Kampus
Chapitre IX Enfants déflorés
Chapitre IX
Enfants déflorés
L’instinct de l’homme est polygame. Ses instincts sont de vivants fossiles du paléolithique, où les hommes chassaient de grands animaux dangereux et étaient fréquemment tués. La mission des hommes survivants était de féconder n’importe quelles femmes ; les femmes, par mesure de précaution pour la survie de la tribu, restaient dans la sécurité relative de la caverne. La virilité et la disposition sexuelle instantanée devinrent des caractéristiques de survie ; nul doute quelles sont responsables de notre présence ici. Nous sommes les enfants des forts, des féconds et des luxurieux, et peut-être du matois qui échappait à la chasse ou tirait au flanc autour de la caverne. Le développement de l’agriculture et la domestication des animaux rendit inutile ces instincts polygames et depuis la révolution industrielle les grandes familles ont été contreproductrices. Mais tout cela n’a modifié en rien la persistance de nos premières caractéristiques. Après tout, nous avons été sauvages pendant un million d’années, des fermiers pendant seulement vingt mille ans, des civilisés depuis moins de sept mille et industrialisés depuis deux siècles à peine.
LE CARNET DE NOTES DU PROFESSEUR
La nuit était un sein par lequel ils passaient comme des possibilités aveugles le long d’un tunnel tordu, potentiels infécondés, dieux inachevés. Les phares les conduisaient dans le noir. Il n’y avait pas d’autres voitures sur la route et le ciel n’existait que par la foi derrière les nuages. Ils étaient seuls, tous les deux, avec la nuit.
Vers le matin, Gavin se ressuscita. « Où allons-nous ?
— Vers le sud, répondit Elaine. Vers Colorado Springs. Et au-delà.
— Je voulais aller à l’ouest.
— Nous prenons un autre chemin. J’ai entendu George dire que les montagnes ont été enneigées par un blizzard. J’ai pensé que nous devions prendre une route plus au sud pour franchir les Rocheuses. »
Gavin hocha la tête. Dans le fond, il ne s’y intéressait plus. Un jour, peut-être, il s’intéresserait de nouveau.
« Vous voulez retourner ? demanda Elaine.
— Retourner ? »
Un spasme secoua le corps de Gavin au souvenir de l’extase. Puis son corps se raidit. « Non, dit-il et puis, plus bas : Non, non. »
Elaine ne lui demanda pas ses raisons. Gavin ne savait pas ce qu’il aurait répondu si elle avait posé une question, mais il savait qu’il ne voulait pas retourner, pas plus qu’un homme nommé Jésus n’aurait voulu naître de nouveau. Devenir un dieu par hasard est une chose, mais choisir d’être un dieu en était une autre : le frêle vaisseau de chair n’était pas fait pour contenir le liquide corrosif de l’omnipotence.
Qu’est-ce que tout cela avait été sinon une espèce de rêve humide ?
Gavin respira profondément et sentit lentement son intérêt se réveiller. Quelques minutes plus tard, le ciel commença à s’éclaircir devant eux. « Je croyais que nous roulions vers le sud, dit-il.
— Oui.
— Alors pourquoi le soleil se lève-t-il dans cette direction ? »
Elle ne sut que répondre.
Le ciel continua de s’éclaircir ; les nuages rougirent. Gavin comprit bientôt ; ce n’était pas le soleil mais du feu, un grand incendie projetant des reflets flamboyants sur les nuages.
Quelques kilomètres plus loin, l’incendie faisait rage dans le champ que longeait la route, un gigantesque feu de joie avec de minuscules silhouettes noires gambadant devant comme des bâtons attirés par les flammes, pour s’y jeter bientôt. Ils virent des fragments de bâtons lancés dans le feu.
Elaine arrêta la voiture sur le bas-côté.
Le brasier était une fascinante manifestation de puissance capricieuse. Des bouffées de vent et des explosions de combustible changeaient la couleur des flammes, passant par toutes les variations entre le jaune et le rouge. Des langues barbares léchaient le ciel, des gorges embrasées vomissaient dans les airs des gerbes d’étincelles qui planaient sur le vent et retombaient en mourant.
Gavin voyait maintenant que les silhouettes étaient plus petites et plus maigres que la normale, comme des gens vus par des miroirs déformants, et il comprit que c’étaient des enfants. Ils entouraient le feu comme s’ils adoraient sa beauté et son pouvoir, dansaient autour comme des idolâtres devant quelque dieu païen, ou couraient dans le noir pour rapporter un nouveau morceau de bois ou une longue planche qu’ils jetaient dans les flammes.
« Où prennent-ils le bois ? demanda Elaine.
— Je crois qu’ils arrachent des poteaux de clôture et on dirait qu’il y a une grange ou une ferme, là-bas derrière.
— Petits monstres destructeurs… »
Gavin haussa les épaules. « Chaque fois qu’on crée quelque chose de neuf, il y a des chances qu’on détruise du vieux.
— J’espère que les gens qui ont construit ces clôtures et ces granges sont aussi philosophes.
— Un homme de valeur a un jour appelé quelque chose comme ça la réaction, inévitable et ultimement bénéfique, d’enfants citadins à la liberté soudaine en pleine campagne.
— Bénéfique pour qui ?
— Pour eux. Pour la société.
— Et pour ceux dont les efforts pour construire quelque chose sont gaspillés ?
— Le même philosophe a dit : “Il y a bien assez de combustible pour célébrer pendant longtemps quand un peuple laborieux l’a accumulé pendant plusieurs générations sur des clôtures et dans des maisons.” » Mais Gavin croyait entendre le Professeur dire : « Certaines gens construisent parce qu’ils le doivent et d’autres détruisent parce qu’ils ne peuvent pas construire. »
« Ils viennent par ici ! » s’écria Elaine.
Gavin voyait maintenant plusieurs silhouettes noires s’approcher de la clôture, à contre-jour du feu, s’accroupir entre les barbelés séparant le champ de la route. Plus loin, d’autres couraient entre la barrière et les flammes, comme des fourmis défilant en cortège vers quelque merveilleux bout de charogne.
« Allons-nous-en d’ici ! dit soudain Gavin.
— Quoi ?
— Démarrez ! Ne discutez pas !
— Ce ne sont que des enfants !
— Ils veulent la voiture ! »
Elaine mit en marche, mais maintenant il y avait des enfants devant, se tenant par la main, clignant des yeux dans la lumière des phares. Ils avaient tous une dizaine d’années, des garçons et des filles, bien habillés, en chemise, pantalon et veste de diverses couleurs. Leur figure était blanche, leurs yeux semblaient briller comme ceux des chats.
Elaine arrêta la voiture quand le pare-chocs avant toucha la rangée de corps.
« Trop tard, marmonna Gavin. Descendez. Vite. Sans bruit. »
Elaine descendit de son côté et Gavin la suivit, la poussa sur la route en l’éloignant de la voiture, puis dans le fossé de l’autre côté, le côté opposé au feu, loin des enfants. Silencieusement, les enfants montèrent dans la voiture, grimpèrent dessus et sur le pare-chocs arrière. La voiture quitta le bas-côté, cahota sur la route puis vira sec et revint vers le fossé où se tenaient Gavin et Elaine. Il y sauta avec elle, mais l’électrique vira encore et se dirigea vers la clôture.
