Kampus
Chapitre III Le raid
Chapitre III
Le raid
Partout où des créatures ont organisé une société, la question fondamentale est le pouvoir. Chez les insectes sociaux, l’instinct et l’alimentation déterminent qui doit faire quoi. Au poulailler et dans le reste du monde animal, un ordre hiérarchique ou son équivalent s’établit bientôt pour minimiser les luttes inutiles et perturbatrices, pour la suprématie ou le droit d’accouplement. Dans l’humanité, tout le monde cherche une situation où il ou elle pourra exercer le pouvoir : le patriarche recherche la famille ; la mère les enfants ; les enfants la cour de l’école et plus tard le campus. Certains ne veulent jamais partir.
LE CARNET DE NOTES DU PROFESSEUR
L’Union était un pays d’étudiants. Pas de professeurs, pas de Kampusflics, pas d’autorités civiles, aucun agent fédéral d’aucune sorte n’y mettait les pieds. Ce principe avait été finalement établi au cours des émeutes de 85 qui avaient suivi la tyrannie de l’ordre légal de 84, quand un choix avait été fait entre la destruction de certains campus-forteresses et peut-être même les campus eux-mêmes, et la reddition de ces bâtiments, et peut-être même des campus aussi, aux émeutiers.
« Nous sommes vos enfants », clamèrent les étudiants et les adultes capitulèrent.
Jadis fièrement appelé par son directeur professoral « le salon de l’université », l’Union était maintenant asile, sanctuaire, gargote, snack-bar, copropriété et salle de jeux. Des étudiants la dirigeaient pour les étudiants et, si la nourriture était graillonneuse et les planchers sales, cela ne les gênait pas. Peut-être ne le remarquaient-ils pas ; c’était à eux et tout ce qui leur appartenait était bon.
Gavin voyait le bâtiment comme il ne l’avait jamais vu. Quand il s’était réveillé, c’était déjà l’après-midi. Après que le Professeur eut été secrètement, sûrement et respectueusement mis en terre devant la bibliothèque, Gavin était retourné auprès de Jenny et avait dormi comme un bébé… agité, en se retournant, en geignant… A son réveil, il était encore fatigué. L’interne le réveilla avec une seringue pleine d’un liquide jaunâtre. Jenny était partie et Gavin se sentit vieux et triste ; l’interne lui dit que c’était un extrait de ce qu’il avait pu prélever sur le Professeur et lui demanda s’il voulait la piqûre. « Oui ! » répondit Gavin qui voulait tout ce qu’il pourrait avoir du Professeur.
Ensuite, il n’eut plus envie de rester dans la maison. La cuisine était dégoûtante. De la vaisselle sale s’empilait dans l’évier et sur la table, des casseroles sur la cuisinière, tout sentait le moisi, et les cancrelats couraient dans tous les coins. Il n’avait envie de voir quiconque ayant été mêlé au projet.
L’Union était en brique et pierre, patinée par la chaleur des étés du Midwest et le froid des hivers, par les orages, le vent, la neige et la pluie glaciale. Le bâtiment avait été construit par étapes, au fil des ans, comme une cathédrale gothique, à mesure que les inscriptions augmentaient, et des coupoles se dressaient à l’improviste sur les toits de cuivre verdi, des balcons de pierre aux murs de brique rouge.
C’était, pensait Gavin, un merveilleux et stupéfiant mélange d’architecture. Il se demanda ce que le Professeur en avait pensé mais, à l’instant même où cette pensée lui vint, il fut certain que le Professeur l’avait aimé.
Gavin aurait voulu que le Professeur fût là avec lui, à présent, pouvoir entrer avec lui dans l’Union et causer avec lui de la vie, de la philosophie, des choses telles qu’elles sont, et puis son humeur s’allégea. Le Professeur était avec lui et y serait toujours, se dit-il.
L’Union avait été incendiée deux fois durant les vingt dernières années. La première fois, l’incendiaire n’avait jamais été identifié ; la seconde, les étudiants avaient découvert le coupable et puni le malheureux pendant un mois, en le privant de toutes les drogues, avant de le chasser du campus pour servir d’avertissement aux autres.
Après le second incendie mais avant les émeutes, les étudiants prirent totalement possession du bâtiment. Les droits d’inscription l’avaient construit. Ils commencèrent par s’en emparer et personne ne voulut faire d’histoires, encore moins l’administration. Les anciens élèves protestèrent, disant que leurs droits l’avaient bâti quand ils étaient étudiants et qu’ils n’aimaient pas ce qu’on faisait de leur bâtiment, mais cet argument fut écarté par les meneurs qui le déclarèrent invalidé par l’état de non-étudiants des anciens qui avaient rejoint la bourgeoisie. Et ils firent observer que les étudiants avaient pris possession du bâtiment et allaient le garder, un point c’est tout, pas de discussion ; par la suite, ces usages furent sanctionnés par le temps, les grèves et les luttes.
Gavin poussa une des portes de contre-plaqué – elles remplaçaient le verre de jadis – et entra dans le foyer nord. Le marbre avait été usé par des milliers de chaussures, de sandales et de pieds nus. Les carreaux de plastique placés sur le marbre étaient usés aussi, au point qu’il n’en restait plus que des fragments sur les bords. Quelques couvertures et sacs de couchage étaient dispersés le long des murs, certains avec des occupants dont quelques-uns endormis.
Plusieurs étudiants erraient sans but dans la salle ou s’adossaient aux colonnes peintes, en bavardant de tout et de rien. L’un d’eux leva les yeux et vit Gavin. Il se précipita.
« Gavin ! s’écria-t-il, lui saisissant l’épaule et la serrant. T’es un héros, tu sais ça ? Tout le monde en parle ! »
Le garçon était blond, petit et maigre. Il s’appelait Phil et rappelait à Gavin un singe-araignée. Ses mains ne lui faisaient pas mal, mais Gavin n’aimait pas ce contact et il se dégagea. Il marcha vers l’escalier au fond de la salle, contournant un sac de couchage à deux têtes qui commençait à se contorsionner.
« Qu’est-ce que tu as fait du Professeur ? demanda Phil. Où est-ce que tu l’as planqué ? Tu vas demander une rançon, du fric, un diplôme ? » Phil trottinait à côté de Gavin, sa figure simiesque souriante et avide.
Gavin continua de marcher.
« Je ne sais pas de quoi tu parles », grogna-t-il.
Il écarta du pied de vieux papiers qui traînaient et commença à descendre.
