Hérésie

Charles Willeford · Chapitre 2 sur 14

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Hérésie

Chapitre 2

la publicité, mais on ne consacre pas délibérément son temps à l’étude

approfondie de l’histoire de l’art nécessaire à l’obtention d’un diplôme pour

entrer ensuite dans la publicité, indépendamment de l’argent qu’on peut

gagner dans cette branche.

Je refermai le livre, le poussai sur le côté et me saisis du Volume III. Mes

doigts tremblèrent – un peu – lorsque j’allumai une cigarette. Je savais

pourquoi je m’étais attardé si longtemps sur l’article concernant les enfants

d’âge préscolaire, même si je répugnais à l’admettre. Pendant un long

instant (je me dis que j’attendais simplement de finir ma cigarette), je fus

physiquement incapable d’ouvrir le troisième tome pour lire mon article sur

Jacques Debierue. Toutes les horreurs commises par Dorian Gray se

gravaient sur son portrait enfermé dans un débarras, mais dans mon cas, je

me demande parfois si, quelque part dans un débarras, il n’y a pas un

projecteur qui diffuse à toute vitesse et en permanence ces deux jours de

mon existence. Le mal, comme tout le reste, devrait marcher de pair avec

son temps, et je ne suis pas un dilettante de la fin du siècle dernier comme

Dorian Gray. Je suis un professionnel, aussi contemporain que le soleil de

Floride qui brille derrière ma fenêtre.

Malgré l’air conditionné, je transpirais tellement que mes épais favoris

étaient emmêlés et mouillés. Là, dans ce magnifique volume, se trouvait

enfin l’amère vérité sur mon compte. Devais-je ma réputation et mon

succès actuels à Debierue ou bien, au contraire, Debierue m’était-il

redevable de sa réputation et de son succès ?

Où que tu découvres de la douleur, a écrit John Heywood, tu n’aimeras

pas ça. Le souvenir de Debierue me faisait mal, c’est vrai ; je n’aimais pas

cette douleur, et je ne m’aimais pas. Mais rien, absolument rien sur terre,

n’aurait pu m’empêcher de lire mon article sur Jacques Debierue…

 

2

 

Gloria Bentham n’y connaissait absolument rien en art, mais cette

singularité ne l’avait pas empêchée de devenir marchande de tableaux et

propriétaire d’une galerie prospère à Palm Beach. Réussir à tenir le coup, et

même un peu plus, alors que trente galeries s’ouvraient chaque saison,

n’était pas un mince succès, bien qu’il soit possible désormais, grâce au mouvement artistique naissant de ces dernières années, de vendre un peu

n’importe quoi à n’importe quel prix. Néanmoins, il est plus important pour

un vendeur de comprendre les gens que de comprendre l’art. Et Gloria,

maigre, effacée, quelconque, avait la patience d’écouter les gens, une

qualité qui passe souvent pour de la compréhension.

Tandis que je roulais sur l’A1A vers le nord en provenance de Miami,

direction Palm Beach, je pensais à Gloria pour éviter de penser à d’autres

choses, mais sans grand plaisir. J’avais pris le chemin le plus long et le

moins rapide de préférence à l’autoroute du Soleil, car j’avais besoin de

cette heure supplémentaire pour ordonner mes pensées avant d’écrire mon

article sur l’art à Miami, et pour échapper, pendant une heure encore, au

problème – si c’était encore un problème – de Berenice Hollis. Rien n’est

simple, et si je suis un bon critique, c’est que j’ai découvert le secret obscur

et enfoui de la critique. La pensée, le processus de la pensée et l’individu

qui pense ne font qu’un. Et si cela est exact – je vis comme si ça l’était –

alors, l’homme qui peint, sa peinture et l’action de peindre ne font qu’un,

eux aussi. Rien, ni personne, n’est jamais simple ; et Gloria était impatiente,

trop impatiente, que je revienne à Palm Beach pour assister au vernissage

de sa nouvelle exposition. L’exposition n’avait aucun intérêt et l’idée n’était

pas originale. Elle était simplement logique.