Les fils de fer barbelés cédèrent et sifflèrent comme des fouets tandis que la voiture fonçait dans le champ, sur de l’herbe et du chaume. Des enfants en sautèrent de chaque côté quand elle bondit au cœur du brasier. Presque aussitôt elle se mit à rougeoyer, puis des langues de feu léchèrent la peinture du toit, les sièges commencèrent à flamber, le métal et les circuits électriques changèrent la couleur des flammes qui montèrent très haut, vertes, bleues et noires de fumée…
Ils avaient fait au moins trois kilomètres à pied le long de la route, d’après l’estimation de Gavin, quand ils virent des fenêtres éclairées sur leur droite. Ils se glissèrent entre des fils de fer barbelés et traversèrent un champ labouré, les mottes croulant sous leurs pas, jusqu’à ce qu’ils trouvent un chemin de terre. Ils le suivirent et arrivèrent devant un mur fait de pierres, de blocs de ciment et de verre cassé assemblés n’importe comment par quelque main cruelle et résolue.
« Quelqu’un ne veut pas de visites, dit Gavin.
— Nous devrions peut-être ne pas le contrarier.
— Ils ne peuvent pas nous refuser un abri et de quoi manger un peu. Personne n’est aussi sauvage que ça.
— Et les enfants ?
— Les enfants sont toujours des sauvages. »
Au bout de quelques centaines de mètres ils trouvèrent un portail, orienté vers le nord, vers le feu. Il était en bois et solide, surmonté de barbelés mais légèrement entrouvert, battant légèrement sur ses énormes gonds, comme si quelqu’un était sorti en courant et avait oublié de refermer. Les lointaines flammes peignaient la porte en rouge, rouge sang. Gavin la poussa. L’entrebâillement s’élargit.
« Venez, dit-il.
— Je crois que nous avons tort, protesta Elaine.
— Ridicule. »
Le chemin de terre continuait derrière la porte mais bien entretenu et sans ornières, bordé de pierres peintes en blanc. Le ciel commençait à pâlir à l’est et, dans la faible clarté du jour naissant, ils virent une pelouse bien tondue qui, sous ce climat, impliquait de l’irrigation, et au-delà des champs labourés, noirs et fertiles, attendant que des graines et de l’eau les fassent verdir.
Il y avait une odeur de poussière dans l’air et, plus vague, celle du feu.
Le premier bâtiment était une grange blanche, grande et solide, avec un toit débordant foncé et une immense porte, assez grande pour le passage d’une voiture ou d’un chariot, ouverte comme une bouche noire. Gavin entendit du bétail s’agiter et se plaindre à l’intérieur. Quand ils arrivèrent à la porte, il distingua une lumière dans le fond ; il fit un signe à Elaine et ils entrèrent, marchant sur de la paille.
L’odeur de paille, de bétail et de bouse frappa les narines de Gavin et il la respira profondément, identifiant cet endroit par ses effluves aussi sûrement que s’il avait passé sa vie dans une ferme. Couvrant le bruit des bêtes dans leurs stalles, il perçut un son à la fois sifflant et métallique. La lumière faible venait d’une lanterne accrochée ou posée sur un mur dans le fond. Gavin s’y dirigea, marchant au milieu de l’étable, Elaine derrière lui, entre les rangées de stalles où des vaches ruminaient paisiblement.
La lanterne était accrochée à un clou. Le bruit se précisait. C’était celui de quelque chose frappant les bords d’un seau métallique. Gavin huma une odeur de lait tiède. Il ne fut pas surpris de voir une tête appuyée contre le flanc noir et blanc d’une vache et deux avant-bras musclés passés sous la bête, faisant gicler à tour de rôle deux jets de lait dans le seau. Il était presque plein ; sur le dessus, le lait moussait.
« Ça m’a l’air très habile », dit Gavin et la trayeuse sauta du tabouret, manquant renverser le seau.
Elle était jeune, quinze ou seize ans, et jolie avec un vrai teint de laitière rose et blanc, des cheveux blonds nattés et noués sur la nuque, des yeux bleus étonnés et des seins déjà rebondis. Elle paraissait non seulement surprise, mais alarmée.
« Nous ne sommes que des voyageurs, dit Gavin. Nous ne voulions pas vous faire peur.
— Nous pensions que vous pourriez nous donner un morceau à manger, et peut-être un lit pour la nuit ou un peu de paille, ajouta Elaine. Nous roulions depuis Denver, mais des enfants se sont emparés de notre voiture et l’ont brûlée. Je sais que ça paraît ridicule…
— Ainsi c’est donc là que le père est allé de si bonne heure ce matin, dit la fille d’une voix claire, agréable en regardant Elaine puis, avec plus d’intérêt, Gavin. Si j’étais vous, je ne serais pas ici à son retour.
— Il ne nous refusera sûrement pas de quoi manger !
— Il vous en voudra d’être là. C’est la terre du père, il est le seul homme dans le coin, il l’a toujours été et il veut le rester.
— Venez, Gavin, dit Elaine. Il doit y avoir d’autres fermes alentour, et ils ne peuvent pas être tous aussi inamicaux.
— Elle a raison, monsieur. Pour ce qui est de partir, je veux dire, mais pour le reste vous avez une bonne trotte devant vous. La terre appartient à papa à plus de quinze kilomètres à la ronde. C’est pour ça qu’il est allé vers le nord. Si ces satanés gosses sont revenus, pour incendier ses granges et ses clôtures…
— Nous resterons jusqu’à ce que nous ayons quelque chose à manger, s’obstina Gavin.
— Ma foi, dit la jeune fille en souriant un peu, si vous ne voulez pas être avertis, je vais vous emmener à la maison, mais vous devrez faire vite si le père arrive avant que vous ayez fini. » Elle souleva le seau et s’éloigna vers la porte, en le tenant avec l’adresse d’une longue expérience de manière que le lait ne déborde pas.
« Laissez-moi vous aider », proposa Gavin.
Elle le regarda en coin, la tête penchée et répliqua : « J’ai l’habitude. »
Elle paraît assez forte, pensa-t-il, avec ses grandes mains, ses avant-bras solides et ses larges épaules. Ses jambes, cependant, sous la jupe ample, étaient fines.
Ils suivirent un sentier à côté de la route vers une grande ferme blanche, à un étage, entièrement entourée d’une véranda. La fille les conduisit par-derrière.
Gavin tint la porte à claire-voie ouverte. Elle posa son seau près de la porte et se retourna vers eux. « Moi je suis Billie. Mary-Jo sera au fourneau et je vous présenterai aux autres. »
Elle poussa la porte de la cuisine, reprit son seau et le porta dans une grande pièce claire, pleine de fourneaux et de réfrigérateurs, de machines à laver et de gens. Rien que des femmes et des enfants. Tous se ressemblaient. Les femmes étaient grandes, blondes et potelées comme Billie. Tous les enfants étaient petits et blonds, identiques.
En réalité, quand Gavin les compta il s’aperçut qu’il n’y avait que sept femmes et cinq enfants, dont deux bébés, l’un tétant sa mère assise à une grande table ronde en chêne ; elle mangeait des flocons d’avoine à la crème dans un bol. Tout le monde leva les yeux avec étonnement quand Gavin et Elaine entrèrent.
« Voici deux étrangers qui sont venus à l’étable, qui cherchent de quoi manger et un coin pour se reposer, dit Billie. Leur voiture a été prise et brûlée par ces gosses du nord. Ça, c’est Mary-Jo au fourneau. Et puis voilà Sarah et June, et Maxine, Frieda, Gertrude et Millie.
