Hérésie

Charles Willeford · Chapitre 8 sur 14

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Hérésie

Chapitre 2

j’obtienne mon interview avant toute chose.

— Je comprends.

La pluie nous rattrapa avant d’arriver à Lake Worth.

C’était une pluie torrentielle et je voyais à peine la route. Pour ne pas

mouiller son ensemble, Berenice dut remonter sa vitre ; il faisait trop chaud

pour que je remonte également la mienne. Conclusion, j’avais l’épaule et le

bras gauches trempés, mais compte tenu de l’humidité, j’aurais été tout

aussi mouillé à l’intérieur de la voiture avec la vitre fermée. Finalement, la

pluie devint si violente que je dus m’arrêter sur le bas-côté à Lake Worth et

attendre une accalmie.

Berenice plissait le front.

— Combien pèse un bébé baleine à la naissance ? demanda-t-elle.

— Une tonne. Et il mesure presque cinq mètres.

J’allumai une cigarette et la tendis à Berenice. Elle secoua la tête et me la

rendit. J’aspirai une longue bouffée.

— Une tonne, ajoutai-je d’un ton solennel, ça fait mille kilos.

— Je sais combien pèse une tonne ! s’emporta-t-elle. Espèce de… espèce

de sale intello !

Je ne pus me retenir. J’éclatai de rire, gâchant ainsi ma plaisanterie.

 

2

 

J’aurais pu emprunter directement la State Road 7 en la prenant à l’ouest

de West Palm Beach, mais comme l’ancienne route à deux voies était

surtout fréquentée par les poids lourds qui fonçaient vers Hialeah pour

pénétrer dans Miami par-derrière, je restai sur l’U.S.1 jusqu’à Boynton

Beach avant de chercher à rejoindre la nationale. Je me perdis pendant

quelques minutes et tournai plusieurs fois en rond, là où on avait tracé de

nouvelles routes goudronnées pour faire un embranchement improprement

baptisé “Terrasses des pins de l’océan” (à des kilomètres de l’océan, sans

pins, sans terrasses), mais lorsque j’atteignis enfin la nationale, elle venait

d’être refaite et il y avait moins de poids lourds que je le craignais.

Dieu merci, la pluie avait cessé.

Le plan de Cassidy, bien que rudimentaire, était suffisamment clair, ce

qui ne m’avait pas empêché de passer comme une flèche devant l’embranchement menant chez Debierue et de me retrouver au Dixie Drive-

in avant même de m’en apercevoir. Le chemin privé, mélange de terre et de

graviers, qui conduisait à la maison-atelier de Debierue était parfaitement

visible depuis l’autoroute, sur le côté droit, à environ trois cents mètres

avant l’entrée du drive-in, mais je ne l’avais pas vu. J’exécutai un demi-tour

sur le parking désert du drive-in et cette fois, en sens inverse, je n’eus aucun

mal à repérer l’embranchement.

Des touffes d’herbe épaisses avaient repris possession des profondes

ornières du chemin et je roulai lentement en première. La route bosselée,

rarement fréquentée, traversait en ligne droite une plantation de pins en

regain sur environ un kilomètre avant de dessiner une boucle sigmoïde afin

de contourner deux mares puantes d’eau noire stagnante. Sur la droite, des

enclos à poulets abandonnés s’enfonçaient dans une jungle de verdure, les

mauvaises herbes avaient poussé le long des clôtures métalliques affaissées.

Les portes en bois brut des poulaillers avaient pris une couleur gris sale

sous les assauts des intempéries, la plupart des toits s’étaient effondrés. La

route étroite s’achevait devant une porte en pin décortiqué ouverte. Je

pénétrai dans la zone clôturée, avec son jardin non entretenu envahi d’une

épaisse couche d’herbe qui ressemblait à un gigantesque tapis de bain

marron, et m’arrêtai devant la véranda vitrée de la maison.

Curieusement, je fus impressionné en découvrant pour la première fois le

vieux peintre. Je coupai le moteur et, tandis qu’il refroidissait en

poursuivant son tic-tac, je restai assis à regarder Debierue. Je dis

“curieusement”, car en tant qu’individu, il n’avait rien d’impressionnant.

Il ressemblait à ces milliers, que dis-je, à ces dizaines de milliers de

retraités bronzés de Floride qu’on voit pêcher sur les ponts, tituber sur les

terrains de golf et traîner des pieds sur les terrains de palets des maisons de

repos et des jardins publics. Il portait même l’uniforme. Casquette de base-

ball kaki, bermuda blanc en jean, tennis en toile bleue, et le classique polo

blanc à manches courtes et col ouvert. L’inévitable petit crocodile vert était

brodé sur la poche gauche, un emblème si répandu en Floride que n’importe

quel comique de Miami Beach pouvait faire rire avec une plaisanterie du

type : “On a attrapé un crocodile dans les Glades l’autre jour, il portait une

chemise blanche avec un petit homme brodé sur la poche…”

Mais, à la différence de ces milliers de vieux qui s’étaient retirés en

Floride dans l’attente d’une mort chaude et ensoleillée, des hommes qui

avaient gagné leurs retraites équivoques en tenant des magasins de chaussures, en dirigeant des usines d’ampoules électriques à Amarillo, en

fabriquant des préservatifs à Newark, en jouant les directeurs commerciaux

stressés dans les dix États de l’ouest, Debierue, lui, avait servi, et continuait

à servir le maître le plus sévère de tous, l’autodiscipline de l’artiste.

Nullement déconcerté, apparemment, par l’arrivée d’une voiture

décapotable déglinguée et inconnue dans son jardin, Debierue restait assis

bien droit dans son fauteuil de jardin en toile verte et aluminium à l’entrée

de la véranda, profitant du soleil de cette fin d’après-midi. Je constatai avec

plaisir qu’il avait laissé repousser sa barbe blanche (pendant plusieurs

années il s’était rasé barbe et moustache), même si elle n’était plus aussi

longue et melvillienne que sur les photos du vieil artiste prises dans les

années 20.

Physiquement, Debierue était asthénique. De longs membres, un long

corps, mince, des genoux et des coudes noueux. Son grand âge avait voûté

ses épaules frêles, évidemment, et une bedaine débordait sous sa ceinture.

Sa peau bronzée, bien que ridée, lui donnait une apparence de bonne santé,

presque de robustesse. Ses yeux bleus perçants étaient vifs et clairs ; son

grand nez crochu ne présentait pas ces minuscules veines rouges qu’on

trouve généralement chez les retraités âgés de Floride. Ses lèvres pleines et

sensuelles dessinaient un O dodu couleur de raisin, un cercle sombre

entouré de poils blancs. Son regard bleu, avec lequel il soutint le mien, était

indifférent, poli, franc et distant, mais durant notre longue et pénible

confrontation muette, je discernai une certaine méfiance dans ses yeux

perçants de vieillard.

En tant que critique, j’avais appris très tôt combien il était imprudent

d’accorder trop d’importance aux premières impressions, mais sous son

regard fixe et intense, je sentais – je savais – que je me trouvais en présence

d’un géant, ce qui, en retour, me donnait le sentiment d’être un violeur, un

criminel. Et si, à cet instant, il m’avait désigné la porte en silence – sans

même dire “Fichez le camp !” – je serais reparti sans prononcer le moindre

mot.

Mais tel ne fut pas le cas.

Berenice, les mains croisées sur son sac à main en peau de chamois posé

sur ses genoux restait assise, immobile ; elle ne bougerait pas jusqu’à ce

que je descende de voiture et que je fasse le tour pour venir lui ouvrir la

portière.

Je n’étais pas invité, j’étais un visiteur inattendu ; c’était donc à moi de

briser la mer de glace qui nous séparait. Avec appréhension, balançant avec

deux doigts l’appareil photo au bout de sa lanière, je descendis de voiture et

saluai d’un signe de tête poli.

— Bonjour, monsieur Debierue, dis-je en français en m’efforçant de

prendre une voix rauque, comme Jean Gabin. Enfin, je vous rencontre !

