Kampus
Chapitre VI Le début d’un voyage
Chapitre VI
Le début d’un voyage
Vers quelle existence plus glorieuse ou plus naturelle nous retournons-nous ? Les paysans du néolithique enviaient-ils la vie plus naturelle de leurs ancêtres paléolithiques et ces chasseurs sauvages, à leur tour, rappelaient-ils avec nostalgie la carrière sans souci de leurs aïeux arboricoles ? Ou bien ce genre d’enfantillage romanesque ne commence-t-il qu’avec l’ouvrier d’usine post-révolution industrielle ? Parmi toutes les diverses existences que l’homme a essayées, quelle est la plus naturelle ? Vers laquelle retournerons-nous ? Ou pourrions-nous dire que l’homme, en tant qu’animal adaptable, trouve naturel ce que les conditions rendent le plus satisfaisant ? La campagne n’est pas plus naturelle que la ville, bien qu’une longue tradition de littérature pastorale nous ait donné certains désirs anormaux de moutons, de pâturages et de bergers. En réalité, la condition humaine la plus naturelle, si nous définissons par « naturel » ce qui a le plus prévalu, c’est la faim, les privations, la pauvreté, la maladie et une mort prématurée. Peut-être est-ce la rareté de ces conditions naturelles qui force nos réformateurs à protester.
LE CARNET DE NOTES DU PROFESSEUR
Le soleil du soir était suspendu à un cran au-dessus des Flint Hills alors qu’ils se dirigeaient vers elles à un petit cent à l’heure bien sage, serpentant tranquillement par les collines et les vallées. De petits nuages cotonneux passaient à l’ouest et déjà leurs bords inférieurs étaient attisés par la flamboyante promesse du couchant.
La voiture filait comme un épervier le long du ruban noir de l’autoroute, sans autre bruit que la friction des pneus sur l’asphalte et le vent de son passage ; il entrait par les déflecteurs ou passait par-dessus le pare-brise pour glisser des doigts suggestifs dans les cheveux de Gavin et lui chuchoter à l’oreille de curieuses pensées. Il était détendu, à côté de la fille qui l’avait ramassé sur la route quelque cent trente kilomètres derrière eux et il avait l’impression de planer dans l’espace, loin de la ville laide et du bourg affairé plein de gens, de bruit et de la puanteur des machines.
Le paysage était montagneux ; une mince couche de terre seulement recouvrait sa charpente rocheuse. De chaque côté de la chaussée, le calcaire blanc et gris déposé quand la région était une mer intérieure avait été suivi par du quartz rougeâtre. Il émergeait comme les ossements de la terre, en rochers ou en tumulus dans le vert des collines ou parfois, quand la route coupait à travers une hauteur, en bandes peintes de part et d’autre sur la roche exposée.
Malgré la faible épaisseur de terre, l’herbe poussait haute et drue. Le bétail rouge à face blanche y enfonçait presque jusqu’au ventre, broutait tristement sur les pentes comme s’il avait été élevé spécialement pour ces pâturages avec les pattes de derrière plus longues que celles de devant, ou se rafraîchissait dans des étangs tranquilles, ou encore ruminait paisiblement à l’ombre dans des berceaux de verdure.
Sur un sommet lointain, noire sur le fond du couchant, une silhouette solitaire se tassait sur la selle d’un cheval, comme une statue élevée à un mode de vie en voie de disparition. Nulle part Gavin ne voyait de traces d’habitations humaines et, pour la première fois, il avait l’impression d’avoir assez de place, de n’être plus à court de vert. Il se rappela un survol de l’Illinois, de l’Iowa et du Missouri, les villes apparaissant ici et là comme des amibes poussant à chaque carrefour, mais ce qu’il avait surtout vu, du ciel, c’était une géométrie verte, des carrés de choses vivantes avec ici ou là le rectangle brun d’un champ labouré, l’ovale bleu irrégulier des mares, des milliers de mares reflétant le ciel illimité.
Gavin avait envie de courir dans les pâturages parmi le bétail jusqu’à ce que son cœur s’affole et que ses poumons demandent grâce, pour se jeter ensuite dans l’herbe et contempler le ciel, respirer l’air pur et les odeurs de végétation, écouter les sons de la terre vivante.
Il ne sut pas combien de temps dura sa rêverie mais il fut arraché à sa paix par le fracas d’un vieux car Greyhound à turbine à vapeur qui les doubla. La carrosserie était entièrement peinte de dessins fantaisistes en couleurs psychédéliques fluorescentes, orangé, violet, rouge, jaune et vert et, parmi les motifs, cachés comme pour les tests de daltonisme, des messages cabalistiques comme « The Kesey Express » ou « Vous êtes dans le car ou vous n’y êtes pas ».
A l’intérieur du véhicule, des corps se trémoussaient en cadence au rythme d’une cassette de rock dur qui assaillait les tympans de Gavin. Cela évoquait un gigantesque cercueil flottant sur des vagues de bruit, avec des fenêtres sur les côtés par où l’on voyait des masses de chair et d’étoffe multicolore semblable à du protoplasme décoré. Au passage, quelqu’un lança une poignée de pilules dans leur direction et dans le vacarme de la musique une voix hurla :
« Vivez ! Croissez ! Faites connaissance avec l’infini ! » La plupart des comprimés manquèrent leur but mais quelques-uns tombèrent sur les genoux de Gavin, des pilules enrobées de sucre rouge, des capsules jaunes, des gélules bleues, des jaune et vert, des rouge et blanc…
Au milieu du car, une fille leur exhiba ses fesses nues par la fenêtre en regardant par-dessus son épaule pour voir leur réaction et un couple debout sur la banquette du fond était enlacé dans les délices de l’orgasme.
Puis le car disparut dans un vrombissement plaintif et un jet de vapeur de son pot d’échappement.
« La jeunesse flamboyante, dit Elaine avec dégoût. De jeunes crétins préuniversitaires. » Elle ramassa une pilule sur sa jupe et la jeta sur la route.
« Nous gardions ce genre de chose pour l’université, dit Gavin. Qu’est-ce qui va leur rester ?
— Le remords et la réforme.
L’humeur pastorale était dissipée et Gavin regarda de nouveau la chaussée tirant le soleil vers eux. Au loin, au bord de la route, il aperçut une silhouette d’épouvantail ; elle se transforma en une personne marchant péniblement sur le bas-côté.
