Hérésie
Chapitre 2
chambre depuis le couloir, et au bout de quelques minutes, la température
redevint très agréable, avec juste ce qu’il fallait d’air frais venu du couloir
pour être doucement brassé par le ventilateur qui tournait au ralenti au-
dessus de ma tête dans un grincement pas déplaisant.
Une heure plus tard, je me sentais toujours bien physiquement. J’avais
fumé trois Kool. Je continuais à regarder fixement la toile vierge et je
compris, finalement, que j’étais incapable de peindre un tableau original de
Debierue. Même en restant assis là pendant quatre heures d’affilée chaque
jour…
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Mes yeux vifs et alertes regardaient fixement la toile vierge et brillante ;
mon cœur vaillant quelque peu emballé, mais en silence, par la suffisance
déprimante de deux amphétamines inefficaces propulsa un sang empressé
vers mes doigts qui l’étaient encore plus. J’avais oublié, l’espace de deux
heures gâchées, la leçon durement apprise de notre époque. À cet Âge de
Spécialisation, où nous ne pouvions désigner comme nos “Hommes de la
Renaissance” contemporains que Hugh Hefner, ou pire encore, le Marlon
Brando des débuts, je m’étais attaqué au problème à l’envers comme un
con.
J’étais critique par choix, mais prisonnier de l’art contemporain… je
l’analysais, je ne le faisais pas. Je savais manier un pinceau, bien sûr,
médiocrement. J’avais appris à peindre dans les cours de dessin au collège
avant d’accéder à ma vocation, tout comme celui qui veut devenir général
de brigade aérienne et commander une escadre de l’Air Force doit d’abord
apprendre à piloter un avion. Le général n’a pas besoin d’être un pilote hors
pair pour commander une escadre, mais s’il peut accéder à ce grade, c’est
qu’en tant qu’ancien pilote ou pilote à temps partiel, il comprend les
problèmes quotidiens des pilotes qui sont sous ses ordres. Évidemment, le
système ne fonctionne pas très bien, car celui qui rêve de piloter un jet de
l’Air Force et qui organise sa carrière en conséquence, choisit rarement ce
métier d’action dans l’idée de se retrouver un jour derrière un bureau où il
n’aura pas souvent l’occasion de voler. Un pilote exceptionnel ne fait pas un
bon général gratte-papier car le tempérament d’un homme qui rêve de voler ne comprend pas l’amour de l’administration, de la paperasserie, et de la
discipline.
J’avais appris à peindre, car j’avais besoin de connaître les problèmes que
rencontraient les peintres, et j’avais enseigné à l’université, car il fallait bien
que je survive en tant qu’historien d’art. Mais au plus profond de moi-
même, j’avais décidé de devenir critique d’art dès le début. Et même si ma
plus grande passion était l’art contemporain, durant mon année passée en
Europe, j’avais fait mes tournées au Louvre, à Florence, à Rome,
inexorablement, arpentant consciencieusement les vieilles galeries, car je
savais que je devais étudier l’art du passé pour comprendre l’art du présent.
J’étais un écrivain, pas un peintre ; un écrivain tire ses idées d’une feuille
de papier blanche, pas d’un bout de toile blanche. J’approchai ma chaise du
bureau où se trouvait ma machine à écrire et me mis aussitôt au travail.
C’est ainsi que ça se passe. Le peintre contemporain s’approche de sa
toile sans aucune idée (dans la plupart des cas), il s’amuse avec son fusain,
il expérimente des lignes et des formes, ici il complète une ébauche, là il
ajoute de la profondeur à une forme qui commence à l’intéresser, et tôt ou
tard, il finit par voir quelque chose. La peinture devient une composition
qu’il parachève. Son inconscient prend le relais ; une fois terminé, le
tableau peut s’avérer bon, mais le plus souvent, comme la plupart des écrits,
il est mauvais. Même quand le peintre part avec une idée en tête, son
inconscient s’empare du tableau dès qu’il se met à peindre. La même
théorie, en gros, peut s’appliquer à l’écrivain. Un individu peint ou écrit à la
fois d’une manière consciente et inconsciente, avec au départ, le plus
souvent, très peu de pensées pertinentes.