Visiblement, il n’avait pas entendu parler français (et le mien n’était pas

trop mauvais) depuis longtemps. Debierue sourit. Quel magnifique et

chaleureux sourire ! Il avait un sourire si doux, si sincère, si suggestif que

mon cœur se tordit de douleur tout à coup. C’était un sourire capable

d’ébranler l’univers. Sa bouche décatie, les lèvres pourpres et tout le reste,

devenait belle quand il souriait. Il lui manquait plusieurs dents, en haut et en

bas, et celles qui restaient donnaient à sa bouche charnue l’aspect d’un

potiron de Halloween. Mais cette brusque métamorphose, de la résignation

mélancolique à la joie rajeunie et immodérée, modifia son apparence tout

entière. Les traits creusés et tombants de son visage se tordirent en des

arabesques tourbillonnantes et ascendantes. Il se leva avec raideur de son

fauteuil tandis que je m’approchais, et agita son long index dans ma

direction en signe de faux reproche.

— Ah, monsieur Figueras ! Vous avez rasé votre barbe. Il faut la laisser

repousser sans tarder !

De l’entendre m’accueillir ainsi par mon nom me fit venir les larmes aux

yeux. Il me secoua la main à l’européenne, un coup en haut, un coup en bas.

Ses longs doigts en spatule étaient chauds et secs.

— Vous… vous me connaissez ? dis-je sans feindre mon étonnement.

J’eus droit au premier d’une série de haussements d’épaules

authentiquement français.

— Vous ou un autre… répondit-il mystérieusement. C’est aussi bien que

ce soit vous. Je connais bien votre travail, naturellement, monsieur

Figueras.

Je déglutis comme un collégien intimidé, confus, ne sachant que dire ;

puis je remarquai qu’il regardait par-dessus mon épaule en direction de

Berenice.

— Oh ! dis-je en contournant rapidement la voiture pour aider Berenice à

sortir. Monsieur Debierue, je vous présente mon amie, mademoiselle Hollis.

Berenice me foudroya du regard en m’entendant prononcer son nom

Hollie, sans le s.

— Hollis, Mr. Debierue, rectifia-t-elle en anglais. Berenice Hollis. Ravie

de faire votre connaissance, monsieur.

Debierue lui fit un baisemain, et j’eus le sentiment (peut-être ma

sensibilité était-elle exacerbée) qu’il était légèrement mal à l’aise, ou bien

déconcerté par sa présence. Il se demandait – et je ne voyais aucun moyen

élégant d’éclairer sa lanterne – si Berenice était juste une amie, ma

maîtresse, ma secrétaire, ou bien un amateur d’art nanti. Je décidai de ne

rien dire. Il pourrait se rendre compte par lui-même, à sa façon de me

regarder et de me prendre le bras parfois, que nous entretenions des

relations intimes. Mieux valait ne pas insister.

Le vieil homme parlait un anglais satisfaisant, malgré un accent très

prononcé, et alors que nous devisions en français par ce magnifique après-

midi de la fin avril, lui ou moi traduisions ou adressions parfois une

remarque à Berenice en anglais.

— Je suis un de ces journalistes obscurs qui ont la prétention de critiquer

les œuvres d’art, dis-je modestement avec un sourire nerveux, mais

Debierue m’arrêta d’un geste de la main.

— Non, non. (Il secoua la tête.) Pas obscur, monsieur Figueras. Je

connais bien votre travail. L’article que vous avez écrit sur ce peintre

californien…

Il fronça les sourcils.

— Vint ? Ray Vint ?

— Oui, voilà. La petite mouche. C’était très amusant. (Il ricana en y

repensant.) Ne vous sentez pas coupable, monsieur Figueras. (Il haussa les

épaules.) Le véritable artiste ne peut se cacher éternellement, si ce n’était

pas vous, un autre serait venu. Allez ! Entrez ! Je vais vous préparer un jus

d’orange bien frais, du surgelé.

J’étais flatté de voir qu’en plus de mon nom, il connaissait mon travail,

un article du moins – je réprimai mon enthousiasme – écrit en anglais qui

plus est et, à ma connaissance, jamais traduit en français. Mais pourquoi

avait-il mentionné plus particulièrement cet article sur Vint ? Ray Vint était

un peintre abstrait dont les toiles se vendaient plus ou moins bien, ceci pour

une bonne dizaine de raisons que je n’évoquerai pas ici. Toutefois, Vint était

un excellent homme de métier et il pouvait avoir autant de commandes de

portraits qu’il le souhaitait, beaucoup plus à vrai dire, qu’il ne désirait en

peindre. Mais il avait besoin de l’argent que lui rapportaient ces portraits

pour travailler sur ses tableaux abstraits. Mais comme il détestait peindre ces portraits, il détestait les gens qui posaient pour lui et lui offraient de

grosses sommes d’argent en échange d’une ressemblance flatteuse. Alors il

se “vengeait” de ses modèles en les affublant d’une petite mouche.

Dans la peinture médiévale, et même à l’époque de la Renaissance, on

peignait une mouche sur le corps crucifié de Jésus-Christ : la mouche sur le

corps du Christ était un symbole de rédemption, car la mouche représentait

le péché et Jésus était sans péché. Toutefois, une mouche peinte sur la

personne d’un laïc signifiait le péché sans rédemption, autrement dit :

“Cette personne ira en Enfer !” Ray Vint peignait une mouche en trompe-

l’œil sur chaque portrait.

Parfois, ses clients ne semblaient pas s’en apercevoir avant plusieurs

jours, et quand ils remarquaient la mouche, ils ignoraient sa signification.

Généralement, ils étaient ravis. La mouche devenait un sujet de

conversation quand ils montraient le tableau à leurs amis : “Vous ne

remarquez rien de bizarre ?”

Les artistes, évidemment, quand ils voyaient la mouche, riaient

intérieurement, mais ils se gardaient bien d’expliquer aux acheteurs la

signification réelle de la marque de fabrique de Vint. J’avais hésité à

évoquer la vengeance symbolique de Vint quand j’avais écrit mon article

sur lui, de peur de compromettre son moyen de subsistance. Finalement,

j’avais décidé de tout révéler, car c’était là une facette de la personnalité de

Vint qui éclairait la nature froide de ses tableaux abstraits.

Tandis que j’entraînais Berenice à l’intérieur de la maison dans le sillage

de Debierue, en la tenant par le coude, j’en vins à m’interroger sur la

remarque désinvolte du vieux peintre et son petit ricanement sec. Un

ricanement, contrairement à un sourire impulsif ou à un éclat de rire

sincère, est difficile à interpréter. Qu’un ricanement soit amical ou hostile,

ce n’est jamais qu’une forme nerveuse de ponctuation. Mais son allusion à

une anecdote, ou un article particulier, parmi les milliers que j’avais écrits,

le symbole de la mouche qui plus est, faisait battre la boule d’angoisse au

creux de mon estomac. Le fait qu’il ait lu mon article sur Vint (qui n’était

pas un travail alimentaire, car je n’écris jamais d’articles alimentaires, mais

certainement pas un de mes meilleurs articles ; il se trouve que la peinture

de Vint ne méritait pas une analyse en profondeur) pouvait représenter un

obstacle pour moi.

Nul ne savait, car Debierue n’avait jamais fait le moindre commentaire,

ce que le vieil homme avait pensé de l’article de Galt et de son interprétation “Chironesque” fantaisiste, mais des journalistes jouissant

d’une réputation bien supérieure à la mienne avaient été éconduits par la

suite lorsqu’ils avaient sollicité des interviews. Après l’article de Galt,

Debierue avait toutes les raisons de se méfier des critiques.

Que Galt soit damné, songeai-je avec amertume. Puis j’aperçus le cadre

baroque doré sur le mur et le montrai du doigt.

— N’est-ce pas le célèbre No. One ?

Debierue fit la moue et haussa les épaules.

