Futurs en voie d’extinction

Chapitre 6 sur 8 · partie 3/3

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Futurs en voie d’extinction

PROTECTION : Maureen F. McHugh (1992)

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

« La plupart du temps, ils ne racontent que des conneries », dis-je.

Et je sens monter la colère, contre Paul, contre tout ça, j’ai tout le temps froid, et faim, et merde !

« Je n’ai pas dit qu’il fallait les croire », souffle-t-il.

Ils finissent par allumer les petits radiateurs électriques dans la fabrique, surtout parce qu’il fait tellement froid qu’on a les doigts raides et que cela diminue le rendement. La pièce n’est pas plus chaude pour autant, mais au moins je ne vois plus mes bouffées de respiration.

Je voudrais me sentir au chaud au-dedans de moi, ça devient une obsession. J’ai les jambes bleues de froid, et pour la plupart des autres c’est la même chose. Sans parler des engelures. Ça fait mal, affreusement mal. Je me lève le matin et, rien que pour bouger les jambes, j’ai mal. Et quand je suis debout là dehors pour l’appel, il y a le vent qui balaie en rafales les collines ondulées du Kansas, et mes jambes me font tellement souffrir que j’en ai les larmes aux yeux. Puis, on traîne ses guiboles engourdies de froid jusqu’à la popote et on emporte son petit déjeuner dans la fabrique. Paul et moi nous asseyons l’un à coté de l’autre contre le mur, une couverture autour de nos épaules, l’autre en travers de nos jambes, et nous mangeons.

Je n’ai toujours pas atteint les cent quatre-vingts édredons. Un jour, j’arrive à cent soixante-dix-sept, et Corbin annonce qu’il est l’heure d’arrêter. Je suis si furieuse que j’en pleurerais. Je n’ai jamais vraiment compris le sens de la formule, mais je me sens pleurer à chaudes larmes. J’ai envie de taper sur quelque chose. Nesly ne va pas bien du tout. Il tousse sans arrêt. Il tousse et il crache. Il est sur demi-rations parce que son rendement est trop bas. Je me rends compte des moments où je perds ma concentration, c’est quand j’entends Nesly là derrière cracher ses poumons.

Je couds des édredons. La plupart du temps, je fais ça mécaniquement, zip, zip, zip, zip. Je réfléchis à des tas de choses. Je réfléchis à ce que m’a sorti Paul, qu’il fallait que je dise ce qu’ils veulent m’entendre dire. Et je réfléchis aussi à ça, savoir ce qu’ils veulent m’entendre dire. Je réfléchis à la question qu’il m’a posée, quand j’ai dit qu’il me semblait que c’étaient les Indiens qui avaient le mieux saisi le principe, et que les ouvriers d’usine, les serfs et les gens comme moi, tout ça, étions à peu près sur la même longueur d’onde.

Je continue à réfléchir, enfin j’essaie, à ce qui pourrait améliorer le sort des gens. Tout le monde doit travailler, sinon on n’aurait rien. Même les Indiens devaient chasser ou quelque chose comme ça. C’est comme les édredons, il y a beaucoup de choses dans un édredon. Il y a la bourre de coton au milieu, il faut bien que quelqu’un la fasse, et puis il faut quelqu’un pour la mettre au milieu de l’édredon. Quelqu’un comme nous pour faire la partie unie, là où ils mettent la bourre, et, quelque part, il y a quelqu’un qui doit assembler les petits morceaux de tissu et confectionner la partie du dessus. Quelquefois, j’essaie d’imaginer à quoi vont ressembler les revers que je fais quand il y aura la partie du dessus. Est-ce que ce sera le genre avec les carrés ? Celui avec les étoiles ? Les éventails, les soleils… ? Ce ne sont pas les modèles qui manquent.

Je m’appliquerais davantage si je pouvais faire d’autres choses, comme la partie du dessus. Si je devais bâtir une nouvelle société, je ferais faire aux gens des choses diversifiées, pas toujours les mêmes trucs. Comme ça, le même type ne resterait pas collé toute la journée au truc que personne ne veut faire.

Un jour, pendant la pause, je parle à Paul de mon idée.

« C’est une bonne idée, dit-il. Mais qui établirait le programme ? »

Je hausse les épaules et réponds :

« Peut-être que tout le monde pourrait en discuter. Comme un consensus. »

À nos séances politiques, on a parlé du consensus, quand tout le monde arrive à un accord. Ça veut dire que, lorsque vous vous savez en minorité, vous cédez, parce que vous savez que vous n’allez pas gagner. D’abord vous discutez, et chacun écoute ce que les autres ont à dire sur la question, puis, quand vous votez, ce n’est pas vraiment un vote, vous « consentez ». Si une seule personne dit non, alors vous devez en parler jusqu’à ce que tout le monde soit d’accord. Mais on ne doit dire « non » que si on est convaincu qu’il le faut. En fait, tout le monde doit faire confiance à tout le monde, vous devez prendre une décision. Vous pouvez ne pas être d’accord, mais ce désaccord est-il suffisamment important pour tout bloquer ?

« Du socialisme à la quaker », dit Paul.

Pendant un instant, je pense qu’il se moque, mais non. Il sort parfois des trucs qui donnent l’impression qu’il plaisante, des trucs auxquels les autres ne trouvent rien de drôle.