— Je m’appelle Gavin, dit-il, se sentant tout bête parmi ces femmes, comme un taureau puceau dans un troupeau de génisses. Et voici Elaine. »
Celle qui tournait le contenu d’une marmite sur le fourneau noir les dévisagea gravement. « Votre place n’est pas ici. Vous feriez mieux de filer avant que le père ne rentre. Il serait salement fâché. Allez savoir ce qu’il pourrait faire en vous trouvant là. Et toi, Billie, retourne à la traite. Si le père voit que les vaches n’ont pas été tirées, il te tannera à coups de ceinture. »
Billie haussa les épaules et vida le seau dans un grand bidon à lait en acier inoxydable étincelant.
« Je la connais, la ceinture du père et je n’en ai pas peur comme vous autres. » Mais elle retourna vers la porte avec son seau.
Celle qui s’appelait Frieda lui cria : « Nous savons de quoi tu as peur ! »
Billie sortit en claquant la porte.
« Tout ce que nous voulons, c’est manger un peu et un coin pour nous reposer, dit Gavin.
— Oui, eh bien vous ne pouvez pas rester, déclara Mary-Jo. Le père vous tuerait. Il a failli tuer le dernier garçon qu’est venu ici chercher un endroit où rester. Mais vous, là, dit-elle en se tournant vers Elaine, vous pouvez rester si vous voulez. Le père ne vous fera pas de mal, et même vous pourriez lui plaire, encore que vous ne soyez qu’un petit bout de fille. Vous feriez peut-être une bonne femme pour papa.
— Merci de l’invitation, mais je choisirai moi-même mon mari. »
Elles la regardèrent comme si elle avait proféré une hérésie. Quelque chose, dans cette situation, agaçait Gavin, une chose qu’il aurait dû remarquer, ou qu’il avait remarquée mais pas comprise.
« Donnez-nous simplement un peu à manger, alors, dit-il, et nous partirons. »
Mary-Jo se tourna vers les six autres femmes comme pour demander leur aide puis elle regarda de nouveau Gavin. « Vous avez été averti. Quoi qu’il arrive…
— Sera de ma faute », acheva-t-il. Il s’assit à la table en face de la mère qui donnait le sein ; le bébé interrompit sa tétée et tourna la tête pour le regarder avant de reprendre le mamelon d’une bouche goulue. Gavin s’empara d’un couteau et d’une fourchette et posa ses poings sur la table en tenant verticalement les couverts.
Mary-Jo prit un grand bol sur une pile à côté du fourneau, le remplit avec le contenu fumant de la marmite et le posa devant lui avant de servir Elaine.
Gavin se trouva idiot avec le couteau et la fourchette. Son estomac et lui avaient pensé à quelque chose de plus substantiel, de la viande, par exemple, des œufs et des pommes de terre. « C’est pour ça qu’on fait tant d’histoires ?
— C’est le petit déjeuner, répliqua Mary-Jo. C’est tout ce qu’il y a. Mangez et filez. Et vous autres, les filles, feriez mieux d’aller à vos travaux. »
Lentement, les autres femmes quittèrent la cuisine, certaines en combinaison de travail par la porte de service, d’autres, en robe, dans les autres pièces de la maison. Toutes se retournèrent avec curiosité sur Gavin. Il soupira et couvrit son porridge de sucre et de crème. Il le goûta. C’était bon et chaud.
« Je ne comprends pas cet endroit, dit-il à Mary-Jo.
— C’est au père, répondit-elle avec simplicité.
— Je sais que c’est une ferme, une grande ferme. Quinze kilomètres à la ronde, a dit Billie. Et tout appartient à votre père. Mais comment s’est-il procuré toutes ces terres ?
— Billie est jeune. Elle exagère. Mais dans le temps tout ce qui est ici appartenait à des tas de gens. De bons penseurs, dit le père, qui ont réuni leur argent et qui ont acheté cette terre, l’ont aménagée et l’ont fait fructifier comme Dieu a dit que l’homme devait le faire, et la terre était bonne, les animaux produisaient des petits, la bénédiction de Dieu était sur tout le monde et sur le travail de leurs mains.
— On dirait que vous citez la Bible », dit Elaine, mais Mary-Jo continua comme si elle n’avait pas été interrompue.
« Mais peu à peu, le peuple est tombé dans l’erreur. Un par un les gens sont partis ou bien ils ont été chassés par les autres à cause de leurs mauvaises pensées ou de leurs mauvaises actions. La malédiction de Dieu est tombée sur la terre, les gens sont morts et certains ont été tués au cours de disputes. Ce qui les avait unis devint une source de querelles et finalement tout le monde a disparu sauf le père. Maman est morte en couches après avoir donné le jour à huit filles et nous sommes restés, le père et nous, pour nous occuper des terres et des animaux, pour tout garder comme Dieu voulait que ce soit et la terre a de nouveau prospéré.
— Et le père est Dieu, dit Gavin. »
Mary-Jo fronça les sourcils. « Non, le père est la main droite de Dieu, son porte-parole, son prophète. »
Gavin avait à moitié vidé son bol ; le plus gros de sa faim était apaisé. « Apparemment, dit-il à Elaine, une communauté religieuse s’est fondée ici au début ou au milieu des années 70. L’enthousiasme religieux qui l’avait soutenue au début a commencé à s’effriter sous tous les durs travaux et les problèmes humains de la vie en commun. Quand les autres sont partis ou sont morts, le père a tout obtenu.
— C’était pas comme ça, protesta Mary-Jo.
— Maintenant, il a tout un royaume à lui, avec sa propre équipe de travailleurs – toutes ses filles – et personne n’a le droit de partir et personne n’a le droit de venir gâcher le paradis. Il n’y a qu’une chose que je ne com… »
Les sabots d’un cheval se firent entendre sur la route de terre battue. Mary-Jo sursauta, alarmée.
« Il faut partir, dit-elle à Gavin. Il va venir par-devant et poser son fusil. Filez, maintenant ! Courez ! »
Sa terreur était contagieuse. Gavin lui-même frémit quand elle parla de fusil. La situation donnait à penser que le père, comme Abraham, risquait d’agir sans poser de questions.
« Allez, dit Elaine. Courez ! Je serai juste derrière vous mais vous courez plus vite que moi et il ne me fera pas de mal. »
Gavin hésitait encore. Il entendit s’ouvrir la porte de devant. Une voix grave de prophète annonça avec une satisfaction olympienne : « Je crois avoir eu deux de ces petits démons, cette fois. »
Gavin s’élança. Il courut par la porte de service et celle de la véranda, s’attendant à l’entendre claquer derrière lui comme un coup de fusil, mais Elaine devait être là pour la fermer. Gavin courut sur le chemin maintenant beaucoup plus éclairé par le jour levant. Il jeta un coup d’œil derrière lui en approchant de l’étable et vit Elaine s’enfuir de la maison au moment où il trébuchait sur un pied avancé et tombait à plat ventre dans la paille devant la porte.
Il roula sur lui-même et vit Billie. « Pourquoi avez-vous fait ça ? C’était vous qui me pressiez de partir avant que votre père ne rentre. Eh bien, il est revenu.
— Je sais, dit-elle, fronçant les sourcils et lui tendant une main pour l’aider à se relever puis le pousser à l’abri dans l’étable. Emmenez-moi avec vous.
— Je ne peux pas ! Votre père n’arrêterait jamais de me suivre. D’ailleurs, pourquoi voulez-vous partir ? Vos sœurs sont ici, et votre père.
— C’est pour ça. Papa a laissé entendre dernièrement que je suis assez grande pour aller le retrouver la nuit, comme mes sœurs.