— C’était, répondit-il d’un ton désinvolte avant d’entrer dans la cuisine.

Il me suffit d’examiner le tableau pour comprendre ce qu’il voulait dire,

évidemment. Il n’y avait pas de fissure dans le mur derrière le cadre. Sans

la fissure, hors de son environnement originel, ce n’était plus le légendaire

No. One. Mon exultation n’en était pas moins grande. C’était une chose que

je n’aurais jamais espéré voir de ma vie. Berenice, après avoir jeté un rapide

coup d’œil au cadre vide, s’assit dans un fauteuil Sears-Danish et me

réclama une cigarette.

Je secouai la tête avec agacement.

— Il faut d’abord demander la permission.

Un comptoir-bar étroit encastré dans le mur séparait la cuisine du living-

room. Il n’y avait pas de salle à manger, et le living-room était meublé de

manière spartiate. L’éleveur de poulets qui avait bâti cette maison pensait

sans doute, comme beaucoup de gens en Floride, utiliser la grande véranda

vitrée comme salle à manger. L’ouverture carrée pratiquée dans le mur entre

la cuisine et la véranda était là pour le confirmer.

Il n’y avait aucun autre tableau sur les murs ; l’ameublement du living-

room se composait de meubles bon marché et austères de chez Sears.

Visiblement, Mr. Cassidy n’avait pas engagé d’énormes frais pour meubler

la maison de l’illustre visiteur. Pas de chaîne stéréo, pas de radio ni de

télévision, ni même de rideaux pour cacher les lattes tristes des stores

vénitiens devant les fenêtres. Excepté deux fauteuils danois, une table basse

en faux marbre, un canapé noir à deux places, et un lampadaire – le tout

regroupé dans un rectangle étroit – l’immense living-room, avec son sol de

mosaïque dépourvu de tapis, était totalement nu. Le Miami Herald et un

numéro luxueux de Réalités étaient posés sur la table basse. Deux grands

tabourets de bar noirs en fer forgé attendaient devant le comptoir. Debierue

prenait donc ses repas sur le bar, ou bien il emportait son plat sous la

véranda et il mangeait sur une table de jeu pliante.

Je savais que Mr. Cassidy n’avait pas prévenu Debierue de ma visite,

mais si le vieux peintre me demandait comment j’avais réussi à le retrouver,

que pouvais-je répondre ? Il n’avait pas paru surpris par mon arrivée

soudaine. S’il me posait la question, je lui dirais que mon rédacteur en chef

m’avait donné son adresse et m’avait envoyé en reportage. Ces pensées me

harcelaient tandis que Debierue préparait le jus d’orange surgelé. Il déposa

un broc en aluminium sur la table, ouvrit la boîte congelée à l’aide d’un

ouvre-boîtes électrique, et fit trois trajets jusqu’à l’évier pour remplir la

boîte vide d’eau du robinet.

Il agissait méthodiquement, avec une grande concentration, versant

chaque dose d’eau dans le broc tel un chimiste qui prépare une expérience.

À l’aide d’une cuillère à long manche, il remua le mélange, sourit, et nous

fit signe de venir nous asseoir au bar. Berenice et moi grimpâmes sur les

tabourets tandis qu’il remplissait trois verres à ras bord.

Sans toucher à son verre, il regarda par-dessus mon épaule No. One

accroché au mur.

— Nous sommes dans le Nouveau Monde, monsieur Figueras ; les murs

n’ont pas de fissures dans le Nouveau Monde. Ici, les murs en béton, en

brique et en stuc sont construits pour résister aux cyclones. Ma police

d’assurance couvre ce risque.

Voilà une phrase excellente qui pourrait me servir d’introduction ou de

conclusion à mon article, songeai-je. Je me penchai en avant, prêt à explorer

plus avant ses réflexions sur le Nouveau Monde, mais il secoua la tête pour

me faire signe de me taire.

— Je ne vous ferai pas remarquer que seul monsieur Cassidy a pu vous

envoyer ici, monsieur Figueras. Ça n’a aucune importance maintenant que

vous êtes ici, et nous savons bien tous les deux que monsieur Cassidy,

comme tous les collectionneurs, est un homme très étrange.

Ravi de changer de sujet, je lui demandai la permission de fumer.

Debierue prit une soucoupe dans le placard et la posa entre nous ; il attendit

que j’aie allumé la cigarette de Berenice et la mienne pour continuer. D’un

geste de la main il refusa la cigarette que je lui offrais.

— Que pourrais-je vous dire, monsieur Figueras, pour vous dissuader

d’écrire un article sur moi dans votre revue ?

— Rien, je le crains. J’ai l’impression d’être un fieffé salaud, mais…

— Vous m’en voyez désolé. Mais pourriez-vous m’accorder une faveur ?

Êtes-vous à ce point zélé que vous deviez donner mon adresse dans votre magazine ? J’ai besoin de beaucoup de calme pour travailler, comme tous

les artistes. Chaque jour, je dois travailler au moins quatre heures, et de

fréquentes interruptions…

— Ce n’est pas un problème, monsieur. Je situerai mon article “Quelque

part en Floride”. Je comprends ce que vous ressentez. L’article de Galt était

terriblement injuste envers vous et je sais…

— Comment le savez-vous ?

À nouveau, ce sourire doux et triste.

— Je connais la position de Galt vis-à-vis de l’art, voilà comment je le

sais. Il est obnubilé par une idée fixe. Il place invariablement tout ce qu’il

voit dans une perspective hautement subjective, même si ça n’a aucun sens.

— Tout art n’est-il pas subjectif ?

Je souris.

— Exact. Mais Braque n’a-t-il pas dit que le sujet n’était pas l’objet ?

— Peut-être. J’ignore si Braque a dit cela ou si un jeune homme

intelligent – un jeune homme dans votre genre, monsieur Figueras – a dit

qu’il l’avait dit.

— Je… je ne me souviens pas d’où venait cette citation pour l’instant,

répondis-je maladroitement, mais il est censé l’avoir dit. Et s’il ne l’a pas

dit… eh bien… le jeu de mots possède une subtile validité pour… l’art de

notre temps. Vous ne trouvez pas ?

— Le mot validité ne peut s’appliquer validement à l’art de notre époque.

J’hésitai. Il me testait. En me lançant dans une entéléchie théorique,

j’aurais pu lui répondre aisément, mais je ne voulais pas débattre avec lui.

Je haussai les épaules en souriant.

Il me rendit mon sourire.

— Par “validité”, reprit-il, voulez-vous dire que l’œil renferme l’action à

venir ?

Des rides d’amusement plissaient les coins de ses yeux.

— Pas exactement, monsieur. Le dualisme cartésien, en tant qu’approche

de l’esthétisme, n’a plus aucune valeur intrinsèque, et c’est là qu’est l’erreur

de Galt. Il n’a jamais été capable de transcender sa formation initiale. Ne

pas se montrer globalisateur est le défi le plus ardu que doit relever le

critique contemporain. Ne voir que le présent, faire abstraction du passé et

de l’avenir, exige une intervention optique. (Je sentais mon visage

s’empourprer sous le poids de son regard bleu immobile.) Je ne cherche pas

à dénigrer Galt, monsieur, ni à vous donner l’impression que je suis un meilleur critique. Simplement, j’ai vingt-cinq ans de moins que Galt, et j’ai

vu davantage d’œuvres contemporaines que lui…

— Ne soyez pas si nerveux, monsieur Figueras. Debemos dar preferencia

al hablar del español ?

— Non. Quand je parle espagnol, je pense en espagnol, et je préfère

penser en anglais et parler en français…

— De quoi parlez-vous ? demanda Berenice en sirotant son jus d’orange.

— De la différence entre l’espagnol, l’anglais et le français, répondis-je.

— Je déteste l’espagnol, dit Berenice avec un clin d’œil. Il y a trop de

mots pour parler du courage ; on finit par se poser des questions sur le

véritable courage du caractère espagnol.