« Là, dit Gavin en montrant du doigt. On va le prendre. »
La personne tourna une figure pâle et triste vers la voiture quand elle passa. C’était un jeune type en chemise d’ouvrier déchirée et pantalon de paysan ; sur son dos il portait un sac à armature complet avec sac de couchage et guitare.
Gavin frappa le tableau de bord rembourré d’un geste irrité. « Je ne sais pas pourquoi vous ne prenez pas des gens comme ça !
— Je n’éprouve aucune obligation. Ils ont fait leur choix et ils pourraient être des assassins, des voleurs, des violeurs, des porteurs de cent maladies contagieuses…
— Ça pourrait être vrai de n’importe qui n’importe où, répliqua Gavin en se redressant.
— Je ne les ramasserais pas non plus.
— Mais ce sont des frères !
— Pas les miens.
— Ils sont comme des moines. Ils ont fait vœu de pauvreté, quoi. S’ils étaient des voleurs, ils ne marcheraient pas au bord de la route en guenilles. Ils conduiraient une voiture, comme vous.
— Je n’ai pas volé cette voiture. J’ai travaillé pour l’acheter et s’ils veulent rouler en voiture, qu’ils travaillent aussi. »
Gavin secoua tristement la tête. « Vous êtes comme mon père. Vous ne comprenez pas ? Ils ne veulent pas capituler devant l’éthique protestante du travail comme l’ont fait leurs pères, et de jour en jour ils se trouvent pris au piège d’une routine d’hypocrisie et de pollution, et du genre de vie qui est construite sur un mépris total des valeurs réelles.
— Alors je ne voudrais pour rien au monde les séduire pour les faire collaborer à cette société, en les ramassant, déclara Elaine. Ce serait une capitulation devant l’éthique protestante de la voiture et il me semble que leur vertu dépend de leur voyage à pied.
— Mais votre vertu dépend de l’aide que vous leur donnez en les prenant.
— Je soupçonne que c’est le contraire, murmura Elaine.
— Vous pouvez racheter un peu de votre hypocrisie en partageant ce que vous avez avec des gens moins heureux que vous, comme en faisant l’aumône à des mendiants. On pourrait presque dire qu’ils sont sur cette terre pour vous mettre à l’épreuve.
— Alors j’ai raté l’épreuve, répliqua gaiement Elaine, parce qu’ils ne me semblent pas moins fortunés. Ils ont choisi leur situation. Ils ont choisi d’être sur la route sans moyen de transport. La fortune n’a rien à voir. S’ils se contentent de leur subvention d’études ou de leur revenu annuel garanti, pourquoi auraient-ils le droit de profiter des biens matériels pour lesquels les autres consentent à travailler ? Et pourquoi est-ce que je les encouragerais dans leur folie en améliorant les conséquences de leur décision ? Comment vont-ils jamais apprendre ?
— Tout le monde est exploité par la société, le riche comme le pauvre. Ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas. Au fil des ans l’homme – l’homme, pas les individus – a amassé et bâti, par un dur travail et de l’ingéniosité, une quantité substantielle de capitaux, un système de production qui marche pratiquement sans intervention humaine, qui fournit la richesse dont certains jouissent et dont d’autres doivent se passer, mais qui est suffisante pour tous, travail ou non. Aujourd’hui, c’est notre capital amassé qui produit la richesse, pas le travail qui n’est plus qu’une sorte de passe-temps avec un singulier système de récompenses sociales. Alors nous ne pouvons pas prétendre aux droits de la propriété privée et refuser ses bienfaits aux autres. Dans l’unique sens signifiant, personne ne possède rien et nous tous possédons tout. La véritable noblesse de notre société est ceux qui ne réclament pas leur droit d’aînesse, qui refusent de se joindre à la société de surconsommation, qui gardent les ressources pour d’autres, y compris les masses pauvres et déshéritées des nations sous-développées du globe dont nous consommons les ressources à une allure croissante… »
Gavin pouvait entendre la voix ironique du Professeur : « Qui fait les cours, ici ? »
« En fait, dit Elaine, l’émission d’énergie de nos satellites solaires et nucléaires a été mise à la disposition de tous ceux qui veulent bien installer une station réceptrice.
— Ce n’est que justice. Il y a encore des ressources naturelles irremplaçables et des ressources alimentaires et…
— Personne n’utilise plus comme carburant le pétrole, le gaz et le charbon et avec le recyclage, l’épuration de l’eau de mer, l’extraction minière dans le lit des océans, les quantités utilisables de métaux et autres minerais précieux augmentent au lieu de diminuer. Nous exportons toujours des produits agricoles à l’étranger, bien sûr, en échange des minerais que nous ne trouvons pas sur ce continent, mais nous ne pouvons pas nourrir le monde entier et sa population constamment croissante. C’est une question de politique de contrôle des naissances dans ces pays.
— Vous voulez dire que c’est très bien pour nous d’avoir tous les bébés que nous voulons, mais pas pour les populations noires, basanées ou jaunes.
— Ecoutez, dit Elaine en fronçant les sourcils, j’aimerais bien avoir beaucoup d’enfants, mais je ne les aurai pas ; j’en aurai deux au plus, parce que j’éprouve un sentiment de responsabilité. Le reste de la population aussi. Depuis plus de trente ans, notre démographie nationale est au-dessous du niveau de remplacement. Nous avons réglé ce problème et nous ne pouvons pas nous occuper du leur. En fait, tout ce que nous faisons pour leur éviter d’avoir à affronter leurs problèmes maintenant – des dons de vivres et d’argent – ne sert qu’à leur créer de plus grands problèmes pour plus tard, quand l’alimentation s’épuisera et qu’ils auront plus de gens à nourrir. Ou à voir mourir de faim.
— C’est un moyen facile d’éviter de se sacrifier, riposta Gavin.
— Non. Donner est un moyen facile d’acheter l’absolution. Vous n’avez pas voulu laisser votre père le faire pour vous, alors pourquoi voudriez-vous que nous le fassions pour les déshérités ? »
Gavin se tassa sur son siège, en se souvenant de ce qu’avait dit un jour le Professeur : « Le Radiclib veut faire pour les autres ce qu’il jugerait impardonnable qu’on fît pour lui. » Mais ce qui était un défi intéressant, venant du Professeur, n’était que de la pure réaction de la part d’une jolie fille roulant sur l’autoroute au volant d’une décapotable jaune. C’était dommage. Il commençait à la considérer favorablement ; elle était calme, plaisante, pas vilaine à regarder et elle l’emmenait dans la direction où il voulait aller.