— Le vieux salaud ! C’était ça qui me tracassait ! Tous ces enfants. Et il est le seul homme dans le coin… »
Billie se redressa. « Je ne veux pas qu’il me monte, malgré tout ce que les autres racontent sur la volonté de Dieu. Si vous ne m’emmenez pas avec vous, au moins vous pourriez faire ça pour moi. J’aimerais mieux que vous me montiez, plutôt que papa. » Elle se retourna et se pencha en s’appuyant sur un tabouret de traite, retroussant sa jupe sur son dos pour exposer ses longues jambes fines et ses fesses laiteuses. « Je crois que si vous faisiez ça, il ne voudrait plus de moi.
— Il me tuerait, marmonna Gavin, et peut-être vous avec. »
Il redressa Billie et la tourna vers lui ; la jupe retomba jusqu’aux mollets. « D’ailleurs, ce n’est pas ainsi que l’on s’y prend. Pas comme les bêtes. Il y a… euh… de l’affection et parfois… euh… de l’amour… des caresses, des baisers et… euh… le respect mutuel qui amène les hommes et les femmes face à face…
— Montrez-moi ! s’écria avidement Billie.
— Quel est donc ce talent que vous avez, Gavin, demanda Elaine en secouant la tête, accotée contre le coin de la porte, pour que toutes les filles se jettent à votre tête, les jambes écartées ?
— Cette pauvre gosse a un problème. Elle est la victime de l’isolement et d’un père tyrannique et incestueux.
— Je pourrais mieux la plaindre si ce père tyrannique n’était pas sur mes talons. Il me semble que c’est vous qui avez un problème. Une des sœurs a dû avertir le père. »
Les mains de Gavin tombèrent des épaules de Billie comme si elles étaient soudain plombées. « Où ça, où ? demanda-t-il en bondissant vers la porte. »
Sur le chemin de terre, un homme approchait à grands pas mesurés, comme s’il dédaignait une allure plus rapide, un grand et maigre patriarche aux longs cheveux flottant derrière lui, à la barbe grise flottant devant, avec, entre eux, une figure évoquant un glaive vengeur. Il tenait dans la main droite, sans effort, un fusil de chasse. Sous la combinaison rapiécée et le blouson en jean, il y avait, pensa Gavin, de vieux muscles endurcis par les durs travaux et les longues journées.
Il eut aussi l’impression désagréable que le dieu qu’adorait ce zélote était un dieu de colère et de vengeance, et qu’à l’occasion le prophète se confondait avec la divinité.
« Ne sortez pas, supplia Billie. Le père vous abattra comme un lapin effrayé si vous le fuyez. »
Gavin se faisait tout à fait l’effet d’un lapin effrayé. Il tourna les talons et traversa en courant toute l’étable vers la porte du fond. De la poussière monta du fourrage et de la paille, scintillant dans les premiers rayons du soleil zébrant l’étable. Mais quand il approcha de la porte du fond il ralentit le pas, il s’arrêta, se retourna et rebroussa chemin.
« Ne soyez pas stupide ! cria Elaine. Sortez quand il en est encore temps !
— Allez, monsieur, insista Billie. Le père n’est pas causant.
— Et vous ? demanda Gavin à Elaine. Et Billie ?
— Nous ne risquons rien. Allez. Je vais vous suivre. Je ne voulais pas vous ralentir.
— Non, répliqua Gavin. Je ne vais pas m’enfuir devant un vieux salopard incestueux. »
Alors même qu’il prononçait ces mots, le prophète fou s’encadrait dans la porte, le fusil était à son épaule et il explosa avec un gros bruit de toux et un sifflement de plombs. Gavin se figea, cloué sur place, attendant que des bouts de métal lui trouent la peau et rien ne se produisit. Le canon du fusil était braqué vers le plafond : Elaine l’avait soulevé.
Gavin se rua sur le vieux. Alors qu’il courait, l’homme pivota pour repousser Elaine. Elle tomba à la renverse dans la paille. Le vieillard se retourna vers Gavin, pressa la détente alors que l’arme se pointait et Gavin se jeta contre les jambes de l’homme. Il entendit de nouveau la détonation et le sifflement des plombs, il sentit l’impact de son corps contre les tibias du vieux et ils tombèrent tous les deux, Gavin sur le dessus. Il saisit le canon du fusil et s’y cramponna vaille que vaille bien qu’il lui brûlât les mains, il l’arracha à celles de l’homme en sentant quelque chose casser, et il se releva d’un bond, l’arme au poing braquée sur le vieux.
Le prophète fou était tout aussi furieux sans son fusil. Il se redressa de toute sa haute taille une fois sur ses pieds. Son index droit pendait, inerte et tordu, mais il ne daigna pas le soutenir ni même en tenir compte. « Tire, débauché, fornicateur, proxénète !
— Ne m’insultez pas, espèce de cochon incestueux !
— Tu souilles ma terre en étant dessus, tout comme tu souillerais mes filles ! Maintenant tue-moi, afin de commencer ton œuvre diabolique ! »
Elaine tira Gavin par le bras. « Venez, allons-nous-en… Nous n’étions venus que pour mendier quelque chose à manger, dit-elle au vieux.
— Tu es sa catin ?
— Nous ne pouvons pas laisser ce salaud commettre des péchés innommables la nuit et les justifier dans la journée, protesta Gavin indigné.
— Qui nous a chargés de le juger ? riposta Elaine. Ses filles sont les seules à en souffrir et elles ont autant de chances qu’elles veulent de se liguer contre lui ou de s’en aller.
— Mes enfants sont de bonnes filles obéissantes, déclara le père.
— Il les a terrifiées, elles ont subi un lavage de cerveau, gronda Gavin. Pour elles il n’est pas seulement le père, avec toute son autorité paternelle, mais le chef de leur religion, avec toutes les sanctions de Dieu approuvant ses décrets.
— Tu seras puni par la main de Dieu le Juste, qui ne pardonne pas, tonna le vieillard. Tu seras poursuivi à travers les terres stériles par des furies vengeresses, torturé par des fouets de feu, par des fourches empoisonnées jusqu’à ce que ton âme hurle miséricorde et que ta chair se dessèche sur tes os, que ta langue noircisse dans ta tête, que…
— Voyez ce que Billie pense de lui ! dit Gavin. Le monde serait meilleur si j’en éliminais ce sale vieux dégoûtant ! »
Mais, au moment où il disait « sale vieux dégoûtant », quelque chose le frappa sur la nuque. En tombant à genoux, il eut conscience du bonk ridicule que cela faisait. Il lâcha le fusil et se prit la tête à deux mains. « Billie ! s’exclama-t-il, puis : Billie ? »
Le vieux saisit l’arme alors qu’elle tombait et Billie apparut devant Gavin, tenant l’anse de son seau bien serrée. « C’est mon papa », dit-elle simplement.
Gavin secoua prudemment sa tête douloureuse. « Dieu !
— Oui ! glapit le vieux. Dieu t’a condamné, et tu vas mourir, infidèle, sataniste, incroyant ! » Mais il ne put presser la détente avec son index cassé et pendant qu’il essayait de le retirer du pontet pour introduire un autre doigt, un grand fracas retentit au loin, un bruit de métal et de bois brisé, un tonnerre de pots d’échappement et d’avertisseurs.