— Quant au français, déclara Debierue en anglais, il y a trop de mots

pour parler de l’amour. (Il se pencha pour me toucher les cheveux.) Vous

avez de jolis cheveux blonds bouclés ; elle ne devrait pas vous taquiner

comme ça. Allez, buvez votre jus d’orange.

Son geste paternel soulagea ma tension intérieure ; je compris alors que le

vieux peintre essayait de me faciliter les choses. Quoi qu’il en soit, son

acceptation désinvolte à la fois de ma présence et de ma profession avait

dissipé mon sentiment de culpabilité. L’admiration mêlée de crainte que

m’inspirait le vieil artiste s’effaçait elle aussi. Je demeurais fortement

impressionné malgré tout, et je sentais que notre conversation était bien

partie.

Un journaliste qui se sent impressionné en présence du génie ou du talent

est incapable de fonctionner d’une manière critique. Je respectais

suffisamment Debierue, toutefois, pour rester sur mes gardes, sachant que je

n’avais pas devant moi un être naïf, qu’il avait survécu seul pendant toutes

ces années en gardant un silence, sinon arrogant, tout au moins distant, et

une indifférence étudiée envers les journalistes. Debierue comprenait, je

pense, que j’étais de son côté et que je choisirais toujours le point de vue de

l’artiste plutôt que celui d’un public insensible. Il avait lu mes critiques et il

se souvenait de mon nom. Je pouvais donc supposer qu’il savait que j’étais

aussi impartial que peut l’être un critique d’art. Pour réussir à voir ses

tableaux, ce qui était la raison principale de cette odyssée, je devais

maintenant gagner sa confiance absolue. Je devais me prémunir contre ma

tendance à argumenter. Et ne pas l’appâter dans le simple but d’obtenir

quelques opinions sensationnelles sur l’art.

— Je suis curieux de savoir pour quelle raison vous avez immigré en

Floride, monsieur Debierue.

— J’ai failli ne pas venir. J’avais envie de soleil pour mes vieux os.

Quand plus de cinquante années de travail sont parties en fumée… Vous

êtes au courant pour l’incendie ?

— Oui.

— Un accident providentiel. Cela m’a donné l’occasion de tout

recommencer. L’artiste qui peut repartir à zéro à mon âge est un homme

chanceux. Et donc je me suis tourné vers le Nouveau Monde ; le Nouveau

Monde pour un nouveau départ. Au début, je penchais plutôt pour Tahiti,

mais je savais que d’une manière ou d’une autre on associerait mon nom à

Gauguin. (Il secoua la tête d’un air triste.) C’est inévitable. Ces

comparaisons n’auraient aucun sens, mais personne ne s’en serait privé. Et

sur ma petite île, je craignais qu’un bus rempli de touristes américains passe

chaque jour devant mon atelier pour me regarder. Alors je me suis dit :

l’Amérique du Sud ? Non, il y a toujours des problèmes là-bas. La Floride

m’est apparue comme l’endroit idéal. Mais je ne suis pas venu tout de suite.

J’avais entendu parler de la guerre en Floride, et j’ai connu assez de guerres

dans ma vie.

— La guerre ? fis-je, perplexe. Vous voulez parler du Vietnam ?

— Non, non, la guerre des Séminoles. En Europe, tout le monde sait que

les Indiens Séminoles de Floride sont en guerre contre les États-Unis. Ce

n’est pas exact ?

— Si, je crois, mais sur un plan technique uniquement. Les Séminoles

représentent en réalité une très petite nation indienne. Et ce n’est pas une

véritable guerre. Les Indiens ont omis de signer un traité de paix avec les

États-Unis, voilà tout. Parfois, on assiste à un petit embrasement juridique

quand un comté de Floride essaye d’obliger un enfant indien à aller à

l’école alors qu’il refuse d’y aller, même si aujourd’hui beaucoup d’Indiens

vont à l’école de leur plein gré. Mais voilà des années qu’il n’y a pas eu

d’incidents accompagnés de coups de feu. Les Indiens séminoles ont

compris qu’ils s’en étaient mieux tirés que d’autres tribus indiennes, sur un

plan juridique, en ne signant pas de traité.

Le peintre hocha la tête.

— Oui, c’est en effet ce que m’a dit Mr. Cassidy, mais je lui ai écrit

plusieurs lettres d’abord pour m’en assurer. (Il pinça les lèvres d’un air

grave et regarda le dessus du comptoir.) Je finirai ma vie en Floride. Je le sais. C’est difficile pour un Français de quitter la France quand il sait qu’il

ne la reverra plus jamais. D’autres pays à travers le monde auraient été

heureux de m’accueillir, monsieur Figueras. La Grèce, l’Italie. Le monde

est trop bon avec moi. J’ai toujours eu beaucoup d’excellents amis, des

amis que je ne connais pas. Ils m’écrivent des lettres, des gentilles lettres

venues des quatre coins du monde.

J’acquiesçai pour montrer que je comprenais. Il était parfaitement normal

que des étrangers de tous les pays écrivent à Debierue, bien que cette idée

ne m’ait jamais effleuré. La même chose s’était produite avec

Schopenhauer à la fin de sa vie ; il était aussi heureux que Debierue de

recevoir ces lettres. Tout artiste véritablement révolutionnaire porteur

d’idées originales qui vit suffisamment longtemps ne sera pas seulement

reconnu dans le monde entier, il sera également admiré, sinon vénéré, pour

son obstination tenace, même par ceux qui détestent tout ce qu’il défend.

Mais il existait une différence de taille entre le vieux philosophe allemand

et le vieux peintre français. Schopenhauer avait reçu ce flot de félicitations

pour ses anniversaires, vers les soixante-dix ans, comme un hommage

grandement mérité, une justification. Debierue, en revanche, bien que

reconnaissant, semblait dérouté, et même mortifié par les lettres qu’il

recevait.

— Mais je ne regrette pas d’être venu vivre en Floride, monsieur

Figueras. Votre soleil me fait du bien.

— Est-il bon pour votre travail aussi ?

Il me regarda dans les yeux.

— Un artiste peut travailler n’importe où. N’est-ce pas ?

Je m’éclaircis la voix afin d’en venir au point crucial.

— Monsieur Debierue, je respecte énormément votre position sur l’art et

l’intimité. À vrai dire, le simple fait d’être assis là et de bavarder avec vous

en buvant votre jus d’orange…

— Jus d’orange surgelé, précisa-t-il.

— … est déjà un honneur. Un immense honneur. Je connais votre

répugnance à montrer votre travail au public et aux critiques, et je ne peux

vous en blâmer. Toutefois, vous avez permis en de rares occasions à

quelques critiques éminents d’examiner et de rendre compte de votre

travail. Si j’ai bien compris, vous ne vivez en Floride que depuis quelques

mois, et j’ignore si vous avez eu le temps d’achever des toiles que vous accepteriez de montrer à un critique américain. Mais si tel est le cas, je

considérerais cela comme un privilège…

— Êtes-vous peintre, monsieur Figueras ?

— Non, monsieur. J’ai suivi suffisamment de cours de dessins au collège

pour savoir que je ne pourrai jamais devenir peintre. Mon talent, si j’en

possède un, c’est l’écriture, et je suis davantage un artisan qu’un artiste, à

mon grand regret. Mais en tant que critique, je suis véritablement un

excellent artisan. Pour être franc, outre le plaisir personnel que j’aurais à

voir vos toiles américaines, un article de fond en exclusivité pour mon

magazine ajouterait un fleuron à ma couronne. Les ventes du magazine

décolleraient, et ce serait pour moi l’assurance de débouchés très lucratifs

dans d’autres revues d’art. Comme vous le savez, un seul cliché d’une seule

de vos toiles serait un scoop suffisant pour nous assurer à tous les deux une

couverture médiatique internationale…

— Faites-vous de la sculpture ? Ou des collages ? De la céramique ?