« Qu’est-ce que ça veut dire ? je demande.

— Les quakers étaient une secte religieuse qui pratiquait certaines techniques socialistes.

— La religion est antisocialiste », dis-je.

Ce que tout le monde sait. L’opium du peuple et tout ça.

« Beaucoup de sectes chrétiennes ont fait une expérience de vie communautaire. Et certains des moyens qu’ils ont trouvés sont très pratiques, par exemple le consensus. Et le socialisme utilise beaucoup de…»

Il s’interrompt.

« De quoi ? » dis-je.

Il secoue la tête.

« Ainsi, tu utiliserais le consensus pour établir ton programme. Je pense que c’est une bonne idée. As-tu trouvé comment bâtir tes usines ? »

Il change de sujet, parce que dire que le socialisme est comme la religion, c’est une ânerie.

« Non, je réponds. J’y travaille encore. »

Et puis il nous faut retourner au boulot. Ce qu’il y a d’agréable, néanmoins, dans le fait de retourner au boulot après la pause de quatorze heures trente, c’est qu’il ne reste que quatre heures avant le dîner. Je réfléchis à ce que Paul a dit, que le socialisme était comme la religion. Ce qui est très, très bizarre, car tout le monde sait que la religion n’est que superstition.

Cependant, je ne reviens pas là-dessus. Simplement, je note ça dans un coin de mon cerveau. Et je me remets à penser à ma fabrique d’édredons.

Le dîner consiste en une espèce de ragoût avec des boulettes de pâte, on n’a pas toujours des haricots. J’aperçois dans mon bol un morceau de viande grasse, que je garde pour la fin. Je trouve ça tellement bon, le gras. Ça a l’air écœurant, mais c’est bon. Je crois que je pourrais en manger sans rien d’autre. Quand j’ai fini, même si j’ai encore faim, je garde mon petit pain, parce que Paul et moi, c’est comme un rituel, on mange ça juste avant d’aller au lit. Il y en a, c’est leur pain du matin, ils le gardent toute la journée.

Le lendemain, Corbin annonce que Nesly est dispensé de travail.

Nesly rétorque qu’il veut travailler, que ça va, alors qu’il est vraiment malade et qu’il n’arrive même pas à quatre-vingts édredons par jour. Il est vachement maigre. On voit ses côtes qui pointent sous sa poitrine ; ses poignets, on dirait des bâtons, et il a la peau toute sèche et squameuse. Et il perd ses cheveux. Parfois, quand je jette un coup d’œil vers lui, je le vois qui ne coud même pas ; il a juste la tête posée sur sa table, les yeux tantôt fermés, tantôt ouverts.

Nous savons tous pourquoi il veut aller travailler. S’il ne va pas travailler, il sera sur les rations d’infirmerie.

Corbin dit qu’il devrait rester et se reposer, et c’est comme si Nesly s’en fichait. Comme les zombies.

Nesly va mourir.

Pendant qu’on coud, de temps à autre j’entends quelqu’un tousser – il y en a beaucoup qui toussent – et je me dis : Ce n’est pas Nesly. Nesly va mourir.

Rien que je puisse faire.

Dans ma société, Nesly ne serait pas sur demi-rations. Pas dès l’instant où tout le monde sentirait qu’il fait vraiment ce qu’il peut. J’imagine ce qu’on pourrait faire dans le groupe trente-six. Si chacun donnait une cuillerée de sa ration à Nesly, ça ferait trente et une cuillerées. Ce serait pas mal, ajouté à sa demi-ration ; il ne crèverait pas de faim. Si tout le monde fait ça, le principe se généralise et plus personne n’est obligé d’en mettre un coup. Non pas que je croie que les gens accepteraient, pas pour Nesly.

Quoi qu’il en soit, je n’en parle à personne. Ils trouveraient que j’ai ramolli du cerveau.

Natalie nous redonne les tablettes et les crayons. J’ai toujours le stylo caché dans la couture de mon pantalon ; il y est depuis que je l’ai fourré là quand ils nous ont dit qu’on ne pouvait emporter que ce qu’on avait sur nous. Je n’y ai même plus repensé. Parfois, Paul jouait avec à travers le tissu ; maintenant, on ne fait plus rien d’autre que dormir. Je jette un coup d’œil vers Paul, il paraît inquiet, ce qui me rend des plus nerveuses.

Mais simplement, Natalie nous distribue les feuilles de papier sur lesquelles nous avions écrit la fois d’avant. Je relis vaguement la mienne. Ça a l’air vraiment idiot.

« Vous avez tous omis des choses que nous savons sur vous, déclare Natalie. Aussi, veuillez s’il vous plaît expliquer plus en détail. Dites-nous-en davantage sur vous-même et ce qu’il en est de votre autocritique. »

Mon autocritique ? Je lève les yeux vers les douze règles, reviens à ma tablette. Elle est en plastique tout ce qu’il y a de plus grossier, bosselée avec plein d’éraflures, si bien que, quand j’écris, mon crayon se prend dans les sillons. Que savent-ils de ce que je n’ai pas dit ? La maison de redressement ?

J’ai été en maison de redrèssement parsque j’ai volé un paqué de player et des chips. J’ai eu une chance de me corigé a Brigum House mai je ne l’ai pas fai. La sossiété a du dépansé de l’argent pour me nourir et me donné des vêtements et quan je sui sorti de Brigum House j’ai recomanssé les mêmes mauvaises choses.

