Hérésie
Deuxième partie : Si une chose existe, elle est incompréhensible
Deuxième partie
Si une chose existe,
elle est incompréhensible
OceanofPDF.com
1
L’appartement était sens dessus dessous, comme si une petite tornade
s’était déchaînée pendant quelques minutes, mais Berenice, avec son
ensemble en lin jaune citron, sa minijupe moulante, était splendide. À ma
demande, elle avait mis des bas, assez fins pour faire ressortir la couleur
terre de sienne de ses jambes bien bronzées. La jupe était si courte que
lorsqu’elle s’asseyait ou se penchait, les pressions métalliques blanches qui
retenaient ses bas apparaissaient sournoisement, la rendant aussi sexy qu’un
dessin de Varga.
En guise de corsage, elle portait autour du cou une fine écharpe bleue et
rouge dont les deux bouts étaient glissés en diagonale sous les revers de la
veste droite croisée. Peu de femmes oseraient porter un tailleur à la coupe
aussi stricte, mais les formes carrées de la veste amplifiaient la rondeur de
la silhouette opulente de Berenice. À l’aide d’un crépon, elle avait relevé
ses cheveux ; le monticule de cheveux fauve veinés de mèches décolorées
par le soleil, amassés sur le dessus de sa tête, ajouté à ses traits enfantins,
lui conférait un air angélique.
Son rouge à lèvres tirait un peu trop sur l’orange, selon moi, mais cette
légère imperfection était peut-être la touche indispensable qui la rendait si
belle dans l’ensemble.
Je m’étais douché et rasé avant que Berenice n’envahisse la salle de bains
pendant une heure, et j’avais soigneusement taillé aux ciseaux mes favoris
de Don espagnol. Malgré cela, j’avais l’air terriblement négligé aux côtés
de Berenice avec mon jean et ma veste de combat à manches courtes,
surtout quand elle enfila une paire de gants blancs. Il faisait trop chaud
dehors pour mettre une veste et j’avais besoin des nombreuses poches de
ma veste de combat pour transporter tout mon attirail.
J’avais trois stylos, un carnet, mon portefeuille et mes clés, un mouchoir,
deux paquets de Kool, et mon briquet Dunhill strié (un des rares luxes que
je m’étais offerts à l’époque où je percevais un salaire régulier
d’enseignant), un minuscule Kodak Bantam dans ma poche droite de
pantalon, de la monnaie, une loupe de poche dans un étui en cuir, une pince
à ongles, un morceau de jade froid et collant de quatre centimètres.
Exception faite du Kodak bien dissimulé, chargé avec une pellicule couleur, je trimbalais trop de saloperies, mais c’était devenu une habitude et j’aurais
eu du mal à m’en passer.
Nous nous étions levés tard et avions pris notre petit déjeuner sans nous
presser. Une fois habillé, j’avais noté quelques questions dans mon carnet.
Je n’aurais pas besoin de m’y référer, mais le simple fait de les écrire noir
sur blanc m’avait permis de les mémoriser – une vieille technique de
journaliste qui avait fait ses preuves ; et je ne me séparais jamais de mon
Polaroïd chargé avec une pellicule noir et blanc, et une pellicule de
rechange. Les photographes professionnels se moquent du Polaroïd du
Dr. Edwin H. Land, mais moi j’étais un spécialiste du Polaroïd et je prenais
rarement plus de deux ou trois clichés avant d’obtenir ce que je désirais.
L’expérience m’avait appris également que les gens approuveront sans
discuter presque tous les clichés qu’ils peuvent voir, mais ils refuseront de
laisser publier des photos qu’ils n’ont pas vues.
