Hérésie

Charles Willeford · Chapitre 12 sur 14

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Hérésie

Chapitre 2

chambre depuis le couloir, et au bout de quelques minutes, la température

redevint très agréable, avec juste ce qu’il fallait d’air frais venu du couloir

pour être doucement brassé par le ventilateur qui tournait au ralenti au-

dessus de ma tête dans un grincement pas déplaisant.

Une heure plus tard, je me sentais toujours bien physiquement. J’avais

fumé trois Kool. Je continuais à regarder fixement la toile vierge et je

compris, finalement, que j’étais incapable de peindre un tableau original de

Debierue. Même en restant assis là pendant quatre heures d’affilée chaque

jour…

 

2

 

Mes yeux vifs et alertes regardaient fixement la toile vierge et brillante ;

mon cœur vaillant quelque peu emballé, mais en silence, par la suffisance

déprimante de deux amphétamines inefficaces propulsa un sang empressé

vers mes doigts qui l’étaient encore plus. J’avais oublié, l’espace de deux

heures gâchées, la leçon durement apprise de notre époque. À cet Âge de

Spécialisation, où nous ne pouvions désigner comme nos “Hommes de la

Renaissance” contemporains que Hugh Hefner, ou pire encore, le Marlon

Brando des débuts, je m’étais attaqué au problème à l’envers comme un

con.

J’étais critique par choix, mais prisonnier de l’art contemporain… je

l’analysais, je ne le faisais pas. Je savais manier un pinceau, bien sûr,

médiocrement. J’avais appris à peindre dans les cours de dessin au collège

avant d’accéder à ma vocation, tout comme celui qui veut devenir général

de brigade aérienne et commander une escadre de l’Air Force doit d’abord

apprendre à piloter un avion. Le général n’a pas besoin d’être un pilote hors

pair pour commander une escadre, mais s’il peut accéder à ce grade, c’est

qu’en tant qu’ancien pilote ou pilote à temps partiel, il comprend les

problèmes quotidiens des pilotes qui sont sous ses ordres. Évidemment, le

système ne fonctionne pas très bien, car celui qui rêve de piloter un jet de

l’Air Force et qui organise sa carrière en conséquence, choisit rarement ce

métier d’action dans l’idée de se retrouver un jour derrière un bureau où il

n’aura pas souvent l’occasion de voler. Un pilote exceptionnel ne fait pas un

bon général gratte-papier car le tempérament d’un homme qui rêve de voler ne comprend pas l’amour de l’administration, de la paperasserie, et de la

discipline.

J’avais appris à peindre, car j’avais besoin de connaître les problèmes que

rencontraient les peintres, et j’avais enseigné à l’université, car il fallait bien

que je survive en tant qu’historien d’art. Mais au plus profond de moi-

même, j’avais décidé de devenir critique d’art dès le début. Et même si ma

plus grande passion était l’art contemporain, durant mon année passée en

Europe, j’avais fait mes tournées au Louvre, à Florence, à Rome,

inexorablement, arpentant consciencieusement les vieilles galeries, car je

savais que je devais étudier l’art du passé pour comprendre l’art du présent.

J’étais un écrivain, pas un peintre ; un écrivain tire ses idées d’une feuille

de papier blanche, pas d’un bout de toile blanche. J’approchai ma chaise du

bureau où se trouvait ma machine à écrire et me mis aussitôt au travail.

C’est ainsi que ça se passe. Le peintre contemporain s’approche de sa

toile sans aucune idée (dans la plupart des cas), il s’amuse avec son fusain,

il expérimente des lignes et des formes, ici il complète une ébauche, là il

ajoute de la profondeur à une forme qui commence à l’intéresser, et tôt ou

tard, il finit par voir quelque chose. La peinture devient une composition

qu’il parachève. Son inconscient prend le relais ; une fois terminé, le

tableau peut s’avérer bon, mais le plus souvent, comme la plupart des écrits,

il est mauvais. Même quand le peintre part avec une idée en tête, son

inconscient s’empare du tableau dès qu’il se met à peindre. La même

théorie, en gros, peut s’appliquer à l’écrivain. Un individu peint ou écrit à la

fois d’une manière consciente et inconsciente, avec au départ, le plus

souvent, très peu de pensées pertinentes.