Dès que je me retrouvai assis devant ma machine, l’article commença à
prendre forme. Une idée en amenait aussitôt une autre. C’était un article
inspiré, car moralement justifié. Mon honneur et celui de Debierue étaient
en jeu. Et pourtant, bien qu’il s’agisse, à certains égards, d’un travail aisé,
ce fut un des articles que j’eus le plus de difficultés à écrire, de par les
éléments de fiction qu’il renfermait.
Mes dons créatifs faiblirent lorsqu’il me fallut décrire les tableaux que
Debierue n’avait pas su peindre, bien que, une fois cet obstacle franchi, il
me fût facile d’interpréter les tableaux, car je les visualisais parfaitement
dans mon esprit. Je connaissais suffisamment le passé de Debierue pour
résumer les détails historiques de ses premières réalisations. De même, je
n’eus aucun mal à rapporter une version fortement condensée de notre entretien, agrémenté de quelques fioritures pour des raisons de clarté, et
quelques pincées de pensées profondes dans l’intérêt du lecteur. Peut-être
qu’un romancier sommeille à l’intérieur de chaque critique.
Mon pouvoir d’imagination était suffisamment fort pour décrire les
tableaux que, moi-même, j’aurais aimé peindre si j’en avais été capable,
mais je rencontrai des difficultés d’ordre conceptuel car, au début, je crus
que je devais décrire les tableaux que Debierue rêvait de peindre. Mais
c’était une démarche vaine. Je ne pouvais pas voir le monde comme
Debierue. Et puisque j’étais incapable de vivre dans son univers secret, je
ne pourrais jamais l’exprimer visuellement.
Mon terme prédéterminé de “coloniale” pour qualifier la soi-disant
période américaine de Debierue, me fournit la corrélation dont j’avais
besoin pour visualiser les images mentales que j’étais capable de décrire. Je
commençai par le bleu, le blanc et le rouge, les couleurs du grand drapeau
tricolore français et de notre drapeau américain. Imaginant ces trois
couleurs sur trois panneaux différents, j’entrepris de les ordonner dans mon
esprit. Côte à côte, alignés, bien espacés ou au contraire se chevauchant,
couchés ou debout, dispersés à travers une pièce sur trois murs différents.
Mais il y a quatre murs dans une pièce. Il me fallait donc un quatrième
panneau – non pas pour des raisons de symétrie, ça n’a aucune
importance – mais pour des raisons de diversité, par respect d’un
environnement ordonné. La Floride. Le soleil. Orange. Un soleil automnal
pour les années de déclin de Debierue. Orange ocre. Mais pas un panneau
orange ocre dans sa totalité ; ce serait une hérésie, car Debierue, malgré son
grand âge, continuait à peindre, à créer, à évoluer. Et le carré déchiqueté
couleur orange ocre exigeait une bordure chatoyante de bleu pour entourer
le soleil moribond et déborder les extrémités du rectangle. Un bleu ciel ?
Non, ni bleu ciel ni bleu Dufy, car cela nécessitait l’emploi de peinture bleu
de cobalt, or le bleu de cobalt, avec le temps, vire peu à peu au gris. Du bleu
de Prusse, avec un soupçon arrogant de blanc de zinc pour le rendre
terriblement audacieux. De plus, j’avais sous la main, ici dans cette
chambre d’hôtel, un tube plein de bleu de Prusse.
La texture ? La qualité tactile ? Des couleurs pures, lisses et unies.
Les quatre tableaux de 50 × 70 étaient les seuls tableaux peints par
Debierue depuis son installation en Floride. Ils étaient destinés à son propre
plaisir esthétique, il voulait en jouir durant son séjour en Amérique, et pourtant, ils ne dérogeaient pas à ses principes traditionnellement établis du
surréalisme nihiliste.
Chaque matin quand Debierue se réveillait à six heures, en fonction de
son humeur au réveil, il accrochait un des panneaux rouge, blanc ou bleu, à
côté du panneau orange ocre bordé de bleu qui, lui, demeurait en
permanence au centre ; le tableau qui symbolisait le peintre, son “moi”.
Toute la journée, quand il n’était pas occupé à préparer une autre œuvre
d’art (non divulguée à votre serviteur), il étudiait et comparait les deux
tableaux bilatéraux qui lui rappelaient les multiples “Destinées
Manifestes”[1] de l’Amérique, les complexités du mode de vie américain en
général, et son propre engagement artistique envers le Nouveau Monde.
