Hérésie
Chapitre 2
la publicité, mais on ne consacre pas délibérément son temps à l’étude
approfondie de l’histoire de l’art nécessaire à l’obtention d’un diplôme pour
entrer ensuite dans la publicité, indépendamment de l’argent qu’on peut
gagner dans cette branche.
Je refermai le livre, le poussai sur le côté et me saisis du Volume III. Mes
doigts tremblèrent – un peu – lorsque j’allumai une cigarette. Je savais
pourquoi je m’étais attardé si longtemps sur l’article concernant les enfants
d’âge préscolaire, même si je répugnais à l’admettre. Pendant un long
instant (je me dis que j’attendais simplement de finir ma cigarette), je fus
physiquement incapable d’ouvrir le troisième tome pour lire mon article sur
Jacques Debierue. Toutes les horreurs commises par Dorian Gray se
gravaient sur son portrait enfermé dans un débarras, mais dans mon cas, je
me demande parfois si, quelque part dans un débarras, il n’y a pas un
projecteur qui diffuse à toute vitesse et en permanence ces deux jours de
mon existence. Le mal, comme tout le reste, devrait marcher de pair avec
son temps, et je ne suis pas un dilettante de la fin du siècle dernier comme
Dorian Gray. Je suis un professionnel, aussi contemporain que le soleil de
Floride qui brille derrière ma fenêtre.
Malgré l’air conditionné, je transpirais tellement que mes épais favoris
étaient emmêlés et mouillés. Là, dans ce magnifique volume, se trouvait
enfin l’amère vérité sur mon compte. Devais-je ma réputation et mon
succès actuels à Debierue ou bien, au contraire, Debierue m’était-il
redevable de sa réputation et de son succès ?
Où que tu découvres de la douleur, a écrit John Heywood, tu n’aimeras
pas ça. Le souvenir de Debierue me faisait mal, c’est vrai ; je n’aimais pas
cette douleur, et je ne m’aimais pas. Mais rien, absolument rien sur terre,
n’aurait pu m’empêcher de lire mon article sur Jacques Debierue…
2
Gloria Bentham n’y connaissait absolument rien en art, mais cette
singularité ne l’avait pas empêchée de devenir marchande de tableaux et
propriétaire d’une galerie prospère à Palm Beach. Réussir à tenir le coup, et
même un peu plus, alors que trente galeries s’ouvraient chaque saison,
n’était pas un mince succès, bien qu’il soit possible désormais, grâce au mouvement artistique naissant de ces dernières années, de vendre un peu
n’importe quoi à n’importe quel prix. Néanmoins, il est plus important pour
un vendeur de comprendre les gens que de comprendre l’art. Et Gloria,
maigre, effacée, quelconque, avait la patience d’écouter les gens, une
qualité qui passe souvent pour de la compréhension.
Tandis que je roulais sur l’A1A vers le nord en provenance de Miami,
direction Palm Beach, je pensais à Gloria pour éviter de penser à d’autres
choses, mais sans grand plaisir. J’avais pris le chemin le plus long et le
moins rapide de préférence à l’autoroute du Soleil, car j’avais besoin de
cette heure supplémentaire pour ordonner mes pensées avant d’écrire mon
article sur l’art à Miami, et pour échapper, pendant une heure encore, au
problème – si c’était encore un problème – de Berenice Hollis. Rien n’est
simple, et si je suis un bon critique, c’est que j’ai découvert le secret obscur
et enfoui de la critique. La pensée, le processus de la pensée et l’individu
qui pense ne font qu’un. Et si cela est exact – je vis comme si ça l’était –
alors, l’homme qui peint, sa peinture et l’action de peindre ne font qu’un,
eux aussi. Rien, ni personne, n’est jamais simple ; et Gloria était impatiente,
trop impatiente, que je revienne à Palm Beach pour assister au vernissage
de sa nouvelle exposition. L’exposition n’avait aucun intérêt et l’idée n’était
pas originale. Elle était simplement logique.
Gloria exposait conjointement de l’art naïf haïtien et les œuvres d’un
jeune peintre de Cleveland nommé Herb Westcott qui avait séjourné
quelques mois à Pétionville à Haïti pour peindre des scènes typiques. La
comparaison nuirait à Westcott car c’était un peintre professionnel, et
mettrait en valeur les primitifs si naïvement amateurs. Gloria vendrait les
tableaux primitifs avec un bénéfice de 600 % (par rapport au prix qu’elle les
avait achetés), et même si la plupart des acheteurs rapportaient les toiles au
bout d’une semaine ou deux (rares sont ceux qui peuvent vivre avec les
primitifs haïtiens), elle ferait quand même des profits. Quant aux
collectionneurs qui ne supportent pas l’art naïf, le talent de Westcott leur
paraîtrait tellement supérieur aux Haïtiens qu’il vendrait certainement
davantage de toiles dans une exposition en tandem que dans une exposition
en solo, sans l’avantage de la comparaison.