Dès que je me retrouvai assis devant ma machine, l’article commença à

prendre forme. Une idée en amenait aussitôt une autre. C’était un article

inspiré, car moralement justifié. Mon honneur et celui de Debierue étaient

en jeu. Et pourtant, bien qu’il s’agisse, à certains égards, d’un travail aisé,

ce fut un des articles que j’eus le plus de difficultés à écrire, de par les

éléments de fiction qu’il renfermait.

Mes dons créatifs faiblirent lorsqu’il me fallut décrire les tableaux que

Debierue n’avait pas su peindre, bien que, une fois cet obstacle franchi, il

me fût facile d’interpréter les tableaux, car je les visualisais parfaitement

dans mon esprit. Je connaissais suffisamment le passé de Debierue pour

résumer les détails historiques de ses premières réalisations. De même, je

n’eus aucun mal à rapporter une version fortement condensée de notre entretien, agrémenté de quelques fioritures pour des raisons de clarté, et

quelques pincées de pensées profondes dans l’intérêt du lecteur. Peut-être

qu’un romancier sommeille à l’intérieur de chaque critique.

Mon pouvoir d’imagination était suffisamment fort pour décrire les

tableaux que, moi-même, j’aurais aimé peindre si j’en avais été capable,

mais je rencontrai des difficultés d’ordre conceptuel car, au début, je crus

que je devais décrire les tableaux que Debierue rêvait de peindre. Mais

c’était une démarche vaine. Je ne pouvais pas voir le monde comme

Debierue. Et puisque j’étais incapable de vivre dans son univers secret, je

ne pourrais jamais l’exprimer visuellement.

Mon terme prédéterminé de “coloniale” pour qualifier la soi-disant

période américaine de Debierue, me fournit la corrélation dont j’avais

besoin pour visualiser les images mentales que j’étais capable de décrire. Je

commençai par le bleu, le blanc et le rouge, les couleurs du grand drapeau

tricolore français et de notre drapeau américain. Imaginant ces trois

couleurs sur trois panneaux différents, j’entrepris de les ordonner dans mon

esprit. Côte à côte, alignés, bien espacés ou au contraire se chevauchant,

couchés ou debout, dispersés à travers une pièce sur trois murs différents.

Mais il y a quatre murs dans une pièce. Il me fallait donc un quatrième

panneau – non pas pour des raisons de symétrie, ça n’a aucune

importance – mais pour des raisons de diversité, par respect d’un

environnement ordonné. La Floride. Le soleil. Orange. Un soleil automnal

pour les années de déclin de Debierue. Orange ocre. Mais pas un panneau

orange ocre dans sa totalité ; ce serait une hérésie, car Debierue, malgré son

grand âge, continuait à peindre, à créer, à évoluer. Et le carré déchiqueté

couleur orange ocre exigeait une bordure chatoyante de bleu pour entourer

le soleil moribond et déborder les extrémités du rectangle. Un bleu ciel ?

Non, ni bleu ciel ni bleu Dufy, car cela nécessitait l’emploi de peinture bleu

de cobalt, or le bleu de cobalt, avec le temps, vire peu à peu au gris. Du bleu

de Prusse, avec un soupçon arrogant de blanc de zinc pour le rendre

terriblement audacieux. De plus, j’avais sous la main, ici dans cette

chambre d’hôtel, un tube plein de bleu de Prusse.

La texture ? La qualité tactile ? Des couleurs pures, lisses et unies.

Les quatre tableaux de 50 × 70 étaient les seuls tableaux peints par

Debierue depuis son installation en Floride. Ils étaient destinés à son propre

plaisir esthétique, il voulait en jouir durant son séjour en Amérique, et pourtant, ils ne dérogeaient pas à ses principes traditionnellement établis du

surréalisme nihiliste.

Chaque matin quand Debierue se réveillait à six heures, en fonction de

son humeur au réveil, il accrochait un des panneaux rouge, blanc ou bleu, à

côté du panneau orange ocre bordé de bleu qui, lui, demeurait en

permanence au centre ; le tableau qui symbolisait le peintre, son “moi”.

Toute la journée, quand il n’était pas occupé à préparer une autre œuvre

d’art (non divulguée à votre serviteur), il étudiait et comparait les deux

tableaux bilatéraux qui lui rappelaient les multiples “Destinées

Manifestes”[1] de l’Amérique, les complexités du mode de vie américain en

général, et son propre engagement artistique envers le Nouveau Monde.

