Hérésie

Charles Willeford · Chapitre 3 sur 14

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Hérésie

Chapitre 3

— Oui, ça va. Je viendrai à ton vernissage.

— C’est de ça dont je voulais te parler. Joseph Cassidy sera là lui aussi, il

vient exprès pour te rencontrer. Il me l’a dit. Tu sais qui est Mr. Cassidy,

hein ?

— Comme tout le monde.

— Non, pas tout le monde. En tout cas, tout le monde n’a pas besoin de

lui ! (Elle gloussa.) Il nous a invités, toi, moi et quelques autres personnes à

dîner chez lui après le vernissage. Il possède un appartement en terrasse au

Royal Palm Towers.

— Je sais où il habite. Pourquoi veut-il me rencontrer ?

— Il ne me l’a pas dit. Mais c’est la première fois qu’un collectionneur

aussi important visite ma petite galerie, et si je pouvais l’avoir comme

client, je n’aurais plus besoin des autres…

— Dans ce cas-là, ne lui vends pas de primitifs, ni un Westcott.

— Pourquoi ?

— L’art traditionnel ne l’intéresse pas. N’essaie pas de lui vendre quoi

que ce soit. Attends que j’aie discuté avec lui, je te ferai des suggestions

ensuite.

— Je te suis très reconnaissante, James.

— Ce n’est rien.

— Tu viens avec Berenice ?

— Je n’ai pas envie de parler de ça, Gloria.

Elle riait lorsque je raccrochai.

 

3

 

Bien que je déteste le terme “pique-assiette”, aucun autre mot ne convient

pour décrire ce que j’étais devenu durant mon séjour sur la Gold Coast. Il

existe à Palm Beach plusieurs couches sociales saisonnières, toutes très

différentes des groupes sociaux, qui se partagent plus ou moins entre les

groupes Wasps et juifs qu’on trouve à Miami et Miami Beach. À

Lauderdale, évidemment, la classe aisée est Wasp à cent pout cent.

Je n’appartenais à aucun de ces “groupes”, mais j’évoluais à leur

périphérie en raison de ma profession. Je rencontrais des gens dans des

vernissages, où l’on offre généralement des cocktails, et comme j’étais

jeune, célibataire et que j’exerçais un métier correct, j’étais souvent convié à des dîners, des réceptions, des parties de polo, des promenades en bateau,

des soupers et des barbecues. Ces invitations qui m’amenaient à rencontrer

d’autres invités, débouchaient généralement sur de nouvelles invitations à

dîner. Certains artistes de la Gold Coast, comme Larry Levine par exemple,

étaient des gens que j’avais connus à New York.

Après deux mois passés en Floride, j’avais beaucoup de connaissances,

ou de relations, mais aucun ami. Je ne rendais aucune des invitations à dîner

et je devais éviter les bars, les boîtes de nuit et les restaurants où je risquais

de me retrouver avec une addition sur les bras. L’homme qui ne paie jamais

l’addition ne se fait pas d’amis.

Néanmoins, j’avais le sentiment de récompenser mes différents hôtes et

hôtesses par ma présence dans leur maison. Je suis très doué pour supporter

les raseurs ; je tenais le rôle de figurant dans les dîners où les hommes

jeunes, célibataires et hétérosexuels étaient très recherchés, et quand j’étais

en forme, je pouvais raconter des histoires ou entretenir des conversations

sur des sujets insipides.

J’avais deux smokings, un rouge en brocart et un plus ordinaire en lin

blanc. Il y avait des traces de rouge à lèvres sur la veste blanche, à l’endroit

où une Berenice ivre m’avait mordu à l’épaule alors que nous rentrions

d’une soirée. J’étais donc obligé de porter le smoking de brocart rouge.

Tandis que je parcourais à pied les six blocs qui séparaient mon

appartement de la galerie de Gloria, je spéculais sur l’invitation à dîner de

Joseph Cassidy. J’étais un habitué des réceptions mondaines, mais Gloria

avait dit qu’il souhaitait me rencontrer, et j’étais curieux de savoir pourquoi.

Cassidy n’était pas seulement un célèbre collectionneur, c’était aussi un

célèbre avocat d’assises. La fortune qu’il avait gagnée en exerçant à

Chicago lui avait permis de constituer sa collection.