— Non, monsieur. (J’essayais de ne pas laisser transparaître ma

contrariété.) Rien de tout ça. Je suis d’une très grande maladresse dès qu’il

s’agit de faire quelque chose avec mes mains.

— Je ne comprends pas, monsieur Figueras. Vos critiques sont pleines de

sensibilité. Je ne comprends pas pourquoi vous ne peignez pas ou…

— À une époque, j’en ai souffert, mais je m’en suis remis. Ce n’est pas

faute d’avoir essayé, croyez-moi. Hélas, je ne savais pas assez bien

dessiner, trop maladroit, je suppose. Si je ne possédais pas un don assez

développé pour l’écriture, j’aurais sans doute beaucoup de mal à gagner ma

vie.

— Il faut que j’aille aux toilettes, monsieur Debierue, déclara timidement

Berenice.

— Certainement. (Debierue contourna le bar et désigna le bout du

couloir.) La porte tout au fond.

Je descendis de mon tabouret en même temps que Berenice et jetai un œil

dans le couloir par-dessus l’épaule de Debierue. Berenice s’ennuyait sans

aucun doute, mais sans doute avait-elle envie aussi d’aller aux chiottes. Au

bout du petit couloir, deux autres portes se faisaient face, outre la porte des

toilettes droit devant. Une des portes était munie d’un cadenas, l’autre pas.

La porte cadenassée, avec son gros moraillon, était sans doute celle de

l’atelier de Debierue, autrefois la chambre du propriétaire.

Je sortis le Polaroïd de sa sacoche en cuir et vérifiai qu’il y avait une

ampoule de flash neuve dans le réflecteur.

— Cet appareil photo est si simple à manipuler, dis-je, qu’un enfant de

huit ans peut faire de bonnes photos presque à tous les coups. Vous voyez

comme c’est simple. (Je ris.) Pourtant, avant de savoir me servir de ce

satané appareil, j’ai gâché dix rouleaux de films. C’est ridicule, je sais.

Quant à la dactylographie que j’ai dû apprendre, j’étais tout aussi maladroit.

J’ai suivi deux fois des cours de dactylo, mais je n’ai jamais pu maîtriser le

clavier de la machine. (Je levai mes pouces et mes index.) J’en suis réduit à

taper mes articles avec ces quatre doigts. Vous comprenez maintenant

pourquoi j’ai renoncé à peindre. C’était trop frustrant, j’ai préféré

abandonner avant de subir des dégâts émotionnels.

Debierue me regarda d’un air perplexe en grattant son nez crochu avec un

long doigt.

— J’imagine que je dois vous paraître un peu stupide, dis-je pour

m’excuser.

— Non, non. Les critiques, tous les critiques, excitent ma curiosité,

monsieur Figueras.

— C’est très simple. Je passe pour un spécialiste, ou du moins une

autorité, dans le domaine de l’art et de l’enfant d’âge préscolaire. Et cela

peut se résumer ainsi : la majeure partie de l’activité moteur s’acquiert

avant l’âge de cinq ans. Un enfant d’âge préscolaire ne peut apprendre les

choses qu’en les faisant. Et si vous avez une mère qui fait tout à votre place,

des petites choses comme par exemple lacer vos chaussures, vous brosser

les dents, vous donner à manger, et ainsi de suite, vous ne les faites pas

vous-même. Vers cinq ou six ans, quand vous êtes obligé de vous

débrouiller seul, à l’école par exemple, il est trop tard pour maîtriser cette

dextérité et ce contrôle moteur qui seront indispensables au peintre plus

tard. Les mères trop attentives, les mères qui sont aux petits soins pour leurs

enfants, tuent sans le savoir les futurs artistes.

— Avez-vous publié cette théorie ?

J’acquiesçai.

— Oui. Un petit ouvrage intitulé L’Art et l’Enfant d’âge préscolaire ; je

vous en enverrai un exemplaire. Il explique en partie pourquoi des individus

qui ont des dispositions psychologiques pour devenir peintres produisent

des œuvres si médiocres. Mais ce n’est pas une théorie, c’est un fait. Je

souligne un point souvent négligé : ces individus ne sont pas irrémédiablement perdus pour l’art. Si on arrive à détecter leur problème,

on peut les réorienter vers d’autres activités artistiques qui ne réclament pas

une grande dextérité.

— Par exemple ?

Debierue semblait véritablement intéressé.

— Écrire des poèmes, composer de la musique électronique. Ou même

l’architecture. Le regretté Addison Mizner qui était incapable de tracer un

trait droit dans le sable avec un bâton pointu est devenu un architecte de

premier plan en Floride du sud. Ses immeubles de Palm Beach – ceux qui

restent – sont joliment dessinés, et son influence sur l’architecture en

Floride fut considérable, surtout ici sur la côte est.

Je m’arrêtai avant de me laisser emporter. Debierue essayait de m’avoir,

moi ! C’était une des plus vieilles astuces du métier, et voilà que j’étais en

train de tomber dans le panneau comme le plus inexpérimenté des jeunes

journalistes. Rien de plus facile pour une personne qui a l’habitude des

interviews de tout apprendre des goûts de son intervieweur. Ensuite, il lui

suffit de le gaver de questions et au bout du compte, l’intervieweur se

retrouvera avec une interview de lui-même ! Naïvement satisfait de cette

longue et agréable conversation, l’intervieweur quittera l’interviewé dans

un état d’esprit euphorique, pour découvrir un peu plus tard, quand il se

retrouvera devant sa machine à écrire, dépité, qu’il n’a rien à raconter.

J’entendis le bruit de la chasse d’eau. Debierue attendait poliment que je

continue, mais je me contentai de remuer le jus d’orange dans mon verre et

le vidai lentement jusqu’à ce que Berenice nous rejoigne, puis je m’excusai

en prétextant à mon tour l’envie d’aller aux toilettes.

J’avais pris mon appareil photo évidemment, et je m’empressai d’ouvrir

la porte sur la gauche du couloir, en face de la porte cadenassée. Je la

refermai sans bruit derrière moi et embrassai la pièce d’un rapide coup

d’œil. Si un tableau de Debierue était accroché au mur, je le

photographierais. Mais il n’y avait qu’un seul tableau au mur : une

reproduction de Prisunic dans un cadre noir bon marché de Trail’s End, le

vieil Indien assis sur son cheval fourbu. Dans les années 30, presque chaque

foyer des classes populaires en Amérique possédait une reproduction de

Trail’s End, mais je ne m’attendais pas à en trouver une dans la chambre de

Debierue. Soit Cassidy, dans son avarice, l’avait accrochée au mur, soit elle

avait été laissée là par le propriétaire de la maison. Ça n’expliquait pas

comment Debierue pouvait supporter ce tableau banal, à moins, peut-être, qu’il ne s’amuse de l’ironie contenue dans cette reproduction. Oui, c’était

certainement l’explication.

La chambre était austère. Un lit à une place avec des draps vert pomme,

sans couvre-lit, une commode en pin brut, une table de chevet en fer forgé

avec une plaque de carrelage blanc sur le dessus et un fauteuil Charles

Eames en plastique rouge à côté du lit constituaient l’inventaire. Une

ampoule pendait au plafond, sans abat-jour. Debierue était un nihiliste et un

stoïcien aussi bien dans sa vie quotidienne que dans son art ; j’éprouvai

malgré tout une vague de compassion pour le vieux peintre. C’est une

honte, songeai-je, que ce grand homme ait si peu de confort matériel à son

âge. Inutile de faire coulisser la porte de la penderie ou d’ouvrir les tiroirs

de la commode pour fouiller parmi ses vêtements.

Nerveux, j’allai pisser dans les toilettes et me lavai les mains dans le

lavabo. J’ouvris l’armoire de toilette pour voir ce qu’elle renfermait comme

médicaments. Si Debierue souffrait d’une maladie ou d’un problème

quelconque, les médicaments qu’il prenait pourraient me fournir un indice

précieux, et ça vaudrait peut-être la peine d’en parler dans mon article.