« T’as raison, reprit l’autre. Garde ça pour toi. Qui peut écouter, hein ? » Phil regarda ostensiblement de haut en bas et autour de lui quand ils arrivèrent sur le palier du sous-sol. Ils descendirent encore un étage vers le deuxième sous-sol. Les murs étaient placardés de vieilles affiches annonçant des films, des réunions de grévistes, des manifestations, des produits ou des services de toute espèce, des plus ordinaires aux plus intimes, y compris beaucoup qu’on ne trouvait autrefois que dans les toilettes des hommes ; certaines annonces étaient calligraphiées sur des carrés de carton de couleur, mais dans l’ensemble cela allait des gribouillis sur des bouts de papier quadrillé à des graffiti sur les murs eux-mêmes.
« Mais tu peux le dire à ce vieux Phil, quand même. Rien qu’entre nous, hein ? »
Gavin ne répondit pas. Phil sur ses talons, il passa par les portes de bois battantes dans la brasserie. Des tables à banquettes de plastique s’alignaient le long des murs et occupaient tout le centre de la salle. L’endroit était sinistre. Gavin ne voyait pas grand-chose, après le soleil de l’après-midi, mais il pouvait sentir les odeurs familières de bière aigre, de rance et de tabac froid.
« Tout le monde sait que tu as enlevé le Professeur, dit Phil. C’est pas un secret. Personne d’autre n’aurait eu le culot d’essayer, et encore moins de faire le coup en plein jour. T’as du cran, mec ! Un vrai chef ! Tout le monde le dit. »
Gavin regarda Phil et haussa les épaules. Il se moquait de ce que disait tout le monde, et Phil était un lèche-cul.
Il trouva une table libre contre le mur et se glissa sur la banquette ; son pantalon s’accrocha un instant à une déchirure du simili-cuir. Phil attendit qu’il se pousse, mais il resta sur le bord. Au bout d’un moment, Phil s’assit en face de lui, pas du tout démonté.
« Maintenant tu vas me le dire, hein ? dit Phil en clignant de l’œil. Qu’est-ce que tu as fait du Professeur ? Tu vas le relâcher ? Le garder en otage ?
— Je ne sais pas de quoi tu parles, répéta Gavin d’une voix lasse. »
Phil hocha la tête d’un air complice : « C’est ça. Dis rien à personne. Qui peut écouter, hein ? Ou quoi ? » Il leva les yeux au plafond puis il se baissa pour regarder sous la table en désordre. Quand sa tête remonta, il essaya de regarder Gavin dans les yeux. « Ce que je voulais te dire, mec, c’est que la prochaine fois que tu seras sur un coup, j’en suis. Tout ce que tu voudras, même dur-dur », dit-il en baissant la voix, avançant une main pour taper celle de Gavin du bout de l’index, pour indiquer que « tout » voulait bien dire « n’importe quoi ». « Je peux t’apporter quelque chose ? insista Phil et du bras il repoussa des assiettes et des verres sales contre le mur. Laisse-moi te payer une bière. »
Il se leva à demi, mais Gavin secoua la tête. La veille, n’importe qui aurait pu lui payer n’importe quoi. Maintenant, c’était différent. En particulier, il ne voulait pas que Phil lui paie quelque chose. Phil semblait avoir toujours de l’argent et il voulait toujours le dépenser pour les autres.
Un étudiant-serveur traîna les pieds dans la travée sale et s’arrêta à la table. Son tablier était maculé de taches de graisse et d’aliments divers, neuves et vieilles. « Qu’est-ce que ça sera ? » demanda-t-il.
Gavin tâta les quelques pièces dans sa poche et estima leur pouvoir d’achat. « Hamburger, dit-il.
— Bière ? »
Gavin secoua la tête. « Jenny est passée ?
— L’ai pas vue.
— Moi je l’ai vue, dit Phil. Elle est au service de santé. Fait la queue au dispensaire. Pour ses pilules, probable. Une sacrée baiseuse, hein ? demanda-t-il en regardant sournoisement Gavin.
— C’est une personne. » Soudain, Gavin n’avait plus faim ; Phil et la brasserie le rendaient malade ; avec l’admiration suffocante de Phil et les odeurs, il ne se rappelait même plus ce qu’il faisait là.
« Toi ? demanda le garçon à Phil.
— Non », répondit Phil et, quand le garçon fut parti, il se pencha de nouveau sur la table : « Ecoute, Gavin, il va y avoir bientôt des élections. Je m’en vais te présenter comme chef de raid. T’auras des voix, fais-moi confiance, un mec comme toi. Merde, tu pourrais être président, tu sais, ou membre du StudEx. »
Gavin ne voulait pas être impressionné, mais il l’était. Il ne pouvait le nier… l’enlèvement, l’opération, l’enterrement, tout le projet s’était déroulé aussi parfaitement que l’entreprise révolutionnaire la plus classique, et cela en dépit d’événements imprévus et improbables qui avaient menacé de tout gâcher. Eh bien, Professeur ! « Qui a envie d’être président ?
— Quelqu’un doit l’être, répliqua Phil. Pourquoi pas toi ? Alors peut-être arriverions-nous à faire quelque chose, au lieu de traîner sans avoir rien à branler la plupart du temps. »
Pourquoi pas, en effet ? Sauf qu’il avait parlé sincèrement. Il ne voulait pas être président. Le président était une figure de proue avec beaucoup de responsabilités et pas d’autorité, un otage de la bonne conduite de ses semblables ; aucun ne durait bien longtemps. Ce que Gavin voulait, ce n’était pas le pouvoir mais le savoir, qui était peut-être l’ultime pouvoir ; il était convaincu que s’il savait tout ce qu’il y avait à savoir, les questions qui le troublaient disparaîtraient et il aurait en permanence cet étrange sentiment de certitude qu’il n’éprouvait qu’en de rares et belles occasions.
Ses amis le pressaient de s’inscrire à l’entraînement par alpha-ondes.
Une main s’abattit sur son épaule, une voix profonde dit en passant : « Bravo, mec ! »
Gavin leva les yeux. Celui qui avait parlé était un grand Noir aux larges épaules nommé John quelque chose. Il passa, les cartouchières en bandoulière glissant sur son dos à chaque pas. Deux autres Noirs le suivaient, fusil au poing. « Merci », dit Gavin.
Le garçon revint avec le hamburger. Gavin fouilla dans sa poche. « Laisse tomber, dit le garçon. Le directeur dit que c’est sa tournée. » Il avait l’air d’avoir appris quelque chose, pendant son absence.
Gavin ôta la main de sa poche. « Si j’avais su, j’aurais pris des frites et une bière.
— Je vais les chercher, dit le garçon. T’as vraiment réussi un coup, on dirait. »
Gavin haussa les épaules.
Le garçon se tourna vers Phil et sa voix changea. « T’es sûr que tu ne veux rien ?
— T’as un joint ?
— Y a un distributeur de cigarettes à côté de la porte.
— Et de la grande H ?
— Nous n’en avons plus une miette, mais y a un gars au trois qui dit qu’il en a de la bonne. »
Phil tira une liasse de sa poche de chemise et en éplucha deux billets. « Va me chercher une enveloppe. » Non seulement il aimait payer des choses aux gens, mais il aimait aussi envoyer les garçons faire des commissions pour lui.