« Est-ce qu’il y avait quelque chose entre mon père et vous ? » demanda-t-il. Il examina le profil d’Elaine. Elle était de nouveau tournée vers la route. Il crut voir une rougeur monter à ses joues mais peut-être n’était-ce que le coucher du soleil.
« Ça ne vous regarde pas, répondit-elle.
— Non, bien sûr.
— Mais il n’y avait rien entre nous, à part l’affection que peuvent partager un père et sa fille.
— Je vois. Inceste.
— Ne soyez pas ridicule ! Vous avez l’air de penser que la seule chose qu’un homme et une femme puissent partager est un lit. » Cette fois, elle rougissait réellement.
« C’est toujours pareil. La question n’est pas “voudra-t-elle ou non ?” mais “avec moi ou sans moi ?” »
Il l’avait mise sur la défensive. Il la soupçonnait d’être prude, peut-être même vierge, et cela le rendait plus agréablement disposé envers elle que ne le justifiait la réalité.
« Votre père était… est… un homme séduisant, bredouilla Elaine, mais… il ne m’intéressait pas de cette façon. D’ailleurs, j’avais quelqu’un d’autre.
— Qui ?
— Ça ne vous regarde pas ! » riposta-t-elle avec fermeté.
Gavin se redressa soudain. « Regardez ! Voilà des stoppeurs. C’est votre chance de vous racheter. »
Deux caricatures dépenaillées étaient assises sur le parapet en béton d’un pont, comme des épouvantails échappés d’un champ de blé voisin. De vieux sacs à dos rapiécés et des rouleaux de sacs de couchage reposaient sur le parapet à côté d’eux. Ils agitèrent frénétiquement les bras quand la voiture s’approcha. De près, Gavin vit que c’étaient un garçon et une fille. « Enfin, bon Dieu ! Vous n’allez pas vous arrêter ? »
Il tendit sa main, grande ouverte, dans un geste d’impuissance et d’excuses quand la voiture franchit le pont en passant sous le nez des deux stoppeurs dépités.
« Pourquoi sont-ils toujours si misérables ? demanda Elaine.
— Ils ont l’occasion d’observer la nature humaine dans ce qu’elle a de plus inhumain. Vous ne savez pas ce que ça me fait de repousser ainsi mes frères et sœurs.
— Vous pouvez travailler, vous acheter une voiture et consacrer le reste de votre existence à faire le missionnaire sur les routes, à ramasser des épaves et à les transporter d’un point à un autre.
— Tout ce qu’ils ont, ils vous le donneraient.
— J’imagine que tout ce qu’ils ont à donner c’est la vérole, déclara Elaine. Vous ne trouvez pas bizarre que les gens qui n’ont rien sont toujours prêts à le partager, et aussi l’abondance des autres ?
— Je ne trouve pas ça bizarre du tout. C’est un exemple de plus de la corruption de la richesse. » Mais Gavin se souvint de ce que disait le Professeur : « La générosité d’un pauvre aboutit aux mêmes fins que la parcimonie d’un riche. Le pauvre croit à l’égalité ; le riche à la liberté. Méfiez-vous de l’homme qui veut échanger sa pénurie contre votre liberté. »
Mais il dit à Elaine : « Où avez-vous trouvé votre lourd fardeau de cynisme ?
— Facile. J’ai été orpheline à l’âge de deux ans. On en apprend beaucoup sur la nature humaine lorsqu’on n’en est pas protégé. J’ai grandi dans une crèche avec un tas d’autres enfants défavorisés, noirs, rouges, bruns, jaunes, blancs, tous là pour recevoir un départ égal dans la vie, libérés des inégalités de la naissance et du milieu.
— Je vous demande pardon.
— Il n’y a pas de quoi. Tout ce qui m’a manqué, ce sont des parents contre qui me révolter. C’est peut-être pourquoi j’aimais tant les vôtres. Ils m’ont donné de l’affection sans rien exiger en échange. Bien sûr, à la crèche nous avions des subrogés parents, choisis pour leur chaleur, leur sympathie et leur stabilité émotionnelle mais ce n’était pas la même chose. C’était leur travail, un emploi.
— Le rapport enfant-parents est anormal, dit Gavin en citant le Professeur.
— Cela aurait peut-être été différent si j’avais été leur fille. Ils auraient peut-être exigé quelque chose de moi. Mais j’étais moi-même et c’était tout ce que je voulais être, ne devant rien à personne, indépendante de tout le monde, libérée des contraintes de la pauvreté et du travail.
— Je comprends, dit Gavin avec une attitude “savoir tout c’est tout pardonner”, comment vous avez pu devenir égoïste…
— Egoïste ! Il ne s’agit pas de ça. Libre ! Libérée de la tyrannie de l’égalité, de la justice politique et des modes intellectuelles. C’est pourquoi je ne suis jamais allée à l’université. Trop de conformisme dans la parole, l’habillement et la pensée.
— Du conformisme ! s’exclama Gavin. C’était la liberté !
— Alors pourquoi étiez-vous tous habillés de la même façon ? Ce ridicule costume de paysan. Aucun de vous n’était paysan.
— C’était, dit Gavin, une expression de solidarité. Avec les ouvriers et les paysans de tous les temps et du monde entier. Et avec les étudiants qui, comme nous, protestaient contre le conformisme de la consommation rendue obligatoire par la publicité, la mode et la génération bourgeoise.
— Vous dites tous la même chose, aussi. Bref, je voulais pouvoir faire ce que je voulais, tant que cela ne faisait de mal à personne.
— C’est une approche passive de la morale. Et ça n’a jamais contribué à créer un monde meilleur.
— D’un autre côté, je ne ferai pas le mal en m’imaginant que je fais le bien. »
Gavin trouvait cette attitude incroyable. « Je croyais que tous les jeunes étaient révolutionnaires !
— Je ne crois pas aux philosophies, déclara Elaine. Elles ne servent qu’à rationaliser vos préjugés et institutionnaliser vos habitudes. Mais j’ai un principe : faites le bien lentement, si vous le faites. Cela permet aux gens de protester contre le dommage que vous leur infligez. Ou, si vous préférez vos principes plus élégants, ne faites pas aux autres ce que vous voudriez qu’on vous fît, parce qu’ils sont tous différents.
— Alors, vous consentez à l’oppression du peuple.
— Je ne sais pas ce qu’est le peuple ni la nature de son oppression. Tout ce que je sais, c’est que personne ne m’a autorisée à agir au nom des autres. Et si le peuple est opprimé, comme vous dites, en nombre suffisant d’individus, ils le verront bien et feront quelque chose.