Excepté de l’Elixophyllin-K-1 (un expectorant qui facilite la respiration des

personnes atteintes d’asthme, d’emphysème ou de bronchite), de trois pains

d’Emulave (une sorte de “savon sans savon” pour les gens à la peau sèche –

j’avais déjà remarqué que le peintre avait les mains sèches) l’armoire de

toilette ne contenait rien de sensationnel. Un coupe-choux à manche de

nacre, un bol avec du savon à barbe et un blaireau, une bouteille de Scope,

un tube de dentifrice Stripe à demi vide, une brosse à dents en plastique vert

du Dr. West, un flacon de cent aspirines Bayer, et c’était tout. Pas même un

peigne, bien que Debierue, avec son crâne lisse comme une boule de

billard, n’en ait pas l’usage. Pour ce qui est des armoires à pharmacie en

Amérique, celle-ci était sans doute – les chambres de motel exceptées –

l’armoire à pharmacie la moins remplie que j’aie jamais vue.

Je retournai dans le living-room, juste à temps pour entendre Berenice

demander :

— Vous ne vous sentez pas trop seul ici, monsieur Debierue, si loin de

tout ?

Il sourit, lui tapota la main et secoua la tête.

— C’est le sort de l’artiste que d’être seul, répondis-je à sa place. Mais le

peintre a son travail à accomplir, c’est une immense compensation.

— Je sais, dit Berenice, mais cette maison est à des millions de

kilomètres de nulle part. Vous devriez acheter une voiture, monsieur

Debierue. Comme ça, vous pourriez aller à Dania le soir ; voir des matchs

de pelote basque, des trucs comme ça.

— Non, non, protesta-t-il sans cesser de lui tapoter la main. Je suis trop

vieux maintenant pour apprendre à conduire.

— Vous pourriez accueillir des élèves, proposa Berenice avec

enthousiasme. J’imagine qu’ils seraient nombreux à vouloir travailler avec

vous dans votre atelier ! Et je parie qu’ils viendraient de partout en

voiture… (Elle se tourna vers moi.) Pas vrai, James ?

Debierue éclata de rire, et je l’imitai, riant surtout de l’expression

comique de Berenice – mélange de colère et de perplexité – car nous nous

moquions d’elle. Pour n’importe quel peintre d’égale stature, Picasso par

exemple, l’hypothèse d’un élève travaillant avec le maître était plausible.

Dans le cas de Debierue qui ne montrait ses toiles à personne, l’idée était

absurde. Debierue m’avait fait dévier de mon sujet. Il était temps de revenir

aux choses sérieuses.

J’enlaçai affectueusement la taille de Berenice et la serrai contre moi pour

lui signifier de se taire.

— Vous n’avez pas répondu à ma question tout à l’heure, monsieur

Debierue, dis-je d’un ton posé. Vous avez été très aimable avec moi – avec

nous – bien que nous ayons troublé votre intimité. Mais j’aimerais

beaucoup voir votre travail actuel…

Il poussa un soupir.

— Je suis désolé, monsieur Figueras. Vous êtes venu pour rien. Voyez-

vous, dit-il en haussant les épaules, je n’ai rien à vous montrer.

— Rien du tout ? Pas même un dessin ?

Les coins de sa bouche s’affaissèrent d’un air morose.

— Les choses que j’ai réalisées depuis mon arrivée en Floride ne sont pas

dignes de votre attention.

— Pourquoi ne pas me laisser en juger ?

Son demi-sourire forcé était empreint de lassitude, mais ses traits se

raidirent dans un masque de dignité perceptible.

— L’artiste seul est l’ultime juge de son travail, monsieur Figueras.

Je me sentis rougir.

— Je vous en prie, ne vous méprenez pas, répondis-je précipitamment.

Ce n’est pas ce que je voulais dire. Loin de moi l’idée de porter un regard critique sur votre travail. Je voulais simplement dire que je préférais décider

moi-même si j’avais envie de le voir ou pas. Et j’en ai très envie. Ce serait

un honneur.

— Je regrette, mais je suis contraint de refuser. Vous êtes critique d’art et

vous ne pouvez pas vous en empêcher. Pour vous, voir un tableau, c’est

porter un jugement. Je me moque de votre jugement. Je peins pour

Debierue. Parfois je suis content de moi, parfois mécontent. Entendre un

jeune homme tel que vous me dire : “Ah ! monsieur Debierue, ici dans ce

coin, une touche de terre de sienne pourrait renforcer le poids visuel” ou

bien “j’aime la texture tactile, mais je vois un trou dans la composition

d’ensemble…” (Il émit un ricanement sec.) Je suis obligé de refuser,

monsieur Figueras.

— Vous me rabaissez, monsieur, dis-je. Je sais qu’il existe des critiques

semblables à ceux que vous décrivez, mais je n’en fais pas partie.

Mon visage s’enflammait, mais je contrôlais ma voix.

— Dans le cas de ma peinture, une personne c’est déjà beaucoup. Moi.

Debierue. Deux personnes, c’est un public bruyant. Mais un spectateur avec

un stylo, un critique, c’est comme des milliers de spectateurs. Le

surréalisme n’a que faire de votre raisonnement, monsieur Figueras. Et

Debierue ne peint pas des “centaures bicéphales”.

— Il ne veut pas te montrer ses tableaux, c’est ça ? devina Berenice.

Je secouai la tête. Berenice se retourna vers Debierue et le regarda d’un

petit air timide.

— Vous pourriez peut-être me les montrer à moi, monsieur Debierue ?

Le vieux peintre recula de quelques pas et examina sa silhouette d’un œil

admiratif.

— Vous avez un pelvis très large, ma chère, vous n’aurez aucun mal à

faire beaucoup de beaux bébés.

— Est-ce une manière de me dire non à moi aussi ? me demanda-t-elle.

— Eh oui.

Je haussai les épaules et allumai une cigarette.

Comme je le supposais, la critique de Galt avait déplu à Debierue.

J’aurais pu le supplier, mais cela me répugnait. S’il voyait les choses sous

cet angle, inutile d’insister. Dans un sens, il avait raison à mon sujet.

J’aurais été incapable de regarder son travail sans porter de jugement. Et

même si je ne m’étais permis aucune remarque désobligeante, peu importe

mon opinion, favorable ou défavorable, mon visage n’aurait pas manqué de trahir mon sentiment. Si Debierue pensait sincèrement que ses tableaux ne

valaient pas la peine d’être montrés (bien que ses qualités de critique soient

certainement inférieures aux miennes), j’en étais réduit à le croire sur

parole. J’avais presque envie de pleurer. C’était une des plus grosses

déceptions de ma vie.

— Une autre fois, peut-être, monsieur Debierue, dis-je.

— Oui, peut-être.

Pensif, il gratta son nez crochu en me dévisageant. Sans insolence, mais

avec intensité. Il jeta un regard en direction du couloir qui conduisait à son

atelier cadenassé, se tourna de nouveau vers moi, sourit à Berenice et tira

sur sa lèvre inférieure d’un air songeur. Il s’attendait sans doute à me voir

insister et maintenant, il ne savait plus très bien s’il devait se réjouir ou au

contraire se désoler de mon absence de protestation..

— Dites-moi, monsieur Figueras. On m’a qualifié de surréaliste nihiliste,

mais je n’ai jamais compris pourquoi. Voyez-vous beaucoup de désordre ici

dans ma petite maison ?

— Non, monsieur. (Je regardai autour de moi.) Loin de là.

Pour un artiste, cette absence de désordre était des plus inhabituelles. Les

peintres, dans leur ensemble, vivent au milieu du fouillis. Ils accumulent un

tas de choses. Une vieille planche avec des spirales concentriques, une

pierre à la forme bizarre, des enchevêtrements de fil, des coquillages, et

toutes sortes d’objets qui possèdent, à leurs yeux, des couleurs et des

formes intéressantes. Un bout de bois, par exemple, peut se couvrir d’une

épaisse patine de poussière pendant des années avant qu’un sculpteur ne

finisse par détecter la forme contenue dans cet objet et ne la libère dans une

sculpture.