Lui arrivait-il de se réveiller d’humeur suffisamment enjouée pour
accrocher deux, voire trois panneaux à côté du panneau orange ocre ?
— Non, répondit-il.
J’avais tapé dix-huit pages pour un total de 4 347 mots. Maintenant que le
concept était fermement établi, j’aurais pu écrire encore une douzaine de
pages de commentaires explicatifs, mais je m’obligeai à conclure par la
négative. Il était temps, non ? Toute œuvre d’art contemporaine doit-elle
nécessairement s’achever par une affirmation ? Joyce avec sa coda de “oui”
dans Ulysse, Becket avec le “Je continuerai” de sa trilogie, et ces
1 001 obélisques et clochers d’églises dressés comme des phallus, pointés
avec optimisme vers le ciel… pour une fois, rien qu’une fois, que le négatif
l’emporte.
Ma conclusion ne devait rien au hasard. C’était une appréciation valable
et pertinente de la vie et de l’œuvre de Debierue. Je sautai deux lignes et
tapai le mot fin.
Je me sentais fatigué tout à coup. Mon cou et mes épaules étaient
ankylosés et j’avais mal au dos. Je regardai ma montre. Six heures. Un
grognement plaintif monta de mon estomac vide. Excepté trois interruptions
pour aller aux chiottes, j’étais resté devant ma machine à écrire presque six
heures d’affilée. Je me levai, m’étirai et me massai la nuque ; je contournai
la table basse en agitant mes mains et mes doigts au-dessus de ma tête pour
détendre mes bras engourdis.
J’étais fatigué, mais je n’avais pas sommeil. Le fait d’avoir bouclé mon
article en si peu de temps m’emplissait de joie. Chaque pièce avait trouvé sa
place, et je savais que c’était du bon boulot. Jamais je ne m’étais senti aussi
bien.
Je laissai échapper un soupir, remis le couvercle sur la Hermes, je posai la
machine à écrire sur le lit et repris ma place au bureau afin de relire et de
corriger mon article. Je corrigeai les fautes d’orthographe, quelques
maladresses de style et rajoutai à la main une phrase de transition entre
deux paragraphes. Mais je n’étais toujours pas satisfait et je mis une note
dans la marge pour penser à la réécrire. Une longue phrase tarabiscotée
avec trois points virgules et deux fois deux-points m’arracha un éclat de
rire. J’avais vraiment l’esprit en ébullition à ce moment-là. Je n’eus aucun
mal à en faire quatre phrases claires et indépendantes…
Le téléphone sonna. Une puissante sonnerie discordante destinée à
réveiller les voyageurs de commerce qui avaient un peu trop bu avant de se
coucher. Je faillis tomber de ma chaise.
Berenice avait une voix enrouée.
— J’ai faim.
— Tu n’es pas la seule.
— J’ai dormi.
— Moi j’ai travaillé.
— Ça fait une demi-heure que je suis réveillée, mais je n’ai pas le
courage de me lever. Si tu venais me rejoindre ?
— Bon sang, Berenice, j’ai travaillé toute la journée et je suis lessivé.
— Mange un peu, tu te sentiras mieux.
— OK. Donne-moi encore une heure et j’aurai terminé.
— Tu veux que je fasse monter le dîner ?
— Non. Je préfère manger quelque chose de chaud, et on ne m’a jamais
servi un plat chaud dans une chambre d’hôtel. On descendra dîner au
restaurant.
— Je vais me faire les ongles.
— À dans une heure.
Je raccrochai.
Je finis de relire et de corriger mon article, puis je le glissai dans une
enveloppe bulle que je rangeai à l’abri dans ma valise. Il n’y aurait que
d’infimes changements à apporter à New York. Deux pages seulement
auraient besoin d’être réécrites. Je rangeai la toile, le cendrier-palette et tout
le matériel de peinture dans le placard. Je pourrais m’attaquer au tableau
après dîner.
La salle de bains était équipée d’une immense baignoire préhistorique qui
se dressait sur des pieds de griffon resserrés sur des boules de métal. L’eau chaude coula bouillante ; je me rasai pendant que la baignoire se
remplissait. Le bain était trop chaud, j’ajoutai un peu d’eau froide jusqu’à
ce que la température atteigne un niveau supportable. Je me laissai glisser
dans la grande baignoire fumante jusqu’au cou. J’absorbai la chaleur.