Maintenant, je sais que je fais ce qui est bien. À Brigham House, ils nous parlaient toujours de notre dette envers la société. Et ici, ils nous en parlent aussi. En un certain sens, nous sommes comme Nesly, nous ne faisons jamais nos quotas, et c’est donc la société qui aujourd’hui doit payer pour nous, comme la cuillerée que chacun donnerait.

Maintenant je sui ici…

Je voudrais écrire « à Protection », mais je ne sais pas trop comment ça s’écrit.

… et la sossiété me donne de la nourriture et doi construire un can pour que je travaille dur et que je fasse bocou d’édredon pour ranboursé a la sossiété, Quan je rentrerai ché moi, je devrai être un manbre productif de la sossiété. Le sossialisme veu dire tout le monde ensemble dan la sossiété.

Je souligne la partie sur « tout le monde ensemble ». Je comprends ce que Natalie a essayé de nous enseigner, que le socialisme signifie que tout le monde partage. La façon de construire l’usine, c’était de partager. Que si tout le monde donnait un petit peu, comme si on donnait tous une cuillerée de nourriture à Nesly, personne ne s’apercevrait de ce petit peu qui lui manque, mais tous les « petit peu » mis ensemble ça ferait beaucoup, et on pourrait construire une usine. J’avais compris ça, moi toute seule. J’ai une folle envie de le dire à quelqu’un, à Natalie, ou à Paul.

Paul est là, les yeux baissés sur sa tablette. Natalie est en train de répondre à une question. Elle regarde vers Paul, puis s’avance jusqu’à lui et dit : « Tu ne vas rien ajouter d’autre ? » Avec un haussement d’épaules, Paul répond : « J’ai ajouté quelque chose. » Natalie vient à côté de lui et elle lit. « ’’Chaque jour, j’ai omis de renouveler mon engagement envers la révolution", récite-t-elle d’une drôle de voix. Est-ce tout ce que tu trouves à ajouter, Paul ?

— C’est tout », dit Paul.

D’un petit geste vif, Natalie ouvre son carnet. « Et Kevin Hanrahan ? » Paul dit, comme s’il n’en avait rien à fiche : « Quoi, Kevin Hanrahan, Natalie ?

— Pourquoi ne nous parles-tu pas de lui ? »

Paul se penche sur sa tablette. On est tous là à l’observer. D’habitude, Natalie ne prête aucune attention à Paul ; elle ne lui dit jamais rien. Les politiques ne sont pas autorisés à dire quoi que ce soit pendant les deux premières années.

Elle lit ce qu’il a écrit : « Natalie m’a demandé de parler de Kevin Hanrahan, Kevin Hanrahan était un de mes étudiants il y a six ans de cela. Après qu’il a quitté mon cours, je n’ai plus eu de contacts avec lui. »

Natalie secoue la tête. Natalie a un air méchant. Ça me rappelle nos premières séances, quand elle faisait lever Nancy pour que celle-ci dise qu’elle était une prostituée. Je me demande ce qu’a fait Natalie pour être envoyée dans un camp de travail. Je veux dire, Natalie m’a toujours paru être le genre de personne qu’on plaindrait plutôt volontiers. Une pauvre cruche. Jusqu’ici, elle ne m’a jamais fait peur.

« Paul, insiste-t-elle. N’y a-t-il pas eu une lettre ? »

Paul reste muet. Puis il dit :

« Je ne me souviens pas d’une lettre.

— Tu caches quelque chose, accuse Natalie. Tu te rends compte, en nous cachant quelque chose, que tu nous fais du mal. Et tu fais du mal à Kevin Hanrahan.

— Peut-être que quand Degraff… (la gardienne que j’appelle Helga)… s’est servie de moi pour sa démonstration sur le périmètre, ça m’a endommagé le cerveau, Natalie. »

Il prononce son nom sur un ton sarcastique, très poli vous voyez, ce qu’il n’est pas.

« Ici, ce n’est pas un camp pour détenus politiques, déclare Natalie. Ici, c’est tranquille. Tu ne veux pas te retrouver dans un endroit comme Rushville.

— Pourquoi ne vas-tu pas aider les gamins à faire leurs compositions ? » dit Paul.

Et cette fois, le ton n’a rien de sarcastique. C’est le ton de quelqu’un à qui tout est égal.

Mais ce n’est qu’une attitude parce que, lorsque nous grimpons sur notre couchette, Paul tremble de partout. Il est tout tendu et terrifié. Et je ne sais pas quoi faire, alors je ne fais rien. Et au bout d’un moment, le sommeil le prend.

Deux jours après, ils emmènent Nesly à l’infirmerie, il n’arrive plus à marcher et il marmonne sans arrêt, il parle, il parle, mais il ne sait pas ce qu’il raconte et personne n’est capable de le comprendre.

« On aurait pu faire quelque chose », je dis à Paul.

Celui-ci hausse les épaules.

« Il n’y avait rien que tu puisses faire, Janee.

— Non, je lance sur un ton rageur. Pas moi. Nous. Nous tous, le groupe trente-six. »

Alors je lui explique le truc, si chacun d’entre nous lui avait donné une cuillerée de sa ration. Et je finis en disant :

« C’est ça, le socialisme. Voilà comment tu construis l’usine. »

Il hoche la tête.