— Mais ils n’ont pas de pouvoir. »
Elaine secoua la tête. « Ce qui vous agace, vous les révolutionnaires, c’est qu’ils ne savent pas qu’ils sont opprimés, alors vous inventez des termes comme “lavage de cerveau”, “conditionnement social”, “cooptation”, “influence des media”, “rebelles inconscients”, “protestation muette” et ainsi de suite, alors que tout ce que vous voulez c’est la révolution à vos propres fins, pour satisfaire vos propres besoins émotionnels, et vous trouvez cette raison terriblement insuffisante pour justifier tous les dommages que vous consentez à infliger aux autres. »
Gavin haussa les épaules. « J’ai peur que votre naïveté politique me dépasse. Vous auriez peut-être dû aller à l’université. Quoi qu’il en soit, tout ça n’a aucun rapport avec la simple charité de prendre à votre bord des compagnons de voyage.
— Tout comme je ne veux pas faire de mal aux autres, je ne veux pas mettre les autres en mesure de me faire du mal.
— Pourtant vous m’avez ramassé. »
Elaine hésita. « Je ne dis pas que je n’ai pas pris de risques ; je les ai choisis avec soin. Et j’ai l’impression de vous connaître, du moins assez bien pour penser que vous ne me ferez pas de mal.
— Je suppose que c’est un compliment. Si c’en est un, merci. » Mais Gavin se demanda s’ils avaient une définition commune du « mal ».
Ils suivirent le soleil couchant et un sillage de pilules, de bouteilles vides et de vêtements abandonnés jusqu’aux abords de Junction City. Le ciel était sombre, à présent, et Elaine engagea la voiture dans l’allée d’un motel dont l’enseigne lumineuse avait perdu des lettres et qui se lisait : « L…s Arms ». Quand ils passèrent sous l’enseigne, Gavin put distinguer les lettres éteintes. C’était « over » et au-dessus, pas illuminée, il y avait une reproduction de la Vénus de Milo.
Il sourit et dit : « Ce serait meilleur marché et plus vertueux de dormir à côté de la voiture.
— J’aime un peu de confort.
— Je n’ai pas d’argent.
— J’ai mieux que ça, dit Elaine en ouvrant sa portière pour descendre. Une carte de crédit universelle et un compte en banque. Naturellement, rien ne vous empêche de dormir dans la voiture ou dans un champ. »
Gavin descendit et la suivit dans un hall minable. Des stores vénitiens cassés ne couvraient qu’en partie les fenêtres et la vieille moquette verte était usée jusqu’à sa thibaude caoutchoutée entre la porte et le bureau. On aurait dit une piste d’animaux à travers un pré. A gauche, une enseigne rouge au néon annonçait en clignotant « Restaurant ». A droite, deux portes jumelles portaient les inscriptions « Pouliches » et « Poulains », et à hauteur d’épaule le vernis du bord était écaillé et maculé de sueur. Entre les deux, il y avait deux machines distributrices, une pour les cigarettes de tabac ou de marijuana, l’autre pour les pilules et capsules.
Gavin crut d’abord qu’il n’y avait personne mais une vieille se leva lourdement d’un fauteuil à côté du bureau. Une perruque jaune paille était posée de travers sur sa tête, laissant voir des cheveux gris sales, et le maquillage faisait de sa figure un masque de clown. Peut-être avait-elle été autrefois une femme au corps normal mais ce corps s’était avachi et boursouflé jusqu’à être devenu pratiquement impossible à traîner. Mais la femme n’avait pas renoncé. Elle bomba sa poitrine rembourrée et adressa à Gavin un sourire engageant qui craquela son maquillage.
« Vous êtes ensemble, mes agneaux ? demanda-t-elle.
— Oui, répondit Gavin.
— Oui et non, dit Elaine.
— Quoi donc, alors ? Vous voulez une chambre ou deux, mes mignons ?
— Une, dit Gavin.
— Deux », dit Elaine en même temps.
Gavin haussa les épaules. « Bon, deux. Je voulais simplement vous faire faire des économies, chuchota-t-il assez fort à Elaine.
— C’est vous qui payez, ma jolie ? demanda suggestivement la logeuse. Pas la peine de faire de façons avec moi. Je sais ce que c’est d’être jeune. Dieu merci, je ne suis pas encore assez vieille pour ne pas pouvoir donner du bon temps à un gars dans une chambre de motel, mais c’est différent quand on est jeune, quand on a la peau bien tendue, quand on est tout tiède et surexcité et…
— Deux chambres, dit Elaine en tirant sa carte de crédit d’une petite bourse à sa ceinture.
— Ma foi, susurra la logeuse en lui clignant de l’œil, vous faites comme vous voulez. Fiez-vous à votre instinct, trésor, jouez les petites filles sages. Des fois ça marche. Ils vous respectent plus et ça les excite encore davantage.
— Donnez-nous simplement les clefs.
— Bien sûr, ma jolie. » La logeuse glissa la carte dans une fente de son ordinateur. Elle pressa un bouton, deux clefs tombèrent du fond, un reçu jaillit au milieu et la carte ressortit sur le dessus. Elle tendit le tout à Elaine. « Vous restez plus d’une heure ou deux ?
— Toute la nuit.
— C’est bien. C’est ce qu’il y a de mieux, dit la logeuse en se tournant vers Gavin. Si elle ne vous traite pas bien, venez me trouver. Il fut un temps où tous les garçons de Fort Riley venaient voir Maude Frumkin… »
Ils la laissèrent à ses réminiscences, remontèrent dans la voiture et Elaine conduisit jusqu’a leurs portes. Elles étaient côte à côte au rez-de-chaussée d’une aile à un étage. Le balcon du premier s’affaissait un peu mais paraissait capable de tenir encore une nuit.
Elaine remit une clef à Gavin et regarda le numéro de celle qu’elle gardait. « Je vais faire un peu de toilette et puis nous dînerons, si vous avez faim. » Elle descendit de voiture, prit une petite valise rouge dans le coffre, ouvrit la porte de sa chambre, entra et referma avec fermeté.
Gavin regarda un moment la porte close, en se rappelant le jeu des hanches d’Elaine ondulant sous la jupe, en regrettant qu’elle soit si réactionnaire et si frigide. Il emporta cette pensée avec lui dans sa chambre et sous la douche où il se savonna à l’eau tiède en songeant à Elaine, faisant la même chose que lui de l’autre côté du mur, à quelques centimètres à peine. Quel gaspillage, se dit-il, et il se demanda quand l’humeur badine qui avait commencé sous l’enseigne du motel s’était changée en réalité.