« Tu sais où c’est. Rien à manger ? A boire ? »
Phil froissa les billets dans sa main. « Je ne mangerais pas ici si ce n’était la seule boîte du campus. »
Le garçon haussa les épaules. « Alors crève. »
Gavin mordit dans le hamburger. Phil avait raison sur ce point, au moins. C’était assez mauvais. De la vieille viande pleine de gras et de nerfs qui avait cuit trop longtemps sur un gril sale. Ça lui rappelait la vieille plaisanterie sur les profburgers et il le reposa sur l’assiette. Il essaya de se rappeler pourquoi il mangeait là.
Phil regarda de tous côtés et se pencha : « Va y avoir un raid cette nuit », chuchota-t-il.
Gavin parut s’ennuyer.
« En ville. »
Gavin parut étonné. Phil sourit.
« Ils vont te demander d’en être. Le truc du Professeur leur a plu. Ils veulent te voir à l’œuvre. Va dans le coup et t’es sur le chemin du jackpot. »
Gavin avala. Il avait la gorge sèche et regrettait de ne pas avoir la bière devant lui. « Qui ça, ils ?
— Pas de noms », dit Phil, froissant et lissant les billets. C’était à son tour d’être secret, mais Gavin savait que ça ne pourrait durer.
« Qu’est-ce qu’ils vont attaquer ? »
Phil se pencha encore plus près : « Ils te diront la caserne de la police mais c’est la centrale électrique. »
Gavin recula et s’adossa. Sa main chercha la déchirure du plastique et la frotta comme une vieille cicatrice :
« Les grands générateurs au nord de la ville ? La chaudière à charbon ou le réacteur ?
— J’en sais rien. Les deux, peut-être. Ou alors une feinte à l’un et on frappe l’autre. Ça ne change pas grand-chose. Ça coupera le courant dans toute cette partie de l’Etat.
— Y compris au campus.
— Et alors ?
— Les étudiants en souffriront, les provisions se gâteront, des étudiants malades pourraient mourir…
— Et alors ?
— Et s’ils s’en prennent au réacteur, nous pourrions être contaminés ici. Même si ce n’est que l’usine à charbon, l’incendie et les explosions pourraient gagner le réacteur.
— Ça les regarde.
— Ouais, fit Gavin. Ouais. » Il imaginait aisément un chef de raid ambitieux tournant et retournant des projets dans sa tête, partant au milieu de la nuit, transpirant, pensant « la centrale », sachant que ça y était, c’était le gros coup, le raid qui ferait sa réputation pour la vie, le projet qui atteindrait tout le monde et qui écrirait son nom dans les étoiles…
« Va me chercher une bière, Phil », dit quelqu’un.
Gavin releva la tête. A côté de la table se tenait l’étudiant nommé Gregory, le type que Jenny avait fui en se jetant dans les bras de Gavin. Jenny était derrière lui. Elle regardait à terre. Ni l’un ni l’autre n’avait revu Gregory depuis le Karnaval ; du moins pas Gavin.
« Bien sûr, Greg, dit Phil en se levant.
— Chouette opération, Gav », dit Gregory.
Gavin avait horreur qu’on l’appelle « Gav ». Il n’aimait pas beaucoup Gregory, d’ailleurs. C’était un grand garçon, brun et maigre, nerveux. Gavin pensait qu’il était probablement très fort malgré son manque apparent de muscles. Il se déplaçait avec la grâce d’un athlète-né qui accomplissait bien n’importe quel exercice physique. Gavin l’avait vu se tailler la première place tant au lancement de bouteilles qu’au renvoi de grenades lacrymogènes. Des rumeurs de prouesses sexuelles l’entouraient comme des miasmes. Sa laideur, son nez trop grand et ses yeux trop rapprochés, ses lèvres trop épaisses et humides et son teint brouillé ne lui nuisaient pas. Son air de sexualité agressive défiait tout élément féminin à résister à sa virilité. Phil lui tournait autour comme une chatte en chaleur névrosée. Gregory affirmait sa mâle domination sur son territoire.
Gavin avait entendu raconter que Gregory prenait de force ce qui n’était pas librement consenti et cela l’ennuyait, mais pas autant que le fait que personne ne se plaignait. Gavin ne savait pas pourquoi cela l’ennuyait, comme si Gregory et lui étaient en compétition pour toutes les filles du campus et si Gregory gâtait tout ce qu’il touchait. Ce n’était pas un sentiment raisonnable, mais il était là… une espèce de tournoi sexuel d’où Gavin se sentait condamné à sortir second.
Au moins il reconnaissait la source de son attitude, pensa-t-il, ce qui était le commencement de la sagesse. Il glissa sur la banquette pour que Jenny puisse s’asseoir à côté de lui mais elle se plaça en face.
« Salut, Jenny », dit-il, voulant la toucher, essayant de donner aux mots simples une signification particulière.
Elle ne répondit pas. Elle ne le regarda pas. Gregory s’assit juste en face de lui.
« Prudent, net, précis, dit-il. J’aime ça.
— Pourquoi ? » Gavin se sentait belliqueux et il savait que ce n’était pas seulement parce que Gregory l’agaçait ; il n’aimait pas l’attitude de Jenny.
« Ma foi, ce n’est pas mon style mais je l’admire chez les autres », répondit Gregory.
Le garçon revint avec les frites et la bière. Il regarda Gregory et Jenny. « Quelque chose ?
— Non, je mangerai de ça, dit Gregory en tendant la main vers les frites. Apporte du ketchup. » Le garçon se pencha vers la table voisine et plaça une bouteille graisseuse devant eux. Gregory couvrit les frites de ketchup. Gavin n’aimait pas les frites au ketchup mais il se contenta de regarder froidement Gregory. Aussi bien, il n’avait plus faim. Il goûta la bière. Elle était froide et astringente. On ne pouvait pas faire grand-chose à la bière, pensa-t-il, sinon la laisser tiédir ou devenir plate.
Il regarda Jenny : « Tu m’as manqué.
Il n’avait encore jamais dit cela à Jenny – cela impliquait un sentiment injuste d’obligation des deux côtés – mais il voulait qu’elle sût. La nuit passée avait été spéciale. « Je me demandais où tu étais passée.
— Je… J’ai dû sortir, murmura-t-elle sans lever les yeux. Je devais aller au dispensaire.
— Ouais. » Gavin allait dire que Phil l’avait vue mais il voulut ne pas les engager dans une même affaire. Et il pensait aussi que la voix de Jenny semblait un peu faible. Gregory avait la main droite sous la table et il se demanda s’il tripotait Jenny. C’était le genre de chose que Gregory devait aimer, et l’aimer d’autant plus que Jenny en avait horreur. Enfin, pensa Gavin, si c’était ce qui se passait et si elle n’aimait pas ça, elle pouvait protester. Elle n’appartenait à personne. Pas à Gavin, en tout cas.
