Hérésie
Chapitre 6
— L’essai controversé de Galt parut au bon moment. Il relança l’intérêt
pour le vieux peintre et les « créatures bicéphales semblables à des
centaures » comme l’avait écrit Galt, apparentèrent ses dernières œuvres –
en apparence du moins – à l’expressionnisme abstrait. On commença à
prendre ses rêves pour des réalités. 1958 ne fut pas une année très excitante
sur le plan pictural. Exception faite d’une poignée de peintres new-yorkais
baptisés les « peintres de Sidney Janis » du nom de leur marchand, la soi-
disant École de New York traversait une phase de transition. Et Debierue
faisait figure de nouveauté, bien entendu, car les gens avaient si peu
entendu parler de lui ces dernières années.
Berenice piqua du nez.
« Un marchand de New York envoya à Debierue une offre de cinquante
mille dollars pour n’importe quel tableau Chironesque, sans même le voir.
Debierue répondit en envoyant un câblogramme vierge, avec juste sa
signature. Le marchand tira profit de cette publicité en faisant un
agrandissement de son offre et de la réponse de Debierue qu’il exposa à la
devanture de sa galerie de la 57e rue. D’autres marchands qui copièrent et
surenchérirent sur la première offre ne reçurent aucune réponse.
« Comment je vais me débrouiller, je l’ignore, Berenice. Je sais
seulement que je suis bien décidé à être le premier critique à voir les
tableaux américains de Debierue et j’ai déjà décidé de baptiser ça sa
« période américaine » !
Mais je parlais tout seul. Je constatai avec un certain agacement que
Berenice s’était endormie.
6
Malgré sa taille, et c’était une grande femme, Berenice, recroquevillée
dans le sommeil, paraissait vulnérable et même fragile. Ses cils blonds
démesurément longs balayaient ses joues rondes et empourprées ; son
visage d’enfant, détendu et sans maquillage, la rajeunissait de plusieurs
années. Toutefois, ses seins lourds et son gros cul rond que laissait voir sa
nuisette diaphane relevée au-dessus de ses hanches, semblaient d’une
maturité incongrue par contraste avec son visage innocent et ses cheveux
emmêlés à la Alice au pays des merveilles. Alors que je l’observais du coin de l’œil avec un intérêt ambivalent, une fragile bulle de salive se forma
exactement au centre de ses lèvres boudeuses légèrement entrouvertes.
J’avais endormi Berenice avec mon récit décousu sur Jacques Debierue.
Dans un bâillement agacé et involontaire de ma part, je me demandai ce
qu’elle avait compris de Debierue avant de sombrer pour de bon. Elle s’était
montrée attentive, bien sûr, comme chaque fois que je lui parlais, mais elle
n’avait pas posé une seule question sérieuse. D’ailleurs ça ne changeait pas
grand chose. Berenice portait un intérêt minimum à l’art, et à tout ce qui
touchait la pensée abstraite en général, et pendant un moment j’avais
soupçonné que le faible intérêt qu’elle parvenait à afficher de temps à autre
était feint en grande partie. Un effort pour me plaire.
Excepté son intérêt collant pour moi en tant que personne, ou
personnalité, et pour nos pulsions sexuelles assorties, j’étais curieux de
savoir si autre chose l’avait jamais stimulée intellectuellement. Pour une
femme qui possédait un diplôme d’anglais et qui enseignait cette matière
(forcément, elle était professeur dans un lycée), elle manquait étonnamment
d’esprit de pénétration sur l’essence de la littérature.
Nul ne pouvait l’accuser, non plus, d’être cultivée. Ses connaissances en
littérature (j’avais tenté, deux ou trois fois, de l’interroger) se limitaient à
des banalités rabâchées qu’elle avait retenues de ses cours d’anglais à
l’université. Elle avait une excellente mémoire pour les intrigues et les
noms des personnages, mais ça s’arrêtait là.
J’en conclus que c’était sans doute une médiocre enseignante. Avec une
telle nature accommodante et paresseuse, la discipline ne devait pas être son
fort. Il est vrai qu’elle rencontrait sans doute peu de problèmes de discipline
dans une ville comme Duluth où les adolescents étaient tous de futurs
Républicains bien élevés. Il n’aurait fallu que quelques minutes à des
lycéens new-yorkais pour faire éclater en sanglots une gentille fille comme
Berenice.