Le vieil homme se retourna contre cette nouvelle invasion de son royaume. Gavin en profita pour saisir le fusil et le lui arracher. En le tenant par la crosse, il abattit le canon contre le côté de la porte, ce qui eut pour effet de le tordre et de le rendre inutilisable. Le bruit s’enflait. Gavin sortit de l’étable, en tenant sa tête bien raide et en surveillant le vieux du coin de l’œil.
Mais l’homme avait été plus rapide que lui et il l’avait précédé pour contempler avec une sainte horreur le sacrilège qui approchait. C’était un cortège de camions, d’automobiles et de motocyclettes, tous des modèles à combustion interne, tonnant, grinçant, retournant la terre avec leurs pneus, laissant un sillage de poussière et de fumée noire.
Des hommes et des femmes se penchaient aux portières, gesticulaient, criaient des mots qui ne pouvaient être entendus dans le bruit de cette caravane. Tous étaient vêtus de jeans et de chemisiers, de blousons ou de vestes d’uniforme, des foulards en serre-tête ou des chapeaux de cow-boy sur leurs cheveux longs.
Les motos, presque toutes portant deux personnes, serpentaient follement entre les véhicules. Une jeep ouverte ouvrait la marche. Un homme d’un certain âge se tenait debout à l’arrière, comme un général à la parade. Lui aussi portait un jean et ses longs cheveux gris tombaient sur ses épaules, encadrant une figure burinée.
« Des gitans ! dit Elaine.
— Des Indiens blancs ! » dit Gavin.
Mais il croyait entendre le Professeur rectifier : « Non, ce sont les centaures envahissant le temple de Zeus à Olympie, faisant irruption dans les cérémonies traditionnelles pour être repoussés par un Apollon sévère, le gardien de la culture orthodoxe. Le heurt des irréconciliables conceptions de la vie. Les centaures et la civilisation. Dionysos et Apollon. »
La jeep s’arrêta devant le petit groupe à l’entrée de l’étable, en dérapant un peu, et les autres véhicules firent halte derrière, certains quittant la route de terre pour l’herbe ou emboutissant la voiture de devant.
Quand la confusion se fut calmée, l’homme debout dans la jeep cria d’une belle voix de chanteur, un bras levé dans un geste théâtral : « Soyez les bienvenus ! Bienvenus au Train de la Liberté ! Bienvenus à la révolution culturelle ! Bienvenus à la gloire de la Conscience Trois ! »
Bouche bée, Gavin regarda la singulière procession, sans rien trouver à dire, mais le vieux se redressa et répliqua : « ôtez-vous de mes terres, satanistes, mécréants ! »
Ses mains se crispaient et s’ouvraient, comme si elles rêvaient de tenir un fusil.
« Nous venons inviter tous ceux qui le veulent à s’embarquer avec nous sur le Train de la Liberté pour se joindre à notre défilé vers un glorieux avenir de sensibilité, d’amour et de juste pensée !
— Prenez ces étrangers, dit le vieux en indiquant Gavin et Elaine. Ils sont de votre espèce, vagabonds et destructeurs, vivant du dur travail des autres !
— Nous venons, reprit le chef de la caravane sans l’écouter, partager les fruits de la terre qui appartiennent à tous les hommes.
— Nous n’avons que faire de vous, gronda le vieux. Nous faisons notre travail ici et nous ne demandons et n’acceptons l’aide de personne.
— Vous vous méprenez, monsieur, dit gaiement le chef tandis que ses partisans sautaient des véhicules pour courir dans l’étable, dans les autres bâtiments et vers la maison. Nous venons partager les fruits qui ont été déposés ici.
— Rien n’a été déposé ici ! Ce que nous avons, nous l’avons arraché à un sol obstiné. Quand je suis arrivé, la terre était aride et inféconde, et je l’ai arrosée de ma sueur, je l’ai fécondée par mon labeur. C’est curieux que la terre ne dépose pas de fruits là où vous habitez. »
Le chef de la caravane avait à peu près le même âge que le patriarche mais une allure plus juvénile, comme si le fait d’éviter tout sauf le plaisir l’avait empêché de vieillir. Il sourit aimablement et répondit : « Votre dieu accomplit ses merveilles de façon étrange et mystérieuse et il ne nous convient pas de demander pourquoi il fait fructifier un lieu et pas un autre.
— Je vous connais, cria le vieux avec une lueur de folie dans les yeux. Vous êtes les enfants qui brûlent mes clôtures et mes bâtiments pour voir le joli feu mais vous avez grandi pour devenir non seulement des destructeurs mais des pillards. »
Les hommes et les femmes qui avaient sauté des voitures et des camions revenaient, les bras chargés de sacs de grain et de farine, de cageots de légumes et de fruits. Ils conduisaient des cochons, des vaches et des bœufs qu’ils poussaient dans les camions, lesquels abattaient miraculeusement des rampes comme si tout cela s’était déjà produit.
Le vieux grimaça de douleur à cette vue et se tourna vers les pillards pour essayer de leur arracher leur butin. Mais ils l’ignorèrent ou le repoussèrent et, finalement, il tourna les talons et partit à grands pas vers la maison.
« Arrêtez-le ! cria le chef de la caravane. Il a probablement des fusils chez lui !
— Il en a », dit Gavin, retrouvant enfin l’usage de la parole.
Le chef l’examina froidement.
Un des maraudeurs fit un croc-en-jambe au vieux. D’autres, les mains libres, lui tombèrent dessus et le ligotèrent. On le laissa assis pieds et poings liés au milieu de la route, injuriant et maudissant le chef et toute sa bande.
Les camions étaient presque pleins. « Qui vient avec nous à bord du Train de la Liberté ? demanda le chef.
— Où allez-vous ? voulut savoir Gavin.
— Au sud. A Cocagne. Où personne n’a besoin de travailler ni de faire ce qui ne lui plaît pas. »
Gavin se tourna vers Elaine. Elle haussa les épaules. « Qu’est-ce qu’on exigera de nous ? demanda Gavin.
— Rien du tout, répliqua le chef. S’il y avait des obligations, ce ne serait pas Cocagne.
— Nous allons vers le sud », décida Gavin.
Le chef indiqua sa jeep. Gavin aida Elaine à s’asseoir à l’avant et il monta derrière avec le chef.
« Et vous, petite demoiselle ? » demanda le vieil homme à Billie.
Elle jeta un coup d’œil à son père assis dans la poussière et répondit : « Je viens aussi. » Elle monta dans une des voitures, derrière, sans lâcher son seau.
« Je crois qu’il y a encore des femmes dans la ferme et aux champs, dit un homme qui arrivait de la maison avec une grande caisse de conserves de fruits et de légumes en bocaux. Il m’a semblé entendre des voix de femmes… d’enfants, aussi.
— Des enfants ? s’exclama joyeusement le chef. Nous adorons tous les enfants. Allez, mes amis, allez les chercher ! »
Mais comme un nouveau groupe repartait vers la maison, un coup de feu claqua et de la poussière jaillit de la route. Une seconde détonation suivit immédiatement et, cette fois, la balle ricocha contre le flanc d’un camion.
« D’un autre côté, dit précipitamment le chef, nous ne devons pas nous imposer de force. Repartons », ordonna-t-il à son conducteur. La jeep démarra brutalement et le chef tomba lourdement assis. La caravane décrivit un grand cercle dans l’herbe, reprit la route et franchit le portail enfoncé accompagnée par des balles sifflantes.
Quelques minutes plus tard, ils étaient de retour sur l’autoroute, filant vers le sud, convoi bigarré et désordonné d’antiques véhicules cabossés pleins de gens qui hurlaient et chantaient, et d’animaux plaintifs.