À treize heures trente nous étions prêts à partir. Je précédai Berenice dans
l’escalier et dans la lumière aveuglante de l’ahurissant soleil de Floride. Le
taux d’humidité était proche des 90 %, bien que la température n’atteigne
pas les 35 degrés. Plus loin vers le sud, on apercevait des nimbus
menaçants, mais le ciel était clair et bleu au-dessus de Palm Beach. Il ne
pleut pas toujours en Floride du Sud quand l’humidité atteint les 100 %,
bien que, techniquement, il devrait pleuvoir, mais étant donné que nous
prenions la direction du ciel noir au-dessus de Boynton Beach, je décidai de
ne pas abaisser la capote de la voiture. À l’intérieur, sur les sièges en
similicuir brûlants, on étouffait.
À peine avions-nous franchi le pont qui permet d’accéder à West Palm
que Berenice me désigna un toit orange vif et dit :
— Arrêtons-nous au Howard Johnson.
— Pourquoi faire ? On a pris le petit déjeuner il y a une heure.
— J’ai envie de pisser, voilà pourquoi.
— Je t’avais dit de faire avant de partir.
— J’ai fait, mais il faut que j’y retourne.
La chaleur était en partie responsable, mais d’un coup de volant brutal, je
pénétrai sur le parking en songeant avec fureur qu’il n’était pas trop tard. Je
pouvais appeler un taxi et renvoyer Berenice à la maison.
Mais une fois dans les profondeurs, à la fraîcheur caverneuse, installé
dans un box, je commandai deux ice-cream sodas au chocolat et j’attendis,
les sodas et Berenice, en fumant une Kool. Le service était assuré par des employés saisonniers, et Berenice me rejoignit bien avant que n’arrivent
nos sodas. Elle prit ma cigarette dans le cendrier, tira une longue bouffée,
reposa la cigarette à l’endroit exact où elle l’avait prise, et garda la fumée
dans ses poumons comme un plongeur sous-marin qui tente de battre le
record de plongée en apnée, avant d’exhaler ce qui restait de fumée. J’avais
remarqué durant mes trois jours passés à Miami, sans Berenice, que ses soi-
disant efforts pour arrêter de fumer faisaient partir en fumée trois paquets
par jour, au lieu de mes deux paquets habituels. Elle avait simplement cessé
d’acheter des cigarettes et d’en avoir sur elle. À la place, elle fumait les
miennes, ou bien elle tirait de longues bouffées de la cigarette que j’étais en
train de fumer. Elle détestait les cigarettes mentholées, du moins le
prétendait-elle, mais pas assez visiblement, pour s’abstenir d’en fumer.
— Si tu veux une cigarette, dis-je en poussant vers elle le paquet, prends-
en une. Quand tu tires comme ça sur la mienne d’au moins un demi-
centimètre, je la finis avec un sentiment d’insatisfaction car je n’ai pas eu la
ration de nicotine à laquelle je suis habitué. Et donc, comme je me sens
floué d’un demi-centimètre, j’en allume une autre, et je m’aperçois ensuite
qu’une cigarette entière, fumée juste après celle que je viens de finir, c’est
trop. Je l’éteins, je la remets dans le paquet, et quand j’ai de nouveau envie
de fumer et que je rallume le mégot, le goût est trop fort et ça ne me fait
toujours pas une cigarette entière. Si je jette la cigarette après seulement une
ou deux bouffées, c’est du gaspillage, et…
Berenice posa sa main fraîche sur la mienne. Elle avait de petites rides au
coin de ses yeux bleu barbeau innocents. Ses lèvres boudeuses se pincèrent
en un sourire fugitif.
— Qu’est-ce qui te tracasse, James ?
Je haussai les épaules.
— Je ne sais pas. J’ai pris un amphé avec ma troisième tasse de café, et
un amphé mélangé à trop de café me rend bavard. Comme je te l’ai dit hier
soir, Berenice, c’est une occasion unique pour moi. Et je suis inquiet, voilà
tout.
Elle secoua la tête. Le sourire réapparut et disparut si vite que je faillis ne
pas le remarquer.