Gloria exposait conjointement de l’art naïf haïtien et les œuvres d’un

jeune peintre de Cleveland nommé Herb Westcott qui avait séjourné

quelques mois à Pétionville à Haïti pour peindre des scènes typiques. La

comparaison nuirait à Westcott car c’était un peintre professionnel, et

mettrait en valeur les primitifs si naïvement amateurs. Gloria vendrait les

tableaux primitifs avec un bénéfice de 600 % (par rapport au prix qu’elle les

avait achetés), et même si la plupart des acheteurs rapportaient les toiles au

bout d’une semaine ou deux (rares sont ceux qui peuvent vivre avec les

primitifs haïtiens), elle ferait quand même des profits. Quant aux

collectionneurs qui ne supportent pas l’art naïf, le talent de Westcott leur

paraîtrait tellement supérieur aux Haïtiens qu’il vendrait certainement

davantage de toiles dans une exposition en tandem que dans une exposition

en solo, sans l’avantage de la comparaison.

Le fait de penser à Gloria m’avait évité, pendant un bref instant, de

penser à Berenice. Ma solution au problème de Berenice consistait à lui

faire du mal mais pas trop ; j’espérais que ça avait marché tout en espérant

que non. Professeur d’anglais dans un collège de Duluth, Minnesota, elle était descendue à Palm Beach pour quelques semaines de convalescence

ensoleillée après qu’on lui eut ôté un kyste à la base de la colonne

vertébrale. Une opération bénigne, mais il lui restait des congés de maladie

et elle en avait profité. Sa peau rose et pâle avait pris peu à peu une teinte

safran, puis mordorée. Sa cicatrice au coccyx était passée du rouge

enflammé au gris pour se transformer ensuite en une petite boursouflure

grisâtre.

Notre liaison était passée par des stades et des teintes similaires. J’avais

rencontré Berenice à la Galerie des Quatre Arts, alors que je couvrais une

exposition itinérante de Toulouse-Lautrec ; et elle n’avait pas voulu

retourner à Duluth. Je n’y voyais pas d’inconvénient (je ne pouvais pas, en

toute honnêteté, encourager quiconque à retourner à Duluth), mais j’avais

commis l’erreur de la laisser venir s’installer chez moi. Décision stupide qui

m’avait semblé formidable à l’époque. C’était une grande fille de la

campagne – bien bâtie, devrais-je dire – à la silhouette pulpeuse, avec des

yeux couleur bleuet, et une masse de cheveux blonds comme les blés qui

tombaient dans son dos. Exception faite de sa minuscule cicatrice au coccyx

qui se remarquait à peine, sa peau parfumée gorgée de soleil n’avait aucun

défaut. Ses yeux bleus avaient un aspect velouté, grâce aux verres de

contact. Mais elle n’était pas d’un naturel accommodant, comme je l’avais

cru tout d’abord, elle était simplement paresseuse. Mon studio était déjà

trop petit pour une seule personne, alors à deux ! Elle surgissait de partout.

En la voyant habillée dans la rue ou dans une soirée, nul n’aurait pu

s’imaginer que Berenice était à ce point désordonnée : des vêtements

éparpillés sur toutes les chaises, des serviettes de bain mouillées, des bikinis

qui traînaient par terre, la salle de bains qui empestait les sels, la poudre, le

parfum et les onguents, un mélange d’odeurs si désagréable et puissant que

je devais me pincer le nez pour me raser. C’était encore pire dans la cuisine

équipée. Elle ne lavait jamais les tasses, les plats, les casseroles ni les

poêles ; un jour, je l’ai même surprise en train de verser de la graisse de

bacon dans l’évier.

Je pouvais vivre au milieu du désordre. Le problème majeur, c’est que

Berenice était toujours dans mes pattes quand je devais écrire mes articles.

J’avais dû déployer des trésors de persuasion pour convaincre Tom

Russell de me laisser couvrir la Gold Coast pour toute la saison. (La saison

officielle à Palm Beach débute la veille du Nouvel An par un dîner dansant

rasoir au Everglades Club et s’achève dans la confusion le 15 avril.) Quand Tom finit par accepter, il refusa de payer mes frais en plus de mon salaire.

Je devais survivre à Palm Beach avec mon traitement mensuel et payer mon

billet d’avion avec mes maigres économies (avec ce qui me restait je pus

acheter une voiture de 250 dollars). En sous-louant ma piaule à loyer régulé

du Village presque le double de ce que je payais, je pouvais me débrouiller.

Tout juste.