« Alors, Professeur, pensa Gavin, Apollon a peut-être chassé les centaures, mais pas avant qu’ils pillent le temple. »
« Est-ce que ce ne serait pas plus simple de cultiver vos propres récoltes ? demanda-t-il au chef assis à côté de lui.
— Tu peux m’appeler Reich, dit l’autre en souriant. Ou Troisième. C’est le diminutif de Troisième Reich, comme m’appelaient certains des vieux groupes de conscience, ou Reich Trois, comme disent mes amis. Et nous faisons pousser nos propres récoltes. Nous les faisons simplement pousser sur les terres des autres et quand nous en avons besoin, nous venons les chercher. C’est assez simple, non ? »
Elaine se retourna sur son siège. « Pour vous, oui.
— Le labeur incessant nécessaire à une bonne agriculture dans ce climat est mortel pour l’esprit, répondit Reich. La plupart du travail accessible dans notre société est dépourvu de signification, dégradant et incompatible avec la réalisation du moi. C’est le travail, impitoyable, obligatoire, consumant, qui sépare le Professeur de ses élèves, l’avocat de sa famille, l’employé de banque de la beauté de la nature.
— Quelqu’un doit bien le faire, dit Elaine.
— Que ceux qui le doivent le fassent ! Que les autres s’en passent s’ils le peuvent. La libération du travail, permettant le développement du véritable potentiel d’un individu en tant qu’être humain, est une des formes les plus grandioses et les plus vitales de la liberté.
— Alors vous vous promenez pour libérer la production des autres, dit Gavin et Reich tourna vers lui une figure radieuse.
— Tu as compris !
— Mais pourquoi ne mettez-vous pas en commun votre revenu annuel garanti pour acheter ce qu’il vous faut ?
— Et collaborer avec un gouvernement qui nous a toujours dit que nous étions une nation incroyablement riche alors qu’en réalité nous sommes désespérément pauvres, dépourvus de la plupart des choses qui au cours de l’histoire ont été adorées par les riches ? Si l’on accepte sa charité, on consent à sa tyrannie.
— Ils vous ont coupé les vivres, hein ? dit Elaine.
— Ils nous appellent une conspiration. Simplement parce que nous avons organisé une petite visite imprévue dans la ville de Taos. »
Le cortège roulait à bonne allure vers le sud. Les carrés réguliers des champs de chaque côté de la route formaient un échiquier géant que l’homme avait posé sur la terre pour la rendre compréhensible. Les champs étaient bruns, maintenant que l’hiver était presque arrivé sur ces hauts plateaux, mais on voyait qu’ils reverdiraient ; ici et là, des machines électriques automatisées moissonnaient le maïs et le soja, ou labouraient la terre en laissant un carré noir parmi les bruns.
Sur leur droite, les montagnes semblaient les suivre. Aux yeux de Gavin, elles étaient des murailles déchiquetées, interdisant à l’humanité l’entrée de la terre promise.
La caravane s’arrêta deux fois sur le chemin d’une communauté appelée Cocagne, un peu au nord de Taos, la première pour laisser Billie monter dans le camion avec les vaches et finir de les traire, la seconde pour refaire le plein des moteurs à combustion interne avec de l’essence transportée dans de pittoresques jarres de poterie aux formes variées.
Vers le soir, ils arrivèrent en un lieu aride, plus près des montagnes et à une quinzaine de kilomètres de l’autoroute, en descendant par d’étroits chemins sinueux dans des vallées ou le long des contreforts des collines. Des poteaux branlants et des barbelés affaissés protégeaient la communauté. De la mauvaise herbe envahissait les champs, parmi du maïs ou du millet sauvage ; ici et là, dans un élan d’enthousiasme, un petit carré avait été désherbé, défriché et semé de carottes et de pommes de terre, planté de tomates ou de laitues, puis abandonné aux insectes et aux oiseaux, aux éléments et aux animaux ; mais ils ressortaient dans l’abandon général pour rappeler ce que l’homme pouvait faire pour améliorer la productivité d’une terre, s’il le voulait.
Le Professeur disait : « Si vous parlez d’écologie à un fermier, il vous répond le plus souvent : “Vous auriez dû voir cette terre quand la nature s’en occupait.” »
Des dépressions au bord des champs et des siphons engorgés indiquaient que le terrain avait été pourvu d’un système d’irrigation, mais il y avait bien longtemps de cela. Maintenant, les herbes folles poussaient plus haut et plus dru dans les vieux fossés et les canaux inutiles. Par endroits, les restes rouillés de machines agricoles se dressaient dans l’herbe comme les ossements de dinosaures disparus depuis des millénaires.
« Des gens ternes et industrieux cultivaient ces terres autrefois, dit Reich, mais ils se sont fatigués et ils ont renoncé, en nous les laissant. »
Tout cet endroit avait l’air fatigué, pensait Gavin, comme si la terre elle-même avait renoncé. La poussière du chemin de terre qu’ils suivaient maintenant était sèche et morte, et il s’y mêlait une odeur de plus en plus forte de déchets humains et de pourriture.
La caravane s’arrêta devant de vieux bâtiments de ferme et un ramassis de cabanes branlantes faites de planches et de vieilles tôles. Des hommes, des femmes et quelques enfants surgirent sur un carré de terre dénudée et piétinée, noircie çà et là par la suie et les débris calcinés de vieux feux de camp. Les gens des huttes poussèrent des cris et gesticulèrent en dansant pour fêter le retour des pillards.
Gavin vit aux épaules raides d’Elaine que cet endroit ne lui plaisait pas. Ce n’était pas grave. Ils n’étaient pas obligés d’y rester et ils avaient gagné trois cents kilomètres, pour leur voyage vers le sud.
Reich s’était remis debout dans la jeep. « Nous arrivons, cria-t-il, chargés de l’abondance de la terre pour son peuple élu ! »
Le peuple élu de la terre se précipita, s’émerveilla du butin dans les camions, aida à décharger les sacs et les cageots, fit descendre les animaux par les rampes et les conduisit dans des enclos de fortune, en riant des grosses bouses que laissaient derrière elles les vaches fatiguées. Ceux qui n’avaient rien à porter ou à conduire dansaient comme s’ils improvisaient un ballet par irrésistible joie de vivre.
L’opinion de Gavin commença à changer un peu. Après tout, qu’importaient l’ordre et la propreté ?
Reich se tourna vers Elaine et lui, en souriant fièrement comme s’il avait inventé ses partisans. « Ne sont-ils pas merveilleux ? Ne sont-ils pas merveilleux ? »
Gavin commençait à penser qu’ils étaient peut-être merveilleux, en effet. Il avait toujours été capable de sentir l’abandon des autres, même s’il était fondamentalement un spectateur. Il sauta de la jeep et se retourna pour aider Elaine, mais elle était déjà descendue. Ils levèrent les yeux vers Reich qui tendait les bras vers son peuple dans un geste d’abondance et de don, comme un homme accomplissant un miracle avec du poisson et du pain ou un dieu s’apprêtant à se donner en sacrifice. Le coucher de soleil sur les monts Sangre de Cristos voisins teignaient de sang sa figure et ses mains.
Quand les ombres des montagnes s’étendirent sur le camp, le peuple insouciant prépara un festin. Des cochons furent égorgés et embrochés au-dessus de feux de vieux bois et de fumier séché, et quand il n’y en eut plus, une des cabanes fut démolie pour brûler ses planches, comme si le monde finissait ce jour-là.