Les peintres sont encore plus désordonnés, très souvent, que les

sculpteurs. Ils accrochent des dessins dans tous les coins. Des carnets

remplis de croquis sont disséminés au hasard ; ils encombrent leur

appartement de toutes sortes de cochonneries sans valeur. Ils ont besoin de

toutes ces choses pour se stimuler visuellement et trouver d’éventuelles

idées. Ce fouillis ne se limite pas à leur atelier. Généralement, il envahit la

totalité de leur habitat quotidien, y compris la cuisine et la salle de bains.

Un surréaliste comme Debierue qui s’intéressait aux juxtapositions

incongrues aurait besoin normalement d’un grand nombre d’objets

hétéroclites dans sa maison-atelier afin de stimuler son inconscient. Mais

Debierue constituait une anomalie parmi les peintres. Mon expérience des autres peintres ne pouvait en aucun cas s’appliquer à lui. En outre, je

n’avais pas visité – pas encore – son atelier…

— Comme vous pouvez le constater, je suis un vieil homme propre et

ordonné. J’ai toujours été comme ça, même étant jeune. Alors, peut-être

qu’après tout je n’ai rien d’un surréaliste. Qu’en pensez-vous ?

Les profondes rides d’amusement qui entouraient ses yeux bleus se

creusèrent lorsqu’il sourit.

— C’est un terme relatif, répondis-je poliment. Une étiquette pratique.

“Supraréaliste” ou “Sousréaliste” auraient pu convenir tout aussi bien. Le

terme “Dada” lui-même n’était qu’un mot fourre-tout au départ, mais la

devise “Dada fait mal”, lorsqu’elle était véritablement appliquée ou vécue

dans son expression plastique, a beaucoup compté pour moi. À vrai dire,

elle compte encore, mais j’ai toujours considéré le mot “surréalisme”

comme un terme impropre.

— Debierue n’aime pas les étiquettes. Debierue est Debierue. Marcel

Duchamp, que j’admirais beaucoup, n’aimait pas les étiquettes lui non plus.

Vous souvenez-vous de sa réaction le jour où un jeune journaliste lui

demanda l’autorisation d’écrire sa biographie ?

— Non.

— Quand le journaliste lui posa des questions sur sa vie privée, Duchamp

ne répondit pas. Il n’eut pas besoin de réfléchir. Il vida tous les tiroirs de

son bureau sur le sol et quitta la pièce.

— Un acte existentiel.

Je ne connaissais pas cette anecdote.

— Encore une étiquette, monsieur Figueras ? (Il fit claquer sa langue.) Le

sol était jonché de cochonneries, des petites choses accumulées dans les

tiroirs pendant des années sans raison. Des photos instantanées, des petits

messages qu’on reçoit ou qu’on note pour soi. Des vieilles lettres d’amis,

d’ennemis, de femmes. Des gribouillis. De jolis timbres oblitérés qu’on

garde parce qu’ils sont exotiques peut-être. Des billets de théâtre.

Il haussa les épaules.

— On dirait mon bureau à New York, dis-je.

— C’était la biographie de Duchamp. Le jeune journaliste malin ramassa

tout et repartit. Il colla tous les objets dans un grand livre qu’il intitula

Biographie de Marcel Duchamp et la vendit pour un joli paquet de dollars à

un riche juif texan.

— C’est curieux que je n’en aie jamais entendu parler. Je croyais savoir

pratiquement tout ce qu’il y avait à savoir sur Marcel Duchamp…

— Comme le jeune homme qui “écrivit” la biographie de l’artiste à partir

des bricoles accumulées dans un bureau.

— Quoi qu’il en soit, j’aimerais beaucoup jeter un œil sur ce livre. Le

moindre fragment d’information sur Duchamp a de l’importance, car il nous

aide à comprendre son œuvre.

Debierue haussa les épaules.

— Ce livre n’existe pas. C’est une histoire apocryphe, je l’ai inventée et

je l’ai répandue auprès de quelques amis il y a bien longtemps pour voir ce

qui arriverait. Et comme c’est une chose qu’aurait pu faire effectivement

Marcel Duchamp, beaucoup de gens y ont cru, comme vous étiez disposé à

y croire vous-même. Les débris hétéroclites de la vie d’un artiste ne peuvent

expliquer l’individu, pas plus qu’ils n’expliquent le travail de l’artiste. La

véritable vision de l’artiste vient d’ici.

Il se tapota le front.

Le visage de Debierue était dépourvu de toute expression maintenant, et

j’étais incapable de savoir s’il était sérieux, s’il plaisantait, ou s’il devenait

hostile. Il se tourna vers Berenice et sourit. Il prit sa main droite entre les

siennes et lui parla en anglais.

— Pour un homme qui a une femme et des enfants, peut-être qu’une

courte biographie, un témoignage, pour qu’ils se souviennent de lui… mais

le vieux Debierue n’a pas de femme, ni d’enfants, ni de parents encore

vivants pour souhaiter un tel livre. L’artiste digne de ce nom, ma chère, a

bien trop le sens des responsabilités pour se marier et fonder une famille.

— Et pour tomber amoureux ? demanda Berenice d’une voix douce.

— Non. L’artiste a besoin d’amour.

Je me raclai la gorge.

— La famille de l’artiste c’est le monde entier, monsieur Debierue. Des

milliers d’amateurs d’art à travers le monde aimeraient lire votre

biographie. Ceux qui vous écrivent, pour commencer, et ceux qui…

Il me tapota le bras.

— Soyons amis. Ce n’est pas gentil de parler dans le vide d’un air si

sérieux. Il se fait tard, vous allez rester dîner avec moi tous les deux, s’il

vous plaît.

— Merci infiniment. Nous acceptons avec plaisir votre invitation.

Il avait brutalement changé de sujet, mais plus je prolongeais l’entretien,

plus j’avais des chances d’obtenir des renseignements sur le vieil homme.

Non ?

— Très bien ! (Il frotta ses mains sèches l’une contre l’autre.) Je vais

commencer par allumer le four électrique. Je n’ai pas de menu à vous

proposer, mais vous avez le choix malgré tout. J’ai le plat télévision à la

dinde. Très bon. Le steak Salisbury télévision. Très bon aussi. Mais peut-

être, monsieur Figueras, préférerez-vous le dîner patio télévision ?

Enchilada, tamale, riz à l’espagnol et haricots.

— Non, répondis-je, je crois que je prendrai la dinde.

— Moi, je préfère le steak Salisbury, dit Berenice. Mais laissez-moi vous

aider…

— Non. Debierue prendra de la dinde lui aussi !

Il sourit d’un air joyeux et se dirigea vers le four. Changeant brusquement

d’avis, il fit demi-tour, marcha jusqu’au placard d’où il sortit une boîte de

fourchettes et de cuillères à pique-nique en plastique jaune. Le tiroir

renfermait quatre sets de table collants en plastique jaune eux aussi. Il tendit

les sets et la boîte de couverts en plastique à Berenice et lui demanda de

dresser le couvert sur la table de jeu sous la véranda.

Pour l’instant, songeai-je avec amertume, tandis que j’observais d’un œil

morne cette frénétique activité domestique, hormis quelques remarques

anecdotiques d’un intérêt très limité, on ne peut pas dire que j’avais soutiré

des renseignements sensationnels au vieil artiste. Dans le meilleur des cas,

il en avait appris davantage sur moi que je n’en avais appris sur lui. Il avait

refusé de me montrer son travail, et à peine avait-il commencé à entrouvrir

ce qui promettait d’être un coffre rempli de merveilles qu’il avait refermé

brutalement le couvercle. C’était un vieillard déroutant, aucun doute, et je

n’arrivais pas à déterminer s’il était plus ou moins sénile (non, pas ça), s’il

cherchait à me rabaisser pour une raison mystérieuse, ou je ne sais quoi…

Debierue s’affairait. Tandis qu’il ôtait les couvercles des repas télévision

en aluminium qu’il avait sortis du freezer du réfrigérateur Kentone de

couleur mauve, il chantait une rengaine française d’une voix fêlée de

fausset.