« Nous avons un raid, ce soir », annonça Gregory, la bouche pleine de frites. Il mangeait bruyamment, en clapant des lèvres avec satisfaction.
Phil revint en trottinant avec la bière de Gregory. Il la posa et eut l’air de vouloir s’asseoir à côté de lui.
« Va te faire mettre », dit Gregory sans le regarder et, quand Phil fut parti, il reprit : « Nous voulons que tu viennes avec nous. Nous avons besoin d’un type comme toi.
— Pour quoi ?
— Pour être avec nous. Quelqu’un sur qui on peut compter pour presser une détente, lancer une grenade, poser une bombe sous le feu.
— Ce n’est pas mon style et je ne l’admire pas chez les autres.
— T’as déjà essayé ?
— Non.
— Ce qu’il y a de mieux après baiser.
— Contre quoi, ce raid ?
— Si je te le dis, t’es forcé de venir.
— Pourquoi ?
— Protection. »
Gavin fronça les sourcils. Ce n’était pas ainsi que la plupart des étudiants opéraient. Si on était dans le coup, on y allait ; si on n’y était pas, on passait son chemin. Qui allait moucharder ? Ils pouvaient prendre des chemins différents mais ils avaient tous le même but.
« C’est la caserne de la police ? » demanda Gavin.
Gregory sourit. « Si on te le dit, tu devras venir.
— Même si je marchais dans ce genre de coup, je n’irais qu’avec un truc que j’aurais projeté moi-même.
— Qu’est-ce que tu veux dire, ce genre de coup ? » Gregory avait fini les frites et il s’adossa, s’essuya la bouche d’un revers de main puis frotta sa main à son pantalon.
« Je ne suis pas un anarchiste, déclara Gavin.
— Qui l’est ? On fait un peu pression, c’est tout, on leur fait savoir qu’on est là.
— Si tu leur fais assez de mal, ils t’en feront. Pas de violence aveugle pour moi. Il me faut une raison.
— Nous avons une raison. Dis-lui, Jen.
— C’est pour la révolution, dit Jenny.
— Tout juste, approuva Gregory. Nous allons leur faire si mal qu’ils ne pourront pas riposter.
— Ils sont plus forts que tu ne crois. Et nous ne sommes pas aussi forts que nous le pensons. Lis l’histoire de la révolution. Nous avons besoin d’une base plus importante ; nous avons besoin de gagner des gens, pas de nous les aliéner.
— Merde, grogna Gregory. Jen vient avec nous, pas vrai, Jen ? »
Elle hocha lentement la tête.
« Tu ferais mieux de venir aussi, insista Gregory, et les mots simples semblèrent lourds de sous-entendus.
— Non.
— Faut que j’aille chier, dit Gregory et il se tourna vers Jenny. Viens avec moi. Tu pourras me tenir la main… ou tout ce que tu voudras tenir.
— Laisse-la ici ! » s’exclama Gavin. Il regarda Gregory en face pour le défier.
L’autre fronça les sourcils, comme s’il cherchait s’il allait relever le défi.
« J’ai à lui parler », ajouta Gavin, offrant une porte de sortie.
Gregory se leva en riant. « Sûr, parle-lui, dit-il en se penchant sur la table, et Gavin sentit le plein impact de sa virilité mal lavée. Mais faut que je te prévienne. Je lui ai demandé de venir vivre avec moi un moment. »
Gavin regarda Jenny. Son estomac lui remontait à la gorge. « Qu’est-ce qu’elle a dit ?
— Elle n’a pas dit non. »
Sûr de lui, Gregory se dirigea vers la porte en balançant les fesses comme si elles étaient des armes dans la guerre des sexes.
« Alors ? demanda Gavin. Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Il m’a attrapée, murmura Jenny dans un souffle si faible que Gavin dut se pencher pour l’entendre. Quand j’ai quitté le dispensaire. Il a dit qu’il m’observait depuis un moment et qu’il jugeait que je ferais l’affaire. J’avais peur mais je ne pensais pas qu’il ferait quelque chose là, pas au début, et puis il m’a collée contre le mur du bâtiment des sciences du comportement. Il se collait contre moi. J’avais peur qu’il me viole, là debout en plein soleil avec les oiseaux qui chantaient et des gens qui passaient.
— Il t’a touchée ? » demanda Gavin. Il avait la gorge sèche et de la difficulté à former les mots.
« Là en plein air, devant tout le monde. Des gens passaient, nous regardaient mais ils ne faisaient rien. J’avais peur d’appeler au secours. Il avait ses mains sur moi comme si tout ce qu’il touchait lui appartenait. » Il y avait de la terreur dans la voix de Jenny mais autre chose aussi, une espèce de fascination horrifiée pour ce quelle disait ou ce qui était arrivé.
Gavin fit mine de se lever. « Je l’aurai !
— Il te tuera, gémit Jenny en le retenant par le bras.
— Je sais me défendre, répliqua Gavin, mais il se rassit, soulagé. Ou si je ne peux pas, je peux trouver des copains… Quoi encore ? » Il ne voulait pas en entendre davantage, au fond. Il ne pouvait s’empêcher de penser aux mains de Gregory sur Jenny. Mais il savait qu’il devait entendre le reste.
« Il a dit qu’il allait me faire une fleur. Après le raid, il me permettrait de m’installer avec lui. Et puis il m’a fait mal et m’a lâchée.
— Je le tuerai.
— J’ai peur.
— N’aie pas peur », gronda Gavin. Pour la première fois, il avait l’impression d’avoir des droits sur Jenny, le droit de lui dire ce qu’elle devait faire.
« Pas pour toi, dit-elle, mais elle ajouta vivement : Si, pour toi. Mais surtout pour moi.
— Peur de quoi ? »
Elle baissa les yeux sur la table et traça des cercles dans l’humidité. « J’ai peur… Peur d’aller avec lui. »
Gavin ne put maîtriser sa réaction. « Eh bien, si tu veux y aller…
— Je ne veux pas, gémit-elle. Mais j’ai peur d’y aller quand même. J’ai peur de me mettre à aimer ce qu’il fait. J’ai peur de ne pas pouvoir m’en passer.
— La brutalité ? (Elle hocha la tête.) La douleur ? (Nouveau hochement de tête.) Le sadisme ? La domination du mâle ?
— Je ne sais pas, souffla-t-elle. Je me sens coupable, en quelque sorte, comme si je devais être punie.
— Pour quoi ? s’étonna Gavin. Le Professeur ?