Ils purent dîner dans la salle sombre du restaurant à côté de l’entrée. La logeuse était serveuse, barmaid et cuisinière. Elle se dandina lourdement vers la table qu’ils choisirent, posa deux verres d’eau tiède, alluma une bougie dans un vase de verre rouge et leur tendit deux menus reliés en simili-cuir craquelé et maculé par des milliers de doigts.
Elaine commanda un bloody mary et fit une grimace à la première gorgée. Gavin prit un bourbon à l’eau. C’était un bourbon passable, pas une très bonne eau. Il dit à Elaine que les voyageurs ne devaient jamais commander de cocktails.
« Ils devraient aussi avoir de l’argent », répliqua-t-elle.
Gavin se raidit et se leva. « Si vous allez constamment me rappeler votre charité…
— Voyons, ne soyez pas susceptible. Rasseyez-vous et j’essaierai d’être moins garce. »
Gavin songea au repas à venir et retomba sur sa chaise. Il pensa aussi à la chambre d’Elaine voisine de la sienne et s’efforça d’être aussi charmant que possible.
Elle leva son verre en souriant. « J’espère qu’elle ne corse pas les boissons aux aphrodisiaques.
— Ah ! Vous avez remarqué le nom du motel.
— Trop tard, avoua-t-elle et ils rirent tous les deux. J’ai eu peur que vous me soupçonniez d’intentions amoureuses. Vous devriez voir ma chambre, de la peluche rouge, des draps de nylon rose et un miroir au plafond ! »
Il se passa quelque chose de magique quand Elaine rit. Son visage, ordinaire étant calme, devenait beau lorsqu’elle souriait, illuminé de l’intérieur comme une peinture de Michel-Ange. Et avec ses yeux tournés vers lui, les pupilles agrandies, Gavin éprouva le besoin de la faire encore sourire.
Le repas était composé de plats surgelés dégelés dans un four supersonique et valant à peine la fierté qu’il avait ravalée. Mais Elaine sourit plusieurs fois quand il lui parla de sa vie sur le campus, du Karnaval, des cours et du Professeur, lui raconta son expulsion, rendant tout cela amusant et sans importance.
Elle rit avec lui de sa fanfaronnade à la porte du campus et de ses illusions du retour, mais il crut détecter un brin d’humidité compatissante au coin de ses yeux quand il lui dit comment ses espoirs avaient été déçus.
Alors, quand ils quittèrent le petit restaurant et retournèrent vers leurs chambres en foulant l’asphalte encore chaud du soleil de la journée, Gavin éprouva de vagues espérances devant la porte d’Elaine. Elle se tourna vers lui et il pencha sa tête vers elle, mais elle lui dit bonne nuit, se retourna, se glissa par la porte et disparut.
Gavin resta un moment penché sur le vide, puis il se redressa et, impulsivement, il frappa à la porte. Elle s’ouvrit et Elaine apparut, la tête un peu penchée de côté. « Oui ? » dit-elle.
Gavin la contempla, silhouettée contre la lumière de la pièce, et les pensées qu’il avait pu avoir s’envolèrent. « Bonne nuit », dit-il et il rentra dans sa chambre.
Ses draps étaient rouge foncé, rapiécés et déteints par endroits ; il resta longtemps éveillé, les yeux levés vers le miroir sombre au plafond qui lui renvoyait son image confuse. Il crut y voir d’autres visages, d’autres événements, et quand il s’endormit il rêva de Jenny et de Gregory, du sifflement de balles au-dessus de sa tête. Il se réveilla quand elles commencèrent à le frapper, se leva, urina, se lava la figure ; s’habilla et sortit sous le soleil matinal.
Elaine était déjà debout. Elle s’était changée et portait une robe blanche légère. Quand il sortit, elle rangeait sa valise rouge dans le coffre. Ils déjeunèrent de toasts rassis et de café faible, puis ils reprirent la route en silence. Gavin ne savait pas à quoi Elaine pensait, mais il entamait un long et difficile processus de tri de tout ce qui lui était arrivé au cours du mois passé. Professeur, pensa-t-il, qu’est-il arrivé ? Quel est le prix du savoir ? Combien coûte la sagesse ? Et il crut entendre la réponse du Professeur : « Le prix est la paix de l’âme de l’homme et le coût est sa vie. »
Peu avant d’atteindre l’embranchement en direction d’Abilene, ils commencèrent à remarquer des objets épars sur la chaussée, d’abord des pilules et des capsules multicolores, puis une bouteille cassée, des vêtements, des bouts de caoutchouc de pneu, des traces noires de dérapage et finalement, à la sortie d’un petit virage, le car lui-même couché sur le flanc, sur le bas-côté, entouré de pièces détachées, d’un morceau de porte arrachée. Le car faisait penser à un animal qu’ils auraient vu galoper, débordant de vitalité, apparemment indestructible et peut-être immortel, à présent inerte et sans vie.
Les traces sur la chaussée et sur la bande médiane gazonnée, les débris de verre, les flaques d’huile, les taches brunâtres au bord du revêtement, indiquaient que le véhicule avait dérapé et traversé le terre-plein central, heurté une voiture sur les voies opposées, rebondi dans sa propre voie et, déséquilibré, avait glissé sur le flanc sur plus de cent mètres.
Elaine s’arrêta à côté de l’épave et sauta de la voiture. Elle courut au car, sur le bas-côté inégal creusé de sillons, vers l’ouverture à l’arrière, Gavin sur ses talons. Quand il fut plus près, il vit que l’ouverture avait été découpée et le métal replié vers l’extérieur. Une vision lui vint d’une main géante maniant un ouvre-boîte dans les cris affolés des blessés et des mourants.
Elaine se détourna et vomit dans l’herbe. Gavin grimpa sur un pneu crevé, regarda dans l’intérieur obscur puis il descendit avec précaution dans le car de manière à éviter les bords aigus du métal et le sang qui recouvrait tout, déjà sec et brun mais encore poisseux par endroits.
Le véhicule était vide. Toutes les vitres au sol et quelques-unes du dessus étaient cassées et le verre brisé en faux et en dagues. Des vêtements dispersés, pendant des sièges et des filets, semblaient jetés au hasard par des enfants désordonnés. Des valises et des sacs crevés exposaient leur contenu comme des entrailles. Gavin avait visité une usine de conditionnement de viande avec sa classe de l’école primaire, autrefois, et l’odeur du car lui rappela celle de l’abattoir.