Lui arrivait-il de se réveiller d’humeur suffisamment enjouée pour

accrocher deux, voire trois panneaux à côté du panneau orange ocre ?

— Non, répondit-il.

J’avais tapé dix-huit pages pour un total de 4 347 mots. Maintenant que le

concept était fermement établi, j’aurais pu écrire encore une douzaine de

pages de commentaires explicatifs, mais je m’obligeai à conclure par la

négative. Il était temps, non ? Toute œuvre d’art contemporaine doit-elle

nécessairement s’achever par une affirmation ? Joyce avec sa coda de “oui”

dans Ulysse, Becket avec le “Je continuerai” de sa trilogie, et ces

1 001 obélisques et clochers d’églises dressés comme des phallus, pointés

avec optimisme vers le ciel… pour une fois, rien qu’une fois, que le négatif

l’emporte.

Ma conclusion ne devait rien au hasard. C’était une appréciation valable

et pertinente de la vie et de l’œuvre de Debierue. Je sautai deux lignes et

tapai le mot fin.

Je me sentais fatigué tout à coup. Mon cou et mes épaules étaient

ankylosés et j’avais mal au dos. Je regardai ma montre. Six heures. Un

grognement plaintif monta de mon estomac vide. Excepté trois interruptions

pour aller aux chiottes, j’étais resté devant ma machine à écrire presque six

heures d’affilée. Je me levai, m’étirai et me massai la nuque ; je contournai

la table basse en agitant mes mains et mes doigts au-dessus de ma tête pour

détendre mes bras engourdis.

J’étais fatigué, mais je n’avais pas sommeil. Le fait d’avoir bouclé mon

article en si peu de temps m’emplissait de joie. Chaque pièce avait trouvé sa

place, et je savais que c’était du bon boulot. Jamais je ne m’étais senti aussi

bien.

Je laissai échapper un soupir, remis le couvercle sur la Hermes, je posai la

machine à écrire sur le lit et repris ma place au bureau afin de relire et de

corriger mon article. Je corrigeai les fautes d’orthographe, quelques

maladresses de style et rajoutai à la main une phrase de transition entre

deux paragraphes. Mais je n’étais toujours pas satisfait et je mis une note

dans la marge pour penser à la réécrire. Une longue phrase tarabiscotée

avec trois points virgules et deux fois deux-points m’arracha un éclat de

rire. J’avais vraiment l’esprit en ébullition à ce moment-là. Je n’eus aucun

mal à en faire quatre phrases claires et indépendantes…

Le téléphone sonna. Une puissante sonnerie discordante destinée à

réveiller les voyageurs de commerce qui avaient un peu trop bu avant de se

coucher. Je faillis tomber de ma chaise.

Berenice avait une voix enrouée.

— J’ai faim.

— Tu n’es pas la seule.

— J’ai dormi.

— Moi j’ai travaillé.

— Ça fait une demi-heure que je suis réveillée, mais je n’ai pas le

courage de me lever. Si tu venais me rejoindre ?

— Bon sang, Berenice, j’ai travaillé toute la journée et je suis lessivé.

— Mange un peu, tu te sentiras mieux.

— OK. Donne-moi encore une heure et j’aurai terminé.

— Tu veux que je fasse monter le dîner ?

— Non. Je préfère manger quelque chose de chaud, et on ne m’a jamais

servi un plat chaud dans une chambre d’hôtel. On descendra dîner au

restaurant.

— Je vais me faire les ongles.

— À dans une heure.

Je raccrochai.

Je finis de relire et de corriger mon article, puis je le glissai dans une

enveloppe bulle que je rangeai à l’abri dans ma valise. Il n’y aurait que

d’infimes changements à apporter à New York. Deux pages seulement

auraient besoin d’être réécrites. Je rangeai la toile, le cendrier-palette et tout

le matériel de peinture dans le placard. Je pourrais m’attaquer au tableau

après dîner.

La salle de bains était équipée d’une immense baignoire préhistorique qui

se dressait sur des pieds de griffon resserrés sur des boules de métal. L’eau chaude coula bouillante ; je me rasai pendant que la baignoire se

remplissait. Le bain était trop chaud, j’ajoutai un peu d’eau froide jusqu’à

ce que la température atteigne un niveau supportable. Je me laissai glisser

dans la grande baignoire fumante jusqu’au cou. J’absorbai la chaleur.