Il possédait une des plus belles collections privées d’art contemporain en

Amérique, et j’en arrivai à la conclusion, qui me semblait bien fondée alors,

que Cassidy souhaitait peut-être m’engager pour en dresser le catalogue. Et

si ce n’était pas la raison de son invitation (à ma connaissance, on n’avait

jamais publié le catalogue de sa collection), j’avais bien envie de le lui

suggérer. Ce serait un travail payant pour moi, et pour Cassidy également, à

bien des égards. Je pourrais mettre du beurre dans les épinards, passer

quelques mois à Chicago, écrire quelques articles sur l’art et les artistes du

Midwest, et mon nom sur le catalogue accroîtrait mon prestige.

Plus je pensais à cette idée, plus j’étais enthousiaste, mais lorsque

j’arrivai à la galerie, mon enthousiasme se refroidit ; je savais que jamais je

ne pourrais lui glisser cette suggestion. S’il me le proposait de lui-même,

tant mieux, mais je serais incapable de solliciter un travail auprès de

quelqu’un pendant une réception sans perdre ma dignité.

Et qu’avais-je d’autre à offrir à un homme dans la position de Cassidy ?

Ma fierté (appelez ça du machisme) que je surestimais et qui, je le savais,

était souvent feinte, était aussi innée, je suppose, partie de l’héritage d’un

père portoricain. Mais la fierté était présente, malgré tout, et j’avais laissé

échapper de nombreuses occasions de faire mon chemin en me demandant

d’abord ce qu’aurait fait mon père dans des circonstances similaires.

Lorsque j’arrivai à la galerie, j’avais chassé cette idée de mon esprit.

Gloria rabaissa ses lèvres minces sur ses dents proéminentes, frôla mon

favori droit de sa bouche et, emprisonnant mon bras droit dans un

douloureux arm-lock, m’entraîna vers le bar.

— Connaissez-vous ce monsieur, Eddy ? demanda-t-elle au barman.

Eddy secoua la tête d’un air solennel.

— Non, mais je sais ce qu’il boit.

Il versa dix centilitres de Cutty Sark sur deux glaçons et me tendit le

verre.

— Merci, Eddy.

La journée, Eddy travaillait au Hiram’s Hideaway à South Palm Beach,

mais c’était un barman très apprécié et de nombreuses maîtresses de maison

l’engageaient pour leurs réceptions pendant la saison. Habituellement, je le

rencontrais une ou deux fois par semaine dans différents endroits. De nos

jours, tout le monde a besoin d’un petit boulot en plus. Un travail régulier et

autre chose à côté. Gloria, par exemple, ne pourrait pas payer le loyer de sa

galerie en pleine saison si elle ne la louait pas de temps à autre, le soir, pour

des lectures de poésie et des séances de thérapie de groupe. Elle détestait

ces groupes. Les gens qui ressentaient le besoin d’écouter de la poésie ou de

se torturer dans ce genre de réunions fumaient tous comme des sapeurs,

disait-elle, et ils n’utilisaient pas les cendriers qu’elle mettait à leur

disposition.

Eddy s’était installé derrière une table à jouer recouverte d’un drap. Il y

avait du scotch, du bourbon, du gin et du vermouth pour les martinis, et un

récipient en plastique contenant des glaçons. Une fois servi, je reculai pour

donner sa chance à quelqu’un d’autre et pris un catalogue ronéotypé sur la table dans le hall. Gloria accueillait les nouveaux arrivants à la porte, elle

les entraînait jusqu’à la table pour signer le livre d’or et ensuite vers le bar.

Les vernissages de Gloria n’étaient pas des réunions fermées. En plus de

sa liste d’invités habituels, elle donnait des invitations aux directeurs des

relations publiques des grands hôtels de Palm Beach pour qu’ils les

distribuent à leurs bons clients, acheteurs potentiels. Ces derniers, flattés de

recevoir un carton d’invitation pour un vernissage privé et tout excités à

l’idée de rencontrer “pour de vrai” la société de Palm Beach à l’occasion

d’un événement artistique, achetaient parfois une toile. Et dans ce cas, le

type de l’hôtel qui les avait envoyés recevait de la part de Gloria une veste

sport ou une nouvelle paire de Daks. Par conséquent, les personnes

présentes aux vernissages de Gloria formaient souvent un ensemble

hétéroclite. Ce soir-là, il y avait même deux adolescentes du collège de

Palm Beach qui regardaient d’un air dubitatif et inquiet les toiles des

primitifs et prenaient des notes avec des stylos à bille dans leurs cahiers

Blue Horse.