Il grimpa par-dessus les sièges et sortit avant d’être malade à son tour. Elaine était encore courbée sur le sol, mais elle se redressa quand il s’approcha d’elle. Il l’enlaça. Elle tremblait.
On a dû transporter tout le monde à l’hôpital cette nuit, dit-il.
— Ou à la morgue. Pauvres gosses…
— Ne plaignez pas les morts, disait le Professeur. Ils ont les réponses à toutes leurs questions.
— La vie n’est pas faite de questions, répliqua Elaine et, respirant profondément, elle retourna vers sa voiture.
— Le Professeur dirait non, elle n’est pas faite de réponses. »
Quand il la rejoignit, elle regardait son bras droit. Une trace de main brunâtre souillait la peau blanche. Elle la frotta et l’effaça. Gavin baissa les yeux sur sa main droite ensanglantée et se baissa pour l’essuyer dans l’herbe. Quand il se releva, Elaine était assise à la place du passager.
« Si vous conduisiez ? » dit-elle.
Il hocha la tête et s’assit au volant. Il n’avait encore jamais conduit une voiture électrique, mais il s’adapta sans difficulté. La voiture accéléra sans bruit et ils contournèrent le cadavre du car. « Adieu, rite de passage », dit-il.
Le silence des moteurs électriques était déroutant ainsi que le manque de puissance à l’accélération soudaine. Gavin découvrit qu’il devait prévoir ses manœuvres, prendre ses virages plus large, déboîter pour doubler bien plus tôt que d’habitude, mais le mouvement paisible et régulier était exaltant, il avait l’impression de glisser sur des montagnes russes, en haut, en bas, en tournant, sans effort, de voler et de planer. Il était satisfait de lui-même, satisfait de la fille songeuse à côté de lui.
Il se tourna vers elle et sourit. Au bout d’un moment, elle lui rendit son sourire, la tiède brise d’automne le caressa et il se sentit bien. Il oublia pendant quelques instants le car, il oublia le campus, le Professeur, même Jenny et savoura la journée pour ce qu’elle lui offrait.
Il se sentait si bien qu’il ne réfléchit pas quand il aperçut devant eux une silhouette solitaire marchant sur le bas-côté. Machinalement, il ralentit et s’arrêta. Le stoppeur était un jeune homme, blond et frisé, irrésistiblement sympathique, avec une barbe blonde et des vêtements propres.
« Gavin…, dit Elaine mais il était déjà trop tard.
— Monte, frère, dit joyeusement Gavin, sentant son plaisir multiplié à l’idée de le partager avec quelqu’un de moins fortuné.
— Merci, frère, répondit le jeune homme et comme Elaine ne bougeait pas, il jeta son sac de montagne à l’arrière et sauta par-dessus la portière pour retomber à côté.
— Le plaisir est pour moi, dit Gavin en démarrant vers l’horizon qui s’était aplani à mesure qu’ils s’enfonçaient dans le centre du Kansas.
— D’où es-tu, frère ? demanda-t-il.
— De partout, mon frère. Ça fait un an que je visite le pays et maintenant je rentre chez moi.
— Chez toi ? répéta Gavin et en se rappelant sa récente euphorie, il éprouva de la compassion pour ce jeune homme.
— Chez moi à Dallas.
— Tu vas dans la mauvaise direction, mon frère. Nous allons sur la côte Ouest. Le Texas est dans le Sud.
— Je sais, mais faut prendre ce qu’on peut. C’est rare de nos jours, les balades. On dirait que les gens ont peur des stoppeurs.
— Je me demande pourquoi, murmura Elaine.
— Ma foi, ma sœur, dit le garçon, les gens ont peur d’un tas de choses.
— Par exemple des voleurs, des violeurs et des assassins ?
— Bien sûr, ma sœur, mais on ne peut pas passer sa vie à guetter les voleurs, les violeurs et les assassins. On pourrait les trouver. Et on raterait toutes les choses merveilleuses, tous les gens épatants. »
Son enthousiasme était comme un rire et Gavin se surprit à sourire. « C’est justement ce que je lui disais. Je m’appelle Gavin, elle c’est Elaine.
— Chester, dit le stoppeur en se frappant la poitrine, mais certains m’appellent Chet et d’autres Jet.
— Parce que tu es un rapide ?
— Et aussi parce que je me déplace beaucoup. Y a tant à voir, on ne peut pas s’arrêter. Et je n’ai jamais rencontré un étranger. Pas vrai, mon frère ?
— Vrai. C’est tout ce que tu fais, Jet ? Tu n’es pas étudiant ?
— Je l’étais mais je voulais faire quelque chose de plus actif. Alors je suis devenu activiste, un organisateur.
— Qu’est-ce que vous organisez ? demanda Elaine, sceptique.
— Les gens, le peuple, répondit Chester sans se troubler. Des mouvements, des manifs, des émeutes…
— Des attentats à la bombe ? » demanda Elaine qui paraissait ne pas subir le charme.
Chester se pencha pour lui ébouriffer les cheveux et elle s’écarta de lui. « Faut pas être hostile, dit-il. Ça aussi, mais c’est tout pour la cause et pour un monde meilleur. Pas vrai, mon frère ?
— Vrai », affirma Gavin. Il n’avait pas ressenti une telle solidarité depuis qu’il avait quitté le campus et depuis des années il n’avait rencontré de garçon aussi charmant et aussi sympathique.
« Je ne peux pas te dire comme je suis reconnaissant que tu m’aies pris, dit Chester.
— Les frères sont là pour ça, répliqua Gavin, la joie montant dans sa gorge comme une boule qui l’empêchait presque de parler.
— C’est pas souvent qu’on trouve des frères conduisant une décapotable neuve », dit Chester. Il était assis sur le bord de l’étroite banquette arrière, les regardant à tour de rôle avec ravissement ; le vent escaladant le pare-brise jouait avec ses boucles blondes, avec sa barbe frisée.
« Elle n’est pas à moi.
— Gavin… », dit Elaine.
Mais il continua sans faire attention à elle :
« C’est celle de la fille, là. Je suis un stoppeur, comme toi, expliqua-t-il, désirant accroître la solidarité, s’y appuyer. Elle m’a ramassé hier.
— Hier, mon frère ? s’exclama Chester en examinant Elaine avec plus de plaisir encore. Stoppeur hier, conducteur aujourd’hui ? Ça c’est du progrès, mec.
— Eh oui. On a passé la nuit dans un motel de Junction City.