— Non, James, tu m’as tellement parlé de ce peintre hier soir que je ne
savais plus où j’en étais, tu m’as enlisée dans les détails en quelque sorte.
Soit il manque quelque chose, soit tu ne m’as pas tout dit.
— Tu t’es endormie, bon sang !
— Non, c’est faux. Vers la fin peut-être. Mais ce que je ne comprends
pas, c’est comment ce peintre, ce Debierue, peut-il être si célèbre alors que
personne n’a jamais vu ses tableaux. Ça n’a aucun sens.
— Comment ça, personne n’a vu ses tableaux ? Des milliers de gens ont
vu sa première exposition, et ses œuvres ultérieures ont été analysées par
Mazzeo, Charonne, Reinsberg et Galt, qui tous ont étudié ses peintures. Ces
hommes comptent parmi les plus grands critiques de ce siècle, bon sang !
Berenice secoua la tête en faisant la moue.
— Je ne parle pas d’eux, ni même de toi – si tu réussis à voir ce qu’il a
peint depuis qu’il habite en Floride. Je parle du public, des gens qui
envahissent les musées pour admirer une exposition itinérante de Van Gogh
et qui achètent toutes sortes de reproductions et ainsi de suite. J’ai vu des
dizaines de tableaux de Van Gogh dans des livres et des magazines bien
avant d’admirer une toile originale. Voilà ce que j’entends par célèbre.
Comment pourrais-je être impressionnée par la réputation de Debierue alors
que je n’ai jamais vu aucun de ses tableaux et que je ne peux pas juger par
moi-même de sa valeur ?
On nous apporta nos ice-cream sodas. Je ne voulais pas vexer Berenice,
mais j’y fus contraint par son ignorance.
— Écoute, baby, tu n’es pas qualifiée pour juger par toi-même. Alors
tais-toi et bois ton ice-cream soda comme une gentille fille ; je vais essayer
de t’expliquer. As-tu déjà étudié la cétologie ?
— Je ne sais pas. Qu’est-ce que c’est ?
— L’étude scientifique des baleines. Un cétologue est un individu qui
étudie les baleines ; il peut y consacrer sa vie entière, tout comme j’ai
consacré la mienne, jusqu’à maintenant, à l’étude de l’art, tout comme les
critiques qui ont publié des écrits sur Debierue. Bon, supposons que tu lises
dans un numéro de Scientific American un article sur les baleines écrit par
un cétologue de renom…
— Il existe des cétologues de renom ?
— Forcément. Je ne pourrais pas te débiter une liste de noms, ce n’est pas
mon domaine. Mais je n’ai pas terminé. Bon, tu lis cet article d’un
cétologue dans le Scientific American où il affirme que le bébé cachalot se
présente par la queue.
— Qu’est-ce que ça signifie ?
— Ça signifie qu’un bébé cachalot, contrairement aux autres
mammifères, naît la queue en premier.
— Comment le sais-tu ?
— Je lis beaucoup. Mais la démonstration resterait valable si le cétologue
affirmait que le bébé se présentait par la tête. Voici où je veux en venir :
l’article étant écrit par un cétologue et publié dans le Scientific American, tu
ne mettras pas en doute la parole du spécialiste. Tu ne vas pas prendre une
saloperie de bateau et sillonner toutes les mers du globe pour essayer de
dénicher une baleine enceinte, pas vrai ? Juste histoire de vérifier si un bébé
baleine se présente par la queue ou la tête à la naissance ?
Berenice gloussa.
— Tu es adorable quand tu prends l’air sérieux. Non… je ne pense pas,
mais il me semble que l’art devrait être destiné à tout le monde, pas
uniquement à ces critiques dont tu m’as parlé.
Je reposai ma cuillère et m’essuyai la bouche avec la serviette en papier.
— Les baleines aussi sont à tout le monde, ma belle. Mais tout le monde
ne consacre pas sa vie entière à les étudier. C’est là la grande différence que
tu n’as pas l’air de saisir.