L’endolorissement quitta peu à peu mon dos et mes épaules. Je terminai par
une douche froide ; une fois habillé, j’eus l’impression d’avoir dormi
pendant huit heures. J’appelai le bar et demandai qu’on monte deux
Gibsons au 510, la chambre de Berenice ; après quoi j’étudiai les cartes
routières que j’avais achetées à la dernière station-service.
Après dîner, j’estimais qu’il me faudrait une heure, une heure et demie au
maximum pour peindre le tableau. Maintenant que l’article était terminé, il
était inutile de passer la nuit à l’hôtel. Je n’avais pas sommeil, et en
conduisant à tour de rôle, nous pourrions être à New York dans une
trentaine d’heures. Les roues avant de ma vieille voiture se mettaient à avoir
du shimmy dès que j’essayais de dépasser le 90 km/h, mais une trentaine
d’heures en partant de Valdosta me semblait une estimation correcte. Il me
restait quarante dollars dans mon portefeuille et un peu de monnaie. Ma
carte de crédit Standard conduirait la voiture jusqu’à New York, mais je
préférais garder mon liquide. Berenice avait des traveller’s chèques, elle
pouvait en changer quelques-uns pour régler la note de l’hôtel. Par la porte
entrouverte, j’entendis le garçon d’étage frapper à la porte de la
chambre 510 de l’autre côté du couloir. J’attendis que Berenice ait signé le
reçu et que le garçon d’étage ait repris l’ascenseur pour traverser le couloir
et frapper à sa porte.
Berenice était moulée dans un ensemble bleu avec des bandes jaune
citron d’un demi-centimètre qui dessinaient des carreaux ; les quatre
boutons regroupés de la veste croisée étaient de véritables lapis-lazuli. Les
pattes d’éléphant du pantalon mesuraient bien quarante centimètres de
diamètre, on ne voyait que le bout blanc de ses chaussures à semelle
compensée. Elle portait autour du cou une écharpe en soie défraîchie. Elle
s’était peint les ongles avec du vernis Chen Yu, cette curieuse teinte de
rouge décadent qui ressemble à du sang séché (le rouge le plus sexy qu’on
ait jamais inventé, si caractéristique des années trente en Allemagne que
Visconti demanda à Ingrid Thulin d’en mettre sur ses ongles dans Les
Damnés), et elle s’était peint les lèvres de la même couleur. Durant ses six
semaines passées à Palm Beach, Berenice avait appris certaines choses dans
le domaine de l’élégance, mais l’enseignante de Duluth n’avait pas disparu.
Elle gloussa et désigna le plateau sur la table basse.
— Il paraît que ce sont des Gibsons !
Il y avait là deux petites bouteilles de gin Gilbey et une autre de vermouth
sec Stock (deux dixièmes de gin, un huitième de vermouth), un broc en
verre rempli de morceaux, et non de cubes, de glace, ainsi qu’un petit bol en
verre contenant des petits oignons.
Je haussai les épaules.
— J’imagine qu’ils n’ont pas le droit de servir des cocktails dans ce
comté de Georgie, mais le garçon te les aurait sans doute préparés si tu lui
avais donné un pourboire. À vrai dire… (je fis sauter les capsules des deux
petites bouteilles de gin) c’est mieux ainsi. La plupart des barmen mettent
trop de vermouth dans le Gibson, et je préfère le préparer à ma façon.
— Je trouvais ça bizarre, c’est tout.
Tout en préparant les cocktails, j’essayais d’imaginer un plan simple et un
moyen de le présenter à Berenice afin de la tenir éloignée de ma chambre
jusqu’au moment du départ.
— Tu es allée au cinéma cet après-midi ?
Elle secoua la tète et sirota son cocktail.
— Je n’irais jamais seule au cinéma chez moi, encore moins dans une
ville que je ne connais pas. Je ne suis pas peureuse, tu le sais, James, mais il
y a des choses qu’une femme seule ne doit pas faire, et aller au cinéma en
fait partie.
— Quoi qu’il en soit, tu t’es occupée.
— J’ai dormi comme une souche. Et ton article, ça avance ?
— Justement, je voulais t’en parler. J’ai terminé.
— Déjà ? C’est formidable, James !
— C’est un bon premier jet, admis-je, mais j’aurai besoin de revoir deux
ou trois choses une fois à New York.