— Je ne crois pas. Pour l’autre chose. Ce que nous avons fait. Je ne suis pas sûre que les gens soient faits pour être heureux. »
Gavin sentit le froid se dissiper et sa virilité revenir. « Ce n’est que le conditionnement religieux de ton enfance, déclara-t-il avec légèreté. Ton super-ego-super-punitif. Tu ne peux pas te débarrasser de ça tout d’un coup.
— Peut-être… Ah, Gavin, ne me laisse pas partir !
— Je t’attacherai au mât.
— Quoi ?
— Tu entendras peut-être le chant des sirènes, mais tu ne pourras pas y répondre. Quant à moi, pour ce qui est de la séduction de Gregory, mes oreilles sont déjà bourrées de cire.
— Qu’est-ce qui est bourré de cire ? demanda Gregory derrière lui.
— Ta tête. »
Gregory sourit. « Allez viens, Jen. Filons.
— Laisse-la ici.
— Mais, Gav, nous devons nous préparer pour le raid. »
Gavin regarda Jenny. Elle évita son regard et il comprit qu’elle était incapable de résister à Gregory. Elle irait et si le raid se passait bien elle retournerait à la piaule de Gregory et elle serait perdue pour lui, à jamais. Il prit sa décision.
« J’irai avec vous. J’amènerai Jenny s’il le faut, mais je trouve idiot de l’emmener. »
Gregory réfléchit. « Bon, d’accord. Nous avons une réunion à minuit. Chez moi. Et pour Jen, tu devras bien. Sinon nous l’enverrons chercher. Tu comprends, j’attache plus de prix que toi à Jen. » Il sourit à Gavin, regarda Jenny d’un air entendu et s’en alla, les faisant généreusement profiter de ses ondulations du bassin.
Le tunnel était long et noir, mais Gregory les y poussait sans traîner. Au début, Jenny et Gavin purent marcher debout, tâtant de la main les parois de béton croulantes et les tuyaux recouverts d’amiante.
« Un vieux tunnel de vapeur », murmura Gavin.
Des torches électriques les éclairaient par intermittence. De la poussière s’élevait de leurs pas traînants et les faisait éternuer. Jenny gardait une main sur le bras de Gavin. De temps en temps, il la sentait frémir.
Enfin ils arrivèrent au bout du grand tunnel. Deux autres, plus petits et tapissés de briques, en partaient. Gregory s’engagea dans celui de droite. A partir de là, ils durent ramper sans lumière, Jenny et Gavin au milieu de la colonne, la main de Gavin sur les fesses rondes de la fille pour un contact et la rassurer. Les briques lui faisaient mal aux genoux, le tunnel sentait la terre mouillée et le moisi. Il devenait de plus en plus humide et ils finirent par moins ramper que glisser dans de la boue. Parfois quelque chose s’écrasait sous une main ou déguerpissait dans le noir.
Gavin pensa aux tonnes de terre au-dessus de lui. Le tunnel avait été creusé et étayé par des étudiants, et il ne se faisait aucune illusion sur la minutie ou le sens des responsabilités des étudiants. Il se dit qu’ils avaient peut-être confié le travail à des ingénieurs, mais alors il comprit, les épaules affaissées, que les ingénieurs auraient fait un meilleur boulot et que c’étaient probablement les céramistes.
« Qu’est-ce que je fous là ? » se demanda-t-il. Il pensa qu’il aurait mieux valu s’expliquer carrément avec Gregory et régler la question d’une façon ou d’une autre, mais aucun bon moment ne s’était présenté. Et ils ne pouvaient pas simplement l’ignorer ; le genre de violence de Gregory pouvait exploser n’importe où, n’importe quand ; Jenny était faible, les instants de décision étaient passés les uns après les autres, et maintenant ils étaient là, partant pour un raid dément dans la nuit innocente.
Gavin commençait à croire que le tunnel n’avait pas de fin, qu’ils continueraient de s’enfoncer de plus en plus profondément dans la terre, que c’était leur châtiment pour avoir permis à Gregory de les commander, ramper éternellement dans le noir, mais finalement la colonne s’arrêta. Un par un, ils émergèrent dans la cave d’une maison incendiée. Il y avait des étoiles au ciel mais pas de lune. Gavin regarda autour de lui, sa vision de nuit rendue plus nette par la longue obscurité. Un étage s’était écroulé dans la cave. Une partie du plancher, couvert de décombres calcinés, s’appuyait en équilibre précaire contre un mur. Ils étaient arrivés par là-dessous, par une ouverture sur le côté qui avait été soigneusement camouflée par un tas de briques artistement assemblées au mortier avec des gonds d’un côté.
C’étaient sûrement les céramistes, pensa Gavin.
Cela sentait encore le feu, le cramé. Gavin épousseta la terre de ses mains et de ses genoux, et prit la main de Jenny. Elle était froide et molle comme une grenouille morte. Les autres les entourèrent, des ombres à la figure noircie en uniforme noir de raid, pistolet à la hanche, ou carabine, fusil ou mitraillette à l’épaule, des grenades pendant sur leur poitrine comme de gros seins lourds. Deux portaient sur le dos des sacs d’explosifs.
Ils étaient douze en tout, en comptant Jenny et Gavin qui n’avaient pas d’armes. Tous des hommes sauf Jenny et une grande et solide monitrice d’éducation physique nommée Edna. Gavin en connaissait deux de nom, mais tous étaient comme Gregory. Des individualités physiques. Il se demanda si l’un d’eux assistait jamais au cours, s’ils étaient même inscrits.
Silencieux, impérieux, Gregory leur fit signe de le suivre et ils grimpèrent par un des côtés de la cave, Gavin et Jenny toujours au milieu. Gavin voulait s’échapper mais il ne voyait pas comment il pourrait emmener Jenny.
Quand ils furent à la surface, il se tourna vers le campus. Entre quelques maisons encore debout, quelques-unes peut-être même occupées, il distingua le mur au loin et, au-delà, brillant faiblement sous les étoiles, la colline, le campanile et les bâtiments blancs. De là, le campus avait l’air d’un monde féerique, irréel et inhabité. Il resta un moment immobile, tentant de graver le site dans sa mémoire.
Quelqu’un le poussa en avant ; il trébucha, se retint contre Jenny et se redressa. Le bras de Gregory se levait de nouveau et la colonne d’assaut se mit à trotter silencieusement dans la nuit, en direction du nord. Ils évitèrent les rues sauf quand ils devaient traverser. Heureusement, les lampadaires étaient éteints dans ce quartier… ou peut-être n’était-ce pas heureux ; Gavin imaginait les caves tapis dans l’obscurité derrière leurs fusils, attendant qu’on ne sait qui lance une cartouche de dynamite sur leur perron ou jette un cocktail Molotov dans leurs carreaux si les volets n’étaient pas fermés et cadenassés comme ils l’étaient presque tous.