Mais qu’en savais-je ? Rien. En position de force, face à des enfants,
peut-être inspirait-elle la peur, la terreur et l’angoisse. Elle ne parlait jamais
de son travail et, si ça se trouve, c’était une spécialiste de la grammaire et
un véritable crack en classe.
La personnalité d’une femme amoureuse est terriblement trompeuse.
Feignait-elle la sensiblerie comme tout le reste ? Elle avait pleuré pour de
bon le soir où Timmy Fraser avait chanté My Funny Valentine au Red Pirate
Lounge, étirant la chanson pendant dix bonnes minutes dans son style mélancolique. La femme qui n’est pas capable de percevoir toute la
méchanceté sous-entendue dans les chansons de Lorenz Hart des années 30
a du porridge à la place du cerveau. Une fois, elle m’a raconté qu’elle avait
pleuré pendant deux jours à cause du suicide de Madame Bovary. Logique.
Flaubert a bien mérité ces larmes, mais elle n’avait pas su pénétrer le style
du roman, elle n’avait pas analysé la façon dont Flaubert l’avait manœuvrée
sur le plan émotionnel pour lui arracher des larmes avec la mort de cette
pauvre femme malade.
Sachant cela, et après réflexion, je découvris que je savais très peu de
choses d’elle en vérité ; je ne pouvais pas raisonnablement m’attendre à ce
que Berenice se passionne pour Jacques Debierue. D’une manière floue et
abstraite, j’étais amoureux d’elle. En même temps, je ne savais pas quoi en
faire. Elle m’avait permis d’apaiser une partie de l’excitation qui m’habitait,
mais il était deux heures du matin et une journée chargée m’attendait
demain. Très chargée. Peut-être que si je savais l’utiliser, Berenice pourrait
être un atout. Ne serait-ce pas un avantage que d’être accompagné d’une
jolie femme pour rendre visite à Debierue ? Il n’allait tout de même pas
claquer la porte au visage d’une femme si désirable. Un Français ?
Jamais…
La bulle de salive se gonfla soudain lorsqu’elle expira et éclata sans bruit.
Berenice gémit dans son sommeil et chercha, en gigotant, à trouver une
position plus confortable dans le fauteuil. Impossible. Ses longues jambes
repliées sous son postérieur, c’était déjà un miracle qu’elle ait pu
s’endormir.
Conscient de ce que j’étais en train de faire, je cessai brusquement de
rationaliser et j’enfonçai mon index tendu dans le ventre souple mais plat de
Berenice.
— Réveille-toi, chère auditrice, dis-je sans méchanceté.
— Je ne dormais pas, mentit-elle. J’ai simplement fermé les yeux une
seconde pour les reposer.
— Je sais. J’ai oublié de te demander où tu étais ces deux derniers jours ?
Ses yeux s’agrandirent.
— Ici.
— Non, pas aujourd’hui.
— Oh, tu veux dire aujourd’hui ?
— Oui. Aujourd’hui.
— J’étais chez Gloria. Franchement, j’avais tellement le cafard à rester
assise ici seule à attendre ton retour que je l’ai appelée. Elle est venue me
chercher et m’a conduite chez elle.
— Je m’en doutais. Gloria a essayé de me tirer les vers du nez au
téléphone quand je suis rentré. J’ai bien senti que son rire sonnait faux, mais
je me demandais pourquoi. Si tu n’avais pas l’intention de retourner à
Duluth, pourquoi as-tu emporté tes affaires et laissé ce curieux mot ?
— J’ai essayé de partir, sincèrement, mais je n’ai pas pu ! (Ses yeux se
mouillèrent de larmes.) Je veux rester avec toi, James… tu ne veux pas de
moi ?
Il fallait que je devance ses larmes. Pourquoi les femmes ne peuvent-elles
apprendre à dire “Au revoir” comme les hommes ?
— On verra, baby, on verra. Allons nous coucher. Nous reparlerons de
tout ça demain matin, ou tout à l’heure plus exactement.
Berenice se leva docilement, croisa les bras et, d’un large geste plein de
grâce, elle ôta sa chemise de nuit. Parfaitement réveillée maintenant, elle
m’adressa un sourire malicieux et rampa sur le lit escamotable en remuant
son magnifique derrière. Je souris. Elle m’amusait quand elle essayait de
jouer à l’effarouchée, elle qui était si robuste. Je me déshabillai lentement et
me glissai à ses côtés. Le climatiseur, qui n’était pas assez puissant pour
rafraîchir convenablement l’appartement, peinait bruyamment.