L’endolorissement quitta peu à peu mon dos et mes épaules. Je terminai par

une douche froide ; une fois habillé, j’eus l’impression d’avoir dormi

pendant huit heures. J’appelai le bar et demandai qu’on monte deux

Gibsons au 510, la chambre de Berenice ; après quoi j’étudiai les cartes

routières que j’avais achetées à la dernière station-service.

Après dîner, j’estimais qu’il me faudrait une heure, une heure et demie au

maximum pour peindre le tableau. Maintenant que l’article était terminé, il

était inutile de passer la nuit à l’hôtel. Je n’avais pas sommeil, et en

conduisant à tour de rôle, nous pourrions être à New York dans une

trentaine d’heures. Les roues avant de ma vieille voiture se mettaient à avoir

du shimmy dès que j’essayais de dépasser le 90 km/h, mais une trentaine

d’heures en partant de Valdosta me semblait une estimation correcte. Il me

restait quarante dollars dans mon portefeuille et un peu de monnaie. Ma

carte de crédit Standard conduirait la voiture jusqu’à New York, mais je

préférais garder mon liquide. Berenice avait des traveller’s chèques, elle

pouvait en changer quelques-uns pour régler la note de l’hôtel. Par la porte

entrouverte, j’entendis le garçon d’étage frapper à la porte de la

chambre 510 de l’autre côté du couloir. J’attendis que Berenice ait signé le

reçu et que le garçon d’étage ait repris l’ascenseur pour traverser le couloir

et frapper à sa porte.

Berenice était moulée dans un ensemble bleu avec des bandes jaune

citron d’un demi-centimètre qui dessinaient des carreaux ; les quatre

boutons regroupés de la veste croisée étaient de véritables lapis-lazuli. Les

pattes d’éléphant du pantalon mesuraient bien quarante centimètres de

diamètre, on ne voyait que le bout blanc de ses chaussures à semelle

compensée. Elle portait autour du cou une écharpe en soie défraîchie. Elle

s’était peint les ongles avec du vernis Chen Yu, cette curieuse teinte de

rouge décadent qui ressemble à du sang séché (le rouge le plus sexy qu’on

ait jamais inventé, si caractéristique des années trente en Allemagne que

Visconti demanda à Ingrid Thulin d’en mettre sur ses ongles dans Les

Damnés), et elle s’était peint les lèvres de la même couleur. Durant ses six

semaines passées à Palm Beach, Berenice avait appris certaines choses dans

le domaine de l’élégance, mais l’enseignante de Duluth n’avait pas disparu.

Elle gloussa et désigna le plateau sur la table basse.

— Il paraît que ce sont des Gibsons !

Il y avait là deux petites bouteilles de gin Gilbey et une autre de vermouth

sec Stock (deux dixièmes de gin, un huitième de vermouth), un broc en

verre rempli de morceaux, et non de cubes, de glace, ainsi qu’un petit bol en

verre contenant des petits oignons.

Je haussai les épaules.

— J’imagine qu’ils n’ont pas le droit de servir des cocktails dans ce

comté de Georgie, mais le garçon te les aurait sans doute préparés si tu lui

avais donné un pourboire. À vrai dire… (je fis sauter les capsules des deux

petites bouteilles de gin) c’est mieux ainsi. La plupart des barmen mettent

trop de vermouth dans le Gibson, et je préfère le préparer à ma façon.

— Je trouvais ça bizarre, c’est tout.

Tout en préparant les cocktails, j’essayais d’imaginer un plan simple et un

moyen de le présenter à Berenice afin de la tenir éloignée de ma chambre

jusqu’au moment du départ.

— Tu es allée au cinéma cet après-midi ?

Elle secoua la tète et sirota son cocktail.

— Je n’irais jamais seule au cinéma chez moi, encore moins dans une

ville que je ne connais pas. Je ne suis pas peureuse, tu le sais, James, mais il

y a des choses qu’une femme seule ne doit pas faire, et aller au cinéma en

fait partie.

— Quoi qu’il en soit, tu t’es occupée.

— J’ai dormi comme une souche. Et ton article, ça avance ?

— Justement, je voulais t’en parler. J’ai terminé.

— Déjà ? C’est formidable, James !

— C’est un bon premier jet, admis-je, mais j’aurai besoin de revoir deux

ou trois choses une fois à New York.