— Tu parles de moi dans ton article ? Je peux le lire ?
— Non. C’est un article sur Debierue et son œuvre, pas sur toi et moi.
Depuis quand t’intéresses-tu à la critique d’art ? demandai-je avec un grand
sourire.
— Depuis que j’ai rencontré Debierue, si tu veux savoir. (Elle sourit.)
C’est le vieux monsieur le plus gentil et le plus doux que je connaisse.
— Je préférerais que tu attendes la version définitive, si ça ne t’ennuie
pas. Je veux rentrer à New York le plus tôt possible pour terminer mon
article. Après dîner, je ferai un petit somme jusqu’à minuit, et ensuite on pourra s’en aller et reprendre la route. En se relayant, on peut être à New
York dans une trentaine d’heures.
— Tu n’auras pas beaucoup dormi si on part à minuit…
— Je n’ai pas besoin d’énormément de sommeil, et toi tu as eu le temps
de récupérer. De toute façon, tu aurais du mal à dormir cette nuit, après
avoir passé toute la journée au plumard.
— Je ne discute pas, James, je m’inquiétais pour toi, voilà tout…
— Dans ce cas, descendons dîner, que je puisse remonter dormir jusqu’à
minuit.
Pendant le dîner, Berenice me demanda si elle pouvait voir le tableau de
Debierue ; je lui répondis qu’il était emballé et à l’abri dans le coffre de la
voiture, et qu’il ne valait mieux pas que quelqu’un nous voie en train
d’examiner un tableau dans le parking. Je lui rappelai, avec un air de
conspirateur, qu’il s’agissait d’un tableau volé ; il ne fallait pas éveiller les
soupçons. Convaincue par cette explication à demi chuchotée, elle hocha la
tête avec gravité.
Le repas était excellent : cœur d’aloyau à point, épis de maïs, gombo et
tomates, pommes de terre à la crème, salade de concombre et d’oignon,
avec en dessert un gâteau au chocolat nappé de crème chantilly maison et
non en bombe. Je mangeai absolument tout, y compris les quatre crêpes au
beurre (les deux miennes plus celles de Berenice). Je me sentais un peu
lourd après ce repas copieux, mais après deux tasses de café noir, même si
j’avais l’impression d’avoir trop mangé, je restai parfaitement éveillé.
Je signai la note et notai mon numéro de chambre.
— J’ai trop mangé, j’ai sommeil, dis-je.
Berenice me prit le bras tandis que nous quittions la salle de restaurant
pour traverser le hall en direction des ascenseurs.
— Tu n’as pas envie d’un dernier verre… (elle me serra le bras) pour
t’aider à dormir. Dans ma chambre…
— Non. Et quand je refuse une invitation de ce genre, ça signifie que je
suis déjà assez fatigué.
Je pris la clé de sa chambre, ouvris la porte et l’embrassai pour lui dire
bonsoir.
— Je vais me faire réveiller à onze heures et demie. Je viendrai frapper à
ta porte. Essaye de dormir encore un peu.
— Je vais essayer, répondit-elle. Sinon, je regarderai la télé. Embrasse-
moi comme tout à l’heure…
La chaleur était toujours aussi étouffante dans ma chambre, bien que je
n’aie pas éteint le ventilateur. Ne voulant pas subir de nouveau l’alternative
trop chaud-trop froid à cause du climatiseur, beaucoup trop puissant pour
les dimensions réduites de la chambre, j’entrouvris la porte comme
précédemment et la maintins ouverte à l’aide du crochet à œillet en cuivre.
J’ôtai mon pantalon et ma chemise pour ne garder que mon caleçon et mon
tee-shirt, je sortis le matériel de peinture de l’armoire et m’attaquai au
tableau.
Je mélangeai le bleu de Prusse, ajoutant au fur et à mesure des morceaux
de blanc de zinc, jusqu’à ce que j’obtienne la couleur des uniformes de
l’Air Force. Je diluai légèrement la peinture avec de la térébenthine et j’en
étalai un peu en bas de la toile. C’était encore trop foncé. J’ajoutai du blanc
jusqu’à ce que le bleu devienne plus audacieux. Puis je mélangeai
suffisamment de bleu dilué pour peindre une bordure légèrement
déchiquetée, pas moins de deux centimètres de large, pas plus de six, sur les
quatre côtés du rectangle. Peindre la surface blanche restant en orange ocre
ne posa pas trop de problème, une fois que j’eus obtenu la teinte exacte que
je désirais, mais il me fallut plus longtemps que prévu pour la mélanger, car
ce n’était pas facile de reproduire avec exactitude une couleur que je voyais
mentalement et non devant moi.