— D’accord. (Elle haussa les épaules.) Je persiste à penser que tu ne m’as
pas tout dit.
Je souris.
— C’est exact. En échange de l’adresse de Debierue, je dois rendre un
service à Mr. Cassidy…
— L’avocat qui t’a parlé de Debierue ?
J’acquiesçai.
— Ouais. Et ce que je vais te dire est “strictement confidentiel” comme
dirait Cassidy. Ça doit rester entre toi et Mr. Cassidy et ces ice-cream sodas.
— Tu peux me faire confiance, James. (Son visage s’adoucit.) Tu peux
remettre ta vie entre mes mains.
— Je sais. En un sens, il s’agit bien de ma vie. Mr. Cassidy m’a confié un
renseignement confidentiel – l’adresse de Debierue – et en retour, il me
suffit de voler un tableau pour lui.
— Voler un tableau ? Il n’a pas les moyens de l’acheter ? Il est
suffisamment riche…
— Debierue ne vend pas ses tableaux. Je te l’ai déjà expliqué. Si Cassidy
a un tableau de lui, même volé, il sera le seul collectionneur au monde à
posséder un Debierue. Tu comprends ?
— À quoi ça lui servira ? Si c’est un tableau volé, Debierue peut le
récupérer en prévenant la police.
— Debierue ne saura pas que c’est Cassidy qui l’a ; personne ne le
saura… jusqu’à la mort de Debierue du moins. Le tableau prendra encore
plus de valeur.
— Comment espères-tu voler un tableau sans que Debierue sache que
c’est toi ?
— Je ne sais pas encore. J’improvise pour l’instant. Ça ne sera pas
forcément un tableau. Si Debierue travaille la céramique, je pourrai glisser
discrètement un objet dans ma poche pendant que tu détournes son
attention. Peut-être qu’il y a des dessins qui traînent. Mr. Cassidy se
contenterait d’un dessin. À vrai dire, il serait même ravi. Tant que j’ignore
ce qu’a produit Debierue, je ne peux faire aucun plan.
— Mais tu veux que je t’aide, c’est ça ?
— Oui, si tu es d’accord. Il ne peut pas nous surveiller tous les deux en
même temps, et c’est un homme âgé. Dès que l’occasion se présentera, et
elle finira bien par se présenter, je te ferai un signal et je faucherai quelque
chose.
— C’est très risqué, James. De plus, dès que nous serons repartis, il
comprendra que c’est toi qui as volé le tableau… ou je ne sais quoi.
Je secouai la tête.
— Non. Il n’en saura rien. Il aura des soupçons, mais il ne pourra rien
prouver. S’il m’accuse, je nierai tout ; d’ailleurs ça n’ira jamais jusque-là.
Pendant ce temps-là, Mr. Cassidy aura caché le tableau, le morceau de
sculpture, le dessin, n’importe quoi, dans un endroit où Dieu lui-même ne
pourrait pas le trouver. Tu comprends ?
— Te rends-tu compte, James, dit-elle d’un ton quelque peu compassé,
que si jamais tu te fais prendre en train de voler un tableau, à n’importe qui,
c’est la fin de ta carrière ?
— Pas vraiment, et certainement pas dans ce cas précis. L’œuvre de
Debierue, comme tu l’as fait remarquer au sujet de Van Gogh, appartient au
monde – et si jamais j’étais jugé pour ce genre de délit – ce qui n’arrivera
pas – les amateurs et les revues d’art organiseraient un fond de soutien qui
me ferait passer pour un White Panther. Quoi qu’il en soit, voilà mon
plan… et j’essaierai d’obtenir en plus une interview, évidemment.
— Ce n’est pas un plan.
— Exact. Mais maintenant que tu sais ce que je dois faire, tu auras peut-
être une idée une fois que nous serons sur place. Surtout, n’essaye pas de voler quoi que ce soit. Je m’en chargerai au moment opportun. Il faut que