— Un motel, hein ?
— Dans des chambres séparées, intervint Elaine et puis elle eut l’air de regretter d’avoir précisé.
— Bien sûr, ma sœur. Mais où est-ce qu’une petite fille comme toi a trouvé une bagnole neuve et de l’argent pour descendre dans un motel… dans des chambres séparées ? Je sais que Gavin, là, ne doit pas avoir un rond.
— Tu l’as dit, mon frère. La possession d’argent est la première capitulation devant le matérialisme.
— J’ai travaillé, dit sèchement Elaine. C’est une chose que vous ne pouvez pas comprendre parce que vous vous attendez à ce qu’on vous donne tout.
— Oh, je travaille aussi, assura joyeusement Chester, mais pas pour ça. Pas pour l’argent ou ce que l’argent peut acheter, mais pour la liberté, la justice et l’égalité. Pas vrai, frère ?
— Vrai, dit Gavin.
— Je n’ai pas pris Gavin parce qu’il était un stoppeur, expliqua Elaine, mais malgré ça. Je le connaissais ; alors ce n’est pas ce que vous pensez.
— Qu’est-ce que je pense ? demanda Chester, écartant les bras comme en protestant de son insignifiance et souriant largement pour manifester son innocuité. Quelle importance ? Je ne suis qu’un chevalier de la route, un pèlerin de la révolution. J’ai fait vœu de pauvreté et mes opinions n’ont pas de valeur.
— La propriété personnelle est une illusion, frère, dit gaiement Gavin. Ceux qui ont besoin et ceux qui possèdent sont de justes partenaires dans un processus d’égalisation.
— Tu l’as dit, mon frère.
— Dieu ! s’exclama Elaine.
— Tous les hommes ont créé la richesse que l’humanité a accumulée, poursuivit Gavin, son emploi et ses bienfaits appartiennent à tous les hommes, pas aux quelques-uns qui l’ont accaparée et qui refusent à tort son usage aux autres.
— Tu l’as dit, frère.
— Personne ne possède rien et tout le monde possède tout, conclut triomphalement Gavin.
— Tu l’as dit, frère.
— Alors pourquoi est-ce que je travaille pendant que d’autres sont des fainéants ? demanda Elaine.
— C’est vous que ça regarde, répliqua Gavin. Si tout le monde refusait d’accomplir les tâches inutiles qu’exige cette société tordue, elle aurait vite fait de mieux ordonner les choses, de distribuer également les biens, de donner aux gens ce qu’il leur faut, de leur permettre d’employer leur temps de la seule façon significative que nous ayons.
— Et quelle est cette façon ?
— La découverte de soi, l’exploration de sa propre humanité, le perfectionnement de sa propre personnalité.
— Tu l’as dit, frère, répéta Chester, ses dents étincelant au soleil.
— Il n’y a rien en dehors du mystère humain, déclara Gavin. Pas vrai, mon frère ?
— Vrai, dit Chester et de la même voix joyeuse il ajouta : Maintenant arrête-toi près des toilettes sur cette aire de stationnement.
— Comment, tu as déjà besoin de t’arrêter, frère ?
— Je crois que nous en avons tous besoin, frère.
— Gavin, murmura Elaine d’une petite voix effrayée.
— Ne tourne pas la tête, mon frère, dit calmement Chester. Il y a la pointe d’un couteau au coin de ta mâchoire. »
Gavin ne put contrôler sa tête. Elle se tourna brusquement sur la droite et il sentit une douleur vive en même temps qu’il vit, du coin de l’œil, un couteau à cran d’arrêt dans la main ferme de l’angélique Chester.
« Voyons, voyons, est-ce que je ne t’ai pas dit de ne pas bouger la tête ? Voilà que tu t’es coupé. »
Gavin se retourna vers la route, tenant sa tête rigide. Quelque chose toucha sa joue et il eut un mouvement de recul.
« T’énerve pas, mon frère. Je ne fais qu’essuyer le sang. Là ! Ce n’est qu’une petite coupure de rien, demain il n’y paraîtra plus. Ça ne sera rien à côté de la grande coupure dans ta gorge si tu ne ralentis pas tout de suite. Toi, la fille, attention, sinon cette lame s’enfonce dans le cou de ton petit ami. C’est ça, mon frère. Tout doux, lentement. Et maintenant tu tournes, là.
— Ce n’est pas mon ami, grommela Elaine.
— J’en juge autrement, ma sœur, mais ça n’a pas d’importance. »
Gavin avait déjà engagé la voiture sur le gravier d’une petite aire de stationnement avec une cabane de pierre au toit de tuiles rouges. Le gravier crissait sous les pneus.
« Avance sur l’herbe derrière l’abri, dit Chester. Epatant, mon frère. Maintenant tu arrêtes la voiture. Tu coupes le contact. Tu mets le frein à main. Lentement ! Je ne voudrais pas que ce couteau glisse. Comme ça. Maintenant ouvre la portière et descends. Tout doux. Lentement. Je suis juste derrière toi avec le couteau dans ton dos, je descends. Voilà. Tu es un bon étudiant, mon frère. Tu apprends vite. »
Gavin était debout à côté de la voiture, les muscles crispés, conscient de la présence de Chester dans son dos. « Jet, dit-il, tu ne ferais rien à un frère, quand même ? Quelqu’un qui t’a pris sur la route ?
— Je n’aurais pas l’occasion de le faire à quelqu’un d’autre, pas vrai ? demanda raisonnablement Chester. D’ailleurs tu sais comment c’est avec la propriété privée, mon frère. Tu viens de me convaincre. Personne ne possède rien. Tout le monde possède tout. Eh bien, je prends un peu de ce qui me revient et je te soulage de quelque chose qui n’est pas à toi.
— Je t’ai dit, c’est à la fille ! » Là, derrière les toilettes, Gavin ne voyait pas la route. Ce qui signifiait que personne ne pouvait les voir.
« Si je t’ai bien compris, dit Chester, ça ne lui appartient pas non plus. Pas vrai, mon frère ? »
Gavin réprima la réponse automatique.
« Toi, la petite, pas de précipitation sinon ce couteau… tu sais ? Je te dirai quand bouger. En attendant, reste là. Maintenant, mon frère, allonge-toi sur le ventre dans l’herbe, et ne bouge pas. Toi, la sœur, tu trouveras un bout de corde qui sort en haut de mon sac. Tire dessus. C’est ça. Continue de tirer, tout va venir. Très bien. »
Gavin sentit un pied au creux de ses reins qui l’enfonça plus profondément dans l’herbe. Il fit un effort pour redresser la tête. Peut-être pourrait-il rouler de sous le pied, pensa-t-il, mais il ne croyait pas que Chester avait l’intention de leur faire du mal, sa voix était si calme, et tant qu’il parlait de corde, il y avait l’espoir d’un sort moins définitif.