« Et alors, à qui appartient l’usine ? »

À qui appartient l’usine ?

« Aux gens qui y travaillent, je suppose. (Je réfléchis un instant.) Non, à tout le monde, parce que tout le monde a donné une cuillerée. C’est l’usine de tout le monde. »

Il a un grand sourire et il lâche :

« C’est exact. C’est ça, Janee. C’est ça, le socialisme.

— Oui, je dis. Et les gens qui travaillent là décident eux-mêmes de la façon de faire le boulot. Ils usent du consensus pour établir le programme, et tout le monde se relaie aux postes de travail. Enfin, sauf pour les travaux que certains ne peuvent pas faire. Comme, tu vois, s’il faut réparer une machine à coudre, je ne sais pas faire ça. Mais tout le reste, les gens s’échangent les boulots. Comme ça, personne n’est obligé de tout le temps se coltiner les trucs ennuyeux.

— Et il n’y a pas de patrons.

— Sauf que ça ne marche pas comme ça », je dis.

Du moins pas que je sache. Je ne connais pas d’endroit où ce serait comme ça. Je veux dire, on est censé être socialiste, même à Cleveland, et c’est sûr et certain que Cleveland n’est pas comme ça.

« Non, dit Paul. Ça ne marche pas.

— Pourquoi ? »

Il hausse les épaules, baisse les yeux au sol.

« Je ne sais pas », répond-il.

Mais je ne le crois pas. Il connaît la réponse. Il pourrait me dire pourquoi ça ne marche pas. C’est une des choses dont il refuse de parler, comme ce truc à propos de la religion.

On est là dans la fabrique, en train d’avaler notre petit déjeuner, et voilà Corbin qui s’amène.

« Corbin n’est pas un détenu », dit Paul.

C’est stupide.

« Quoi, tu crois que c’est un garde camouflé ?

— Non. Corbin était en prison, condamné à dix ans. C’est Chick, du groupe trente et un, qui me l’a dit. »

Ça n’a aucun sens. Pourquoi diable quelqu’un voudrait-il rester ici après avoir tiré son temps, à moins d’être siphonné ? Corbin nous a même dit qu’il a fait son temps dans sept camps de travail différents, jusqu’au Colorado, où on ne trouve pas une goutte d’eau. Corbin est un peu bizarre. L’été, il ne porte pas de chaussures ; comme ça, il épargne aux gens le coût du cuir. Corbin est un fêlé de première !

Il nous fait aller à nos machines à coudre et nous informe alors que le directeur du camp a demandé que nous fassions montre d’unité, d’un certain état d’esprit.

« Aujourd’hui, l’occasion nous est donnée de montrer au reste du camp que le groupe trente-six ne se relâche pas. (Autrement dit, on nous suggère un bon coup de collier.) Si vous faites en temps normal cent vingt édredons, essayez d’en faire cent soixante. Si vous en faites cent soixante, essayez d’en faire deux cents. (Puis la grande nouvelle.) Vous aurez un supplément de haricots à 14 h 30, à cause de votre surcroît d’efforts. Mais pensez à ça, si vous gagnez ce supplément de haricots, la chose pourrait bien se répéter plus souvent. »

Putain ! Pour un supplément de haricots, j’en ferais cinq cents.

Dans la première heure, j’en fais dix-neuf, ce qui est formidable, sauf que j’ai terriblement mal aux épaules parce que je travaille avec le bout de l’aiguille juste à côté de mes doigts en poussant le tissu le plus fort que je peux, avec la trouille de me planter l’aiguille dans les doigts.

La deuxième heure, j’en fais vingt, c’est-à-dire plus que je n’en ai jamais fait en une heure de temps. Je me sens transpirer. Je veux dire, il gèle dans ce foutu atelier et pourtant je suis en nage, tellement je me concentre. La troisième heure, j’en bousille deux à la file et j’arrive seulement à seize. Je me dis que je peux encore atteindre les cent quatre-vingts. C’est le chiffre journalier de Chris, qui n’est qu’un stupide tocard de Détroit. Quand vient la pause, à 14 h 30, j’en ai fait cent quatorze, ce qui est mon record personnel. Paul en a cent six, ce qui n’est pas mal pour lui. Corbin nous fait compter nos édredons, puis nous allons chercher nos haricots.

Des haricots à 14 h 30, c’est merveilleux. Je n’arrive pas à croire qu’on va à nouveau en avoir à 19 h 30.

« On a des haricots à dîner, c’est bien ça ? je demande à Corbin.

— Oui, dit-il. Vous en avez. »

Mais il est en train de parler à d’autres chefs de groupe.

À peine a-t-on goûté à nos haricots que Corbin nous presse de retourner à l’atelier.

« Le groupe quatorze fait une moyenne de dix-sept à l’heure annonce-t-il.

Il nous fait alors énumérer nos quantités. Chris a fait cent vingt-sept édredons. Treize de plus que moi. Deux de plus que moi à l’heure. Mais je me suis bien débrouillée. Pas la plus rapide, mais pas la plus lente non plus. Je suis dans les cinq premiers. Le plus lent, c’est Roy, avec seulement quatre-vingt-onze.

Tout le monde se tait quand Roy indique son chiffre. Chacun est en train de se dire qu’il va faire baisser la moyenne du groupe.