Il avait beau se dénigrer, fausse modestie ou pas, c’était bien le plus

grand surréaliste nihiliste au monde. Voilà pourquoi je n’arrivais à rien avec

lui. J’essayais de lui parler comme à un individu normal. Un artiste qui s’est

retiré du monde pendant les trois-quarts de sa vie ne peut-être qu’un surréaliste ou un fou. Or, Debierue était aussi sain d’esprit que tous les

autres artistes que j’avais rencontrés. Le fait même qu’il nie être un

surréaliste prouvait justement que c’en était un. Pouvait-il être autre chose ?

C’était la raison d’être de l’irrationalité intentionnelle du surréalisme. La

clé. Mais la clé de quoi ?

Comment un individu pouvait-il vivre seul comme lui, sans téléphone,

sans télévision, sans radio, pendant des mois d’affilée sans perdre la boule ?

Même Schweitzer, quand il s’était exilé en Afrique, avait emporté un orgue

et il s’était entouré de Noirs malades et parasites…

De ces réflexions désespérées, mon esprit prosaïque tira une des idées les

plus originales que j’aie jamais eues, une idée si simple et évidente qu’elle

faillit m’échapper. Ma pensée était encore floue, mais je m’y accrochai.

Berenice disposa trois chaises en toile autour de la table sous le porche.

Lorsqu’elle revint dans le living-room, je la saisis par le poignet.

— Je vais faire une chose bizarre, murmurai-je. Surtout, ne dis rien, quoi

qu’il arrive. C’est compris ?

Elle acquiesça ; ses yeux bleus s’écarquillèrent.

Debierue sortit de la cuisine et tapota sur le cadran de ma montre.

— Des fois, je n’entends pas très bien le minuteur du four, soyez gentil de

surveiller le temps de cuisson. Dans trente-cinq minutes, quand vous direz

“c’est bon”, le dîner sera prêt ! (Il gratifia Berenice de son sourire de

citrouille évidée.) C’est si facile. Le plat télévision est une plus belle

invention pour les femmes que la télévision elle-même. N’est-ce pas, ma

chère ?

— Oh ! assurément, répondit gaiement Berenice.

— Écoutez voir, monsieur Debierue, dis-je en prenant mon Polaroïd sur

le bar. Je sais que c’est beaucoup demander, à vos yeux du moins, mais j’ai

apporté cet appareil Polaroïd ; vous pouvez voir les clichés au bout d’une

dizaine de secondes. En attendant que le dîner soit prêt, permettez-moi de

prendre quelques photos de vous, jusqu’à ce qu’il y en ait une qui vous

convienne ; vous pourrez déchirer les autres. Vous êtes d’accord ?

— Une photo en dix secondes seulement ?

— Oui, c’est tout. Quinze secondes peut-être à l’intérieur si l’on veut un

peu plus de contraste.

Il fronça légèrement les sourcils en tirant sur sa moustache blanche.

— Je n’ai pas taillé ma barbe…

— C’est sans importance. Ça ne se voit pas sur une photo en noir et

blanc, l’assurai-je imprudemment.

Il hésita. Son regard était méfiant, mais je le sentais fléchir.

— Dois-je mettre une cravate ?

— Non, pas pour une photo décontractée, dis-je avant qu’il ne change

d’avis.

Le prenant par le bras, je le conduisis devant la table basse. Je pris le

numéro du Miami Herald, le feuilletai à la recherche des petites annonces,

dépliai le journal et lui fourrai entre les mains.

— Voilà, comme ça. Ouvrez le journal et faites semblant de le lire. Vous

pouvez sourire si vous en avez envie, mais ce n’est pas une obligation.

Légèrement intimidé, le vieil homme suivit mes directives simples. Après

avoir fait le point sur lui et réglé l’appareil sur la position “sombre”, je lui

demandai de baisser un peu les bras pour être sûr qu’on voie bien son

visage et sa barbe sur la photo. Le bandeau du Miami Herald et des petites

annonces apparaissaient tous les deux dans le viseur. Je m’approchai et lui

pris la main.

— Maintenant, dis-je, ne bougez plus et surtout ne levez pas la tête pour

me regarder. Je vais prendre la photo.

C’était le moment ou jamais de saisir ma chance préméditée ; je savais

que je n’aurais pas d’autre occasion. Je feignis une toux bruyante afin de

couvrir le petit déclic de mon Dunhill et je mis le feu en bas du journal. Une

seconde plus tard, deux mètres plus loin, je regardais à travers le viseur. Le

flash se déclencha et j’attendis une fraction de seconde pour déclencher

l’obturateur, quand les flammes dévorèrent le journal et que Debierue le

lâcha avec un cri d’étonnement. Berenice qui avait observé la scène avec

des yeux exorbités, la main droite plaquée sur la bouche, se précipita en

poussant des cris aigus pour piétiner le journal enflammé. Je vins à son

secours ; quelques secondes suffirent à étouffer les flammes sur le sol de

mosaïque.

Je m’attendais à une réaction de colère de la part de Debierue, mais il

était simplement hébété.

— Pourquoi avez-vous mis le feu au journal ? demanda-t-il avec douceur.

Je ne comprends pas.

Il regarda autour de lui d’un air ébahi, tandis que les morceaux de journal

carbonisés emportés par la légère brise qui soufflait à travers la porte à

jalousie voltigeaient sur le sol immaculé.

Je levai l’index en souriant.

— Attendez. Donnez-moi dix secondes et vous allez voir.

L’excitation me rendait fébrile, mais je pris mon temps pour tirer

délicatement la bande de papier qui déclenchait le processus de

développement et, pour ne rien laisser au hasard, je gardai les yeux fixés sur

la trotteuse de ma montre afin de laisser agir le révélateur pendant douze

secondes très exactement.

Excité comme un gosse, le vieil artiste vint se coller contre moi tandis

que j’ouvrais le dos de l’appareil pour extraire la photo. Quand je retournai

la photo sur le comptoir, son éclat de rire discordant et joyeux me fit

sursauter.

— N’y touchez pas ! m’écriai-je en faisant glisser la photo hors de portée

de ses doigts avides. Je dois d’abord la fixer.

Je redressai la photo sur le bord du comptoir et la badigeonnai de huit

coups de fixateur collant. C’était la meilleure photo, la plus réussie

incontestablement, que j’aie jamais prise.

Parfaitement cadré, le vieil homme affichait son beau sourire malin et

contagieux. Il semblait lire les petites annonces du Herald comme s’il s’en

fichait totalement. Son visage était empreint d’une grande sérénité, ses rides

profondes se découpaient avec netteté, aussi noires que de l’encre de Chine.

Il ignorait que le journal était en train de brûler au moment où j’avais pris la

photo, mais tous ceux qui verraient le cliché ne pourraient le deviner. Toute

la partie inférieure du journal était enflammée. Aucun mannequin

professionnel n’aurait pu poser en connaissance de cause avec entre les

mains un journal en train de brûler sans qu’un infime tiraillement

d’inquiétude n’apparaisse sur son visage. Mais le vieux peintre, avec ses

jambes décharnées qu’on apercevait sous les flammes, son visage affable et

innocent et son merveilleux sourire qui rayonnait à travers sa barbe blanche

duveteuse, semblait aussi détendu qu’un homme qui vient de passer un

après-midi paisible aux bains turcs.

Debierue me regarda fixer la photo, sans cesser toutefois de tendre la

main avec impatience. Je la protégeai avec mon bras pour lui laisser le

temps de sécher.

— Laissez-moi voir, dit-il comme un enfant.

— Si vous y touchez maintenant, expliquai-je patiemment, vous allez

mettre vos empreintes et la photo sera fichue.