De temps en temps, un projecteur frappait une rue de son éclat, les aveuglant s’ils étaient trop près, et puis tournait et disparaissait avec le véhicule blindé. A un moment, un projecteur s’alluma et ne s’éloigna pas. Finalement, Gregory s’évanouit dans la nuit. Quelques minutes plus tard, la lumière s’éteignit. Avant que la vision leur revienne entièrement, accroupis derrière des buissons à un carrefour, Gregory reparut, essuyant ostensiblement un couteau sur une jambe de pantalon avant de le rengainer dans sa botte.
« Nous aurions pu contourner la lumière, chuchota Gavin.
— C’est mon raid », répliqua Gregory, et Gavin vit ses dents briller dans sa figure noircie. « Nous l’exécuterons à ma façon. »
Gavin sentit la main de Jenny se tordre dans la sienne. Il croyait savoir pourquoi Gregory les voulait là tous les deux. Il allait montrer à Jenny sa hardiesse, sa témérité, combien il était plus homme que Gavin, et Gavin se demanda encore ce qu’il faisait dans la nuit, engagé dans une mission qu’il n’approuvait pas et avec un plan qu’il avait écouté sans dissimuler son incrédulité.
Quand Gregory avait demandé s’il y avait des questions, Gavin s’était exclamé :
« Mais ce n’est pas un plan, ça ! Tu es sûr que c’est la caserne qu’on va frapper ?
— C’est ce que j’ai dit, avait répliqué Gregory.
— Mais tu n’as pas distribué les responsabilités ! On ne sait pas qui va faire quoi !
— Nous mettrons ça au point en chemin.
— La caserne sera bien gardée. Comment vas-tu les détourner assez longtemps pour déposer les explosifs ?
— On trouvera quelque chose. » Gregory avait haussé les épaules en se tournant vers les autres membres du raid, nonchalamment vautrés dans la pièce en désordre. Deux d’entre eux fumaient de l’herbe et il y en avait un, soupçonnait Gavin, qui s’était shooté au speed. « Ce ne sont pas des étudiants ordinaires. Ils ont été triés sur le volet pour leur force, leur rapidité, leur cran, leur sens pratique. C’est tous des vétérans. Si tu donnes à des mecs comme ça trop de directives, tout risque de mal tourner parce que les choses ne se passeront peut-être pas exactement comme ça, pas ? Nous avons déjà opéré des sorties. Nous savons ce qu’il faut faire.
— C’est le plan le plus hasardeux, le plus mal conçu que j’aie jamais entendu et ceux qui vont sortir avec toi sont fous à lier !
— Il y a peut-être des détails que tu ne connais pas.
— Je parie, tiens ! »
Gavin repassa la conversation dans sa tête en trottinant en rang derrière Jenny. Elle commençait à trébucher et Gavin lui-même sentait la tension de ses poumons mais, chaque fois qu’ils essayaient de ralentir, le canon d’un fusil s’enfonçait dans son dos. Ils couraient vers le nord, ou peut-être un peu au nord-ouest, pas en direction de la caserne mais au nord vers la rivière. Gavin avait essayé de se plaindre à Gregory, mais maintenant il était trop loin et Gavin trop à bout de souffle.
Ils firent halte un moment en arrivant à une artère à huit voies faisant partie du réseau périphérique de la petite ville et Gavin eut brièvement l’espoir qu’ils avaient été arrêtés. La circulation passait silencieusement, illuminant la nuit de ses phares malgré l’extinction des lampadaires. Mais Gregory repartit à la même allure. Il les conduisit par un passage souterrain empestant l’ammoniac de vieilles urines, à travers une antique cour d’école en briques puis une petite jungle où coulait un ruisseau, qui avait dû être un parc public.
Gavin crut sentir l’odeur de la rivière.
Que faites-vous là, Gavin ?
« Quoi ?
— Silence », ordonna quelqu’un.
Qu’est-ce que je fais là ? se demanda Gavin. Il avait essayé de se dérober. « Nous n’irons pas, Jenny et moi, avait-il dit à Gregory qui s’était contenté de sourire avec assurance en répliquant :
— Solidarité.
— Bonne chance », avait dit Gavin, sentant que sa voix trahissait son insincérité. Il ne se serait pas cru capable de souhaiter du mal à un camarade mais il espérait que Gregory ne reviendrait pas. Gregory qui avait répondu sur un ton raisonnable :
« Nous ne pouvons pas vous laisser en arrière, maintenant. Vous en savez trop.
— Ça ne fait rien. Nous resterons ici jusqu’à ce que vous reveniez. Tu peux poster un garde ici, si tu n’as pas confiance en nous.
— Nous ne pouvons pas nous permettre ça. D’ailleurs, Jenny veut y aller. Pas vrai, Jen ? »
Jenny n’avait rien dit, aucun geste ou mouvement de tête n’avait exprimé son accord ou son désaccord. Elle n’allait pas aider. Ou ne pouvait pas. Elle n’avait rien dit depuis qu’ils avaient quitté l’Union. Dans leur chambre, il l’avait tenue un moment dans ses bras, sans essayer de faire l’amour, et elle était restée passive, comme si elle s’abandonnait au tourbillon. Gavin avait l’impression qu’elle avait perdu un élément vital et, plus que jamais, il voulait l’aimer et la protéger.
Mais tous ces événements, tous ces choix étaient maintenant du passé. Ils couraient à travers des cours, dans des ruelles et, finalement, à travers champs.
La rivière était proche. Gavin la sentait, boueuse et polluée, et s’apercevait qu’il y avait un moment qu’il respirait cette odeur.
Gregory les précéda le long d’un talus boisé, aussi confiant qu’un chat dans le noir. « Pas de lumière à partir d’ici », avait-il averti cent mètres plus tôt – et ils traversèrent une vieille voie de chemin de fer avant de dévaler une autre pente boisée qui cédait la place à du sable et de la boue.
Gregory les conduisit vers l’ouest le long de la berge. Jenny et Gavin suivaient tant bien que mal, s’enfonçant parfois dans un sol mou, arrachant leurs pieds à la vase avec un vilain bruit de succion.
« Les voilà », annonça Gregory.
Les mains tâtonnantes de Gavin découvrirent le bord ou l’arrière de bois rugueux d’une barque. Une main lui saisit l’épaule. « Toi, dit Gregory. Gav, dans le premier bateau avec moi. Toi aussi, Jen. Et Marvin, Erik, Gérard. Le reste dans l’autre bateau. Traversée en droite ligne. Pas de bruit. »
Gavin tomba dans le bateau, poussé par-derrière. Il buta contre un banc et se retrouva jusqu’à la taille dans l’eau stagnante du fond. D’autres étaient avec lui dans l’obscurité. La barque se balança, cogna la berge. D’autres grimpèrent dedans et l’eau du fond clapota.