Des légumes furent pelés, épluchés, coupés et jetés dans des chaudrons d’eau avec de la viande. Hommes et femmes travaillaient côte à côte, partageaient tout, et parfois un enfant à moitié nu venait participer à la joyeuse activité ; d’autres enfants, trop petits pour aider, jouaient autour des huttes ou dans la poussière et l’herbe des champs. Par moments, alors qu’ils travaillaient, les mains d’un homme et d’une femme se trouvaient d’une manière particulière, alors, lâchant tout, ils disparaissaient ensemble dans une des cabanes ou dans les champs.
C’était un groupe bizarre, pensait Gavin, des étudiants vieillis, avec quelques jeunes et quelques enfants. Reich était le plus vieux ; il devait avoir plus de soixante ans, près de soixante-dix. Comme lui, les autres étaient diversement accoutrés, selon leur attitude ou leur humeur du moment, mais tous portaient le jean comme si c’était l’insigne du clan. A cela ils ajoutaient des touches personnelles, des ceintures faites à la main et des blouses de fantaisie, des vestes en loques, des capotes militaires ou des manteaux du soir ; ils aimaient les bijoux ; tous, hommes et femmes, avaient des bagues et des bracelets, des colliers de divers métaux, de pierres semi-précieuses ou simplement de cailloux de couleur. Beaucoup portaient un serre-tête ou un bizarre chapeau informe.
Quand l’ombre des sommets voisins se referma sur le camp comme les mâchoires de la nuit, la journée ensoleillée fraîchit et les membres du groupe se rapprochèrent du feu, tant pour sa chaleur que pour la bonne odeur montant des marmites bouillonnantes ou des broches. Mêmes les enfants cessèrent de jouer au revendeur, aux manifestants et aux flics, et vinrent se blottir à côté des adultes pour contempler les flammes et se plaindre de temps en temps de la faim.
Quelqu’un alla chercher une guitare dans une cabane et se mit à la gratter. Quelques personnes fredonnèrent. Bientôt le crépuscule fut plein de chants : des chansons sentimentales de la route libre, des jeunes compagnons ou de la découverte de la vérité, des chants belliqueux d’aliénation, de terreur et de révolte, des hymnes à la drogue et à l’amour libre, des chansons militantes de révolution prochaine et de barricades…
Gavin en reconnut quelques-unes, d’autres lui paraissaient familières et le reste était nouveau pour lui. Tout le monde dans le camp, à l’exception des nouveaux venus, connaissait les paroles et les chantait en chœur, en frappant des mains en cadence. C’était une expérience communautaire que Gavin trouvait émouvante malgré lui, malgré la vieillesse incongrue de beaucoup de ces gens autour du feu, et il se sentit réchauffé par cette atmosphère autant que par les flammes.
Quand les chants se turent, ceux qui tournaient les broches annoncèrent que le repas était prêt. De grands couteaux apparurent pour trancher la viande rôtie et remplir les assiettes tendues par des mains impatientes, d’énormes louches y ajoutèrent des légumes, des miches de pain furent coupées et tout le monde s’assit pour manger.
L’air froid de la montagne et une journée entière de diète avaient affamé Gavin, et il ne remarqua pas avant d’avoir presque fini que le porc était brûlé à l’extérieur et presque cru à l’intérieur, ni que tout manquait de sel et d’assaisonnement. C’était bon quand même, meilleur que l’élégant dîner dans la belle maison de Sally à Denver, servi dans de la porcelaine et des cristaux, et il posa enfin son assiette, essuya sur sa chemise ses doigts graisseux et poussa un soupir de contentement.
Il s’allongea dans l’herbe à l’écart du cercle de famille, dans la nuit tombée, et regarda Elaine qui n’avait pas pris de porc mais mangé du ragoût, et Billie un peu plus loin, la figure luisante de gras de viande et de la chaleur du feu. Elle avait une expression ahurie, comme si elle était assommée par le repas, la chaleur, le pittoresque de ces gens et les changements survenus en quelques heures dans son existence.
Malgré tout, pensait Gavin, ces gens-là étaient les siens, même vieux. Il contempla les étoiles et elles lui parurent proches, claires et froides.
Il sentit une odeur de tabac et une autre, plus âcre, de feuilles sèches. Il les respira, savourant le contentement d’un estomac plein et de la camaraderie de frères et de sœurs, mais Elaine gâcha tout. Elle se pencha sur lui et chuchota : « Allons-nous-en d’ici.
— Quoi ?
— Je me sens mal à l’aise. Appelez ça de l’intuition.
— Allons donc ! protesta Gavin. Restons au moins quelques jours, le temps de nous reposer avant de reprendre la route.
— Il va arriver quelque chose, insista-t-elle.
— Que voulez-vous qu’il arrive dans ce coin perdu ? Ce n’est pas votre genre de gens, c’est tout. »
Avant qu’il puisse en dire plus, le groupe autour du feu se mit à taper des mains en cadence et à réclamer sur l’air des lampions : « La Ballade ! La Ballade ! La Ballade ! »
Gavin se redressa et vit un petit garçon passer en courant, un joint à la main.
Quelques adultes avaient fabriqué une estrade en poussant et réunissant des caisses et des planches, et ils étaient en train d’y hisser Reich. Il ne résistait que pour la forme et quand il fut debout devant eux, les mains sur les hanches, ses cheveux longs dansant sur ses épaules, il leur dit :
« Vous voulez la Ballade ?
— La Ballade ! La Ballade ! »
Reich prit la pose, comme un troubadour de l’ancien temps, et lança vers le ciel une voix claire de ténor.
« Je veux vous chanter un chant de la Conscience Trois !
— La Conscience Trois, chantèrent les autres comme une litanie.
— De vous et moi, chanta Reich.
— Conscience Trois », répondirent les autres et cela dura pendant toute la cérémonie. Du moins, c’était l’effet que cela faisait à Gavin, un rite, en quelque sorte une confirmation de leurs croyances, d’eux-mêmes.
« Sur nos jambes nous portons le jean
parce que c’est bon marché,
parce que c’est terrien
sensuel,
libre,
Exprimant la forme de la jambe,
formé sur la jambe qui le porte.
Il inspire au porteur de profondes questions,
sa liberté lui rappelle qu’il a le choix.
— Et les pattes d’éléphant ? hurla la foule.
— Les pattes d’éléphant sont mieux, chanta Reich.
Comme le jean elles expriment le corps
mais donnent la liberté aux chevilles,
comme pour faire danser dans la rue.
Une partie de foot en pattes d’éléphant
c’est du folklore ou un ballet.
Les pattes d’éléphant sont heureuses,
comiques,
marrantes.
Personne ne peut se prendre au sérieux,
en pattes d’éléphant.
Car nous sommes la Conscience Trois.
— Nous le sommes ! répondit la foule.
— Nous sommes la Conscience Trois.
A la lueur dansante du feu dans la nuit, Gavin vit Billie entraînée dans l’obscurité par un jeune homme et un autre plus vieux, et il éprouva un pincement de regret.
— Au commencement il y avait la Conscience Un.
— C’est fini ! chantèrent les autres.
— Au commencement il y avait la Conscience Un.
Des immigrants
de classe et de village
cherchant un nouvel espoir
vers un nouveau commencement,
libérés du passé,
construisant une communauté nouvelle,
innocente et libre.
L’individu souverain
tournait la roue de l’abondance.
Mais vinrent l’intérêt égoïste,
la concurrence,
la suspicion,
pour confirmer
que la nature humaine est mauvaise,
et la lutte la condition humaine.