Herbert Westcott, lus-je dans le catalogue, avait vingt-sept ans. Diplômé

de Western Reserve, il avait aussi étudié à l’Art Students League à New

York. Il avait exposé à Cleveland et à Toronto au Canada. Un certain

Mr. Theodore L. Canavin de Philadelphie collectionnait certaines de ses

œuvres. Cette exposition rassemblait des toiles récentes peintes à Haïti ces

trois derniers mois. Je levai les yeux du catalogue et repérai aisément

l’artiste. Il était petit, dans les un mètre soixante, bien bronzé, avec une

barbe châtain clair clairsemée. Il portait un costume bleu pastel à six

boutons, des chaussures blanches et une chemise rose pâle sans cravate. Il

espionnait les commentaires d’un couple d’un certain âge planté devant sa

plus grande toile, une scène de marché à Port-au-Prince occupée aux deux

tiers par un ciel citron.

Il savait dessiner, comme l’avait fait remarquer Gloria, mais il avait laissé

ses couleurs dégouliner et se chevaucher pour conférer à ses compositions

un aspect accidentel. Les coulures – héritage malpropre de Jackson

Pollock – étaient peu judicieuses. Il avait du talent, certes, mais le talent ne

fait pas l’artiste. Ses Haïtiens et ses Haïtiennes étaient peints dans des tons

chocolat et non en noir ; je ne l’aurais peut-être pas remarqué sans la

présence des peintures haïtiennes sur le mur opposé où là, les personnages

étaient véritablement noirs.

Je fus étonné par la qualité de la douzaine de toiles haïtiennes qu’avait

rassemblées Gloria. Il y avait même un Marcel des débuts, vers 1900, si

modestement différent des primitifs contemporains avec leurs rouges et

leurs jaunes agressifs qu’il en devenait fascinant. Le sujet était typiquement

haïtien : une trentaine d’individus participant à une cérémonie vaudou, avec

au centre, une chèvre cocasse qui semblait s’ennuyer, mais le tableau était

peint dans les tons gris, noir et blanc, sans aucune couleur primaire. Marcel,

si j’avais bonne mémoire, fut un des premiers primitifs ; il peignait avec des

plumes de poulets car il n’avait pas les moyens d’acheter des pinceaux. Ce

tableau ne coûtait que 1 500 dollars et celui qui l’achèterait ferait une bonne

affaire…

— James ! (Gloria m’agrippa l’épaule.) Je veux te présenter Herb

Westcott. Herb, voici Mr. Figueras.

— Enchanté, dis-je. Gloria, où as-tu déniché ce Marcel ?

— Plus tard, répondit-elle. Bavarde avec Herb.

Elle pivota sur ses talons, son grand bras droit constellé de taches de

rousseur tendu vers un vieil homme vacillant aux joues fardées.

Westcott tripotait sa barbe clairsemée.

— Excusez-moi, je ne vous avais pas reconnu, Mr. Figueras. Gloria m’a

dit que vous veniez, mais… je croyais que vous portiez la barbe…

— C’est la photo de ma chronique. Je devrais sans doute changer de

photo, mais celle-ci est assez réussie et je n’en ai pas d’autre. J’ai gardé la

barbe presque un an avant de la raser. Vous ne devriez pas tirer comme ça

sur la vôtre, Mr. Westcott…

Il s’empressa de baisser la main, honteux.

— J’ai fait des calculs, Mr. Westcott, et j’ai découvert qu’une barbe me

permettrait de vivre environ six semaines de plus, je veux parler des six

semaines passées à se raser dans une vie, sept semaines si vous utilisez un

rasoir électrique. Mais le jeu n’en valait pas la chandelle. Comme vous, je

ne pouvais pas m’empêcher de la tripoter toute la journée et le cou me

démangeait en permanence. Le secret, paraît-il, c’est de ne jamais toucher

sa barbe. Si vous avez déjà pris cette mauvaise habitude, Mr. Westcott,

votre barbe est condamnée.

— Je vois, dit-il timidement. Merci du conseil.

— Ne vous en faites pas, ajoutai-je, vous êtes sans doute mieux sans

barbe.