Généralement, je parvenais à faire abstraction de ce bruit, mais ce soir, il
me gênait.
J’étais un peu parti, énervé à cause des quatre tasses de café noir, et
surexcité par ma capacité à me remémorer, si aisément, les détails de la
carrière de Debierue. Trois, non, quatre jours s’étaient écoulés depuis la
dernière fois, pourtant, je n’avais pas envie de sexe curieusement. Faire
l’amour maintenant signifierait recommencer une chose sur laquelle j’avais
apposé le mot “fin”, c’était peut-être cela la raison. Ou bien mes sentiments
confus envers Berenice alors que m’attendait un avenir – si tout se passait
bien – dans lequel il n’y avait pas de place pour une femme qui s’intéressait
à moi en tant qu’individu. Toute relation entre un homme et une femme
basée uniquement sur le corps et la personnalité ne peut conduire qu’au
désastre.
C’était une prémonition, ou une sorte d’instinct de survie cognitif.
J’aurais dû prendre garde. Mais à deux heures du matin, l’esprit ébranlé par
des préoccupations intellectuelles, j’étais physiquement incapable de rassembler assez d’agressivité pour jeter Berenice à la porte avec sa valise.
Elle était si affectueuse, trop affectueuse.
Cette prémonition naissante, ou je ne sais quoi, d’un désastre, plongea
mon corps ainsi que mon esprit dans un état d’inertie flasque. Berenice était
perplexe, je m’en doute. Voyant qu’aucun de ses trucs habituels ne
fonctionnait, elle me passa sur le corps tout à coup et se leva pour éteindre
le lampadaire. Hormis la minuscule lumière rouge de la cafetière électrique,
qui n’était pas un œil rouge indiscret et sinistre, mais qui me rappelait que
le café était chaud même si moi je ne l’étais pas, la pièce était aussi sombre
que mes pensées. Nous n’avions jamais fait l’amour dans le noir. Pour
Berenice je ne sais pas, mais jamais dans toute mon existence il ne m’était
venu une idée aussi curieuse. C’est trop impersonnel de faire l’amour dans
le noir. Votre partenaire pourrait être n’importe qui. N’importe qui.
Comment Berenice avait-elle compris cela, je l’ignore, mais la ruse
fonctionna. Alors qu’elle balançait sa tête d’avant en arrière, fouettant ma
poitrine, puis mon ventre avec ses cheveux longs, tous mes doutes se
dissipèrent. Et comme cette femme invisible était devenue n’importe quelle
femme, qu’elle n’était plus un problème nommé Berenice Hollis, la douleur
du désir entraîna une érection et je la chevauchai sauvagement.
Sauvagement pour moi, car je suis généralement très méthodique dans mes
rapports sexuels ; je sais ce que j’aime et ce que je n’aime pas. Me faire
flageller par des cheveux longs constituait pour moi une expérience
nouvelle, et je récompensai Berenice par la meilleure séance de baise
qu’elle ait jamais connue. Elle jouit lorsque je la pénétrai, puis deux fois
encore, et une troisième fois en même temps que moi. Elle me mordit si fort
l’épaule pour s’empêcher de gémir (elle sait combien ça m’énerve de
l’entendre pousser des petits cris d’animal) qu’elle laissa l’empreinte de ses
dents dans ma peau.
Euphorique, soulagé de ma tension, l’idée de renvoyer cette robuste et
merveilleuse femme dans le Minnesota me devint intolérable. Elle alluma le
lampadaire et fouilla dans sa valise à la recherche de ses produits de
douche.
— Suspends ton ensemble en lin jaune pour le défroisser, dis-je.
— Pourquoi ? demanda-t-elle en s’exécutant malgré tout. Il n’est pas
froissé.
— Je veux que tu le portes demain. Je t’emmène avec moi.
— Où va-t-on ? On va s’amuser ?
— On va rendre visite à monsieur Debierue, soupirai-je. J’essaierai de
t’expliquer encore une fois demain, avec des monosyllabes.
La lumière allumée, Berenice Hollis redevenait un problème.
— Mais on s’amusera quand même, hein ?
— Bien sûr, répondis-je d’une voix triste. On va s’amuser.
Je fermai les yeux tandis qu’elle disparaissait dans la salle de bains. Je me
souviens vaguement qu’elle me lava avec un gant de toilette chaud, mais je
dormais à poings fermés avant qu’elle ait terminé.
1. CCNY : College of the City of New York.
2. En français dans le texte.
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