Le fait de penser à Gloria m’avait évité, pendant un bref instant, de
penser à Berenice. Ma solution au problème de Berenice consistait à lui
faire du mal mais pas trop ; j’espérais que ça avait marché tout en espérant
que non. Professeur d’anglais dans un collège de Duluth, Minnesota, elle était descendue à Palm Beach pour quelques semaines de convalescence
ensoleillée après qu’on lui eut ôté un kyste à la base de la colonne
vertébrale. Une opération bénigne, mais il lui restait des congés de maladie
et elle en avait profité. Sa peau rose et pâle avait pris peu à peu une teinte
safran, puis mordorée. Sa cicatrice au coccyx était passée du rouge
enflammé au gris pour se transformer ensuite en une petite boursouflure
grisâtre.
Notre liaison était passée par des stades et des teintes similaires. J’avais
rencontré Berenice à la Galerie des Quatre Arts, alors que je couvrais une
exposition itinérante de Toulouse-Lautrec ; et elle n’avait pas voulu
retourner à Duluth. Je n’y voyais pas d’inconvénient (je ne pouvais pas, en
toute honnêteté, encourager quiconque à retourner à Duluth), mais j’avais
commis l’erreur de la laisser venir s’installer chez moi. Décision stupide qui
m’avait semblé formidable à l’époque. C’était une grande fille de la
campagne – bien bâtie, devrais-je dire – à la silhouette pulpeuse, avec des
yeux couleur bleuet, et une masse de cheveux blonds comme les blés qui
tombaient dans son dos. Exception faite de sa minuscule cicatrice au coccyx
qui se remarquait à peine, sa peau parfumée gorgée de soleil n’avait aucun
défaut. Ses yeux bleus avaient un aspect velouté, grâce aux verres de
contact. Mais elle n’était pas d’un naturel accommodant, comme je l’avais
cru tout d’abord, elle était simplement paresseuse. Mon studio était déjà
trop petit pour une seule personne, alors à deux ! Elle surgissait de partout.
En la voyant habillée dans la rue ou dans une soirée, nul n’aurait pu
s’imaginer que Berenice était à ce point désordonnée : des vêtements
éparpillés sur toutes les chaises, des serviettes de bain mouillées, des bikinis
qui traînaient par terre, la salle de bains qui empestait les sels, la poudre, le
parfum et les onguents, un mélange d’odeurs si désagréable et puissant que
je devais me pincer le nez pour me raser. C’était encore pire dans la cuisine
équipée. Elle ne lavait jamais les tasses, les plats, les casseroles ni les
poêles ; un jour, je l’ai même surprise en train de verser de la graisse de
bacon dans l’évier.
Je pouvais vivre au milieu du désordre. Le problème majeur, c’est que
Berenice était toujours dans mes pattes quand je devais écrire mes articles.
J’avais dû déployer des trésors de persuasion pour convaincre Tom
Russell de me laisser couvrir la Gold Coast pour toute la saison. (La saison
officielle à Palm Beach débute la veille du Nouvel An par un dîner dansant
rasoir au Everglades Club et s’achève dans la confusion le 15 avril.) Quand Tom finit par accepter, il refusa de payer mes frais en plus de mon salaire.
Je devais survivre à Palm Beach avec mon traitement mensuel et payer mon
billet d’avion avec mes maigres économies (avec ce qui me restait je pus
acheter une voiture de 250 dollars). En sous-louant ma piaule à loyer régulé
du Village presque le double de ce que je payais, je pouvais me débrouiller.
Tout juste.
Je travaillai deux fois plus, j’écrivis de bien meilleurs articles qu’à New
York afin de prouver à Tom Russell que la Gold Coast était un centre
artistique en puissance, trop longtemps négligé par les revues d’art
sérieuses. Ce n’était pas vraiment le cas, pas encore, mais on notait ici et là
des signes de progrès. La majorité des artistes natifs de Floride continuaient
à peindre des palmiers et des paysages marins à petites touches
impressionnistes, mais un certain nombre de peintres réputés venus de New
York ou d’Europe avaient découvert la Floride et ceux-ci exposaient dans
les galeries, de Jupiter Beach à Miami. Suffisamment de peintres exposaient
durant la saison pour remplir mes chroniques sur les nouvelles expositions,
et il y avait toujours au moins un artiste majeur qui exposait assez
longtemps pour que je puisse l’honorer d’un de mes articles de fond. Il y a
de l’argent en Floride pendant la saison, et un artiste se montrera partout où
il y a suffisamment d’argent pour acheter ses œuvres.