— Quelqu’un va t’entendre, dit-il. Tu ferais mieux de te tirer quand t’as encore le temps.
— Ça, ce serait bien dommage, pas vrai ? Ils en souffriraient, tu en souffrirais, la fille en souffrirait, et tout ça pour rien. Hein ? Alors maintenant, la sœur, je veux que tu ligotes ton petit ami. Les mains derrière toi, mon frère. Comme ça. Tu apprends vraiment bien. Toi, la petite, attache-le. Bien serré. »
Gavin sentit pour la première fois les doigts d’Elaine et il pensa, étourdiment, que nous passons dans l’existence sans toucher les autres, sans être touchés. Ces doigts avaient quelque chose d’électrique et de volontaire, en tordant la corde qui lui entra dans les poignets et il poussa un petit grognement de surprise.
« Maintenant, tire sur la corde et attache-lui les chevilles de la même façon, poupée, dit gaiement Chester. C’est bien. C’est épatant ! Et retourne-le. »
Gavin fut retourné comme un sac de pommes de terre. Le soleil l’aveugla et il se tordit le cou pour regarder Chester pour la première fois depuis que l’organisateur, s’il l’était, avait pressé un couteau contre sa figure. « Bougre de salaud !
— Te fâche pas, mon frère, dit Chester, debout derrière Elaine, un bras familièrement passé autour de sa taille, sa main droite cachée. Je suis engagé dans un processus d’égalisation entre ceux qui ont et ceux qui ont besoin. Moi ? J’ai besoin d’aller au Texas alors je prends la voiture. » Il pécha la carte de crédit dans la petite trousse à la ceinture d’Elaine et la glissa dans sa poche. « Avec un peu d’aide, j’y serai demain à midi. Je veux que vous compreniez que mon intérêt est de vous laisser ici morts tous les deux, mais je ne veux pas faire ça. Trop malpropre. J’ai horreur de la saleté. Et tu me plais bien, mon frère, je ne voudrais pas te faire ça. Alors ne fais pas de bruit. Comme tu dis, ça pourrait amener du monde et je serais forcé d’agir contre ma volonté et mon altruisme fondamental. Pas vrai, mon frère ? Il y a autre chose que je veux, maintenant, et je veux qu’aucun de vous ne fasse le moindre bruit. Je pourrais vous bâillonner, mais disons que c’est une leçon de maîtrise de soi. Quelque chose d’autre à apprendre, frère. »
Les oiseaux chantaient, les insectes bourdonnaient et Chester mit une main sur l’épaule d’Elaine puis il l’abattit. La robe se détacha de son corps comme les pétales d’une fleur se déployant au soleil. Elaine sursauta puis elle resta immobile, la tête droite. Elle était mince et pâle. Gavin se débattit contre la corde qui le maintenait.
« Salaud ! hurla-t-il. Fumier !
— Du calme, dit Chester en exhibant le couteau au creux de sa main droite, la lame scintillant au soleil. Je m’efforce de me maîtriser. Tu dois faire pareil. » Sa main gauche était sur l’épaule nue d’Elaine et la droite passa derrière elle. Le soutien-gorge se resserra et puis se détacha. Chester fit glisser la bretelle de l’épaule gauche et le soutien-gorge tomba aux pieds de Gavin.
Il serra les dents et se tortilla en remarquant, distraitement, qu’Elaine n’était pas aussi plate qu’il l’avait supposé. Elle avait des seins petits mais joliment formés et fermes, avec des mamelons d’un rose virginal. Il remarqua aussi qu’elle avait la figure crispée comme si elle essayait de ne pas pleurer.
Son slip tomba, l’élastique coupé comme la bretelle du soutien-gorge par le couteau de Chester.
« Espèce de merde ! glapit Gavin. Ordure ! »
Mais Chester n’écoutait plus. D’une main il referma le couteau et le glissa dans sa poche ; de l’autre il fit pivoter Elaine vers lui, sa figure extasiée, béate.
Comme si le déclic de la lame était un signal, Elaine tourna avec la main qui la guidait et leva son genou droit vers l’entre-jambes de Chester. Il para en partie le coup avec sa cuisse mais grimaça quand le genou le frappa. Puis il sourit largement, se redressa et expédia son poing dans la figure d’Elaine.
Elle poussa un cri et voulut s’élancer mais il la retint par le bras et se mit à la frapper méthodiquement du poing gauche.
« Je suis ravi, dit-il en haletant et grognant à chaque coup, que tu… aies fait… ça ! J’aime… une fille… qui se… défend. »
Elaine se taisait, maintenant, mais elle luttait, elle griffait. Un moment, elle put se libérer et courut, fit quelques pas avant qu’il la rattrape. Gavin, impuissant, regardait en essayant de se libérer et puis un pied lui cogna la tête et le monde devint noir.
Gavin n’aurait su dire combien de temps il était resté sans connaissance mais le soleil était encore haut dans le ciel lorsqu’il sentit des mains mouillées tirer sur la corde entourant ses poignets et il ouvrit les yeux. Une seule traction et elle se défit. Il avait les mains libres.
« Qu’est-ce que vous avez, enfin ? demanda une voix faible derrière lui. J’avais attaché la corde de telle façon que vous puissiez vous libérer rien qu’en tirant sur le bout. Il… il était tellement occupé à parler qu’il ne s’en est pas aperçu. »
Gavin s’assit, l’estomac révulsé à la pensée de sa propre stupidité, de ce qu’il aurait pu empêcher. Elaine était à quatre pattes, encore nue, le corps couvert de boursouflures rouges et de bleus. Elle baissait la tête et il ne pouvait voir sa figure, cachée par les cheveux trempés de sueur. La voiture avait disparu. Ils étaient seuls.
« Il est parti ? demanda Gavin.
— Tous les stoppeurs, dit Elaine d’une voix brisée, devraient être fusillés.
— Nous ne pouvons pas laisser une brebis galeuse détruire notre confiance en tous les gens merveilleux.
— Sale imbécile ! » dit Elaine. Sa main se balança vers la tête de Gavin. Trop tard, il vit qu’il y avait une grosse pierre dedans.
« Sale imbécile ! » Et puis le jour redevint noir.
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