soif terrible. Buvons quelque chose, je peux aller chercher un…

— Le whisky est là, dit Somoza en retirant lentement ses mains de la statue. Moi, je ne boirai pas, il faut être à jeun pour le sacrifice.

— Dommage, dit Morand en cherchant la bouteille. Je n’aime pas boire seul. Quel sacrifice ?

Il se servit un plein verre de whisky.

— Celui de l’union, pour employer tes mots. Ne les entends-tu pas ? Les flûtes doubles, comme celles de la statuette que nous avons vue au musée d’Athènes. Le son de la vie à gauche, le son de la discorde à droite. La discorde est aussi la vie pour Haghesa mais quand s’accomplira le sacrifice, les joueurs de flûte cesseront de souffler dans la flûte de droite et l’on n’entendra plus que le sifflement de la vie nouvelle qui boit le sang répandu. Et les joueurs de flûte rempliront leur bouche de sang et ils le souffleront par la flûte de gauche et moi, j’oindrai de sang son visage, tu vois, comme ça, et ses yeux et sa bouche apparaîtront sous le sang.

— Ne dis pas de bêtises, dit Morand en buvant un long trait de whisky. Le sang n’irait pas du tout à notre poupée de marbre. Oui, c’est vrai, il fait chaud.

Somoza avait enlevé sa chemise d’un geste lent et calme. Quand Morand vit qu’il déboutonnait aussi son pantalon, il se reprocha de l’avoir laissé s’exciter ainsi, d’avoir permis qu’il cédât pareillement à son obsession. Maigre et brun, Somoza se dressa tout nu sous la lumière du réflecteur et parut se perdre en la contemplation d’un point dans l’espace. De sa bouche entrouverte coulait un filet de salive, et Morand, posant précipitamment son verre par terre, se dit qu’il lui faudrait trouver une ruse pour atteindre la porte. Il ne sut jamais d’où était sortie la hache de pierre qui se balançait dans la main de Somoza. Il comprit.

— C’était à prévoir, dit-il en reculant lentement. Le pacte avec Haghesa, hein ? Et le sang, c’est le pauvre Morand qui va le donner, n’est-ce pas ?

Sans le regarder, Somoza avança vers lui en décrivant un arc de cercle, comme s’il suivait un tracé fixé d’avance.

— Si tu veux vraiment me tuer, lui cria Morand en reculant vers la zone de pénombre, à quoi bon cette mise en scène ? Nous savons très bien tous les deux que c’est pour Thérèse. Mais à quoi cela te servira-t-il puisqu’elle ne t’a jamais aimé et ne t’aimera jamais ?

Le corps nu sortait du cercle illuminé par le réflecteur. Réfugié dans l’ombre du fond de l’atelier Morand marcha sur les chiffons humides jetés par terre et il comprit qu’il ne pouvait plus reculer. Il vit la hache se lever et il sauta comme le lui avait appris Nagashi au gymnase de la place des Ternes. Somoza reçut le coup de pied à mi-cuisse et le coup nishi sur le côté gauche du cou. La hache s’abattit en biais, trop loin, Morand repoussa élastiquement le torse qui se jetait sur lui et saisit le poignet désarmé. Somoza était encore un cri de stupeur étouffée quand le fil de la hache lui retomba en plein front.

Avant de le regarder à nouveau, Morand alla vomir dans un coin de l’atelier sur les chiffons sales. Il se sentait comme vide, cela lui fit du bien de vomir. Il ramassa son verre par terre et finit ce qui restait de whisky, en pensant que Thérèse allait arriver d’un moment à l’autre et qu’il fallait faire quelque chose, avertir la police, s’expliquer. Tout en traînant par un pied le corps de Somoza à la lumière du projecteur, Morand pensa qu’il lui serait facile de démontrer que c’était un cas de légitime défense. Les excentricités de Somoza, son éloignement du monde, son évidente folie. Il se baissa et trempa ses mains dans le sang qui coulait sur le visage et les cheveux du mort, tout en regardant son bracelet-montre qui marquait huit heures moins vingt. Thérèse ne pouvait tarder, le mieux serait de sortir, de l’attendre dans le jardin ou dans la rue, de lui éviter le spectacle de l’idole au visage ruisselant de sang, les filets rouges qui glissaient sur le cou, contournaient les seins, se rassemblaient dans le fin triangle du sexe, tombaient le long des cuisses. La hache était profondément enfoncée dans le front du sacrifié et Morand la reprit en la soupesant entre ses mains poisseuses. Il poussa le cadavre du pied contre la colonne, renifla l’air et s’approcha de la porte. Il valait mieux l’ouvrir pour que Thérèse pût entrer. Appuyant la hache contre la porte, il se mit à se déshabiller parce qu’il faisait chaud et parce que l’air sentait le renfermé, la foule. Il était nu déjà quand il entendit le bruit du taxi et la voix de Thérèse dominant le chant des flûtes ; il éteignit la lumière et, la hache à la main, il attendit derrière la porte en léchant le fil de la hache et en pensant que Thérèse était la ponctualité même.

Traduction Laure Guille-Bataillon

OceanofPDF.com