Avec Berenice qui bougeait sans cesse dans le minuscule appartement, je
n’arrivais pas à écrire. Elle se déplaçait à pas feutrés, pieds nus, aussi
silencieuse et discrète qu’une souris de 70 kilos, jusqu’à ce que je râle.
Alors elle s’asseyait sagement, sans bouger ; elle ne lisait pas, elle ne faisait
rien, à part contempler avec amour mon dos tandis que j’étais assis devant
mon Hermes. Je ne pouvais pas le supporter.
— À quoi penses-tu, Berenice ?
— À rien.
— Si, tu penses à moi.
— Non, c’est faux. Vas-y, continue à écrire. Je ne te gêne pas.
Si justement. Elle me gênait, et je ne pouvais pas écrire. Je ne l’entendais
pas respirer, elle était tellement silencieuse, mais je me surprenais à tendre
l’oreille pour voir si j’entendais son souffle. Cela nécessita une certaine
préparation mentale (je suis, foncièrement, un salopard sympa), mais je
finis par demander à Berenice, gentiment, de s’en aller. Elle refusa de partir.
Plus tard, je lui demandai de partir d’une manière brutale et désagréable.
Elle ne discutait pas, mais refusait de s’en aller. Ces fois-là, elle ne répondait même pas. Elle se contentait de me regarder, intensément, avec
ses yeux écarquillés, ses lentilles glissaient, les larmes coulaient à torrent,
elle faisait un effort pour retenir de gros sanglots haletants ; elle me
détruisait. Je quittais l’appartement, soi-disant pour toujours, et je revenais
au bout de quelques heures pour une nouvelle scène de réconciliation et une
heure de folie au plumard.
Mais mon travail n’avançait pas. Le travail est essentiel pour un individu.
Même une Hélène de Troie ne peut rivaliser avec Hermes. Aussi
merveilleuse soit-elle, une femme n’est qu’une femme, alors que
2 500 mots font un article. En désespoir de cause, j’adressai un ultimatum à
Berenice. Je lui annonçai que je partais pour Miami, et qu’à mon retour,
vingt-quatre heures plus tard, je voulais qu’elle ait foutu le camp de mon
appartement et de ma vie.
Et maintenant, j’étais de retour après soixante-douze heures d’absence,
j’avais ajouté deux jours pour plus de sûreté. Je m’attendais à la trouver
dans l’appartement. J’avais envie qu’elle y soit et, paradoxalement, j’avais
envie qu’elle soit partie pour toujours.
Je me garai dans la rue, relevai la capote de la Chevy – une décapotable
vieille de sept ans – et traversai le patio dallé jusqu’à l’escalier extérieur
enduit de stuc. Arrivé au milieu de l’escalier, j’entendis le téléphone sonner
dans mon appartement au deuxième étage. Je m’immobilisai et laissai
sonner encore trois fois. Berenice était incapable de laisser sonner un
téléphone quatre fois sans décrocher, je compris alors qu’elle était partie.
Avant que je n’ouvre la porte, la sonnerie cessa.
Berenice était partie et l’appartement était en ordre. Il n’était pas reluisant
de propreté, évidemment, mais elle avait accompli un noble effort pour tout
ranger. La vaisselle était faite et rangée, le linoléum lavé tant bien que mal.
Une enveloppe scellée avec le mot “James” gribouillé dessus était posée
contre ma machine à écrire sur la table de jeu près de la fenêtre.
James chéri,
Tu es un salaud, mais je pense que tu le sais déjà. Je t’aime toujours, mais
je finirai par t’oublier. J’espère pourtant ne jamais oublier les bonnes
choses. Je retourne à Duluth, ne me rejoins pas.
B.
Si elle ne voulait pas que je la rejoigne, pourquoi me disait-elle où elle
allait ?
J’aperçus trois feuilles froissées dans la corbeille. Brouillons pour
l’ultime lettre. J’envisageai un instant de les lire, puis me ravisai. Je
conserverais le souvenir de la dernière version. Je froissai le mot,
l’enveloppe et jetai le tout dans la corbeille avec les autres.