La conscience Un aliénait l’homme
de l’environnement,
de la société,
des nécessités et fonctions humaines.
L’argent était roi,
perte de réalité,
matérialité.
Fondue dans le moule stérile du passé,
se gavant de crème glacée,
avec le ragtime en boîte
braillant dans le vide.
C’était la Conscience Un.
— C’est fini ! vint le répons.
— C’était la Conscience Un.
Elaine se pencha vers Gavin. « Qu’est-ce que c’était que ce bruit ?
— Je n’ai rien entendu », répondit-il.
— Et puis est venue la Conscience Deux.
— Elle est neuve !
— Et puis est venue la Conscience Deux.
Hommes d’affaires,
intellectuels libéraux,
techniciens,
banlieusards bourgeois,
chefs syndicalistes,
professions libérales,
employés nouveaux propriétaires,
vieux gauchistes,
membres du parti communiste américain,
les Kennedy,
le libéralisme,
le parti démocrate.
Et ils ont produit
un engagement de l’individu à l’intérêt public, plus de responsabilité sociale pour l’entreprise privée, plus d’action positive du gouvernement,
pour régler,
planifier,
plus d’administration rationnelle, de management, et l’Etat-providence.
Le résultat : l’aliénation et pas de place pour
l’admiration,
l’émerveillement,
le mystère,
les accidents,
l’échec,
l’impuissance
et la magie.
Et au jeune
le gouvernement disait
avec un sourire de squelette,
“Entre donc,
entre dans la danse…
c’est comme la vie !”
Gavin murmura à Elaine : « Il me semble avoir entendu quelque chose.
— Quoi donc ? demanda-t-elle. Reculons un peu du feu, allons écouter plus loin.
— Et puis ce fut la Conscience Trois.
— C’est nous !
— Oui, nous sommes la Conscience Trois,
jaillis du sol pierreux
de l’Etat-trust américain,
de la promesse révélée fausse,
de richesse,
de sécurité,
de technologie.
La Conscience Trois rend possible
une vie nouvelle,
une liberté nouvelle,
une expansion nouvelle de possibilité humaine.
La Conscience Trois s’accepte :
“Je suis heureux d’être moi,
Quoi que je sois je suis.”
A ceux qui ont entrevu
les vraies possibilités de la vie,
goûté la libération et l’amour,
aperçu la terre promise,
l’emploi déprimant,
la vie du ranch,
la sale mort à la guerre,
sont intolérables ;
la pensée de ce qui est
et pourrait être
est écrasante.
La promesse de l’Amérique,
terre de beauté et d’abondance,
terre de liberté,
a été trahie.
Et la Conscience Trois surgit avec son message :
Tu ne te feras pas violence.
Les peuples sont frères.
Personne ne juge personne.
Personne ne se dresse au-dessus de la foule.
Personne ne se sert des autres.
Personne ne donne d’ordres ni n’en suit.
Personne n’agit par simple devoir.
A la Conscience Trois tout a été révélé :
une société injuste,
au bénéfice de rares privilégiés,
dépourvue de démocratie et de liberté proclamées, laide,
artificielle,
malsaine pour les enfants et toutes choses vivantes.
« On dirait, dit Gavin, qu’il y a des gens qui vont et viennent, quelque part par là.
— Mettez vos bandeaux et vos jeans et montrez ce que signifie la révolution, car nous sommes la Conscience Trois.
— Nous le sommes !
— Nous sommes la Conscience Trois !
Alors même que les échos de la ballade se répercutaient encore dans les montagnes environnantes, alors que Reich conservait sa pose théâtrale sur la scène de fortune, une femme hurla dans l’obscurité au-delà de la lueur du feu et Billie surgit en courant dans le cercle de lumière. Elle était torse nu, la figure et les mains maculées de sang.
« Au secours ! cria-t-elle. Au secours ! C’est papa ! Il a tué ces deux types avec un couteau, et il va me tuer aussi s’il le peut ! »
Au premier cri, les gens entourant le feu se levèrent d’un bond et quand Billie apparut avec ses cris de vengeance, ils se tournèrent pour fuir dans toutes les directions. Avant qu’ils puissent se séparer, des lumières jaillirent tout autour du camp. Les gens se figèrent sur place, comme des cerfs foudroyés.
Dans la nuit derrière les lumières résonna une voix raisonnable d’homme : « Ce groupe que voici a formé une conspiration et il doit être dispersé. Ne résistez pas et il n’y aura pas de dégâts.
— Comment ça, pas de dégâts ! cria Reich. Qu’est-ce que vous allez faire de nous ?
— Pas grand-chose, répondit la voix raisonnable. Vous allez vous séparer et vous disperser, c’est tout, et le gouvernement va veiller à ce que vous restiez séparés. Sinon, la prochaine fois ce sera la déportation.
— Où ça ? demanda Reich en regardant autour de lui les hommes et les femmes que son chant avait loués, comme s’il ne pouvait supporter la pensée de son groupe dispersé. En Europe ? En Asie ? En Amérique latine ?
— Sur Mars, répliqua la voix en riant. Pour voir si vous pourrez vous débrouiller là-bas sans travailler !
— Venez, chuchota Elaine et elle tira Gavin par la main. » Courbés, à quatre pattes, ils rampèrent hors du cercle des lumières, entre les projecteurs allumés.
Gavin entendit derrière eux le tumulte du camp, quand les membres de la tribu de Reich se jetèrent vers les lumières.
Mais des bombes explosèrent en l’air et quelque chose de doux et d’énervant, comme un parfum de fleurs de lotus se répandit. A ce moment, Gavin et Elaine avaient bien dépassé les lumières et se hâtaient dans l’obscurité.
Gavin se retourna une fois et vit Reich, défiant jusqu’au bout, qui sombrait sur sa plate-forme comme la statue de la Liberté commençant à fondre par les pieds.
A quelques centaines de mètres dans la nuit, Gavin s’effondra dans un fossé d’irrigation. Il traîna Elaine après lui et ils se serrèrent l’un contre l’autre. Il sentait le cœur d’Elaine battre contre sa poitrine. Ils écoutèrent le bruit des corps méthodiquement chargés dans des véhicules, comme des quartiers de viande.
« On les a tous ? » cria quelqu’un.
Elaine frissonna dans les bras de Gavin.
« D’après mon compte, l’en manque un.
— Hé, dites, je viens de tomber sur deux gars dans ce champ. Ils ont la gorge tranchée.
— Alors nous en avons un de plus.
— Y a là un vieux fou avec une longue barbe et un couteau ensanglanté qui dit que ces gens ont volé ses provisions et sa fille.
— Si l’un de ceux-là est sa fille, alors le compte y est. Amenez le vieux. On s’occupera de son affaire demain matin. »
Lentement, les sons s’espacèrent. Dans un soudain regain d’activité, une nouvelle caravane s’éloigna du camp. Quand le bruit de son passage se fut estompé au loin, le silence retomba sur la terre comme si elle n’avait jamais été troublée depuis le commencement de l’éternité.
« Vous voyez, Gavin, dit le Professeur, les forces d’Apollon triomphent, comme toujours. Même quand le chaos de Dionysos paraît victorieux, ce n’est que provisoire. L’ordre revient à pas de loup ; la civilisation retourne ; le jour remplace la nuit… »
Gavin tint Elaine dans ses bras toute la nuit et pas une seule fois il ne pensa à autre chose qu’au froid.
OceanofPDF.com