Je travaillai deux fois plus, j’écrivis de bien meilleurs articles qu’à New

York afin de prouver à Tom Russell que la Gold Coast était un centre

artistique en puissance, trop longtemps négligé par les revues d’art

sérieuses. Ce n’était pas vraiment le cas, pas encore, mais on notait ici et là

des signes de progrès. La majorité des artistes natifs de Floride continuaient

à peindre des palmiers et des paysages marins à petites touches

impressionnistes, mais un certain nombre de peintres réputés venus de New

York ou d’Europe avaient découvert la Floride et ceux-ci exposaient dans

les galeries, de Jupiter Beach à Miami. Suffisamment de peintres exposaient

durant la saison pour remplir mes chroniques sur les nouvelles expositions,

et il y avait toujours au moins un artiste majeur qui exposait assez

longtemps pour que je puisse l’honorer d’un de mes articles de fond. Il y a

de l’argent en Floride pendant la saison, et un artiste se montrera partout où

il y a suffisamment d’argent pour acheter ses œuvres.

Avec Berenice qui bougeait sans cesse dans le minuscule appartement, je

n’arrivais pas à écrire. Elle se déplaçait à pas feutrés, pieds nus, aussi

silencieuse et discrète qu’une souris de 70 kilos, jusqu’à ce que je râle.

Alors elle s’asseyait sagement, sans bouger ; elle ne lisait pas, elle ne faisait

rien, à part contempler avec amour mon dos tandis que j’étais assis devant

mon Hermes. Je ne pouvais pas le supporter.

— À quoi penses-tu, Berenice ?

— À rien.

— Si, tu penses à moi.

— Non, c’est faux. Vas-y, continue à écrire. Je ne te gêne pas.

Si justement. Elle me gênait, et je ne pouvais pas écrire. Je ne l’entendais

pas respirer, elle était tellement silencieuse, mais je me surprenais à tendre

l’oreille pour voir si j’entendais son souffle. Cela nécessita une certaine

préparation mentale (je suis, foncièrement, un salopard sympa), mais je

finis par demander à Berenice, gentiment, de s’en aller. Elle refusa de partir.

Plus tard, je lui demandai de partir d’une manière brutale et désagréable.

Elle ne discutait pas, mais refusait de s’en aller. Ces fois-là, elle ne répondait même pas. Elle se contentait de me regarder, intensément, avec

ses yeux écarquillés, ses lentilles glissaient, les larmes coulaient à torrent,

elle faisait un effort pour retenir de gros sanglots haletants ; elle me

détruisait. Je quittais l’appartement, soi-disant pour toujours, et je revenais

au bout de quelques heures pour une nouvelle scène de réconciliation et une

heure de folie au plumard.

Mais mon travail n’avançait pas. Le travail est essentiel pour un individu.

Même une Hélène de Troie ne peut rivaliser avec Hermes. Aussi

merveilleuse soit-elle, une femme n’est qu’une femme, alors que

2 500 mots font un article. En désespoir de cause, j’adressai un ultimatum à

Berenice. Je lui annonçai que je partais pour Miami, et qu’à mon retour,

vingt-quatre heures plus tard, je voulais qu’elle ait foutu le camp de mon

appartement et de ma vie.

Et maintenant, j’étais de retour après soixante-douze heures d’absence,

j’avais ajouté deux jours pour plus de sûreté. Je m’attendais à la trouver

dans l’appartement. J’avais envie qu’elle y soit et, paradoxalement, j’avais

envie qu’elle soit partie pour toujours.

Je me garai dans la rue, relevai la capote de la Chevy – une décapotable

vieille de sept ans – et traversai le patio dallé jusqu’à l’escalier extérieur

enduit de stuc. Arrivé au milieu de l’escalier, j’entendis le téléphone sonner

dans mon appartement au deuxième étage. Je m’immobilisai et laissai

sonner encore trois fois. Berenice était incapable de laisser sonner un

téléphone quatre fois sans décrocher, je compris alors qu’elle était partie.

Avant que je n’ouvre la porte, la sonnerie cessa.

Berenice était partie et l’appartement était en ordre. Il n’était pas reluisant

de propreté, évidemment, mais elle avait accompli un noble effort pour tout

ranger. La vaisselle était faite et rangée, le linoléum lavé tant bien que mal.

Une enveloppe scellée avec le mot “James” gribouillé dessus était posée

contre ma machine à écrire sur la table de jeu près de la fenêtre.

 

James chéri,

Tu es un salaud, mais je pense que tu le sais déjà. Je t’aime toujours, mais

je finirai par t’oublier. J’espère pourtant ne jamais oublier les bonnes

choses. Je retourne à Duluth, ne me rejoins pas.

B.

Si elle ne voulait pas que je la rejoigne, pourquoi me disait-elle où elle

allait ?

J’aperçus trois feuilles froissées dans la corbeille. Brouillons pour

l’ultime lettre. J’envisageai un instant de les lire, puis me ravisai. Je

conserverais le souvenir de la dernière version. Je froissai le mot,

l’enveloppe et jetai le tout dans la corbeille avec les autres.