« On s’arrêtera pour dîner, mais on reprendra après. Comme ça, tout le monde a une chance d’atteindre son quota. »

Nous retournons au travail. D’ordinaire, les quatre heures entre 14 h 30 et le dîner traînent en longueur, mais aujourd’hui ça file à une vitesse ! Au dîner, Corbin nous fait compter à nouveau. J’en ai fait cent quatre-vingt-cinq, mon record. On est nombreux à avoir battu notre record.

C’est Marisa qui propose :

« Peut-être qu’on devrait prendre juste dix minutes pour dîner et retourner ensuite au travail. Comme ça, on aurait plus de temps jusqu’à l’extinction des feux à dix heures. »

Corbin hoche la tête et dit que c’est à nous de décider. Aussi nous votons, et c’est oui, quoique certains soient contre. Je pense au consensus. Mais, un, si on attend d’avoir un consensus, ça va prendre trop de temps ; deux, il y a trop de gens dans le groupe qui ne comprennent pas le principe du consensus. Des égoïstes.

Toujours est-il qu’on avale notre ration en vitesse – normalement, je prends mon temps, je mange très lentement, pour faire durer – et qu’on s’empresse de retourner à l’atelier. D’autres groupes font de même. Ça fait bizarre de se retrouver dans la fabrique avec les lampes allumées. D’autant que ma table n’est pas bien éclairée et que je ne vois pas très bien, ce qui m’oblige à aller plus lentement. Je suis drôlement fatiguée. Je suis si fatiguée que j’ai du mal à distinguer. Je n’arrive pas à fixer mon regard sur ce que je fais.

Je me fatigue plus vite. Et quand j’essaie de démêler mes cheveux avec mes doigts, il y en a qui viennent avec. Je suis incapable de me concentrer sur le travail. Je ne cesse de penser à Cleveland, au bus qui descend la I-90 après le boulevard Martin Luther King, et puis, juste avant Dead Man’s Curve, tu aperçois le lac. Et les rocs. Parfois, l’eau est vachement claire. D’autres fois, quand il y a eu une tempête, elle est toute marron.

Je me mets alors à verser quelques larmes, ce qui est ridicule, je détestais l’autobus. Je ne le prenais que lorsque le rapide était en panne – ce qui arrivait assez souvent. Et je devais alors rester debout parce que tous ceux qui pensaient prendre le rapide étaient là, dans le bus.

Finalement, on s’arrête. Je n’ai fait que trente-neuf édredons, ce qui porte mon total à deux cent vingt-quatre. Je ne me revois même pas tomber sur ma couchette.

Le lendemain matin, on est quelques-uns à recevoir des petits pains supplémentaires, parce qu’on a dépassé les cent quatre-vingts édredons. Et après le travail, on a un supplément de haricots, bien que mon rendement soit en chute libre. Je n’ai pas encore récupéré du coup de collier de la veille.

On a aussi la séance d’instruction politique. J’imagine que je vais être bonne à rien, peut-être m’asseoir au fond et dormir.

Mais Natalie me repère à l’arrière.

« Janee, dit-elle illico, qu’as-tu retenu de tout cela ? »

Toutes les questions sont des questions pièges. Et j’ai toujours faux, de toute façon.

« Que nous travaillons mieux avec des récompenses au bout, je réponds. (Natalie a ce petit sourire qui lui vient chaque fois qu’elle va éreinter la théorie de tel ou tel.) Et ça montre que nous avons besoin de mieux analyser nos propres motivations », j’ajoute, très vite, parce qu’on a toujours avantage à parler vite.

Je commence tout juste à comprendre pourquoi nous sommes censés analyser.

Et soudain, c’est comme si j’avais la bonne réponse. Le capitalisme est égoïste ; notre problème, c’est que nous sommes encore égoïstes. Ce qu’il faut faire, c’est être moins égoïstes, sinon le socialisme ne marchera jamais.

« Si nous étions vraiment socialistes, je poursuis, nous travaillerions pour le bien de tous, autrement dit la société. Mais nous avons gardé la façon de penser d’autrefois, la façon, euh, capitaliste, et nous travaillons pour des récompenses. »

Natalie a l’air surprise. Elle tourne alors la tête vers Paul, qui a les yeux rivés sur ses longs doigts et refuse de me regarder, même si on pourrait penser qu’il devrait être content que j’aie fini par leur donner la réponse qu’ils voulaient. Natalie croit que c’est lui qui m’a indiqué quoi dire. Je continue mon laïus :

« J’ai beaucoup réfléchi à ça. Je pense que le socialisme est réellement une bonne idée, vous voyez, tout le monde qui partage, et tout le monde égal et tout. Mais ce que je voudrais savoir, c’est pourquoi ce n’est pas comme ça au-dehors. »

(Natalie fronce les sourcils. J’ai fait une gaffe.)

« Ce que je veux dire, c’est que le socialisme dit que si on avait, mettons, une vraie fabrique d’édredons, elle serait à tout le monde, d’accord ? Et les gens qui feraient les édredons, ils voudraient bien s’échanger les postes de travail ; comme ça, tantôt tu te tapes le boulot ennuyeux, tantôt, par contre, tu tombes sur le truc plus intéressant, comme mettre le dessus, les étoiles et tout ça. Et tout le monde voterait, comme on a fait hier soir pour revenir travailler après le dîner pour atteindre notre quota. Mais dehors, les choses ne marchent pas comme ça, il y a des patrons et les gens n’échangent pas leurs postes. En un sens, on est plus socialistes qu’ils ne le sont au-dehors. »

Natalie a l’air vraiment surprise.