Pendant un moment, Gavin eut peur que le bateau coule et puis il le souhaita. Il tâtonna dans le fond mais ne trouva aucune bonde. Quand ils s’éloignèrent de la berge, le courant poussa la barque vers l’est. Les avirons furent sortis. Après quelques éclaboussures, qui parurent bruyantes dans la nuit appartenant aux crapauds, les rames prirent, l’avant se redressa et, dans le grincement des tolets, ils traversèrent la rivière cap au nord.
Gavin leva les yeux et trouva l’étoile polaire mais il ne voyait pas l’autre rive. Gregory le tira et le fit retomber dans l’eau nauséabonde.
« Nous ne nous dirigeons pas vers la caserne ! protesta Gavin. La seule chose qu’il y a par là, c’est la centrale !
— Ouais. C’est pas quelque chose ?
— T’es dingue ! chuchota violemment Gavin. Si tu ne réussis pas, nous serons tous tués, et si tu réussis, tu risques de répandre de la radioactivité dans tout ce secteur !
— C’est leur affaire. Ça leur apprendra à polluer l’environnement.
— Mais…
— Ecoute un peu, dit durement Gregory en enfonçant ses doigts dans l’épaule de Gavin. C’est pas le moment de discuter. Autre chose, que tu ne sais pas. (Il avança la tête tout près de Gavin. Son haleine sentait l’ail et la bière.) Tu vas ouvrir la marche. Je serai juste derrière toi. » Son bras se glissa familièrement autour des épaules de Gavin.
Gavin se dégagea du bras désagréable. La main de Gregory tomba encore plus familièrement sur sa hanche et la serra. « Y aura probablement des barbelés, dit Gavin. Et très probablement électrifiés.
La main serra plus fort.
« Je serai juste derrière toi avec des pinces coupantes, dit-il sur un ton heureux et amical. Marvin sera derrière moi avec le plastic et Erik derrière lui avec les détonateurs et le mécanisme de retardement.
— Tu confies beaucoup à un type qui n’a pas fait ses preuves. »
Gregory le serra encore puis il lui tapota les fesses. « J’ai confiance en toi, Gav. D’ailleurs, je serai juste derrière toi et Jen attendra notre retour. »
La main odieuse s’en alla et Gavin sentit le corps de Gregory se déplacer. Quelques instants plus tard il entendit un froissement d’étoffe ; un petit cri étouffé lui apprit que Gregory avait lâché ses mains sur Jenny. Il rêva d’avoir un couteau ou une arme quelconque, mais il n’y avait rien dans le fond du bateau que de l’eau. Il crispa et décrispa rageusement les poings.
Il sentit le courant entraîner la barque, respira tout près de son nez la rivière, une odeur de poisson et de vase ; puis, lentement, le courant relâcha son étreinte. Encore un moment et l’avant heurta quelque chose de ferme. La barque bascula quand des hommes la quittèrent, d’un côté d’abord puis de l’autre. Quelqu’un la tira plus haut sur la berge. Une main se tendit, serra le bras de Gavin et le fit sauter à terre. Il entendit Gregory chuchoter :
« Tu vas rester là, Jen. Toi et Gérard. Tu nous couvriras, Gérard, si nous sommes poursuivis, et tiens-toi prêt à les mettre si nous devons filer en vitesse. Jen, tiens compagnie à Gérard. Et pas de fricotage avec Jen, ajouta-t-il en riant. Je te veux sur le qui-vive, Ger. (Il tira Gavin par le bras.) Viens, on va rejoindre les autres. »
Mais ils ne trouvèrent pas l’autre barque, et après avoir cherché pendant quelques minutes du haut en bas de la berge, dans le noir, Gregory jura et repartit vers l’intérieur. « Qui a besoin d’eux ? » grogna-t-il.
Ils se débattirent dans des fourrés et des broussailles, la figure cinglée par des branches, avant de déboucher dans un pré. Ou peut-être une pelouse. L’herbe était aussi lisse et tondue qu’une pelouse. Gregory les fit mettre à plat ventre et ramper. Ils se traînèrent interminablement, Gavin en tête tâtant avec précaution devant lui, d’une main, essayant de voir dans les ténèbres impénétrables, poussé par Gregory.
C’étaient tous les cauchemars qu’il avait jamais eus réunis en un seul. Il ne pouvait croire que cela arrivait réellement.
Que faites-vous là, Gavin ?
Cela ressemblait à la voix du Professeur, posant une question pendant son cours. Il devait répondre. Mais il ne connaissait pas la réponse.
Je ne sais pas, Professeur.
Alors ne restez pas là, Gavin.
En sentant l’étreinte de Gregory se relâcher sur sa jambe, alors que l’autre portait son poids sur ce bras-là, Gavin tira vivement sa jambe en roulant sur la gauche, se mit à quatre pattes puis debout et s’élança en courant, rebroussant chemin.
« Reviens, bougre de salaud ! » cria Gregory.
Comme si la voix de Gregory était le cocorico qui chasse la nuit, l’obscurité derrière Gavin se transforma en plein jour. Il vit les arbres devant lui se détacher comme un dessin sur le fond noir et il se jeta à plat ventre, roula et roula encore sur lui-même jusqu’au milieu des fourrés.
« Aaaaaah ! » hurla Gregory derrière lui. On eût presque dit un cri de joie. Un instant après ce fut l’explosion sourde d’une grenade et un crépitement de fusillade.
Une voix amplifiée s’éleva de partout, telle la voix de Dieu. « Rendez-vous ! Vous êtes cernés ! Vous ne pouvez pas vous échapper ! Rendez-vous ou vous êtes morts ! »
Mais Gavin était debout et courait en zigzag entre les arbustes et les grands buissons. Une autre grenade explosa derrière lui et une nouvelle fusillade.
Le meilleur lanceur de bouteilles de l’université faisait son truc avec des grenades.
Quelqu’un fonçait à travers bois en direction de la centrale. Gavin s’immobilisa jusqu’à ce que le bruit fût passé. Même alors, il ne put se résoudre à bouger.
Mais les fusils se mirent à tirer isolément derrière lui et des projectiles sifflèrent dans les feuilles au-dessus de sa tête, alors il bougea. Les cris se mêlaient aux explosions en contrepoint confus tandis qu’il courait. Il crut entendre la voix de Gregory évoquant celle d’un Viking dément se glorifiant dans la bataille.
Il courut plus vite, plié en deux pour éviter les balles et les branches. En quelques pas, il atteignit la berge. Les projecteurs de la centrale passaient au-dessus, laissant le bord de l’eau dans une obscurité plus noire encore. Gavin courut le long de la berge en cherchant la barque.