J’éprouvais un profond sentiment de perte, accompagné d’un accès

excessif de colère. Je sentais encore l’odeur de Berenice dans l’appartement

et je savais que son composé féminin de musc, de sueur, de parfum, de

poudre âcre, de savon à la lavande, d’haleine au bacon, de cintres

rembourrés, de vinaigre et de tout ce que j’aimais chez elle, flotterait à

jamais dans l’appartement. J’étais triste pour moi et pour Berenice, et en

même temps, j’éprouvais une sorte d’exultation bouillonnante à l’idée

d’être enfin débarrassé d’elle, même si je savais que j’allais souffrir de son

absence durant les prochaines semaines.

Il me restait pas mal de temps avant le vernissage à la galerie de Gloria.

J’ôtai mon polo, quittai mes mocassins d’un coup de pied, et m’installai à la

table de jeu qui me servait de bureau pour relire mes notes sur Miami. Mes

trois jours passés dans le Comté de Dade n’avaient pas été inutiles.

J’avais logé chez Larry Levine à Coconut Grove. Larry était un graveur

que j’avais connu à New York ; son épouse, Paula, était un fin cordon bleu.

Je rembourserais Larry par un bref commentaire sur ses nouvelles gravures

d’animaux dans ma chronique.

J’avais accumulé suffisamment de notes pour un article de 2 500 mots sur

une exposition écologique de “Gothique sudiste” que j’avais visitée à North

Miami ; le truc sur les lunettes de Harry Truman était une bonne

introduction pour ma chronique. C’est Larry qui m’avait branché là-dessus.

Un mécanicien de South Miami, un fan de Truman, avait écrit à Lincoln

Borglum, l’homme qui avait achevé les têtes monumentales du Mont

Rushmore après la mort de son père, pour demander au sculpteur quand il

pensait ajouter la tête de Harry Truman à celles des autres présidents.

Lincoln Borglum qui, de toute évidence, possédait un plus grand sens de

l’humour que feu son père, Gutzon, affirma, dans une réponse facétieuse,

qu’il en était incapable, car c’était beaucoup trop difficile de reproduire les

lunettes de Harry Truman. Le mécanicien, un certain Jack Wade, prit

Borglum au mot et fabriqua lui-même les lunettes.

C’étaient des lunettes gigantesques, plus de sept mètres de long, la

monture en métal était recouverte d’une épaisse couche de similor émaillé.

Les verres étaient taillés dans des vitres en twindex, ces vitres avec du vide

entre les deux panneaux de verre.

« Le vide à l’intérieur évitera aux lunettes de s’embuer les jours de grand

froid », expliqua Wade.

J’avais pris trois Polaroïd noir et blanc de Wade et de ses lunettes ; un des

clichés était suffisamment net pour illustrer ma chronique. Ces lunettes

étaient un formidable travail d’artisanat et j’avais suggéré à Mr. Wade de les

vendre à un opticien dans un but publicitaire. Cette proposition l’avait mis

en colère.

— Certainement pas, avait-il répondu d’un ton inflexible. Ces lunettes

ont été faites pour Mr. Truman, quand son buste sera terminé sur le Mont

Rushmore !

Le téléphone sonna.

— Où étais-tu passé ? demanda la voix aiguë de Gloria. J’ai essayé de te

joindre tout l’après-midi. Berenice m’a dit que tu étais parti et que tu ne

reviendrais peut-être jamais.

— Quand as-tu parlé à Berenice ?

— Ce matin, vers dix heures et demie.

Cette nouvelle me frappa de plein fouet. Si j’étais rentré au bout de vingt-

quatre heures, quarante-huit, ou même soixante heures, je vivrais encore

avec Berenice. J’avais bien calculé mon coup, mais j’éprouvais un

pincement au cœur.

— J’étais à Miami, pour le boulot. Berenice est partie et elle ne reviendra

pas.

— Dispute d’amoureux ? Raconte tout à ta petite Gloria.

— Je n’ai pas envie d’en parler, Gloria.

Elle rit.

— Tu viens au vernissage ?

— Je t’ai dit que je viendrais. Qu’est-ce que ces tableaux haïtiens de

seconde main ont de si extraordinaire pour que tu essayes de me joindre

toute la journée ?

— Westcott est un bon peintre, James, sincèrement, et tu le sais. Un

dessinateur de premier ordre.

— Ouais.

— Tu as l’air bizarre. Tu es sûr que ça va ?