« Eh bien, Janee, dit-elle, la différence, c’est que, ici à l’intérieur, l’autoanalyse est une vraie réalité, et le travail collectif également.

— Peut-être alors que tout le monde devrait faire comme nous. Quoique j’aie l’air de suggérer que tout le monde devrait aller dans un camp de travail, et ce n’est pas ce que je veux dire. Mais si je n’étais pas venue ici, je n’aurais jamais compris ça. »

Natalie note quelque chose dans son carnet et je m’attends à me faire démolir. Quand elle lève les yeux, c’est pour déclarer :

« Janee, quand tu es arrivée ici, tu avais une attitude très négative, très égocentrique. Je veux que tu saches que je suis étonnée et impressionnée par les progrès que tu as accomplis. »

Et elle m’adresse ensuite un sourire.

Certains font un signe d’approbation alors que d’autres, comme Paul, gardent les yeux fixés sur leurs mains. Roy me regarde, avec sur le visage une expression de haine jurée.

Au lit, après l’extinction des feux, Paul me demande :

« Pourquoi as-tu dit ça ?

— Parce que j’ai fini par comprendre, après ce que tu m’as expliqué. »

J’imagine qu’il va à tout le moins dire quelque chose de gentil, mais il se contente de soupirer.

« Je l’ai compris toute seule, je souligne.

— Je sais.

— C’est toi qui m’as dit de leur dire ce qu’ils voulaient entendre », je lui fais remarquer.

Même si je ne disais pas ça uniquement parce que c’est ce qu’ils voulaient m’entendre dire.

Il ne répond pas. Parfois, je ne le comprends pas du tout.

Le lendemain soir, au dîner, j’ai droit à deux gros morceaux de pain supplémentaires. Je dois faire une drôle de tête car Ears, un des cuisiniers, m’explique :

« Ordre du directeur du camp, Janee. »

Après le dîner, c’est Natalie qui me dit :

« J’ai fait un rapport mentionnant tes progrès en autoanalyse et en autoéducation. »

Un moment, je me dis que je lui suis redevable. Puis je vois la chose autrement : le fait d’avoir quelqu’un de son groupe qui fasse des progrès, voilà qui la désigne comme un bon chef. On est donc sans doute à égalité. Je veux donner un pain à Paul.

« Tu l’as gagné, me dit-il.

— Tu te comportes comme si j’avais fait quelque chose de mal. C’est toi qui m’as conseillé de leur dire ce qu’ils voulaient entendre. C’est toi qui m’as dit de réfléchir à cela. Les choses iraient mieux si tout le monde était socialiste, n’est-ce pas ?

— Oui, répond-il uniquement pour ne pas me contrarier.

— Tu ne crois pas au socialisme.

— Janee…, dit-il avant de s’interrompre un instant. Janee, tu ne parles plus jamais de t’évader.

— Mais si, je rétorque. J’y pense toujours. Mais je ne peux rien faire avant le printemps. (À la façon dont je dis ça, ça fait un peu pleurnichard, même à mes oreilles.) Tu ne me parles jamais. Tu me trouves stupide. Ce truc, je l’ai compris toute seule. Personne ne me l’a dit.

— Je ne te trouve pas stupide.

— Foutaises ! Regardez-vous, monsieur le prof. Vous vous prenez encore pour quelqu’un de spécial, un intellectuel. Eh bien, sans moi, vous vous seriez fait bouffer tout cru par des types comme Sal. Et je comprends des choses aussi. Et je comprends que tu es ici pour une bonne raison et que toi, ce n’est pas du tout parce que tu as buté un brave passant avec le couvercle d’une poubelle. Seulement voilà, tu ne veux pas en parler. Pourquoi est-ce que tu ne parles jamais de ça, hein ? De quoi as-tu peur ? À moins que tu nous prennes tous pour des tarés, incapables de comprendre. »

Pendant tout ce temps, il secoue la tête. Il est là, debout, et il secoue la tête, non, non, non, non.

« J’ai écrit un ou deux articles sur les tendances socialistes en Amérique avant la révolution, me raconte-t-il. J’y parlais des tentatives qui ont été faites pour constituer des utopies chrétiennes conformément à la ligne socialiste. Je n’ai pas suivi la ligne du parti.

— Ah oui ? Comment ça se fait alors, quand je dis quelque chose comme hier soir en instruction politique, que tu agisses comme si je t’avais déçu du tout au tout ?

— Tu ne m’as pas déçu.

— Conneries, mec. Ça fait deux mois que je couche dans ton pieu, je commence à bien te connaître, même si je n’emploie pas de grands mots pour dire ce que je pense.

— Ton vocabulaire, je m’en fiche. Janee, Janee. Tu es forte et tu es intelligente. Tu as compris ce qu’ils veulent, j’en suis ravi. Mais quand tu dis que le camp de travail t’a aidé à devenir un meilleur citoyen, ça, ça me reste en travers.

— Je n’ai jamais dit ça. »

Il déforme. Il entortille. Regarde à la télé, ils font tous ça, les politiques.