J’éprouvais un profond sentiment de perte, accompagné d’un accès
excessif de colère. Je sentais encore l’odeur de Berenice dans l’appartement
et je savais que son composé féminin de musc, de sueur, de parfum, de
poudre âcre, de savon à la lavande, d’haleine au bacon, de cintres
rembourrés, de vinaigre et de tout ce que j’aimais chez elle, flotterait à
jamais dans l’appartement. J’étais triste pour moi et pour Berenice, et en
même temps, j’éprouvais une sorte d’exultation bouillonnante à l’idée
d’être enfin débarrassé d’elle, même si je savais que j’allais souffrir de son
absence durant les prochaines semaines.
Il me restait pas mal de temps avant le vernissage à la galerie de Gloria.
J’ôtai mon polo, quittai mes mocassins d’un coup de pied, et m’installai à la
table de jeu qui me servait de bureau pour relire mes notes sur Miami. Mes
trois jours passés dans le Comté de Dade n’avaient pas été inutiles.
J’avais logé chez Larry Levine à Coconut Grove. Larry était un graveur
que j’avais connu à New York ; son épouse, Paula, était un fin cordon bleu.
Je rembourserais Larry par un bref commentaire sur ses nouvelles gravures
d’animaux dans ma chronique.
J’avais accumulé suffisamment de notes pour un article de 2 500 mots sur
une exposition écologique de “Gothique sudiste” que j’avais visitée à North
Miami ; le truc sur les lunettes de Harry Truman était une bonne
introduction pour ma chronique. C’est Larry qui m’avait branché là-dessus.
Un mécanicien de South Miami, un fan de Truman, avait écrit à Lincoln
Borglum, l’homme qui avait achevé les têtes monumentales du Mont
Rushmore après la mort de son père, pour demander au sculpteur quand il
pensait ajouter la tête de Harry Truman à celles des autres présidents.
Lincoln Borglum qui, de toute évidence, possédait un plus grand sens de
l’humour que feu son père, Gutzon, affirma, dans une réponse facétieuse,
qu’il en était incapable, car c’était beaucoup trop difficile de reproduire les
lunettes de Harry Truman. Le mécanicien, un certain Jack Wade, prit
Borglum au mot et fabriqua lui-même les lunettes.
C’étaient des lunettes gigantesques, plus de sept mètres de long, la
monture en métal était recouverte d’une épaisse couche de similor émaillé.
Les verres étaient taillés dans des vitres en twindex, ces vitres avec du vide
entre les deux panneaux de verre.
« Le vide à l’intérieur évitera aux lunettes de s’embuer les jours de grand
froid », expliqua Wade.
J’avais pris trois Polaroïd noir et blanc de Wade et de ses lunettes ; un des
clichés était suffisamment net pour illustrer ma chronique. Ces lunettes
étaient un formidable travail d’artisanat et j’avais suggéré à Mr. Wade de les
vendre à un opticien dans un but publicitaire. Cette proposition l’avait mis
en colère.
— Certainement pas, avait-il répondu d’un ton inflexible. Ces lunettes
ont été faites pour Mr. Truman, quand son buste sera terminé sur le Mont
Rushmore !
Le téléphone sonna.
— Où étais-tu passé ? demanda la voix aiguë de Gloria. J’ai essayé de te
joindre tout l’après-midi. Berenice m’a dit que tu étais parti et que tu ne
reviendrais peut-être jamais.
— Quand as-tu parlé à Berenice ?
— Ce matin, vers dix heures et demie.
Cette nouvelle me frappa de plein fouet. Si j’étais rentré au bout de vingt-
quatre heures, quarante-huit, ou même soixante heures, je vivrais encore
avec Berenice. J’avais bien calculé mon coup, mais j’éprouvais un
pincement au cœur.
— J’étais à Miami, pour le boulot. Berenice est partie et elle ne reviendra
pas.
— Dispute d’amoureux ? Raconte tout à ta petite Gloria.
— Je n’ai pas envie d’en parler, Gloria.
Elle rit.
— Tu viens au vernissage ?
— Je t’ai dit que je viendrais. Qu’est-ce que ces tableaux haïtiens de
seconde main ont de si extraordinaire pour que tu essayes de me joindre
toute la journée ?
— Westcott est un bon peintre, James, sincèrement, et tu le sais. Un
dessinateur de premier ordre.
— Ouais.
— Tu as l’air bizarre. Tu es sûr que ça va ?