— Tu parles de moi dans ton article ? Je peux le lire ?

— Non. C’est un article sur Debierue et son œuvre, pas sur toi et moi.

Depuis quand t’intéresses-tu à la critique d’art ? demandai-je avec un grand

sourire.

— Depuis que j’ai rencontré Debierue, si tu veux savoir. (Elle sourit.)

C’est le vieux monsieur le plus gentil et le plus doux que je connaisse.

— Je préférerais que tu attendes la version définitive, si ça ne t’ennuie

pas. Je veux rentrer à New York le plus tôt possible pour terminer mon

article. Après dîner, je ferai un petit somme jusqu’à minuit, et ensuite on pourra s’en aller et reprendre la route. En se relayant, on peut être à New

York dans une trentaine d’heures.

— Tu n’auras pas beaucoup dormi si on part à minuit…

— Je n’ai pas besoin d’énormément de sommeil, et toi tu as eu le temps

de récupérer. De toute façon, tu aurais du mal à dormir cette nuit, après

avoir passé toute la journée au plumard.

— Je ne discute pas, James, je m’inquiétais pour toi, voilà tout…

— Dans ce cas, descendons dîner, que je puisse remonter dormir jusqu’à

minuit.

Pendant le dîner, Berenice me demanda si elle pouvait voir le tableau de

Debierue ; je lui répondis qu’il était emballé et à l’abri dans le coffre de la

voiture, et qu’il ne valait mieux pas que quelqu’un nous voie en train

d’examiner un tableau dans le parking. Je lui rappelai, avec un air de

conspirateur, qu’il s’agissait d’un tableau volé ; il ne fallait pas éveiller les

soupçons. Convaincue par cette explication à demi chuchotée, elle hocha la

tête avec gravité.

Le repas était excellent : cœur d’aloyau à point, épis de maïs, gombo et

tomates, pommes de terre à la crème, salade de concombre et d’oignon,

avec en dessert un gâteau au chocolat nappé de crème chantilly maison et

non en bombe. Je mangeai absolument tout, y compris les quatre crêpes au

beurre (les deux miennes plus celles de Berenice). Je me sentais un peu

lourd après ce repas copieux, mais après deux tasses de café noir, même si

j’avais l’impression d’avoir trop mangé, je restai parfaitement éveillé.

Je signai la note et notai mon numéro de chambre.

— J’ai trop mangé, j’ai sommeil, dis-je.

Berenice me prit le bras tandis que nous quittions la salle de restaurant

pour traverser le hall en direction des ascenseurs.

— Tu n’as pas envie d’un dernier verre… (elle me serra le bras) pour

t’aider à dormir. Dans ma chambre…

— Non. Et quand je refuse une invitation de ce genre, ça signifie que je

suis déjà assez fatigué.

Je pris la clé de sa chambre, ouvris la porte et l’embrassai pour lui dire

bonsoir.

— Je vais me faire réveiller à onze heures et demie. Je viendrai frapper à

ta porte. Essaye de dormir encore un peu.

— Je vais essayer, répondit-elle. Sinon, je regarderai la télé. Embrasse-

moi comme tout à l’heure…

La chaleur était toujours aussi étouffante dans ma chambre, bien que je

n’aie pas éteint le ventilateur. Ne voulant pas subir de nouveau l’alternative

trop chaud-trop froid à cause du climatiseur, beaucoup trop puissant pour

les dimensions réduites de la chambre, j’entrouvris la porte comme

précédemment et la maintins ouverte à l’aide du crochet à œillet en cuivre.

J’ôtai mon pantalon et ma chemise pour ne garder que mon caleçon et mon

tee-shirt, je sortis le matériel de peinture de l’armoire et m’attaquai au

tableau.

Je mélangeai le bleu de Prusse, ajoutant au fur et à mesure des morceaux

de blanc de zinc, jusqu’à ce que j’obtienne la couleur des uniformes de

l’Air Force. Je diluai légèrement la peinture avec de la térébenthine et j’en

étalai un peu en bas de la toile. C’était encore trop foncé. J’ajoutai du blanc

jusqu’à ce que le bleu devienne plus audacieux. Puis je mélangeai

suffisamment de bleu dilué pour peindre une bordure légèrement

déchiquetée, pas moins de deux centimètres de large, pas plus de six, sur les

quatre côtés du rectangle. Peindre la surface blanche restant en orange ocre

ne posa pas trop de problème, une fois que j’eus obtenu la teinte exacte que

je désirais, mais il me fallut plus longtemps que prévu pour la mélanger, car

ce n’était pas facile de reproduire avec exactitude une couleur que je voyais

mentalement et non devant moi.