« Si, tu l’as dit en instruction politique. À ton avis, pourquoi as-tu gagné tous ces bons points avec le directeur du camp sinon pour ta fervente apologie de la rééducation ?

— Ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas vrai ! J’ai dit que je ne voulais pas que tout le monde se retrouve dans des camps de travail !

— Mais si tu n’étais jamais allée dans un camp de travail, tu n’aurais jamais étudié le socialisme !

— Et alors ? Oui, j’ai peut-être dit ça. Oui, c’est vrai. Peut-être qu’il me fallait venir dans un endroit comme ici, où j’étais tenue d’apprendre le socialisme, autrement je ne m’y serais jamais intéressée.

— Et alors quoi, la société tout entière doit en passer par la rééducation ? Mes études portaient là-dessus ; au XIX e siècle, les gens voulaient constituer des communautés socialistes, avec le désir avoué de renoncer à tout. Pas une de ces communautés n’a marché. Pas une seule. Elles se sont toutes éteintes après quelques années. La Communauté Oneida, les

Shakers(1), toutes.

— Alors tu ne me crois pas », dis-je.

Et cela me fait peur. J’ignore pourquoi, mais ça me fait peur. Parce que, qu’arriverait-il si jamais il avait raison, si tout ça n’était que mensonges ?

Il secoue la tête.

« Je ne crois pas en la rééducation. Je ne sais pas, je ne sais pas ce que je crois. Mais je sais une chose, je veux dire, regarde-toi, Janee la pragmatique, Janee la dure, petite Janee qui savait voir dans ce foutu système ce qu’il est en réalité, de l’exploitation ! Et aujourd’hui, tu parles de rééduquer la société tout entière !

— Je ne comprends même pas de quoi tu parles. Tu as dit que nous évoluions. D’abord les Indiens, puis le féodalisme, ensuite le capitalisme, maintenant le socialisme. Nous avons encore toutes ces idées capitalistes dans la tête, comment allons-nous nous en débarrasser ? »

Et tout d’un coup, je me mets à pleurer, moi qui ne pleure jamais. Je veux dire, parfois, au camp, j’ai envie de pleurer, mais je ne pleure jamais. D’ailleurs, je ne sais même pas pourquoi je pleure, sauf que, c’est bien vrai, je pleure. Je veux le socialisme, je veux que les choses s’améliorent. Je veux rentrer chez moi. Paul me serre dans ses bras.

« J’ai tellement peur, lui dis-je. J’ai tellement peur qu’on y passe tous, comme Nesly. »

À la séance d’instruction politique, Natalie a encore les tablettes mais, cette fois, ils ne sont que quelques-uns à devoir écrire. Les autres, on peut faire ce qu’on veut. Paul fait partie des premiers. Moi, je reste allongée sur la couchette, enveloppée dans les deux couvertures et dans les brumes du sommeil. J’attends.

Un peu plus tard, à moitié endormie, je me mets à rêver. C’est un truc qui m’arrive quand je suis en train de coudre, et quelquefois aussi au moment de la pause. Je ne suis pas vraiment dans un sommeil profond, tout juste somnolente. Il ne se passe jamais rien dans mon rêve. Parfois, je rêve que je suis au travail. En tout cas, c’est toujours dans le camp et, généralement, je ne fais que des trucs qui sont réels. Cette fois-ci, je rêve au matin, quand il a sa couleur bleue. À l’heure du petit déjeuner, tandis qu’on fait la queue, lorsque le soleil se lève à peine et qu’une partie du ciel est noire et qu’il fait encore nuit à l’ouest, le Kansas vire au bleu, comme l’eau, comme l’air.

C’est vraiment beau quand ça se produit. Je n’avais jamais imaginé qu’un endroit pouvait être bleu. Le lac, oui, le ciel, mais des collines. Le bleu n’est pas une couleur solide, c’est une couleur d’air, une couleur d’eau. Si un truc aussi grand que le Kansas peut devenir tout bleu, alors je peux tout aussi bien disparaître. Il ne se passe jamais rien dans mes rêves. Le Kansas est bleu et j’ai la sensation que je pourrais disparaître dans le décor.

J’émerge, oppressée par l’angoisse.

Alors je me lève, enveloppée dans mes couvertures, et m’assois sur le béton au pied des couchettes d’où je peux voir le fond de la chambrée où se déroule la séance d’instruction politique. J’aperçois Paul, il n’écrit pas. Je vois Natalie quand elle passe dans la partie qui ne m’est pas masquée par les couchettes.

Elle finit par s’arrêter devant Paul, et je l’entends qui lui demande :

« C’est tout ? »

Il ne répond pas.

« Tu fais de l’obstruction, lui dit-elle.

— Tu veux que je dénonce des gens », réplique-t-il.

Elle secoue la tête.

« Non, nous n’avons pas besoin que tu dénonces des gens, nous sommes déjà au courant. Nous essayons de t’aider. (Et comme il reste muet, elle poursuit :) Toi, tout seul, avec ta personnalité des plus narcissiques, si tu dis que tout le monde se trompe, c’est toi qui as raison. »

Il est tout seul à penser ce qu’il pense. Natalie, Corbin, des tas de gens, croient au socialisme. Pourquoi Paul devrait-il avoir raison et tous les autres tort ?

Finalement, il revient et s’étend sur la couchette, tout tendu et tremblant.