Je finis par obtenir une couleur chaude qui me plaisait. Ni tout à fait
marron, ni tout à fait moutarde, une sorte d’orange ocre bruni avec un
soupçon de jaune qui se devinait plus qu’il ne se voyait. Je mélangeai plus
de peinture qu’il ne m’en faudrait pour être certain d’en avoir assez et diluai
l’amas luisant avec suffisamment de térébenthine et d’huile de lin pour
l’étaler facilement sur la toile. Utilisant le pinceau le plus large, je peignis le
centre du tableau presque jusqu’à la bordure bleue, puis je pris un pinceau
plus fin afin de remplir avec soin l’étroite bande blanche restante.
Je reculai jusqu’au mur pour avoir une vue d’ensemble du tableau
achevé. La bordure bleue n’était pas assez irrégulière. J’y remédiai en
quelques minutes. Maintenant, le tableau correspondait à la description que
j’en faisais dans mon article. À vrai dire, le tableau était si éclatant et
lumineux à la lumière du lampadaire qu’il rendait encore mieux que je ne
l’espérais.
Il ne manquait plus que la signature de Debierue.
Un débat acharné m’opposa à moi-même pour savoir si je le signais ou
pas. Était-ce en conformité avec la philosophie de sa période “coloniale américaine” d’apposer son nom sur un de ses tableaux ? Mais étant donné
que le tableau orange ocre bordé de bleu représentait le “moi” de Debierue,
j’en conclus que s’il signait un tableau, ce ne pourrait être que celui-ci. Il
faudrait songer à ajouter cette information à mon article : il s’agissait du
premier tableau jamais signé par Debierue (Mr. Cassidy serait sans doute
doublement heureux de posséder une toile signée !)
J’avais toujours dans ma poche de veste la lettre de Debierue adressée au
directeur de l’agence française de coupures de presse. Je la sortis pour
examiner la signature resserrée de Debierue, je poussai un soupir de
soulagement devant l’originalité du graphisme. Les faussaires adorent les
signatures compliquées ; ça leur facilite énormément la tâche, car il est
beaucoup plus aisé d’imiter une signature tarabiscotée qu’une signature
simple. Il y a deux façons de contrefaire une signature. La première consiste
à la recopier encore et encore jusqu’à atteindre la perfection. C’est la
manière compliquée. La manière simple consiste à renverser la signature et
à la dessiner au lieu de l’écrire, de la copier comme si on cherchait à imiter
un dessin. Ce que je fis. En fait, je n’eus même pas besoin de retourner la
toile de haut en bas. En imitant la signature de Debierue dans le coin
supérieur gauche à l’envers, une fois que j’aurais renversé la toile, le haut se
retrouverait en bas et la signature serait à l’endroit et à sa place dans le coin
inférieur droit.
Il me fallut malgré tout un certain temps pour l’imiter, car j’essayai de la
peindre la plus petite possible, conformément à l’habitude de Debierue de
faire des lettres minuscules. Faire tenir “ebierue” à l’intérieur du D n’était
pas une mince affaire. De plus, je dus penser à “écrire” de bas en haut avec
mon pinceau et non de haut en bas, car les coups de pinceau devaient être
dans le bon sens une fois que j’aurais retourné le tableau.
— James !
J’entendis Berenice crier mon nom. J’étais à ce point absorbé par ce que
je faisais que je n’aurais su dire si c’était la première ou la seconde fois
qu’elle m’appelait. En tout cas, il était trop tard pour faire quoi que ce soit.
J’étais assis sur la chaise devant la toile, et j’eus à peine le temps de me
retourner, encore moins de me lever, avant qu’elle ne soulève le crochet de
cuivre, ouvre la porte et entre dans la chambre.
— James ! répéta-t-elle d’un ton sec.
Elle se pétrifia, la main sur la poignée de la porte. Elle s’était
démaquillée ; ses lèvres rose pâle dessinaient un O tandis qu’elle regardait fixement la toile et la palette improvisée sur la table basse. Le drap dont je