Je finis par obtenir une couleur chaude qui me plaisait. Ni tout à fait

marron, ni tout à fait moutarde, une sorte d’orange ocre bruni avec un

soupçon de jaune qui se devinait plus qu’il ne se voyait. Je mélangeai plus

de peinture qu’il ne m’en faudrait pour être certain d’en avoir assez et diluai

l’amas luisant avec suffisamment de térébenthine et d’huile de lin pour

l’étaler facilement sur la toile. Utilisant le pinceau le plus large, je peignis le

centre du tableau presque jusqu’à la bordure bleue, puis je pris un pinceau

plus fin afin de remplir avec soin l’étroite bande blanche restante.

Je reculai jusqu’au mur pour avoir une vue d’ensemble du tableau

achevé. La bordure bleue n’était pas assez irrégulière. J’y remédiai en

quelques minutes. Maintenant, le tableau correspondait à la description que

j’en faisais dans mon article. À vrai dire, le tableau était si éclatant et

lumineux à la lumière du lampadaire qu’il rendait encore mieux que je ne

l’espérais.

Il ne manquait plus que la signature de Debierue.

Un débat acharné m’opposa à moi-même pour savoir si je le signais ou

pas. Était-ce en conformité avec la philosophie de sa période “coloniale américaine” d’apposer son nom sur un de ses tableaux ? Mais étant donné

que le tableau orange ocre bordé de bleu représentait le “moi” de Debierue,

j’en conclus que s’il signait un tableau, ce ne pourrait être que celui-ci. Il

faudrait songer à ajouter cette information à mon article : il s’agissait du

premier tableau jamais signé par Debierue (Mr. Cassidy serait sans doute

doublement heureux de posséder une toile signée !)

J’avais toujours dans ma poche de veste la lettre de Debierue adressée au

directeur de l’agence française de coupures de presse. Je la sortis pour

examiner la signature resserrée de Debierue, je poussai un soupir de

soulagement devant l’originalité du graphisme. Les faussaires adorent les

signatures compliquées ; ça leur facilite énormément la tâche, car il est

beaucoup plus aisé d’imiter une signature tarabiscotée qu’une signature

simple. Il y a deux façons de contrefaire une signature. La première consiste

à la recopier encore et encore jusqu’à atteindre la perfection. C’est la

manière compliquée. La manière simple consiste à renverser la signature et

à la dessiner au lieu de l’écrire, de la copier comme si on cherchait à imiter

un dessin. Ce que je fis. En fait, je n’eus même pas besoin de retourner la

toile de haut en bas. En imitant la signature de Debierue dans le coin

supérieur gauche à l’envers, une fois que j’aurais renversé la toile, le haut se

retrouverait en bas et la signature serait à l’endroit et à sa place dans le coin

inférieur droit.

Il me fallut malgré tout un certain temps pour l’imiter, car j’essayai de la

peindre la plus petite possible, conformément à l’habitude de Debierue de

faire des lettres minuscules. Faire tenir “ebierue” à l’intérieur du D n’était

pas une mince affaire. De plus, je dus penser à “écrire” de bas en haut avec

mon pinceau et non de haut en bas, car les coups de pinceau devaient être

dans le bon sens une fois que j’aurais retourné le tableau.

— James !

J’entendis Berenice crier mon nom. J’étais à ce point absorbé par ce que

je faisais que je n’aurais su dire si c’était la première ou la seconde fois

qu’elle m’appelait. En tout cas, il était trop tard pour faire quoi que ce soit.

J’étais assis sur la chaise devant la toile, et j’eus à peine le temps de me

retourner, encore moins de me lever, avant qu’elle ne soulève le crochet de

cuivre, ouvre la porte et entre dans la chambre.

— James ! répéta-t-elle d’un ton sec.

Elle se pétrifia, la main sur la poignée de la porte. Elle s’était

démaquillée ; ses lèvres rose pâle dessinaient un O tandis qu’elle regardait fixement la toile et la palette improvisée sur la table basse. Le drap dont je