Il est glacé quand je me blottis contre lui. Mais on arrange au mieux les couvertures et je replonge aussitôt. Je sombre dans le sommeil, comme je m’engloutirais dans l’eau. Et le Kansas est tout bleu. Bleu pastel, sans contours. Dans mon rêve, il n’y a personne, et il ne se passe rien. Juste le Kansas, s’éloignant vers le levant, bleu.

Au matin, quand nous prenons nos rations, le Kansas est bleu.

À l’heure de la pause, je m’assois là où je peux m’adosser au mur et, quand je ferme les yeux, le Kansas est bleu.

Donc je travaille. Et je mange. Et je poursuis mon autocritique. Maintenant, en instruction politique, on témoigne. Ce qui veut dire que les gens se lèvent et ils disent leur nom et ce qu’ils ont fait de mal. Moi, par exemple, quand je témoignerai, je vais dire : « Je m’appelle Janee Scott et je suis une voleuse et une criminelle. » Et on doit alors raconter notre vie.

Ce n’est pas comme à la première séance, quand on se levait et qu’on se présentait ; maintenant, ce sont seulement ceux qui veulent. Il peut arriver qu’il y en ait un qui se lève pour témoigner et que Natalie lui dise : « Non, tu n’es pas prêt. »

Je pense que je ne suis pas prête. Et puis, un jour, Natalie me dit :

« Janee, pourquoi ne nous racontes-tu pas ton histoire ? »

Elle dit ça de cette façon aimable qu’elle emploie avec moi, maintenant, quand elle me parle. Vachement aimable. Alors je me lève et déclare :

« Je m’appelle Janee Scott et je suis une voleuse et une criminelle. Je suis née à Lorraine, dans l’Ohio, mais ma mère a déménagé à Cleveland quand j’étais toute petite. »

Je raconte ma vie. Je suis là, devant les autres, et je parle. Ma voix ne veut plus s’arrêter. Je raconte les trucs que j’ai faits, et combien j’étais malheureuse parfois, comment il m’arrivait de haïr des gens qui n’étaient que des personnes ordinaires, et je me mets à pleurer. Entre autres, je ne m’étais jamais rendu compte à quel point j’avais envie de ressembler aux gens qu’on voyait à la télévision. Je parle de la femme que j’ai agressée, je raconte comment je n’ai pas pensé un seul instant à ce qu’elle pourrait ressentir, et je continue à pleurer. C’est affreux, mais ça fait du bien. Et le groupe comprend, personne ne dit rien, chacun se contente d’écouter, on est tous unis.

Et quand j’ai terminé, je suis tellement fatiguée, mais je me sens si légère, si vide. Je me sens purifiée. Paul me regarde. Je crois qu’il ne comprendra jamais le sentiment que j’éprouve.

Cette nuit-là, je ne rêve pas au Kansas tout bleu.

L’été au Kansas est presque aussi terrible que l’hiver. Il fait tellement chaud dans la fabrique que les gens défaillent. Mais quand on se réveille, il fait déjà clair, et je n’ai plus cette sensation que je vais me noyer dans le bleu au moment du petit déjeuner.

La chaleur dure depuis quelque temps, on est peut-être en juillet. Un matin, Natalie dit :

« Paul, rassemble tes affaires et ne va pas à la fabrique aujourd’hui. »

Je sais ce qui se passe : il est transféré. Je prends ses deux mains dans les miennes.

« Ils transfèrent les politiques », explique Natalie. Paul hoche la tête. La tristesse se lit sur son visage creusé. Il a les cheveux longs et on dirait un squelette.

« Natalie, dis-je. J’aimerais lui couper les cheveux pour que le groupe trente-six fasse bonne impression là où il est transféré. »

Elle sait fort bien que je veux juste lui dire au revoir, mais elle fait signe que oui. Corbin me laisse prendre une paire de ciseaux et je commence à couper les cheveux de Paul.

On ne se dit pas grand-chose. Même si je ne suis pas très douée comme coiffeuse, il est plus joli à voir quand j’ai fini. Je vais même jusqu’à lui tailler la barbe. Je ne sais pas quoi dire. Je ne cesse de penser à nos séances d’instruction politique. Parfois, j’ai l’impression qu’il me regarde, cette façon qu’il a, comme s’il était déçu. Mais la plupart du temps, quand je le regarde, il a les yeux baissés sur ses mains et un air triste, c’est tout.

Je lui porte sa couverture, même s’il est capable de la porter lui-même. Dehors, il y a d’autres gens qui attendent, d’autres politiques d’autres groupes, tous rassemblés. Il me touche l’épaule, puis le visage, de ses longs doigts d’araignée.

« Fais attention à toi, O.K. ? je lui dis.

— Choisis un peu mieux la prochaine fois, O.K. ? il répond. Pas de politiques.

— Tu vas te trouver quelqu’un pour veiller sur toi », je lui assure.

Puis je dois retourner à la fabrique. C’est drôle, je me sens soulagée. Il n’y a plus personne pour me surveiller.

Mais cette nuit-là, j’ai du mal à trouver le sommeil. Et quand il vient enfin, je rêve du Kansas bleu, et Paul est dans mon rêve. Une silhouette, juste une, qui émerge du bleu, difficile à discerner.

Mais je sais que c’est Paul. Qui d’autre pourrait-ce être ?

Titre original :

Protection

Traduit par Pierre K. Rey

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