« Jenny ! appela-t-il à voix basse. Jenny ! » Il se moquait d’être entendu par Gérard. Il n’allait pas être assez fou pour traîner dans les parages alors que manifestement le groupe du raid était tombé dans un piège. « Jenny ! »
Il posa le pied sur du sol mou et sa jambe s’enfonça jusqu’au genou. Il s’extirpa et se remit à courir. « Jenny ! »
Derrière et au-dessus de lui la bataille s’intensifiait. Maintenant la fusillade était continue, un roulement de tonnerre qui faisait trembler le monde. Soudain, il pensa qu’il cherchait dans la mauvaise direction et revint sur ses pas en courant toujours.
Comme il passait plus près de la fusillade, une explosion déchiqueta la nuit, et son souffle le projeta à plat sur la berge, les mains enterrées. « Mon Dieu ! Le plastic ! » pensa-t-il en se relevant pour se remettre à galoper, couvert de boue. Quand il atteignit le pont, de longues minutes après, il s’aperçut qu’il n’y avait aucune barque sur la berge.
Des camions et des véhicules à chenilles secouaient le vieux pont. Des lumières s’allumèrent au sommet. Des sirènes hurlèrent. Gavin aspira profondément et avança avec précaution le long du sommet du petit barrage.
Jenny était partie.
Il fit encore quelques pas prudents. Il entendait l’eau clapoter, un bruit de cascade ; ça ne devait plus être loin. Il essaya de se rappeler à quoi cela ressemblait. L’eau se ruait, d’un marron sale, par-dessus bord et tombait d’environ trois mètres pour bouillonner toute blanche dans la rivière. Il n’avait pas eu l’impression d’une grande chute, quand il l’avait regardée d’en bas en arrivant à l’université ; il n’avait pas pensé alors à une tentative de traversée au-dessus du barrage. Il risquait d’être projeté sur le béton ou noyé dans les tourbillons.
Une voix géante se répercuta le long de la rivière.
« Vos camarades ont été tués ou capturés ! Rendez-vous sinon nous tirons à vue ! Les violateurs du couvre-feu sont avertis ! Avancez les mains en l’air ou vous serez abattus ! »
Gavin se glissa le long du barrage. Ses mains tâtonnantes trouvèrent le béton rugueux d’un pilier. Il s’y appuya pour se reposer, écoutant le tumulte de cataracte. Il sentait les embruns sur sa figure. L’eau tombait juste de l’autre côté du pilier.
Des projecteurs sur le pont commencèrent à balayer la rivière. Quelque part en amont un bateau à moteur faisait bouillonner l’eau. Le bruit arracha Gavin à sa paralysie de corps et d’esprit. Il contourna avec précaution le pilier et posa un pied de l’autre côté. De l’eau froide tenta de l’entraîner, lui glaça le pied, fit courir des frissons le long de son dos. Il avança encore un peu la jambe et contourna le pilier. Il avait maintenant les deux pieds dans l’eau courante, le dos contre le béton, le bras en arrière pour se cramponner.
Jenny était partie.
Il se força à s’éloigner du pilier et se tint dans le remous en vacillant pour conserver son équilibre. Puis il se rétablit et poussa un pied en avant, traînant l’autre après. Le rebord du barrage était glissant, poli par un siècle d’eau déferlante. Les embruns montaient autour de lui, trempaient ses vêtements, envahissaient ses poumons. Le tonnerre de l’eau tombant dans la rivière l’assourdissait. Il se demanda quelle était la longueur du déversoir, cinq mètres, sept ? Il devait avoir traversé avant l’arrivée du bateau. S’ils avaient un projecteur, ils ne le rateraient pas. Ils pourraient le tirer de là-haut comme un canard dans un stand de tir. Il savait que dans ce cas il serait obligé de plonger et de tenter sa chance dans le bouillonnement et les tourbillons.
Pendant un instant de folie, il regretta de n’être pas resté avec Gregory et puis il comprit que cela n’aurait rien changé. C’était un piège. Cela avait toujours été un piège. N’est-ce pas ?
Il était au milieu du déversoir et le courant devenait très fort. L’eau s’efforçait de déloger ses pieds de la pierre ou du béton, essayait de les pousser par-dessus le bord. Un pied glissa quand il l’avança et il vacilla sur la gauche, en s’efforçant de se retenir avec l’autre pied, les bras écartés battant l’air comme pour chercher un appui. Enfin le pied de devant trouva sa place, l’autre suivit et il avança un peu plus vite, presque habitué. L’eau lui semblait moins profonde. Puis ce fut la certitude, le niveau baissait, il ne sentait presque plus l’attraction du courant. Plus d’eau et il se cramponna à un autre pilier.
Il s’y cramponna désespérément. Jenny ! Jenny !
Un faisceau lumineux frappa le pont derrière lui. Le bateau avait un projecteur ! Gavin fit le tour du pilier et se retrouva sur la surface rugueuse du barrage. Il entendait maintenant l’hélice du bateau à moteur brassant l’eau. Il se déplaça rapidement. Le faisceau lumineux éclaira le côté du pont et commença à glisser vers la rive sud.
Gavin atteignit un autre pilier. Comme il le touchait, sa main heurta un câble rouillé, pendant à côté. Il le saisit et se laissa glisser du barrage. L’eau froide l’enveloppa, recouvrit sa poitrine, ses épaules, son cou et sa figure, se referma goulûment sur sa tête.
Il releva la tête. La surface de l’eau où sa main émergeait s’éclaira et s’assombrit lentement, passant au marron puis au noir. Ses yeux piquaient. Il les ferma et remonta avec précaution pour respirer et jeter un bref coup d’œil autour de lui, sa vue brouillée par l’eau, et replongea.
Des heures plus tard, glacé, trempé et grelottant, il attendit dans des buissons pas très loin des ruines de la maison incendiée. Les lumières et les bruits s’étaient éloignés peu à peu. A présent, le ciel pâlissait à l’est et le brouillard du matin s’amassait dans les creux, remontait les pentes. Gavin se releva en tremblant et courut vers la cave, courbé en deux comme un singe au point que ses mains frôlaient le sol, il glissa dans le sous-sol, écarta les briques et s’insinua dans l’ouverture obscure sous le plancher écroulé.
Il lui semblait rentrer dans le sein maternel, avec ses terribles souvenirs de confusion, de peur et de souffrance attendant les gens comme lui en dehors des murs, et tout se brouilla jusqu’à ce que, une éternité plus tard, il se retrouve devant l’immeuble délabré qui était sa maison.
Jenny ! pensa-t-il. Où es-tu ?
Levant les yeux, il se demanda s’il la trouverait dans son lit, attendant de le réchauffer avec son corps et son amour, et il bondit avidement dans l’escalier.
Mais la chambre était vide, le lit était vide et il y tomba sans même ôter ses vêtements mouillés et dégoûtants, il resta roulé en boule, grelottant, les mains entre les jambes, jusqu’à ce qu’il se réchauffe, s’endorme et rêve, se réveille en hurlant et se rendorme enfin.
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